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XI. L’agonie de Gethsémani et la critique rationaliste.

Le rationalisme contemporain n’a pas plus épargné cet émouvant épisode que les autres scènes de la vie de Notre-Seigneur. Il l’aborde cependant, presque toujours, avec l’apparence d’un certain respect, comme s’il regrettait d’avoir à exercer envers lui une critique qu’il est décidé à rendre très sévère[2182]. N’y a-t-il pas là une « scène d’angoisse inénarrable ? » et n’est-ce point à elle qu’ « aux heures de tristesse déchirante et de désespoir… les âmes religieuses labourées par la douleur, reviennent de préférence, pour y puiser de la résignation et du courage[2183] ? » Mais, ici comme partout ailleurs, après avoir enflé leur voix pour ce couplet sentimental, les néo-critiques se mettent à l’aise et détruisent sans pitié.

1. Il est des hommes qui, « du haut de leur ignorante présomption[2184] », pour ne rien dire de plus, ont vu dans l’agonie du Sauveur une scène de faiblesse et même de lâcheté. Ce grossier outrage, qui remonte à Celse et à Julien l’Apostat[2185], a été plus d’une fois renouvelé dans le cours de l’histoire anti-religieuse, et s’il répugne actuellement aux rationalistes de le proférer en termes ouverts, plusieurs l’ont du moins répété équivalemment dans leurs écrits[2186]. Mais le divin héros de Gethsémani n’a pas besoin qu’on prenne sa défense, lui qui a dépassé en bravoure les plus vaillants et les plus glorieux martyrs. Il lui aurait été facile de prendre la fuite, pour échapper à ses ennemis, ou de recourir à sa toute-puissance divine. Il vient au contraire, spontanément, à l’endroit où le traître pourra le trouver, sans avoir même à le chercher. Quelques néo-critiques regrettent, il est vrai, à la suite de Strauss[2187], que Jésus n’ait pas déployé l’orgueilleuse insensibilité, le calme affecté d’un Socrate et d’autres sages du paganisme. Renan avait mieux compris cette lutte intime de Gethsémani, à la suite de laquelle « il ne reste que le héros incomparable de la passion et le modèle accompli » que nous admirons[2188].

2. La critique libérale refuse d’accepter la signification supérieure et le véritable but de l’agonie de Notre-Seigneur. Elle le fait parfois dans les termes les plus irrespectueux. « La mythologie orthodoxe, a dit Albert Réville[2189], s’est complue à expliquer cette défaillance de son Homme-Dieu, en imaginant je ne sais quelle justice abominable de Dieu le Père, faisant peser en ce moment sur le Fils le poids du péché collectif de l’humanité, pour qu’il l’expie en éprouvant dans toute leur intensité et dans sa seule personne le poids incommensurable des douleurs qui en sont le châtiment irrémissible ». Ce serait là de la « théologie fantastique », un « mythe ». Plaignons les hommes qui ne veulent pas comprendre la beauté, la vérité de cette grande pensée, qu’ont admise tout simplement les Paul, les Jérôme, les Chrysostomc, les Augustin, les Thomas d’Aquin, les Bossuet, les Bourdaloue et tant d’autres génies chrétiens, aux développements scientifiques desquels nous les renvoyons.

3. Mais « toute cette histoire de (Gethsémani) manque dans le quatrième évangile[2190] ». On rencontre souvent dans les récits rationalistes cet argument, qui n’aurait de portée que si l’intention de saint Jean l’évangéliste avait été de donner un récit complet de la vie du Sauveur. Les néo-critiques profitent de l’occasion, pour dire que, non seulement cette scène d’angoisse que nous étudions est absente du quatrième évangile, mais qu’en outre, elle est incompatible avec le caractère qu’il a attribué auparavant à son héros. Pour Jean, « point de Christ désolé, étendu sur le sol à la façon d’un suppliant, mais un Christ calme, debout, qui n’a pas besoin du secours des anges, qui marche avec courage, comme un vainqueur, au-devant de ses bourreaux. En vérité, l’évangéliste qui se proposait de montrer en Jésus non pas un homme, mais une personne divine, ne pouvait pas trouver la plus petite place pour un si poignant épisode[2191] ».

Quoique spécieux, le raisonnement est très superficiel. Les synoptiques ne se proposent-ils pas aussi de montrer en Jésus une personne divine ? Et saint Jean nous présente-t-il donc sans cesse un Christ impassible, qui n’a d’humain que les apparences, et qui n’a rien expérimenté de nos misères et de nos troubles ? Le Christ du quatrième évangile n’est pas moins que celui des trois premiers, un « homme de douleurs », capable de gémir, de s’apitoyer, de souffrir, de pleurer. Qu’on lise l’émouvant récit du chapitre xie, et l’on s’en convaincra. Qu’on lise aussi les versets 21-33 du chapitre xii, on y verra, surtout au verset 27, où Jésus se trouble en pensant aux souffrances qui l’attendent et où il est pour ainsi dire tenté de dire à son Père : « Délivrez-moi de cette heure », et l’on verra que si saint Jean a cru pouvoir omettre le récit de l’agonie de Notre-Seigneur, il en a signalé le douloureux prélude, sans croire qu’il fût incompatible avec la nature divine de son héros. On n’est donc pas autorisé à mettre ici le quatrième évangile en désaccord avec les synoptiques, L’accord est parfait entre les différentes narrations, qui se complètent mutuellement, puisque saint Jean nous apprend que l’agonie du Christ commença même avant Gethsémani.

4. La critique libérale a tout particulièrement attaqué les trois ou quatre lignes dans lesquelles saint Luc signale l’apparition de l’ange et la sueur de sang[2192]. Elle en nie l’authenticité, et elle en conteste le caractère historique. Nous avons donc à la suivre sur ces deux points[2193].

a) Il est vrai que les versets en question sont omis par plusieurs anciens manuscrits grecs, et que cette omission était déjà constatée par saint Hilaire[2194] et par saint Jérôme. Mais leur authenticité est suffisamment démontrée par leur présence dans plusieurs centaines d’autres manuscrits, dont quelques-uns datent de très haut, dans les traductions les plus anciennes et les plus estimées, et dans les écrits des premiers Pères de l’Église[2195]. Nous obtenons ainsi une série importante de témoignages, dont plusieurs remontent au second siècle. Ces témoignages de nature si positive, ont rendu divers rationalistes favorables à l’authenticité[2196]. Nous nous trouvons donc, comme le supposait déjà saint Épiphane[2197], en présence d’une suppression frauduleusement opérée de bonne heure par quelques copistes, en vertu de préjugés dogmatiques, les uns regardant ce passage comme inconciliable avec la nature divine de Jésus-Christ, les autres (par exemple, les Docètes) trouvant qu’ils démontraient trop bien la réalité de sa nature humaine.

b) Authentiques ou non, ces deux versets ne contiendraient pas des faits historiques, mais de simples légendes ou des embellissements poétiques. Qu’il suffise de citer, comme représentant de cette opinion, un néo-critique des plus connus. « Qu’est-ce qu’un Dieu qui a besoin d’être fortifié par un ange ? » demande le Dr J. Weiss. Un pareil trait est donc nécessairement légendaire. Le détail relatif à la sueur de sang n’est aussi qu’ « une figure de rhétorique », semblable à celle qui nous fait parler de larmes de sang[2198]. Saint Luc a donc tout au moins exagéré, soit pour mettre davantage en relief le caractère extrêmement douloureux de l’agonie du Sauveur, soit pour rehausser sa patience et sa résignation. Les deux faits manifestent les tendances artificielles d’une tradition tardive, qui ne trouve ni les souffrances de Jésus assez terribles, ni sa grandeur assez sublime[2199].

Remarquons-le bien, ces objections ne proviennent pas du domaine de la critique historique ; elles sont uniquement tirées des régions du préjugé dogmatique, d’après lequel le surnaturel n’existant pas, on doit rejeter comme non existants, ou comme faussés, exagérés, embellis, tous les phénomènes qui sont présentés comme tels. Le principe étant faux, ses applications le sont également. Au surplus, où voit-on le moindre coloris poétique, la moindre trace d’exagération dans le langage si sobre, si simple, si clair de l’évangéliste : « Un ange lui apparut…, et sa sueur devint comme des gouttes de sang… ? » N’oublions pas que le narrateur est un médecin, homme d’observation par état, et que l’un des deux faits, la sueur de sang, rentre dans son domaine officiel : preuve qu’en mentionnant l’autre, il avait naturellement aussi à la pensée un phénomène réel et objectif.

On a parfois discuté au sujet des mots « Sa sueur devint comme des gouttes de sang », dont on prétendait qu’ils peuvent ne désigner qu’une sueur épaisse comme le sang. Mais, a-t-on répondu très justement, — et ici Strauss soutient avec énergie la véritable interprétation[2200], — c’est le substantif « sang » qui porte l’idée principale dans ce passage, car c’est à lui que se rapportent toutes les autres expressions de la phrase. La comparaison de la sueur avec du sang perdrait toute sa force, elle serait même maladroite, si les mots « comme des gouttes » avaient seuls une signification précise.



[2182] J. Weiss, Die Schriften des N. T., t. I, p. 194.

[2183] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 368.

[2184] Jugement très juste du chanoine anglican Farrar, Life of Jesus, t. II, p. 302 de la 23e éd.

[2185] Origène, Contra Celsum, ii, 24 ; Münter, Fragm. Patrum graecor., t. I, p. 121.

[2186] Cf. Strauss, Vie de Jésus, trad. de Littré, t. II, p. 464.

[2187] Loc. cit. Cf. Holtzmann, Leben Jesu, p. 369.

[2188] Vie de Jésus, 1re éd., p. 379.

[2189] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 372. Il désigne par cette appellation injurieuse la théologie croyante, la protestante aussi bien que la catholique.

[2190] Strauss, Vie nouvelle, trad. franç., t. II, p. 312.

[2191] Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 305-306. Voir aussi Strauss, Vie nouvelle, t. II, p. 310-311 ; Reuss, La Théologie johannique, p. 314 ; Bauer, Das Johannes evangelium, p. 121 ; Heitmüller, Die Schriften des N. T., t. II, 2e partie, p. 275-276.

[2192] Luc., xxii, 43-44.

[2193] Nous les avons traités assez longuement dans nos Essais d’exégèse, p. 101-127.

[2194] De Trinit., x.

[2195] Entre autres Justin, Dialogus cum Tryphone, 103, et , Adversus hæreses, III, xxii, 2.

[2196] Strauss lui-même, Renan, Keim, etc. Voir aussi Bauer, Das Leben Jesu im Zeitalter der neutestamentlichen Apokryphen, p. 171. Quelques commentateurs protestants, sans admettre que ce passage provienne de saint Luc. lui-même, le regardent comme très ancien et croient qu’il reproduit des faits réels.

[2197] Ancoratus, 31. Il a entrepris une défense en règle de nos deux versets.

[2198] Die Schriften des N. T., t. I, p. 475.

[2199] Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 304-305.

[2200] Vie de Jésus, trad. de Littré, t. II, 2e partie, p. 471-472.