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Chapitre II : Le Christ se conduit en maître et en vainqueur dans le temple.

Le triomphe de Jésus va continuer, mais sous une autre forme. Pendant deux jours consécutifs, le lundi et le mardi de la semaine sainte, nous le verrons manifester, en face de ses ennemis, son autorité messianique, d’abord par des actes, puis par la parole. Sa conduite sera véritablement celle d’un roi qui trône dans son palais ; ses adversaires les plus puissants et les plus acharnés seront contraints de renoncer momentanément, malgré eux, à mettre à exécution les projets homicides qu’ils nourrissaient contre lui.

I. Le lundi saint : malédiction du figuier stérile et seconde expulsion des vendeurs du Temple.

L’épisode de la malédiction du figuier n’est raconté que par saint Matthieu et par saint Marc[755]. L’auteur du second évangile, auquel la perspective historique est si chère, distingue très nettement deux actes dans ce petit drame : le figuier fut maudit le lundi matin, mais c’est seulement à l’aube du mardi que les apôtres remarquèrent la réalisation de la sentence prononcée par leur Maître. Le récit est en réalité le même dans le premier évangile ; toutefois, saint Matthieu, ici comme en d’autres occasions, a sacrifié l’ordre chronologique à l’ordre logique. Il raconte donc l’incident comme s’il s’était passé d’un seul jet, tandis qu’il eut deux phases distinctes. Il importait de signaler et d’expliquer cette variante. Les deux narrateurs sont d’ailleurs parfaitement d’accord pour assigner à ce miracle une date uniforme : Jésus l’opéra le lendemain de son entrée triomphale dans la ville sainte.

Le soir du dimanche qui fut témoin de ce triomphe grandiose, nous avons suivi Jésus à Béthanie. Le lundi, de grand matin[756], il quitta cette paisible retraite en compagnie de ses apôtres, pour rentrer à Jérusalem. Chemin faisant, « il eut faim » ; ce qui n’a pas lieu de nous surprendre, à la suite des fatigues et des émotions épuisantes de la veille, surtout s’il avait passé, ainsi qu’il est permis de le supposer, une partie de la nuit en prière. Il est donc inutile, pour expliquer cette faim, de recourir à une fiction, ou même à un miracle. À quoi bon ce subterfuge, puisque Jésus avait adopté notre nature avec toutes ses infirmités, sauf celle du péché ? Apercevant donc à quelque distance, au bord du chemin, un figuier solitaire[757], que recouvrait un épais manteau de feuillage, bien que la saison fût encore peu avancée, et qui attirait ainsi les regards, il s’en approcha, pour voir s’il y trouverait[758] des figues ; mais il n’y trouva que des feuilles.

Quelques mots d’explication sont nécessaires ici, pour présenter sous son vrai jour la conduite du Sauveur. Dégageons d’abord complètement sa prescience surnaturelle, qui n’est nullement en cause. En se dirigeant vers l’arbre, il savait fort bien qu’il ne portait aucun fruit ; mais c’est en tant qu’homme que nous le voyons agir ici tout d’abord. Le figuier émet ses fruits, à l’état embryonnaire, assez longtemps avant de se couvrir de feuilles[759]. Mais, à Jérusalem, les figues primeurs, ou figues-fleurs, ne sont mûres qu’en juin, et la figue d’été ne mûrit guère qu’au mois d’août[760]. C’est pourquoi saint Marc a soin de noter très expressément que « ce n’était pas alors la saison des figues ». Mais la présence d’un feuillage luxuriant sur cet arbre, qui manifestait ainsi une précocité extraordinaire, soit qu’il fût planté dans un terrain plus fertile, soit qu’il jouît d’une meilleure exposition, permettait précisément de croire qu’il portait des fruits déjà mûrs, bien qu’on ne fût alors qu’à la fin de mars ou au début d’avril. Et voici qu’au contraire, c’était un figuier stérile, qui encombrait inutilement le sol. Le traitant donc comme un être doué de raison, comme un agent libre et responsable, Jésus le châtia, en proférant contre lui cette grave sentence : « Qu’à tout jamais personne ne mange plus de toi aucun fruit[761]. » La sentence se réalisa immédiatement, comme le note saint Matthieu ; mais son résultat n’apparut que le lendemain, d’après la suite du récit.

Un tel anathème, lancé contre un être sans âme, serait, tout le monde l’admet, difficilement explicable[762], spécialement de la part de Notre-Seigneur, s’il n’avait pas contenu un frappant symbole. Mais tout devient clair, si nous disons avec Bossuet[763], à la suite d’Origène, de saint Jérôme et de la plupart des commentateurs anciens et modernes : « C’est une parabole de choses, semblable à celle de paroles que l’on trouve en saint Luc., xiii, 6 ». En effet, le rapprochement se fait de lui-même entre la parabole du figuier, qui a été citée plus haut[764], et l’anathème que nous venons d’entendre, car, de part et d’autre, nous avons une pensée identique : la menace d’un grave châtiment, à l’adresse d’un arbre stérile ; avec cette différence toutefois, que, dans la parabole, cette menace était seulement conditionnelle, tandis qu’ici elle est absolue. Il est d’ailleurs de toute évidence que le figuier n’est ni menacé, ni châtié pour lui-même, puisqu’il ne saurait être rendu responsable de sa stérilité. Dans les deux textes analogues, il représente symboliquement, la nation juive, qui, comblée des faveurs divines depuis de longs siècles, étonnamment supérieure aux autres peuples — grâce à sa législation, à son culte, à ses prophètes, à sa croyance au vrai Dieu[765] —, était malheureusement, par sa propre faute, dénuée de fruits, de mérites, et cachait sous ses beaux dehors le vide et même la malice de ses œuvres. Le divin agronome annonce donc, par cette image expressive, qu’il va prendre la hache pour la frapper[766]. Plusieurs des discours prononcés par le Sauveur durant la journée du mardi saint, seront un commentaire vivant de cette malédiction trop légitime[767].

Les disciples qui entouraient Notre-Seigneur ne durent pas entendre sans surprise une telle sentence[768]. Du moins, ils ne firent tout d’abord aucune réflexion à son sujet. Avec leur Maître, ils entrèrent dans la ville, puis dans le temple, où Jésus accomplit un acte judiciaire encore plus frappant, semblable en tous points à celui qui avait inauguré sa vie publique[769]. En le renouvelant[770], il continuait d’affirmer hautement sa dignité de Messie-roi. Nous l’avons vu la veille[771], à la fin de l’ovation populaire, jeter de tous côtés, dans les sacrés parvis, un regard scrutateur, le regard du maître, qui lui avait révélé plus d’un abus. Celui qu’il avait autrefois réprimé, avec une noble indignation et une énergie courageuse, s’était reproduit peu à peu, grâce à la négligence intéressée d’un sacerdoce tristement avili. De nouveau, les marchands de bétail et d’oiseaux destinés aux sacrifices s’étaient installés dans la cour des Gentils ; de nouveau, les changeurs et les banquiers avaient apporté là leurs petites tables, chargées de monnaies de toute espèce[772] ; de nouveau, tous ces trafiquants faisaient payer des prix usuraires aux pèlerins qui avaient besoin de leurs services[773]. Si ce marché et ce bazar étaient nécessaires, pourquoi ne les avoir pas relégués en dehors des murs du temple ? « C’était une singulière préparation au recueillement qui convenait au lieu saint, que d’avoir à se frayer un chemin à travers une cohue bruyante de trafiquants occupés de leurs intérêts, se disputant les chalands, ou se querellant avec eux ; et de bêtes encombrant le passage et entourées d’acheteurs et de curieux[774] ». De nouveau donc, par un coup éclatant d’autorité, Jésus rendit à la maison de son Père l’honneur, le calme et le silence dont on l’avait indignement dépouillée. Dans un mouvement de sainte indignation, il se mit à chasser acheteurs et vendeurs, bêtes et gens, à renverser les tables des changeurs, avec l’or et l’argent qui s’y trouvaient, comme aussi les tréteaux des marchands de colombes. Il justifia sa conduite, en empruntant aux anciens prophètes, une fois de plus, des paroles qui protestaient contre ces profanations coupables. Une foule nombreuse s’étant rassemblée autour de lui, il s’écria : « N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de brigands ». Dans ces quelques mots, Jésus a groupé deux textes, dont le premier appartient à Isaïe et le second à Jérémie[775]. Quel contraste ils expriment ! Une maison destinée au culte public, à la prière fervente, transformée sacrilègement en une caverne dans laquelle les brigands viennent cacher leurs vols, souvent homicides, et leurs orgies ! Le Sauveur développa ces pensées[776], et, afin d’inspirer à ses auditeurs un plus grand respect à l’égard du lieu saint, il leur montrait combien il était inconvenant de traverser sans gêne les parvis sacrés, en portant toutes sortes d’objets profanes, uniquement pour s’épargner un détour dans les rues de la ville[777].

Ainsi s’acheva, sans que personne osât résister ou seulement protester, cette scène vengeresse, dans laquelle le Christ rendit, au moins pour quelques jours, à la maison de Dieu l’honneur dont on l’avait dépouillée. Tous subirent sans discussion l’ascendant de sa volonté, irrésistible[778]. La conscience des coupables les condamnait elle-même ; celle des autres témoins de la scène approuvait la conduite de Jésus, qui demeura ainsi le maître incontesté du champ de bataille.

À la suite de ce frappant épisode, raconté simultanément par les trois synoptiques[779], saint Matthieu place deux faits d’un tout autre genre, qu’il a été seul à nous transmettre[780], et qui mettent en relief la souveraine bonté du Sauveur. Le livre des Actes[781] nous apprend qu’aux portes du temple de Jérusalem se tenaient des estropiés, et aussi d’autres malheureux, qui demandaient l’aumône. Quelques uns d’entre eux — l’évangéliste signale nommément des boiteux et des aveugles — s’approchèrent de Jésus, après que le calme eut été rétabli. Son cœur s’apitoya sur eux et il les guérit tous. Puis des enfants[782], peut-être, ainsi qu’on l’a conjecturé, ceux des prêtres et des lévites[783], accoururent à leur tour auprès du si bon Maître, en criant de leurs voix fraîches, qui retentissaient joyeusement sous les galeries du temple : « Hosanna au Fils de David ! » Ils répétaient ainsi, de toute leur force, pour célébrer sa louange, le plus expressif des vivats qu’ils avaient entendus la veille. Cet hommage tout spontané dut aller droit au cœur du divin Maître.

Mais il y eut aussitôt la contre-partie. Il venait de se passer un ensemble important de faits — l’entrée triomphale, l’expulsion des vendeurs, la guérison des infirmes, les acclamations enfantines — qui excitèrent au plus haut point l’indignation des princes des prêtres et des scribes[784]. Décidément, selon la remarque profondément attristée que les pharisiens avaient déjà faite la veille[785], rien ne leur réussissait contre Jésus. Plus ils multipliaient les mesures pour entraver son ministère et pour amoindrir son influence auprès des foules, plus sa popularité allait croissant. Durant tous ces jours, on accourait de grand matin au temple, pour écouter sa parole toujours si vibrante, qu’il continuait de prodiguer avec un zèle infatigable[786]. On était « suspendu » à ses lèvres, dit encore saint Luc[787], employant une expression chère aux anciens écrivains de Rome[788]. Bref, les masses populaires lui témoignaient encore une telle sympathie et formaient par là-même autour de lui un rempart si solide, que ses adversaires, malgré leur désir ardent et leur résolution sans cesse renouvelée de le mettre à mort, n’osaient point passer à l’exécution de ce sinistre dessein. Plusieurs d’entre eux, qui avaient entendu l’hosanna des enfants, osèrent pourtant l’interpeller à ce sujet. « Entendez-vous, lui demandèrent-ils, ce que disent ceux-ci[789] ? » Leur question signifiait, évidemment : Ne remarquez-vous pas qu’ils vous traitent comme si vous étiez le Messie, et tolérerez-vous un pareil blasphème ? N’allez-vous pas imposer silence à ces enfants, qui ne savent pas ce qu’ils disent ? Il répondit avec dignité : « Oui je l’entends », et il leur posa à son tour une question : « Mais n’avez-vous pas lu cette parole : De la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle vous avez tiré une louange parfaite ? » C’est au Dieu d’Israël que l’auteur du Psaume viii (verset 3) adressait tout d’abord cette parole, pour montrer qu’il daigne se montrer heureux d’être loué, glorifié[790], par ce qu’il y a de plus humble et de plus petit. En se l’appropriant, Jésus considérait ses jeunes amis comme formant un chœur de prophètes inconscients, mais qui parlaient sous l’impulsion divine.

Les hiérarques, en entendant cette fière et si juste réponse, eurent quelque peine à contenir leur fureur ; mais que pouvaient-ils faire, aussi longtemps que le peuple adhérerait à Jésus avec un enthousiasme si ardent ? Le Sauveur put donc, ce jour-là, enseigner sans qu’on osât porter la main sur lui. Néanmoins, durant ces derniers jours, par mesure de prudence, et pour n’être pas gêné dans l’exercice de son ministère tant que son heure ne serait pas venue, il se retirait à Béthanie — comme il fit ce soir-là —, ou sur le mont des Oliviers[791]. Puis il revenait au temple chaque matin.

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