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II. Le mardi saint : Le grand conflit entre le Christ et ses ennemis.

C’est dans la matinée du lundi saint que Jésus avait maudit le figuier stérile. Le soir, en rentrant de Béthanie avec leur Maître, les apôtres n’avaient pas remarqué le terrible résultat de l’anathème, soit qu’il fût déjà nuit, soit qu’ils eussent pris un autre chemin. Mais le mardi, en retournant de bonne heure à la ville sainte, ils s’aperçurent que les larges feuilles du figuier, complètement fanées, retombaient le long des branches. Évidemment, l’arbre était mort. À cette vue, Pierre, prenant la parole au nom des Douze, selon sa fréquente coutume, ne put s’empêcher de s’écrier : « Maître, voici que le figuier que vous avez maudit s’est desséché ». L’étonnement des disciples[792] provenait peut-être de ce que Jésus n’avait paru condamner l’arbre qu’à une stérilité perpétuelle, et non pas à une mort immédiate.

Le divin Maître mit à profit cette occasion, pour répéter à ses apôtres l’instruction importante qu’il leur avait déjà donnée auparavant sur la puissance irrésistible de la foi[793], sans entrer dans aucune explication au sujet du figuier, car l’avenir, gros de menaces, se chargerait ; de la leur fournir.

Il leur dit[794] :

Ayez foi en Dieu. En vérité, je vous le dis, quiconque dira à cette montagne : Ote-toi de là, et jette-toi dans la mer, s’il n’hésite pas dans son cœur, mais s’il croit que tout ce qu’il aura dit arrivera, il le verra arriver. C’est pourquoi je vous dis : Quoi que ce soit que vous demandiez eu priant, croyez que vous le recevrez, et cela vous arrivera. Et lorsque vous vous tiendrez debout pour prier[795] si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez-lui, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos péchés. Si vous ne pardonnez point, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos péchés[796].

Pour obtenir l’omnipotentia supplex promise par le Sauveur, deux conditions sont indispensables. Celui-là seul aura le droit d’en jouir, qui possédera une foi vive, sans bornes, et qui pratiquera la charité chrétienne dans toute son étendue, en accordant un généreux pardon à ceux de ses frères qui l’auraient offensé. La montagne que Jésus montrait du doigt n’était autre que celle des Oliviers, sur laquelle il se trouvait alors. La mer dans laquelle un homme de foi pourrait la précipiter n’est vraisemblablement pas la Méditerranée, mais la mer Morte, qu’on voit dans le lointain, à l’est, du sommet du mont des Oliviers. Comme nous l’avons dit en son temps, le langage de Notre-Seigneur a ici « quelque chose de proverbial[797] », et par là-même d’hyperbolique. Aussi, comme le faisait remarquer Victor d’Antioche, le plus ancien commentateur du second évangile, Jésus ne promet-il pas d’accorder au premier venu la puissance d’accomplir des miracles inutiles[798].

Lorsqu’il fut arrivé, comme la veille, dans la cour du temple, Jésus, d’après un détail propre à saint Marc, « se promena » d’abord pendant quelque temps sous les parvis, qui, durant ces jours de préparation aux solennités pascales, étaient remplis de pèlerins étrangers. Il ne tarda pas à être reconnu, et une foule nombreuse s’étant groupée autour de lui, il se mit aussitôt à l’instruire, à l’ « évangéliser », dit saint Luc. C’est ce rôle de prédicateur de la bonne nouvelle qu’il exerçait le plus volontiers, et il est profondément touchant de constater avec quel zèle il consacrait les dernières heures de sa vie à instruire ces brebis d’Israël, que ses mauvais pasteurs égaraient et perdaient par de fausses doctrines.

Le lundi saint, les hiérarques, encore sous l’impression de son entrée triomphale, dont le succès les avait intimidés, avaient cru inopportun, peut-être même dangereux, d’intervenir et de se mesurer avec lui. Depuis, ils se sont ressaisis, concertés, et ensemble ils ont combiné un plan qu’ils croient devoir infailliblement aboutir pour lui à une défaite écrasante. Ils viendront, coup sur coup, attaquer Jésus les uns après les autres, — membres du sanhédrin, pharisiens, hérodiens et sadducéens ; — ils lui tendront des pièges habiles, de manière à le compromettre devant ses compatriotes et devant les Romains, en attendant qu’ils puissent facilement s’emparer de sa personne et le mettre à mort. Quelle journée ce fut pour lui ! La dernière de son ministère actif ; la dernière qu’il ait passée dans le temple, occupé à enseigner. Journée de victoires réitérées, puis de graves prophéties relatives à l’avenir de Jérusalem, du peuple juif et de la fin du monde. Les synoptiques en racontent con amore les moindres incidents, et saint Jean complétera leurs récits par des réflexions d’une haute gravité sur l’endurcissement des Juifs à l’égard du Sauveur.

Une délégation du sanhédrin, composée d’un certain nombre de princes des prêtres, de docteurs de la loi et de notables[799], n’attendait que cette occasion pour ouvrir contre Jésus ce qu’on a très justement appelé « le grand conflit ». Survenant à l’improviste[800], et se frayant un passage à travers les rangs pressés de la foule, ils s’approchèrent de Notre-Seigneur, auquel ils posèrent, avec l’accent hautain de l’injonction qui est sûre d’elle-même, cette double question : « Par quelle autorité faites-vous ces choses ? et qui vous a donné le pouvoir de les faire ? » La lutte s’engageait ainsi sur un point capital : l’exercice des droits que Jésus s’était attribués, surtout pendant les derniers jours, car les « choses »[801] auxquelles les interrogateurs faisaient allusion consistaient évidemment, ainsi qu’il ressort du contexte, dans l’entrée triomphale et dans l’expulsion des vendeurs, qui avaient porté le trouble dans la ville et jusque dans le temple. Comme nous l’avons dit, la question comprend deux parties très distinctes. En premier lieu : Avez-vous des pouvoirs personnels qui vous permettent d’agir comme vous le faites ? Par exemple, êtes-vous prophète ? Êtes-vous un réformateur ? En un mot : quel est votre mandat ? En second lieu : Supposé que vous ayez des titres réels, par qui vous ont-ils été transmis ?

Déjà le sanhédrin avait adressé autrefois à Jean-Baptiste une demande du même genre[802], quoique avec des intentions moins perfides. Nous avons dit alors que cette ingérence était jusqu’à un certain point légitime, car le premier devoir des chefs du judaïsme était de veiller à la pureté de la doctrine. Mais, après les preuves manifestes et réitérées que Jésus avait données de sa mission divine, la démarche actuelle du sanhédrin n’était qu’une indignité de plus, masquée sous les dehors de la légalité. « Maître, avait dit avec raison Nicodème, trois ans auparavant[803], nous savons que c’est Dieu qui vous a constitué docteur, car personne ne peut faire les miracles que vous opérez, à moins d’avoir Dieu avec lui ». Qu’eût été, en face d’une pareille garantie, un brevet de rabbin délivré par un Hillel ou un Gamaliel ? Mais qu’importait aux ennemis du Sauveur, puisque, en le contraignant ainsi de légitimer, devant les foules attentives, des pouvoirs que suivant eux, il s’arrogeait indûment, ils n’avaient d’autre but que de le mettre dans un embarras extrême ? Ils ne doutaient pas, en effet, qu’il ne fût incapable de leur donner une réponse satisfaisante. Mais ce sont eux, au contraire — ils n’avaient guère prévu cette hypothèse —, qui seront pris dans leurs propres filets.

Jésus évita de répondre directement à leur interrogation ; et certes, il en avait le droit, tant leurs desseins étaient visiblement hostiles. Il se contenta de leur dire, avec un calme et un à-propos merveilleux : « Je vous adresserai à mon tour, une seule question[804]. Si vous m’y répondez, je vous dirai, moi aussi, par quelle autorité je fais ces choses. Le baptême de Jean, d’où était-il ? Du ciel, ou des hommes ? » Cela revenait à demander : Jean-Baptiste était-il un prophète ou un imposteur ? Par ces quelques mots, la manœuvre des adversaires était déjouée. Le dilemme était irréfutable, et le fait qui lui servait de base, c’est-à-dire le ministère du précurseur[805], était d’autant mieux choisi, que le témoignage le plus favorable au caractère messianique de Jésus qui fût sorti d’une bouche humaine avait précisément Jean-Baptiste pour auteur[806]. Reconnaître la divinité de la mission de Jean, c’était donc admettre par là-même que celle de Jésus était également divine. Les délégués du sanhédrin le comprirent sans peine. Aussi, plongés dans un grand embarras, se mirent-ils à délibérer entre eux sur la réponse qu’ils pourraient faire. Ils se disaient les uns aux autres : « Si nous répondons : du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n’avez-vous pas cru en lui ? Et si nous répondons : des hommes, nous avons à craindre la foule[807] ; car tous regardaient Jean comme un prophète ». Comme ces hypocrites pèsent bien le pour et le contre, les deux éventualités possibles ! Mais ce n’est point ainsi qu’ils réussiront à trouver une issue honorable à la situation très fausse dans laquelle ils se sont mis. Ils l’aggraveront au contraire, dès lors qu’ils veulent se laisser guider, non par la vérité, mais par leur intérêt personnel.

La consultation terminée, ils répondirent à Notre-Seigneur : « Nous ne le savons pas ». C’était un pur mensonge ; c’était de plus une échappatoire maladroite à tous les points de vue, puisque, en se déclarant incapables de porter un jugement sur la nature du ministère de Jean-Baptiste, ils se montraient incapables aussi d’apprécier l’origine de la mission de Jésus. Quelle honte et quelle lâcheté, d’abdiquer ainsi leur autorité sur une question essentielle ! Ils le comprirent, lorsque le Sauveur conclut le débat en disant gravement : « Moi non plus, je ne vous dirai pas en vertu de quelle autorité je fais ces choses ». Ils ne méritaient pas davantage, puisqu’ils refusaient de remplir la condition qu’ils avaient tacitement acceptée[808].

Jésus, après s’être tenu sur la défensive, prit ensuite de nouveau la parole, pour attaquer lui-même ses ennemis avec la plus grande vigueur. Il le fit d’abord au moyen de trois paraboles exquises, qui appartiennent, comme celles des dix vierges et des talents, que nous lirons plus loin[809], au troisième groupe qui a été mentionné précédemment[810]. Elles concernent le royaume de Dieu comme celles du premier groupe, mais à un point de vue différent, car elles le contemplent surtout au moment de sa consommation, à la fin des temps. Une seule d’entre elles, celle des vignerons homicides, nous a été conservée par les trois synoptiques ; elle est d’ailleurs la plus significative. Les deux autres sont une précieuse particularité de l’évangile selon saint Matthieu[811].

La première, qui est en même temps la plus courte, est celle des deux fils[812]. Elle débute dans les termes suivants :

Que vous en semble ? Un homme avait deux fils ; et s’approchant du premier, il lui dit : Mon fils, va aujourd’hui travailler dans ma vigne. Celui-ci répondit : Je ne veux pas. Mais ensuite, touché de repentir, il y alla. S’approchant ensuite de l’autre, il lui dit la même chose. Celui-ci répondit : J’y vais, seigneur. Et il n’y alla point.

Ce petit tableau de mœurs est vigoureusement tracé. Le « Je ne veux pas » du premier fils est brutal et grossier. L’adhésion apparente du second à l’ordre paternel est d’une politesse affectée[813], mais qui n’en fait que mieux ressortir la désobéissance de cet hypocrite. Le père de famille, ici comme en d’autres paraboles évangéliques, n’est autre que le Dieu d’Israël, invitant les diverses catégories de son peuple à travailler dans sa vigne mystique, de manière à faire produire à celle-ci des fruits abondants.

Sa petite histoire achevée, Jésus, pour en rendre l’application plus piquante, posa cette question à ses adversaires : « Lequel des deux fils a fait la volonté de son père ? » La réponse était facile. « Le premier », dirent-ils sans hésiter. En effet, bien qu’il eut d’abord opposé un refus malhonnête à l’ordre de son père, il s’était promptement repenti et avait pratiquement obéi, tandis que le second fils avait aussitôt contredit et annule par sa conduite son acceptation doucereuse. Jésus ajouta, faisant, en un langage hardi, une application encore plus complète et plus claire de la parabole :

En vérité, je vous le dis, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui. Mais les publicains et les prostituées ont cru en lui ; et vous, voyant cela, vous ne vous êtes pas repentis ensuite, pour croire en lui.

Le second des deux fils représentait donc la grande masse des Juifs, mais plus spécialement leurs chefs spirituels, et les membres du sanhédrin auxquels Jésus s’adressait alors directement. Le premier était le type des pécheurs de tout genre et des publicains, qui s’étaient convertis en entendant la prédication de Jean-Baptiste[814]. La nation théocratique, en majorité, avait paru d’abord se plier avec déférence à toutes les volontés divines ; mais ce n’avait été qu’une déférence extérieue « et très éphémère. Son Oui plein d’emphase était devenu presque immédiatement un Non au point de vue pratique. Les autres, au contraire, après avoir répondu à l’appel divin par un refus insolent, étaient revenus à de meilleurs sentiments, et s’étaient empressés de réparer leurs fautes, par une obéissance complète aux divins préceptes. Et ce bel exemple avait été donné par la portion la plus méprisée de la nation juive ; aussi lui sera-t-il donné de devancer dans le royaume de Dieu les orgueilleux hiérarques, les pharisiens hypocrites et tous ceux qui se laissaient guider par eux. Combien, même parmi ces gens qui se croyaient sûrs de leur salut, ne furent-ils pas exclus à jamais du royaume messianique !

Les représentants du sanhédrin, si altiers lorsqu’ils étaient venus ouvrir la lutte avec Notre-Seigneur, se tenaient maintenant devant lui dans une attitude embarrassée, humiliée. Leur confusion va devenir autrement grande, tandis qu’il leur exposera la seconde de ses paraboles, celle des vignerons perfides et homicides, si tragique dans sa simplicité, qui renferme, plus encore que la précédente, une prophétie sombre et impressionnante contre le peuple juif et ses chefs, Jésus l’adressa plus directement à ces derniers, qu’elle concernait en premier lieu ; mais il était loin d’exclure la foule[815], qui suivait la discussion avec un intérêt palpitant. Les récits des trois synoptiques ont entre eux une grande ressemblance pour le fond[816] ; nous indiquerons leurs principales nuances de détail. On peut diviser la parabole en deux parties, dont l’une est historique et l’autre prophétique. Dans la première, nous trouvons d’abord une petite mise en scène qui sert d’introduction.

Il y avait un père de famille, qui planta une vigne, l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir, et y bâtit une tour ; puis il la loua à des vignerons, et partit pour un pays lointain, et pour un temps considérable.

Cette description, très vivante, est empruntée aux usages viticoles de la Palestine, tels que les notait déjà le prophète Isaïe, dans un tableau justement célèbre[817], désigné par les commentateurs sous le titre de « cantique de la vigne », et dont on dirait presque que Notre-Seigneur s’est inspiré. « Toute vigne, est entourée en Palestine d’une clôture, qui est toujours un mur en pierres sèches. On y construit une tour, également en pierres sèches, qui permet au propriétaire de surveiller sa vigne au moment où les raisins apparaissent, car ils sont très recherchés des chacals[818] et des gens. Un toit de branchages sur le sommet de ces tours offre un abri pour la nuit. Aujourd’hui chaque vigne n’a pas son pressoir, mais on trouve de nombreuses traces de pressoirs anciens, et précisément l’hypolênion, ou cuve sous le pressoir[819] ». En effet, le pressoir des anciens Juifs consistait en deux cuves superposées, dans la plus haute desquelles on amoncelait les raisins, que les vignerons écrasaient sous leurs pieds. Le jus, qui s’échappait par une ouverture pratiquée au bas, coulait dans la seconde cuve, placée sous terre et fréquemment taillée dans le roc[820].

Ces divers détails, résumés par Isaïe et par Notre-Seigneur, montrent à quel point la sollicitude du propriétaire avait été grande pour sa vigne. C’est que ce précieux vignoble n’était autre qu’Israël, le peuple si favorisé du ciel, et que le propriétaire ne différait pas du Seigneur lui-même. Nulle image ne revient plus fréquemment que celle de la vigne dans les écrits de l’Ancien Testament, pour représenter la théocratie juive[821]. C’est pour cela que le Sauveur l’emploie à son tour ici, et avec d’autant plus d’à propos, que la Palestine était autrefois[822], et est encore partiellement aujourd’hui, très propice à la culture de la vigne. Lorsque celle-ci était louée par le propriétaire, comme c’est le cas ici, La redevance était payée tantôt en argent comptant, tantôt en nature. D’après la suite de la parabole, c’est ce second arrangement qui avait été adopté. Le départ du maître, puisqu’il s’agit de Dieu, est une simple fiction exigée par l’ensemble du récit. Après avoir confié sa vigne mystique aux chefs chargés de la faire valoir en son nom, le Dieu d’Israël les laissa agir selon leur libre arbitre, ainsi qu’il le fait habituellement avec les hommes.

La suite de la parabole décrit longuement l’indigne conduite des vignerons :

Or, lorsque le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour recueillir les fruits de sa vigne. Mais les vignerons, s’étant saisis de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, et en lapidèrent un autre. Il leur envoya encore d’autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers, et ils les traitèrent de même, Enfin il leur envoya son fils unique bien-aimé, en disant : Ils auront du respect pour mon fils. Mais les vignerons, voyant le fils, dirent entre eux : Voici l’héritier ; venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. Et s’étant saisis de lui, ils le jetèrent hors delà vigne, et le tuèrent.

Tout est parfaitement clair dans ces lignes tragiques, qui donnent un résumé malheureusement trop exact de l’histoire religieuse du peuple israélite, et tout particulièrement de ses chefs, pendant une longue série de siècles. Très souvent ses rois, ses prêtres, puis, à l’époque de Notre-seigneur, ses docterus et les autres classes dirigeantes, s’étaient montrés gravement infidèles à leur mission, et avaient traité non seulement avec un insolent dédain, mais plus d’une fois avec une véritable cruauté, les messagers que Dieu leur envoyait de temps à autre, pour leur réclamer sa part légitime de la récolte ; c’est-à-dire pour exiger d’eux un compte rigoureux de la direction qu’ils imprimaient à son peuple. Quelle admirable série de prophètes — car ce sont eux surtout que représentent ces ambassades successives — le Dieu d’Israël n’envoya-t-il pas à sa nation choisie, et à ses guides temporels ou spirituels, pour leur rappeler leurs devoirs envers lui, et, lorsqu’ils s’égaraient, pour les ramener à de meilleurs sentiments ! C’est là certainement une des plus belles pages dé l’histoire du peuple juif. Mais c’en est aussi l’une des plus tristes, Comme le dira saint Étienne[823], à la suite de Jérémie[824] et du Sauveur lui-même[825] : « Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils pas persécuté ? » C’est Élie, injurié par Jézabel, Michée emprisonné par Achab, Élisée menacé par Joram, Zacharie lapidé sur les ordres de Joas, Jérémie lapidé par ses compatriotes en Égypte, Isaïe scié avec une scie de bois d’après la tradition juive[826]. Et nous ne citons que les plus connus.

La parabole met dans un très saisissant relief, du côté des vignerons, une perfidie toujours croissante, et en même temps une folie allant jusqu’au délire, puisqu’ils s’imaginent que leur attentat homicide contre le fils du propriétaire, par conséquent contre Jésus lui-même, les mettra en pleine possession du vignoble ; du côté de Dieu, une patience et une bonté longtemps inlassables, jusqu’à ce que le lâche assassinat de son fils réclame une juste vengeance, le châtiment insigne des coupables. L’envoi des messagers et les mauvais traitements infligés à ceux-ci par les vignerons ne sont pas décrits de la même manière dans les trois récits[827]. Saint Matthieu, dont nous avons cité le texte, partage les serviteurs en deux groupes qui se présentent successivement. Saint Luc ne signale que trois messagers. Saint Marc fait d’abord de même ; puis il en mentionne « plusieurs autres » encore. Ce sont là de simples variantes de la tradition. Il y a une gradation ascendante dans les mauvais traitements : en premier lieu, de simples insultes, auxquelles succédèrent des voies de fait allant finalement jusqu’au meurtre des messagers, bien plus, jusqu’au meurtre du « fils unique, bien-aimé ». Par ce dernier trait, la simple histoire fait déjà place à la prophétie. Jésus a sous les yeux les scènes de sa passion, qu’il raconte comme si elles s’étaient déjà réalisées, tant il est sûr que ses ennemis se porteront contre lui aux dernières extrémités. Mais c’est surtout la dernière partie de la parabole qui nous fait entrer en plein dans la prédiction, car elle dépeint avec une effrayante clarté les représailles du père si grièvement offensé.

« Lors donc que le Maître de la vigne sera venu, continua Notre-Seigneur, que fera-t-il à ces vignerons ? » Selon la rédaction de saint Matthieu, Jésus posait directement cette question à ceux des membres du sanhédrin qui l’entouraient. En toute justice, ils durent répondre : « Il fera périr misérablement ces misérables[828], et il louera sa vigne à d’autres vignerons, qui lui en rendront les fruits en leur temps ». Ainsi donc, le châtiment sera double. Les chefs criminels du judaïsme subiront personnellement le supplice qu’ils avaient infligé au fils du maître de la vigne, et ils entraîneront leur peuple dans leur punition. Les soldats de Titus et aussi les sicaires juifs seront chargés plus tard d’exécuter cette sentence. De plus, la vigne messianique passera en d’autres mains plus fidèles, celles des Gentils, dont la conversion future et l’entrée dans l’Église du Christ sont ainsi de nouveau prédites.

Après avoir jeté, nous dit saint Luc, un regard sévère et pénétrant sur ses interlocuteurs, Jésus reprit :

N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient, celle-là même est devenue la tête de l’angle ? C’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est une chose, admirable à nos yeux. C’est pourquoi je vous dis que le royaume de Dieu vous sera enlevé, et qu’il sera donné à une nation qui en produira les fruits. Et celui qui tombera sur cette pierre s’y brisera, et celui sur lequel elle tombera, elle l’écrasera.

L’image change tout à coup, tant le langage du Sauveur est rapide et varié ; mais l’idée demeure complètement la même.

Les vignerons deviennent des constructeurs qui, par suite d’un mépris grandement coupable, négligent d’employer la pierre à laquelle Dieu avait destiné un rôle prépondérant dans l’édifice bâti par ses ordres. Elle devait être une « pierre d’angle », une « pierre angulaire », unissant les deux murs principaux et leur servant de base inébranlable. Elle trouvera sa vraie place quand même, car, ainsi qu’on le voit par le passage du psaume auquel la citation faite par Jésus est empruntée[829], comme aussi par des oracles d’Isaïe et de Daniel[830], elle figure le Messie, en tant que fondement indestructible de l’Église, et aucune force humaine ne saurait prévaloir contre lui. Ici encore, le châtiment suivra de près la faute, car cette pierre qui, d’après le plan divin, ne devait être qu’un instrument de salut, sera transformée pour les ennemis du Christ en instrument de ruine, soit qu’ils viennent se heurter violemment contre elle, soit qu’elle tombe sur eux et les écrase de tout son poids. À la menace ainsi dirigée contre les Juifs coupables, est associée de nouveau la promesse si douce et si glorieuse pour les païens. Cette métaphore de la pierre angulaire avait vivement frappé les apôtres, qui l’employèrent plusieurs fois pour en faire l’application à Jésus[831].

Les trois narrateurs signalent en termes formels l’impression produite sur les délégués du sanhédrin par les dernières paroles du Sauveur[832]. Ils comprirent qu’elles les désignaient et les condamnaient personnellement. Leur exaspération ne connut alors plus de bornes. Une fois de plus, ils songèrent à se saisir immédiatement de Jésus, pour exécuter l’arrêt de mort qu’ils avaient porté depuis longtemps contre lui ; mais la crainte les retint une fois de plus aussi. En recourant imprudemment aux voies de fait, ils risquaient d’attirer sur eux-mêmes la colère des foules, qui manifestaient à son égard un attachement de plus en plus enthousiaste, et le regardaient tout au moins comme un grand prophète. Ils se retirèrent donc confus, sans avoir appris ce qu’ils voulaient savoir, et après avoir appris, au contraire, ce qu’ils auraient préféré ne pas connaître.

Jésus, qui était incontestablement demeuré le maître de la situation, proposa, après une courte pause[833], une troisième parabole, qui complète celle des vignerons homicides. Là, Dieu était représenté comme un propriétaire qui réclame son dû à des débiteurs sans conscience ; ici, il apparaît sous la figure d’un roi bienveillant, généreux, qui invite ses sujets à sa table et leur fait de riches présents. De part et d’autre, à la patience et à la bonté divine est associée une grave menace, car, dans cette troisième parabole comme dans les deux précédentes. Notre-Seigneur prédit très ostensiblement la ruine de l’État juif et le châtiment de ses chefs indignes », Saint Matthieu nous l’a seul conservée[834], et on la désigne habituellement sous les noms de parabole du Festin nuptial et de parabole des Noces royales. Elle a, dans le fond et pour un grand nombre de détails, une ressemblance frappante avec celle du Grand Festin, que nous avons citée autrefois d’après le troisième évangile[835]. Aussi, d’assez nombreux commentateurs[836] ont-ils cru pouvoir identifier les deux compositions. Mais ils n’ont pas remarqué suffisamment qu’elles se rapportent à des époques et à des occasions très distinctes. Ici, par exemple, Jésus se tient dans une des cours du temple et il s’adresse spécialement à des membres du sanhédrin ; là, il était à table dans la maison d’un pharisien, et il pariait pour les convives. De plus, divers traits varient entièrement, et, même lorsqu’ils sont semblables, ils sont présentés sous une forme nouvelle. Enfin, le but que se proposait le Sauveur n’est pas tout à fait le même dans les deux cas. D’ailleurs, l’allégorie du royaume de Dieu comparé à un festin était alors très populaire, de sorte que Jésus pouvait en faire usage à diverses reprises pour enseigner le peuple, en y introduisant chaque fois des modifications.

Cette même image revient, eu effet, plusieurs fois dans les écrits rabbiniques, en particulier dans une parabole du Talmud, dont on lira sans doute volontiers la traduction. Elle a pour auteur le rabbin Jochanan ben Zaccaï, qui vivait au dernier tiers du premier siècle de l’ère chrétienne[837].

« Parabole :

Un roi invita ses serviteurs à un festin, mais sans indiquer le moment exact où il aurait lieu. Ceux d’entre eux qui étaient sages mirent leurs vêtements de cérémonie, et s’assirent à la porte de la maison du roi. Ils disaient : peut-être manque-t-il (encore) quelque chose dans la maison du roi[838]. ceux d’entre eux qui étaient dénués de sagesse allèrent à leur travail. Ils disaient : Un festin se prépara-t-il jamais sans travail ?[839] Mais soudain le roi fit appeler ses serviteurs. Ceux d’entre eux qui étaient sages entrèrent, vêtus de leurs habits de cérémonie. Mais ceux qui étaient dénués de sagesse entrèrent couverts de vêtements malpropres. Alors le roi témoigna sa satisfaction aux sages, mais il s’irrita contre les autres. Il s’écria : Ceux-ci, qui ont mis leurs vêtements de cérémonie en vue du festin, peuvent entrer, manger et boire ; mais ceux-là, qui ne se sont point parés en vue du festin, demeureront debout et contempleront (les autres)[840] ».

Les vêtements de cérémonie ne diffèrent pas de la robe nuptiale, qui nous apparaîtra aux dernières lignes de la parabole du Festin royal. Celle-ci se décompose en trois actes, dont chacun correspond à une idée nouvelle.

Premier acte :

Le royaume des deux est semblable à un roi qui fit faire les noces de son fils. Et il envoya ses serviteurs appeler ceux qui étaient, invités aux noces ; mais ils ne voulurent, pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant, : Dites aux invités : J’ai préparé mon festin, mes bœufs et mes animaux engraissés sont tués ; tout est prêt, venez aux noces. Mais ils ne s’en inquiétèrent pas, et s’en allèrent, l’un à sa ferme et l’autre à son négoce ; les autres se saisirent de ses serviteurs, et les tuèrent, après les avoir accablés d’outrages. Lorsque le roi l’apprit, il fut irrité, et ayant envoyé ses armées, il extermina ces meurtriers et brûla leur ville.

Tout est clair dans cet exposé. Le roi figure Dieu le Père, ce souverain Maître du ciel et de la terre, et plus particulièrement chef suprême de la théocratie juive. Sou Fils, c’est le Christ contractant avec l’Église l’union étroite, indissoluble, que les écrits du Nouveau Testament, à commencer par les évangiles, aiment à représenter sous les traits d’un mariage mystique[841]. Nous avons dit, en expliquant la parabole du Grand Festin, que, chez les Orientaux, ces amis du formalisme et des cérémonies, l’amphitryon adresse presque toujours à ses convives des invitations réitérées. Il y en a jusqu’à trois dans ce que nous avons appelé le premier acte. Les invités, d’abord simplement récalcitrants, puis bientôt rebelles et meurtriers, dans l’un et l’autre cas gravement coupables, puisque, à lui seul, leur refus était une insulte envers le roi, appartenaient aux classes supérieures et dirigeantes du royaume. Ils symbolisent donc les hiérarques, les membres de la haute assemblée, les pharisiens et les scribes, en un mot tous les chefs civils et spirituels de la nation juive. Eux aussi, ils avaient opposé un insolent et criminel refus à l’invitation si honorable que leur divin Roi leur avait faite d’assister aux noces de son Christ. Ils demeurèrent sourds aux messages successifs qu’il avait daigné leur adresser par Jésus lui-même et par ses disciples, et qu’il se proposait de leur adresser encore par les apôtres et les autres prédicateurs de l’évangile. De même que la suite de la narration évangélique va nous faire assister à la douloureuse passion du Sauveur, qui aura les hiérarques pour auteurs principaux, de même le livre des Actes nous montrera les apôtres et les disciples du Messie arrêtés de vive force comme des malfaiteurs, affreusement maltraités, massacrés cruellement[842]. Mais le châtiment des persécuteurs viendra en son temps, et les Romains seront les instruments terribles de la divine vengeance. Plusieurs de ceux qui écoutaient alors cette menace périrent peut-être, écrasés ou brûlés vifs, sous les débris fumants du temple auprès duquel était prononcée cette prédiction.

Quoique si grièvement offensé par ceux auxquels il avait fait l’honneur de les inviter les premiers, le roi ne renonça pas à célébrer dignement le mariage de son fils. Tout étant prêt pour le festin, il ne s’agissait plus que de trouver de nouveaux convives. Et c’est ce qui a lieu dans le second acte de la parabole.

Alors, le roi dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes, mais ceux qui avaient été invités n’en étaient pas dignes. Allez donc dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. Ses serviteurs, s’en allant par les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons, et la salle des noces fut remplie de convives.

La parabole du Festin nuptial rejoint encore ici celle qui nous a été communiquée par saint Luc. Cette fois, l’invitation est générale, et les envoyés du roi amènent, selon l’ordre qu’ils avaient reçu, des convives de tout genre, « mauvais et bons », sans se préoccuper de leur état moral actuel. Les mauvais auront une excellente occasion de se convertir et de devenir bons. L’appel n’établit non plus aucune distinction entre les Juifs et les Gentils : ces catégories ont cessé d’exister dans l’Église du Messie, dont une des marques essentielles est précisément la catholicité de ses membres. C’est pourquoi Jésus, avant de remonter au ciel, dira à ses apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations[843] » Le filet évangélique sera lancé dans le vaste océan du monde, ramassant des poissons de toute espèce.

Troisième acte. Quand chacun des convives eut pris sa place, à l’orientale, sur les canapés rangés autour des tables,

le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. Il lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? Et cet homme demeura muet. Alors le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs cl des grincements de dents. Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

Ce n’est pas pour dîner avec ses hôtes que le roi entra dans la salle du festin ; mais, à la manière des grands personnages qui font, une invitation considérable parmi leurs vassaux, il venait pour les saluer et pour voir si tout se passait convenablement. Tout à coup, il s’aperçut qu’un des convives avait violé l’une des règles élémentaires de la bienséance : il s’était présenté au palais et assistait au festin couvert de ses vêtements ordinaires, comme les « insensés » de la parabole talmudique, sans s’être paré de la « robe nuptiale », c’est-à-dire d’une robe d’apparat, digne d’une pareille fête célébrée en un pareil lieu. Il est vrai que la dernière invitation avait été pressante, et qu’elle avait trouvé les gens sur les grands chemins et sur les places publiques, par conséquent dans une tenue qui n’avait rien de luxueux. Mais il existe en Orient une coutume spéciale, qui rendait impardonnable la conduite de l’hôte en question. Quand une personne de distinction fait des invitations à un repas solennel, elle a soin d’offrir aux invités une robe de cérémonie, dont ils devront se couvrir quand ils viendront prendre part au banquet. Fût-on le plus pauvre des hommes, on n’avait donc aucune excuse à alléguer, si l’on se dispensait d’arriver à la fête avec un vêtement convenable. De là l’indignation du monarque, qui se traduisit coup sur coup par un brûlant reproche, et par l’expulsion immédiate de l’effronté qui s’était permis un tel manque de respect.

Sans entrer ici dans la discussion des anciens auteurs au sujet de la signification précise de la robe nuptiale[844], nous nous bornerons à dire que ce vêtement de cérémonie représente d’une façon générale la sainteté que doivent posséder tous ceux auxquels a été accordé l’immense honneur d’être admis comme citoyens du royaume messianique, comme membres de l’Église du Christ. Ils peuvent, la parabole elle-même vient de nous l’apprendre, être mauvais lorsqu’ils reçoivent le divin appel ; mais ils doivent sortir au plus tôt de cet état, et se revêtir des vertus et dé la sainteté chrétiennes. Ainsi donc, les Juifs rejetés, parce qu’ils sont incrédules ; les Gentils appelés à leur place, mais rejetés à leur tour du salut messianique, s’ils se montrent indignes d’en jouir : tel est l’abrégé de cette grave instruction de Notre-Seigneur.

Nous avons assisté à la première phase de la lutte du Sauveur avec, ses ennemis. Les délégués du sanhédrin ont été réduits à un honteux silence. Mais, en se retirant, ils ourdirent un véritable complot contre Jésus, car ils lui envoyèrent aussitôt — saint Marc et saint Luc le disent expressément[845] — leurs amis les pharisiens, en les chargeant de poursuivre la discussion, ceux-ci acceptèrent volontiers, dans l’espoir d’être plus heureux[846]. Ils tinrent d’abord une délibération rapide, afin de combiner un plan d’attaque. Désireux d’amener Jésus à prononcer des paroles compromettantes, qui permettraient de l’accuser, soit devant les Romains soit devant son propre peuple, ils vont tenter une diversion sur le terrain politique, alors si brûlant. Leur intention perverse est dramatiquement marquée par les expressions imagées dont se servent les narrateurs. Ils voulaient le prendre comme dans un piège, lui donner la chasse, le surprendre[847]. Ce n’est point avec des armes honorables qu’ils lutteront contre lui, mais au moyen d’une indigne ruse.

Ainsi, tout d’abord, ils se garderont bien de se présenter en personne, craignant d’exciter sa légitime défiance. Ils lui enverront quelques-uns de leurs jeunes talmidîm ou disciples, qui viendront, avec une candeur apparente, lui poser un cas de conscience qu’il résoudra, pensaient-ils, de manière à se créer de graves embarras. Plusieurs Hérodiens, ainsi nommés, d’après nos explications antérieures, parce qu’ils étaient des partisans avérés de la dynastie des Hérode, se joignirent aux émissaires des pharisiens. Dévoués au gouvernement de Rome, ils devaient servir d’accusateurs et de témoins, dans le cas où la réponse de Jésus serait contraire aux intérêts de l’empire.

Plusieurs étudiants des écoles rabbiniques s’approchèrent donc de Notre-Seigneur, avec toutes les marques extérieures du plus profond respect. « Rabbi, lui dirent-ils dans un petit préambule très flatteur, destiné à masquer le caractère insidieux de leur démarche et à désarmer les soupçons, Rabbi, nous savons que vous êtes véridique, et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans vous inquiéter de personne, car vous ne regardez pas à l’apparence des hommes ». Quelle accumulation d’éloges odieusement hypocrites, quoiqu’ils, fussent tous si bien mérités par le Sauveur ! Ces disciples, dignes de leurs maîtres, relèvent donc avec affectation la parfaite orthodoxie de Jésus[848], son indépendance bien connue à l’égard des jugements humains, sa parfaite impartialité. Ils manifestaient ainsi la confiance illimitée qu’il leur inspirait, et d’avance ils paraissaient accepter sa décision sur le problème qu’ils allaient lui soumettre. Un ancien commentateur[849] avait raison de les comparer aux abeilles, qui ont du miel plein la bouche, mais dont la queue est munie d’un méchant dard.

Ils proposèrent ensuite leur cas de conscience en termes très nets : « Dites-nous ce qu’il vous en semble. Est-il permis de payer le tribut à César, ou cela est-il interdit ? Le payerons-nous, ou ne le payerons-nous pas[850] ! » Il y a là, ou le voit, deux questions distinctes. La première est générale et théorique. Est-il, oui ou non, permis de payer le tribut à l’empereur romain ? La seconde est particulière et pratique : Nous, membres de la nation Israélite, nous acquitterons-nous de cet impôt[851] ? Nous avons eu l’occasion de dire[852] combien lourdement la domination romaine pesait sur les épaules des Juifs. Le tribut qu’ils étaient obligés de payer régulièrement aux publicains abhorrés, qui les leur réclamaient au nom du César régnant, leur était particulièrement odieux, car, abstraction faite de son poids souvent écrasant, il était le signe palpable de leur sujétion. Il est vrai que le problème ainsi posé n’aurait embarrassé ni le saint roi Ezéchias, ni le prophète Jérémie, ni des personnages aussi fiers de leur indépendance nationale qu’Esdras et Néhémic, car, sans cesser d’être de vrais Israélites, ils n’hésitèrent pas à reconnaître la suzeraineté de Ninive, de Babylone ou de la Perse. Mais les principes étroits et l’orgueil des pharisiens avaient suscité dans beaucoup d’âmes des scrupules angoissants, que l’on prenait actuellement pour base d’un cas de conscience insidieux.

N’oublions pas que, de leur côté, les Romains, étaient jaloux à l’excès du droit qu’ils s’arrogeaient, après chacune de leurs conquêtes, d’imposer des tributs de divers genres aux nations vaincues. Refuser de payer l’impôt à César, c’eût été commettre un crime de lèse-majesté, et attirer sur soi de terribles représailles. Ceux des Juifs qui s’étaient révoltés à la suite de Judas le Gaulonïte, peu de temps après la naissance de Jésus[853], l’avaient appris à leurs dépens, car ce refus avait été précisément la cause de leur rébellion. Aussi les pharisiens, bien qu’opposés en principe au paiement du tribut et très hostiles à Rome, étaient-ils fidèles à s’en acquitter comme les autres.

Il est aisé, d’après ces détails, de comprendre en quoi consistait au juste le piège tendu à Notre-Seigneur. S’il répondait négativement, on le livrerait « à l’autorité et au pouvoir du gouverneur » romain, comme l’explique saint Luc. S’il disait oui, on le décrierait auprès du peuple, comme un ennemi avéré des droits les plus sacrés de la théocratie. On paraît avoir escompté la première des deux réponses. La ruse était certainement habile ; mais elle fut encore plus habilement déjouée. Toutefois, avant de donner la solution demandée, Jésus tint à montrer aux questionneurs qu’il n’était nullement dupe de leur manœuvre hypocrite, et qu’il connaissait leurs desseins pleins de méchanceté[854]. « Pourquoi me tentez-vous ? » leur demanda-t-il. Puis il ajouta, d’un ton majestueux, mais sévère : « Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut[855] ». Quelle vive mais silencieuse émotion dut régner parmi l’assistance, tandis qu’on allait chercher dans le voisinage la pièce de monnaie en question ! Après qu’on eut placé entre ses mains un denier d’argent[856], Jésus reprit, en le regardant : « De qui est cette image et cette inscription ? » Les jeunes pharisiens répondirent : « De César ». Le César régnant était alors Tibère. Ses traits, gravés sur le denier, sont bien connus des antiquaires et des numismates. On en trouverait difficilement de plus beaux ; mais il n’en existe guère non plus d’aussi cruels, parmi les nombreuses effigies des empereurs romains que l’antiquité nous a laissées. À l’avers de la pièce que nous avons sous les yeux, on lisait cet exergue : Ti(berius) Caesar Divi Aug(usti) F(ilius) Aug(ustus) PONT(ifex) MAx(imus)[857].

Prenant la réponse des pharisiens pour point de départ, le divin Maître prononça l’une de ses sentences les plus profondes et les plus riches en heureuses conséquences, si l’on en tenait toujours compte dans la pratique : « Rendez-donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». « Rendez ! » Les tentateurs avaient demandé s’il était permis de « donner » le tribut. Jésus leur répond que c’est pour eux un devoir de le « rendre[858] », c’est-à-dire de le payer comme une dette. Principe admirable, qui régie de la façon la plus harmonieuse les relations de l’homme, et spécialement du chrétien, avec Dieu et avec l’État, tout en sauvegardant les droits de chacun d’eux. Au dire des Zélotes juifs et d’un certain nombre de pharisiens, il y aurait eu incompatibilité entre le paiement de l’impôt et la souveraineté que Dieu exerçait sur sa nation choisie. Jésus affirme que cette incompatibilité n’existe pas, et sa leçon de choses est d’une force remarquable. Ce denier vient de Rome, et appartient à Rome. Par sa seule présence en Palestine, il atteste la domination de Rome : qu’il retourne donc à Rome sous la forme du tribut ! Mais il n’est pas moins juste de rendre à Dieu ce qui lui appartient, car, au-dessus des autorités de la terre, il y a l’autorité divine, à laquelle nous devons le respect, l’obéissance et l’amour. Dieu et l’État, la sphère religieuse et la sphère politique : deux sphères assurément très distinctes, et dont l’une dépasse singulièrement, l’autre, mais qui ne sont pas opposées, et qui peuvent coexister pacifiquement, pour procurer le bonheur de l’humanité. Mais, pour cela, il ne faut pas, c’est évident, que l’État outrepasse ses droits ; il faut au contraire qu’il respecte toujours ceux de la religion et de la consscience, qu’il s’allie à Dieu, en fait à l’Église du Christ, pour empêcher le mal, pour aider à la propagation de la vérité, pour procurer le bien matériel, le bien intellectuel et surtout le bien moral des peuples. Voilà ce qui ressort de cette parole d’or de Jésus.

Le Sauveur a répondu à la question, et avec tant de lucidité, d’habileté, que les pires ennemis de Rome et les plus fougueux Zélotes ne pouvaient s’en offusquer. Saint Paul[859] développera un jour cette même pensée. Les interrogateurs se retirèrent donc en silence, profondément déçus, et contraints en même temps d’admirer[860] la sagesse de celui qu’ils auraient voulu faire tomber dans leur filet.

En ce « jour des interrogations », comme le nomme Bossuet, tous les partis les plus influents de la nation juive — les membres du sanhédrin, les pharisiens et les Hérodiens, puis les sadducéens —, viennent successivement poser à Notre-Seigneur des questions insidieuses. C’est maintenant le tour des sadducéens. Nous les avons vus une fois déjà, mais une fois seulement[861], en face de Jésus, auquel ils demandaient insolemment « un signe du ciel ». Ces hommes aux idées tristement libérales, membres du haut clergé pour la plupart, presque indifférents au joug de Home, semblent ne s’être guère préoccupés de la réputation et de l’autorité grandissante du Sauveur pendant sa vie publique. Ils n’avaient pas les mêmes raisons que les pharisiens de redouter son enseignement, eux qui, à demi rationalistes, — comme nous dirions aujourd’hui, — s’inquiétaient fort peu des traditions auxquelles leurs rivaux attachaient une si grande importance, et que Jésus sapait souvent par la base. Mais les événements des derniers jours leur ont révélé dans le temple, sur leur propre territoire, la puissance prépondérante de Notre-Seigneur, et voyant aussi en lui un compétiteur dangereux, ils forment eux-mêmes le dessein de se débarrasser au plus tôt de lui. Ils vont ramener la discussion sur le terrain dogmatique ; mais l’arme qu’ils manieront de préférence sera celle du ridicule, qui permet parfois de porter des coups si terribles à un adversaire, surtout en présence du peuple, friand de ce genre de combat[862].

Nous savons par ailleurs, notamment par l’historien Josèphe et par le Talmud[863], que les sadducéens n’étaient guère gênés, comme les trois synoptiques nous le disent ici, par les dogmes les plus sacrés du judaïsme. Ils niaient tout aussi bien l’immortalité de l’âme que la résurrection du corps. La difficulté qu’ils se préparent à soumettre à Jésus portera précisément sur ce dernier point. Dédaignant tout préambule flatteur, se contentant de donner au Sauveur le titre de Rabbi, ils vont droit au fait. « Maître, dirent-ils, Moïse a écrit pour nous que, si un homme meurt, laissant sa femme sans enfants, son frère doit épouser cette femme et susciter une postérité à son frère ». La loi à laquelle ils font allusion était libellée en ces termes[864] : « Quand des frères habiteront ensemble et que l’un d’eux sera mort sans enfants, la femme du défunt ne contractera pas de mariage avec un étranger[865] ; mais un frère de son premier mari l’épousera, pour susciter une postérité à son frère, et, au premier-né qu’il aura d’elle, il donnera le nom du défunt, de crainte que son nom ne périsse en Israël ». On voit par ce texte que la citation des sadducéens était exacte quant au sens. Cette prescription, qui du reste n’était point particulière aux Juifs, mais qu’on trouve aussi chez plusieurs anciens peuples, tels que les Égyptiens, les Perses, les Hindous, et aujourd’hui encore les Circassiens, est connue sous le nom de loi du Levirat[866], c’est-à-dire loi qui règle le mariage entre beaux-frères et belles-sœurs. Elle avait pour but de maintenir la branche aînée de chaque famille, et d’empêcher une trop grande aliénation des biens. Elle n’était pas limitée aux frères du mari mort sans enfants ; elle s’étendait aux proches parents, comme nous l’apprend le livre de Ruth[867]. Elle n’était pas strictement obligatoire ; mais celui qui refusait de s’y soumettre devait subir une cérémonie humiliante[868]. Bien qu’elle fût tombée alors dans un discrédit qui ne fit que s’accroître avec le temps, elle n’avait pas cessé d’être en vigueur en Palestine.

Après avoir mentionné en abrégé le texte légal, les sadducéens citèrent un fait, probablement imaginaire, quoique possible en soi[869], qu’ils présentèrent avec beaucoup d’esprit, de manière à ridiculiser la croyance à la résurrection des morts.

Il y avait sept frères ; et le premier prit une femme, et mourut sans laisser de postérité. Le second la prit ensuite, et mourut, et ne laissa pas non plus de postérité. Et le troisième de même. Et les sept la prirent pareillement, et ne laissèrent pas de postérité. La femme mourut aussi, la dernière de tous. À la résurrection, lorsqu’ils seront ressuscites, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme ? car tous les sept l’on eue pour femme.

La petite narration est piquante, rapide, et est un modèle de casuistique raffinée. Ses auteurs croyaient bien que la question par laquelle ils l’achèvent mettrait Jésus dans le plus grand embarras. Comment pourra-t-il riposter à cette déductio in absurdum ? Ne semble-t-elle pas frapper d’un coup mortel le dogme de la résurrection des corps, en montrant qu’il suscite des difficultés insurmontables ? Alors même qu’il n’y aurait eu que deux mariages, la question se poserait[870] ; mais, en les multipliant outre mesure, les sadducéens ont réussi à rendre l’objection plus sérieuse.

Avec quelle facilité, cependant, le divin Maître va la résoudre ! Sa réponse est toute empreinte de sagesse, de dignité, de noble calme. À ces fiers hiérarques aussi, il saura dire franchement leurs vérités. « Vous vous trompez, répliqua-t-il d’abord, parce que vous ne comprenez ni les Écritures, ni la puissance de Dieu ». Le reproche était sévère, surtout ainsi adressé à des chefs spirituels du judaïsme. La difficulté qu’ils regardaient comme insurmontable n’était, en réalité, que le résultat d’une grave erreur de leur part, et cette erreur avait pour cause une ignorance non moins grave. Et Jésus fit successivement la preuve de la double ignorance de ses interrogateurs, en commençant par celle qu’il avait signalée en second lieu. « Les enfants de ce siècle, reprit-il, se marient et sont donnés en mariage[871] ; mais, lorsqu’ils seront ressuscites, les hommes ne prendront pas de femmes, ni les femmes de maris ; car ils ne pourront plus mourir, parce qu’ils seront pareils aux anges ». Les sadducéens affectaient de supposer que, dans l’autre vie, les conditions de l’existence seront les mêmes qu’ici bas, spécialement au point de vue du mariage, comme s’il était impossible à Dieu de les modifier. C’était là une erreur grossière. Dieu n’est-il pas tout-puissant, et après avoir formé la nature humaine, n’est-il pas capable de la transformer à son gré ? Dans la vie présente, le mariage est nécessaire pour combler les vides créés à tout instant par la mort dans les rangs de l’humanité. Au ciel, où l’on ne meurt pas, il n’y aura besoin ni de mariage, ni de génération[872]. Les ressuscités, devenus immortels, seront semblables aux anges à ce point de vue. D’où il suit que l’objection des sadducéens tombait complètement à faux. Ils niaient, il est vrai, l’existence des anges, tout aussi bien que la résurrection des corps[873] ; mais Jésus ne redoutait pas cette autre négation, et il était prêt à argumenter avec ses adversaires sur cet autre article de la théologie judaïque.

Passant à la seconde cause de l’erreur des sadducéens, l’ignorance des Écritures, le Sauveur reprit : « Pour ce qui est de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, à l’endroit du Buisson[874], ce que Dieu lui dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? Or, Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ». Comme on l’a souvent observé à la suite de saint Jérôme[875] ce que le raisonnement du Sauveur démontre directement, ce n’est pas la future résurrection des corps, mais l’immortalité de l’âme. Toutefois, et très spécialement dans la pensée juive, ces deux dogmes sont inséparables. Le corps étant considéré comme une partie essentielle de la nature humaine, l’immortalité de l’âme a pour conséquence la résurrection des corps. Si les saints livres proclament l’existence d’une vie éternelle pour l’homme, ce doit être pour l’homme tout entier, tel qu’il est sorti des mains du Créateur et tel qu’il vit sur cette terre. Sans la résurrection des corps, l’homme serait imparfait, incomplet. C’est pourquoi, un jour, il sera rétabli dans son état primitif, et le corps rejoindra l’âme pour n’en être jamais séparé.

Notre-Seigneur aurait pu citer, en faveur de sa thèse, des textes plus frappants[876]. Mais les sadducéens ayant fait appel à Moïse, c’est par un passage des écrits de Moïse qu’il les réfutera[877]. En daignant prendre plusieurs fois le nom de Dieu d’Abraham, après la mort de ce patriarche[878], en s’appellant le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, longtemps après la mort de ces grands hommes[879] le Seigneur a certainement voulu exprimer une idée profonde. Cette idée, c’est qu’il n’abandonne pas après la mort ceux qui l’ont fidèlement servi durant leur vie, et qu’il a lui-même tendrement aimés, comme c’était le cas pour Abraham, Isaac et Jacob. De cette union intime des justes avec Dieu, le psalmiste[880] déduit aussi une ferme assurance d’immortalité. Le Dieu d’Israël, voulant prendre un titre glorieux, se serait-il nommé le Dieu de quelques ossements réduits en poussière depuis plusieurs siècles ? Aussi Jésus put-il conclure, en disant à ses adversaires : « Vous êtes donc dans une grande erreur ». Son argumentation était si péremptoire, que les sadducéens ne trouvèrent rien à répondre : elle leur mit comme un bâillon sur la bouche, selon l’expression énergique de saint Matthieu. D’un autre côté, les foules qui avaient assisté à la discussion, massées autour du Sauveur, furent au comble de l’admiration et de l’enthousiasme[881]. Les ennemis de Jésus s’étaient pourtant proposé de ruiner son prestige auprès du peuple. C’est le contraire qui avait lieu : la confusion était pour ses adversaires.

La victoire du Sauveur lui attira même des félicitations publiques, auxquelles on ne se serait guère attendu. Elles lui vinrent, raconte saint Luc[882], de quelques scribes qui faisaient partie de l’auditoire, et qui ne purent s’empêcher de s’écrier : « Maître, vous avez bien dit ». L’éloge était d’autant plus surprenant, qu’en général les scribes — maint épisode nous l’a manifesté — étaient tout à fait hostiles à Jésus. Mais la vérité l’emporte quelquefois sur les préjugés et sur la haine. Au surplus, en bien des points, les idées religieuses des scribes étaient diamétralement opposées à celles des sadducéens ; aussi, ceux d’entre les docteurs qui venaient d’assister à la défaite de leurs rivaux ne purent-ils dissimuler la satisfaction qu’ils en éprouvaient. L’éloge qu’ils adressèrent à l’argumentation victorieuse n’en fut que plus ardent.

Au sujet de l’incident qui succéda à l’attaque des sadducéens, nous avons d’abord à concilier une petite divergence des deux évangélistes qui le racontent[883]. « Les pharisiens, écrit saint Matthieu, ayant appris que Jésus avait réduit les sadducéens au silence, se réunirent, et l’un d’eux, docteur de la loi, lui fit cette question pour le tenter : “Maître quel est le “plus grand commandement de la loi ? ” Selon saint Marc, “alors un des scribes, qui avait entendu le discussion, voyant que Jésus avait bien répondu, s’approcha et lui demanda quel était le plus grand commandement de la loi”. Non seulement, d’après le second évangile, ce scribe ne paraît animé d’aucune mauvaise disposition, lorsqu’il interroge Notre-Seigneur, mais la suite du récit continue de le montrer sous un jour très favorable. Toutefois la divergence des deux historiens n’est qu’apparente. On les concilie aisément, en supposant (et l’hypothèse n’a rien que de très naturel) qu’ils envisagent le fait à deux points de vue différents. Ce qui a surtout frappé saint Matthieu, c’est le motif qui conduisit le scribe auprès de Jésus. De fait, il se présentait pour lui tendre un piège, en qualité de champion des pharisiens. Mais il ne partageait pas entièrement leurs mauvaises dispositions à son égard, ni toutes leurs idées étroites en fait de religion ; c’est pourquoi, sous l’impression de la parole si remarquablement sage et si sainte du Sauveur, il revint promptement à de meilleurs sentiments. C’est ce côté recommandable du docteur, son impartialité, la candeur avec laquelle il reconnut la vérité, que saint Marc a voulu faire ressortir dans sa narration si dramatique. Ajoutons que le premier évangile ne nous donne qu’un simple sommaire des faits.

« Quel est le premier de tous les commandements ? » Telle fut la question du scribe, suivant la traduction qu’on en donne habituellement[884]. Mais le mot « quel » ne rend pas assez exactement le sens de l’adjectif grec correspondant, qui signifie plutôt : « de quelle nature[885] ? » Par conséquent : quelles qualités doit posséder, quelles conditions doit remplir un précepte de la loi mosaïque, pour mériter d’être placé au premier rang ? Cette question qui nous paraît, à nous, très innocente, était regardée alors comme très complexe ; aussi était-elle, dans les écoles rabbiniques, l’objet de discussions sans cesse renaissantes. En effet, au dire des rabbins, la loi juive comptait jusqu’à 613 préceptes. Or, en face d’une telle quantité de commandements, il est naturel qu’on se demande quels sont les plus importants, les plus grands, les plus obligatoires. « Si Moïse nous a prescrit 365 lois négatives et 248 lois positives, disait Rabbi Simlaï[886], assurément tous ces préceptes ne sauraient être également importants, ni toutes les transgressions également coupables. Quels sont donc les commandements importants, et quelles sont les lois les moins urgentes ? » Ne pouvant s’accorder, et se perdant à travers le dédale de ces préceptes « lourds » ou « légers », comme ils disaient, les docteurs finirent par décider que le divin législateur n’avait pas marqué ses ordres au point de vue de leur importance, afin qu’on fût excité par là même à n’en négliger aucun[887]. Et voici qu’on veut embarrasser Jésus, en lui adressant cette demande ! Sa réponse, si simple, si spontanée, si vraie, ouvrit à ses auditeurs un merveilleux horizon. « Le premier commandement, dit-il, c’est : Écoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est un Seigneur unique, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ton intelligence, et de toute ta force ».

Dans ces lignes, que nous avons citées d’après saint Marc, le lecteur aura remarqué la petite introduction « Écoute Israël, le Seigneur ton Dieu est un Seigneur unique ». Elles sont célèbres dans le monde Israélite, où elles sont devenues, depuis deux mille ans peut-être[888], la formule populaire et condensée de la foi à un seul Dieu et à tout ce que suppose cette unité. On les nomme le Chema, d’après leur premier mot en hébreu. Tout Juif fidèle doit les réciter au moins deux fois par jour, à ses prières du matin et du soir. Chema Israël est une exclamation, une sorte d’oraison jaculatoire, qui s’échappe souvent des lèvres des âmes pieuses[889]. Après ce début, vient le texte proprement dit du grand précepte de l’amour[890], qui est cité avec de légères variantes dans le texte hébreu, dans la traduction des Septante, dans le premier et dans le second évangile. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force », dit le texte hébreu. Les Septante traduisent : « Tu aimeras…, de tout ton esprit, de toute ton âme et de toute ta force ». On lit dans Saint Matthieu : « De tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » ; dans Saint Marc : « De tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ». Simples nuances, pour représenter toutes les facultés, toutes les puissances de l’être humain. Tout, en nous, doit donc aimer Dieu : le cœur, puisque c’est par excellence l’organe de l’amour ; l’âme et l’esprit, c’est-à-dire les facultés intellectuelles ; et aussi la force, c’est-à-dire l’ensemble de nos énergies de toute espèce. Selon la parole si riche et si belle de saint Bernard, « la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure ». Ainsi donc, à ce texte éloquent du Deutéronome, Jésus communique une nouvelle vitalité, et une étendue qu’il ne pouvait pas avoir sous l’ancienne Alliance[891].

Bien que la question du scribe ne portât que sur un seul des commandements divins, Jésus crut devoir compléter sa réponse, en ajoutant : « C’est là le grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». En parlant ainsi, le divin Maître citait un autre passage du Pentateuque[892], mais qu’il entendait dans un sens beaucoup plus large ; car, au livre du Lévitique, les mots « ton prochain » ne semblent, d’après le contexte, se rapporter qu’aux membres de la nation théocratique, tandis qu’ici, nous le savons par une explication magistrale du Sauveur[893], ils désignent tous les hommes, y compris les étrangers et même les ennemis. Jésus ne pouvait donc pas comprendre l’amour de Dieu sans l’amour du prochain, et il ne tolérait point qu’ils fussent séparés désormais. Le précepte de l’amour de Dieu prime tout, et de beaucoup. Mais de lui, comme de sa source, rejaillit la charité fraternelle ; de lui, comme d’un foyer brûlant, s’échappent les flammes de l’amour du prochain. Aussi bien, — Jésus insiste là-dessus, — les préceptes qui enjoignent à l’homme ce double amour sont-ils semblables l’un à l’autre et inséparables l’un de l’autre. À eux seuls, ils résument toute la loi, tout l’enseignement des prophètes, et en particulier celui du Décalogue. Saint Paul se complaira aussi à dire[894] que « l’amour est la plénitude — c’est-à-dire l’accomplissement parfait et intégral — de la loi ».

À part de rares exceptions[895], les pharisiens et les scribes, au cœur sec et à l’esprit étroit, n’avaient guère compris cette grande pensée. Aussi le docteur qui avait interrogé le divin Maître ne put-il empêcher son enthousiasme d’éclater publiquement. Il prit de nouveau la parole, et il s’écria, en répétant avec quelques additions, les réflexions mêmes du Sauveur : « Bien, Maître ; vous avez dit avec vérité qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et qu’il n’y en a pas d’autre que lui, et qu’on doit l’aimer de tout son cœur, et de tout son esprit, et de toute son âme, et de toute sa force, et qu’aimer le prochain comme soi-même est quelque chose de plus grand que tous les holocaustes et les sacrifices ».

La dernière pensée n’est pas moins belle que juste. Elle fait honneur à celui qui l’exprimait avec tant de franchise, à la suite de plusieurs saints personnages de l’Ancien Testament[896]. Il avait compris la supériorité de la loi d’amour sur les sacrifices sanglants ou non sanglants, la supériorité du culte intérieur que nous rendons à Dieu en l’aimant pardessus tout et en aimant nos frères par amour pour lui, sur le culte purement extérieur. Le scribe qui avait si bien parlé fut aussitôt récompensé, car Jésus lui dit, avec la plus grande bonté : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu ». En effet, il avait exprimé, dans un très heureux langage, l’un des principes fondamentaux de ce royaume. Il était pour ainsi dire sur le seuil, et il n’avait plus qu’un pas à faire pour pénétrer à l’intérieur. De là ce mot encourageant, par lequel Jésus le presse d’accomplir cette démarche nécessaire, qui consistait à chercher et à reconnaître le Messie. On aime à croire que tôt ou tard il adopta la foi chrétienne.

Ici se place une réflexion remarquable des trois évangélistes, à propos des victoires que Nôtre-Seigneur avait successivement remportées, en ce « jour des conflits », sur tous ceux qui n’avaient pas craint de se mesurer avec lui. « Personne, disent les écrivains sacrés, n’osait plus lui adresser de questions[897] ». Tel fut le résultat final de ces discussions réitérées. Les uns après les autres, les membres du sanhédrin, les pharisiens, les Hèrodiens, les sadducéens, les scribes avaient succombé sous les rudes coups et les sages reparties de la dialectique du Christ. Ils comprirent alors que chaque nouvelle attaque, quelque habile et bien combinée qu’elle fût, ne réussissait qu’à fournir des preuves nouvelles de sa supériorité, et à accroître son influence auprès du peuple. Ils avaient été battus quatre fois de suite : au sujet de l’origine de son autorité, sur les questions du tribut, de la résurrection des morts, du commandement suprême. Ils jugèrent à propos de renoncer à la lutte, et ne songèrent plus qu’à un moyen plus facile de triompher de lui, en recourant à la violence.

Et lui, toujours calme, il ajoutera encore à leur défaite, en leur proposant à son tour une question à laquelle ils seront incapables de répondre[898]. Question très relevée, car elle roulera sur un problème religieux d’une immense portée : l’origine supérieure du Messie. Saint Matthieu note qu’elle fut adressée plus spécialement à ceux des pharisiens qui faisaient encore partie de l’auditoire. Suivant saint Marc, Jésus, en la posant, avait l’intention expresse de donner un « enseignement » à ceux qui l’entouraient. Sans traiter à fond ce grave sujet, qu’il avait d’ailleurs si souvent développé à Jérusalem, sous ces mêmes galeries du temple, il en souleva du moins le voile, en demandant tout à coup : « Que vous semble-t-il du Messie ?. De qui est-il le fils ? » La réponse à cette première partie de la question ne souffrait aucune difficulté. « De David », répondirent les pharisiens interpellés par le Sauveur. Les anciens oracles s’étaient si souvent et si clairement expliqués sur ce point[899], que n’importe quel enfant juif aurait su répondre d’une manière satisfaisante. Ne constations-nous pas naguère que le nom de « fils de David » était le titre le plus populaire et le plus fréquent du Messie ? Jésus reprit, entrant au vif du sujet : « Comment donc David l’appelle-t-il son Seigneur, en disant par l’Esprit saint[900] :

Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ?

Dans ce texte célèbre que Jésus vient de citer[901], chacun de nos lecteurs a reconnu les premiers mots du Dixit Dominus[902], dont tout le monde juif attribuait à cette époque la composition au roi David, et qu’on appliquait unanimement au Messie, comme on le voit par de nombreux passages du Nouveau Testament[903] et des écrits rabbiniques[904]. Dans le texte hébreu, deux substantifs distincts correspondent au mot « Seigneur ». La traduction littérale serait : « Oracle de Jéhovah à mon Adôn, c’est-à-dire à mon « Seigneur ». C’est sur ce titre que repose toute la démonstration. Il désigne nécessairement un être supérieur, puisque un roi aussi puissant que David se croit obligé de le donner au personnage dont il chante la grandeur dans ce psaume. La suite du cantique démontre, en effet, que le poète royal ne pouvait avoir en vue qu’un héros vraiment divin, qui trône à tout jamais à la droite de Dieu, qui exerce au nom de Dieu et avec Dieu une puissance surhumaine, en d’autres termes, qui possède la nature divine en même temps que la nature humaine. Le Messie est douc à la fois fils de David par sa génération temporelle, et fils de Dieu par sa génération éternelle. Là est la clef du problème ; et David s’incline d’avance devant le Messie et le nomme son Seigneur, bien qu’il dût être son fils, selon la chair, parce qu’en vertu d’une illumination surnaturelle, il savait qu’il participerait pleinement à la divinité.

Cette clef, les pharisiens furent incapables de la trouver, bien que plusieurs autres passages de l’Ancien Testament[905] eussent pu la leur livrer. Mais, en ce qui concernait le Messie, leur attention, comme d’ailleurs celle de la masse du peuple, s’arrêtait trop au fait de la, filiation davidique, cl de son règne entendu dans un sens exclusivement national. Pour ce motif, ils oubliaient ou ils négligeaient les textes qui mentionnaient son origine céleste[906]. Aussi, malgré la subtilité de leur dialectique scripturaire, durent-ils avouer leur ignorance, en gardant un silence humiliant. Du moins, après les graves événements des derniers jours, il ne put échapper à aucun d’eux, ni même à aucun des auditeurs, que Jésus, en soulevant ce problème, avait voulu s’appliquer à lui-même le psaume cix et affirmer, sous cette autre forme, qu’il était le Messie, tel qu’il avait été décrit par David. Saint Marc achève son récit de cet épisode par une remarque très fine : « La foule nombreuse écoutait Jésus avec joie ». Pendant toute la durée du conflit, elle était demeurée à ses côtés, suivant avec le plus vif intérêt les discussions, jouissant de ses triomphes réitérés, demeurant sous le charme de sa parole. Comme l’avaient dit autrefois les humbles serviteurs du sanhédrin, jamais homme n’avait parlé aussi bien que lui[907].

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