Jésus ne se lasse pas de revenir sur ce thème essentiel. Ici, il le fera surtout sous la forme de paraboles, et celles qu’il proposera comptent parmi les pièces les plus remarquables de son trésor poétique.
Saint Luc, qui est toujours notre unique guide pour les événements de cette période, ne signale aucun intervalle de temps entre cette autre série d’enseignements du divin Maître et la précédente. Il est probable qu’il n’y en eut aucun, et que l’allocution que nous allons entendre ne fut séparée de celle que nous venons de lire que par une simple pause. Prenant donc de nouveau la parole, et s’adressant, non pas aux pharisiens, mais à ses disciples[448], Jésus leur dit, en entrant directement dans son sujet, sans employer aucune formule d’introduction :
Un homme riche avait un intendant, et celui-ci fut accusé auprès de lui d’avoir dissipé ses biens. Il l’appela, et lui dit : Qu’est-ce, que j’entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais gérer mon bien[449],
L’attention du lecteur est saisie dès les premières lignes de ce récit, comme dut l’être celle de l’auditoire. Cet intendant, qui va jouer le rôle principal dans la parabole, était, comme l’indiquent les traits suivants, un administrateur général[450], qui gérait et faisait valoir les propriétés de son maître, habituellement absent. Il avait abusé indignement de son mandat, puisqu’il avait « dissipé » les biens qui lui avaient été confiés, et qu’il s’en était approprié une partie considérable, pour mener une vie de plaisirs. Appelé d’urgence à comparaître devant son maître, auprès duquel ses malversations avaient été dénoncées, il reçut aussitôt un congé humiliant, avec l’ordre de rendre des comptes immédiats. Il n’essaya pas de se disculper, tant l’accusation était tombée juste. Comprenant que sa destitution était définitive, il songea seulement, lorsqu’il fut rentré chez lui, à prendre des mesures qui lui permettraient de vivre commodément, sans rien faire, et aux dépens d’autrui. Jésus reprit :
Alors l’intendant dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître m’ôte la gestion de son bien ? Travailler la terre, je ne le puis, et je rougis de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j’aurai été destitué de la gestion, il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons.
Ce petit monologue nous fait lire jusqu’au fond de l’âme de cet homme dépravé, décidé à recourir à tous les moyens pour satisfaire son égoïsme. Plongé dans ses réflexions, il ne voit d’abord, pour gagner sa vie, qu’une double alternative : mendier, ou se livrer à un rude travail. Son orgueil se cabre devant le premier de ces deux partis ; sa mollesse, devant le second. Tout à coup, il découvre un expédient qui lui permettra de vivre à l’aise, sans se fatiguer et sans trop s’humilier. Il se hâte alors de mettre son projet à exécution. Il lésera une fois de plus, et très gravement, les intérêts de son maître ; mais qu’était cela pour une âme sans conscience ? La suite de la parabole va nous le montrer à l’œuvre.
Ayant donc fait appeler chacun des débiteurs de son maître, il disait au premier : Combien dois-tu à mon maître ? Il répondit : Cent mesures d’huile. Et l’économe lui dit : Prends ton obligation, assieds-toi vite, et écris cinquante. Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Il répondit : Cent mesures de froment. Et il lui dit : Prends ton obligation, et écris quatre-vingt.
Ces débiteurs étaient-ils des fermiers qui payaient leur redevance en nature, ou étaient-ce des marchands qui venaient s’approvisionner auprès de l’intendant ? Il est assez difficile de le dire. Peu importe, au reste, puisque, dans les deux cas, le vol était le même. Quelques explications archéologiques en manifesteront toute l’étendue. Dans le texte grec, les mots que nous avons traduits par « mesures » sont empruntés à l’hébreu : pour l’huile, c’est le bath, et c’est le khôr pour le blé. Or, le mot bath désignait, chez les anciens Juifs, la plus grande mesure de capacité pour les liquides, l’équivalent du mitrêlès attique d’après Josèphe, c’est-à-dire 38, 88 l, suivant notre système métrique. Le khôr était la plus grande des mesures de capacité employées pour les céréales et les légumes secs. Il contenait dix bath, par conséquent, 388, 80 l. D’après les modifications apportées aux factures ou aux quittances, la dette se trouvait réduite d’une moitié pour l’huile, c’est-à-dire d’environ 1940 l ; ce qui occasionnait au propriétaire la perte de plusieurs milliers de francs. Pour le blé, elle n’était réduite que d’un cinquième ; mais, comme la remise s’élevait à environ 7, 760 l, le vol était encore plus criant. Pourquoi cette différence de traitements ? C’est là sans doute un trait d’habileté de la part de l’intendant. Il connaissait son monde, et il prévoyait que des effets identiques seraient produits par des concessions différentes, selon les circonstances personnelles dans lesquelles se trouvaient ceux qu’il associait à ses vols. Les deux cas cités dans la parabole ne sont que des exemples choisis parmi beaucoup d’autres. En effet, l’intendant dut tenir une conduite semblable avec tous les principaux débiteurs de son maître.
Le secret d’une pareille conduite était connu de trop de monde pour ne pas être ébruité. « L’homme riche » de la parabole en eut donc bientôt connaissance, et, ajoute Jésus, « il loua l’intendant infidèle de ce qu’il avait agi habilement ». Cette conclusion a paru si étonnante à un grand nombre d’interprètes anciens et modernes, qu’ils ont défiguré le sens de la parabole, pour la mettre d’accord avec ce qu’ils croyaient être sa vraie signification. Ils ne pouvaient comprendre cet éloge, venant d’un propriétaire odieusement volé, et semblant justifier la conduite du voleur. Cependant le texte est fort clair[451]. L’éloge ne porte évidemment pas sur l’acte même de l’intendant, qui était une fourberie insigne, mais sur l’habileté, le savoir-faire avec lesquels il fut projeté et réalisé. C’est, ainsi, dit encore Notre-Seigneur, que « les enfants de ce siècle — par ce nom il désignait les gens du monde, dont toutes les pensées et tous les actes sont dirigés vers les intérêts matériels — sont, dans leurs relations réciproques, plus habiles que les enfants de lumière ». Ceux auxquels Jésus donne ce dernier titre[452], ne sont autres que ses propres disciples, qu’il voudrait voir, il ne manque pas de l’ajouter, aussi intelligents, aussi habiles relativement aux profits spirituels à tirer des biens terrestres, que les mondains le sont en général pour accroître inlassablement leur fortune[453]. Désireux d’inculquer plus avant ce conseil dans les esprits et dans les cœurs, le Sauveur jugea bon de le développer sous plusieurs formes.
Et moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, afin que, lorsqu’elles vous manqueront, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Celui qui est fidèle dans les moindres choses, est fidèle aussi dans les grandes ; et celui qui est injuste dans les moindres choses, est injuste aussi dans les grandes. Si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables ? Et si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous ? Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon[454].
« Les richesses d’iniquité », ou, comme dit le texte primitif, « le Mammon d’iniquité[455] » : ce qualificatif n’est que trop justifié. Non toutefois que le Sauveur ait condamné la richesse en elle-même, puisque, tout au contraire, il déclare ici qu’elle peut procurer de grands avantages spirituels à ceux qui savent en profiter pour faire de bonnes œuvres. Mais la parabole que nous venons de lire ne l’a que trop bien montré, et la suivante en fournira une nouvelle preuve, la possession des biens temporels est très souvent l’occasion de grandes misères morales ; aussi cause-t-elle ici-bas et dans l’autre vie le malheur d’hommes nombreux. Le Sauveur cite un frappant exemple du profit qu’on en peut tirer. En la partageant avec les pauvres, on se fait des amis ; grâce à l’intercession desquels on peut obtenir, non pas l’hospitalité humiliante, aléatoire et de peu de durée que l’intendant infidèle s’efforçait de gagner par l’injustice et le vol, mais une place et un bonheur sans fin dans le ciel[456].
Les mots « Celui qui est fidèle dans les moindres choses est fidèle aussi dans les grandes… », expriment un principe d’ordre général et d’expérience quotidienne, dont l’application pratique, d’une justesse incontestable, est qu’on ne songera jamais à élever à un poste supérieur un homme qui aura abusé de la confiance de son maître dans une situation de moindre importance. Jésus tire ensuite la conclusion de cette règle par rapport à ses disciples. Par les mots « richesses véritables » et « ce qui est à vous », il entend les biens de la grâce, les biens surnaturels et célestes, qui seuls ont une valeur durable, absolue ; en d’autres termes, le royaume que Dieu « a préparé pour eux depuis le commencement du monde[457] ». Les trois dernières lignes du passage que nous avons cité faisaient déjà partie du Sermon sur la montagne[458]. Elles forment ici le point final de l’allocution.
Mais une circonstance particulière, que saint Luc a notée avec la vigueur accoutumée de son style[459], contraindra Notre-Seigneur de reprendre presque immédiatement la parole : « Les pharisiens, qui étaient avares, entendaient toutes ces choses, et ils se moquèrent de lui ». Ils étaient donc demeurés dans les rangs de la foule, selon leur odieuse coutume, pour épier les paroles et les actions du Sauveur. Dans tout ce que nous venons de lire, ils auraient vainement cherché de quoi l’accuser ; mais, amis de Mammon, insatiables d’argent presque autant que d’honneurs[460], ils trouvaient ridicule une telle appréciation de la richesse par un homme qui ne possédait rien. Leurs gestes et leurs réflexions dérisoires n’échappèrent pas à Notre-Seigneur, qui ne laissa point passer cette insulte sans protester énergiquement. Les prenant donc directement à partie, il leur reprocha d’abord leur hypocrisie éhontée : « Vous, vous cherchez à paraître justes devant les hommes ; mais Dieu connaît vos cœurs, car ce qui est grand aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu[461] ». Il dit ensuite :
La loi et les prophètes ont duré jusqu’à Jean ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun fait effort pour y aller. Il est plus facile que le ciel et la terre passent, qu’il ne l’est qu’un seul trait de la loi vienne à tomber. Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère, et quiconque épouse celle qui a été renvoyée par son mari, commet un adultère[462].
Il y a là trois pensées profondes, déjà signalées dans le premier évangile, mais à trois occasions différentes[463]). Leur enchaînement entre elles et avec le contexte est assez difficile à établir. Peut-être les paroles du Sauveur auront-elles été notablement abrégées par saint Luc, ou par le document qui lui servait de guide en cet endroit ; mais nous n’avons aucun motif sérieux de supposer qu’elles aient été détachées de leur place chronologique, pour être insérées ici. La liaison n’est pas impossible, et pour notre part, nous nous rallions volontiers à la suivante : Actuellement, il est plus nécessaire que jamais d’être justes devant Dieu, puisque le Messie vient d’inaugurer son royaume, vers lequel les hommes de foi se précipitent pour y pénétrer et en devenir les membres. Néanmoins, bien que les figures de la loi mosaïque aient été réalisées, ses prescriptions morales ne sauraient périr. Jésus ne prétend donc pas les abolir, il veut au contraire les perfectionner. Ce sont les pharisiens qui détruisent la loi par leur laxisme sur certains points de la dernière gravité, en particulier en ce qui regarde l’institution du mariage ; mais le Christ la rétablit dans toute sa vigueur primordiale.
Après cette apostrophe sévère, Jésus, revenant directement à son sujet, proposa, touchant les biens de ce monde, une autre parabole aux couleurs très vives. Par l’exemple d’un riche qui n’avait fait usage de sa fortune que dans son intérêt personnel, au lieu d’en utiliser une partie pour soulager la misère des pauvres, il fit voir où peut conduire finalement la possession égoïste des biens terrestres. Quoique indifférente en elle-même sous le rapport moral, la richesse apporte donc avec elle de graves responsabilités et de graves périls.
Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui faisait chaque jour une chère splendide. Il y avait aussi un mendiant, nommé Lazare, qui était couché à sa porte, couvert d’ulcères, désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche[464] ; de plus, les chiens venaient et léchaient ses plaies[465].
Ce premier tableau — nous pourrions dire : ce premier diptyque — nous présente, sous la forme d’une antithèse vivante, les deux personnages autour desquels roule tout le récit : le mauvais riche, et le pauvre Lazare. Les évangélistes ont autrefois résumé en deux traits caractéristiques — dont l’un concerne l’habillement et l’autre la nourriture — la vie mortifiée du précurseur[466]. En deux traits analogues, Jésus résume aussi la vie sensuelle et mondaine du mauvais riche. La pourpre éclatante de Tyr, le fin lin d’Égypte aussi blanc que la neige, célèbres l’une et l’autre dans l’antiquité[467], lui fournissaient des vêtements somptueux. Le luxe de la table correspondait à celui de l’habillement. On ne pouvait mieux peindre, en deux coups de pinceau, une vie d’oisiveté, de mollesse, de perpétuels et splendides festins, de magnificence princière. Mais quel contraste dans l’état du pauvre Lazare[468], pour lequel tout était profonde misère, faim et souffrance perpétuelles[469] !
Après ce début saisissant, Jésus nous transporte soudain dans l’autre monde, où les deux personnages nous apparaissent de nouveau, toujours sous la forme d’une antithèse, mais dans des situations étonnamment changées. La description que Notre-Seigneur trace brièvement du séjour des bienheureux et de celui des damnés est empruntée, d’une manière générale, aux images sous lesquelles la théologie juive d’alors se représentait l’état des trépassés, soit dans le paradis, soit dans l’enfer, selon que leur vie avait été sainte ou perverse[470]. Ces images, bien qu’elles ne doivent pas être trop pressées dans le détail, correspondent du reste à ce que la théologie catholique enseigne au sujet du ciel et de l’enfer.
Or, il arriva que le mendiant mourut, et fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans le séjour des morts. Et levant les yeux, lorsqu’il était dans les tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. S’écriant, il dit : Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare, afin qu’il trempe l’extrémité de son doigt dans l’eau pour rafraîchir ma langue, car je suis tourmenté dans cette flamme. Mais Abraham lui dit : Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, et que Lazare a reçu de même les maux ; or, maintenant il est consolé, et toi, tu es tourmenté. De plus, entre nous et vous un grand abîme a été établi ; de sorte que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de là venir ici, ne le peuvent. Le riche dit : Je vous supplie donc, père, de l’envoyer dans la maison de mon père ; car j’ai cinq frères ; afin qu’il leur atteste ces choses, de peur qu’ils ne viennent, eux aussi, dans ce lieu de tourments. Et Abraham lui dit : Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent. Et il reprit : Non, père Abraham, mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils feront pénitence. Abraham lui dit : S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, quand même quelqu’un des morts ressusciterait, ils ne croiront pas[471].
La parabole s’arrête ici tout à coup, laissant les auditeurs sous l’impression de ce refus terrible, péremptoire. Tout est tellement clair dans cet autre tableau, qu’il suffira de quelques explications pour le compléter.
La mort ne vient pas seulement, délivrer Lazare de ses cruelles souffrances. Comme il les avait patiemment endurées et que sa vie est supposée vertueuse, nous le voyons, à peine entré dans l’autre vie, comblé d’honneurs et jouissant du bonheur réservé aux élus. Les anges eux-mêmes portent son âme au paradis ; et la déposent doucement dans « le sein d’Abraham », comme s’exprime Notre-Seigneur, de concert avec ses compatriotes, pour désigner le séjour des bienheureux[472], où le père des croyants occupe une place d’honneur. D’après les idées juives, le séjour des morts[473] était divisé en deux parties, séparées par un abîme profond, ainsi qu’il est dit plus bas, et réservées, l’une aux justes, l’autre aux méchants. La scène que Jésus y place est significative. Elle soulève en partie pour nous, dans un langage figuré, le voile qui cache les mystères d’outre-tombe. Un dialogue du plus vif intérêt s’engage bientôt entre Abraham et le mauvais riche. Celui-ci adresse au puissant patriarche une double supplique : d’abord pour obtenir une légère mitigation de ses tourments — son crucior in hac flamma est d’une émouvante éloquence —, puis pour qu’on fasse avertir ses frères du danger que court leur salut éternel. Peine perdue. D’un ton calme et digne, mais par des arguments irrésistibles, Abraham rappelle à ce malheureux, d’un côté, que son sort est mérité et définitif ; de l’autre côté, que ses frères ont dans les saints Livres tout ce dont ils ont besoin pour se convertir, et que, s’ils sont insensibles à leur voix inspirée, celle d’un mort ressuscité ne les toucherait pas davantage. En parlant ainsi, Jésus devait penser à la prochaine réalisation de son langage. Les pharisiens crurent-ils donc à sa divinité, lorsqu’il eut ressuscité Lazare ? y crurent-ils quand, par un miracle plus extraordinaire encore, il sortit lui-même victorieusement du tombeau ?
Lorsqu’il eut achevé cette parabole, Notre-Seigneur, cessant de s’adresser aux pharisiens, reprit le cours des instructions qu’il donnait à ses disciples[474] et il leur fit successivement quatre recommandations pressantes. Nous connaissons déjà les trois premières, car il les avait déjà proposées en d’autres circonstances. Saint Luc les cite sous une forme très condensée[475] ; aussi est-il difficile d’établir entre elles un enchaînement rigoureux, plusieurs des anneaux qui les reliaient logiquement ayant dû disparaître. D’elles aussi, nous dirons qu’il était naturel que Jésus les répétât plusieurs fois, car elles se rapportent à des points essentiels de la vie chrétienne. Elles concernent le scandale, le pardon des injures et la toute-puissance de la foi.
Là première a trait au scandale, dont elle signale la gravité en termes saisissants. Nous la connaissons déjà par la citation qu’en ont faite saint Matthieu et saint Marc[476], avec de légères variantes.
Il est impossible qu’il n’arrive des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on lui mît au cou une meule de moulin[477] et qu’on le jetât dans la mer, que s’il scandalisait un de ces petits[478].
La recommandation suivante est relative au pardon des injures. Elle s’ouvre par un Nota bene solennel, qui en souligne l’importance ; puis elle prend chacun des auditeurs à partie, pour se faire plus pressante.
Prenez garde à vous ! Si ton frère a péché contre toi, reprends-le, et, s’il se repent, pardonne-lui. S’il pèche contre toi sept fois par jour, et que sept fois dans un jour il revienne à toi, en disant : Je me repens, pardonne-lui[479].
Dans le premier évangile[480], c’est une question de Simon-Pierre qui avait occasionné un conseil analogue ; et alors Jésus n’avait pas seulement réclamé le pardon jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Dans les deux cas, le chiffre sept, sacré pour les Juifs, figure un pardon illimité.
Les apôtres, qui formaient alors un cercle intime autour de leur Maître, intervinrent[481], pour lui présenter une supplication touchante, qui révèle les progrès qu’ils avaient faits à sa divine école. « Seigneur, lui dirent-ils, augmentez en nous la foi ». À cette demande, Jésus répondit par une description dramatique des merveilleux effets que peut produire une foi solide.
Si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à ce mûrier : Déracine-toi, et plante-toi dans la mer ; et il vous obéira[482].
L’expression « comme un grain de sénevé » est proverbiale pour marquer la quantité de foi la plus modique, puisque cette graine est « la plus petite de toutes les semences[483] ». Au passage parallèle de l’évangile selon saint Matthieu[484], au lieu du mûrier, qui était, alors comme aujourd’hui, cultivé dans toutes les régions de la Palestine, Jésus avait mentionné l’un des contreforts de l’Hermon, auprès desquels il se trouvait avec les siens. La supposition était donc encore plus hyperbolique et plus paradoxale. C’est une manière expressive de relever la puissance sans bornes de la foi.
Le Sauveur donna ensuite à ses disciples un quatrième avis, destiné à les prémunir contre les tentations de vaine gloire que pourrait exciter en eux l’exercice de leurs fonctions si nobles.
Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dit, lorsqu’il revient des champs : Approche-loi vite, mets-toi à table ? Ne lui dira-t-il pas, au contraire ! Prépare-moi à souper et ceins-toi[485], et sers-moi jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela tu mangeras et tu boiras ? A-t-il de la reconnaissance pour ce serviteur, parce qu’il a fait ce qu’il lui avait ordonné ? Je ne le pense pas. Et vous de même, quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire[486].
Dans ces lignes, qui sont propres au troisième évangile, l’exhortation à l’humilité est d’abord exposée au moyen d’une demi-parabole, dont Jésus fait ensuite l’application directe à ses disciples. L’exemple qui sert de base à cette grave leçon est un fait d’expérience quotidienne et universelle. D’ordinaire, sait-on gré à un serviteur, quelque fidèle et dévoué qu’il soit, des sacrifices qu’il s’impose pour soigner son maître ? Nullement. Il est payé pour cela, comme l’on dit vulgairement, et souvent il ne recevra pas même un simple merci en dehors de ses gages[487]. Le chrétien le plus irréprochable, à quelque degré qu’il serve Jésus, n’aura fait, lui aussi, que son devoir. Toute pensée d’orgueil et de vaine complaisance serait donc souverainement déplacée chez lui. Si le divin Maître a promis autrefois[488] à ses serviteurs fidèles une récompense magnifique, c’est par pure générosité ; car, sans ses grâces de tout genre, sans cesse renouvelées, y aurait-il des serviteurs fidèles ?
Malgré son va-et-vient incessant de cette époque, sur lequel nous n’avons, même dans le troisième évangile, que des renseignements chronologiques et topographiques assez vagues, et tout en s’arrêtant çà et là dans les bourgades situées sur son passage, le Sauveur poursuivait sa marche vers Jérusalem. Saint Luc glisse ici dans sa narration une petite note géographique qui a pour nous son utilité. Jésus, dit-il, « allant à Jérusalem, passait entre la Samarie et la Galilée[489]. » Cela signifie évidemment que Notre-Seigneur, arrivé sur les confins de ces deux provinces, au lieu de prendre la direction du sud, et de suivre la route qui allait en droite ligne à Jérusalem en traversant la Samarie, se dirigea vers l’est, du côté du Jourdain et de la Pérée, où les deux autres synoptiques signaleront bientôt son arrivée. La voie qu’il paraît avoir prise le conduisit, à travers la partie orientale de la plaine d’Esdrelon, jusqu’à Scythopolis ; là il franchit le Jourdain, et pénétra en Pérée. En allongeant ainsi sa route, il n’avait pas seulement pour but d’éviter le territoire des Samaritains, dont les tracasseries anti-juives s’étaient récemment exercées à ses dépens[490]. Il avait en même temps l’intention de consacrer aux Péréens quelques journées de son ministère évangélique.
À l’entrée d’un village dont le nom n’est pas indiqué, Jésus se trouva soudain en face de dix lépreux, qui, se tenant à quelque distance, comme l’exigeait la loi[491], élevèrent lamentablement la voix, en disant : « Jésus, Maître, ayez pitié de nous[492] ». Ils venaient d’apprendre qui il était, et le connaissant de réputation, ils ne comptaient pas moins sur sa bonté que sur sa puissance, pour obtenir leur guérison. Séparés du reste des hommes par leur affreuse maladie et par les prescriptions légales, ils s’étaient donné la consolation de mettre en commun leurs souffrances et leurs modiques ressources[493]. Leur vue excita un mouvement de vive compassion dans l’âme du Sauveur. Mais, voulant mettre leur foi à l’épreuve, il se contenta de leur répondre : « Allez, montrez-vous aux prêtres », c’est-à-dire aux prêtres du district où ils avaient leur résidence. Parler ainsi, c’était leur promettre implicitement une prompte guérison, puisque, chez les Juifs, ainsi qu’il a été dit à l’occasion du premier miracle accompli par Notre-Seigneur en faveur d’un lépreux[494], les prêtres étaient chargés officiellement de constater que le mal avait disparu. Dociles à l’ordre du thaumaturge, ils s’éloignèrent. Et voici que, chemin faisant, ils s’aperçurent tout à coup qu’ils étaient entièrement guéris. Il est aisé de deviner leur joie. Mais un seul d’entre eux, poussé pur un sentiment de reconnaissance plus profonde envers son bienfaiteur, éprouva le besoin de revenir immédiatement sur ses pas, pour le remercier au plus vite. Tout en marchant, il glorifiait Dieu à haute voix. Lorsqu’il eut rejoint le Sauveur, il se prosterna à ses pieds, le visage contre terre, à la manière expressive de l’Orient, en lui exprimant toute sa gratitude. Or — fait remarquable, souligné par l’évangéliste, — cet homme, dont l’empressement était si naturel, mais qui n’avait pas eu d’imitateurs parmi ses compagnons guéris en même temps que lui, appartenait à la race des Samaritains, si généralement hostiles aux Juifs[495]. Cette circonstance relevait singulièrement le mérite de son acte ; aussi Jésus insista-t-il sur ce fait, par une réflexion mêlée de joie et de tristesse. « Est-ce que les dix n’ont pas été guéris ? demanda-t-il. Où sont donc les neuf autres ? Il ne s’en est pas trouvé qui soit revenu, et qui ait rendu gloire à Dieu, sinon cet étranger ». Ils avaient « glorifié Dieu » d’une certaine manière, ainsi que l’a noté l’évangéliste, mais sans vouloir se gêner, et sans apporter directement le témoignage de leur reconnaissance à celui par l’intermédiaire duquel ils avaient reçu le céleste bienfait. Quoique habitué à l’ingratitude humaine, Jésus, en parlant ainsi, donnait un libre cours à la peine, et pour ainsi dire à la surprise, qu’il éprouvait en constatant un pareil fait. La faveur qu’il avait accordée à tous ces lépreux n’était guère moindre que le don de la vie. Il n’en sut gré que davantage au Samaritain reconnaissant. Le regardant avec bonté, il lui dit : « Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé. C’est Jésus qui l’avait sauvé, mais sa foi avait été le motif déterminant du prodige.