Les circonstances étaient favorables pour dénoncer, ou plutôt pour flageller publiquement, les défauts et les vices de ceux dont Jésus venait de triompher dans les discussions qui précèdent. Tout espoir était désormais perdu de les ramener à des sentiments meilleurs ; mais il importait de mettre de plus en plus en garde les disciples, et aussi les foules, contre leurs mauvais exemples et leur influence néfaste. C’est ce que fait Notre-Seigneur dans cet éloquent discours, où, faisant tomber les masques de la fausse sainteté des pharisiens et des scribes, il met à nu sans pitié leur avarice, leur égoïsme, leur orgueil et surtout leurs menées hypocrites. Pour peindre ce tableau de leur conduite habituelle, quelques coups de pinceau suffiront au Sauveur ; mais il emploiera des couleurs si vives, que le triste portrait de ces hommes funestes se gravera profondément dans tous les esprits, de manière à les stigmatiser à tout jamais. « Π les brûle ainsi qu’avec du feu », écrivait vigoureusement saint Jérôme, en employant une autre image[908]. Sa sainte indignation déborde sur ces âmes viles, dont le mauvais esprit avait déjà tant nui aux progrès de l’évangile. Ce n’est pas qu’il n’y eût — en trop petit nombre malheureusement — de bons pharisiens et de bons scribes, que n’atteindront pas les reproches et les anathèmes de Jésus. Ses terribles dénonciations s’adressent à la masse du parti, qu’elles caractérisent avec tant de vérité. C’est donc là, de la part du Christ, un acte tout à la fois vengeur et protecteur : un châtiment pour les coupables, un avertissement pour les autres.
Tandis que le premier évangile rapporte ici un long discours, saint Marc et saint Luc se contentent d’un très court sommaire, qui résume fort bien, cependant, la pensée de Jésus[909]. Plus d’une fois nous avons remarqué que l’auteur du second évangile, en vertu de son plan, s’arrête plus volontiers aux faits qu’aux discours. Quant à saint Luc, il avait un motif tout particulier d’être ici très bref, puisqu’il a déjà cité tout au long, à une époque antérieure de la vie de Jésus, un réquisitoire un peu moins long que celui-ci, mais qui en contient les principaux détails[910]. En l’expliquant alors, nous avons indiqué la raison péremptoire pour laquelle il n’est pas permis de supposer que saint Luc a donné au discours une place anticipée : en racontant les deux faits, en des circonstances très différentes, il a montré qu’il les regardait comme historiquement distincts. Il était naturel que Notre-Seigneur flétrît à plusieurs reprises les vices si graves et si dangereux du pharisaïsme. En outre, il existe entre les deux discours, malgré leur très grande ressemblance, des différences considérables de fond et de forme[911]. Comme à propos du Sermon sur la montagne, on a souvent affirmé, surtout dans l’école néo-critique, que nous aurions ici, dans le premier évangile, une compilation artificielle, formée de paroles que Jésus aurait prononcées en des temps et en des lieux différents. À cela, nous répondrons encore qu’il est possible que saint Matthieu ait intercalé dans cet autre discours quelques lignes qui ne lui appartenaient point directement. Mais nous ajouterons bien vite qu’on ne saurait fournir aucune preuve démontrant d’une manière satisfaisante qu’il serait, même dans une modeste mesure, l’auteur de ce grand discours, qui est vraiment, sous sa forme actuelle, l’œuvre de notre Seigneur Jésus-Christ.
De la petite formule par laquelle l’introduisent saint Matthieu et saint Luc[912], il résulte que le divin Maître s’adressa tout d’abord à ceux de ses disciples qui l’entouraient alors, et à la foule nombreuse qui était demeurée groupée autour de lui. Il ne prit à partie qu’un peu plus tard les scribes et les pharisiens. Le réquisitoire se divise de lui-même en trois points[913]. Au premier point, Jésus décrit sommairement le caractère moral de ses ennemis, et il presse ses disciples de se soustraire à leur influence dangereuse. Au second point, il lance contre ces hypocrites huit terribles malédictions. Au troisième point, il prédit leur châtiment prochain, et pleure sur la malheureuse Jérusalem, qui, par suite de son incrédulité à l’égard du Sauveur, partagera leur destinée.
Le début est très remarquable :
Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Observez donc et faites tout ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent, et ils ne font pas.
Avant de flétrir la conduite de ces guides pervers, Jésus établit une distinction importante entre leur autorité légitime, en tant qu’ils étaient jusqu’à un certain point les successeurs de Moïse, chargés par là-même d’interpréter officiellement la loi divine, et leurs vices personnels, les mobiles secrets de leur indigne conduite. De là cette cette double conclusion : Obéissez leur, respectez leur office, mais gardez-vous de les imiter de les imiter. Et encore l’obéissance que recommande ici le Sauveur suppose-t-elle que les ordonnances des scribes ne seront en contradiction ni avec l’esprit de la loi, ni avec les principes fondamentaux de la morale, ainsi qu’il ressort de plusieurs restrictions que nous lirons plus bas[914]. « Ils disent et ils ne font pas ». Quel blâme dans ce simple mot ! Saul le futur apôtre, qui avait étudié aux pieds des scribes, Saul le pharisien zélé, qui connaissait à fond les mœurs de ses maîtres, développera un jour la parole du Sauveur dans ces lignes accusatrices, dirigées contre les docteurs juifs : « Toi qui enseignes les autres, tu ne t’enseignes pas toi-même ; toi qui prêches qu’il ne faut pas dérober, tu dérobes ; … toi qui as les idoles en abomination, tu profanes le temple ; toi qui te fais une gloire d’avoir une loi, tu déshonores Dieu en la transgressant[915] ». Jésus justifia aussitôt son reproche, en ajoutant ce détail dramatique, qui nous a été aussi rapporté précédemment par saint Luc[916] :
Ils lient des fardeaux pesants et insupportables, et ils les mettent sur les épaules des hommes ; mais ils ne veulent pas les remuer du doigt.
Dans le dessein de Dieu, la loi mosaïque devait être pour les Israélites un privilège et non pas un fardeau ; et pourtant, grâce aux pharisiens et aux milliers de prescriptions ajoutées par eux, elle pesait lourdement sur toutes les épaules juives. Quelle différence avec ce que le Sauveur appelait son joug à lui et son fardeau[917] ! Et lui-même, avec quel admirable courage, tout Dieu qu’il fût, ne s’est-il pas incliné sous le poids de la loi, factus sub lege[918], sans se dispenser des obligations les plus rigoureuses !
Mais voici que les pharisiens vont déployer sous ses yeux une activité inlassable. Il est vrai que ce sera en leur propre faveur, au profit de leur orgueil démesuré.
Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes ; c’est pourquoi ils portent de larges phylactères et de longues franges. Ils aiment les premières places dans les festins, et les premières chaires dans les synagogues, et à être salués dans les places publiques, et à être appelés Rabbi par les hommes »
Tout pour être vus, tout pour être admirés, tout pour eux-mêmes par conséquent : voilà le bilan de leurs intentions et de leurs œuvres. Bilan d’égoïsme, d’ostentation, d’une vanité sans bornes, qui était ingénieuse et ardente à se manifester en toutes choses et en tout lieu : dans les rues et sur les places publiques comme à l’intérieur des maisons, dans les assemblées religieuses comme dans les réunions profanes, dans leurs vêtements ordinaires comme dans certains ornements sacrés qu’une pieuse coutume avait depuis longtemps introduits. Partout ils réclamaient la première place, des marques particulières de respect, sous la forme de salutations et de titres honorifiques sévèrement exigés. En fait de vêtements, saint Marc et saint Luc mentionnent les stolœ, c’est-à-dire les robes longues et flottantes qui descendaient jusqu’aux talons[919]. Déjà nous avons eu l’occasion de parler des franges sacrées[920]. Les pylactères[921], ou les tephillîn, comme les nomment habituellement les Juifs, consistent en de petites bandes de parchemin, sur lesquelles sont écrits en hébreu plusieurs passages du Pentateuque[922]. Ces bandes, délicatement pliées, sont enfermées dans des boîtes minuscules ; également en parchemin, et munies de longues lanières de cuir, avec lesquelles on attache l’appareil soit au front, soit au bras gauche, pendant les prières et aussi pendant plusieurs autres actes religieux de la journée[923]. Pour attirer l’attention et pour se donner de grands airs de piété, les pharisiens se plaisaient à allonger leurs franges, à élargir démesurément l’étui et les courroies des phylactères. Pour ces orgueilleux, il n’existait pas assez de titres honorifiques, tant ils se croyaient supérieurs à tous les autres hommes. N’allaient-ils pas jusqu’à enseigner qu’un disciple qui omet de saluer son maître, en lui disant Rabbi, provoque la majesté divine à s’éloigner d’Israël[924] ? Et avec quelle complaisance ne racontent-ils pas[925] qu’un jour que tel docteur de la loi rentrait dans sa ville natale, ses concitoyens se précipitèrent à sa rencontre en s’écriant : Rabbi, Rabbi !
Faisant maintenant un appel tout spécial à ses disciples, Jésus tire pour eux la morale des reproches qu’il vient d’adresser aux pharisiens, et il oppose à cet esprit d’ostentation l’humilité chrétienne, telle que devront la pratiquer eux-mêmes les chefs de son Église.
Mais Vous, ne vous faites point appeler Rabbi, car vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères, Et ne donnez à personne, sur la terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, qui est dans les cieux. Et qu’on ne vous appelle point maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera, sera humilié, et quiconque s’humiliera, sera élevé.
Nous avons, dans ces recommandations, un nouvel exemple de la forme hyperbolique que prend parfois la parole du Sauveur pour exprimer plus fortement sa pensée. En effet, il y aura toujours dans l’Église une hiérarchie représentée par ceux qui exerceront l’autorité spirituelle à divers degrés, et la volonté du Christ, duquel leur viennent leurs pouvoirs, est qu’ils soient entourés de respect, d’obéissance, d’affection ; ce qui ne saurait avoir lieu sans l’emploi d’appellations honorifiques. Ce que Jésus a voulu dire se ramène à ces deux principes : La vraie supériorité n’appartient qu’à Dieu, l’homme ne possédant rien qui ne soit un don céleste ; À l’égard du prochain, le seul sentiment qui convienne à un chrétien, fût-il revêtu d’une dignité spirituelle, est celui de la charité fraternelle, qui crée l’égalité entre tous les hommes. Si donc un disciple de Jésus veut être supérieur à ses frères, que ce soit sous le rapport de l’humble dévouement, qui le met au service de tous[926].
Nous passons maintenant à la seconde partie du réquisitoire. Elle se compose de huit apostrophes véhémentes, auxquelles l’interjection Vœ[927], qui les introduit régulièrement, donne la forme de malédictions. Jésus est cependant venu pour bénir ; mais comment ne maudirait-il pas les hommes qui, autant qu’il dépendait d’eux, anéantissaient auprès de son peuple son œuvre de salut[928]. Chacun de ces anathèmes est fortement motivé, par quelque trait caractéristique de la conduite des pharisiens. Ils retentissent tour à tour sur la tête des coupables, comme de vrais coups de foudre. Le langage de Jésus y est énergique, animé, parsemé d’images et de comparaisons éloquentes. L’idée dominante est toujours, comme dans la première partie, la honteuse hypocrisie de ceux que Notre-Seigneur attaque et condamne si légitimement. Le premier anathème est déjà d’une gravité exceptionnelle : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez le royaume des cieux devant les hommes ; car vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui désirent entrer[929].
Cela revenait à dire : Vous conduisez à la damnation ceux auxquels vous étiez chargés, par votre noble rôle, d’ouvrir les portes du ciel. Combien souvent l’évangile ne nous a-t-il pas montré le peuple bien disposé en faveur de Jésus, et s’avançant avec un joyeux empressement vers l’entrée du royaume messianique ! Souvent il eût suffi d’un mot encourageant, prononcé par les docteurs, pour transformer cet heureux élan en une foi vive et profonde ; mais ils se sont, appliqués, au contraire, à étouffer ces bons sentiments des foules et à les indisposer contre le Sauveur.
Le second anathème nous révèle, de la pari des pharisiens et des scribes, la plus honteuse des exploitations.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves, sous prétexte de faire de longues prières ; c’est pourquoi vous recevrez un jugement plus rigoureux.
Il m’est pas absolument certain que cette malédiction soit authentique dans le premier évangile, car elle a été omise par d’importants documents, et elle pourrait bien être ici un emprunt fait à saint Marc et à saint Luc. Mais sa présence dans les deux autres rédactions garantit pleinement son caractère historique. L’historien Josèphe[930] mentionne pareillement l’influence abusive que les pharisiens exerçaient sur les Juives de son temps, grâce à leur piété sincère ou affectée. Dépouiller les veuves[931], que la Bible représente souvent comme particulièrement digues de pitié, parce qu’elles sont sans défense[932], c’était le signe d’une indigne rapacité, que les prophètes avaient plus d’une fois reprochée à leurs contemporains[933]. Les dépouiller en leur promettant de longues prières, qu’ils se faisaient payer très cher, c’était aggraver encore la faute, en lui donnant le caractère de ce qu’on a nommé plus tard la simonie. Peut-être citaient-ils, comme encouragement, ce dire rabbinique : « De longues prières font une longue vie[934] ». En vérité, c’était bien là ce que le Talmud appelle ironiquement « le coup des pharisiens ». Cet infâme trafic sera sévèrement châtié.
La troisième malédiction condamne les pharisiens à cause de leur propagande religieuse de mauvais aloi.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la mer et la terre, pour faire un prosélyte ; et, après qu’il l’est devenu, vous faites de lui un fils de la géhenne deux fois pire que vous.
La description est pleine d’ironie. Le bénéfice de tant de marches et de contre-marches sur terre et sur mer, c’est la conquête apparente d’un prosélyte. Et quel bénéfice, puisque souvent les conversions apparentes que les pharisiens opéraient dans le monde païen, en se donnant tant de mal, n’aboutissaient qu’à introduire dans leurs rangs les pires recrues ! Le Talmud montre, par quelques phrases significatives, le cas que les Juifs honnêtes faisaient de la plupart des prosélytes. Il les représente comme un obstacle à la venue du Messie, comme une maladie honteuse pour Israël[935]. En soi, le prosélytisme juif était un acte de zèle très louable, puisqu’il avait pour but d’amener à la connaissance de la vraie religion les adorateurs des idoles, et qu’en fait, à cette époque, de nombreux païens appartenant à la meilleure société se sentaient attirés vers le judaïsme[936]. Mais la propagande était parfois si maladroite, et, Jésus vient de le dire, si défectueuse dans ses résultats moraux, qu’elle excitait les railleries des littérateurs romains[937]. Les soi-disant convertis ne tardaient pas à présenter le plus triste mélange des vices pharisaïques associés aux vices païens, et ils devenaient ainsi des « fils de la géhenne », de futurs tisons d’enfer.
Le quatrième anathème dénonce la fausse théorie des docteurs juifs relativement aux serments.
Malheur à vous, conducteurs aveugles, qui dites : Si quelqu’un jure par le temple, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par l’or du temple, il doit. Insensés et aveugles ! Car lequel est le plus grand ? l’or, ou le temple qui sanctifie l’or ? Et si quelqu’un jure par l’autel, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par le don qui est sur l’autel, il doit. Aveugles !
Car lequel est le plus grand ? le don, ou l’autel qui sanctifie le don ? Celui donc qui jure par l’autel, jure par l’autel et par tout ce qui est dessus. Et quiconque jure par le temple, jure par le temple et par celui qui y habite. Et celui qui jure par le ciel, jure par le trône de Dieu et par celui qui y est assis.
« Conducteurs aveugles ! » Il fallait s’aveugler volontairement, pour poser des principes si pernicieux, et pour établir ces distinctions subtiles, qui permettaient de multiplier les serments à tout propos et de s’en dégager non moins facilement. Cela aussi était de l’hypocrisie et de la perversité. Nous n’insisterons pas sur ce point, que Jésus a déjà traité au début du Sermon sur la montagne[938]. Ici il développe davantage les exemples, afin d’insister sur l’inconséquence absurde et sur le caractère immoral des pratiques recommandées par les pharisiens, pratiques très justement tournées en ridicule par les Romains[939].
L’anathème suivant, le cinquième, décrit, avec une ironie mordante, la conduite méticuleuse des scribes et de leurs associés, à l’égard d’obligations purement imaginaires, et leur étrange largeur de conscience au sujet des préceptes les plus relevés et les plus stricts de la religion.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, et de l’anis, et du cumin, et qui avez abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la fidélité. Il fallait faire ceci, et ne pas omettre cela. Conducteurs aveugles, qui filtrez le moucheron, et qui avalez le chameau !
Saint Luc nous a déjà présenté la première moitié de cet anathème, dont nous avons donné l’explication[940]. Dans son réquisitoire d’alors, Jésus ne mentionnait nommément que deux plantes, la menthe et la rue, soumises bénévolement à la dîme par le scrupule des docteurs pharisiens[941]. Ici, la rue est remplacée par l’anis et par le cumin, deux autres plantes odoriférantes, employées par les anciens en guise de condiment et de remède[942]. Les Juifs les cultivaient dans leurs jardins. La seconde moitié de la malédiction met dans un relief encore plus grand, par une antithèse frappante, l’inconséquence coupable des pharisiens. Ils filtraient avec un soin minutieux leurs divers breuvages, parce qu’en avalant par mégarde quelque petit, moucheron qui s’y serait noyé, ils craignaient d’enfreindre les lois relatives à la pureté légale. Par contre, souvent leur conscience devenait démesurément large, quand ils négligeaient les prescriptions divines les plus urgentes. C’est ce qu’exprime d’une manière mordante l’hyperbole « avaler un chameau[943] ».
La sixième malédiction, dont nous avons aussi trouvé l’équivalent dans le troisième évangile[944], condamne les pharisiens, parce qu’ils étaient aussi impurs au fond de leur âme qu’ils s’efforçaient de paraître purs au dehors. Ce sont encore leur hypocrisie et leur orgueil que Jésus flagelle ici sous une nouvelle forme, en faisant allusion aux ablutions sans nombre auxquelles ils soumettaient tous les objets qui leur servaient à table[945].
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et que le dedans est plein de rapine et d’impureté. Pharisien aveugle, nettoie d’abord le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors devienne pur aussi.
L’apostrophe « Pharisien aveugle, … » qui prend à part chacun des coupables pour diriger contre lui un juste blâme, est tout à fait cinglante. Les mots « le dedans est plein de rapine… » signifient que les mets des pharisiens avaient été plus d’une fois acquis par des moyens déshonnêtes[946].
Sous une image encore plus expressive, le septième anathème, qui a également son parallèle dans l’évangile selon saint Luc[947], exprime à peu près La même pensée que le précédent. Il contient aussi une allusion aux mœurs du temps. Chaque année, quelques semaines avant la Pâque, tous les tombeaux étaient blanchis au badigeon, soit pour honorer les morts, soit surtout pour que les Sépultures devinssent bien visibles et que personne ne les touchât involontairement ; ce qui aurait suffi pour faire contracter une souillure légale[948].
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui, au dehors, paraissent beaux aux hommes, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture. Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes ; mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité.
Les sépulcres fraîchement blanchis produisaient un bel effet à travers la verdure et le paysage. On peut en juger par les tombeaux musulmans, qui, fréquemment peints à l’eau de chaux, comme ceux des Juifs, se détachent agréablement des massifs de cyprès qui les entourent. Mais une hideuse corruption n’en règne pas moins sous ces pierres peintes et sculptées. Et c’est là, dit Notre-Seigneur, une fidèle image des pharisiens.
Le culte des tombeaux, très en honneur chez les Juifs — comme le prouve la vénération dont sont encore l’objet les sépulcres d’Abraham, de Sara, d’Isaac et de Jacob à Hébron, de Rachel près de Bethléem, de David et de plusieurs anciens prophètes à Jérusalem, de Joseph non loin de Naplouse —, va fournir encore au Sauveur la matière de sa huitième malédiction, qui, par son application saisissante, inattendue, va porter à ceux dont elle décrit la conduite, le coup le plus rude de tous.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et qui ornez les monuments des justes, et qui dites : Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Par là, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. Et vous, comblez la mesure de vos pères.
Cet anathème a déjà retenti, lui aussi, dans le troisième évangile[949], sous une forme un peu variée. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte ou sur une gravure représentant Jérusalem et ses environs[950], pour remarquer plusieurs sépulcres célèbres, taillés dans le roc, qui existaient certainement à l’époque de Notre-Seigneur, et qui portent les noms de tombeaux des Rois, des Prophètes, d’Absalon, de Zacharie. Les pharisiens partageaient le zèle de leurs ancêtres pour construire de brillants mausolées en l’honneur de leurs saints personnages, ou pour entretenir et embellir ceux qui existaient déjà. Mais, continue Notre Seigneur, en donnant soudain un tour différent à la pensée, quelle hypocrisie en cela aussi, puisqu’ils sont décidés à mettre prochainement à mort le plus grand de tous les prophètes, et qu’ils traiteront avec la même cruauté ses missionnaires et ses disciples ! Ils montrent ainsi qu’ils étaient bien, sous le rapport moral autant qu’au point de vue naturel, les fils de ceux qui avaient fait mourir criminellement les anciens prophètes ; car ils respiraient la même haine pour la vérité, le même esprit de vengeance contre quiconque critiquait — et si légitimement — leur conduite vicieuse. Le trait par lequel s’achève l’anathème, « Comblez la mesure de vos pères », est d’une remarquable vigueur. Jésus provoque pour ainsi dire ses ennemis à faire déborder, par leurs persécutions iniques, la coupe des divines vengeances ; ou plutôt, il prophétise ce qu’ils accompliront bientôt et les châtiments qu’ils s’attireront ainsi.
Cette pensée des châtiments futurs, qui frapperont, en même temps que ses chefs et à cause d’eux, la nation juive toute entière, et Jérusalem plus spécialement encore, remplit la troisième partie du réquisitoire. Dès les premiers mots, Jésus prélude à la menace, en donnant à ses ennemis les surnoms de « serpents », de « race de vipères », que nous avons rencontrés autrefois sur ses lèvres et sur celles de Jean-Baptiste[951] ; puis il lance la foudroyante sentence, précédée de ses « considérants ».
Serpents, race de vipères, comment échapperez-vous au jugement de la géhenne ? C’est pourquoi, voici que je vous envoie des prophètes, et des sages, et des scribes ; et vous tuerez et crucifierez les uns, et vous flagellerez les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville, afin que retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le temple et l’autel. Eu vérité, je vous le dis, toutes ces choses retomberont sur cette génération.
« Le jugement de la géhenne » est un jugement qui condamne à l’enfer. Le lecteur aura remarqué que le Sauveur désigne ses futurs messagers, ses apôtres et ses autres missionnaires, par des dénominations juives. Ils seront, en effet, ses prophètes, ses sages et ses docteurs. Dévoués à sa personne et à sa cause, ils iront à travers la Palestine, puis à travers le monde romain, sans peur et sans reproche. Mais ce seront des agneaux au milieu des loups[952]. Aussi, quels périls et quelles persécutions les attendent, comme Jésus le leur avait déjà prédit[953] ! Les Actes des apôtres racontent les débuts de cette hostilité souvent sanglante, et les annales des premiers siècles de l’Église décrivent tout au long les glorieux Actes des martyrs et des confesseurs.
Saint Luc, qui a cité presque intégralement cette même sentence du Sauveur contre les pharisiens homicides, nous a fourni l’occasion de les expliquer brièvement[954]. Le meurtre d’Abel avait fait couler les premières gouttes du sang innocent. Depuis lors, quelle longue chaîne de crimes analogues dans l’histoire d’Israël ! Jésus en rend responsable toute la génération juive de son temps, et les pharisiens en particulier, à cause de la solidarité qui unit ensemble tous les membres d’une même famille. Comme on l’a dit, « en vertu de l’unité de l’espèce, personne n’existe à part et seulement pour soi ; il vit dans l’ensemble auquel il appartient, et dont il partage les destinées, comme le rameau partage celles de l’arbre. D’après cette loi, chaque génération ne commence pas à pécher en son propre nom, mais elle continue les crimes de la génération qui l’a précédée, et la dette est accumulée, additionnée, bien que cette addition ait lieu d’après un calcul soustrait à notre appréciation. Puis, quand vient le moment de régler les comptes, quand arrivent les châtiments divins, alors les descendants expient vraiment et littéralement les fautes de leurs ancêtres. Mais il est évident que nous ne voulons parler ici que du châtiment temporel et terrestre. Or, ce châtiment ne manque jamais d’être infligé, Dieu l’eût-il différé pendant des siècles[955] ». L’histoire de tous les peuples renferme d’effroyables exemples de cette solidarité[956]. En achevant l’acte d’accusation et la sentence, Jésus résume solennellement celle-ci, sous le sceau dp serment : c’est sur la génération contemporaine que devaient tomber les coups du châtiment divin.
Jésus fit alors une courte pause ; puis, en pensant aux maux affreux dont Jérusalem allait être le théâtre et la victime, son âme ressentit une vive émotion, et il tint à la ville tant aimée, quoique si coupable, ce langage tendrement maternel :
Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu né l’as pas voulu[957] !
Tout le cœur de Jésus est dans ces lignes si pathétiques. Il devra frapper ; car il ne prévoit que trop l’inutilité de ce dernier appel, tous les autres ayant été rejetés. « Combien de fois ! » Ces mots ont leur prix au point de vue exégétique. Ils démontrent que, si les trois premiers évangélistès ne signalent en termes directs aucune autre visite du Sauveur à Jérusalem, pendant sa vie publique, que celle de sa dernière Pâque, ils supposent qu’il y était venu fréquemment et qu’il y avait exercé le ministère très actif si bien raconté par saint Jean. La comparaison de la poule[958] qui, dès qu’elle pressent le moindre danger, appelle à grands cris sa couvée et la cache sous ses ailes, est d’une grande beauté[959]. Quelle profonde tristesse dans la phrase finale : « Tu ne l’as pas voulu ! » Jésus dégageait ainsi sa responsabilité relativement au sort misérable qui attendait Jérusalem. L’aile protectrice sous laquelle elle aura refusé de s’abriter se retirera totalement, et rien ne la protégera désormais. C’est d’elle qu’il est dit ensuite à ses habitants : « Voici que votre maison sera laissée déserte ». À quel affreux état la réduiront les aigles barbares de Rome !
Jésus ne voulut cependant pas laisser les Juifs, quelque coupables qu’ils fussent, sous le poids de ces menaces, sans leur donner un espoir de salut. C’est pourquoi il conclut sur cette parole à demi consolante : « Je vous le dis, vous ne me verrez plus désormais, jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Ce vivat est celui-là même par lequel Jésus etait acclamé, deux jours auparavant, par les foules qui participaient à son entrée triomphale[960]. Les Juifs le feront retentir une fois encore en l’honneur du Christ, mais à une époque lointaine, puisqu’il ne peut s’agir ici que de son second avènement, à la fin des temps. Alors, la masse de la nation, heureusement convertie et revenue à résipiscence, le reconnaîtra et le saluera comme le Messie. D’après l’ensemble du discours, on n’aurait guère osé s’attendre à entrevoir cet horizon consolant, que saint Paul aussi, inspiré du ciel, ouvrira plus largement encore à ses anciens coreligionnaires[961].
Un petit épisode, tout pacifique, singulièrement touchant et édifiant, suivit de très près la grande prise d’armes sur laquelle les trois synoptiques nous ont fourni des détails si complets. Saint Matthieu le passe sous silence ; mais saint Marc et saint Luc, le premier surtout, le décrivent en vrais peintres[962]. Désireux de prendre un peu de repos, à la suite de ces discussions prolongées et fatigantes, Notre-Seigneur gravit les marches qui conduisaient de la cour des Gentils au parvis des Femmes, et alla s’asseoir en face des treize troncs, en forme de trompettes[963], qui étaient placés sous les colonnades de ce parvis, et qui étaient destinés à recevoir les offrandes volontaires des fidèles pour les frais du culte et l’entretien des édifices sacrés. Chacun des troncs portait une inscription, qui indiquait l’emploi des sommes qu’on y mettait. Par exemple : Pour les (sacrifices de) colombes.
Tranquillement assis, à quelque distance de ses apôtres, qui l’avaient accompagné et qui conversaient sans doute entre eux, Jésus regardait attentivement ce qui se passait autour de lui[964]. La scène présentait un véritable intérêt. Les pèlerins, venus par milliers pour assister aux solennités pascales, s’approchaient des troncs afin d’y déposer leurs aumônes, et des riches nombreux y faisaient tomber les leurs, riches aussi, avec une ostentation toute pharisaïque : multi divites jactabant multa. Mais soudain, quel contraste ! Une humble femme[965], visiblement très pauvre, et que ses vêlements désignaient comme une veuve, s’approchant à son tour, glissa timidement dans un des troncs deux petites pièces de monnaie — deux lepta[966], dit le texte grec, deux peroûtah, aurait dit un Juif —, dont la valeur réunie ne dépassait pas un centime et demi. Et pourtant Jésus, qui ne s’était pas laissé émouvoir par les offrandes des riches, s’attendrit en contemplant la toute petite obole de la veuve.
Appelant auprès de lui ses apôtres, il leur fit admirer cet acte, si insignifiant en apparence, dont il leur dévoila tout le mérite, que lui avait manifesté sa science surnaturelle. Volontiers il leur donnait de ces leçons concrètes et vivantes. « En vérité, je vous le dis, commença-t-il, cette pauvre veuve a donné plus que tous ceux qui ont mis dans le tronc ». Cette assertion paradoxale avait besoin d’être expliquée. C’est que, continua le Sauveur, « tous (les autres) ont mis de leur superflu, tandis qu’elle a donné, elle, de son indigence même, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ». En effet, si, à considérer la quantité, cette femme n’avait fait qu’une misérable aumône, elle s’était montrée généreuse jusqu’à l’héroïsme sous le rapport de la qualité. Pour Dieu et pour son culte, elle avait sacrifié tout ce qu’elle avait, ne gardant pas même pour elle un de ses deux lepta. Sa démarche, quoique si différente de celle de Marie, sœur de Lazare, qui avait versé sur la tête du divin Maître un parfum qui valait trois cents deniers, la rappelle quand même, car elle avait pour principe un amour sans réserve. C’est pour cela que la mémoire de ces deux femmes juives durera autant que le monde[967].
C’est ici, vraisemblablement, qu’il faut insérer un petit incident assez mystérieux, mais plein d’heureuses promesses d’avenir, que saint Jean est seul à raconter[968], et que nous intitulerons : l’hommage des Hellènes. L’évangéliste le place, il est vrai, immédiatement après l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem ; mais cela ne tire pas à conséquence, puisqu’il est demeuré muet sur tous les autres incidents du lundi saint et du mardi saint. De plus, il n’était guère possible que l’épisode en question eût lieu dans la soirée du dimanche des Rameaux, à la suite du triomphe, puisque saint Marc nous a dit[969], avec sa précision accoutumée, qu’il était tard alors, et que Jésus, après avoir jeté sur le temple un coup d’œil rapide, se retira aussitôt à Béthanie. Enfin, nous verrons plus loin que ce même incident clôtura le ministère public de Notre-Seigneur : ce qui nous ramène encore au soir du mardi saint.
Tout porte à croire que Notre-Seigneur se tenait encore, avec les Douze, dans la cour dite des Gentils, lorsque quelques « Hellènes », comme les nomme l’écrivain sacré[970], s’approchèrent de l’apôtre Philippe, et lui dirent respectueusement : « Seigneur, nous voulons voir Jésus ». Ces hommes, dont nous ignorons le nombre, n’étaient certainement pas des Juifs domiciliés dans les pays grecs, car, dans ce cas, l’évangéliste aurait employé, pour les désigner, l’appellation habituelle d’« Hellénistes[971] ». Ils étaient donc païens d’origine, mais certainement affiliés au judaïsme en qualité de prosélytes, puisque saint Jean ajoute qu’ « ils étaient montés (à Jérusalem) pour adorer (le vrai Dieu) », à l’occasion de la fête de Pâque. On s’est demandé pourquoi ils s’adressèrent de préférence à Philippe ; mais on est réduit sur ce point à de pures hypothèses. Le narrateur rappelle qu’il était « de Bethsaïda, en Galilée », contrée à demi envahie par la gentilité ; d’où l’on a conclu que ces Hellènes habitaient les mêmes parages et connaissaient peut-être l’apôtre. Avouons simplement notre ignorance. C’est par un sentiment de délicatesse que ces étrangers ne s’adressèrent pas directement au Sauveur, mais à quelqu’un de son entourage immédiat. Leur langage manifeste de la décision : « Nous voulons ! » L’occasion était excellente, en effet. « Voir Jésus », cela signifiait ici : avoir une entrevue personnelle avec lui, l’entretenir pendant quelques instants[972]. Ce n’est pas une vaine curiosité qui avait excité en eux ce vif désir : leur intention était de le consulter sur quelque point religieux, peut-être même directement sur son caractère de Messie, puisqu’ils avaient été frappés de tout ce qu’ils avaient entendu dire de lui, et de ce qu’ils avaient même pu contempler de leurs propres yeux depuis plusieurs jours. Philippe éprouva quelque embarras de leur demande, car son Maître avait évité, jusque-là, de s’occuper en personne des païens[973]. N’osant donc pas prendre sur lui seul la responsabilité de les introduire, il consulta son ami André, et ensemble ils avertirent Notre-Seigneur[974].
L’entrevue si ardemment souhaitée par ces Hellènes eut-elle lieu ? L’évangéliste nous laisse dans une incertitude totale à ce sujet, car, après avoir brièvement exposé les faits qui précèdent, il passe sans transition à une admirable instruction prononcée par le Sauveur devant tout l’auditoire qui l’entourait alors. On aime à croire que, peu après, il accorda à ces prosélytes la faveur qu’ils imploraient. Nous avons constaté maintes fois la bonté avec laquelle il se mettait à la disposition de ceux qui voulaient entrer eu relations avec lui. Quoi qu’il en soit, ils entendirent la réponse tout au moins indirecte qu’il leur fit, en indiquant les conditions à remplir pour devenir de vrais et solides disciples. Saint Jean n’en dit pas davantage. Ainsi qu’il a été déjà insinué, ce n’est pas le côté extérieur des faits qui lui importe, mais leur substance morale. C’est pourquoi il glisse sur le reste pour s’attacher à elle[975]. Les Mages étaient venus, comme prémices de la gentilité, adorer l’Enfant Dieu auprès de son berceau. Les Hellènes que nous présente le quatrième évangile viennent à lui aux derniers jours de sa vie, vénérant ainsi en lui le Christ rédempteur. Ce nouvel hommage que le monde païen rend au Sauveur de l’humanité ouvre un immense horizon sur la propagation prochaine de l’évangile dans l’univers entier, bien au-delà des limites du judaïsme. Aussi Jésus en fut-il profondément impressionne, car le moment présent, il va nous le dire, avait à ses yeux un caractère décisif, aussi bien pour sa propre personne que pour le genre humain tout entier et pour Israël. Voici le début de son petit discours.
L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment qui tombe en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie, la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde, la conserve pour la vie éternelle. Si quelqu’un me sert, qu’il me suive ; et là où je suis, mon serviteur sera aussi. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera.
La première ligne est particulièrement solennelle. Nous savons ce que Notre-Seigneur désigne habituellement par son « heure ». Il en a parlé assez souvent pour que nous en comprenions tout le sens. Elle marque avant tout l’heure de sa passion et de sa mort. Elle approche, cette heure douloureuse ; pourtant, voici qu’il parle d’elle comme d’une glorification ! C’est que ses souffrances et ses humiliations allaient déterminer promptement son triomphe éternel, non seulement au ciel, après son ascension, mais sur la terre aussi, que son nom, son évangile, et son Église étaient prêts à envahir et à conquérir.
Jésus explique de deux manières le paradoxe apparent de sa glorification au moyen d’une mort ignominieuse. En premier lieu, par l’exemple merveilleux du grain de blé jeté en terre, et ne devenant fécond qu’à la condition de perdre sa première vie[976]. En second lieu, par une loi toute semblable du monde moral, que le divin Maitre a déjà citée plusieurs lois[977], et qui démontre aussi que la mort est souvent nécessaire pour produire une vie nouvelle supérieure : « Celui qui aime sa vie la perdra… » Cela dit, Jésus fait à ses disciples l’application du même principe : « Si quelqu’un me sert, qu’il me suive… » S’ils veulent acquérir la vie et la gloire éternelles, ce sera en passant d’abord, comme leur Maître, par les tribulations et les sacrifices. La prochaine et humiliante disparition du Christ ne sera donc pas un obstacle au succès de son œuvre et à sa glorification personnelle ; tout au contraire.
Mais voici que soudain nous sommes conduits, de ces glorieuses perspectives d’avenir, à un combat violent et douloureux, dont l’âme de Jésus fut le théâtre pendant quelques instants. Le ton devient tout à fait tragique. Le discours du Sauveur se transforme en une sorte de monologue, qui est entrecoupé deux fois de suite par une courte prière adressée à son Père céleste. Il frémit à la vue de la croix et ressent comme un avant-goût de Gethsémani.
Maintenant, mon âme est troublée. Et que dirai-je ? (Dirai-je :) Père, sauvez-moi de cette heure ? Mais c’est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifiez votre nom.
Trouble précieux[978], car cette lutte qui se livra, dans l’âme de Jésus, entre la partie supérieure et la partie inférieure, s’il est permis de lui appliquer ces expressions — entre l’esprit et la chair, aurait dit saint Paul —, nous montre combien intégralement il avait adopté la nature humaine, avec ses infirmités multiples. Mais, quoique poignante à l’extrême, cette émotion ne fut pas de longue durée. Un acte de réaction généreuse ramena en un clin d’œil la paix la plus profonde dans ce noble cœur. Quelle éloquence dans le simple mot « pour cela ! » C’est-à-dire pour souffrir et pour mourir cruellement. Notons aussi que Jésus ne demande pas, en récompense, sa glorification personnelle, bien qu’il sache et qu’il ait prédit qu’elle viendra infailliblement. Il pense tout d’abord à la gloire de son Père : le reste est secondaire pour lui.
À peine le Christ achevait-il sa touchante prière, qu’une voix du ciel se fit entendre, disant : « J’ai glorifié mon nom, et je le glorifierai encore ». C’était une magnifique réponse du Père céleste, qui, une fois de plus, comme au baptême et à la transfiguration[979], accréditait publiquement sou Fils bien-aimé et qui approuvait hautement sa conduite. L’évangéliste décrit ici brièvement l’impression qu’éprouvèrent les assistants, lorsque la voix retentit an-dessus d’eux. Celle-ci avait dû être éclatante, car beaucoup crurent avoir entendu un coup de tonnerre. D’autres, qui avaient distingué des paroles, mais sans en comprendre le sens, disaient entre eux : « C’est un ange qui lui a parlé ». Seuls Jésus et ses disciples — entre autres saint Jean — avaient eu l’intelligence de la parole céleste[980].
Le divin Maître continua, en prenant ce mystérieux phénomène pour point de départ :
Ce n’est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous. C’est maintenant le jugement du monde ; c’est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors. Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi.
Le prodige qui venait de s’accomplir ne concernait doue que très indirectement Jésus lui-même, car il n’avait pas besoin d’un témoignage si éclatant. Mais son Père avait donné ainsi aux Juifs, bien plus, à tous les hommes, un avertissement suprême, afin de les attirer tous à son Christ. Les lignes qui suivent ce Nota bene sont remarquables à plus d’un titre, car Jésus s’y élève à des sphères supérieures, en contemplant l’avenir tout entier de son Église. C’est comme un hymne de triomphe, au style majestueux, ému et rythmé. Avec la claire vue de sa science divine, le Sauveur contemple sa future victoire sur tous ses ennemis, comme si elle était déjà une réalité. Il voit le monde pervers, cet adversaire puissant, jugé et condamné ; le « prince de ce monde », c’est-à-dire Satan, ainsi qu’il le nomme à la manière de ses compatriotes[981], violemment expulsé, grâce à la conversion des païens, de la plus grande partie de son domaine. C’était là un résultat négatif de la rédemption. Nous en apprenons ensuite le résultat positif, mille fois plus grand et plus consolant encore : tandis que le monde et le chef des puissances infernales seront vaincus, Jésus se voit lui-même « exalté », et, du haut de son trône, attirant à lui tout le genre humain[982]. Mais quelle « exaltation » et quel trône, pour le Messie ! Une croix, un gibet infâme ! En effet, nous le savons par d’autres paroles de Notre-Seigneur[983], et l’évangéliste le dit ici expressément, en tenant ce langage, Jésus faisait une allusion très nette à la croix sur laquelle il devait être élevé et attaché, pour y mourir en d’affreuses transes. Mais il oublie actuellement le caractère humiliant et douloureux du supplice, pour n’en considérer que le résultat. Sur sa croix, les bras étendus comme pour appeler et accueillir aimablement tous les hommes, combien n’en attirera-t-il pas à lui, sans violence, par une pression morale qui ne gênera en rien la liberté ! Une fois de plus, il fait de sa propre personne le centre de la foi, des adorations, de l’amour de son Église. « Il a conquis le monde, dit éloquemment saint Augustin[984], non pas avec le fer, mais avec le bois ». — Les assistants ont en partie compris. Ils se rendent compte, tout au moins, que l’exaltation à laquelle Jésus attribuait de si glorieux résultats supposait, comme condition préalable, sa mort plus ou moins rapprochée, et ils vont tirer de là — en termes peu aimables, remarque saint Jean Chrysostome — un argument contre sa revendication du titre de Messie. « Nous avons appris par la loi, dirent-ils, que le Messie demeure éternellement. Comment donc dites-vous : Il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? Quel est ce Fils de l’homme ? » Avec quel dédain ils mentionnent ce titre ! et comme ils opposent dédaigneusement aussi à l’autorité de Jésus, qui leur parlait d’un Messie mortel, celle de la Loi, c’est-à-dire des écrits inspirés, d’après laquelle le règne du Messie devait être éternel ? En disant cela, ils avaient à l’esprit tels et tels passages prophétiques de l’Ancien Testament[985], qu’ils interprétaient à leur manière, parce qu’ils ne savaient pas distinguer entre lé premier et le second avènement du Christ, et qu’ils étaient imbus de préjugés sur le plus beau et le plus consolant de tous leurs dogmes.
Sans répondre à ces questions insolentes, Notre Seigneur donna, sous la forme d’une pressante exhortation, une grave leçon à ceux qui s’étaient permis de les lui poser.
La lumière est encore pour un peu de temps parmi vous. Marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Marchez pendant que vous avez la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière.
Cela revenait à leur dire qu’ils devaient se préoccuper avant tout de mettre à profit sa présence parmi eux, afin d’arriver au salut par la foi. En effet, c’est lui-même qu’il désignait clairement par la belle figure de la lumière, qui lui est si fréquemment appliquée dans le quatrième évangile[986]. Or, ce brillant soleil allait bientôt disparaître pour Israël, qui, plongé dans d’épaisses ténèbres morales, ressemblerait à un voyageur qui s’est égaré en pleine nuit, et qui ne peut plus retrouver son chemin[987]. On sent passer dans ces paroles, les dernières qu’il ait adressées publiquement à ses compatriotes, un accent de tristesse et de tendresse à demi contenues. Il aimait tant son peuple, il aurait tant voulu exercer envers lui son rôle de rédempteur, et il ressentait une si grande peine à le voir s’obstiner dans l’indifférence ou l’incrédulité ! C’est donc le cœur navré qu’« il s’en alla et se cacha d’eux », comme il avait fait dans une circonstance antérieure[988] ; mais cette fois, définitivement, car il venait de leur faire ses adieux.
En achevant cette partie de son récit, et avant d’aborder la passion proprement dite du Sauveur, saint Jean s’arrête un instant, pour jeter un regard en arrière sur la vie publique de Jésus et pour en constater les résultats. Ce regard d’ensemble[989] lui révélera, mieux encore que ne l’avaient fait de nombreux incidents isolés, le phénomène tragique d’une nation aussi favorisée de Dieu que les Juifs, rejetant celui qui était la clef de voûte de son histoire et le but principal de son existence, celui qu’elle avait attendu impatiemment pendant des siècles, son libérateur, son Messie, malgré toutes les preuves qu’il avait données de son origine et de sa mission divines. Dans l’épître aux Romains[990], saint Paul étudie plus au long ce mystérieux problème et le rattache, comme l’apôtre bien aimé, à sa véritable cause : l’endurcissement prédit par les prophètes, mais volontaire, d’Israël. L’histoire religieuse ne renferme pas de fait plus surprenant, plus paradoxal, plus désolant. Saint Jean nous fait d’abord entendre quelques réflexions personnelles sur l’incrédulité des Juifs[991].
Quoiqu’il eût fait tant de miracles devant eux, ils ne croyaient point en lui, afin que s’accomplît la parole du prophète Isaïe, qui a dit : Seigneur, qui a cru à ce que nous faisons entendre ? et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé ?, C’est pour cela qu’ils ne pouvaient croire, car Isaïe a dit encore : Il a aveuglé leurs yeux, et il a endurci leur cœur, de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, et qu’ils ne comprennent de leur cœur, et qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse. Isaïe a dit cela lorsqu’il a vu sa gloire, et qu’il a parlé de lui.
L’évangéliste signale tour à tour le fait et sa cause. Le fait était là, palpable et poignant, remontant déjà bien loin dans l’histoire du Sauveur, qui l’avait lui-même constaté[992]. Les Juifs, comme nation, avaient refusé d’accepter le Christ, et ils étaient, en cela, d’autant plus impardonnables, qu’il avait placé sous leurs yeux, à tout instant, la preuve la plus évidente de sa mission, sous la forme d’éclatants miracles, comme le narrateur a soin de le noter. Cherchant, donc la cause de ce fait douloureux, saint Jean la trouve dans un oracle d’Isaïe[993], qui était généralement appliqué au Messie, et dans lequel le prophète se plaint, au nom du Christ, du résultat tristement négatif de sa prédication. L’obstination si coupable d’Israël dans l’incrédulité entrait donc dans le plan divin, puisqu’elle avait été prédite depuis tant de siècles. En un sens et par leur propre faute, les Juifs contemporains de Notre-Seigneur « ne pouvaient pas croire », ainsi que le démontre saint Jean par un autre texte, qu’il emprunte au même prophète[994], et que Jésus avait autrefois utilisé pour appuyer sur lui une démonstration toute semblable[995]. Il y a là, comme nous l’avons dit alors, un profond mystère : celui qui consiste à concilier la liberté humaine avec la prescience de Dieu. Mais il est certain que celle prescience ne gêne en rien notre liberté. Les Juifs auraient pu croire, s’ils avaient voulu en prendre les moyens ; ils portent donc seuls la responsabilité de leur aveuglement et de leur endurcissement.
Après avoir cité le second texte d’Isaîe, l’évangéliste a fait une réflexion qui, au premier abord, peut paraître surprenante. Le grand prophète a donc joui de l’immense faveur de contempler par anticipation la gloire du Messie ? Oui, à l’occasion de la vision célèbre qu’il décrit au chapitre vi° de son livre, et pendant laquelle il lui fut donné de contempler Jéhovah, le Dieu d’Israël, adoré par les séraphins. Mais le Jéhovah de l’Ancien Testament, c’est, d’après la révélation chrétienne, Dieu dans la trinité de ses personnes, de sorte que ce passage contient une preuve très forte de la préexistence et de la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Après avoir insisté sur l’incrédulité de ses compatriotes, saint Jean éprouve comme un scrupule, et craignant de les avoir trop accusés, il note que « beaucoup d’entre eux, même parmi les chefs » de la nation, « avaient cru » en Jésus et l’avaient reconnu comme le Messie. Au nombre de ces chefs, nous pouvons nommer Nicodème et Joseph d’Arimathie, qui faisaient l’un et l’autre partie du sanhédrin[996], Toutefois, l’évangéliste est immédiatement obligé de se reprendre encore, pour dire combien avait été faible, chez plusieurs de ces disciples, au moins pendant quelque temps, une foi qui avait rougi de se manifester au dehors. La crainte des pharisiens, ajoute-t-il, par conséquent le respect humain, comprimait ces âmes et les empêchait de se donner entièrement au Sauveur, car elles redoutaient l’excommunication dont on avait menacé ses adhérents[997]. Mais agir ainsi, n’était-ce pas « aimer la gloire qui vient des hommes plus que celle qui vient de Dieu ? »
À l’endurcissement obstiné des Juifs, dont il a tracé un tableau si vivant, saint Jean oppose Jésus-Christ s’affirmant lui-même, et proclamant bien haut la nécessité de croire à sa personne et à son enseignement[998]. Le Messie a fait tout ce qu’il a pu pour convertir son peuple ; la faute de celui-ci n’en est que plus impardonnable. La formule par laquelle sont introduites ces lignes, « Jésus cria et dit », a fait supposer parfois qu’elles renfermaient un petit discours alors prononcé par Notre-Seigneur. Mais le narrateur a réfuté d’avance cette opinion, en notant expressément[999] que le Sauveur avait dit un adieu définitif aux Juifs peu d’instants auparavant. Il semble donc que l’évangéliste s’est simplement proposé de donner ici un sommaire de la doctrine que son Maître avait prêchée sans se lasser, durant les trois années de sa vie publique. Sommaire excellent d’ailleurs, qui reproduit aussi bien le langage que la pensée de Notre-Seigneur.
Celui qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais en celui qui m’a envoyé. Et celui qui me voit, voit celui qui m’a envoyé. Je suis venu comme une lumière dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure point dans les ténèbres. Et si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas, ce n’est pas moi qui le juge ; car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. Celui qui me méprise et qui ne reçoit pas mes paroles a son juge : la parole même que j’ai annoncée le jugera au dernier jour. Car je n’ai point parlé de moi-même : mais le Père qui m’a envoyé m’a lui-même prescrit ce que je dois dire et comment je dois parler. Et je sais que son commandement est la vie éternelle. C’est pourquoi les choses que je dis, je les dis comme le Père me les a dites.
Reconnaissons qu’il aurait été difficile de mettre dans un plus vif relief la si grave responsabilité des Juifs incrédules. Tout, dans la personne de Jésus aussi bien que dans son enseignement, n’avait-il pas été parfaitement conforme à la pensée et à la volonté de son Père céleste ? Il avait donc le droit strict de faire appel à la mission et à l’autorité dont il avait été revêtu par Dieu lui-même, et les Juifs, sur lesquels il n’avait pas cessé de répandre la lumière de sa doctrine et de ses exemples, avaient le devoir non moins strict d’adhérer à lui par la foi.