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Partie VI : La vie glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ.

Chapitre I : La résurrection du Sauveur.

Indépendamment des miracles opérés en si grand nombre par le Seigneur Jésus, l’évangile en renferme trois de tout premier ordre, que nous pouvons regarder comme essentiels : celui de sa naissance, celui de sa personne, celui de sa résurrection[1826]. Ils sont étroitement et comme indissolublement unis entre eux ; ils s’expliquent et se complètent mutuellement. Si Jésus était vraiment le Fils de Dieu, il était d’une suprême convenance qu’il naquît d’une vierge, et sa dépouille mortelle ne pouvait pas demeurer dans le tombeau. Ce dernier prodige avait été annoncé depuis plus de mille ans par David, dans un texte très clair, que saint Pierre et saint Paul ont tour à tour appliqué à Notre-Seigneur[1827] :

Mon cœur est dans la joie, mon âme dans l’allégresse, Mon corps lui-même repose en sécurité ; Car tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts ; Tu ne permettras pas que celui qui t’aime voie la corruption.

Tel avait été le langage du poète et prophète royal[1828] au sujet du Messie, qui ne devait « goûter la mort » qu’en passant, car il n’était pas possible que « le Prince de la vie », ainsi que le nomme saint Pierre[1829], demeurât longtemps dans la tombe, à la manière des autres hommes.

Ce n’est pas seulement pour Jésus lui-même que le fait de sa résurrection est essentiel ; c’est pour toute son œuvre, qui s’appuie sur ce mystère comme sur une base nécessaire. C’est ce qu’a démontré saint Paul[1830], avec toute la vigueur de sa dialectique : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine ; vaine aussi est notre foi. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l’égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre lui qu’il a ressuscité le Christ, tandis qu’il ne l’aurait pas ressuscité… Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés ». Le christianisme s’écroulerait donc tout entier, d’un seul bloc, si la résurrection de Jésus n’était pas un fait historique. Dans le cas où Jésus de Nazareth ne serait pas sorti vivant du sépulcre de Joseph d’Arimathie, ce sépulcre ne serait pas seulement la tombe d’un homme, mais aussi celle de la religion qui se rattache à son nom.

Les adversaires du christianisme l’ont senti ; c’est pourquoi, nous le verrons[1831], ils ont multiplié leurs efforts pour essayer de réduire à néant le fait de la résurrection du Sauveur. Vains efforts, nous le verrons aussi. Jésus l’avait prévu de même : c’est pourquoi, avant de remonter au ciel, il institua très expressément ses apôtres comme « témoins[1832] » de ce prodige grandiose, qu’il leur avait d’ailleurs prédit si fréquemment. Les apôtres l’avaient pareillement compris : c’est pourquoi, aussitôt après l’ascension de leur Maître, il se mirent à remplir ce rôle de témoins avec un zèle infatigable, et tout d’abord à Jérusalem même, en face de ceux qui avaient fait condamner Jésus à mort et qui avaient pu le contempler sanglant sur sa croix[1833]. Parmi les apôtres, nul n’avait mieux compris que saint Paul la haute et puissante portée de ce dogme de la résurrection du Christ : c’est pour cela qu’il y revient si souvent dans ses épîtres, l’envisageant sous toutes ses faces théoriques et pratiques, et en tirant la conclusion que Jésus est manifestement le Fils de Dieu, le fondateur du christianisme. Mais un pareil prodige demande naturellement des preuves, pour exciter et pour affermir la foi. Et ces preuves, Dieu a voulu qu’elles nous fussent données, solides et abondantes, tracées de main de maître par les quatre évangélistes et par l’apôtre des Gentils. Aucun des écrivains sacrés ne décrit cependant le fait même de la résurrection du Christ, qui fut du reste, selon tout probabilité, invisible aux regards humains. Ils n’ont pas un seul mot pour en signaler le moment précis ou le mode. Il ressort seulement de leurs indications que, le troisième jour après le crucifiement, qui était un lendemain de sabbat, le tombeau dans lequel le corps du Sauveur avait été enseveli, fut trouvé vide de grand matin par les saintes femmes. Au moment de la résurrection, l’âme du Christ, revenant des limbes, s’unît de nouveau au corps dont la mort l’avait séparée, et ce corps, tout en demeurant substantiellement le même, comme le montraient les stigmates de ses principales blessures, et tout en étant toujours matériel, puisqu’on pouvait le toucher et qu’il était capable d’absorber des aliments[1834], était doué de qualités nouvelles, qui lui permettaient de se rendre invisible, de franchir rapidement les distances, de pénétrer à travers les substances les plus dures. La personne du Christ ressuscité était bien la même aussi, bien qu’elle eût extérieurement quelque chose de plus céleste, de plus digne ; mais elle était toute aimable encore, demeurant familière et tendrement affectueuse[1835].

Si les évangélistes et saint Paul gardent, sur le fait même de la résurrection de Jésus, un silence qui fait honneur à leur véracité, ils exposent un assez grand nombre de manifestations et d’apparitions du divin Ressuscité aux personnages les plus divers, soit isolés, soit réunis en groupes, tantôt à Jérusalem, tantôt en Galilée, de manière à ne laisser aucun doute sur la réalité du prodige. Mais bornons-nous ici aux récits évangéliques ; nous parlerons plus loin[1836] de celui de saint Paul, qui ne consiste d’ailleurs qu’en une rapide énumération d’apparitions[1837]. Les narrations de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean sont, ici comme toujours, d’une grande simplicité, et en même temps d’une grande beauté. Malgré leur calme apparent, on y sent vibrer un très doux sentiment de joie et de triomphe, bien naturel à la suite de faits si désolants, et au sujet d’un mystère aussi grandiose. Les quatre narrateurs gardent, comme partout ailleurs, leur caractère individuel, et continuent de se conformer à leur but général et particulier, pour le choix des épisodes qu’ils racontent. Chacun d’eux a donc pris, dans le domaine de ses souvenirs ou dans celui de la tradition, les faits qui cadraient le mieux avec son plan initial. Saint Matthieu et saint Marc se suivent d’assez près, comme d’habitude ; leurs récits sont les moins développés. Saint Matthieu, après nous avoir fait connaître les impressions produites sur les amis et les ennemis de Jésus par la vue du tombeau vide, s’empresse de nous conduire en Galilée, où Jésus avait donné rendez-vous à ses disciples. Il ne raconte que les deux apparitions faites par le Sauveur aux saintes femmes à Jérusalem, et aux disciples sur la montagne galiléenne. La narration de saint Marc est plus concise que jamais ; il se borne à esquisser les apparitions de Jésus à Marie-Madeleine, aux deux disciples d’Emmaüs et aux apôtres[1838]. Les recherches personnelles de saint Luc lui ont permis de se procurer la connaissance de plusieurs faits nouveaux, qu’il expose à sa manière vivante et dramatique. La plus grande partie de sa narration pourrait être intitulée : « Le jour de la résurrection à Jérusalem ». Il fournit d’intéressants détails sur l’apparition du Christ aux disciples d’Emmaüs et aux apôtres rassemblés à Jérusalem. Il mentionne aussi, brièvement, celle dont saint Pierre fut l’objet ; mais il ne dit rien des manifestations du divin Ressuscité en Galilée. Le récit de saint Jean signale presque d’un bout à l’autre des faits nouveaux. Les apparitions à Marie-Madeleine et aux sept apôtres qui se livraient à la pêche sur le lac de Galilée comptent parmi les plus belles pages de son évangile. Les portraits individuels qu’il trace de Marie-Madeleine, de Jean, de Pierre, de Thomas, de Jésus lui-même, sont de vrais petits chefs-d’œuvre.

De cet exposé, il résulte que, si les quatre récits évangéliques de la résurrection contiennent chacun des particularités dont la réunion forme un ensemble très riche, elles présentent par là-même des variantes nombreuses et importantes. Les narrateurs ne se rencontrent un instant sur les points principaux, que pour se séparer ensuite, et pour raconter chacun à sa façon des traits particuliers. Ils demeurent néanmoins tous dans la vérité ; leurs divergences proviennent surtout de ce qu’ils envisagent des aspects distincts d’un événement très complexe. On ne peut pas dire qu’il y ait entre eux, sur aucun point, un désaccord réel[1839]. La principale difficulté consiste, pour l’historien, à enchaîner et à organiser les détails fournis par les quatre narrations réunies, de manière à obtenir une suite chronologique tout au moins approximative. Une certitude complète est impossible à ce sujet ; aussi doit-on se contenter d’un arrangement vraisemblable.

I. Autour du saint Sépulcre.

Les évangélistes nous font assister d’abord à des épisodes variés, qui eurent pour théâtre le voisinage du tombeau dans lequel avait été déposé le corps inanimé du Sauveur. Cette tombe et le jardin qui l’entourait vont jouer un rôle considérable dans la matinée du dimanche de la résurrection. Tout autour du sépulcre, ce sera un incessant va-et-vient de disciples émus, inquiets, profondément troublés par les faits dont ils seront témoins.

Ces faits se passent, les quatre évangélistes le disent formellement, le lendemain du sabbat, le premier jour de la semaine juive. De grand matin (les narrateurs insistent également sur ce point), les pieuses Galiléennes qui s’étaient montrées si dévouées à Jésus pendant sa vie publique et au moment de sa mort, se mettaient en marche pour aller compléter, dans l’intérieur du sépulcre, l’embaumement que l’arrivée du sabbat les avait empêchées de rendre aussi parfait que le souhaitait leur affection. Le soleil venait de se lever lorsqu’elles approchèrent du jardin. Les évangélistes citent les noms de la plupart d’entre elles : c’étaient Marie-Madeleine au premier rang, Marie mère de Jacques le Mineur, Salomé et Jeanne. Demeurées les dernières, l’avant-veille, auprès du tombeau de Jésus, elles sont les premières à y accourir, dès qu’elles le peuvent, pour achever leur tâche aimante et douloureuse[1840]. Tandis qu’elles s’avançaient, l’âme brisée, elles éprouvaient une préoccupation très naturelle, en pensant à la lourde pierre que, sous leurs yeux, on avait dressée devant l’ouverture de la tombe. « Qui donc nous enlèvera cette pierre ? » se demandaient-elles avec inquiétude. Elles savaient fort bien que, même en mettant en commun leurs forces, elles seraient incapables de la faire rouler en arrière, et elles craignaient, à cette heure matinale, de ne trouver personne pour leur rendre ce service. Elles ignoraient encore que les autorités juives avaient placé, des gardes auprès du sépulcre, et apposé les scellés à l’entrée. Elles ne pensaient donc pas à la possibilité de la résurrection du Sauveur ; leur démarche entière avait lieu dans un sens tout opposé. Leur étonnement fut grand lorsque, s’étant avancées et levant les yeux vers la petite éminence que formait le Golgotha, elles s’aperçurent que la pierre avait été roulée par côté et que le tombeau était ouvert.

Saint Matthieu est seul à nous fournir ici quelques renseignements rétrospectifs sur ce qui s’était passé peu de temps avant leur arrivée[1841], peut-être au moment de la résurrection du Christ. Un violent tremblement de terre avait eu lieu aux alentours, comme à l’heure de la mort de Jésus ; puis un ange était descendu du ciel sous une forme visible, s’était approché du sépulcre, et, se jouant des précautions prises par le sanhédrin pour sauvegarder la tombe, avait roulé la pierre qui servait de fermeture et s’était assis sur elle, dans l’attitude d’un vainqueur et d’un gardien. Son visage brillait comme l’éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige. Toute son apparence extérieure était éblouissante de splendeur, comme le corps de Jésus au moment de sa transfiguration[1842]. En le voyant, les soldats postés auprès du tombeau furent terrifiés, et, tombant à la renverse, ils devinrent comme morts pendant quelques instants, sans pouvoir se relever.

Revenons aux saintes Galiléennes. Lorsque la vive surprise, mélangée de crainte, qui les avait saisies à la vue du sépulcre ouvert se fut un peu calmée, elles entrèrent dans la chambre intérieure où avait été déposé le corps du Sauveur. Un nouveau sujet d’effroi les y attendait, car, d’une part, « elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus », comme le dit saint Luc, et, d’autre part, un second ange, vêtu aussi d’une longue robe blanche, se tenait assis du côté droit[1843]. Le même saint Luc nous les montre tout à fait perplexes, baissant timidement la tête et n’osant pas lever les yeux, tant elles étaient troublées par cette apparition. Les anges leur dirent :

Ne vous effrayez pas, vous. Vous cherchez Jésus dé Nazareth, qui a été crucifié ; pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il n’est pas ici ; il est ressuscité, comme il l’a dit. Venez, et voyez le lieu où le Seigneur avait été mis. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, lorsqu’il était encore en Galilée, et qu’il disait : Il faut que le Fils de l’homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il ressuscite le troisième jour[1844].

Ce petit discours est plein de vie. On a souvent signalé l’émotion que manifestent ces phrases rapides et entrecoupées. Les anges s’efforcent tout d’abord de rassurer les saintes femmes. Elles, les amies du Sauveur, n’ont aucune raison de s’abandonner à la crainte[1845] ; qu’elles laissent ce sentiment à ses ennemis. On croirait entendre le ton d’un léger blâme dans la question qui suit. Comment viennent-elles chercher dans un tombeau le Sauveur ressuscité[1846] ? N’était-ce pas un véritable contre-sens ? Mais promptement l’ange les rassure, en les invitant à s’approcher davantage, pour constater que le corps de Jésus, qu’elles avaient vu naguère placer dans ce tombeau, en a maintenant disparu, parce qu’il est revenu à la vie. Il leur rappelle ensuite que, quelque temps auparavant, alors qu’elles étaient encore en Galilée, le divin Maître leur avait prédit clairement sa mort, et aussi sa résurrection[1847]. Elles se ressouvinrent alors, en effet, de ces paroles, qu’elles n’avaient pas comprises lorsque Jésus les leur adressait ainsi qu’aux apôtres. L’un des anges ajouta : « Hâtez-vous d’aller dire à ses disciples, et à Pierre, qu’il est ressuscité, et qu’il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit[1848] » La mention spéciale de Pierre a quelque chose de profondément touchant. En le nommant à part, l’ange lui manifestait, au nom de Jésus, que sa faute était pardonnée, oubliée. Il est possible aussi que cette mention ait eu lieu à cause de sa dignité de chef du collège apostolique. Au reste, le divin Maître se chargera bientôt lui-même de rassurer pleinement son vicaire, qui n’avait été que momentanément et superficiellement infidèle. Ce qui surprend davantage de prime abord, c’est que l’ange ne fasse ici aucune allusion aux prochaines apparitions dont le Sauveur allait favoriser ses apôtres, à Jérusalem, ce jour-là même et huit jours plus tard. Mais le céleste messager n’était pas chargé d’annoncer toutes les manifestations de Jésus ressuscité. Il met en avant, comme Notre-Seigneur le fera bientôt lui-même, celles qui devaient avoir lieu en Galilée, à cause de leur caractère à la fois plus officiel et plus solennel ; mais les autres ne sont nullement exclues. « En Galilée ! » C’est là que Jésus avait inauguré son ministère, là qu’il avait associé les premiers disciples à sa personne et à sa mission, là qu’ils avaient vécu heureux auprès de lui. Il voulait les revoir encore dans ces parages pleins de doux souvenirs, et leur donner ses dernières instructions.

Marie-Madeleine n’assistait pas à cette scène, car, dès qu’elle s’était aperçue que le tombeau avait été ouvert, elle était revenue sur ses pas, en courant, sans même prendre le temps de jeter un coup d’œil à l’intérieur pour se rendre compte de ce qui s’était passé, et elle avait, violemment émue, communiqué à Pierre et à Jean cette grave nouvelle : « Ils ont enlevé le Seigneur du sépulcre, et nous ne savons pas[1849] où ils l’ont mis[1850] ». Elle non plus, elle n’avait pas songé un seul instant à l’hypothèse de la résurrection de son divin Ami. Dès lors que le tombeau était ouvert, elle supposait qu’il avait été violé par des malfaiteurs ou par des ennemis, dont les mains sacrilèges avaient emporté le corps sacré du Maître. Elle est toute désolée à la pensée de cette profanation.

Désireux de contrôler les faits par eux-mêmes, les deux apôtres partirent au plus vite. Le quatrième évangile contient un récit dramatique, très circonstancié, de leur démarche[1851]. Tout d’abord, Pierre et Jean coururent ensemble d’un pas égal ; mais Jean, plus jeune et plus agile, ne tarda pas à devancer son ami, et il arriva le premier au sépulcre. Sans entrer à l’intérieur, il se pencha du dehors et vit[1852], soigneusement posés à terre, les linges, — à proprement parler, « les bandelettes » — qui avaient enveloppé les membres inanimés du Christ. Selon toute vraisemblance, c’est l’émotion qui le retenait ainsi auprès de la porte, et non pas, ainsi qu’on l’a parfois supposé, le sentiment de la supériorité hiérarchique de Pierre. Celui-ci le rejoignit bientôt, et pénétra résolument dans la chambre sépulcrale, avec son impétuosité accoutumée. Il constata alors[1853], non seulement que les bandelettes mortuaires avaient été déposées à terre, comme l’avait déjà remarqué saint Jean, mais que le suaire dont on avait couvert la tête de Jésus était roulé à part, dans un autre endroit du tombeau. Ces détails démontraient que le sépulcre n’avait été l’objet d’aucune violence ; car des malfaiteurs ou des ennemis n’auraient pas traité ces linges avec tant de respect. Les anges eux-mêmes, nous le devinons, s’étaient chargés de ces soins délicats, après la résurrection du Sauveur. Jean pénétra à son tour à l’intérieur, et il examina l’un après l’autre ces linges, auxquels leur contact avec les membres divins du Christ avaient imprimé un caractère sacré. Le résultat de son examen fut une foi complète à la résurrection de son Maître bien-aimé. « Il vit et il crut : » telle est la conclusion de son récit. Jusqu’alors, il l’avoue candidement, il n’avait pas plus compris que ses collègues qu’il fallait, d’après les Écritures, que le Christ ressuscitât d’entre les morts, tant ce concept entrait lentement et péniblement dans leur esprit à tous. « Ce ne fut pas la croyance, dérivée tout d’abord des Écritures, que le Christ devait ressusciter d’entre les morts, qui excita (les disciples) à attendre cette résurrection ; mais c’est l’évidence qu’il était ressuscité qui les amena à la connaissance de ce que l’Écriture enseignait sur ce point[1854] ». Tandis que les deux apôtres s’en retournaient chez eux, pour attendre la suite des événements, Pierre, de son côté, pesait et admirait en lui-même toutes les circonstances dont il venait d’être témoin[1855]. La pleine lumière se fit peut-être alors aussi dans son esprit.

II. Les apparitions de Jésus aux saintes femmes.

Désormais, les événements vont se précipiter. Après ces préludes, c’est Jésus en personne qui, par des apparitions réitérées, faites aux saintes femmes et à ses disciples, démontrera la réalité indiscutable de sa résurrection. Plusieurs auront lieu dans la matinée, et aux environs du sépulcre ; d’autres dans la soirée, sur la route d’Emmaüs ou au cénacle ; une autre huit jours plus tard, encore au cénacle ; viendront ensuite les apparitions galiléennes, et finalement, celle du jour de l’ascension. Le tombeau vide n’était qu’une preuve négative de la résurrection du Christ ; nous allons recevoir maintenant, et à coups redoublés, la plus positive des démonstrations.

Saint Marc affirme très nettement que « Jésus apparut en premier lieu à Marie-Madeleine », et saint Jean expose avec toute sa délicatesse habituelle les détails de cette touchante apparition[1856]. Mais, avant de la raconter nous-même d’après lui, il convient de mentionner la pieuse conjecture, adoptée dès le second siècle par Tatien, dans son Diatessaron, comme nous l’apprend saint Ephrem[1857], plus tard par d’autres écrivains chrétiens[1858], plus tard encore par divers théologiens distingués[1859], suivant laquelle c’est à sa sainte Mère que Jésus aurait apparu tout d’abord. Il devait tarder à son cœur filial de consoler par sa présence cette Mère bien-aimée, qui avait tant souffert avec lui et à cause de lui, et de lui faire goûter les prémices de sa vie glorieuse. Elle, du moins, n’avait pas douté, et elle attendait en toute confiance sa résurrection.

Marie-Madeleine était revenue auprès du sépulcre après le départ de Pierre et de Jean, et elle se tenait à l’entrée, pleurant[1860] et sanglotant, s’abandonnant librement à sa douleur inconsolable. Tout en pleurant, elle se pencha pour jeter un regard pénétrant à l’intérieur de la chambre sépulcrale. Elle y vit deux anges vêtus de blanc, assis, l’un à l’endroit où avait reposé la tête du Sauveur, l’autre à celui où s’étaient appuyés ses pieds, après sa déposition dans le tombeau. Ils étaient là comme les chérubins au-dessus du propitiatoire de l’arche[1861]. Ils demandèrent à la sainte amie de Jésus, avec l’accent d’une vive sympathie : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Sans remarquer, ce semble, que ses interlocuteurs étaient des anges, tant son trouble était grand et tant la disparition du corps sacré absorbait sa pensée, elle répondit : « Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et que je ne sais pas où ils l’ont mis ». Son Seigneur ! Par sa profonde affection, elle se l’est en quelque sorte approprié.

Ayant ainsi répondu, elle rompit la conversation et se retourna. Elle vit alors Jésus debout non loin d’elle ; mais elle ne le reconnut pas. La résurrection avait jusqu’à un certain point transfiguré l’apparence extérieure du divin Maître, la rendant encore plus céleste ; ou bien, il modifiait ses traits, de manière à n’être pas reconnu tout d’abord. Nous trouverons plus bas un cas analogue non moins frappant[1862]. Le Sauveur demanda à Madeleine, comme venaient de le faire les anges : « Femme, pourquoi pleures-tu ? qui cherches-tu ? » Par sa seconde question, il lui montrait qu’il connaissait la cause de son chagrin. Toujours troublée et absorbée, elle supposa que cet inconnu, qu’elle avait à peine envisagé et qu’elle rencontrait à une heure si matinale dans un jardin, était le jardinier lui-même. Elle lui répondit, en employant un terme de politesse destiné à se le rendre favorable : « Seigneur[1863], si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et je l’emporterai ». Elle s’en tient toujours à sa première hypothèse ; pour elle, la disparition du corps de Jésus ne peut être que le résultat d’un enlèvement. L’affection ne calcule pas. Marie parle comme si, à elle seule, elle pouvait enlever le corps inanimé du Sauveur, pour l’ensevelir en quelque autre endroit. De plus, elle ne nomme pas même Jésus, s’imaginant que ce qui remplissait sa propre pensée occupait aussi celle des autres. Que cela est naturel et vrai !

Le divin Ressuscité prononça alors un seul mot, un simple nom : « Marie ! » Ce mot, ce nom, qui alla droit au cœur de Madeleine, fit tomber en même temps le bandeau qui couvrait ses yeux. Se retournant soudain, elle s’écria, toute vibrante d’émotion : Rabboni ! « mon Maître ! » Elle ne put prononcer que cette parole ; mais on y lit toute son âme, avec ses sentiments de foi, d’amour, de douce joie, que la vue du si bon « Maître » faisait déborder de son cœur. Son seul nom, prononcé avec la familiarité accoutumée du Sauveur, avait été pour elle une complète révélation. En effet, comme on l’a dit, « la mémoire des sons est la plus tenace de toutes, et l’on reconnaît plus promptement et plus sûrement quelqu’un à sa voix, lorsqu’il lui donne une certaine expression, qu’au jeu de sa physionomie ».

Marie-Madeleine se précipita sans doute alors aux pieds de Jésus, pour les baiser avec un mélange de respect et de tendresse ; mais il l’arrêta, en disant : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va vers mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». La première partie de cette petite allocution n’est pas sans quelque obscurité. Elle a de tout temps embarrassé les commentateurs, qui en ont donné des interprétations diverses[1864]. Pourquoi le Sauveur a-t-il interdit à Marie-Madeleine ce qu’il va permettre aux autres Galiléennes presque aussitôt après[1865] ? Quelle connexion y a-t-il entre l’interdiction « Ne me touche pas », et le motif qui en est allégué, « Car je ne suis pas encore monté vers mon Père ? » Le texte même nous fournit l’explication suivante, qui fait disparaître en grande partie la difficulté. Dans sa joie immense d’avoir retrouvé son Maître bien-aimé, Marie se figurait à tort qu’il allait reprendre sa vie au milieu des siens » dans les mêmes conditions qu’avant sa mort, et, par le mouvement de pieuse tendresse qui l’avait jetée à ses pieds, elle semblait lui dire que, désormais, elle ne pourrait plus le perdre, qu’elle désirait goûter à son aise les charmes de sa divine présence. Jésus la détrompe, en lui déclarant qu’actuellement il n’est d’une manière sensible avec ses amis que pour un temps très court, parce qu’il doit bientôt remonter au ciel, auprès de son Père. Plus tard seulement, ceux qui l’aiment pourront jouir de lui sans réserve, lorsqu’ils l’auront rejoint dans la céleste demeure. Jésus connaissait cette âme généreuse, à laquelle il pouvait demander ce sacrifice. C’est en partie pour la consoler qu’il la chargea ensuite d’aller transmettre aux apôtres le message que les anges avaient déjà confié aux saintes femmes. Sans s’étendre davantage sur cet incident, l’évangéliste se contente de dire que Madeleine s’acquitta immédiatement de la commission qu’elle avait reçue. Elle trouva les disciples tout en larmes, désolés[1866] ; mais ils refusèrent de croire qu’elle eût réellement vu Jésus ressuscité.

Nous avons laissé les autres Galiléennes sur le chemin de Jérusalem. En quittant le sépulcre, elles étaient sous une impression mélangée de frayeur et de joie, qui s’explique d’elle-même. Le tombeau vide et les apparitions angéliques les avaient remplies d’un effroi qui ne disparaissait que lentement ; leur âme était, en même temps, inondée de joie, parce qu’elles savaient de source certaine que le Sauveur était revenu à la vie. Sous l’effet de cette double impression, elle couraient, l’âme agitée et troublée. Leur trouble était si grand que, d’abord, elles voulaient ne rien dire aux apôtres de ce qu’elles avaient vu et entendu. Mais peu à peu elles redevinrent plus calmes, et s’étant ravisées, elles se remirent promptement en marche, pour porter aux apôtres le message angélique[1867]. Tout à coup, elles virent Jésus devant elles[1868]. Il les salua avec bonté, en employant sans doute la formule usitée chez les Juifs en pareil cas : « Paix à vous[1869] ! » S’approchant de lui, le cœur rempli d’allégresse, elles baisèrent ses pieds et demeurèrent quelques instants prosternées, pour lui offrir leurs hommages non moins respectueux que dévoués. Il leur dit encore, comme naguère à Madeleine : « Ne craignez pas ; allez annoncer à mes frères de partir pour la Galilée ; c’est là qu’ils me verront ». Puis il disparut, en vertu des propriétés nouvelles de sa chair ressuscitée. Le nom de « frères », donné deux fois de suite par lui à ses apôtres, même depuis que sa résurrection lui a conféré une si haute dignité, marque bien toute l’affection qu’il avait pour eux. Peu de temps avant sa passion, il les avait appelés ses amis[1870]. Mais cette appellation, quoique si douce, ne suffisait plus à sou cœur ; c’est pourquoi il emploie celle de frères, qui exprime des relations plus intimes.

Lorsque les Galiléennes eurent rejoint les apôtres, et qu’elles leur eurent transmis les ordres des anges et de Jésus lui-même, elles furent traitées d’extravagantes, et l’on n’ajouta pas plus de foi à leur témoignage qu’à celui de Marie-Madeleine. « Ces paroles, dit saint Luc, leur parurent comme du délire[1871], et ils ne les croyaient pas[1872] ». On voit par là, une fois de plus, — et ce ne sera pas la dernière qu’ils n’avaient pas compris les prédictions de Jésus relatives à sa résurrection dans le sens strict de ce mot.

De nouveau, saint Matthieu va nous ramener auprès du saint Sépulcre, pour nous apprendre ce qu’étaient devenus les gardiens installés par les autorités juives, et pour dénoncer une nouvelle infamie du sanhédrin[1873]. Lorsqu’ils eurent repris leurs sens et dominé le sentiment de terreur qu’avait excité en eux l’apparition de l’ange, les soldats déléguèrent quelques-uns d’entre eux auprès des princes des prêtres, pour leur rendre compte des phénomènes surnaturels qui s’étaient passés sous leurs yeux. Les hiérarques firent alors convoquer le grand Conseil tout entier, afin de délibérer au plus vite sur cette grave affaire, qui leur infligeait la défaite la plus humiliante, à l’heure même où ils se réjouissaient et se glorifiaient d’avoir complètement triomphé de Jésus. Le résultat de la délibération fut qu’ils achèteraient sans délai, à prix d’argent, le silence des soldats, de même qu’ils avaient acheté auparavant la complicité, de Judas. Ce fut une honte de plus au compte de ces hommes qui n’avaient eu, à l’égard du Sauveur, d’autre loi que celle de leur haine. Ils donnèrent donc aux prétoriens de garde une forte somme, avec cette instruction qui achève de stigmatiser leur propre bassesse : « Dites que les disciples sont venus pendant la nuit, et qu’il l’ont enlevé tandis que vous dormiez, Et si le gouverneur l’apprend, nous le persuaderons et nous vous mettrons à couvert ». En acceptant cette proposition, les soldats romains s’accusaient eux-mêmes d’une négligence très grave, qui aurait pu leur coûter la vie. L’appât de l’argent et la promesse que leur firent les hiérarques d’arranger l’affaire avec Pilate, si elle venait à s’ébruiter, les décidèrent à accepter ce marché honteux. Ils mirent donc aussitôt en circulation la rumeur d’après laquelle le corps de Jésus aurait été enlevé. Malgré son absurdité, le mensonge fit son chemin. Les sanhédrites, au dire de saint Justin[1874], auraient même pris la précaution d’envoyer des émissaires pour le divulguer parmi les communautés israélites dispersées au loin. Mais, selon la réflexion spirituelle de saint Augustin, « si les soldats dormaient, que pouvaient-ils voir ? et s’ils n’ont rien vu, quelle peut être la valeur de leur témoignage[1875] ? » Aussi la vérité demeura-t-elle victorieuse, en dépit de ce procédé grossier.

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