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III. Le nombre des élus ; les embuches d’Hérode ; autres graves leçons.

Passage correspondant : Luc., xiii, 22 — xiv, 35.

Après avoir rappelé une fois de plus que Jésus se dirigeait alors vers Jérusalem[384], l’évangéliste continue de nous transmettre de précieux renseignements sur le va-et-vient du divin Maître, et de signaler de préférence les leçons qui s’échappaient de ses lèvres divines ; car Jésus ne cessait pas de répandre la bonne nouvelle, partout et à toute occasion.

Un jour, il n’est pas dit dans quelles circonstances extérieures, on posa cette question au Sauveur : « Seigneur, y en a-t-il beaucoup qui soient sauvés ? » Qu’elle provînt d’un disciple ou d’un étranger, la demande, toute théorique dans sa portée, était oiseuse et simple affaire de curiosité. Jésus aurait désiré certainement qu’elle fût formulée dans ces autres termes : Seigneur, que faut-il faire pour être sauvé ? Mais elle était alors l’objet de vives préoccupations pour un grand nombre d’Israélites, à cause de l’effervescence que l’attente du Messie avait produite parmi eux. « L’une des bizarres rêveries cabalistiques des rabbins consistait à essayer de fixer le nombre des élus par la valeur numérique des lettres de tel ou tel texte scripturaire, relatif au royaume des cieux[385] ». On entend l’écho de ces subtiles discussions au IVe livre[386] (apocryphe) d’Esdras : « Le Très-Haut a fait ce siècle (ce monde) pour un grand nombre, et le siècle futur pour un petit nombre a » ; « J’ai dit autrefois, et je dis maintenant, et je dirai plus tard : Le nombre de ceux qui périssent dépasse le nombre de ceux qui seront sauvés, autant que le flot dépasse la goutte (d’eau)[387] ».

Sans répondre directement, le Sauveur le fit cependant d’une manière toute pratique, en indiquant au questionneur et à tout l’ensemble de l’auditoire le chemin à suivre pour parvenir au salut. « Efforcez-vous[388], leur dit-il, d’entrer par la porte étroite, car beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas ». Il développa ensuite, sous une forme pittoresque, cette image de la porte étroite, qu’il avait employée plus longuement dans le Sermon sur la montagne, avec des variantes considérables[389].

Lorsque le père de famille sera entré, et aura fermé la porte, vous, étant dehors, vous commencerez à frapper à la porte, en disant : Seigneur, ouvrez-nous. Et vous répondant, il dira : Je ne sais d’où vous êtes. Alors vous commencerez à dire : Nous avons mangé et bu devant vous, et vous avez enseigné sur nos places publiques. Et il vous dira : Je ne sais d’où vous êtes ; retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d’iniquité. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, et Isaac, et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous, vous serez chassés dehors. Il en viendra de l’orient et de l’occident, de l’aquilon et du midi, et ils se mettront à table dans le royaume de Dieu. Et voici, ce sont les derniers qui seront les premiers, et ce sont les premiers qui seront les derniers[390].

Ce père de famille, qui donne un grand repas à de nombreux invités, figure Dieu lui-même. À l’heure marquée, les portes de la salle du festin s’ouvrent au grand large, et les convives se hâtent d’entrer. Mais elles sont refermées bientôt après, et malheur à ceux qui se seront mis en retard par leur propre faute ! Le temps du salut aura pris fin. Ils auront beau frapper à coups redoublés, pour se faire ouvrir ; ils essayeront en vain de parlementer avec le père de famille, alléguant les relations soi-disant étroites qu’ils auraient eues personnellement avec lui. À ces excuses tardives, il sera finalement répondu par un terrible « Je ne vous connais pas », et le nom d’« ouvriers d’iniquité » donnera la raison de ce rejet sans appel.

Si ce tableau nous a été présenté une première fois vers la fin du Discours sur la montagne[391], le suivant, qui nous montre les païens participant joyeusement au banquet céleste présidé par les patriarches d’Israël, a été associé par saint Matthieu à la guérison du serviteur du centurion[392]. Jésus aura très bien pu en tracer les grandes lignes dans ces deux circonstances distinctes. Quant au proverbe : « Les derniers seront les premiers… », il est certain que Notre-Seigneur l’aura répété plusieurs fois, pour en faire des applications variées[393].

C’est ainsi qu’à propos d’une question abstraite, inutile, le divin Maître faisait rentrer ses auditeurs en eux-mêmes, de manière à exciter en eux un vif intérêt pour leur propre salut. Peu ou beaucoup de sauvés : qu’importe ce fait au point de vue pratique ? L’essentiel pour chacun est de faire partie du nombre des élus, et l’on n’arrivera à ce résultat qu’au prix d’efforts vigoureux et constants.

« En ce même jour », raconte ensuite saint Luc[394], quelques pharisiens s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : « Sortez et partez d’ici, car Hérode veut vous mettre à mort ». L’avertissement était-il sincère ? Il est permis d’en douter. Après tant de preuves que le parti pharisaïque avait données de son hostilité toujours croissante à l’égard du Sauveur, comment pourrions-nous croire qu’il s’intéressait tout à coup à sa sécurité ? On peut donc très légitimement supposer que ces hommes insidieux avaient alors l’intention de l’intimider, et de l’éloigner ainsi de la région où il se trouvait alors, très vraisemblablement la Pérée, qui appartenait au domaine d’Hérode Antipas, comme la Galilée. Ils espéraient qu’il irait se réfugier en Judée, où il tomberait facilement entre les mains de ses ennemis mortels. D’un autre côté, le tétrarque, qui avait cruellement fait mourir Jean-Baptiste, pouvait fort bien être jaloux de l’influence grandissante du Christ, et décidé à prendre contre lui de graves mesures, s’il ne quittait promptement son territoire.

Avec un calme, une dignité et un courage admirables, Jésus répondit, comme s’il croyait à la sincérité du conseil : « Allez, et dites à ce renard : Voici que je chasse les démons et que j’opère des guérisons[395] aujourd’hui et demain, et, le troisième jour, tout sera consommé pour moi. Cependant, il faut que je marche aujourd’hui, et demain, et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem ». Ce renard ! L’appellation était peu flatteuse ; mais Antipas la méritait par sa nature fourbe et rusée, semblable à celle de l’animal en question, qui est commun en Palestine. Qu’on aille donc annoncer au tétrarque Hérode, de la part de Jésus, que, malgré les projets de mort qu’on pouvait nourrir contre lui, il ne changera rien à la ligne de conduite qui lui a été divinement tracée. Jusqu’à l’heure, désormais prochaine, que son Père a marquée pour sa « consommation », c’est-à-dire pour sa mort, il se livrera à son ministère accoutumé, sans rien changer, et sans se laisser troubler ou effrayer par qui que ce soit. Puis, lorsque cette heure sera venue, il ira, toujours sans peur et sans reproche, à Jérusalem afin d’y subir la mort ; car il était dans l’ordre que le Messie consommât son sacrifice au centre même de la théocratie. Ce n’est peut-être pas sans ironie que Jésus attribue ici à la capitale juive le triste monopole du martyre des prophètes.

Quelque temps après, Jésus fut invité de nouveau à prendre un repas[396] chez « un chef des pharisiens ». Par cette expression, l’évangéliste a voulu simplement désigner un membre influent du parti, car les pharisiens n’avaient pas de chefs proprement dits. Mais, dans leurs rangs comme dans toutes les conditions sociales, la supériorité de l’intelligence, de la fortune, de la position, conférait naturellement une certaine autorité. Le Sauveur accepta comme d’ordinaire, malgré les ennuis qu’il avait récemment éprouvés dans une circonstance du même genre[397]. C’était un sabbat, jour que les Juifs, nous l’avons dit, aiment à honorer extérieurement, en chargeant de meilleurs mets la table de famille[398]. Les autres invités, qui appartenaient pour la plupart au parti pharisaïque, observaient malignement le Sauveur[399], espérant bien trouver en lui quelque chose de répréhensible. Avant que le repas commençât, « voici qu’un homme hydropique se trouva devant Jésus », continue le narrateur. Cette manière un peu brusque de présenter l’infirme indiquerait, d’après d’assez nombreux commentateurs, qu’on l’avait introduit tout exprès pour tendre un piège au divin Maître. Mais ce n’est là qu’une simple conjecture, car le malade pouvait fort bien aussi, grâce à la familiarité des mœurs orientales[400], avoir pénétré de lui-même dans la salle à manger, pour exciter la pitié de Jésus, qu’il implorait sans doute d’un regard muet, n’osant pas lui demander ouvertement sa guérison.

Allant au-devant de la pensée de ses adversaires, et leur prouvant ainsi qu’il ne les redoutait pas, le Sauveur leur demanda : « Est-il permis d’opérer une guérison le jour du sabbat ? » Cette question soudaine dut les déconcerter ; aussi gardèrent-ils un silence embarrassé. Comment auraient-ils pu autoriser ce qui, à leur sens, était une violation du repos sacré ? D’autre part, ils hésitaient à affirmer qu’il n’était point permis de guérir un malade ce jour-là. Après avoir vainement attendu leur réponse, Jésus, prenant l’infirme par la main, le guérit sans prononcer un seul mot, et le congédia. Il avait lu sa foi dans son âme, et il l’en récompensait[401].

S’adressant ensuite pour la seconde fois aux convives, il acheva de les couvrir de confusion, eu reproduisant, avec quelques nuances, l’argument irréfutable qu’il avait employé peu de temps auparavant, dans une circonstance identique[402] : « Qui de vous, si son fils[403] ou son bœuf tombe dans un puits, ne l’en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat ? » Naturellement, ils ne purent pas répondre à cela non plus. C’est ainsi que le Christ délivrait peu à peu le sabbat des observances mesquines, ridicules, dans lesquelles l’avait comme enserré une tradition superstitieuse et inintelligente[404].

Saint Luc va nous proposer un autre exemple des entretiens familiers de Jésus. Si on l’épiait de toutes parts, lui aussi il savait regarder autour de lui, et observer la conduite de ceux qui l’entouraient[405], afin d’en tirer des leçons utiles à leur sanctification. Il remarqua donc, au moment où l’on se mettait à table, les misérables petites manœuvres auxquelles se livraient la plupart des invités, pour s’emparer des premières places. Les pharisiens étaient depuis longtemps coutumiers du fait, comme nous l’apprend la curieuse anecdote suivante, racontée par le Talmud[406]. Un jour que le roi asmonéen Alexandre Jannée[407] donnait à dîner à plusieurs satrapes persans, Siméon ben Chétach se trouvait au nombre des convives. À peine entré dans la salle du festin, le rabbin alla tout droit s’asseoir entre le roi et la reine, à la place d’honneur. Et comme on lui reprochait cette intrusion arrogante, il répondit sans hésiter : N’est-il pas écrit au livre de Sirach[408] Exalte la sagesse, et elle t’exaltera ? » Voilà jusqu’où allait l’infatuation des théologiens Israélites à cette époque[409]. Jésus prit donc la parole, pour inculquer à tous les convives, sous une forme d’ailleurs très aimable, un excellent conseil d’humilité. Il leur dit :

Quand tu seras invité à des noces, ne te mets pas à la première place, de peur qu’il n’y ait parmi les invités une personne plus considérable que toi, et que celui qui vous a conviés toi et lui, ne vienne te dire : Cède la place à celui-ci, et qu’alors tu n’ailles, en rougissant, occuper la dernière place. Mais, quand tu auras été invité, mets-toi à la dernière place, afin que, lorsque celui qui t’a invité sera venu, il te dise : Mon ami, monte plus haut. Et alors ce sera une gloire pour toi devant ceux qui seront à table avec toi. Car quiconque s’élève sera humilié, et quiconque s’humilie sera élevé[410].

Que tout est vivant dans cette parabole, qui est une véritable leçon de choses ! Jésus localise à dessein la scène dans un repas de noces, parce qu’alors, dans les classes aisées, l’étiquette est plus formaliste, et que les invités sont placés à table d’après leur position sociale. Évidemment, il ne se proposait pas d’enseigner ici une règle de politesse mondaine et de bonnes manières, basée sur des motifs égoïstes ; c’est-à-dire de remplacer une grossière vanité par un orgueil raffiné, Sa pensée va bien au-delà de ses paroles, et, sous ce langage figuré, il voile une leçon de profonde humilité, comme le démontre l’adage solennel qui sert de conclusion à la parabole : « Quiconque s’élève sera humilié… » Cette grave sentence[411] correspond à un décret providentiel, dont la réalisation fréquente, également signalée par les païens comme par les rabbins juifs, est un très juste châtiment pour les orgueilleux.

Jésus se tourna ensuite vers l’amphitryon, qui reçut pareillement sa leçon, dans les termes les plus gracieux :

Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n’appelle pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni tes voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour, et ne te rendent ce qu’ils ont reçu de toi. Mais lorsque tu fais un festin, appelle les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles, et tu seras heureux de ce qu’ils n’ont pas le moyen de te le rendre, car cela te sera rendu à la résurrection des justes[412].

Cette fois, la petite parabole contient une belle leçon de charité fraternelle. Il n’est pas besoin de noter qu’elle est présentée à dessein, comme beaucoup d’autres conseils du divin Maître, sous une forme paradoxale, et qu’on tomberait dans une exagération singulière, si l’on voulait en interpréter tous les détails d’une manière absolue. En effet, Jésus n’a jamais eu l’intention de troubler les relations sociales dans ce qu’elles ont de légitime. « N’invite pas » : cela signifie, n’invite pas uniquement en vue d’être toi-même réinvité. Ce serait un genre très égoïste d’hospitalité. Que les pauvres et les petits aient aussi leur part, d’une manière ou de l’autre ! La loi mosaïque exhortait aussi les riches à inviter les pauvres à certains jours[413].

Les dernières réflexions du Sauveur avaient excité une certaine émotion religieuse dans l’âme des convives. L’un d’eux, donnant un libre cours à son enthousiasme, s’écria tout à coup : « Heureux celui qui prendra ses repas[414] dans le royaume de Dieu ! » Cela revenait à dire : Heureux les élus ! car, nous le notions récemment[415], la sainte Écriture et les rabbins à sa suite comparent volontiers les joies du ciel à un festin délicieux. À cette exclamation, entachée peut-être de vaine complaisance, mais qu’on n’a aucun motif d’accuser d’hypocrisie, Jésus rattacha une troisième leçon, plus importante encore que les deux précédentes. Il le fit en proposant une nouvelle parabole, plus développée et toute empreinte de gravité.

Un homme fit un grand souper, et invita de nombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invites de venir, parce que tout était prêt. Mais tous, unanimement, commencèrent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté une terre, et il est nécessaire que j’aille la voir ; je t’en prie, excuse-moi. Le second dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; je t’en prie, excuse-moi. Et un autre dit : J’ai épousé une femme, et c’est pourquoi je ne puis venir. À son retour, le serviteur rapporta cela à son maître. Alors le père de famille, irrité, dit à son serviteur : Va promptement sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur dit ensuite : Seigneur, ce que vous avez commandé a été fait, et il y a encore de la place. Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et contrains les gens d’entrer[416], afin que ma maison soit remplie. Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper[417].

Les premières lignes font allusion à une coutume encore en vigueur chez les Arabes de Palestine[418], et qui était également pratiquée chez les Romains[419]. Elle consistait, de la part de l’amphitryon, à envoyer un messager spécial au dernier moment, chez ses invités, pour leur dire que tout était prêt. En de telles conditions, refuser de venir après avoir accepté d’avance l’invitation, était une grossière injure pour le père de famille. Celui-ci ne manqua pas de la ressentir, d’autant plus que le refus lui arriva de tous les côtés à la fois, et pour des motifs futiles. En effet, les occupations alléguées auraient pu être prévues, ou retardées sans grave inconvénient. Mais cet homme, intelligent autant que généreux, qui représente Dieu le Père, ne se laissa point prendre au dépourvu, et il sut promptement, par deux autres appels successifs, combler les vides de sa table. Le premier de ces appels eut lieu dans les rues et sur les places publiques de la ville ; le second, en dehors des murs et sur les grands chemins.

L’application des divers traits de la parabole se fait d’elle-même, pour quiconque est au courant de la conduite du Sauveur pendant sa vie publique, et des grands principes qui le guidaient. Les premiers invités figurent les Juifs, auxquels Dieu avait ouvert tout d’abord les portes du royaume messianique, en vertu du droit spécial qu’il leur avait octroyé depuis des siècles. Lorsque, malgré les appels qu’il leur avait adressés aimablement par ses prophètes, puis par le précurseur et par le Christ lui-même, ils demeurèrent sourds à sa voix paternelle, il offrit ses faveurs et ses grâces à d’autres membres de sa nation — car la parabole nous les montre demeurant, eux aussi, dans l’intérieur de la ville théocratique —, mais à des membres de qualité inférieure, « pauvres, et débiles, et aveugles, et estropiés » sous le rapport moral, c’est-à-dire aux pécheurs et aux publicains, par opposition aux scribes, aux pharisiens et aux autres classes demeurées incrédules. La troisième invitation fut encore plus aimable et plus caractéristique, puisqu’elle s’adressa aux païens eux-mêmes, qu’on alla chercher en dehors du judaïsme, et qui, après quelque résistance, accoururent en grand nombre dans la salle du festin. L’histoire entière du plan divin relatif à la rédemption est résumée dans ces quelques lignes. La conclusion majestueuse, « Je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper », tombait comme un coup de massue sur la tête des coupables. Elle marque nettement la réprobation des Juifs en tant que nation. Mais à qui la faute, puisqu’ils ont refusé d’assister au festin, malgré deux invitations réitérées ?

À une autre occasion, comme Jésus poursuivait son voyage et que des foules considérables se groupaient autour de lui, à demi disposées à le regarder comme le Messie, se retournant vers ces partisans momentanés, dont beaucoup, il le savait, ne lui étaient dévoués qu’à la surface, il leur dit : « Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et celui qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple ». Langage hardi, paradoxal en partie, que le Sauveur fit entendre à plusieurs reprises, devant des auditoires différents[420], avec quelques variantes. Jésus ne pouvait pas déclarer avec plus de force que le renoncement universel et la disposition à accepter toute sorte de souffrances, et la mort même, étaient nécessaires à ceux qui désiraient se ranger sous sa loi. Sa passion était proche, et, à cette heure décisive, pleine de périls pour les disciples Comme pour le Maître, personne ne devait ignorer à quel prix l’on devient membre du royaume des cieux.

Immédiatement après avoir rappelé ces grands principes, le Sauveur les commenta, en faisant voir, par deux exemples saisissants, empruntés l’un et l’autre à la vie sociale, et présentés sous la forme de demi-paraboles, à quelle humiliation et à quels dangers s’exposerait un disciple enthousiaste, mais peu ancré dans ses convictions, qui l’abandonnerait après s’être attaché à lui en passant.

Premier exemple : le constructeur imprudent.

Quel est celui de vous qui, voulant bâtir une tour, ne s’assied d’abord, et ne suppute les dépenses qui sont nécessaires, afin de voir s’il aura de quoi l’achever ; de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse achever, et que tous ceux qui verront cela ne se mettent à se moquer de lui, en disant : Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu l’achever[421] ?

Quelle imprudence n’y a-t-il pas, en effet, à entreprendre une construction aussi considérable que celle d’une tour, sans avoir fait posément les devis préliminaires, et sans s’être assuré qu’on a une bourse suffisamment garnie pour payer les frais ? Il n’y a guère de ville où l’on ne puisse voir quelque édifice inachevé, que la malice populaire nomme : La folie d’un tel ou d’un tel.

Le second exemple, celui du roi qui déclare imprudemment la guerre à un prince voisin, est encore plus frappant.

Quel roi, sur le point de faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord, afin d’examiner s’il pourra, avec dix mille hommes, marcher contre celui qui s’avance sur lui avec vingt mille ? Autrement, tandis que l’autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade, et lui fait des propositions de paix. Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède, ne peut être mon disciple[422].

Cette fois, ce n’est pas seulement un individu isolé, mais tout un peuple, qui aurait à souffrir d’une si grave imprudence ; car une expédition militaire commencée en des conditions si fâcheuses, ne pourrait aboutir vraisemblablement qu’à un désastre.

La morale de ces deux exemples est facile à tirer. D’un côté, la vie chrétienne est un édifice splendide, mais à construire. Or, dit saint Grégoire de Nysse[423], « de même qu’il ne suffit pas d’une pierre pour bâtir une tour, de même il faut plus d’un commandement pour conduire l’âme à la perfection ». Par conséquent, que l’on suppute sérieusement de quoi l’on est capable, avant de se faire disciple du Christ. Quelle honte n’y aurait-il point à revenir ensuite sur ses pas ! D’un autre côté, la vie chrétienne est une guerre perpétuelle, contre soi-même, contre le monde et contre le démon. Or, toute guerre suppose des difficultés, des fatigues et des périls redoutables. Jésus le signifie à ses disciples, pour qu’ils sachent bien ce qui les attend, s’ils persistent à s’attacher à lui. Toutefois, il est manifeste qu’il ne faut pas prendre ces deux comparaisons trop à la lettre, car il en résulterait qu’en de nombreuses circonstances, on ne devrait même pas essayer de poser les fondements d’une vie chrétienne. Assurément Jésus n’a voulu empêcher personne de devenir son disciple. Nous sommes une fois de plus en face d’expressions hyperboliques et paradoxales, qui reviennent à dire : L’entreprise est ardue ; mais faites de généreux efforts, et vous réussirez. Autrement, prenez garde à la banqueroute spirituelle, à la défaite totale de votre âme, c’est-à-dire à l’apostasie.

Jésus termina son discours en relevant, toujours au moyen d’une image expressive, la nécessité de l’esprit de sacrifice chez tous ses vrais disciples :

Le sel est bon ; mais, si le sel s’affadit, avec quoi l’assaisonnera-t-on ? Il n’est plus propre ni pour la terre, ni pour le fumier ; mais on le jettera dehors[424].

Pline disait aussi : « Rien n’est meilleur que le sel et le soleil[425] ». Mais Jésus, après avoir constaté cette vérité, l’élève à la hauteur d’un grand principe moral. Que vaudrait un chrétien affadi, dépourvu de l’énergie qui est l’apanage des hommes de renoncement et de sacrifice ? C’est pour la troisième fois[426] que Notre-Seigneur fait servir le sel à une application surnaturelle.

IV. Paraboles relatives à la miséricorde de Dieu envers les pécheurs.

Passages correspondants : Luc., xv, 1 — xvii, 19.

Jésus manifestait sa bonté sous tant de formes, et son enseignement, si vivant, si relevé, si populaire en même temps, attirait avec une telle force l’attention de tous, que les publicains et les grands pécheurs eux-mêmes se pressaient très nombreux[427] autour de lui, en quelque lieu qu’il s’arrêtât. Et lui, bien loin de les rebuter avec la morgue et la dureté pharisaïques, il leur faisait un accueil empressé ; aussi gagnait-il les âmes en même temps que les cœurs de beaucoup d’entre eux. Mais les pharisiens et les scribes, à l’esprit superbe et au cœur sans pitié, s’indignaient de sa conduite, contre laquelle ils murmuraient ouvertement. « Cet homme, se disaient-ils les uns aux autres avec dédain, reçoit les pécheurs et il mange avec eux ». Ce second trait était, à leur sens, plus coupable encore que le premier, puisque, d’après les idées orientales, l’action de participer à un même repas noue entre deux convives des relations étroites.

Pour se justifier, le Sauveur exposa coup sur coup trois de ses plus belles et de ses plus éloquentes paraboles — celles de la brebis perdue, de la drachme retrouvée, de l’Enfant prodigue —, qui, sous des images très variées, expriment une seule et même pensée : le pardon infiniment généreux que Dieu accorde aux pécheurs repentants, et la joie que lui fait éprouver leur conversion. Ces trois petits poèmes se complètent donc mutuellement. Tandis que, dans les deux premiers, Dieu va de lui-même au-devant des âmes coupables, le troisième décrit avant tout l’activité personnelle du pécheur, ses efforts pour chercher et pour trouver son Dieu, dont il a eu le malheur de se séparer. En se combinant, ces paraboles forment un ensemble parfait, harmonieux, puisque, selon les données de la théologie[428], le repentir nécessite ces deux éléments : la grâce divine qui prévient et la correspondance de l’homme à la grâce[429]. Ainsi groupées par Jésus lui-même, elles se présentent à nous comme une trilogie magnifique, dont chaque partie est vraiment exquise.

Nous avons déjà rencontré la première d’entre elles dans l’évangile selon saint Matthieu[430], mais sous une forme un peu abrégée, et à une époque antérieure de la vie de Jésus. Elle est si capable d’émouvoir les cœurs, qu’il n’est pas étonnant que le divin Maître l’ait répétée deux fois, devant de nouveaux auditeurs. La voici encore, telle que nous la lisons dans le troisième évangile[431].

Quel est l’homme parmi vous qui a cent brebis, et qui, s’il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la trouve ? Et lorsqu’il l’a trouvée, il la met sur ses épaules avec joie ; et venant dans sa maison, il appelle ses amis et ses voisins, et il leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis qui était perdue. Je vous le dis, il y aura de même plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence.

Nous avons expliqué plus haut les principaux traits de cette touchante histoire, et nous n’avons pas à y revenir ici. Nulle part peut-être, si ce n’est à la crèche et au Calvaire, Jésus ne nous paraît plus divinement beau que sous cette figure, qu’il a merveilleusement réalisée. Le trait délicieux « Il la met sur ses épaules », propre à la rédaction de saint Luc, est particulièrement émouvant. Il en est de même du suivant, qui nous montre Dieu se réjouissant dans le ciel, avec les anges et les Saints, de la conversion d’un pécheur, de même que le berger s’est réjoui avec ses voisins et ses amis, après avoir retrouvé sa brebis[432]. Les écrits rabbiniques racontent que, lorsque Moïse gardait les brebis de Jéthro dans le pays de Madian[433], il courut, lui aussi, à la recherche d’un agneau qui s’était égaré. L’ayant trouvé et supposant qu’il était épuisé de fatigue, il le rapporta sur ses épaules, comme le pasteur de la parabole. Dieu lui apparut alors et lui dit : « Puisque tu as témoigné de la bonté à un agneau, je te confierai la garde d’Israël mon peuple[434] ».

Quoique très brève, la parabole de la drachme perdue et retrouvée n’est guère moins significative. Elle nous fait également admirer la sollicitude avec laquelle Dieu va au-devant des pécheurs, pour les aider à secouer le fardeau de leurs fautes.

Ou quelle est la femme qui, ayant dix drachmes, si elle en perd une, n’allume la lampe, ne balaye la maison, et ne cherche avec soin, jusqu’à ce qu’elle la trouve ? Et lorsqu’elle l’a trouvée, elle appelle ses amies et ses voisines, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé la drachme que j’avais perdue. De même, je vous le dis, il y aura de la joie parmi les anges de Dieu, pour un seul pécheur qui fait pénitence[435].

La drachme était une pièce d’argent, qui valait environ 87 de nos centimes[436]. Grecque d’origine, comme son nom l’indique, elle avait alors cours en Palestine, avec les autres monnaies de l’empire romain. Une drachme, c’était peu de chose en soi. Mais, pour une pauvre femme qui n’en possédait que dix (8, 70 F) pour tout avoir, c’était une somme relativement considérable. De là, tant d’efforts, si bien décrits[437], pour la retrouver, et ensuite tant de joie.

La troisième parabole de cette série, si émouvante et si universellement admirée, est celle de l’Enfant prodigue[438], dont on a pu dire sans exagération qu’elle est « la perle et la couronne de toutes les paraboles évangéliques », et que « jamais certainement le langage humain n’a resserré en si peu de paroles, et de paroles inépuisables, un tel monde d’amour et de sagesse[439] ». Les deux précédentes ont répondu à l’accusation que les pharisiens et les scribes avaient dirigée contre Jésus, et elles ont entièrement justifié sa conduite par l’exemple de Dieu lui-même. Mais les images sous lesquelles elles nous ont présenté l’activité divine s’exerçant en faveur des pécheurs, « empruntées au monde animal ou inanimé, restaient trop au-dessous de leur objet. Elles n’offraient pas à Jésus le moyen de déployer toute la richesse du sentiment qui remplissait le cœur de Dieu envers le pécheur, ni surtout de dérouler l’histoire intime du pécheur dans le drame de la conversion. Il lui fallait pour cela une image empruntée au domaine de la nature morale et sensible, à la sphère de la vie humaine[440] ». Ainsi donc Notre-Seigneur, après nous avoir montré le côté divin de la grâce dans la conversion des pécheurs, va nous en manifester le côté humain, en décrivant la naissance et le développement progressif du repentir dans une âme coupable. C’est celle-ci qui fera les premières démarches pour revenir à Dieu.

La parabole a deux parties très distinctes, qui se rapportent, l’une directement au prodigue, — c’est la principale, — l’autre à son frère aîné. Dans la première, Jésus décrit avec une délicatesse et une vérité psychologiques qui ne sauraient être surpassées, les conditions d’une sincère et solide conversion.

Un homme avait deux fils ; et le plus jeune des deux dit à son père : Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. Et peu de jours après, le plus jeune fils, ayant rassemblé tout ce qu’il avait, partit pour un pays étranger et lointain, et là il dissipa son bien, en vivant dans la débauche. Et après qu’il eut tout dépensé, il survint une grande famine dans ce pays-là, et il commença à être dans le besoin. Il alla donc, et il s’attacha au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya dans sa maison des champs pour garder les pourceaux. Et il désirait remplir son ventre des gousses que les pourceaux mangeaient, mais personne ne lui en donnait.

Tel est, en quelque sorte, le premier acte de ce drame ancien et toujours nouveau. De chute en chute, le triste héros de cette histoire lamentable tombe promptement, en se livrant à ses passions, dans une misère extrême, mais qui sera pour lui la plus précieuse des grâces, puisqu’elle lui révélera son ingratitude révoltante envers son père et envers Dieu, et qu’elle le mettra sur le chemin d’un sincère repentir.

Le début de la parabole est très simple. Il nous introduit dans une famille riche, composée du père — la mère était morte sans doute — et de deux fils déjà grands. La facilité avec laquelle le père consentit à faire entre ses fils, sur la simple demande du plus jeune, un partage anticipé de ses biens, surprend tout d’abord. Il n’était que trop aisé de prévoir le pernicieux usage qui en serait fait par ce malheureux, dont l’égoïsme et les mauvaises tendances avaient dû se manifester en plus d’une rencontre. Nous ne connaissons pas suffisamment la législation juive d’alors, pour savoir si cette réclamation avait pour base un droit réel. Peut-être ne s’agissait-il que du partage des biens laissés par la mère. Ce n’est là, du reste, qu’un trait secondaire du récit. Il a cependant son importance, puisqu’il a pour but de marquer la liberté que Dieu laisse à l’homme d’employer ses forces à bien faire ou à mal faire.

Le prodigue s’empressa de liquider son avoir, afin de pouvoir en disposer plus aisément ; puis il s’éloigna au plus vite de la maison paternelle, où il aurait pu vivre si heureux. Le divin narrateur glisse délicatement sur la vie de débauche dans laquelle se plongea le prodigue, et qui lui a valu son nom[441]. Le châtiment ne tarda pas. À ce point de vue, la coïncidence qui exista entre la terrible famine dont fut atteint le pays où s’était installé le jeune débauché, et la perte totale de sa fortune, fut vraiment providentielle ; Sans argent, sans métier, sans goût au travail, il dut accepter pour vivre, lui, issu d’une famille distinguée, le rôle, doublement dégradant pour un Juif, de gardeur de pourceaux. Et même alors, insuffisamment nourri parce qu’on ménageait les vivres à cause de la famine, il sentit l’aiguillon perpétuel de la faim. Le trait « Il désirait remplir son ventre des gousses que les pourceaux mangeaient[442], et personne ne lui en donnait », a quelque chose de tragique.

Le second acte de la première partie de la parabole nous fait assister, avec une émotion toujours croissante, à la conversion du coupable, depuis le signe initial, encore imparfait, de son repentir, depuis le réveil de sa conscience, jusqu’à la réintégration totale de ses anciens privilèges.

Et étant rentré en lui-même, il dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi, je meurs ici de faim ! Je me lèverai, et j’irai vers mon père et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne désormais d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes mercenaires. Et se levant, il vint vers son père.

Comme il était encore loin, son père le vit, et fut ému de compassion ; et accourant, il se jeta à son cou et le baisa. Et le fils lui dit : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne désormais d’être appelé ton fils. Alors le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe, et revêtez-l’en ; et mettez un anneau à sa main, et des chaussures à ses pieds ; puis amenez le veau gras, et tuez-le ; et mangeons, et faisons bonne chère ; car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à faire grande chère[443].

« Étant rentré en lui-même : » c’est ici comme le nœud de cette tragédie intime. La profonde misère extérieure dans laquelle le prodigue était tombé, l’aida à sortir de sa léthargie morale et de son désespoir. Son monologue, dont Jésus ne signale que les pensées essentielles, est digne d’un vrai pénitent. Il a pour point de départ un contraste qui ne pouvait guère manquer de se présenter à l’esprit du prodigue. Ici, la faim cruelle ; dans la maison de son père, les mercenaires eux-mêmes vivent dans l’abondance. Il se poursuit par une résolution courageuse : « Je me lèverai et j’irai vers mon père », et s’achève par la promesse d’une humble confession. Puis la résolution est exécutée sans retard.

L’accueil du père si aimant, qui est ici la parfaite figure du Dieu infiniment bon et miséricordieux, est décrit avec un art inimitable. « Accourant, il se jeta à son cou et le couvrit de baisers[444] ». Les artistes qui ont essayé de représenter l’histoire du prodigue se sont inspirés, pour la plupart, de la peinture esquissée ici par Notre-Seigneur. Le tableau de Spada attire particulièrement l’attention. Il contient seulement deux figures à mi-corps, « mais il serait impossible de rendre avec plus de bonheur cette tendre commisération d’un père oubliant les torts de son fils… La tête du vieillard est admirable. La compassion et l’amour le disputent à l’attendrissement, tandis que le repentir et l’espoir animent les traits du fils, dont la bouche semble prononcer les mots si touchants : Mon père, j’ai péché[445] ». Mais il semblerait, d’après le récit de saint Luc, que le prodigue repentant ne put achever sa confession dans les termes qu’il avait préparés. Les marques du pardon généreux que lui témoignait son père l’empêchèrent de dire, comme il se l’était proposé : « Traite-moi comme un de tes mercenaires ». C’eût été une demande inutile, il le sentait.

La scène de réhabilitation est aussi bien décrite que le reste de la parabole. L’émotion à laquelle l’heureux père était en proie ne lui permit pas d’abord de répondre à son fils autrement que par des actes qui exprimaient vivement sa tendresse. Dès qu’il put parler, ce fut pour donner à ses serviteurs des ordres rapides, entrecoupés, d’abord afin de faire disparaître au plus vite les traces de l’abjection physique et morale de son enfant, puis eu vue du festin par lequel il voulait fêter son retour. Les derniers mots,

Car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie, il était perdu, et il est retrouvé,

forment un distique à la façon hébraïque. Nous les retrouverons plus loin, répétés comme un refrain.

Cette noble conduite du père à l’égard d’un fils qui l’avait si grièvement offensé, justifiait entièrement celle du Sauveur envers les publicains et les autres pécheurs publics. La deuxième partie de la parabole, d’un tout autre caractère, nous ramène au fils aîné, que Jésus s’est contenté de mentionner au début de sa touchante histoire, et elle fournit au divin orateur l’occasion de donner une nouvelle leçon.

Cependant, son fils aîné était dans les champs ; et comme il revenait et s’approchait de la maison, il entendit la musique et les danses[446]. Et il appela un des serviteurs, et demanda ce que c’était. Celui-ci lui dit : ton frère est revenu, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré sain et sauf. Il s’indigna, et ne voulait pas entrer. Son père sortit donc, et se mit à le prier. Mais, répondant à son père, il dit : Voilà tant d’années que je te sers, et je n’ai jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour faire bonne chère avec mes amis ; mais dès que cet autre fils qui a dévoré son bien avec des femmes perdues, est revenu, tu as tué pour lui le veau gras. Alors le père lui dit : Mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi ; mais il fallait faire bonne chère et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort, et qu’il est revenu à la vie ; parce qu’il était perdu, et qu’il est retrouvé[447].

Autant le prodigue attire la sympathie par sa conversion sincère, autant son frère l’éloigne, par son cœur sec et son esprit frondeur. Au lieu d’aller serrer dans ses bras le pécheur repentant et de fêter aussi son retour, il s’indigne de l’accueil honorable qui lui est fait et du pardon intégral qui lui est accordé. Et lorsque son père, avec une bienveillance qui rappelle de nouveau celle de Dieu, vient le chercher pour le conduire dans la salle du festin, non seulement il refuse de le suivre, mais il ose lui adresser d’insolents reproches. À en croire cet égoïste, la maison paternelle n’a été pour lui qu’un lieu d’esclavage perpétuel. À sa propre conduite il oppose, dans les termes les "plus durs, la conduite du prodigue ; il établit de même un odieux parallèle entre ce que le père a fait pour des fils si dissemblables. Sa conclusion tacite est qu’il subit un traitement inique.

La réponse du père est pleine de calme et de dignité. Elle rappelle d’abord à cet autre ingrat, pour réfuter ses plaintes injustes, les privilèges dont il n’a pas cessé de jouir auprès du meilleur des pères. Elle lui rappelle ensuite le véritable caractère de la fête qui excitait à un tel point son mécontentement : ce n’était pas une récompense donnée à l’inconduite ; c’était l’expression de la joie d’un père qui a retrouvé un fils qu’il croyait perdu, joie que son autre fils devrait être le premier à comprendre et à partager.

Là-dessus, la parabole s’arrête soudain, comme si elle voulait laisser au fils aîné le temps de méditer la grave leçon qui vient de lui être donnée. Par-dessus sa tête, on le comprend, elle atteint directement les pharisiens et les scribes, qui, comme lui, se vantaient d’être toujours fidèles à leurs obligations ; qui, comme lui aussi, servaient leur père, Dieu lui-même, avec un esprit servile ; qui enfin, encore comme lui, murmuraient et s’indignaient de voir les pécheurs tendrement accueillis par le Christ.

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