C’est à saint Luc que nous allons maintenant recourir d’une manière à peu près exclusive[297] pour connaître ceux des événements de la vie de Jésus qui se passèrent entre la fête des Tabernacles et celle de la Dédicace. Il est vrai qu’il signalera peu de faits proprement dits, et qu’il se contentera le plus souvent de citer des paroles du divin Maître ; mais il n’en comblera pas moins une lacune qui eût été fort regrettable. À elles seules, quelques-unes des paraboles qu’il a insérées dans son récit forment un trésor évangélique des plus précieux. Nous retrouverons autour du Sauveur les trois catégories d’auditeurs avec lesquels nous l’avons vu en relations fréquentes, durant ces derniers temps : en premier lieu, ses apôtres et ceux de ses disciples qui voyageaient alors avec lui (car saint Luc continue de le représenter, dans les pages que nous allons étudier, comme s’avançant dans la direction de Jérusalem) ; en second lieu, ses ennemis, les pharisiens, qui ne le quittaient guère non plus, poussés qu’ils étaient par une haine de plus en plus violente ; enfin, les foules plus ou moins sympathiques, qui accouraient partout sur son passage.
L’évangéliste introduit le premier de ces épisodes par la formule suivante : « Un jour que Jésus priait en un certain lieu, lorsqu’il eut fini, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseignez-nous à prier, comme Jean l’a enseigné à ses disciples[298] ». Plusieurs fois déjà les évangélistes, et tout spécialement saint Luc[299], ont attiré notre attention sur ces prières solitaires dans lesquelles le Christ aimait à se plonger. Acte théandrique mystérieux, admirable, qui réconfortait suavement la nature humaine du Sauveur, et qui a mérité au monde des grâces infinies. Saint Luc a laissé dans le vague le théâtre de cette nouvelle scène, car ce n’était qu’une circonstance très secondaire. Mais une tradition attestée depuis le commencement du xiie siècle, place le « certain lieu » en question entre Jérusalem et Béthanie, sur le versant occidental du mont des Oliviers, non loin du sommet. Là, une pieuse Française, la princesse de la Tour d’Auvergne, a fait construire, durant la dernière partie du xixe siècle, « un monument sur le modèle réduit du Campo Santo de Pise. Autour d’une cour rectangulaire s’alignent de larges galeries dont les parois du fond, divisées en panneaux, reproduisent le Pater en trente-cinq langues[300] ». À l’est du cloître, des Carmélites de France ont bâti un monastère et une chapelle. Ce local cadre parfaitement avec les indications antérieures soit de saint Luc, soit de saint Jean, puisque le premier, immédiatement avant de nous communiquer une seconde édition de l’Oraison dominicale, nous a montré Jésus à Béthanie, chez les sœurs de Lazare[301], et que le second a cité tout au long les principaux faits de son séjour à Jérusalem pendant la dernière partie de la fête des Tabernacles.
Ce que demandait le disciple dont nous venons d’entendre la requête, c’était une formule spéciale de prière, qui contiendrait le meilleur abrégé des supplications qu’un membre du royaume des cieux puisse adresser à Dieu. Celle que Jean-Baptiste avait léguée à ses propres disciples ne nous a pas été conservée. Tout porte à croire qu’elle avait pour objet principal le prochain avènement du Messie, et les dispositions morales par lesquelles on devait s’y préparer.
Jésus accueillit la demande avec sa bonté accoutumée et lentement, pieusement, il se mit à réciter, sous une forme légèrement abrégée[302], la prière qu’il avait autrefois insérée comme exemple dans le Discours sur la montagne[303] :
Lorsque vous priez, dites : Père, que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ; et remettez-nous nos péchés, puisque nous remettons, nous aussi, à quiconque nous doit ; et ne nous induisez pas en tentation[304].
Comme le montre une simple lecture, ce Pater n’a que cinq demandes, au lieu des sept que renferme celui qui nous a été transmis par saint Matthieu. Mais le souhait « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » est contenu implicitement dans l’Adveniat regnum tuum, et la prière « Délivrez-nous du mal » ne fait que répéter en d’autres termes le Ne nos inducas in tentationem. Tout porte à croire que ni les évangélistes, ni la tradition n’auraient osé se permettre d’allonger ou d’abréger l’Oraison dominicale, qui fut de très bonne heure récitée habituellement par les fidèles, et employée officiellement dans la liturgie[305]. Cette raison suffirait à elle seule, pour démontrer que Notre-Seigneur a véritablement répété deux fois cette formule sacrée, aux deux occasions différentes que rapportent les évangélistes. Nous l’avons suffisamment étudiée, en expliquant le Sermon sur la montagne. Nulle autre prière ne saurait être plus conforme aux intérêts de Dieu et à nos propres intérêts. Le disciple qui avait interrogé le Sauveur ne faisait sans doute partie de sa suite que depuis peu de temps, puisqu’il ne la connaissait pas encore.
Après avoir ainsi indiqué par quel langage le chrétien peut le mieux réussir à toucher le cœur paternel de Dieu, Jésus, élargissant de lui-même la question, voulut bien enseigner à ceux qui l’entouraient les conditions les plus capables de rendre la prière efficace. C’est, d’une part, une sainte hardiesse, qui produit la persévérance lorsqu’on n’est pas immédiatement exaucé ; de l’autre, une pleine et entière confiance, qui s’appuie sur la bienveillance infinie de Dieu. La première condition est d’abord exprimée au moyen d’une petite parabole très expressive, empruntée à la vie de famille :
Si l’un de vous a un ami, et qu’il aille le trouver au milieu de la nuit, pour lui dire : Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez, moi, et je n’ai rien à lui offrir, et si de l’intérieur, l’autre répond : Ne m’importune pas ; la porte est déjà fermée, et mes enfants et moi nous sommes au lit ; je ne puis me lever pour t’en donner ; si cependant le premier continue de frapper, je vous le dis, quand même il ne se lèverait pas pour lui en donner parce qu’il est son ami, il se lèvera du moins à cause de son importunité, et il lui en donnera autant qu’il lui en faut[306].
Le suppliant que cette scène dramatique met sous nos yeux ne pouvait pas se présenter, même chez un ami — celui-ci a bien su le lui dire, — à une heure plus inopportune. On ne vient guère troubler, en pleine nuit, le repos de toute une maison, pour demander un service léger en soi. Le demandeur ne le sait que trop bien ; aussi allègue-t-il une excellente excuse. Il n’obtient quand même tout d’abord qu’un refus péremptoire, fort légitime de la part d’un père de famille qui craint de réveiller ses « petits enfants[307] ». Néanmoins, comme il s’obstine à frapper et à demander, la porte finit par s’ouvrir devant ce que le Sauveur appelle très justement de l’ « impudence[308] ».
Jésus a tiré lui-même pour nous la conclusion pratique de son charmant récit :
Et moi, je vous dis : Demandez, et on vous donnera ; Cherchez, et vous trouverez ; frappez à là porte, et on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve ; et à celui qui frappe à la porte, on ouvrira[309].
Les mots « Et moi, je vous dis, » attestent en Jésus la conscience d’une autorité surhumaine, comme aux passages du Discours sur la montagne où il opposait sa législation nouvelle aux fausses interprétations de la loi mosaïque par les scribes[310]. Quelle vigueur aussi dans les trois verbes « Demandez, cherchez, frappez », rangés en gradation ascendante, et qui décrivent si bien la persévérance infatigable avec laquelle le suppliant doit s’approcher de Dieu, lorsqu’il s’adresse à lui pour implorer ses grâces. Si l’obstination dans la demande peut triompher de la dureté des hommes, combien plus facilement ne parviendra-t-elle pas à toucher le cœur de Dieu, dont un des principaux attributs est la bonté !
La seconde condition d’une prière digne de ce nom est décrite à l’aide d’un rapprochement très saisissant aussi, dans lequel l’argumentation a lieu dé nouveau sous la forme d’un a fortiori énergique.
Si l’un de vous demande du pain à son père, celui-ci lui donnera-t-il une pierre ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu du poisson ? Ou, s’il lui demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion. Si donc vous, qui êtes méchants, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans le ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent[311] ?
Le trait « Vous qui êtes méchants » donne encore plus de force à ce raisonnement familier. Le scorpion est un des fléaux de l’Orient biblique. Cet insecte, qui appartient à la famille des Arachnides, porte, à l’extrémité de sa queue, un aiguillon venimeux, dont la piqûre cause des blessures douloureuses, parfois même mortelles[312]. Lorsqu’il s’enroule sur lui-même, il prend la forme arrondie d’un œuf, bien qu’il n’en ait pas la couleur, à moins que Jésus n’ait eu en vue le gros scorpion blanc, qui n’est pas inconnu en Syrie[313]. Notons encore qu’à ceux qui l’invoqueront avec confiance, Dieu, dans son infinie générosité, accordera le plus parfait de ses dons, son Esprit Saint lui-même.
La suite du récit de saint Luc nous fait assister à une scène toute différente. Quelque temps après, un pharisien invita Notre-Seigneur à prendre chez lui un repas[314], auquel il avait pareillement convié plusieurs de ses collègues, pharisiens ou docteurs de la loi. Jésus accepta, selon sa coutume, car il trouvait dans ces rencontres l’occasion de faire du bien. Mais comme, avant de se mettre a table, il avait négligé de se laver les mains, bien que le pharisaïsme d’alors regardât cette ablution comme indispensable[315], l’amphitryon en fut scandalisé. Celui-ci avait-il invité Jésus avec une arrière-pensée maligne, espérant trouver dans sa conduite ou dans ses paroles quelque sujet de l’attaquer ensuite ? On l’a souvent supposé, et le fait n’est pas impossible, bien que le récit sacré ne fournisse aucune base directe à cette hypothèse. Rien n’indique non plus que l’hôte ait manifesté au dehors son mécontentement ; mais Jésus le lut au fond de son cœur, et ne lui laissa pas le temps de formuler un blâme. Il saisit aussitôt lui-même cette occasion, pour lancer contre le parti pharisaïque tout entier un vigoureux réquisitoire, dans lequel il démasqua impitoyablement l’hypocrisie de ces faux guides, qui trompaient et égaraient son peuple. Ce roi de vérité, dont la miséricorde à l’égard des pécheurs repentants était inépuisable, s’est toujours montré inflexible envers le mensonge. C’est pourquoi il n’a pas craint de déroger, ce jour-là, aux règles ordinaires de la bienséance mondaine, et de flétrir les vices pharisaïques dans la maison et à la table d’un pharisien.
S’adressant donc directement à son hôte, il lui dit :
Vous autres pharisiens, vous nettoyez, le dehors de la coupe et du plat ; mais ce qui est au dedans de vous est plein de rapine et d’iniquité. Insensés, celui qui a fait le dehors n’a-t-il pas fait aussi le dedans ? Cependant, donnez en aumône votre superflu, et voici que tout sera pur pour vous[316].
Ces quelques mots d’introduction se rattachent aux pensées intimes de l’amphitryon. Il s’était choqué de ce que Jésus avait négligé l’ablution accoutumée, avant de se mettre à table. Lui, au contraire, il avait fidèlement soumis à des purifications consciencieuses les assiettes, les plats, les coupes et les autres ustensiles qui brillaient sur sa table. Les divans eux-mêmes avaient subi le même rite, conformément aux règles indiquées par saint Marc[317]. À cette pureté légale, superficielle, le Sauveur oppose les souillures morales qui rendaient les âmes des pharisiens odieuses devant Dieu. Est-ce par ironie qu’il recommande l’aumône à ces formalistes, comme un moyen facile auquel ils auraient recours pour effacer leurs péchés ? Plusieurs commentateurs le croient. Nous préférons, avec les anciens interprètes, voir dans cette parole un conseil sérieux et pressant, qui avait d’autant plus de valeur que les pharisiens étaient en général portés à l’avarice[318]. La Bible, en effet, relève fréquemment le caractère propitiatoire de l’aumône[319].
Après ce reproche, qui dénonce surtout l’hypocrisie des pharisiens, le Sauveur, entrant en plein dans son sujet, prononça trois malédictions terribles, qui tombèrent comme la foudre sur la tête des coupables.
Mais malheur à vous, pharisiens, parce que vous payez la dime de la menthe, et de la rue, et de tous les légumes, et que vous négligez la justice et l’amour de Dieu ! Il fallait cependant faire ces choses, sans omettre les autres. Malheur à vous, pharisiens, parce que vous aimez les premiers sièges dans les synagogues, et les salutations sur la place publique ! Malheur à vous, parce que vous êtes comme (les sépulcres qui ne paraissent point, et sur lesquels les hommes marchent sans le savoir[320] !
Le premier de ces anathèmes nous montre les pharisiens comme étrangement scrupuleux à l’égard des petites pratiques extra-légales, et négligeant quand même les prescriptions essentielles de la loi divine. Le second condamne leur orgueil et leurs visées ambitieuses. Le troisième, revenant sur la pensée qui a servi de prélude, révèle les turpitudes secrètes qui, chez eux, se dissimulaient sous les dehors de la vertu.
La dîme, imposée par Dieu lui-même comme une dette sacrée, parce qu’elle était un impôt qu’il prélevait sur son peuple, était très justement regardée comme une obligation importante[321]. Les pharisiens avaient donc raison de s’y soumettre fidèlement. Mais leur rigidité sur ce point devenait ridicule, quand ils faisaient tomber sous le précepte des catégories entières d’objets qu’il ne concernait point ; par exemple les légumes, et même certaines plantes médicinales, telles que la menthe et la rue[322]. Jésus ne blâme pas ce zèle en lui même. Ce qui est intolérable à ses yeux ; c’est l’association de ces étroites observances à de coupables libertés touchant des points très relevés de la morale et de la religion.
Les places les plus honorables devaient être partout réservées pour ces hommes bouffis d’orgueil, en particulier dans les synagogues. D’après le Talmud, ne pas donner à un rabbin le titre qui lui est dû, c’est offenser et irriter la majesté divine. La comparaison que Jésus établit entre les pharisiens et les tombeaux, dans son troisième anathème, est des plus humiliantes pour les membres du parti. Suivant la loi[323], quiconque touchait, même involontairement, une tombe, devenait liturgiquement impur pendant huit jours. Aussi exigeait-on que les sépultures de tout genre fussent rendues aussi apparentes que possible[324], afin qu’il fût aisé aux passants d’en éviter le contact, Par suite de leurs vices cachés, les pharisiens étaient des tombeaux dissimulés sous l’herbe ; ils étaient impurs et rendaient impurs ceux avec lesquels ils avaient des relations.
Jésus allait peut-être continuer de proclamer hautement les défauts de la secte, lorsqu’un docteur de la loi, qui était du nombre des convives, se permit de l’interrompre, eu disant : « Maître, en parlant de la sorte, vous nous faites injure, à nous aussi ». Il ne se trompait pas, puisque la plupart des scribes étaient affiliés au parti pharisaïque. Il espérait, par son interruption, mettre fin à l’orage qui avait éclaté sur la tête des pharisiens. Il l’attira au contraire sur lui-même et sur ses pareils. En effet, ils eurent à subir à leur tour trois anathèmes fortement motivés.
Malheur à vous aussi, docteurs de la loi, parce, que vous chargez les hommes de fardeaux qu’ils ne peuvent porter, et que vous-mêmes vous ne touchez pas ces fardeaux d’un seul de vos doigts[325] Malheur à vous, qui bâtissez les tombeaux des prophètes ; et ce sont vos pères qui les ont tués ! Certes, vous témoignez que vous consentez aux œuvres de vos pères : car eux, ils les ont tués, et vous, vous bâtissez leurs tombeaux. C’est pourquoi la sagesse de Dieu a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres, et ils tueront les uns et persécuteront les autres, afin qu’il soit demandé compte, à cette génération, du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la création du monde, depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, qui a été tué entre l’autel et le temple. Oui, je vous le dis, il en sera demandé compte à cette génération. Malheur à vous, docteurs de la loi, parce que vous avez pris la clef de la science ! Vous-mêmes vous n’êtes pas entrés, et vous avez arrêté ceux qui voulaient entrer[326],
Quelle vigueur dans ces paroles ! Et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’elles n’étaient que trop justifiées. Ainsi, nous l’avons démontré assez longuement[327], sous prétexte d’interpréter la loi en détail, les docteurs avaient ajouté à ses préceptes, déjà pénibles en eux-mêmes, d’autres prescriptions que leur multiplicité rendait insupportables. Et ces hommes, si durs et si sévères pour autrui, se gardaient bien de toucher du bout du doigt au lourd fardeau dont ils écrasaient les autres.
L’ironie et le paradoxe deviennent encore plus mordants, lorsque le Sauveur qualifie la conduite des scribes, qui élevaient des sépulcres somptueux à ceux des prophètes sur lesquels leurs ancêtres avaient porté des mains cruelles et sacrilèges. En agissant ainsi, dit Jésus, ils manifestaient l’approbation qu’ils donnaient à leur pères ; c’était là comme une complicité morale, qu’ils assumaient ouvertement. Aussi attireront-ils, par leur conduite, la colère et les vengeances divines sur la nation dont ils étaient les chefs spirituels. C’est en vertu de la solidarité morale qui règne entre les crimes et les criminels de tous les temps et de tous les pays, que Jésus parle de rendre ses contemporains de la Palestine responsables de tous les homicides injustes commis depuis les premiers jours de l’humanité. Selon l’interprétation commune, Zacharie « qui périt entre l’autel et le sanctuaire », ne diffère pas du prophète mentionné au second livre des Paralipomènes[328], cruellement mis à mort par le roi Joas. Comme ce livre occupe la dernière place dans la Bible hébraïque, la parole du Sauveur englobait ainsi tout le sang criminellement répandu durant tout l’intervalle qui séparait le meurtre d’Abel de celui de Zacharie. Du reste, des circonstances particulièrement atroces s’étaient rattachées aux deux meurtres en question : le premier était un fratricide ; le second, un sacrilège. Les flots de sang qui inondèrent la Palestine, moins de quarante ans après cette prophétie du Christ, ne la réalisèrent que trop littéralement.
Le troisième anathème lancé contre les scribes s’explique de lui-même. Chargés officiellement d’expliquer la loi divine, ils avaient entre leurs mains, en vertu même de leurs fonctions, la clef de la science religieuse ; par conséquent, la clef du salut pour leurs coreligionnaires. Mais voici qu’au lieu d’ouvrir la porte qui conduit à la sainteté, puis au ciel, ils la tenaient fermée par leurs fausses interprétations et leurs mauvais exemples. Aussi, quel châtiment sévère les attendait eux-mêmes !
En quelques traits d’une rare vigueur, l’évangéliste nous fait connaître le résultat immédiat de ce réquisitoire écrasant. Ce fut une recrudescence de haine contre Jésus, de la part de ceux dont il avait mis à nu les graves défauts. Lorsque, après le repas, il quitta la maison[329] de leur hôte commun, ils le suivirent, et « ils commencèrent à le presser vivement et à le harceler par une multitude de questions, lui tendant des pièges et cherchant à surprendre quelques paroles de sa bouche, afin de l’accuser ». On devine ce que fut cette scène, et aussi avec quel succès Jésus tint tête à ses ennemis.
On en a fait depuis très longtemps la remarque, les malédictions que nous venons d’entendre ont une ressemblance très frappante avec celles que nous lirons plus tard, au chapitre xxiiie de saint Matthieu. Naturellement, comme dans tous les cas analogues, les exégètes se demandent si les deux narrateurs ont eu en vue des faits distincts, ou si l’un d’eux n’aurait pas déplacé l’incident, conformément à son plan spécial ou à ses documents (s’il s’agit de l’auteur du troisième évangile). Mais ici, la question ne saurait être posée, puisque saint Luc raconte les deux faits, et qu’il rejoint saint Matthieu et saint Marc[330] à propos de la seconde série de malédictions, bien qu’il se borne à la signaler brièvement[331], pour ne pas retomber dans des répétitions inutiles. De plus, nous aurons à signaler des différences notables entre les deux épisodes, lorsque nous aurons à rapporter le second.
Pendant le repas auquel Jésus avait été invité, une foule énorme — « les myriades de la foule », dit hyperboliquement le texte grec[332] — s’était rassemblée non loin de la maison du pharisien, à tel point, ajoute encore saint Luc, que les gens « s’écrasaient les uns les autres », comme en plusieurs occasions antérieures[333]. La présence de Jésus explique en partie cette affluence, car elle attirait toujours les masses ; mais la discussion animée qui avait eu lieu à la suite du repas avait dû contribuer à multiplier le nombre des spectateurs. Quant aux disciples qui accompagnaient le divin Maître, les marques de plus en plus évidentes d’antipathie dont il était l’objet de la part des chefs religieux d’Israël leur déclaraient bien haut que la situation n’était pas sans péril pour eux-mêmes. Aussi, partant de là, Jésus crut-il devoir leur adresser quelques nouveaux avis, destinés à les fortifier et à les encourager. Néanmoins, comme ses leçons pouvaient également être utiles à d’autres, il les prononça devant l’auditoire nombreux et mêlé que lui avait ménagé la Providence.
La première partie de cette instruction assez longue se ressent de l’impression douloureuse sous laquelle Jésus était alors. Elle se ramène à ces trois pensées : Mettez-vous en garde contre l’hypocrisie des pharisiens ; Ne vous laissez pas intimider par les persécutions auxquelles vous serez en butte ; Demeurez fermes dans la foi. Ici de nouveau, nous entendrons des paroles que d’autres passages des évangiles nous ont déjà présentées, et nous pourrons glisser plus rapidement sur elles. Nous l’avons dit, il n’est pas étonnant que Jésus ait répété plusieurs fois certains conseils d’une importance particulière, et, d’autre part, il demeure possible que quelques-unes de ces sentences aient été déplacées par la tradition ou par les écrivains sacrés.
Première leçon :
Gardez-vous du levain des pharisiens, qui est l’hypocrisie. Il n’y a rien de secret qui ne doive être découvert, ni rien de caché qui ne doive être connu. Car, ce que vous avez dit dans les ténèbres, on le dira dans la lumière ; et ce que vous avez dit à l’oreille, dans les chambres, sera prêché sur les toits[334].
À la suite de la seconde multiplication des pains, Jésus avait déjà prémuni ses disciples les plus intimes contre l’hypocrisie des pharisiens[335], levain funeste qui menaçait de corrompre toute la nation ! Un jour viendra (tel paraît être ici l’enchaînement des pensées) où les desseins les plus dissimulés, les actions les plus secrètes, apparaîtront en pleine lumière, et alors les hypocrites seront démasqués. Toutefois, cette publicité révélatrice, si redoutable pour ceux qu’elle couvrira de honte, sera glorieuse pour les missionnaires du Christ, car elle proclamera hautement, « sur les toits », la vérité de leur prédication. Leur succès est donc assuré ; ils reçoivent ici une promesse anticipée de complète victoire.
Deuxième leçon :
Je vous dis donc à vous, qui êtes mes amis : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. Mais je vous montrerai qui vous devez craindre : craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne. Oui, je vous le dis, celui-là, craignez le. Cinq passereaux, ne se vendent-ils pas deux as ? Et pas un d’eux n’est en oubli devant Dieu. Les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc, point, vous valez, plus que beaucoup de passereaux[336].
Ces lignes, dont plusieurs faisaient déjà partie de l’instruction donnée autrefois aux apôtres par Notre-Seigneur, en vue de leur rôle futur[337], débordent de tendresse et de délicatesse. C’est devant des « amis » que le cœur de Jésus s’épanche doucement. Leurs fonctions attireront de graves périls sur leurs têtes ; c’est pourquoi il les rassure, une fois de plus, en ce qui concerne leurs propres personnes. Les persécuteurs pourront sans doute les mettre à mort ; mais ce glorieux martyre les conduira droit au ciel. Et d’ailleurs, ils seront l’objet de la protection paternelle du Dieu tout-puissant, qui veille sur ses moindres créatures, et sans la connaissance duquel rien n’arrive[338].
Je vous le dis, quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de l’homme le confessera aussi devant les anges de Dieu. Mais celui qui m’aura renié devant les hommes sera renié devant les anges de Dieu. Et à quiconque prononcera une parole contre le Fils de l’homme, il sera pardonné ; mais à celui qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, il ne sera point pardonné. Lorsqu’on vous conduira dans les synagogues, et devant les magistrats et les autorités, ne vous inquiétez point de quelle manière ou de ce que vous répondrez, ni de ce que vous direz ; car l’Esprit Saint vous enseignera, à l’heure même, ce qu’il faudra que vous disiez[339].
Ici, le langage du Sauveur est empreint de gravité, et même d’une légitime sévérité. En effet, si le devoir de prêcher ou de pratiquer l’évangile assure, lorsqu’il est fidèlement accompli, une magnifique récompense au prédicateur et au simple chrétien, il expose en même temps à des dangers très réels, spécialement à celui d’une honteuse et lâche apostasie, à laquelle Jésus répondrait par un talion rigoureux, en reniant à jamais quiconque l’aurait renié[340]. Plus haut[341], il a été déjà question du blasphème contre le Saint-Esprit, péché irrémissible par sa nature même. Nous avons entendu pareillement la promesse du secours très particulier que ce divin Esprit accordera aux disciples de Jésus, lorsqu’ils auront à se défendre devant les tribunaux juifs ou païens. Il les assistera puissamment et sera pour eux le meilleur des avocats[342].
Notre-Seigneur en était là de son exhortation, lorsque, des rangs de la foule, sortit cette interruption étrange : « Maître, dites à mon frère de partager avec moi notre héritage ». L’inconnu qui en était l’auteur avait ainsi recours publiquement à l’autorité de Jésus, pour recouvrer une portion de son héritage, que son frère aîné paraît avoir détenue injustement. On ne saurait dire exactement quel était l’objet du litige. D’après la loi civile des Juifs, le fils aîné avait droit à une double part des biens paternels, avec la charge de nourrir sa mère et ses sœurs, ces dernières jusqu’à leur mariage[343] L’interrupteur n’avait guère écouté les paroles de Jésus. Elles ne s’étaient occupées que des choses d’en haut, et lui, il ne songeait qu’à ses intérêts matériels. Il ne demandait pas à Notre-Seigneur de servir d’arbitre entre lui et son frère, mais de trancher à lui seul la question pendante, et naturellement de la trancher en sa propre faveur.
Bien que cette requête témoignât d’une confiance très grande en son esprit de justice, Jésus répondit par un refus formel et justifié : « Ô homme, qui m’a établi sur vous juge et faiseur de partages[344] ? » Le royaume qu’il était venu fonder étant tout céleste de sa nature, le Christ ne voulait s’occuper ni des biens matériels, si ce n’est pour engager ses disciples à en faire un saint usage ; ni des questions politiques, qui n’étaient pas non plus de son ressort. Cependant il mit à profit cette occasion, pour prémunir son nombreux auditoire d’alors contre l’attachement exagéré à la richesse. Il ajouta donc gravement : « Voyez et gardez-vous de toute avarice[345] ; car, de quelque abondance qu’un homme soit entouré, sa vie ne dépend pas des biens qu’il possède ». Cela revient à dire que la possession de la richesse ne fait pas vivre une minute de plus, et qu’elle n’est pas une condition essentielle du bonheur humain. Jésus développa cette vérité dans une parabole pleine de sens, dont les moindres traits sont saisissants.
Le champ d’un homme riche lui rapporta des fruits abondants. Et il pensait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas où serrer mes fruits. Et il dit : Voici ce que je ferai : j’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai tous mes produits et mes biens. Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-Loi, mange, bois, fais bonne chère. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et ce que tu as préparé, à qui sera-ce ? Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu[346].
Le héros de ce petit drame si admirablement décrit n’a rien de spirituel ni d’élevé ; il est mondain jusqu’à la moelle des os. Avec quelle complaisance il envisage l’accroissement soudain qu’une récolte extraordinairement abondante apporte à sa fortune ! Il était du nombre de ces riches dont la convoitise n’est jamais rassasiée. Son monologue est esquissé avec un art et une psychologie remarquables. L’égoïsme le plus grossier y donne le ton.[347] Que fera cet homme ? Il est dans l’embarras, parce que sa grange et ses greniers sont actuellement trop étroits. Que ne pensait-il, comme le lui rappellent saint Ambroise, saint Augustin, saint Basile et beaucoup d’autres interprètes éloquents, aux pauvres, aux veuves, aux orphelins, qui l’auraient aidé à mettre promptement et sans frais sa récolte en lieu sûr ? Mais il n’avait de pensées que pour lui-même. Il se délecte d’avance, en traçant le tableau de ses jouissances futures, et il tient à son âme le langage d’un véritable épicurien. Quelle déception à la fin, et quelle terrible conclusion de ses beaux rêves ! Il croyait avoir réglé toutes choses avec une profonde sagesse, et voici qu’il va subitement mourir, sans avoir même la consolation de savoir quel sera l’héritier de ses biens. La morale de tout cela, conclut Jésus, c’est qu’aucun homme digne de ce nom ne doit thésauriser en égoïste, mais s’appliquer à devenir riche en Dieu et selon Dieu, en acquérant des trésors spirituels.
Placé sur ce terrain par l’interpellateur, Jésus y demeura quelque temps encore, afin de mettre de plus en plus ses disciples en garde contre toute vaine inquiétude relativement aux biens terrestres. C’est aux disciples, en effet — saint Luc le dit en termes exprès —, que furent adressées d’une manière plus directe les instructions suivantes, qui répètent, avec de légères nuances, plusieurs des plus belles sentences du Sermon sur la montagne[348].
C’est pourquoi je vous dis : Ne soyez point inquiets pour votre vie, de ce que vous mangerez ; ni pour voire corps, de quoi vous serez vêtus. La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n’ont ni cellier ni grenier ; cependant Dieu les nourrit. Combien ne valez-vous pas plus qu’eux ! Mais qui de vous, en réfléchissant, peut ajouter à sa taille une coudée ? Si donc vous ne pouvez pas même ce qu’il y a de moindre, pourquoi vous inquiétez-vous des autres choses ? Considérez les lis, comme ils croissent : ils ne travaillent, ni ne filent ; cependant, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas vêtu comme l’un d’eux. Si donc Dieu revêt ainsi l’herbe qui est aujourd’hui dans les champs, et qui demain sera jetée au feu, combien plus vous-mêmes, hommes de peu de foi ! Et vous, ne vous préoccupez pas de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, et ne vous élevez pas si haut. Car ce sont les païens du monde qui recherchent toutes ces choses ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. C’est pourquoi, cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. Ne craignez point, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner le royaume[349].
Les deux lignes « Ne craignez rien, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume », sont les seules qui n’aient pas leur équivalent au passage parallèle du premier évangile. Elles sont d’une exquise délicatesse. Dieu ne manquera pas de donner une place dans son royaume aux humbles brebis qui formaient alors le troupeau si petit du Messie ; en attendant, il pourvoira paternellement à leurs nécessités temporelles. Les arguments par lesquels Jésus excite ses disciples à se dégager de toute préoccupation et inquiétude démesurées, par rapport aux vêtements et à la nourriture, sont ceux que nous connaissons déjà. Ils ne pouvaient être présentés ni avec plus de force, ni avec plus de grâce.
Élevant ensuite ses auditeurs encore plus haut, Notre-Seigneur leur dit : « Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes ; faites-vous des bourses qui ne s’usent point, un trésor inépuisable dans les cieux, dont le voleur n’approche pas et que le ver ne détruira pas. Car là où est votre trésor, "là sera aussi votre cœur ». En parlant ainsi, Jésus conseillait à l’élite de ses disciples la pratique du renoncement parfait, eu répétant quelques-unes de ses sentences du Sermon sur la montagne[350]. Bien loin de s’attacher démesurément aux biens terrestres, les chrétiens doivent être prêts à les sacrifier pour Dieu, et dans l’intérêt supérieur de leurs âmes. Le ciel ne s’achète point à prix d’argent ; mais l’argent, jeté dans le sein des pauvres, ou employé en d’autres bonnes œuvres, aide à mériter le ciel.
La parole du Maître va prendre maintenant un nouvel essor. De l’époque présente, il conduit ses disciples au grand jour de son second avènement à la fin des temps, et il leur recommande en termes pressants la vigilance et la fidélité. Son langage continue d’être très imagé, tout oriental.
Que vos reins soient ceints, et les lampes allumées dans vos mains, Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que, lorsqu’il arrivera et frappera, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera asseoir à table, et passant devant eux, il les servira. Et, s’il vient à la seconde veille, s’il vient à la troisième veille, et qu’il les trouve en cet état, heureux sont ces serviteurs !
Or, sachez que, si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait certainement, et ne laisserait pas percer sa maison. Vous aussi, soyez prêts ; car, à l’heure que vous ne pensez pas, le Fils de l’homme viendra.
Plusieurs de ces recommandations sont propres au troisième évangile ; mais nous retrouverons quelques-unes d’entre elles dans le discours eschatologique du Sauveur, d’après la rédaction de saint Matthieu[351]. Il y a ici trois petites paraboles consécutives, très simples et démunies de tout récit historique. La première[352] décrit la conduite des serviteurs diligents, dont le maître est allé assister à des noces et ne rentrera qu’assez tard dans la nuit[353]. Ils sont représentés les « reins ceints », c’est-à-dire ayant les longs pans de leur robe retroussés dans leur ceinture, de manière à n’en être pas gênés lorsqu’ils reprendront leur service. Ils ont à la main une lampe allumée, pour éclairer leur maître à son retour, sans le faire attendre un seul instant. Aussi, par quelle attention touchante il leur témoignera sa reconnaissance ! Mais ici la scène cesse d’être terrestre, car Jésus saura bien le dire plus tard[354], où est le maître qui récompense ses serviteurs, même les plus zélés, en les servant à table de ses propres mains ?
La seconde comparaison[355] consiste dans l’exemple du père de famille qui fait le guet, afin de surprendre et d’arrêter les voleurs audacieux dont il redoute les attaques nocturnes. Comme lui, comme les serviteurs zélés qui attendent leur maître, les disciples du Christ doivent être constamment prêts à le recevoir, puisqu’ils ignorent l’heure où il reviendra.
Jésus en était là, lorsque Simon-Pierre, l’interrompant à son tour, lui demanda : « Seigneur, est-ce à nous — vos apôtres et vos disciples intimes —que vous adressez cette parole, ou est-ce à tous[356] », c’est-à-dire à tous les hommes indistinctement ? Jésus avait mis en scène des serviteurs vigilants, auxquels il avait promis une récompense magnifique. N’avait-il pas eu en vue, tout spécialement, ceux qui formaient depuis plus ou moins longtemps sa famille aimante et fidèle ? Le Sauveur, sans donner à l’apôtre une réponse directe, proposa une troisième comparaison, celle de l’intendant fidèle et du majordome infidèle, qui tranchait clairement la question.
Quel est, penses-tu, le dispensateur fidèle et prudent, que le maître a établi sur ses serviteurs pour leur donner, au temps fixé, leur mesure de blé[357] ? Heureux ce serviteur, que le maître, à son arrivée, trouvera agissant ainsi ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tout ce qu’il possède. Mais si ce serviteur dit en son cœur : Mon maître tarde a venir ; et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, le maître de ce serviteur viendra au jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas, et il le retranchera, et lui donnera sa part avec les infidèles. Le serviteur qui a connu la volonté de son maître, et n’a rien préparé, et n’a pas agi selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne l’a pas connue, et qui a fait des choses dignes de châtiment, recevra peu de coups. À quiconque beaucoup aura été donné, beaucoup sera demandé ; et de celui à qui on a confié beaucoup, on exigera davantage[358].
Tout est clair dans ce langage, de même que tout est parfaitement juste dans la conduite du maître. En effet, trois degrés sont signalés dans le châtiment qui sera infligé à l’intendant infidèle, selon l’étendue de sa culpabilité. C’est seulement pour une négligence grave et criminelle qu’il sera « retranché », ou mieux encore, d’après le texte grec, coupé en deux, écartelé[359]. La dernière ligne tire, la conclusion de l’instruction entière, et met en garde les vrais disciples contre l’abus des grâces.
Soudain Jésus prononça, visiblement ému, ces sentences solennelles, mystérieuses à demi, sur la signification desquelles les commentateurs n’ont pas réussi à se mettre d’accord : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et quel est mon désir, sinon qu’il s’allume ? J’ai à être baptisé d’un baptême, et comme je me sens pressé, jusqu’à ce qu’il s’accomplisse ! »
Les deux métaphores du feu et du baptême voilent quelque peu la pensée, tout en lui communiquant plus de force. La seconde semble avoir été expliquée par le Sauveur lui-même, lorsqu’il demanda aux fils de Zébédée[360] : « Pouvez-vous boire le calice que je dois boire, et être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » Là, le baptême en question sera celui de la souffrance ; ce sera un baptême de sang, le baptême de la passion douloureuse. Mais dans quel sens Jésus se dit-il « pressé[361] » de le voir s’accomplir ? Éprouvait-il à ce sujet un sentiment d’angoisse, et aurions-nous ici ce qu’on a appelé « un prélude de Gethsémani », l’horreur instinctive de la souffrance, à laquelle l’âme humaine du Christ n’a pas elle-même échappé ? C’est possible. Mais il nous paraît préférable d’appliquer cette pression intime au désir ardent, généreux, avec lequel, en sa qualité de rédempteur, Jésus s’élançait au-devant de sa passion, à cause des merveilleux résultats de salut qu’elle devait produire pour toute l’humanité. Quant au feu qu’il voulait jeter sur la terre, il figurait ; suivant les uns, celui de la sainteté, de l’amour divin, que le Messie était venu allumer ici-bas ; plus vraisemblablement, croyons-nous, d’après les paroles qui vont suivre ; celui de la division que la religion de Jésus devait créer au sein des familles, celui des persécutions qui ne tarderaient pas à éclater contre les chrétiens. « Cependant, le Sauveur ne pouvait pas désirer en elles-mêmes les persécutions dirigées contre l’Église naissante, les effervescences si fâcheuses des guerres de religion. Mais il les désirait en pensant aux conséquences heureuses qu’elles devaient produire. Puisque la lutte du mal contre le bien était nécessaire, et puisqu’elle devait contribuer à étendre partout et à affermir son royaume, il ne pouvait guère ne pas souhaiter qu’elle embrasât au plus tôt le monde entier[362] ».
Jésus ajouta donc, pour expliquer et compléter sa pensée :
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais, dans une même maison, cinq seront divisés : trois contre deux, et deux contre trois. Seront divisés : le père ; contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère[363].
C’est pour la foule, saint Luc nous en avertit, que le Sauveur prononça les deux instructions suivantes, qui contiennent l’une et l’autre de graves avertissements à l’adresse de la génération juive contemporaine :
Lorsque vous voyez un nuage s’élever à l’occident, vous dites aussitôt : La pluie vient ; et il arrive ainsi. Et quand vous voyez souffler le vent du midi, vous dites : Il fera chaud ; et cela arrive. Hypocrites, vous savez apprécier l’aspect du ciel et de la terre ; comment, n’appréciez-vous pas ce temps-ci ? Comment ne discernez-vous pas aussi par vous-mêmes ce qui est juste ? Lorsque tu vas avec ton adversaire devant Je magistrat, tâche de te dégager de lui en chemin, de peur qu’il ne te traîne devant le juge, et que le juge ne te livre à l’exécuteur, et que l’exécuteur ne te mette en prison. Je te le dis, tu ne sortiras pas de là, que tu n’aies payé jusqu’à la dernière obole[364].
Jésus avait adressé déjà la première de ces instructions aux pharisiens et aux sadducéens, qui lui demandaient un signe dans le ciel[365]. Il la redit au peuple, qui partageait la cécité morale de ses chefs au sujet du plus grand de tous les faits de l’histoire juive, l’avènement du Messie. Nous avons lu la seconde dans le Discours sur la montagne[366] ; mais elle exhortait alors à une pratique de charité envers le prochain, tandis qu’ici elle invite les auditeurs à faire au plus tôt la paix avec Dieu, s’ils ne veulent pas s’exposer à de rigoureux et éternels châtiments[367].
Vers ce même temps, plusieurs Juifs, qui revenaient sans douté de Jérusalem, annoncèrent à Jésus, en termes tragiques, que Pilate, le gouverneur romain de la Judée, avait fait massacrer un certain nombre de Galiléens dans les parvis du temple, « mêlant leur sang — circonstance qui avait produit une vive impression sur les témoins du carnage — à celui des victimes qu’ils offraient alors même en sacrifice ». L’histoire profane est demeurée complètement silencieuse au sujet de cet incident lugubre ; mais il est en parfaite harmonie avec ce que nous savons par ailleurs du caractère des Galiléens et de celui de Pilate[368]. Le drame avait eu lieu sans doute à l’occasion de l’un de ces mouvements de révolte auxquels les Galiléens, ardents et remuants, qui supportaient plus impatiemment que le reste de la population palestinienne le joug si lourd des Romains, se livraient à la moindre occasion. Dans les cas de ce genre, la répression romaine était toujours terrible. Pilate en particulier ne reculait devant aucune violence, et ne craignait pas de faire couler à flots le sang des rebelles[369]. De la tour Antonia, qui servait de garnison aux troupes impériales et qui communiquait directement avec les cours du temple au nord-ouest[370], on pénétrait en un instant dans les parvis, dont il était aisé de se rendre maître.
En conformité avec les idées superstitieuses du temps[371], ceux qui apportèrent à Jésus la grave nouvelle, ou ceux qui l’entouraient alors, supposèrent vraisemblablement (et plusieurs d’entre eux purent en faire ouvertement la remarque), que les victimes de cet atroce châtiment avaient dû se l’attirer de la part de Dieu même, à la suite de quelques grands péchés. Jésus prit aussitôt la parole, pour protester de nouveau contre cette hypothèse erronée, souvent injuste. En même temps, il tira la conclusion morale de ce cruel événement. « Pensez-vous, demanda-t-il, que ces Galiléens fussent plus pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu’ils ont souffert de telles choses ? Non, je vous le dis ; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement[372] ». Sans porter aucun jugement sur la conduite du gouverneur, et se tenant toujours dans les limites de son rôle spirituel, il rappelle à ses auditeurs qu’ils ont tous offensé Dieu, et qu’à ce titre ils sont sous le coup de sa justice, à moins donc qu’ils ne viennent à résipiscence par une sincère conversion[373]. S’ils refusent de faire pénitence, c’est le glaive divin lui-même qui opérera parmi eux le plus épouvantable des massacres. L’avertissement était en même temps une prophétie. Pour ne s’être pas convertis à la voix de leur Messie et n’avoir pas cru en lui, plusieurs millions de Juifs périrent moins de quarante ans après, en Galilée, dans la Palestine entière, à Jérusalem et jusque dans le temple[374].
Pour rendre sa conclusion encore plus convaincante, le Sauveur rappela aux assistants une catastrophe d’un autre genre, également récente, dont il tira une déduction identique : « Comme ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour de Siloé, et qu’elle a tuées : pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement ». Nous ne connaissons aussi cet autre fait que par saint Luc. La tour dont la chute occasionna tant de morts, portait évidemment le nom de Siloé parce qu’elle se dressait dans le voisinage de la célèbre piscine. Il est probable qu’elle faisait partie des remparts de Jérusalem.
Jésus voulut imprimer encore plus avant dans les âmes la salutaire pensée de l’absolue nécessité de la pénitence et d’une sincère conversion. Il la développa donc, au moyen d’une petite parabole très émouvante.
Un homme avait un figuier planté dans sa vigne ; et il vint y chercher du fruit, et n’en trouva point. Alors il dit au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas ; coupe-le donc ; pourquoi occupe-t’il encore le sol ? Le vigneron, répondant, lui dit : Seigneur, laissez-le encore cette année, jusqu’à ce que je creuse tout autour et que j’y mette du fumier ; peut-être portera-t-il du fruit ; sinon, vous le couperez ensuite[375].
Le récit s’arrête brusquement sur cette parole menaçante, à laquelle, cette fois, le vigneron ne peut rien répondre, tant elle était justifiée. Le cadré de ce tableau est emprunté aux usages agricoles de la Palestine, où de tout temps, comme en d’autres contrées, le figuier a été planté au milieu des vignes[376]. Quant au sens de la parabole, il s’offre de lui-même très clairement au lecteur. L’arbre stérile, qui non seulement ne produit aucun fruit, mais occupe un terrain qu’il rend improductif, c’est le peuple juif d’alors, refusant de se convertir et d’accepter son Messie. Trois jours avant sa mort, Jésus reviendra sur cette comparaison, à laquelle il associera une grave leçon de choses[377]. Le propriétaire du vignoble, c’est Dieu lui-même, qui consent à accorder un sursis à sa nation grièvement coupable, à condition cependant qu’elle mettra fin à sa stérilité morale, et qu’elle produira les fruits que son Seigneur était en droit d’exiger d’elle. Le vigneron qui implore la divine clémence avec, tant de délicatesse, représente le Christ rédempteur, au cœur généreux et compatissant. Malheur à l’arbre symbolique, objet de tant de bontés, s’il continue d’abuser des grâces célestes !
À quelque temps de là, Jésus enseignait dans une synagogue, en un jour de sabbat[378]. Il achevait ainsi son ministère comme il l’avait commencé ; car, tout du long de sa vie publique, nous l’avons vu assister, le samedi, à l’office religieux de la synagogue et y prendre fréquemment la parole. Ce jour-là, il y avait dans l’assistance une femme très digne de pitié, dont l’évangéliste-médecin décrit pertinemment l’état pathologique. Depuis dix-huit ans, par suite d’une possession diabolique, elle souffrait d’une contraction des muscles de la colonne vertébrale, à tel point que, courbée et pliée sur elle-même, elle était incapable de se redresser. Son mal, au point de vue physique, n’avait donc pas seulement son siège dans le cou, mais dans les reins, le dos et toute l’épine dorsale. Touché de compassion, le Sauveur l’appela auprès de lui, et lui dit, en lui imposant les mains : « Femme, tu es délivrée de l’esprit qui te rend infirme ». Le résultat de cette parole et de ce geste fut instantané. Les liens corporels qui retenaient la malheureuse femme captive furent brisés, en même temps que les liens spirituels dont le démon l’avait entourée, et, avec une joie indicible, elle s’éleva sans effort sa tête et toute la partie supérieure de son corps, depuis si longtemps penché vers la terre. Dans sa reconnaissance, elle glorifiait Dieu sans se lasser[379], devant toute l’assemblée qu’avait émerveillée le prodige.
Quelqu’un, cependant, fut scandalisé par toute cette scène : c’était le chef de la synagogue, évidemment imbu des principes pharisaïques. Indigné[380] de ce que la guérison avait été opérée en un jour de sabbat, mais n’osant pas adresser un blâme direct au thaumaturge, il prononça, tourné vers l’assistance, cette petite allocution pompeuse, ridicule, insensée : « Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez donc en ces jours-là et faites-vous guérir, et non pas les jours de sabbat ». À quel titre se permettait-il de gourmander ainsi la foule, qui n’avait nullement songé à entrer dans la synagogue pour se faire guérir, pas plus d’ailleurs que la pauvre infirme qui venait de recouvrer miraculeusement l’usage de ses membres perclus ? En vérité, « la série entière des évangiles ne fournit pas d’autres exemples d’une ingérence aussi illogique, ou d’une sottise aussi incurable[381] ». Étroit, mesquin d’esprit et de cœur, cet homme regardait comme une œuvre servile, comme une violation du sabbat, le double miracle que Jésus venait d’accomplir.
Quoique toujours si bon, le Sauveur châtia cette impudence comme elle le méritait. « Hypocrites, répondit-il, est-ce que chacun de vous, le jour du sabbat, ne délie pas son bœuf ou son âne de la crèche et ne les mène pas boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan avait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de ce lien le jour du sabbat ? » Jésus parle au pluriel, parce qu’il savait que plusieurs des assistants partageaient l’avis du chef de la synagogue. Il les traite très justement d’hypocrites, puisqu’ils agissaient à l’encontre de leurs prétentions, lorsque leurs intérêts personnels étaient en cause. Jésus réduira bientôt encore d’autres adversaires au silence par le premier des deux arguments — simple appel au bon sens et à l’expérience — que contient sa plaidoirie[382]. Le Talmud mentionne très expressément la coutume à laquelle Notre-Seigneur fait allusion. « Il n’est pas seulement permis, dit-il[383], de conduire un animal à l’abreuvoir le samedi, mais aussi de puiser de l’eau pour lui, à condition cependant (étrange distinction où se retrouve tout l’esprit pharisaïque) que la bête s’approche et boive, non toutefois qu’on lui apporte l’eau ». L’argument ad hominem est complété par l’argument a fortiori, dont la force probante est encore plus grande : une fille d’Abraham, plongée dans un état si triste, ne méritait-elle pas d’être guérie, même un samedi ? Non seulement elle le méritait, mais « il fallait » la délivrer au plus tôt, quel que fût le jour.
Le raisonnement avait frappé juste ; aussi couvrit-il de confusion le chef de la synagogue et ses comparses, qui se gardèrent bien de riposter. Au contraire, la foule, admirant ce prodige ajouté à tant d’autres, se réjouissait de toutes les choses glorieuses qu’opérait le Sauveur, car elle comprenait fort bien, lorsqu’on le lui expliquait, ce qu’il y avait d’exagéré dans telles et telles prescriptions que lui imposaient les scribes.