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III. Jésus apparait à deux disciples sur le chemin d’Emmaüs, et aux apôtres dans le cénacle.

Les apparitions qui précèdent avaient eu lieu dans la matinée du jour de la résurrection et aux alentours du sépulcre. Deux de celles que nous allons raconter ici se passèrent au soir de ce même jour ; la troisième, huit jours plus tard.

L’épisode dont les disciples d’Emmaüs furent les héros, et que saint Marc a simplement signalé en quelques lignes, forme l’un des plus beaux récits du troisième évangile[1876] ; il contient en même temps l’une des preuves les plus convaincantes de la résurrection de Notre-Seigneur. Malheureusement, l’identification de la bourgade d’Emmaüs, qui joue ici un rôle important, a suscité de nombreuses controverses ; à tel point, qu’on a tenté de conférer à environ dix localités distinctes le privilège d’avoir joui de la présence du Sauveur ressuscité. Deux seulement d’entre elles paraissent mériter une discussion sérieuse : l’ancienne Nicopolis, aujourd’hui Amouäs, située à environ 30 kms de Jérusalem, sur la route de cette ville à Jaffa, et le village actuel de Koubêibeh, également au nord-ouest, mais seulement à 11 ks de la ville sainte[1877].

Une tradition qui remonte au iiie et au ive siècles — Eusèbe et saint Jérôme en sont les témoins principaux dans les temps anciens[1878] — favorise Amouâs ; celle qui place Emmaüs à Koubéibeh ne va pas au-delà des croisades. La grande difficulté provient d’un chiffre cité par saint Luc au début de sa narration, pour déterminer la distance qui séparait Emmaüs de Jérusalem. Tandis qu’un certain nombre d’anciens manuscrits du texte grec parlent de 160 stades, qui équivalent à environ 30 kms[1879], d’autres, en plus grand nombre, n’en marquent que 60, un peu plus de 11 kms. Si la première de ces leçons favorise Amouâs-Nicopolis, la seconde est à l’avantage de Koubéibeh. De plus, il est dit dans le récit et ce trait doit entrer aussi en ligne de compte — que les deux disciples, lorsque Jésus les eut quittés, s’empressèrent de retourner à Jérusalem, où ils trouvèrent les apôtres réunis dans le cénacle. Seraient-ils arrivés à temps, si, en partant d’Amouâs à la tombée de la nuit, ils avaient eu encore 30 kms à franchir ? La question est donc assez compliquée. Mais, on le voit, le texte est en faveur de Koubéibeh, de toutes manières[1880].

Quoi qu’il en soit de cette question, d’ailleurs secondaire, le narrateur nous montre deux des disciples du Sauveur, allant de Jérusalem à Emmaüs, dans la soirée de ce dimanche de l’octave pascale. L’un deux s’appelait Cléophas[1881], personnage inconnu, qui ne doit pas être confondu avec le « Clopas » mentionné par saint Jean[1882]. Le second n’est pas nommé, et on a fait des conjectures très inutiles pour l’identifier. Tout en s’avançant sur la route, ils s’entretenaient des événements si émouvants, si troublants, des derniers jours, et ils s’efforçaient d’en trouver l’explication. Tandis qu’ils conféraient de la sorte, Jésus les rejoignit par derrière, comme s’il venait, lui aussi, de la ville sainte. Pendant quelques instants il marcha silencieusement à côté d’eux. Une vertu surnaturelle, analogue à celle dont Marie-Madeleine paraît avait subi l’influence auprès du saint Sépulcre, les empêcha de le reconnaître[1883], à moins que nous ne prenions à la lettre la réflexion de saint Marc[1884], d’après laquelle Jésus leur aurait apparu « sous une autre forme », c’est-à-dire sous une physionomie transformée et transfigurée par la résurrection.

Bientôt, se tournant vers eux, il leur demanda d’un air sympathique : « Quelles sont ces paroles que vous échangez en marchant, et pourquoi êtes-vous tristes ? » Tout, en eux — non seulement leur langage, mais aussi leur contenance, en particulier l’expression de leur physionomie —, portait l’empreinte d’une profonde tristesse. Cléophas lui répondit, sur le ton de l’étonnement : « Vous êtes bien le seul étranger venu à Jérusalem (pour la fête de Pâque) qui ne sachiez point ce qui s’est passé ces jours-ci ». L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, son expulsion des vendeurs du temple, ses discours dans les parvis sacrés, puis son arrestation, sa condamnation et son crucifiement avaient mis la ville entière, cela se conçoit, dans un grand état de surexcitation, et il semblait impossible que les Juifs étrangers qui y étaient venus pour les fêtes pascales, des différentes provinces de la Palestine ou de l’empire romain, n’en eussent pas eu eux-mêmes connaissance. « Quoi donc ? » reprit le Sauveur, feignant de tout ignorer, et posant une question qui invitait ses compagnons à lui parler à cœur ouvert. Celui qu’ils prenaient pour un étranger leur avait inspiré une telle confiance, qu’ils lui dévoilèrent, avec une charmante candeur, tout ce qui se passait dans leur âme. Ils lui répondirent donc, en prenant tour à tour la parole.

Touchant Jésus de Nazareth, qui a été un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple ; et comment les princes des prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort, et l’ont crucifié. Or, nous espérions que c’était lui qui rachèterait Israël ; et maintenant, après tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour que ces choses se sont passées. Il est vrai que quelques femmes, qui sont des nôtres, nous ont effrayés. Étant allées avant le jour au sépulcre, et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leur ont apparu et ont affirmé qu’il est vivant. Quelques-uns des nôtres sont aussi allés au sépulcre, et ont trouvé les choses comme les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas trouvé. Ce petit récit est un fidèle reflet des sentiments qu’avaient éprouvés, depuis la nuit du jeudi saint, ceux des disciples de Jésus qui étaient alors à Jérusalem. La note dominante était le trouble, la perplexité, la tristesse. Que devait-on penser des événements ? à quoi fallait-il s’attendre, après un tel renversement des plus chères espérances qu’on avait fondées sur Jésus ? Quelques points cependant demeuraient fermes : un amour ardent pour Notre-Séigneur, une grande union entre ses partisans fidèles, un vague espoir dans l’avenir, qui n’amènerait peut-être pas encore l’établissement du royaume messianique, mais du moins sa préparation. On ne savait donc plus au juste à quoi s’en tenir au sujet du Maître, soit pour le passé, soit pour l’avenir. Les deux voyageurs ignoraient encore, lorsqu’ils avaient quitté Jérusalem, les apparitions qu’il avait faites aux saintes femmes. Le portrait qu’ils tracent de lui, de sa prédication et de ses miracles révèle toute la confiance qu’il avait inspirée à ses adhérents. Mais un certain désappointement perce dans le mot, plein de tristesse : « Nous espérions ». D’un autre côté, la prophétie par laquelle Jésus avait annoncé qu’il ressusciterait trois jours après sa mort, sans être comprise entièrement, n’avait pas été tout à fait oubliée, et l’on s’y rattachait maintenant comme à une ancre de salut. Mais voici que le troisième jour touchait à sa fin ; sur quoi pouvait-on compter désormais ? La narration des deux disciples nous met parfaitement au courant de tout, et avec une parfaite impartialité. « Lui, ils ne l’ont pas trouvé », telle fut leur conclusion tragique.

Jésus avait écouté ses compagnons de route sans les interrompre. Quand ils eurent cessé de parler, il leur dit, avec une fermeté que tempérait une grande bienveillance : « Ô insensés, dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu’il entrât ainsi dans sa gloire ? » Nous ne l’avons que trop bien constaté durant la vie publique du Sauveur, et aussi depuis son arrestation à Gethsémani, ni les apôtres, ni les autres disciples n’avaient compris cette nécessité de l’humiliation et de la souffrance pour le Messie, bien que leur Maître eût fréquemment insisté sur elles[1885]. Comme la plupart de leurs compatriotes, des oracles prophétiques relatifs au Messie, ils n’avaient retenu que ceux qui concernaient sa gloire et ses triomphes. Notre-Seigneur daigna développer sa thèse grandiose, en passant en revue tous les passages messianiques de l’Ancien Testament. Commençant donc par les livres de Moïse, placés en tête de la Bible ; et parcourant les autres écrits inspirés, spécialement ceux des prophètes, il mit dans un admirable relief ce qu’ils avaient prédit au sujet du Christ[1886], Qui ne donnerait ce qu’il a de plus précieux, pour avoir assisté à ce cours de sublime exégèse ? On devine le réconfort que ces explications nettes et vibrantes durent faire entrer dans l’âme des deux disciples, qui les écoutaient avec une attention joyeuse.

Lorsqu’on approcha d’Emmaüs, Jésus fit semblant d’aller plus loin ; mais ses deux compagnons lui dirent avec insistance : « Restez avec nous ; car il se fait tard, et le jour est déjà sur son déclin ». Ils l’invitaient ainsi à passer la nuit avec eux, soit dans leur maison, s’ils étaient domiciliés à Emmaus[1887], soit dans l’hôtellerie, au cas contraire. Il accepta et il se mit à table avec eux. Lorsqu’on les eut servis, remplissant le rôle de père de famille, comme il l’avait fait si souvent avec ses apôtres, il prit un pain, prononça sur lui la formule ordinaire de bénédiction, le rompit entre ses doigts et en donna une part à chacun des deux autres convives. C’est sans raison suffisante qu’on a quelquefois supposé qu’il l’avait consacré avant de le leur offrir. À cet instant même, « leurs yeux s’ouvrirent », dit le narrateur, et, dans leur compagnon mystérieux, ils reconnurent Jésus. Mais il ne leur fut pas donné de jouir plus longtemps de sa présence, car il disparut aussitôt, comme dans ses apparitions précédentes, en vertu de l’agilité que possédait maintenant sa chair ressuscitée, qui n’était plus soumise aux lois ordinaires de l’espace et de la pesanteur.

Lorsqu’ils eurent retrouvé un peu de calme, les deux heureux disciples se communiquèrent leurs impressions : « Est-ce que notre cœur, se dirent-ils l’un à l’autre, n’était pas brûlant au dedans de nous, lorsqu’il nous parlait sur le chemin, et qu’il nous expliquait les Écritures ? » Tout d’abord ils ne s’étaient pas rendu compte de cette bienfaisante chaleur ; ils savent maintenant qu’ils la devaient à la présence de leur Maître bien-aimé. Quoique la nuit fût arrivée, et qu’ils eussent précisément retenu Jésus auprès d’eux pour ce motif, ils n’hésitèrent pas à reprendre sur l’heure le chemin de Jérusalem, tant il leur tardait de faire part aux apôtres, du grand fait dont ils venaient d’être témoins. Après avoir franchi en sens inverse la route qu’ils avaient suivie dans la douce compagnie de Jésus — ils n’étaient plus tristes, cette fois —, ils trouvèrent réunis, probablement au cénacle, « les Onze et ceux qui étaient avec eux ». Dès qu’ils entrèrent, ils furent accueillis par une nouvelle aussi joyeuse que celle qu’ils apportaient. « Le Seigneur est vraiment ressuscité, leur cria-t-on, et il est apparu à Simon ». Ils racontèrent eux-mêmes ce qui s’était passé sur le chemin d’Emmaüs, et comment ils avaient reconnu Jésus au moment où il rompait le pain. Leur récit excita d’abord quelques doutes, comme nous l’apprend saint Marc ; mais l’hésitation ne fut pas de longue durée, le Sauveur étant apparu soudain au milieu de l’assemblée.

Ce fut « la couronne » des manifestations du divin Ressuscité, en cette magnifique journée. Les autres avaient été individuelles ; celle-ci a lieu en faveur de l’Église naissante, représentée par les apôtres et par un certain nombre de disciples. Saint Luc et saint Jean exposent en détail, en se complétant l’un l’autre, cette scène émouvante, à laquelle saint Marc ne fait qu’une allusion rapide[1888]. Quelques traits signalés par l’évangéliste médecin sont d’une telle précision — ils ont l’aspect d’une constatation médicale —, qu’ils constituent un argument invincible en faveur de la réalité de la résurrection de Jésus.

Notre-Seigneur, dont le corps, nous venons de le dire, se jouait désormais de tous les obstacles, se trouva donc tout à coup au milieu de la salle, dont les disciples avaient pris la précaution de fermer les portes à clé, parce qu’ils redoutaient, maintenant surtout que la tombe paraissait avoir été violée, que la colère du sanhédrin ne retombât sur eux. « La paix soit avec vous ! » dit aimablement le Sauveur, en employant la formule habituelle de la salutation juive, qui convenait si bien dans la circonstance présente. Il ajouta : « C’est moi, ne craignez pas » ; car il lisait sur les visages des disciples, le trouble et l’épouvante qui avaient envahi leurs âmes. En effet, ils s’imaginaient contempler[1889] devant eux un fantôme. Il reprit, pour achever de les rassurer : « Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi des pensées étranges s’élèvent-elles dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi, un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai ». Associant les gestes aux paroles, pour les mieux convaincre de son identité, il leur montra ses mains et ses pieds, qui, même après sa résurrection, portaient encore, et qui sans doute porteront à jamais, les stigmates, maintenant glorieux, des clous qui les avaient percés[1890]. La certitude obtenue par le sens du toucher est, en effet, plus forte encore que celle que procurent les yeux. Toutefois, même en face de cette preuve péremptoire, plusieurs des assistants hésitaient encore, eux qui, peu d’instants auparavant, avaient ajouté foi aux apparitions dont Notre-Seigneur avait favorisé Simon-Pierre et les disciples d’Emmaüs. Mais, comme le fait remarquer saint Luc avec beaucoup de finesse psychologique, leur joie même contribuait à les rendre sceptiques. Ils étaient si heureux de retrouver leur Maître plein de vie, qu’ils osaient à peine se fier à leur bonheur[1891]. Du reste, les évangélistes sont unanimes à mettre en relief la lenteur avec laquelle les apôtres et les autres disciples se laissèrent convaincre de la résurrection du Sauveur[1892]. Aussi saint Marc dit-il, ici même, que Jésus le leur reprocha avec une certaine sévérité[1893]. En cela pourtant la Providence avait ses vues. En permettant que la conviction des amis les plus intimes du Christ exigeât tant de preuves pour se former, elle préparait à notre foi d’étonnantes sécurités. Comme on l’a fort bien dit, « plus dociles, nous les aurions soupçonnés de se laisser séduire par les illusions d’une imagination frappée, leur montrant partout le Christ ressuscité. Opiniâtres et forcés de se rendre comme malgré eux à l’évidence du miracle, ils demeurent les témoins compétents et irrécusables du grand fait sur lequel repose la crédibilité des évangiles[1894] ».

Pour mettre fin aux doutes des plus endurcis de ses disciples, Jésus leur demanda : « Avez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui présentèrent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel[1895]. C’étaient les restes de leur frugal repas, qu’ils achevaient, dit saint Marc, lorsque le Seigneur se présenta devant eux. Il en mangea une partie sous leurs yeux. Assurément, le corps de Jésus ressuscité n’avait aucun besoin de nourriture ; il conservait cependant la faculté de recevoir les aliments et de les absorber en quelque manière.

Lorsque le Sauveur vit que tous étaient entièrement convaincus de sa résurrection, il leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! » À ce souhait, il associa une simple mais grandiose parole, qui leur conférait d’étonnants pouvoirs : « Comme mon Père m’a envoyé, ainsi je vous envoie ». Il les constituait ainsi, officiellement, les continuateurs de son œuvre divine. Nous l’entendrons bientôt renouveler cette mission, en un langage plus développé et plus majestueux encore. Il souffla ensuite sur eux, en disant : « Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux auxquels vous les remettrez, et ils seront, retenus à ceux auxquels vous les retiendrez ». Par cette insufflation symbolique, qui rappelait celle au moyen de laquelle le Créateur avait communiqué la vie au premier homme[1896], Jésus faisait pour ainsi dire passer une vie nouvelle dans ses disciples, afin de les aider à s’acquitter dignement de la tâche sublime qu’il leur confiait. En ce moment, ils eurent part à une véritable effusion de l’Esprit Saint, quoique partielle, en attendant la communication plenière et plus solennelle de ses dons, au jour prochain de la Pentecôte. Un pouvoir tout céleste, celui de remettre, les péchés comme Dieu lui-même, fut associé à cette sainte effusion. En les munissant de cette puissance surhumaine, Jésus achevait de les consacrer comme ses ambassadeurs et ses représentants auprès des hommes. Il n’est pas douteux qu’il n’ait alors institué définitivement le Sacrement de Pénitence[1897].

Nous devons à saint Jean le récit, vivant et dramatique, d’un incident qui se rattacha de près à cette apparition de Jésus aux disciples réunis dans le cénacle[1898]. Par suite d’une circonstance toute providentielle, dont l’occasion provenait peut-être d’une sorte de découragement et de mélancolie qui lui avait fait fuir la compagnie de ses collègues, l’apôtre Thomas n’avait pas eu le bonheur de voir le divin Ressuscité. Lorsqu’il rejoignit les autres apôtres, ils lui dirent, joyeusement émus : « Nous avons vu le Seigneur ». Il leur répondit, avec une fermeté digne d’une meilleure cause : « Si je ne vois dans ses mains l’ouverture faite par les clous, et si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas ». Il protestait ainsi, en énumérant ses conditions, qu’il était bien décidé à ne s’en rapporter qu’au témoignage de ses sens et à son expérience personnelle. Voir ne lui suffira pas ; il veut une démonstration palpable. Quelle obstination rigide ! On devine l’énergie farouche avec laquelle l’apôtre désolé, à demi désespéré, prononça la parole finale : « Je ne croirai pas ».

Dans son infinie bonté, le Sauveur daigna accorder ce genre de preuve au malheureux disciple, que la tristesse rendait momentanément incrédule à ce point. Huit jours plus tard, les apôtres étaient de nouveau réunis, et Thomas se trouvait avec eux. Comme au soir de sa résurrection, Jésus leur apparut tout à coup, dans les mêmes circonstances que la première fois. Après la salutation accoutumée, « La paix soit avec vous », il se tourna vers Thomas et lui dit : « Introduis ton doigt ici, et vois mes mains ; approche aussi ta main, et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais fidèle ». Il lui offrait ainsi, spontanément, de réaliser toutes les conditions qu’il avait affirmées lui être indispensables pour croire à la résurrection. Doublement confus, en entendant ce langage qui reproduisait presque à la lettre le sien, si inconsidéré, si hardi, et qui par là-même lui rappelait plus vivement sa faute, il se sentit comme écrasé, et il ne put répondre que par ce simple cri d’adoration : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ». C’était un bel acte de foi, qui réparait son incrédulité passée. Jésus voulut bien accepter cette confession un peu tardive, et il dit à l’apôtre, avec l’accent d’un aimable reproche : « Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru ; heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ! » Croire malgré l’absence de preuves extérieures, telle est la perfection de la foi. Pourtant il fallait bien que les disciples eussent vu et touché Jésus ressuscité, pour fournir des arguments à notre croyance.

IV. Les manifestations du divin Ressuscité en Galilée.

Les évangélistes n’en racontent que deux en propres termes : celles qui eurent pour théâtre les bords du Lac de Gennésareth[1899], et une montagne[1900] dont la situation précise n’est pas indiquée. Les récits de saint Marc et de saint Luc[1901], qui sont extrêmement condensés en cet endroit, sembleraient, à première vue, se rattacher encore aux apparitions de Jésus à Jérusalem ; mais il est probable qu’ils se rapportent, d’une part — celui de saint Marc —, à la manifestation qui eut lieu sur la montagne galiléenne, d’autre part — celui de saint Luc —, à l’une de celles qui précédèrent de très près l’ascension du Sauveur.

Peu de temps après l’apparition dont Thomas avait été le héros, les apôtres quittèrent Jérusalem pour retourner en Galilée, conformément à la promesse[1902], puis à l’ordre[1903] qu’ils avaient reçus de leur Maître. En attendant de nouvelles indications, qui leur traceraient un plan de conduite pour l’avenir, ils reprirent, au moins en partie, leurs anciennes occupations, afin de gagner leur pain quotidien.

L’apparition des bords du lac, qui nous ramène aux sites galiléens qui avaient été le plus favorisés par la présence, la prédication et les miracles de Jésus, forme l’un des plus beaux récits du quatrième évangile. Les détails pittoresques, qui attestent que le narrateur avait été un témoin oculaire, abondent plus que jamais. Un soir donc, Simon-Pierre, qui était revenu chez lui sans doute, à Capharnaüm, dit à six de ses collègues, qui se trouvaient alors auprès de lui (c’étaient les deux fils de Zébédée, c’est-à-dire Jacques le Majeur et Jean, Nathanaëi-Barthélemy, Thomas-Didyme, et deux autres disciples qui ne sont pas nommés, mais qui appartenaient vraisemblablement aussi au collège apostolique) : « Je vais pêcher ». Maintenant comme toujours, il est le moteur et pour ainsi dire le ressort de la société des apôtres. Nous le retrouvons avec tout son entrain et sa nature prime-sautière. Ses compagnons s’empressèrent d’accepter son invitation indirecte : « Nous y allons aussi avec toi », répondirent-ils. Ils montèrent dans une barque et travaillèrent toute la nuit, mais sans rien prendre, comme dans une autre circonstance solennelle, bien que la nuit soit le temps le plus favorable pour la pêche[1904]. À l’aube du lendemain, Jésus apparut sur le rivage ; mais les pêcheurs ne le reconnurent pas d’abord, ainsi qu’il était arrivé à Marie-Madeleine et aux deux disciples d’Emmaüs. Il leur demanda familièrement, leur donnant ainsi une marque d’intérêt : « Enfants[1905], n’avez-vous rien à manger[1906] ? » Ce qui revenait à dire : Avez-vous pris du poisson ? Sur leur réponse négative, qui marquait l’insuccès complet de leur travail nocturne, il reprit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez ». Quand on regarde la proue d’un bateau, on a son côté droit à main droite. Les apôtres venaient sans doute de pêcher du côté gauche. Ils suivirent le conseil de leur interlocuteur inconnu, et le filet fut aussitôt rempli d’une telle quantité de poissons, qu’ils ne pouvaient plus le relever. À l’occasion de la première pêche miraculeuse, nous avons parlé des bancs de poissons du lac de Tibériade[1907]. Par sa prescience surnaturelle, Jésus savait qu’une de ces troupes énormes passait à droite de la barque au moment même où les apôtres jetaient leur filet.

À la vue de ce prodige, qui lui rappelait celui dont il avait été déjà témoin sur ce même lac, à l’heure de sa vocation définitive, le disciple bien-aimé eut une intuition soudaine. « C’est le Seigneur », s’écria-t-il joyeusement. Il est si juste qu’il ait été, entre tous les autres, le premier à reconnaître celui auquel il rendait amour pour amour ! Une sainte affection donne aux regards tant de clarté ! Dès que Simon-Pierre eut entendu cette réflexion de son ami, il se couvrit en toute hâte de sa tunique, par respect pour le divin Maître, car il n’était alors qu’à demi-vêtu, à la façon des pêcheurs, et il la retroussa dans sa ceinture ; puis, toujours ardent, il se jeta dans le lac, pour arriver plus promptement jusqu’à Jésus, en gagnant le rivage à la nage[1908]. Les autres disciples demeurèrent sur la barque, qui remorquait lentement le filet plein de poissons. Ils n’étaient alors, remarque le narrateur, qu’à environ vingt coudées, c’est-à-dire 105 m de la rive[1909].

Lorsqu’ils furent descendus de la barque, ils virent des charbons allumés, et des poissons qui cuisaient sur de la braise. Tout auprès il y avait aussi du pain. Il est évident que, dans la pensée de l’évangéliste, Jésus s’était procuré ces aliments par un miracle. « Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre », dit le Maître aux apôtres. Il est important d’observer que le Sauveur ne demanda pas ces poissons pour les ajouter à ceux qui cuisaient déjà sur la braise. La suite du récit[1910] montre, en effet, que le repas consista uniquement dans le pain et les poissons miraculeux qui ont été mentionnés plus haut. Les poissons que Jésus demande seront pour lui. « Ils figurent symboliquement les âmes, que ses apôtres iront lui gagner à travers le monde, et qu’ils lui apporteront ensuite avec joie. Quant au repas même, dont les mets furent entièrement fournis par Notre-Seigneur, il exprimait, comme nous l’apprennent encore les anciens auteurs, la nécessité du divin concours et des grâces célestes, pour remplir avec fruit le rôle de pécheurs mystiques. Sans l’assistance du Christ, de quoi auraient été capables les apôtres, malgré tous leurs efforts[1911] ? »

Obéissant à l’ordre de Jésus, Pierre remonta dans la barque, qui était maintenant amarrée tout auprès du rivage, et il en détacha le filet, qu’il se mit à traîner jusqu’à terre, aidé des autres apôtres. On compta les poissons : il y en avait cent cinquante-trois, tous d’une grosse taille ; aussi admira-t-on que le filet ne se fût pas déchiré sous une masse si pesante. Autrefois, on aimait à interpréter mystiquement le chiffre de 153 ; aujourd’hui, on admet tout simplement qu’en le citant, le narrateur n’a pas eu d’autre intention que de souligner la grandeur du prodige.

Jésus dit alors aux disciples : « Venez et mangez ». Peut-être une crainte respectueuse les retenait-elle à quelque distance ; de là cette invitation qu’il leur adresse avec sa bonté accoutumée. Ce frugal repas du matin était donc l’emblème des forces qu’il conférait à ses amis, en vue des rudes labeurs qu’ils allaient prochainement entreprendre pour lui. L’évangéliste fait remarquer ici qu’aucun des convives « n’osait demander à Jésus : Qui êtes-vous ? car ils savaient que c’était le Seigneur ». On comprend aisément qu’en face du Christ ressuscité, et à la suite d’un prodige si éclatant, les disciples n’aient pas osé reprendre leurs libertés familières d’autrefois. Du reste, outre le respect qui arrêtait les questions sur leurs lèvres, ils étaient absolument certains de son identité. Remplissant comme avant sa mort le rôle de père de famille, le Sauveur prit le pain et en distribua une part à chacun des sept disciples ; il fit de même pour les poissons. La bénédiction liturgique dût être prononcée avant le repas, bien qu’elle ne soit point mentionnée par le narrateur. Rien ne donne à supposer que Jésus ait lui-même mangé avec ses convives.

Cette seconde pèche miraculeuse fut accompagnée pour saint Pierre, comme la première[1912], d’importantes paroles du Christ, qui lui conféraient de sublimes pouvoirs. Mais la circonstance présente est la plus solennelle des deux. Jésus a absous Pierre de sa faute, durant l’apparition spéciale dont il l’a favorisé ; il va maintenant lui confirmer sa dignité de chef du collège apostolique. Ce sera l’installation complète et définitive, après le choix et la promesse[1913].

Lorsque le repas eut pris lin, Jésus lui demanda, en présence des autres disciples : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Fait digne de remarque : tandis que, dans son récit, l’évangéliste continue de donner à l’apôtre les noms de Simon-Pierre, ou de Pierre, Jésus, par trois fois, l’interpellera par son nom de famille, « Simon, (fils) de Jean[1914] », comme s’il voulait lui faire reconquérir la noble appellation de « Céphas », qu’il avait momentanénient cessé de mériter, en cédant à la chair et au sang. L’amour, et un amour plus généreux que celui de tous les autres apôtres, telle est la condition à laquelle le Sauveur accordera au fils de Jean une si éminente prérogative. De celui qui s’était vanté de ne jamais abandonner son Maître, alors même que tous les autres le délaisseraient, et qui ensuite l’avait tristement renié, il était juste que le Christ exigeât un plus grand dévouement, avant de lui conférer plus de puissance et plus d’honneur. Pierre, se souvenant précisément de sa récente présomption, suivie d’une chute si lamentable, se contenta de répondre humblement : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime ». Il s’en réfère donc, sur le point en question, à la science infaillible de Jésus, plutôt qu’à ses propres sentiments, dont il avait expérimenté la fragilité. En examinant de près les textes, on voit que l’apôtre n’emploie pas, pour désigner son respectueux attachement, la même expression que son Maître. Jésus avait employé un verbe[1915] qui s’applique à l’affection dite de volonté, laquelle est plus ferme et d’une nature plus relevée ; Pierre emploie un autre verbe[1916], celui qui dénote une affection plus tendre et plus chaude peut-être, mais plus humaine aussi. Au souvenir très vivant de sa faute, il n’ose pas garantir qu’il possède l’amour constant, sûr de lui-même, mentionné par son Maître ; du moins, il se connaît assez pour promettre à Jésus toute la tendresse naturelle de son cœur. « Pais mes agneaux[1917] », lui répondit Notre-Seigneur, qui lui confiait ainsi la mission, honorable et de toute confiance, de nourrir le troupeau dont il demeurait lui-même le grand Pasteur[1918].

Après une courte pause, Jésus demanda une seconde fois à Pierre, eu des termes presque identiques : « Simon, (fils) de Jean, m’aimes-tu ? » L’apôtre répondit encore : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous-aime ». La réplique du Sauveur présente une légère variante d’après le texte original : « Prends soin de mon troupeau[1919] ». Les agneaux ont grandi, et ils réclament maintenant plus de soins : c’est ce qu’expriment fort bien les nuances du langage employé par le Christ. Une troisième fois encore, Jésus posa la même question à Pierre : « Simon, (fils) de Jean, m’aimes-tu ? » L’apôtre avait renié son Maître à trois reprises ; pour lui faire effacer complètement sa faute, il est juste qu’une triple et publique protestation d’amour soit exigée de lui[1920]. Mais l’apôtre, qui ne connaissait pas le dessein de Jésus, fut profondément attristé de cette insistance, qui semblait jeter un doute sérieux sur son affection. Aussi répondit il avec un redoublement d’énergie : « Seigneur, vous savez toutes choses ; vous savez que je vous aime ». Cette fois, généralisant la pensée, il fait appel à la science universelle du Christ, qui, connaissant toutes choses et lisant au fond des cœurs, n’ignore pas quels sont à son égard les sentiments de son apôtre. Jésus, satisfait, reprit avec une majestueuse bonté : « Pais mes brebis ». Il y a encore une nuance importante dans cette formule, qui ne reproduit identiquement aucune des deux précédentes. Les agneaux ont encore grandi et sont devenus des brebis ; mais celles-ci restent quand même confiées à Pierre.

Les conclusions dogmatiques de cet émouvant dialogue ont été tirées depuis longtemps par les docteurs attitrés de l’Église : elles se ramènent à la primauté absolue de saint Pierre et de ses successeurs. Personne n’a mieux résumé que Bossuet, dans son sermon célèbre sur l’unité de l’Église[1921], cette tradition basée sur le parole infaillible du Christ. « Jésus-Christ poursuit son dessein ; et, après avoir dit à Pierre, éternel prédicateur de la foi : Tu es Pierre…, il ajouta : Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux… Tout est soumis à ces clefs, tout, rois et peuples, pasteurs et troupeaux. Nous le publions avec joie… et nous tenons à gloire notre obéissance. C’est à Pierre que Jésus ordonne de paître et de gouverner tout, et les agneaux et les brebis, et les petits et les mères, et les pasteurs mêmes. Pasteurs à l’égard des peuples, et brebis à l’égard de Pierre, ils honorent en lui Jésus-Christ ».

Reprenant ensuite la parole, Jésus dit à Pierre : « En vérité, en vérité, je te le dis, lorsque tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais ; mais, quand tu auras vieilli, tu étendras tes mains, et un autre te ceindra, et te conduira où tu ne voudrais pas ». Charmant tableau, pour prophétiser au prince des apôtres le martyre par lequel devait s’achever sa vie au service de Jésus. Les couleurs en sont empruntées, comme souvent ailleurs dans les évangiles, aux usages ordinaires de la vie. Les Orientaux relèvent leurs amples vêtements au moyen d’une ceinture, pour marcher et pour travailler plus commodément[1922]. Quand on est jeune, on se ceint aisément soi-même, et l’on ne dépend à peu près de personne ; mais quand, par suite de l’âge, on a perdu la souplesse de ses mouvements, et qu’on est tombé sous le joug de la dépendance universelle dont les misères sont si spirituellement décrites au livre de l’Ecclésiaste[1923], on se fait attacher sa ceinture par d’autres, et alors on est obligé d’élever et d’étendre les bras. Or, c’est là précisément l’attitude des crucifiés, comme l’ont fait remarquer les Pères, à la suite des écrivains classiques de la Grèce et de Rome[1924]. C’est donc la mort sur une croix qui est prédite ici à Pierre d’après l’interprétation commune de l’antiquité, qui ne fait d’ailleurs que se rallier au sentiment exprimé par l’évangéliste : « (Jésus) dit cela, pour marquer par quelle mort Pierre devait glorifier Dieu ». Le crucifiement de saint Pierre à Rome est un fait historique, rigoureusement démontré. Les témoignages remontent jusqu’à saint Clément pape[1925] et à Tertullien[1926]. Le prince des apôtres était déjà mort depuis de nombreuses années, lorsque saint Jean transcrivait l’oracle de Jésus.

Notre-Seigneur dit encore à Pierre : « Suis-moi ». Il voulait le prendre à part, pour lui donner des instructions spéciales, relatives au prochain avenir de l’Église. Pierre, s’étant retourné, vit venir derrière lui « le disciple que Jésus aimait, et qui, pendant la cène, s’était appuyé sur son sein, et avait dit : Seigneur, quel est celui qui vous trahira ? » Bien que l’invitation ne s’adressât directement qu’à Pierre, Jean aussi s’était mis à suivre Jésus discrètement, à quelque distance, en qualité de disciple privilégié.

Pierre donc, l’ayant vu, demanda au Sauveur : « Seigneur, celui-ci, que deviendra-t-il ? » Pierre et Jean étaient unis par les liens d’une étroite amitié ; aussi était-il naturel que le premier s’intéressât au second, et cherchât à obtenir des renseignements sur sa future destinée[1927]. Jésus répondit d’un ton ferme : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi ». Tout en refusant de satisfaire la curiosité de Pierre au sujet de son ami, le Sauveur indiquait assez clairement, par cette réponse, que le disciple bien-aimé vivrait longtemps encore. Mais sa parole, laissée à dessein dans le vague, fut bientôt transformée en légende[1928], et le bruit courut pendant longtemps, parmi les fidèles, que ce disciple ne mourrait point. Saint Jean ajoute, pour protester contre ce faux bruit : « Jésus n’avait pas dit : Il ne mourra point ; mais : Si je veux qu’il demeure, jusqu’à ce que je vienne que t’importe ? » Le récit de l’apparition de Jésus sur les bords du lac de Tibériade s’achève brusquement par cette remarque de l’évangéliste.

Saint Matthieu est seul à raconter expressément <a>31</a> une autre manifestation du Sauveur ressuscité, qui eut lieu sur une montagne de Galilée, probablement désignée d’avance aux disciples, mais dont le nom ne nous a pas été transmis, et au sujet de laquelle il serait vain de formuler des hypothèses[1929]. Bien que le narrateur ne mentionne que les « onze » apôtres comme en ayant été témoins, d’assez nombreux exégètes croient pouvoir l’identifier à celle que saint Paul mentionne dans sa Ire Épître aux Corinthiens[1930], et à laquelle auraient assisté « plus de cinq cents disciples ». Dans ce cas, qui nous paraît assez vraisemblable, saint Matthieu n’aurait parlé que des « Onze » parce qu’ils étaient les principaux personnages, et aussi parce que c’est à eux surtout que furent adressées les paroles que Jésus prononça dans cette circonstance solennelle.

Dès que Jésus parut — soudainement, comme il le faisait d’ordinaire depuis sa résurrection —, les disciples se prosternèrent, pour lui offrir leurs hommages d’adoration. Et pourtant, cette fois encore, malgré l’évidence, quelques-uns des assistants se laissèrent aller tout d’abord au doute : preuve que les apôtres n’étaient pas seuls alors, car, de leur part, on ne comprendrait point ce mouvement d’hésitation, puisqu’ils avaient été plusieurs fois en contact avec Jésus ressuscité. Le divin Maître, se mêlant aux rangs pressés de cette multitude, triompha sans peine de cette lenteur à croire. Il prit ensuite la parole, et prononça un discours dont nous ne possédons malheureusement qu’un sommaire, d’ailleurs très riche, ou peut-être la conclusion.

Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles.

C’est avec une autorité royale, une autorité divine, que ces quelques mots, d’une richesse inépuisable, furent prononcés. Ils contiennent la revendication d’un droit suprême, un ordre qui concerne l’univers entier, la plus magnifique des promesses. La revendication sert d’exorde, et comme de base à tout le reste. Elle est d’une portée immense. Dans plusieurs de ses épîtres, saint Paul accumule les expressions pour essayer de décrire la gloire et la puissance dont Dieu le Père a investi son Fils bien-aimé après sa résurrection, et il en trace de splendides tableaux. Par exemple, au début de l’épître aux Colossiens[1931], où il écrit : « Le Fils (Jésus-Christ) est l’image du Dieu invisible, né avant toute créature, car c’est en lui que toutes choses ont été créées, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, tout a été créé par lui et pour lui. Il est, lui, avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. Il est la tête du corps de l’Église, lui qui est le principe, le premier-né d’entre les morts, afin qu’en toutes choses il tienne, lui, la première place. Car Dieu a voulu que toute la plénitude habitât en lui, et il a voulu réconcilier par lui toutes choses avec lui-même[1932] ». Ce développement est admirable, et pourtant il n’est pas plus expressif que les mots si simples en apparence, « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre », qui font de Notre Seigneur Jésus-Christ l’égal de Dieu même, qui lui attribuent des pouvoirs universels, aussi bien sur les anges que sur les hommes et toute la nature. Et notons bien qu’il ne s’agit pas ici de l’autorité que le Christ possède en tant que Fils de Dieu, car elle ne lui a pas été « donnée », mais d’une autorité nouvelle, que lui ont méritée ses humiliations et ses souffrances[1933]. C’est la réalisation magnifique et intégrale du Psaume vii, qui parle en si beaux termes de la puissance de l’homme idéal, par conséquent du Messie. C’est davantage encore la réalisation de plusieurs glorieuses promesses faites par Dieu à son Christ dans les écrits prophétiques de l’Ancien Testament ; de celle-ci entre autres : « Il lui a donné la puissance, et l’honneur, et la royauté ; tous les peuples, toutes les tribus et toutes les langues le serviront ; sa puissance est une puissance éternelle, qui ne lui sera pas enlevée[1934] ». Rien ne peut donc se soustraire à sa domination. Il n’y a que Dieu qui ne lui soit pas soumis. Jamais peut-être, durant sa vie publique, Jésus ne s’était attribué de tels droits, une puissance si universelle.

C’est en vertu de ces pleins pouvoirs qu’il donne ses ordres à ceux qu’il avait depuis longtemps choisis comme les continuateurs de son œuvre. Il leur avait conféré en Galilée leurs premiers privilèges, lorsqu’il les envoyait prêcher ; il confirme et complète leurs titres dans cette même province, achevant par ce grand acte son œuvre messianique sur la terre. Mais autrefois, il avait fixé des limites assez étroites au ministère des apôtres ; maintenant il les envoie à la Conquête du monde entier : « Allez, enseignez toutes les nations » ; à la lettre, d’après le texte grec : « Transformez toutes les nations en disciples ». Or, pour faire des disciples, deux choses sont nécessaires : il faut d’abord initier les individus, puis les instruire. L’initiation consistera dans le rite du baptême, administré au nom de la sainte Trinité. L’instruction comprendra tout à la fois le dogme chrétien et la morale chrétienne, l’acceptation des vérités chrétiennes dont se compose l’évangile, et l’accomplissement parfait des préceptes du Christ. Mais ce n’est pas seulement le Messie des Juifs qu’ils annonceront ; ils le présenteront comme le Sauveur du monde.

Quelle tâche surhumaine pour les apôtres, et quel effroi ne leur aurait-elle pas inspiré, si, en la leur imposant, Jésus ne leur avait pas promis d’être constamment avec eux, pour les aider, parmi leurs difficultés et leurs fatigues ! Mais il leur donne, dans le plus doux langage, l’assurance qu’il ne les quittera jamais ; que sa présence intime, efficace, au milieu d’eux, sera de tous les jours et de tous les instants, et qu’elle se prolongera « jusqu’à la consommation des siècles », c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde.

Nous lisons vers la fin du second évangile[1935], ces autres paroles de Jésus, qui sont rattachées d’une manière vague et générale à sa première apparition aux apôtres dans le cénacle, parce que l’évangéliste abrège et condense son récit, mais qui auront été plutôt prononcées en Galilée, lors de la manifestation du Sauveur sur la montagne.

Allez dans le monde entier, et prêchez l’évangile à toute créature Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné. Voici les miracles qui accompagneront ceux qu auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront des langues nouvelles ; ils prendront les serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains sur les malades, et ils seront guéris.

L’ordre intimé aux apôtres dans la première partie de cette allocution a une grande ressemblance avec celui que saint Matthieu vient de nous signaler : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les…[1936] » Ici également, Jésus veut que toutes les barrières de nationalité s’abaissent et disparaissent devant la prédication évangélique, qui sera portée désormais « à toute la création », c’est-à-dire à toute l’humanité. Cette fois, l’ordre est motivé et développé. La prédication excitera la foi, et la foi, dont le baptême chrétien sera le gage, procurera le salut. Ceux qui refuseront de croire s’exposeront à la damnation éternelle.

D’après la rédaction de saint Matthieu, Jésus promet aux apôtres de demeurer constamment avec eux, même lorsqu’il les aura quittés extérieurement pour remonter au ciel. Ici, la promesse est tout ensemble plus générale et plus particulière : plus générale, car elle est adressée à « tous ceux qui croiront » ; plus particulière, parce qu’elle consistera dans des pouvoirs d’une nature miraculeuse, dont les principaux sont, énumérés ici par manière d’exemple. Ils avaient pour but de procurer le bien commun de l’Église, et en premier lieu de confirmer la prédication de l’évangile. Le livre des Actes des apôtre[1937], les écrits des premiers Pères, la suite de l’histoire de l’Église, nous apprennent le saint usage qui en a été fait de tout temps, et les heureux résultats qu’ils ont produit.

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