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III. Le conflit entre Jésus et les autorités juives s’envenime.

Après avoir raconté l’épisode de la femme adultère, saint Jean nous apprend que « Jésus parla aux Juifs de nouveau[180] ». La signification naturelle de cette formule paraît être que le divin Maître reprit alors sa prédication, momentanément interrompue. Il s’agirait donc encore des derniers jours de la fête des Tabernacles. D’après quelques commentateurs, les discours que nous allons lire n’auraient été prononcés qu’après l’octave de la solennité, sous prétexte qu’il n’y est plus du tout question de la foule, laquelle, supposent-ils, avait dû quitter Jérusalem. Mais ce motif n’est pas péremptoire. Si la multitude n’est pas mentionnée comme auparavant, cela s’explique suffisamment par le fait que, dans cette nouvelle série d’allocutions, Jésus s’adresse plus spécialement aux « Juifs », c’est-à-dire d’après le langage de saint Jean, aux pharisiens et aux chefs spirituels du peuple. Peu importe, du reste, pour l’intelligence de ses paroles.

Elles vont devenir plus révélatrices, et en même temps plus énergiques, que jamais ; car le Sauveur, par d’importants témoignages touchant sa nature et son rôle, achèvera de se manifester à ses amis et à ses ennemis. « Il faut bien que les bons aient tous les motifs de se déterminer à croire en lui ; il faut aussi que les méchants ne puissent reprocher leur endurcissement qu’à eux seuls. La situation est d’ailleurs nettement tranchée, comme on le voit par l’opposition établie entre les pronoms Moi et Vous, qui reviennent fréquemment sur les lèvres de Notre-Seigneur, et qui forment pour ainsi dire le thème perpétuel de ces discours. Jésus établit un contraste saisissant entre lui-même et ses adversaires. La haine de ces derniers, d’abord contenue, éclate finalement, à ce point que nous les verrons saisir des pierres pour lapider Jésus. Comme aux jours précédents, la parole du Sauveur ne coule pas sous la forme d’un discours continu. Il énoncera des thèses successives, qui donneront lieu, comme précédemment, à des méprises, et par suite, à des objections et à des explications[181] ». Des formules intermédiaires de transition[182] nous aideront d’ailleurs à séparer les principaux sujets de cette conversation remplie de pensées transcendantes, qui nous ouvrent des horizons théologiques d’une richesse infinie et d’une suprême beauté.

La première partie de l’entretien[183] avertit les Juifs qu’en rejetant Jésus, ils se ferment à eux-mêmes le chemin du salut. Notre-Seigneur, qui s’était naguère comparé à une source d’eau vive, se présente maintenant sous une autre image non moins caractéristique : « Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie ». Admirable parole, l’une des plus belles, certainement, et des plus consolantes qui nous ont été conservées du divin Maître. Déjà l’Ancien Testament avait prédit que le Messie serait une lumière éclatante, qui brillerait pour Israël et pour le monde entier[184]. Saint Jean, dans son sublime prologue[185], avait dit pareillement de Jésus-Christ qu’il était « la vraie lumière qui illumine » ce monde. Le père de Jean-Baptiste l’avait désigné d’avance sous la métaphore d’un soleil levant[186]. Le vieillard Siméon l’avait appelé à son tour « la lumière des nations[187] ». Le Talmud[188] disait, de son côté, que « le nom de Messie est lumière ». Ce beau nom, voici que Jésus se l’attribue lui-même. Quelle conscience ne devait-il pas avoir de sa personnalité unique, pour tenir un pareil langage ! En fait, de quelles splendeurs son enseignement, ses vertus, sa sainteté, n’ont-ils pas illuminé les ténèbres de notre pauvre terre ! Toutefois, bien qu’il soit d’une manière générale la lumière du monde, il n’éclaire individuellement que ceux qui croient en lui et qui s’attachent à lui. Heureux ses disciples, car ils marcheront toujours en pleine et parfaite clarté !

De même qu’on a rattaché la comparaison de la source d’eau vive à une cérémonie spéciale de la fête des Tabernacles, de même on a supposé que celle de la lumière avait été suggérée à Jésus par un autre rite joyeux et solennel du premier soir, et peut-être de tous les soirs de l’octave. On allumait, dans la cour dite des Femmes[189], quatre énormes candélabres, hauts de cinquante coudées (plus de 25 m[190]), dont les lumières jetaient sur la ville entière un éclat resplendissant. Les prêtres, les lévites, les anciens du peuple et un grand nombre de simples Israélites faisaient, autour de ces luminaires gigantesques, une procession aux flambeaux, en chantant des hymnes sacrés. Ce rite rappelait la colonne de feu qui avait éclairé les Hébreux à travers le désert. C’était en outre un type de l’illumination morale du monde par Israël, le peuple de Dieu[191].

Dans l’assistance dont Jésus était alors entouré, se trouvaient des pharisiens, qui lui coupèrent insolemment la parole. « Vous vous rendez témoignage à vous-même, s’écrièrent-ils ; votre témoignage n’est pas vrai ». À ces hommes de parti pris, auprès desquels brillait la lumière, mais qui, a-t-on dit avec esprit, réclamaient une preuve formelle du lever du soleil, Jésus fit une réponse brève, mais décisive. Il est vrai, comme l’expriment de nombreux proverbes populaires, que, généralement, « personne ne peut-être son propre garant », parce que « chacun est partial à son avantage[192] » et que, pour ce motif, un témoignage personnel n’a pas de valeur juridique. Mais le Sauveur nie que ce principe puisse s’appliquer à lui, et il le démontre par une argumentation qui restera sans réplique :

Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est vrai, car je sais d’où je viens, et où je vais ; mais vous, vous ne savez pas d’où je viens et où je vais. Vous jugez selon la chair ; moi, je ne juge personne, et si je juge, mon jugement est vrai, car je ne suis pas seul, mais je suis avec le Père, qui m’a envoyé.

Dans une circonstance antérieure[193], Jésus avait bien voulu, par une concession passagère, reconnaître l’invalidité habituelle d’un témoignage qu’on se rend à soi-même. Mais, actuellement, il revendique sa vraie position, et, se plaçant à ce point de vue supérieur, il nie avec énergie que la dite règle lui soit applicable. La preuve qu’elle ne saurait le concerner, c’est qu’il connaît seul la nature de ses relations avec Dieu, de sa mission et de ses fonctions ; d’où il suit que personne autre que lui n’est capable de dire ce qu’il est et ce qu’il veut. Au reste, son témoignage, même lorsqu’il porte sur sa propre personne, présente toutes les garanties de vérité et d’impartialité. On n’a donc aucune raison de s’en défier, tandis que le jugement prononcé sur lui par ses adversaires est grandement sujet à caution, dicté qu’il est par des considérations humaines, en particulier par la haine. Cela dit, Jésus va plus loin, et affirme qu’il remplit la condition imposée par la loi[194], attendu qu’à son témoignage personnel se joint celui de son Père céleste, de sorte qu’il a en réalité deux personnes divines pour témoins de ses assertions.

« Où est votre Père ? » demandèrent les Juifs. Question ironique, qui manifeste l’incrédulité de ceux qui la posaient. Elle revenait à dire : Montrez-nous donc ce Père invisible, auquel vous nous renvoyez si souvent ; faites-le comparaître devant nous, et nous admettrons que vous n’êtes pas votre seul témoin. Jésus reprit : « Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père ; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père ». Il constatait ainsi leur ignorance coupable, non seulement envers lui-même, mais pareillement envers Dieu, et il indiquait le motif pour lequel ils ne pouvaient en arriver à la véritable connaissance de son Père.

L’évangéliste conclut cette première partie du discours, en désignant l’endroit précis du vaste emplacement du temple où Jésus l’avait prononcée. C’était, dit-il, « dans la cour du trésor[195] », vraisemblablement dans le parvis des Femmes où étaient suspendus les troncs en forme de trompettes, destinés à recevoir différentes sortes d’aumônes[196] ; non toutefois dans l’appartement spécial où l’on renfermait les riches objets et les sommes considérables donnés ou confiés au sanctuaire[197]. Saint Jean ajoute, à la manière d’un refrain[198], que personne ne mit alors la main sur Jésus, parce que « son heure n’était pas encore venue ». Ses ennemis auraient eu alors toute facilité pour se saisir de lui ; mais la Providence veillait sur le Christ.

Après une courte interruption, le Sauveur reprit la parole, pour prédire à ses adversaires les graves conséquences de leur incrédulité. « Je m’en vais, leur dit-il, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Là où je vais, vous ne pouvez pas venir ». Déjà, un peu plus haut[199], il avait proféré ces mots gros de menaces, et annoncé son prochain départ. Il réitère ici sa prédiction avec une nouvelle vigueur. Comme ses ennemis mourront « dans leur péché », dans leur endurcissement aussi criminel qu’inexplicable, par conséquent dans l’impénitence finale, il ne pouvait pas y avoir de salut pour eux ; à moins qu’ils ne missent à profit le moment présent. Leur réponse ressemble beaucoup à celle que nous avons déjà entendue[200] ; mais elle est encore plus inintelligente, car elle est un travestissement ridicule et odieux de la pensée du divin Maître. Ils font semblant de croire qu’il nourrit des projets de suicide, et ils ne sont nullement disposés à aller le rejoindre dans le séjour des morts. « Est-ce qu’il se tuera lui-même, se demandaient-ils entre eux, puisqu’il dit : Là où je vais, vous ne pouvez pas venir ? »

Dédaignant de relever leur interruption insensée, Jésus se contenta d’indiquer la cause de la profonde divergence d’idées qui régnait entre eux et lui. Il le fit au moyen d’une double antithèse, qui marque la séparation la plus complète ; puis il répéta sa terrible menace.

Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés ; car, si vous ne croyez pas à ce que je suis, vous mourrez dans votre péché[201].

Ils l’interrompirent encore, et ils eurent l’audace de lui demander : « Vous, qui êtes-vous ? » Les premiers mots de sa réponse ne sont pas sans obscurité. Si la traduction qu’en donne la Vulgate en exprimait exactement le sens, nous aurions ici l’une des révélations les plus sublimes du Sauveur, car la proposition Principium, qui et loquor vobis, « (Je suis) le principe, moi qui vous parle », proclamerait hautement la préexistence, l’éternité, la divinité du Christ. Mais cette interprétation est inadmissible, car elle ne correspond pas au texte original[202]. Celui-ci est malheureusement assez difficile à comprendre ; aussi en a-t-on donné, au cours des siècles, des explications très diverses[203]. Nos préférences iraient aux deux traductions suivantes : « (Je suis) depuis le commencement, ce que je vous dis » ; ou bien : « (Je suis) absolument ce que je vous dis[204] ». À Jérusalem beaucoup plus qu’en Galilée, Jésus s’était de bonne heure manifesté comme le Messie. Ceux qui l’interrogeaient n’avaient donc qu’à faire appel à leur mémoire, à se souvenir de ses déclarations antérieures, et il leur serait aisé de répondre à leur propre question.

Le divin Maître ajouta : « J’ai beaucoup de choses à dire de vous et à juger ; mais celui qui m’a envoyé est véridique, et ce que j’ai appris de lui, je le dis au monde ». S’il avait exprimé toute sa pensée à leur sujet, c’eût été pour les condamner, tant leur culpabilité était grande, et, en les condamnant, il aurait agi selon la stricte justice, puisque son jugement était en tout conforme à celui de Dieu son Père. Ici, c’est l’évangéliste lui-même qui interrompt sa citation du discours de Jésus, pour insérer une de ces réflexions douloureuses qui s’échappent parfois de son cœur aimant : « Ils ne connurent pas qu’il disait que Dieu était son Père[205] ». Bien loin de chercher à comprendre, ils s’enfoncèrent plus avant que jamais dans leur incrédulité coupable.

Du moins Jésus savait, il en donne ici l’assurance comme au début de sa vie publique[206], qu’après sa mort, représentée sous l’image d’une « élévation » sur l’arbre de la croix, des Juifs nombreux reconnaîtraient sa nature, sa dignité, son union étroite avec Dieu.

Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez, ce que je suis, et que je ne fais rien de moi-même, mais que je parle selon ce que le Père m’a enseigné. Et celui qui m’a envoyé est avec moi, et il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable[207].

Remarquons-le une fois de plus : Notre-Seigneur ne se lasse pas de redire qu’il ne parle et qu’il n’agit que d’après la volonté de son Père, lequel, de son côté, lui demeure sans cesse intimement uni. Les mots « Je fais toujours ce qui lui est agréable » sont particulièrement expressifs, car ils marquent l’harmonie la plus parfaite entre Jésus et Dieu.

Cette fois, du moins, la parole éloquente du Sauveur ne demeura pas infructueuse. Au lieu d’exciter la haine, elle produisit même un commencement de foi dans un certain nombre des auditeurs. « Comme il disait ces choses, remarque l’évangéliste, beaucoup crurent en lui ». Le fait est d’autant plus frappant, que ces néophytes appartenaient, comme saint Jean l’ajoute à la ligne suivante, au groupe ouvertement hostile qui est habituellement désigné dans le quatrième évangile par le nom de « Juifs ». Jésus eut d’abord pour eux quelques paroles d’aimable encouragement. « Si vous demeurez dans ma parole, leur dit-il, vous serez véritablement mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres[208]. » Ils n’avaient donc qu’à persévérer dans la foi, pour devenir promptement des disciples parfaits, pour jouir pleinement des deux grands privilèges apportés au monde par le divin rédempteur : la vérité dogmatique et la liberté morale. Bien qu’il n’y eût absolument rien d’offensant dans la pensée et dans le langage de Jésus, sa promesse, si touchante au contraire, fut prise en mauvaise part, l’orgueil de ceux auxquels elle était adressée en ayant dénaturé le sens. Ils répliquèrent, vivement offusqués : « Nous sommes la postérité d’Abraham, et nous n’avons jamais été les esclaves de personne. Comment pouvez-vous dire : Vous serez libres[209] ? »

Si le fait ne paraissait pas évident d’après le texte même du narrateur, on aurait de la peine à croire que cette ridicule interruption avait pour auteur les Juifs qui avaient cru. Comme ces autres Israélites dont saint Jean disait avec tristesse[210], à propos des premiers miracles du Sauveur à Jérusalem et des conversions qui en avaient été la suite : « Beaucoup crurent en son nom ; …mais Jésus ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous », ceux dont nous venons d’entendre la réplique orgueilleuse et superficielle, avaient cru sous l’impulsion d’une émotion passagère. Mais leur foi n’avait pas de profondeur ; aussi la voyons-nous fléchir et se briser au moindre choc. Notre-Seigneur —il va le dire clairement, en précisant sa pensée—, quand il leur promettait la liberté, n’avait en vue que la liberté morale, celle dont on jouit après qu’on s’est dégagé de l’esclavage du péché. Aveuglés par leurs préjugés nationaux, ces hommes s’imaginent qu’il a fait allusion à leur liberté politique, et ils prétendent ne l’avoir jamais perdue. Ils oublient les longs siècles de la servitude que leurs ancêtres avaient subie en Égypte, l’oppression plus humiliante encore de leur nation par les Philistins et les Cananéens, la captivité de Babylone, le joug des Perses, des Grecs et surtout celui des Romains, qui pesait alors même si durement sur leurs épaules. Mais n’était-ce pas un principe des pharisiens que « tous les Israélites sont un peuple de rois[211] ? » Et Josèphe[212] ne disait-il pas de ses compatriotes qu’« ils ont une passion inébranlable pour la liberté », et qu’« ils affirment que Dieu est leur seul gouverneur et maître ? »

Avec le plus grand calme, mais avec fermeté, Jésus leur répondit :

En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave du péché. Or, l’esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; mais le fils y demeure toujours. Si donc le Fils vous met en liberté, vous serez vraiment libres. Je sais que vous êtes fils d’Abraham ; mais vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole n’a pas prise sur vous. Moi, je dis ce que j’ai vu chez mon Père ; et vous, vous faites ce que vous avez vu chez votre père[213].

Après avoir mis fin au malentendu qui provenait de leur fausse interprétation de sa parole, le Sauveur certifie qu’il ne conteste par leur privilège. Mais il a le droit de leur adresser un grave reproche. Sans autre raison que leur incrédulité, ils nourrissent contre lui des desseins homicides. Aussi, de même qu’il a établi un contraste entre le fils de la maison et l’esclave[214], il ouvre, entre son Père et le leur, une antithèse qui va promptement tourner pour eux à une humiliation profonde et méritée.

Cette fois, ne comprenant pas encore où Jésus voulait en venir, ils se contentèrent de répéter, mais sans aucun commentaire, leur assertion antérieure : « Notre père, c’est Abraham ». Il reprit : « Si vous êtes fils d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham. Mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait. Vous faites les œuvres de votre père[215] ». Tel père, tel fils, dit en effet le proverbe populaire. Mais les interlocuteurs de Jésus démentaient par leurs actes leur origine si sainte. Pourquoi le persécutaient-ils, lui qui n’avait commis d’autre crime que celui de leur dire franchement la vérité ? Non, ils ne sont pas réellement les fils d’Abraham ; ils ont un autre père, essentiellement mauvais, et auquel ils ressemblent. Commençant à soupçonner dans quelle direction allait la pensée de Jésus, ils essayèrent de parer le coup par une protestation énergique, mais en tombant dans un nouveau malentendu. « Nous ne sommes pas des enfants illégitimes, dirent-ils, nous avons un seul père, Dieu ». Voici qu’ils élèvent maintenant leurs prétentions jusqu’au ciel, et qu’ils croient avoir droit à une origine divine. Dans quelques passages des livres de l’Ancien Testament[216], Dieu est, en effet, appelé leur père, et il l’était d’une certaine manière, puisqu’il avait mis Israël à part pour en faire sa nation spéciale, et qu’il l’avait comblé des marques de son affection et de sa bonté paternelles.

Mais Jésus va détruire encore, par une argumentation serrée, irréfutable, cette autre illusion des Juifs. Sa principale preuve consistera de nouveau dans l’indignité de leur conduite à son égard : s’ils étaient les enfants de Dieu, ils croiraient en son envoyé ; ils l’aimeraient, au lieu de le persécuter.

Si Dieu était votre père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu. Je ne suis pas venu de moi-même, mais c’est lui qui m’a envoyé. Pourquoi ne connaissez-vous pas mon langage ? Parce que vous ne pouvez entendre ma parole. Vous avez le diable pour père, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement, et il n’est pas demeuré dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fonds, car il est menteur, et père du mensonge. Mais moi, quand je dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui de vous me convaincra de péché ?[217]

Tout ce passage est remarquable. Relevons-en d’abord le début et la conclusion. La seconde ligne atteste fortement la divinité du Sauveur, qui est « sorti » de Dieu, en tant qu’il est son Fils unique. La dernière ligne est encore plus saisissante, et elle est justement célèbre dans l’histoire de la christologie. C’est un défi que Jésus jette fièrement à la face de ses adversaires, et, malgré toute l’intensité de leur haine, aucun d’eux n’a osé le relever, tant sa sainteté était universellement connue. Seul au monde, durant le cours entier de l’histoire, il a pu tenir en toute réalité, sans conteste, un pareil langage. Ce qu’il dit de Satan, pour démontrer que ses ennemis l’ont pour père, confirme nettement les détails donnés çà et là dans la Bible sur la chute du prince des démons[218] et sur le triste rôle qu’il a joué auprès de nos premiers parents, comme « père de mensonge » et comme « homicide dès le commencement[219] » Ses fils partagent ses tendances sanguinaires et son antipathie pour la vérité. Ils le montrent, en refusant de croire la parole de Jésus et en le poursuivant de leur haine mortelle.

Le Sauveur dit encore, pour achever d’enserrer ses ennemis dans les rudes nœuds de son raisonnement : « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu. C’est pour cela que vous n’écoutez point, parce que vous n’êtes pas le Dieu ». N’ayant pas d’autre argument à lui opposer, les Juifs recourent au procédé des gens vulgaires, aux grossières injures : « Ne disons-nous pas avec raison que vous êtes Samaritain et que vous avez un démon ? » Ils ne craignent pas de l’assimiler à un ennemi déclaré, et, en revanche, détesté de leur peuple, et ils renouvellent contre lui l’accusation absurde, outrageante, lancée déjà récemment par d’autres Juifs[220], d’être sous une influence démoniaque. Le Sauveur riposta avec un calme tout divin. Négligeant la première partie de l’outrage, il se contenta de protester contre la seconde, parce qu’elle était plus opposée à sa sainteté. « Je n’ai pas un démon, répondit-il, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Pour moi, je ne cherche pas ma propre gloire ; il est quelqu’un qui la cherche, et qui juge. En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort[221] ». Dès lors que Jésus n’avait pas d’autre préoccupation que de chercher à procurer la gloire de Dieu, il était bien évident qu’il n’était pas sous une influence démoniaque. C’est donc gratuitement et injustement que ses interlocuteurs l’attaquaient. Il fait cependant un nouvel appel à leur foi, soit sous la forme d’une menace indirecte, qui leur montre son divin Père prêt à prendre sa défense et à condamner ses ennemis, soit au moyen d’une autre promesse infiniment douce : la vie éternelle assurée à ceux qui feront de sa parole la règle de leur conduite.

Mais il n’y avait rien à faire avec ses cœurs durs et ces esprits étroits, qui prenaient tout en mauvaise part. « Maintenant, répliquèrent-ils, nous connaissons que vous avez un démon. Abraham est mort, et les prophètes aussi ; et vous dites : Si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. Êtes-vous plus grand que notre père, Abraham, qui est mort, et que les prophètes, qui sont morts aussi ? Qui prétendez-vous être[222] ? » Ce qu’il était, son assertion l’indiquait suffisamment ; Il était le Fils de Dieu, et c’est pour cela qu’il venait de prononcer une parole contredite par l’expérience de toute l’humanité, puisque personne, pas même les hommes les plus grands et les plus saints de l’histoire Israélite, n’avait échappé à la mort depuis la création. Ses adversaires avaient donc beau jeu en apparence ; seulement, poussés de plus en plus par la passion, ils se pressaient trop de donner à sa promesse une signification qu’elle n’avait pas. Pourquoi, au lieu de s’irriter, ne le prièrent-ils pas de leur fournir une explication qui ne leur aurait pas été refusée ?

À leur question hardie, le Sauveur opposa une apologie directe, en insistant sur la légitimité de ses affirmations, dont Dieu lui-même se portait garant, et en leur reprochant une fois de plus leur ignorance coupable ; Puis il fit une autre magnifique révélation :

Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites qu’il est votre Dieu. Et vous ne le connaissez pas ; mais moi, je le connais ; et si je disais que je ne le connais pas, je serais semblable à vous, un menteur. Mais je le connais, et je garde sa parole. Abraham, votre père, a tressailli de joie, désirant voir mon jour ; il l’a vu, et il s’est réjoui[223].

Nous dirons de nouveau : quel majestueux langage ! Les ennemis du Sauveur avaient prétendu le rabaisser au-dessous d’Abraham. D’un mot, il démontre combien il est supérieur à cet éminent patriarche, comblé pourtant des faveurs divines et devenu la souche du peuple théocratique. Le jour béni qu’Abraham avait ardemment souhaité devoir, c’était, dans l’ensemble de ses mystères, l’ère bienheureuse durant laquelle le Messie ferait son apparition. Son âme s’était élancée avec délices vers cette période glorieuse, qui était le point convergent de toute l’ancienne Alliance. Ses espérances et ses souhaits s’étaient réalisés, car les révélations réitérées dont Dieu l’avait favorisé[224] lui avaient fait contempler d’avance, jusqu’à un certain point, le futur libérateur qui devait sortir de sa race, et son cœur en avait été rempli d’allégresse[225]. Lui aussi, comme les plus saints personnages de l’histoire juive, il avait « salué, de loin[226] », avec bonheur, les temps messianiques.

Cette fois, les Juifs n’essayèrent plus de réprimer leur colère, qui était allée toujours en grandissant depuis le début de l’entretien. Affectant de comprendre que Jésus se vantait d’avoir eu autrefois une entrevue personnelle avec Abraham, ils s’écrièrent avec indignation : « Vous n’avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ? » S’ils citent le chiffre de cinquante ans, ce n’est point parce que Jésus aurait paru avoir alors cet âge ; moins encore parce qu’il l’aurait eu réellement, comme on l’a pensé quelquefois[227]. Dans leur pensée, c’était simplement un chiffre rond, qui représentait la moyenne générale de la vie et de la maturité humaine. Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis ». Autre affirmation majestueuse, ou plutôt toute divine et décisive, qui, suivant la belle remarque de saint Augustin[228], établit entre Jésus et Abraham toute la différence qui existe entre le Créateur et la créature, entre Dieu et l’homme. Le dernier mot, « Je suis »[229], est celui par lequel Jéhovah s’était révélé et en quelque sorte défini à Moïse[230]. Il exprime nettement une existence sans commencement et sans fin ; par conséquent, la participation à la divinité.

C’est ce que comprirent les Juifs ; aussi traitant Jésus comme un blasphémateur, ils s’élancèrent sur lui, furieux, pour lui infliger le supplice que la loi mosaïque appliquait au blasphème, la lapidation[231]. La reconstruction du temple, depuis longtemps commencée par le roi Hérode, était loin d’être achevée, et les pierres ne manquaient pas dans les chantiers. Les Juifs en ramassèrent pour en frapper Notre-Seigneur, jusqu’à ce qu’il succombât sous leurs coups ; mais « il se cacha et sortit du temple ». C’est en ces termes que l’évangéliste conclut son récit. D’anciens interprètes croient y voir l’indication d’un miracle, par lequel le Christ se serait rendu invisible. Nous préférons, à la suite de saint Jean Chrysostome, de saint Augustin[232] et de beaucoup d’autres, prendre simplement le texte à la lettre, et supposer que le Sauveur déjoua d’une manière toute naturelle le sinistre projet de ses ennemis, en se glissant à travers la foule et en quittant l’enclos sacré.

IV. Guérison de l’aveugle-né ; allégorie du Bon Pasteur

Passages correspondants : Joan., ix, 1 — x, 21.

On ne saurait dire avec certitude si ces deux épisodes, étroitement unis entre eux, se passèrent immédiatement après le grave incident auquel saint Jean vient de nous faire assister, ou s’ils en furent séparés par quelque intervalle. La première hypothèse est plus conforme au langage du narrateur, qui relie les faits par la formule suivante : « Et en passant, (Jésus) vit un homme aveugle de naissance ».

Cet infirme, qui paraît avoir été dans la force de l’âge d’après l’ensemble du récit, était assis dans un lieu fréquenté de la ville, peut-être à l’une des portes extérieures du temple[233], demandant l’aumône aux passants. Le regard jeté par Jésus sur ce malheureux dut exprimer un sentiment de particulière sympathie, car il attira l’attention des disciples, qui accompagnaient alors le Sauveur. « Maître, lui demandèrent-ils, qui a péché ? cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » C’est probablement le mendiant lui-même qui venait de leur faire connaître ce trait douloureux de sa naissance, en le proclamant à haute voix, pour exciter la pitié des gens. Une telle question de la part des disciples a lieu de nous surprendre à première vue. D’après eux, cette cécité d’un caractère si affligeant a été la suite du péché. Ils n’en doutent pas ; ce qu’ils voudraient savoir, et ils le demandent à Jésus avec leur familiarité accoutumée, c’est de quel côté est venu le mal : du côté des parents, ou de celui du fils ? Rattacher d’une manière générale le mal physique à une faute morale n’a rien de déraisonnable en soi, comme le montrent, non seulement la sentence portée contre Adam et Eve, immédiatement après leur désobéissance[234], mais aussi d’autres passages de l’Ancien Testament. En plusieurs endroits, Dieu n’a-t-il pas annoncé qu’il châtierait les fautes des pères dans la personne des enfants, jusqu’à la troisième et à la quatrième génération[235] ? Avec quelle insistance cruelle les amis de Job n’aggravèrent-ils pas ses maux, en affirmant sous toutes les formes, malgré ses protestations véhémentes, qu’il avait dû les mériter par ses péchés[236] ! Jésus lui-même, en diverses rencontres[237], avait paru regarder comme un châtiment du péché plusieurs des maladies guéries par lui. Bien que le proverbe « Les pères ont mangé le raisin vert et les dents des fils ont été agacées » eût été l’objet de vives protestations de la part de plusieurs prophètes[238], le préjugé populaire avait subsisté[239]. Du reste, on ne le rencontrait pas seulement chez les Juifs contemporains du Sauveur[240], mais chez tous les peuples païens, et il a donné lieu, spécialement dans la littérature grecque, à d’admirables chefs-d’œuvre.

Un détail spécial de la question des disciples a lieu de nous étonner davantage. Comment pouvaient-ils supposer que la cécité avait été causée par des péchés personnels du mendiant, puisqu’elle datait de sa naissance ? Il est peu vraisemblable qu’ils aient admis, comme plusieurs rabbins juifs, que l’homme peut pécher à l’état d’embryon, dès le sein de sa mère. Mais ils conjecturaient peut-être que cet aveugle avait été puni d’avance pour les fautes qu’il devait commettre plus tard. Vous vous trompez, va leur répondre Notre-Seigneur ; c’est une erreur de croire que les infirmités physiques et les souffrances en général sont infailliblement provoquées par des péchés personnels. En effet, s’il est vrai qu’une chaîne réelle unit les fautes des hommes et leurs maux de divers genre, les anneaux de cette chaîne ne sont pas visibles à nos yeux. Jésus rétablit donc la vérité des faits, en disant : « Ni lui n’a péché, ni ses parents, mais (s’il est né aveugle), c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui ». À une fausse supposition, il substitue un but providentiel, qui fait partie du plan que le Sauveur désigne ici par l’expression « les œuvres de Dieu », et qu’il est lui-même chargé de réaliser. Ces œuvres représentent, dans leur étendue générale, l’activité toute-puissante et bienfaisante de Dieu envers l’humanité, et spécialement les miracles du Messie. L’une d’elles, celle que Jésus avait, tout d’abord en vue lorsqu’il prononçait ces paroles, consistait dans le grand prodige dont l’aveugle-né allait être le héros.

Jésus reprit : « Il faut que j’accomplisse les œuvres de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il est jour. La nuit vient, pendant laquelle personne ne peut travailler. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». L’emploi métaphorique qu’il fait ici des mots « jour » et « nuit » n’enlève rien à la clarté de la pensée. Le jour, ce sont les années peu nombreuses qu’il a passées sur la terre ; c’est plus particulièrement le temps de sa vie publique. La nuit symbolise sa mort prochaine, qui lui accordera un repos bien mérité. Pour lui comme pour les autres hommes, le jour est le temps du travail, et il veut en consacrer infatigablement tous les instants aux œuvres de son Père[241]. En répétant ici la magnifique assertion : « Je suis la lumière du monde[242] », il préludait à la guérison de l’infirme assis à ses pieds. Si Jésus est pour le monde entier une source de lumière intellectuelle et spirituelle, de vie morale et religieuse, il ne lui sera pas difficile de procurer la lumière physique à de pauvres yeux qui n’ont pas encore eu la joie de la contempler.

Après avoir donné ces explications, tout à coup, spontanément, sans que personne eût imploré sa pitié pour l’aveugle, il cracha à terre, fit un peu de boue en mélangeant sa salive à la poussière, et il en couvrit les yeux du mendiant. Puis il lui dit : « Va, lave-toi dans la piscine de Siloé ». Déjà il avait employé sa salive dans une circonstance antérieure pour rendre la vue à un aveugle[243] ; mais, cette fois, l’opération fut plus compliquée. Dans ce rite mystérieux, plusieurs Pères aimaient à voir un acte analogue à celui du Dieu créateur, qui a formé le corps du premier homme avec un peu de limon humide[244]. Mais cette explication est tirée de bien loin. Il est plus naturel de penser que, cette fois encore, le thaumaturge voulait exciter la foi de l’infirme, et le préparer au grand miracle qui allait être accompli. L’acte était donc symbolique ; mais la partie la plus importante du symbole se rattache visiblement à la piscine, comme l’indique l’interprétation que l’évangéliste donne du nom de Siloé, pour ses lecteurs non Juifs. Ce mot, dit-il, « signifie Envoyé[245] ». Il établit ainsi un rapprochement entre la piscine et Jésus lui-même, qui nous est si fréquemment présenté dans le quatrième évangile comme l’envoyé de Dieu[246].

La piscine de Siloé était déjà célèbre à l’époque d’Isaïe[247], qui nous apprend que ses eaux coulaient doucement et silencieusement. Grâce à une tradition ininterrompue, due en grande partie à la vénération que lui ont vouée et conservée les Juifs[248], les chrétiens et les mahométans, sa situation est parfaitement certaine. Elle occupe la place que lui attribuent l’historien Josèphe[249], le pèlerin de Bordeaux (en 333), saint Jérôme[250], les voyageurs des xiv, xve et xvie siècles, et tous les palestinologues contemporains. Elle est située vers l’angle sud-est des remparts de Jérusalem, dans la vallée du Cédron, à l’endroit où celle-ci était rejointe par la vallée de Tyropéon, à peu près en face du village qui porte aussi le nom de Siloé[251]. Elle forme un bassin quadrangulaire, qui a environ 24 m de long, sur 5 de large et 5 de profondeur. L’eau qu’elle contient ne provient pas d’une source qui jaillirait dans l’intérieur même du réservoir. Elle arrive, par un canal souterrain, taillé dans le roc du mont Ophel et long d’environ 530 m, de la fontaine dite de la Vierge, située elle-même plus au nord dans la même vallée du Cédron. Ce tunnel, découvert en 1886, paraît avoir été creusé par le roi Ezéchias[252]. Les eaux de la piscine, plus abondantes durant la saison des pluies, plus rares en été, avaient autrefois la réputation d’être douces et salubres[253]. Plus tard elles devinrent saumâtres ; ce qui n’a rien d’étonnant, car, avant d’arriver à la piscine, elles traversent des décombres de toute sorte, qui nuisent à leur pureté. C’est là cependant que les femmes du village de Silouân viennent renouveler chaque jour leur provision pour les besoins de leur ménage.

Après la captivité de Babylone, peut-être seulement sous le règne d’Hérode, on avait construit au-dessus de la piscine un édicule, dont de larges dalles formaient la toiture. Au ve siècle de notre ère, on bâtit au même endroit une splendide basilique, dédiée, en souvenir du miracle dont nous étudions le récit, au Christ illuminateur. Des fouilles menées habilement ont fait découvrir, en 1896, l’existence d’une église à trois nefs, qui fut remaniée ensuite par l’empereur Justinien. « Renversée parles Perses, cette église n’a jamais été reconstruite ; aujourd’hui, elle est complètement ensevelie sous les décombres, à part quelques colonnes tronquées qui jonchent encore le sol[254] ». Actuellement, la piscine et ses alentours n’offrent donc aux regards rien de bien intéressant.

Mais reprenons la narration du grand prodige qui n’a pas peu contribué à accroître sa réputation. L’étonnement de l’aveugle dut être grand, lorsqu’il sentit qu’on lui appliquait sur les yeux tout un tampon de boue, comme si l’on eût voulu ajouter une cécité artificielle à son infirmité naturelle. Il est vrai que l’évangéliste, qui va droit au fait principal, abrège évidemment son récit. Il nous est permis de supposer qu’il y eut, entre Jésus et le mendiant, un échange préliminaire de quelques paroles, qui lui firent connaître le but de cette opération singulière. Lorsqu’elle fut achevée, le Sauveur lui dit : « Va, lave-toi dans la piscine de Siloé ». Peu à peu, la confiance s’était éveillée dans l’âme de l’aveugle ; aussi obéit-il sans hésiter à l’ordre de celui qui lui témoignait tant de bienveillance. Il se fit conduire à la piscine, se lava les yeux, et la vue lui fut aussitôt rendue[255].

D’ordinaire, les biographes du Sauveur, après avoir exposé à grands traits les circonstances principales de ses miracles, se hâtent de passer à un autre fait. Ici saint Jean contrevient exceptionnellement à cette coutume. Au récit que nous venons de lire, il rattache une double enquête, qui est pour nous du plus grand prix, car elle sert de contrôle et pour ainsi dire de procès-verbal au prodige. La guérison de l’aveugle-né aura ainsi ce que saint Paul appelait « une nuée de témoins », qui la rendront inattaquable. « Combien de fois n’entend-on pas exprimer ce désir : Si seulement les miracles de Jésus avaient été consignés dans des documents en quelque sorte officiels ! s’ils avaient été l’objet d’une enquête judiciaire ! Voici un miracle pour lequel ces choses ont été pleinement réalisées. Des juges officiels, qui sont en même temps les ennemis déclarés de Jésus, l’examinent dans un interrogatoire réitéré, et ils n’en peuvent nier la vérité. Oui, un aveugle de naissance a réellement recouvré la vue[256] ».

La première partie de l’enquête fut conduite par les voisins et les amis de l’aveugle guéri, comme aussi par les personnes qui l’avaient remarqué, assis depuis longtemps à la même place pour demander l’aumône. En revenant de la piscine, il retourna à l’endroit où Jésus l’avait rencontré, espérant y retrouver son bienfaiteur ; mais, ne le voyant pas, il rentra chez lui. Alors eut lieu la scène dont saint Jean a tracé une peinture si vivante. Nous la citerons en entier[257] ; tout autre récit pâlirait à côté du sien.

Ses voisins, et ceux qui l’avaient vu auparavant mendier, disaient : N’est-ce point là celui qui était assis et qui mendiait ? Les uns disaient : C’est lui. Et d’autres : Nullement, mais c’est quelqu’un qui lui ressemble. Mais lui, il disait : C’est moi. Ils lui dirent donc : Comment tes yeux ont-ils été ouverts ? Il répondit : Cet homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, et en a oint mes yeux ; puis il m’a dit : Va à la piscine de Siloé, et lave-toi. J’y suis allé, et je me suis lavé, et je vois. Ils lui dirent : Où est-il ? Il répondit : Je ne sais pas.

Les doutes qui portaient sur l’identité du mendiant n’ont rien de surprenant, car ses yeux, maintenant illuminés, transformaient sa physionomie. Mais il trancha lui-même la difficulté par son joyeux et prompt : « C’est moi ! » La petite narration qu’il donne de sa guérison à ceux qui lui en demandaient le mode, est parfaite. On admire surtout sa phrase triomphante, Abii, lavi et video, qui exprime si bien le caractère instantané de la cure miraculeuse, et qu’on a rapprochée plus d’une fois de la fameuse dépêche de César : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu[258] ». Il est à remarquer que l’aveugle ne connaissait alors Notre-Seigneur que de nom. Fermé aux choses du monde, il ne paraît pas s’être inquiété de son rôle éminent.

Cette première partie de l’enquête n’avait eu qu’un caractère populaire. La seconde[259] va présenter un tout autre aspect. Beaucoup plus importante, dirigée par des personnages qui jouissaient d’une autorité religieuse incontestée, elle sera vraiment officielle. Aussi le narrateur fournira-t-il à son sujet de plus amples détails. Mais il ne se départira pas de sa simplicité. Les faits eux-mêmes parleront éloquemment. Quel contraste entre la haine, la ruse, la violence d’abord comprimée, puis ouverte, des pharisiens, et le sang-froid, l’habileté, le sarcasme poli du mendiant, qui, vaincu en apparence, remportera cependant la victoire !

Les amis de ce dernier crurent devoir l’amener auprès des pharisiens, c’est-à-dire auprès des chefs du parti : En agissant ainsi, ils n’avaient nullement contre Jésus les intentions malveillantes qu’on leur a parfois prêtées. Émerveillés du prodige, ils désiraient le faire constater par ceux qui étaient regardés généralement comme les directeurs religieux du peuplé juif. Mais leur démarche eut des conséquences qu’ils étaient loin d’avoir prévues. En effet — circonstance que l’évangéliste n’avait pas encore signalée, — cette guérison, comme autrefois celle du paralytique de Béthesda[260], avait eu lieu en un jour de sabbat. Au point de vue pharisaïque, Jésus avait donc, cette fois encore, violé, le repos sacré, car, d’après l’interprétation des docteurs de la loi, faire un peu de boue avec quelques gouttes de salive n’était pas moins interdit ce jour-là, que de fabriquer du mortier ou des briques. Les rabbins allaient même jusqu’à dire qu’appliquer de la salive sur un seul œil malade suffisait pour constituer une grave transgression[261]. De ce fait, la situation va donc se compliquer singulièrement.

Les pharisiens firent subir au mendiant un premier interrogatoire, qui porta aussi tout d’abord, très naturellement, sur le « quomodo, comment » de la guérison. Il répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, et je me suis lavé, et je vois ». Là dessus, il s’éleva entre eux une discussion, qui portait sur la personne du thaumaturge. Comme antérieurement parmi la foule[262], les opinions furent partagées. Les uns, partant du fait qu’il y avait eu violation du sabbat, en concluaient que le transgresser ne pouvait pas avoir reçu une mission divine, et ils niaient implicitement la réalité du miracle. Les autres, qui croyaient au prodige, affirmaient au contraire, mais trop timidement, que celui qui l’avait accompli n’était certainement pas un pécheur public. On posa alors à l’aveugle lui-même cette question : « Toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ? » Sa réponse ne se fit pas attendre : « C’est un prophète », s’écria-t-il, bien inspiré par sa théologie simple et droite. Jadis, la Samaritaine avait attribué le même titre à Notre-Seigneur, à la suite de sa révélation inattendue[263].

Mais ce n’est pas ce jugement que souhaitait la majorité des enquêteurs. Aussi, négligeant pour le moment l’aveugle, dont ils ne pouvaient rien tirer, les pharisiens donnèrent-ils une nouvelle direction à leurs recherches. Ils firent comparaître devant eux les parents du mendiant, qui subirent à leur tour un interrogatoire en règle, dont saint Jean nous a conservé un intéressant abrégé.

Les parents répondirent : Nous savons que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle ; mais comment voit-il maintenant ? nous ne le savons pas ; ou qui lui a ouvert les yeux ? nous l’ignorons ; interrogez-le, il a l’âge ; qu’il parle pour lui-même. Ses parents dirent cela, parce qu’ils craignaient les Juifs ; car les Juifs étaient déjà convenus ensemble que, si quelqu’un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait chassé de la synagogue. C’est pour cela que ses parents dirent : Il a l’âge ; interrogez-le lui-même[264].

La réflexion suggérée à l’évangéliste par la conduite des parents de l’aveugle est très instructive. Plusieurs fois, dans ses récits relatifs au séjour de Jésus à Jérusalem pendant la solennité des Tabernacles, il a relaté des faits qui démontrent à quel point le parti pharisaïque écrasait le peuple, sous le poids de son omnipotence orgueilleuse. À personne il n’était permis d’agir à rencontre de ces docteurs, de leurs opinions et même de leurs antipathies. La menace d’une sentence d’excommunication tout au moins temporaire[265] pesait constamment sur les têtes. C’est pour ce motif que les parents du mendiant, après avoir répondu aux deux premières questions, ce qu’ils pouvaient aisément faire sans se compromettre, gardèrent au sujet de la troisième une réserve calculée, et déclinèrent toute responsabilité, craignant de s’attirer des ennuis : « il a l’âge ; qu’il parle pour lui-même ». En effet, nous allons l’entendre, et il se tirera d’affaire à merveille.

Les pharisiens, l’ayant fait comparaître une seconde fois devant eux, puisqu’ils n’avaient rien pu tirer des parents, usèrent d’abord d’un de leurs procédés d’intimidation, pour lui arracher un aveu qui aurait mis fin au débat. « Rends gloire à Dieu, lui dirent-ils ; nous savons que cet homme est un pécheur ». Dans le cas présent, rendre gloire à Dieu[266], c’eût été déclarer que l’auteur du miracle était coupable, puisqu’il avait violé le repos du sabbat. Quels juges, qui violentent les consciences, pour qu’on abonde dans leur sens ! Mais à leur « Nous savons », qui ne permettait pas de contradiction, l’aveugle guéri opposera son « Je ne sais », et leur tiendra tête jusqu’au bout. « Si c’est un pécheur, répondit-il, je ne sais ». Simple transeal momentané, parce qu’il ne veut pas entrer dans une discussion théologique avec ces avocats retors. Puis il continua d’un ton ferme : « Je sais une chose : c’est que j’étais aveugle, et que maintenant je vois ». Repartie admirable de bon sens et de finesse. Le brave homme s’en tient au fait extérieur, incontestable, de sa guérison miraculeuse. Sur ce terrain, personne ne l’embarrassera. L’embarras fut pour les pharisiens, qui, ne sachant que dire, revinrent à la première de toutes leurs questions : “Que t’a-t-il fait[267] ? comment t’a-t-il ouvert les yeux ?” Il répondit : “Je vous l’ai déjà dit, et vous l’avez entendu ; pourquoi voulez-vous l’entendre de nouveau ?” Il est visible que la patience commence à lui échapper. Non seulement il est fatigué de toutes ces questions et contre-questions, qui n’en finissent plus et qui reviennent toujours au même point ; mais il commence à en entrevoir l’odieuse portée, et son âme honnête s’indigne du jeu misérable de ses interrogateurs. Aussi leur porta-t-il un coup droit, en ajoutant avec ironie : “Est-ce que, vous aussi, vous voulez devenir ses disciples ?”

Eux, devenir les disciples de Jésus ! Piqués au vif par ces mots, qu’ils regardèrent comme un grossier outrage, ils accablèrent d’injures celui qui avait osé les prononcer. « Toi, sois son disciple, lui dirent-ils, furieux ; nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse, mais celui-ci, nous ne savons pas d’où il est ». En opposant Moïse à Jésus, ils croyaient avoir établi un contraste écrasant pour Notre-Seigneur : Moïse, l’auteur de la loi du Sinaï ; Jésus, qui la transgressait ouvertement. Quelle autre antithèse, à leur sens, que celle qu’exprimaient leur « Toi » profondément dédaigneux, et leur « Nous » superbe ! Mais le mendiant ne se laissa point intimider. Il répliqua, avec une ironie de plus en plus mordante et une dialectique impitoyable :

C’est ceci qui est étonnant, que vous ne sachiez pas d’où il est, et qu’il m’ait ouvert les yeux. Or, nous savons que Dieu n’exauce pas les pécheurs ; mais si quelqu’un honore Dieu, et fait sa volonté, c’est celui-là qu’il exauce. Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire[268].

Puisqu’on raisonne avec lui, il essaye lui-même d’argumenter, et il le fait avec un entier succès. Son faux semblant de bonhomie dissimule des coups terribles. D’un autre côté, au meilleur théologien il eût été difficile de présenter avec plus de force et de clarté la preuve tirée des miracles de Jésus-Christ, pour démontrer la divinité de sa mission.

Arrivée à ce point, l’enquête ne pouvait se terminer que par une scène de violence de la part des pharisiens. Ils ripostèrent avec colère : « Tu es né tout entier dans le péché, et tu veux nous enseigner ? » Eux aussi, ils admettaient la thèse proposée par les disciples au début de l’épisode, et, dans leur indignation, ils jetaient à la face de l’infirme sa cécité comme un indice de grave culpabilité. Mais peu lui importait, maintenant qu’il avait recouvré la vue. À l’injure, les pharisiens associèrent l’expulsion brutale de celui qui avait osé leur répliquer avec tant de vigueur. « Ils le jetèrent dehors », dit l’évangéliste, et il est probable qu’ils lancèrent contre lui une sentence d’excommunication.

Une immense consolation attendait le mendiant, pour le récompenser de sa confession courageuse[269]. Après lui avoir rendu la vue physique, voici que son divin bienfaiteur va l’éclairer plus merveilleusement encore, en daignant se révéler à lui comme le Messie, ainsi qu’il avait fait autrefois pour la Samaritaine. Les pécheurs et les humbles étaient les privilégiés de son cœur. Ayant appris le traitement inique qu’on avait infligé à celui qui s’était fait son vaillant témoin, Jésus vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de Dieu[270] ? » Surpris, il répondit vivement : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Sa disposition à croire est admirable ; mais que n’accepterait-il pas du thaumaturge béni de Dieu, qui a rendu la lumière à ses yeux ? Jésus reprit : « Tu l’as vu, et celui qui te parle, c’est lui ». Profondément ému, l’aveugle-né s’écria, de toute son âme : « Je crois, Seigneur ». Puis se prosternant, il adora[271] le Sauveur, comme Fils de Dieu et comme Messie.

Se tournant alors vers ceux qui avaient assisté à cette scène, Jésus prononça quelques paroles tout à la fois consolantes et menaçantes : « C’est pour un jugement que je suis venu dans ce monde, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles[272] ». Directement, Jésus est venu pour éclairer le monde, et pour lui procurer par là-même le salut ; mais, comme des hommes malheureusement trop nombreux refuseront de recevoir la lumière, leur châtiment consistera à être aveuglés par elle. Quelques pharisiens qui se trouvaient parmi les auditeurs comprirent l’allusion, et demandèrent à Jésus : « Est-ce que nous sommes aveugles, nous aussi ? » Rangerait-il ces grands-docteurs d’Israël au nombre de ceux qui sont frappés de cécité sous le rapport moral ? Le Sauveur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas dépêché ; mais maintenant vous dites : Nous voyons, et c’est pour cela que votre péché demeure ». En effet, s’ils avaient fait partie des classes populaires qu’ils méprisaient à fond[273], et dont ils blâmaient fortement l’ignorance, ils auraient eu quelque excuse de ne pas croire à la mission divine de Jésus. Mais, éclairés par leur étude de la loi, des prophètes, de l’histoire juive, ils étaient impardonnables de rejeter le Messie, si parfaitement accrédité par Dieu, de le traiter en ennemi et même de tramer indignement sa perte. En cela, ils commettaient vraiment le péché contre l’Esprit Saint, le péché irrémissible, « qui demeure » éternellement. Le cas de ces aveugles volontaires était donc désespéré.

Continuant le discours qu’il venait de commencer, Notre-Seigneur va montrer, au moyen d’une allégorie extrêmement touchante, que les pharisiens, malgré leur prétention d’être les guides attitrés de la nation théocratique sous le rapport religieux, n’étaient en fait que des pasteurs égoïstes, mercenaires et même criminels. À leur triste portrait, il opposera celui de l’unique Bon Pasteur, qui n’est autre que lui-même.

On a de tout temps admiré cette page, qui est l’un des plus beaux ornements du quatrième évangile. Les rationalistes contemporains ne sont pas les derniers à en faire l’éloge. Elle est, dit l’un d’eux[274], « d’une élévation incomparablement grande…. La figure du Bon Pasteur (telle qu’elle y est peinte) est gravée en traits profonds et ineffaçables au cœur des fidèles du Christ. Elle est d’une tendresse et d’une délicatesse indicibles, en même temps que d’une gravité saisissante ». L’amour du Sauveur pour les hommes, son dévouement qui ira jusqu’au sacrifice le plus complet, sont inscrits à chaque ligne. Le tableau est développé dans ses plus petits détails, qui sont fidèlement empruntés aux moeurs pastorales de l’Orient ancien et moderne. Et tout est d’une lumineuse clarté : le Pasteur suprême, les pasteurs secondaires qui travaillent sous ses ordres, les bergers mercenaires, les voleurs, les loups qui déchirent, les brebis dévouées à celui qui les guide, qui les protège et qui les nourrit avec tant d’amour ; tous ces traits sont aisés à comprendre et l’interprétation se fait d’elle-même, à une simple lecture. Enfin, cette fois, Jésus pourra parler sans être interrompu par ses adversaires. Tout sera donc paix et douceur dans cette nouvelle scène.

Rappelons encore au lecteur, avant de citer et d’expliquer rapidement ce beau texte, que l’image qu’elle développe apparaît assez fréquemment dans les écrits de l’Ancien Testament. Parfois ce sont les chefs du peuple Israélite qui sont comparés à des pasteurs bons ou mauvais[275]. D’autres fois, Jéhovah lui-même est regardé comme le pasteur suprême de la nation théocratique[276]. Dans les évangiles, indépendamment de ce passage, Jésus est présenté sous la figure d’un pasteur en plusieurs récits des synoptiques[277]. Saint Pierre le nomme « prince des pasteurs[278] saint Paul dit de lui qu’il est « le grand pasteur des âmes[279] ». Saint Jean, dans l’Apocalypse, nous le montre conduisant les peuples à la façon d’un pasteur[280]. Plusieurs Pères apostoliques reproduisent ce symbole[281], que l’art chrétien des premiers siècles ne se lassait pas non plus d’introduire dans ses fresques, ses sculptures et sur ses autres monuments les plus divers[282].

L’allégorie du Bon Pasteur est divisée en deux parties, par une petite formule explicative que l’évangéliste insère entre elles. La première[283] décrit d’une façon générale le caractère et la conduite d’un berger vigilant, dévoué à son troupeau.

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui y monte par ailleurs, est un voleur et un larron. Mais celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. À celui-ci le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix. Il appelle ses propres brebis par leur nom, et il les fait sortir. Et lorsqu’il a fait sortir ses propres brebis, il va devant elles ; et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivent point un étranger, mais elles le fuient ; car elles ne connaissent pas la voix des étrangers.

Comme nous l’avons dit, tous ces traits sont parfaitement en harmonie avec les coutumes pastorales de la Palestine. Dans cette contrée, les troupeaux de brebis forment la partie de beaucoup la plus considérable du bétail. Pendant la nuit, on les parque dans une de ces bergeries[284] établies en plein air, qu’on rencontre dans tout l’Orient biblique. C’est un espace plus ou moins étendu, qu’entoure un simple mur en pierres sèches ou une palissade de bois. Au fond de l’enclos, se trouve d’ordinaire une petite étable basse, fermée d’un seul côté, sous laquelle les brebis peuvent s’abriter[285]. Un gardien est chargé de veiller sur ce bercail, pour en écarter les voleurs et les bêtes fauves. Souvent, plusieurs troupeaux, appartenant à des propriétaires distincts, sont réunis le soir dans une même bergerie. Le matin, chaque berger vient prendre les brebis qui lui sont spécialement confiées, et il les conduit au lieu de leur pâturage. Quiconque, durant la nuit, veut pénétrer dans le bercail avec de bonnes intentions, entre naturellement par la porte, qui lui est ouverte par le gardien. Les autres cherchent à escalader la clôture, sans bruit, pour voler et même pour égorger les brebis, ainsi qu’il sera dit plus bas. Dans sa description si vivante, Jésus fait allusion à la pratique ancienne et toujours nouvelle des pays bibliques, et aussi d’autres contrées[286], de donner à chaque brebis un nom tiré de sa couleur, de sa taille ou de quelque autre trait particulier de sa nature[287]. C’est aussi d’après un usage propre à l’Orient que le berger, lorsqu’il mène paître ses brebis, se met, non pas derrière le troupeau, comme on le fait chez nous, mais en tête. Les brebis le suivent avec une grande docilité, et même, lorsque plusieurs troupeaux sont mélangés dans une seule bergerie pendant la nuit, chacun d’eux se sépare des autres à la voix de son pasteur particulier.

Le fait suivant, raconté par un célèbre palestinologue anglais, sera le meilleur commentaire de ce passage de l’allégorie. « Tandis que nous prenions notre repas, les silencieuses collines qui nous entouraient se remplirent tout à coup de bruit et de mouvement. Des milliers de brebis et de chèvres étaient là, groupées en masses denses et confuses. Les bergers se tinrent les uns auprès des autres jusqu’à ce qu’elles fussent toutes sorties. Alors ils se séparèrent, prenant chacun un sentier différent, et poussant, tout en continuant d’avancer, un cri aigu d’un genre particulier. Les brebis les entendirent. D’abord les masses s’agitèrent comme si quelque commotion intime les ébranlait ; puis des pointes se formèrent dans les directions prises par les bergers. Ces pointes devinrent de plus en plus allongées, jusqu’à ce que les masses confuses eussent été séparées en des flots vivants, qui coulaient à la suite de leurs guides… C’était là peut-être l’une des illustrations les plus nettes que des yeux humains pussent contempler de ce magnifique discours du Sauveur, rapporté par saint Jean[288] ».

L’évangéliste interrompt un instant l’allégorie, pour insérer une réflexion qui se rapporte aux pharisiens alors présents dans l’auditoire : « Jésus leur dit ce proverbe ; mais ils ne comprirent pas de quoi il leur parlait ». Le mot grec que nous avons traduit par « proverbe », à la suite de notre version latine[289], est une appellation générale, pour désigner l’allégorie dont Jésus venait de commencer le développement, il n’est pas surprenant que les pharisiens n’en aient pas compris la signification. Comment ces hommes superbes auraient-ils reconnu leur portrait dans la conduite de voleurs vulgaires qui ravagent un bercail ?

Jésus continua, en insistant cette fois sur un point spécial, la porte de la bergerie, et en se l’appliquant à lui-même :

En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus sont des voleurs et des larrons, et les brebis ne les ont point écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera, et il sortira, et il trouvera des pâturages. Le voleur ne vient que pour voler, égorger et détruire. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient plus abondamment[290].

Jésus est la porte des brebis, c’est-à-dire d’après tout l’ensemble de l’allégorie, celle par laquelle les pasteurs secondaires qui travaillent sous ses ordres, pénètrent légitimement auprès du troupeau, pour lui consacrer leurs soins. « Les voleurs et les larrons », ainsi qu’il a été dit dans la première partie de la description, se glissent dans la bergerie par des voies détournées, essayant de dissimuler leur présence ; car ils n’ont que des intentions criminelles, que le Sauveur flétrit, en termes énergiques. Ce qu’ils ont en vue, c’est le vol, le massacre, finalement la destruction totale du troupeau. Au contraire, le bon Pasteur est venu — du ciel en terre, puisqu’il est le Fils de Dieu fait homme — tout exprès pour communiquer à ses brebis la vraie vie, une vie bienheureuse, la vie dans ce qu’elle a de plus relevé et dans toute sa plénitude. Quelle belle antithèse ! Quant aux malfaiteurs que Jésus désigne par les mots « tous ceux qui sont venus », ce sont encore les pharisiens et les scribes, qui s’étaient conduits et se conduisaient encore, envers les brebis du troupeau théocratique, comme des êtres pernicieux et non comme des pasteurs.

Mais voici que l’allégorie va faire un pas de plus en avant, en établissant un contraste entre le pasteur proprement dit, auquel appartient le troupeau, et le simple mercenaire. Jésus va se mettre de nouveau en scène, et insistera sur deux qualités essentielles d’un pasteur digne de ce nom : son esprit de sacrifice, poussé jusqu’aux dernières limites, et la connaissance intime qu’il a de ses brebis.

Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, et celui qui n’est point pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit venir le loup, et abandonne les brebis, et s’enfuit ; et le loup ravit et disperse les brebis. Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père ; el je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là, il faut que je les amène, et elles écouteront ma voix, et il n’y aura qu’un seul troupeau[291] et qu’un seul pasteur[292].

C’est pour la seconde fois que le Sauveur déclare — avec quelle vérité et avec quel amour ! — qu’il est le bon Pasteur par excellence. La preuve par laquelle il légitime cette assertion est indiscutable. Lui — il va le répéter à plusieurs reprises[293], non content d’entourer ses brebis des soins les plus délicats, il donnera finalement sa vie pour elles, tandis que le mercenaire, égoïste et lâche, prend la fuite lorsqu’elles sont en péril, et les abandonne sans défense à la merci des loups, leurs ennemis traditionnels. La connaissance réciproque qui s’établit promptement entre elles et le bon Pasteur est tellement intime, que Jésus, pour la décrire, la compare aux relations d’ordre supérieur, infiniment étroites, qui existent entre son divin Père et lui-même. Puis, plongeant ses regards dans l’avenir et jusqu’aux régions les plus lointaines, cet excellent Pasteur contemple d’autres brebis innombrables, dispersées à travers le monde païen, et il épanche l’ardent désir de son cœur, de leur procurer la vie, le salut, aussi bien qu’aux brebis du judaïsme. Dieu veuille que ce souhait, ce but idéal, se réalise chaque jour davantage et que toutes les nations du globe soient un jour réunies sous la houlette bienfaisante du Christ rédempteur !

Comme digne conclusion de cette allégorie sublime, Jésus indique le motif pour lequel il est prêt à se sacrifier spontanément en faveur de son troupeau : par ce don généreux de tout lui-même, il obéira aux ordres de son Père et il sauvera l’humanité.

C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre de nouveau. Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et j’ai le pouvoir de la reprendre : tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père[294].

Son Père l’aimait de toute éternité ; mais, depuis son incarnation, il l’aime encore davantage en un sens, à cause de son esprit de sacrifice. Deux autres traits méritent d’être notés : en premier lieu, la liberté entière avec laquelle le Sauveur donnera sa vie pour le salut du monde[295], acquiesçant ainsi pleinement au plan divin ; en second lieu, sa résurrection, par laquelle il sortira victorieusement de son tombeau momentané, pour mener une vie nouvelle, plus glorieuse que jamais.

À la suite de ce discours, une discussion semblable à celles que le narrateur a mises précédemment sous nos yeux[296], éclata entre les auditeurs, qui se divisèrent encore en deux camps opposés. Beaucoup d’entre eux disaient : « Il a un démon et il a perdu le sens ; pourquoi l’écoutez-vous ? » Ils appartenaient au clan hostile à Notre-Seigneur, et ils ne voyaient qu’avec peine l’attention qu’on prêtait à ses paroles, l’influence qu’elles exerçaient sur les masses. Les autres répliquaient à bon droit : « Ce ne sont point là les paroles d’un homme qui a un démon. Le démon peut-il ouvrir les yeux des aveugles ? » Le raisonnement de ces derniers, qui s’appuyait tout à la fois sur la prédication et sur les miracles du Sauveur, était d’une parfaite justesse. On aime à croire qu’ils ne s’en tinrent pas à cette assertion, et qu’ils prirent franchement le parti de Jésus, en le reconnaissant pour le Messie.

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