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CHAPITRE XX
De la pénitence
Comme l'important sujet de la pénitence, laquelle nous ouvre le royaume des cieux et prépare en nous la voie du Seigneur, n'a été qu'effleuré dans les chapitres précédents, nous allons le développer spécialement dans le présent chapitre. La véritable pénitence, que produit l'amour de Dieu et la haine du péché, requiert deux choses principalement : le regret sincère d'avoir péché et la ferme résolution de ne plus pécher dorénavant. Sans ces deux conditions, il n'y a point de vraie pénitence ; en sorte que Dieu ne nous pardonne point nos péchés et que le prêtre ne saurait nous en absoudre. « La véritable pénitence, dit saint Bernard (in Meditationibus), consiste à gémir sans cesse des fautes qu'on a commises, de manière qu'on ne les commette plus à l'avenir ; car celui qui retombe dans les fautes dont il se repent est un hypocrite plutôt qu'un vrai pénitent. Si donc vous voulez être un vrai pénitent, cessez de pécher, et ne veuillez plus pécher, parce que la pénitence souillée par de nouvelles fautes est vaine et dérisoire ». « La pénitence, dit également saint Grégoire (Hom. XXIV, in Evang.), consiste à pleurer les péchés dont on se sent coupable, et à ne plus s'en rendre coupable pour les pleurer encore ; car celui qui pleure ses péchés de façon qu'il retombe ensuite ne sait pas faire pénitence ou plutôt il feint de la faire ». « Elle est infructueuse, dit aussi saint Augustin (in Soliloq.), la pénitence qui est suivie de nouveaux péchés. À quoi servent les larmes, si les péchés se réitèrent ? À quoi sert de demander pardon à Dieu de l'avoir offensé, si vous recommencez à l'offenser ? Ô pénitents, s'écrie-t-il, si toutefois vous êtes des pénitents et non des hypocrites, changez de vie, et vous serez réconciliés avec Dieu ! Autrement, vous avez beau joindre les mains et fléchir les genoux, vous vous moquez de Dieu, et vous abusez de sa patience. Si vous êtes pénitents, vous vous repentez ; et si vous ne vous repentez point, vous n'êtes point pénitents. Mais si vous vous repentez, pourquoi faites-vous encore le mal que vous avez déjà fait ? Si vous avez regret vraiment d'avoir fait le mal, ne le faites donc plus ; si vous le faites encore, vous n'êtes pas sincèrement pénitents. »
Le même saint Augustin nous apprend quel doit être l'objet de notre pénitence. « Trois choses principales, dit-il, doivent foire le sujet de la pénitence. D'abord, ce sont les péchés commis avant le baptême ; car, en attendant qu'ils soient effacés dans ce sacrement, l'adulte doit en faire pénitence pour préparer sa régénération. Quiconque en effet jouit de son libre arbitre ne saurait, en approchant des sacrements, commencer une vie nouvelle, s'il ne déteste son ancienne vie. Les enfants seuls qui n'ont pas l'usage de raison sont exempts de faire cette pénitence avant de recevoir le baptême ; néanmoins la foi de ceux qui les présentent leur est utile pour la rémission de la faute originelle, et comme cette tache leur a été communiquée par ceux dont ils sont nés, le pardon leur est transmis par le moyen de ceux qui répondent pour eux au baptême. Tous les autres hommes ne sauraient aller à Jésus-Christ pour commencer à être ce qu'ils n'étaient pas, s'ils ne se repentent d'avoir été ce qu'ils étaient. »
«  Le second sujet de la pénitence, continue saint Augustin, ce sont tous les maux de cette vie qui doivent nous exciter continuellement à d'humbles prières. Personne en effet ne peut désirer la vie éternelle, s'il ne méprise cette vie temporelle. Peut-on douter, qu'au milieu même de la prospérité, nous ne devions cependant dédaigner nos biens passagers pour chercher avidement les biens éternels ? Qui souhaite ardemment d'arriver à la patrie, s'il ne s'afflige pas de demeurer dans l'exil ? Quel homme raisonnable ne gémit pas sur son état présent, si cet état lui est pénible ? D'ailleurs nous sommes exposés à mille fautes qui, prises séparément, peuvent par elles mêmes, ne pas être mortelles, mais qui, prises toutes collectivement, peuvent le devenir par leurs suites, si on ne leur oppose pas chaque jour le remède de la pénitence. C'est pourquoi celui qui réfléchit sérieusement comprend à quel danger il est exposé, tant qu'il est exilé sur la terre loin du Seigneur. »
«    Le troisième sujet de la pénitence, ajoute le même saint Docteur, ce sont les péchés commis contre les préceptes du Décalogue. C'est ici surtout que le pécheur doit exercer contre lui-même une plus grande sévérité, afin qu'étant jugé par lui-même, il ne soit pas jugé par Dieu. Que l'homme élève donc contre lui-même un tribunal au fond de son cœur, où il se cite à comparaître. Que dans ce jugement personnel, la mémoire serve d'accusateur, la conscience de témoin, la crainte d'exécuteur, et que les larmes du pénitent remplacent le sang du coupable. Enfin que la raison prononce la sentence, déclarant le pécheur indigne de participer au corps et au sang de Jésus-Christ ; car, celui qui craint d'être retranché du royaume céleste par la sentence définitive du Juge suprême doit être privé du pain eucharistique, d'après la discipline ecclésiastique. C'est ainsi que l'homme doit se juger lui-même ; qu'il réforme sa volonté et qu'il convertisse ses mœurs, pendant qu'il le peut encore, de peur que, quand il ne le pourra plus, il ne soit jugé, malgré sa volonté, par le souverain Maître. Mais souvent, le pécheur désespérant de sa guérison, entasse péché sur péché, suivant cet oracle du livre des Proverbes : Quand le méchant est arrivé au plus profond abîme des péchés, il méprise les remèdes (Prov. XVIII, 3). Quant à vous, ne méprisez pas le remède, ne perdez pas confiance ; du fond de l'abîme où vous êtes tombé, criez vers le Seigneur, comme firent les Ninivites qui obtinrent leur pardon : car, l'humilité avec laquelle ils firent pénitence les sauva des maux dont le prophète les avait menacés. Quelques crimes que vous ayez commis, vous pouvez obtenir grâce, tant que vous êtes en ce monde ; car Dieu vous en aurait déjà retiré, s'il ne voulait pas vous accorder le pardon. Ignorez-vous donc que la patience de Dieu vous conduit à la pénitence ? »
D'après les paroles précédentes de saint Augustin, nous devons chaque jour faire pénitence, non-seulement des fautes graves, mais encore des moindres fautes ; car quelque légères qu'elles paraissent, nous ne devons cependant pas les négliger. « En effet il n'est péché si petit qui ne croisse, si on le néglige, dit saint Grégoire (lib. XXV Moralium, 12) ; le péché qui n'est point expié par le repentir nous entraîne dans un autre par son propre poids. » Selon saint Ambroise, le moindre péché commis de propos délibéré est plus lourd que le monde entier. « Ne méprisez donc point les fautes que nous appelons légères, ajoute saint Augustin (lib. de Decem chordis, XI et Tract. X in Joan.), car si vous les réunissez et considérez toutes ensemble, elles forment une masse et une multitude qui doit vous épouvanter. C'est ainsi que des gouttes multipliées remplissent les fleuves, et que des grains assemblés composent des monceaux ». Concluons donc que nous ne devons point négliger les petites fautes, mais aussi que nous ne devons point désespérer pour les plus grandes ; parce que, suivant le même saint Docteur, aucun péché n'est condamnable, quand il nous déplaît ; et aucun n'est pardonnable tant qu'il nous plaît.
Tandis que nous le pouvons, faisons pénitence sans aucun retard, de peur que, surpris par la mort, nous désirions le temps nécessaire pour la faire, sans pouvoir l'obtenir. « Ne différons pas un instant, dit encore saint Augustin (lib. L Homiliar. 42 hom.), de remédier au mal, par notre conversion, afin de ne pas perdre par notre délai le temps de la réparation. Car, Dieu, qui a promis le pardon au pécheur repentant, n'a pas promis le lendemain au pécheur impénitent. Si quelque chrétien frappé d'une maladie mortelle qui le conduit au bord de la tombe désire faire pénitence et réclame le sacrement de la réconciliation, nous ne lui refusons point ce qu'il demande, mais nous ne présumons point qu'il soit disposé certainement pour mourir. Car, je vous le dis sans détour, nous sommes assurés du salut de celui seulement qui meurt après avoir bien vécu, ou aussitôt après avoir été baptisé ; mais comment être assuré du salut de celui qui attend jusqu'à la dernière heure pour se convertir ? Nous pouvons administrer le sacrement de la réconciliation, mais nous ne pouvons donner l'assurance du salut. Je ne dis pas : Il sera damné ; mais je ne dis pas non plus : Il sera sauvé. Voulez-vous être délivré d'un pareil doute, vous soustraire à une si terrible incertitude ? Faites pénitence pendant que vous jouissez de la santé, et la dernière heure vous trouvera bien disposé pour recevoir le sacrement de la réconciliation ; alors vous serez tranquille, parce que vous aurez fait pénitence dans le temps où vous auriez pu pécher. Mais si vous attendez pour faire pénitence que vous ne puissiez plus pécher, c'est alors le péché qui vous quitte, et non pas vous qui quittez le péché ; alors de deux choses l'une, ou vous obtiendrez, ou vous n'obtiendrez pas votre pardon ; j'ignore laquelle des deux choses doit vous arriver. Laissez donc l'incertain et prenez le certain, en vous convertissant, pendant que vous le pouvez. »
Comme on le voit, d'après ces paroles que nous rapportons, saint Augustin doute du salut de ceux qui se convertissent seulement à l'extrémité, parce qu'en effet ils semblent alors agir plutôt par crainte de la peine que par amour de la justice, de telle sorte que leur pénitence paraît équivoque. Ne différez donc pas, ou ne feignez pas de faire pénitence, pendant que vous êtes en santé, pour déposer le fardeau du péché le plus tôt possible. « Car quelle folie, s'écrie le même saint Docteur (de Poenitentise utilitate), de vivre dans un état où l'on n'oserait pas mourir ! Celui qui dort avec la conscience d'un péché mortel est plus imprudent que celui qui dormirait au milieu de ses plus grands ennemis. La plupart des hommes se promettent une longue vie, parce qu'ils sont jeunes, robustes et bien constitués ; les insensés ! ils ne savent pas ce qui pourra survenir demain, et ils ne réfléchissent pas que très-peu meurent d'une manière naturelle, mais que beaucoup périssent d'une manière subite et tragique, emportés par des accidents imprévus, par la fièvre, la peste et les maladies ; ils s'imaginent cependant qu'ils mourront dans les meilleures conditions. « Sachez, leur dit Hugues de Saint-Victor, que ni le juste, ni l'impie, ni l'enfant, ni le vieillard, ne quittent cette vie mortelle, que lorsqu'ils sont parvenus à ce point de bonté ou de malice dont ils ne sortiraient jamais, quand même ils vivraient toujours. » Nous pouvons ajouter que beaucoup, hélas ! trompés par l'espoir d'une longue vie, n'arrivent jamais à cette conversion qu'ils se promettaient toujours. Rien ne trompe tant les hommes que la vaine espérance de vivre longtemps, dit saint Chrysostôme (Sermo de poenitent.). Saint Augustin dit aussi : J'ai vu mourir bien des chrétiens qui attendaient le moment de se convertir (lib. L Homiliar. 40 hom.).
Supposé même que l'homme puisse être certain de vivre longtemps, il ne devrait pas attendre la vieillesse pour se convertir ; car alors l'homme, affaibli par l'âge, supporte difficilement les travaux de la pénitence, en sorte qu'il est rare de voir un vieillard renoncer entièrement à ses mauvaises habitudes. Pendant que vous êtes vigoureux et fort, préparez-vous à bien mourir par une véritable contrition, une sincère confession et une satisfaction convenable ; éloignez de vous tout ce qui pourrait vous fermer les portes du ciel, soyez toujours disposé à paraître devant Dieu, comme si vous deviez sortir de ce monde aujourd'hui, demain ou dans le courant de la semaine ; et c'est le parti le plus sage, le plus prudent et le plus sûr. Sans doute, l'homme peut encore faire pénitence, même à l'article de la mort, puisque jusque là il peut commettre le péché, et par conséquent en obtenir le pardon ; car la miséricorde divine est plus grande que la malice humaine ; mais une pénitence si tardive est rarement vraie et fructueuse, parce qu'à ce moment il est difficile que le repentir soit sincère et suffisant pour recevoir le pardon ; car les douleurs et les angoisses qui accablent le mourant affaiblissent son intelligence et sa volonté, et lui enlèvent le souvenir et le sentiment de ses fautes. Si donc on vous enjoint quelque pénitence, ou si vous embrassez volontairement la pénitence, réjouissez-vous et remerciez Dieu qui, dans sa grande miséricorde, a bien voulu vous attendre et qui vous accorde encore un jour pour vous convertir. Hier vous étiez coupable, aujourd'hui soyez justifié. Considérez combien de morts en ce moment seraient heureux d'avoir à leur disposition, pour faire pénitence, cette même heure qui vous est accordée ! Vous les verriez alors courir aux églises, se prosterner devant les autels, et y rester les genoux en terre, ou la face contre terre jusqu'à ce que par leurs gémissements, leurs larmes et leurs prières ils pussent obtenir du Seigneur la rémission complète de toutes leurs fautes. Et vous, ce temps si précieux que Dieu vous laisse encore pour implorer la grâce et mériter la gloire, vous le dissipez dans l'oisiveté, dans la volupté, dans les plaisirs et les amusements de la table et du jeu. Pensez aussi aux damnés qui brûlent dans les feux éternels sans espoir de pardon ; et si l'amour de Dieu ne vous touche pas, au moins que la crainte de la mort, du jugement, de l'enfer et de tous les maux qui doivent en être la suite, vous épouvante. Mais, hélas ! combien de chrétiens n'y réfléchissent pas, et abusent aujourd'hui de la patience de Dieu, en perdant dans de misérables futilités un temps si précieux !
« Aujourd'hui, dit saint Bernard (Serm. de his Verbis Evang. Ecce nos relinquimus), les hommes négligent entièrement leur âme pour ne s'occuper que de leur corps, en lui procurant toutes les jouissances, ils ne craignent pas de pécher, mais d'être châtiés. Ils emploient tous leurs soins, non pas à réformer leur cœur et à pratiquer la vertu, mais à conserver leur santé et même à satisfaire leur convoitise, comme s'ils étaient les disciples d'Hypocrate et d'Épicure. Néanmoins le temps de cette vie est donné pour les âmes et non pour les corps ; ce sont des jours de salut et non de volupté. Le même saint Docteur dit encore : rien de plus précieux que le temps, et pourtant il n'y a rien dont on fasse moins de cas. Les jours du salut s'écoulent sans que personne y prenne garde ; personne ne regrette ces instants qui ne reviendront plus ». Cependant rien eu ce monde ne doit nous être plus cher que le temps, parce que dans une heure nous pouvons obtenir le pardon de nos fautes, la grâce de Dieu, la gloire de l'éternité, et mériter plus que ne vaut l'univers entier. Car il n'y a pas d'instant, si court qu'il soit, pendant lequel on ne puisse acquérir des biens spirituels incomparablement supérieurs à tous les biens terrestres. Pensez aussi qu'un seul jour de pénitence sur cette terre vaut mieux que tout une année de souffrance dans le purgatoire ; c'est pourquoi Dieu nous dit comme au prophète Ézéchiel : Je vous ai donné un jour pour un an (IV, 6). Et pourtant les tourments du purgatoire surpassent tout ce que nous pouvons endurer ici-bas. Le feu du purgatoire, dit saint Augustin (Serm. XLI, de sanctis), est plus cuisant que tous les supplices que l'on peut supporter, voir, ou même imaginer en ce monde ». Ayons donc plus à cœur de bien vivre, que de vivre longtemps ; car, comme le dit Sénèque (Epist. XXIII), une bonne vie est de beaucoup préférable à une longue vie ; et nous devons mesurer notre existence d'après nos œuvres et non d'après nos années.
La pénitence renferme trois parties essentielles : la contrition du cœur, la confession de bouche, et la satisfaction par les œuvres. Aussi, l'Écriture nous ordonne de déchirer nos cœurs et non pas nos vêtements (Joël. II, 13) ; de confesser nos péchés les uns aux autres (Jacob. V, 16) et de faire de dignes fruits de pénitence (Luc. III, 8). Car, comme tout péché, quel qu'il soit, a été commis ou par pensée ou par parole, ou par action ; il est juste qu'il soit réparé par les contraires, c'est à-dire que le pécheur le déteste de cœur, l'avoue de bouche et l'expie par quelque fait extérieur. Ces trois parties de la pénitence étaient figurées par les trois journées de marche que les Hébreux devaient employer pour venir d'Egypte en la Terre promise, comme Moïse et Aaron le déclarèrent à Pharaon : Le Dieu des Hébreux, lui dirent-ils (Exod. V, 3), nous a ordonné d'aller trois journées de chemin dans le désert pour sacrifier au Seigneur notre Dieu, si nous voulons éviter la peste ou le glaive. La peste ici figure le péché dans cette vie présente et le glaive marque le châtiment dans la vie future. La Vierge Marie pareillement chercha pendant trois jours son divin Fils avant que de le trouver. À son exemple, si vous employez trois jours, c'est-à-dire les trois parties de la pénitence, à chercher Jésus, vous le trouverez et avec lui la vie éternelle. La pénitence avec ses trois degrés était également représentée par l'échelle mystérieuse de Jacob qui s'élevait jusqu'au ciel, et sur le sommet de laquelle le Seigneur paraissait s'appuyer pour trois raisons : d'abord, pour la soutenir fortement ; puis, pour tendre la main à celui qui montait et lui porter secours s'il en avait besoin ; enfin, pour que celui qui montait, s'il était fatigué, pût en regardant le Seigneur, s'abandonner à sa providence ; car Dieu qui est bon ne laisse pas tomber celui qui l'implore.
La première partie de la pénitence est la contrition du cœur. Or, la contrition est la douleur que l'on conçoit volontairement des péchés que l'on a commis ; douleur accompagnée de la résolution de les confesser et de les réparer, car sans cette résolution, on ne peut avoir véritablement la contrition. Pour lavoir, que le pécheur cite tous ses péchés au tribunal de sa propre conscience, afin que, s'accusant lui-même, il les repasse les uns après les autres dans l'amertume de son âme, et qu'ensuite il les confesse au ministre de Dieu « Lorsque brillent les rayons du soleil, dit saint Chrysostôme (Hom. I, in Joan.), nous découvrons dans les airs d'innombrables atomes que nous ne pourrions apercevoir sans le secours de ses rayons lumineux ; de même l'âme, éclairée par la réflexion sur elle-même, découvre dans son intérieur les moindres défauts que ne pourraient remarquer des pécheurs négligents et irréfléchis. » Si vous me demandez combien de temps doit durer ce regret, ce repentir des péchés commis, je vous répondrai : Lorsque Dieu, dans sa bonté, pardonne au pécheur, il le délivre bien de la coulpe qu'il avait contractée et de la peine éternelle qu'il avait méritée, mais il ne le délivre pas du regret, de la haine, qu'il doit toujours conserver pour ses fautes passées. Aussi, est-il utile que le prêtre impose au pécheur converti une pénitence durable, quelque légère qu'elle soit, afin qu'en l'accomplissant, cet homme se rappelle de temps en temps ses anciens péchés avec un sentiment de contrition.
Il y a deux sortes de contrition perpétuelle, l'une actuelle et l'autre habituelle. Le pécheur n'est point tenu à la première qui n'est pas absolument nécessaire ; toutefois il est plus parfait de la posséder. Ainsi, on dit que saint Pierre n'a cessé pendant toute sa vie de pleurer sa faute ; et David disait : Mon péché est toujours présent à ma pensée (Ps. L, 5). La seconde contrition perpétuelle, qui est la contrition habituelle, est nécessaire même après que le péché a été complètement pardonné. Saint Augustin (lib. de vera et falsa poenit.) parlant de cette dernière, dit : « Que le pécheur pénitent regarde ses expiations comme légères et insuffisantes ; qu'il ne se lasse point, mais plutôt qu'il se console de gémir toujours ; et qu'il gémisse de n'avoir pas toujours gémi ; qu'il s'humilie continuellement en présence de Dieu devant lequel il a péché, et que sa douleur ne finisse qu'avec sa vie. Il faut, dit plus loin le saint Docteur, ou que la pénitence me fasse éprouver des regrets continuels dans cette vie, ou que la punition me fasse souffrir des tourments éternels dans l'autre vie. « En effet, n'est-il pas juste que l'homme se repente pendant toute sa vie d'avoir péché contre Dieu, dont l'existence est éternelle ? Mais, hélas ! beaucoup s'affligent de leurs péchés, non point parce qu'ils ont offensé Dieu, mais parce qu'ils ont mérité un châtiment ; d'autres même se repentent par la seule considération de la laideur du crime. La parfaite contrition consiste à se repentir de ses péchés, parce qu'ils ont offensé le Dieu de toute sainteté, et à détester l'iniquité par amour de la justice. Plus le pécheur s'empresse d'être ainsi parfaitement contrit, plus Dieu s'empresse de lui remettre ses péchés, en lui remettant, par la communication de la grâce présente, la dette de la peine éternelle. Toutefois, la peine éternelle est commuée en peine temporelle, afin que les péchés actuels commis par la délectation de l'âme, ou même par la volupté du corps, soient expiés par une satisfaction convenable et par une juste amertume ici-bas, pour ne pas être plus rigoureusement châtiés dans l'autre vie ; car aucun mal ne peut rester impuni. Or le pécheur pénitent doit s'affliger de deux choses : du mal qu'il a fait, et qu'il n'aurait pas dû faire ; puis du bien qu'il n'a pas fait, mais qu'il aurait dû faire.
La seconde partie de la pénitence est la confession de bouche, par laquelle nous révélons notre maladie intérieure dans l'espoir d'en obtenir la guérison. Il y a deux sortes de confession : la confession mentale qui se fait à Dieu et qui est de droit naturel ; la confession orale qui se fait à l'homme et qui n'est pas de droit naturel. Avant l'Incarnation du Verbe, la confession mentale faite à Dieu seul était suffisante, parce que Dieu ne s'était pas encore fait homme ; mais, depuis qu'il s'est fait homme par l'Incarnation, il exige que le pécheur lui fasse sa confession comme à un homme ; toutefois, parce qu'il ne peut être présent partout au milieu de nous sous sa forme humaine, il a établi des hommes à sa place, pour être ses ministres. Ce furent d'abord saint Pierre et les autres Apôtres, puis les prêtres leurs successeurs, auxquels Jésus-Christ à dit: Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel, et tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel (Matth. XVIII, 18).
En donnant ainsi à ses ministres le pouvoir de lier et de délier, Notre-Seigneur a voulu nous faire entendre que nous devons nous confesser à eux comme à nos juges ; et c'est ainsi qu'il a implicitement institué la confession, dont les Apôtres proclamèrent ensuite expressément l'obligation. Nous devons nous confesser à l'homme qui représente Jésus-Christ, afin que par cette révélation nos péchés soient cachés au démon. « Les divines Écritures, dit saint Augustin (lib. L Homiliar. 12 homil.), nous avertissent en divers endroits que nous devons confesser souvent et humblement nos péchés, non-seulement à Dieu, mais encore aux hommes ses ministres et ses serviteurs. Il est vrai que Dieu peut connaître nos fautes sans que nous les confessions ; mais le démon désire que nous cherchions plutôt à les excuser qu'à les dévoiler, afin d'avoir sujet de nous accuser lui-même devant le tribunal du souverain Juge. C'est pourquoi, Dieu, qui est plein de bonté et de miséricorde, veut au contraire que nous déclarions nos péchés en ce monde, afin que nous ne soyions pas confondus dans l'autre. Aussi, le démon qui connaît toute la vertu de la confession sincère met tout en œuvre pour nous en éloigner ; car de même qu'il a pris tous les moyens pour nous faire tomber dans le mal, de même il fait tous ses efforts pour nous empêcher de rentrer en grâce, ce que nous ne pouvons obtenir sans la confession. » À ces paroles de saint Augustin nous pouvons ajouter que celui qui par ses crimes enfreint la loi et offense la bonté de Dieu est coupable, mais que celui qui refuse d'avouer son infraction et de satisfaire à la justice divine est plus coupable encore. Sans doute, la contrition parfaite remet les péchés qu'on a commis ; néanmoins la confession orale est nécessaire, de telle sorte que nous devons la faire, si nous le pouvons facilement, mais si nous sommes empêchés de la faire, nous devons nous la proposer ; et dans le cas où elle nous devient impossible, il suffit que nous la désirions et que nous ne la méprisions pas. Par conséquent, la confession est nécessaire même après la contrition, non pas alors comme moyen pour obtenir le pardon, mais comme précepte pour remplir une obligation.
Cette obligation de nous confesser est très-rationnelle ; n'est-il pas juste, en effet, que l'homme qui, en suivant sa propre volonté, s'est éloigné de Dieu ne soit réconcilié avec Dieu qu'en se soumettant humblement à une volonté étrangère ? C'est pourquoi Dieu a établi le prêtre son ministre comme un médecin auquel le pécheur doit découvrir les plaies de son âme, pour en recevoir avec une plus salutaire humilité les remèdes de la satisfaction ; car les sacrements sont des médecines contre les maladies spirituelles. Il faut donc, dit saint Augustin (lib. de vera et falsa Poenit. XV), que le pénitent se soumette entièrement et sans réserve à la disposition du juge, au jugement du prêtre ; que, suivant ses ordonnances, il soit prêt a faire pour recouvrer la vie de l'âme, tout ce qu'il ferait pour éviter la mort du corps. » Cette obligation de se confesser est encore très-utile, pour retenir le pécheur par la honte qu'il devra plus tard éprouver, en avouant ses turpitudes. D'ailleurs, la confession des œuvres mauvaises n'est-elle pas le commencement des bonnes ? N'est-ce pas par la confession que le cœur contrit et humilié se fortifie dans le bien ? Na-t-on pas vu souvent des pécheurs qui s'étaient présentés au prêtre, conduits par la crainte seule ou par la coutume générale, s'en retourner pleins de componction et de charité ? Plusieurs, il est vrai, ne se convertissent pas pour cela, mais du moins ils en remportent quelques bons sentiments, et quelques règles salutaires qui font germer peu à peu dans leur cœur l'humilité et la charité. Que la honte ne vous détourne point de cette pratique ; car la confusion qu'elle cause constitue précisément la principale partie de la pénitence ». « La confession des péchés, dit saint Chrysostôme (Hom. III, operis imperf.), est la marque d'un bon esprit et le témoignage d'une conscience qui craint Dieu ; cette crainte parfaite finit par enlever toute honte. Cette honte n'empêche de se confesser que celui qui ne redoute pas le jugement de Dieu. Sans doute que rougir de soi-même est une peine grave : mais c'est pour cela même que Dieu nous oblige d'avouer nos péchés au prêtre ; car cette honte devient notre châtiment. « Celui qui ne cherche pas à excuser ses fautes, dit Valère-Maxime, mérite d'en obtenir le pardon. » C'est pourquoi les péchés qui sont confessés ne manquent pas d'être remis, car l'humble aveu qu'on en fuit répare l'innocence qu'on avait perdue. « Sans doute, dit saint Augustin (de Poenitentiae utilitate), la honte que nous éprouvons en découvrant nos péchés est pénible, mais, si nous la supportons pour l'amour de Jésus-Christ, elle nous rend dignes de miséricorde ; et plus volontiers nous accuserons la turpitude de nos crimes dans l'espérance de les voir effacés, plus nous obtiendrons aisément la grâce de la rémission. Puis il ajoute : Pécheur insensé ! pourquoi rougirais-tu de découvrir à un homme des fautes que tu n'as pas craint de commettre sous les yeux du Seigneur ? Éloigne de toi toute honte ; va te jeter aux pieds du prêtre ; ouvre-lui ton cœur et confesse lui ton péché : la contrition intérieure ne suffit pas, si elle n'est suivie de la confession orale, quand cette confession est possible. Plus loin, le même saint Docteur dit encore : La confession est le salut de nos âmes ; elle anéantit nos vices, rétablit en nous les vertus, chasse de nos cœurs les démons ; bien plus, elle ferme pour nous les abîmes de l'enfer et nous ouvre les portes du ciel. » Saint Grégoire (lib. XII Moral. 14) faisant l'éloge de la confession, s'exprime en ces termes : « Que ceux qui le veulent admirent dans chaque Saint la perfection de la chasteté, l'intégrité de la justice, la tendresse de la charité ; pour moi, je n'admire pas moins la très-humble confession des péchés que tous les actes sublimes des vertus.
Aussi, est-il utile et très-profitable d'accuser de nouveau, et même à plusieurs prêtres, ses péchés déjà confessés ; car bien que cette confession réitérée ne soit point nécessaire pour le salut, elle peut procurer d'immenses avantages ; parce que le pécheur ne sait jamais si, dans sa première confession, il a été suffisamment contrit ; parce que les actes répétés d'humilité et de confusion accroissent le nombre et la grandeur des mérites ; parce que la vertu du sacrement remet toujours quelque partie de la peine temporelle et communique quelque nouvelle grâce. Comme la sentence du prêtre, par la puissance des clefs qui lui est confiée, relâche toujours quelque chose des peines dues aux péchés, celui qui se confesserait assez souvent pourrait être exempt de toute peine. Quelques théologiens, il est vrai, prétendent que la première absolution seule, par la vertu des clefs, remet les péchés confessés, et que les absolutions suivantes n'ont aucun effet, parce quelles tombent sur des péchés déjà pardonnes : mais d'autres théologiens, d'après une opinion plus probable, pensent que le pécheur peut toujours se confesser avec un cœur contrit des mêmes péchés, jusqu'à ce que toute la peine du purgatoire soit effacée, et que la porte du ciel soit ouverte pour lui sans retard à la mort. Car, si l'absolution n'agit pas sur les péchés déjà pardonnés, elle agit sur les peines dues à ces mêmes péchés, et s'il ne restait plus aucune peine à remettre, elle produirait alors une augmentation de grâce en vertu de la contrition. Dans ce cas même, le péché n'aurait pas été sans subir de peine ; car ce n'est pas une faible partie de la peine que la douleur de la contrition et l'humiliation de l'aveu qui sont renouvelées dans chaque confession. Rien n'est donc plus avantageux que de se confesser souvent, très-souvent, cent fois, mille fois, si vous voulez, afin d'obtenir l'entière remise de toutes les peines temporelles. Remarquons aussi que la confession générale qui se fait à l'Eglise avant la messe peut vous purifier des fautes vénielles et même des péchés mortels involontairement oubliés. — Quant au secret de la confession, le confesseur doit être extrêmement réservé pour le garder. . . . Les plus grands dangers, la mort même, ne doivent pas lui arracher ce secret qu'il ne peut pas même confier à quelqu'un sous le sceau de la confession. Il ne doit pas non plus en dehors de la confession reprocher au pénitent ses fautes, ni lui en extorquer l'aveu après la confession, pour faire usage de cette déclaration.
La troisième partie de la pénitence est la satisfaction par les œuvres. Cette satisfaction doit être eu rapport avec les fautes qu'on a commises, selon cette parole de saint Jean-Baptiste : Faites de dignes fruits de pénitence (Luc. III, 8). Saint Grégoire, commentant cette parole, dit (Hom. XX, in Evang.) : « Saint Jean ne nous recommande pas seulement de faire des fruits, mais de dignes fruits de pénitence. En effet, les fruits des bonnes œuvres ne doivent pas être les mêmes pour celui qui a commis plus de fautes, que pour celui qui en a moins commis ; pour celui qui n'est coupable que d'un seul crime, que pour celui qui est coupable de plusieurs. Par conséquent, la conscience de chacun est obligée de produire, par la pénitence, des œuvres bonnes d'autant plus considérables qu'elle s'est causé par le péché des dommages plus graves. Que le pécheur qui s'est livré à des actes illicites contre la volonté de son Créateur s'abstienne même des choses licites pour satisfaire à la justice de son Dieu, et, pour se punir des jouissances défendues qu'il s'est données, qu'il se prive volontairement de celles mêmes qui lui sont permises. » Saint Bernard dit également (Serm. LXVI, in Cantic.) : « Si nous voulons nous faire pardonner les actions illicites auxquelles nous nous sommes abandonnés, nous devons nous abstenir maintenant de celles qui nous sont permises. » De là concluons que pour faire de dignes fruits de pénitence, le pécheur doit pratiquer les bonnes œuvres opposées aux péchés dont il s'est rendu coupable.
« La vraie pénitence, dit saint Chrysostôme (Hom. X, in Matth.), consiste non-seulement à quitter les mauvaises habitudes auxquelles nous étions sujets, mais encore à remplir nos cœurs du fruit des bonnes œuvres, conformément à la doctrine de saint Jean-Baptiste : Faites de dignes fruits de pénitence. Or, comment pourrons-nous produire ces fruits, si ce n'est en faisant les œuvres opposées aux péchés commis ? Avez-vous ravi le bien d'autrui ? Commencez à distribuer le vôtre aux pauvres. Vous êtes-vous livré à la fornication ? Privez-vous quelque temps de l'usage légitime du mariage, et tâchez de racheter, par une chasteté de quelques jours, la continence perpétuelle que vous n'avez pas gardée. Avez-vous, par vos paroles ou par vos actions, fait injure au prochain, cherchez à l'en dédommager par de bonnes paroles et de bons offices ; essayez même tantôt par des services, tantôt par des bienfaits, d'apaiser ceux qui vous persécutent. Car, pour guérir une blessure, il ne suffit pas de retirer le trait qui l'a causée, il faut encore appliquer des remèdes pour cicatriser la plaie. Vous êtes-vous adonné aux excès de la table et du vin ? Jeûnez maintenant au pain et à l'eau, et sachez surmonter la faim et la soif qui vous pressent. Avez-vous promené des regards impudiques sur la beauté des femmes étrangères ? Maintenant, devenu plus prudent, ne les regardez plus de peur que vous ne retombiez. En un mot, évitez le mal et faites le bien (Ps. XXXVI, 27), cherchez la paix et poursuivez-la sans cesse (Ps. XXXIII, 15), non pas seulement cette paix qui nous unit aux hommes, mais aussi celle qui nous unit à Dieu. C'est avec raison que l'Écriture se sert de cette expression : poursuivez-la, persequere eam ; car, hélas ! cette paix, chassée de la terre, est remontée aux cieux ; mais nous pouvons, si nous voulons, la rappeler vers nous ; chassons de nos cœurs tous les obstacles qui peuvent l'en éloigner, comme la colère, l'orgueil et la volupté ; embrassons une vie pure et modeste, la paix alors viendra de nouveau habiter en nous. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
La satisfaction doit être accomplie par des œuvres pénales ; car les plaies causées par le péché ne peuvent être parfaitement guéries que par les œuvres pénales de la satisfaction qui sont les médecines nécessaires contre le péché. Quoiqu'on ne puisse rien enlever à Dieu, le pécheur néanmoins, autant qu'il est en lui, ravit quelque chose à l'honneur de Dieu. C'est pourquoi, comme la satisfaction est une réparation, une compensation du dommage causé, il faut que le pécheur se dépouille de ce qui lui appartient pour le rendre à Dieu qu'il a offensé. C'est ce qui ne peut avoir lieu que par de bonnes œuvres pour l'honneur de Dieu, et par des œuvres pénales pour le châtiment du pécheur. C'est ainsi que le pénitent satisfait à la justice divine et se préserve de nouvelles fautes et des maux futurs. La satisfaction consiste donc à nous priver de ce qui nous appartient pour le céder à Dieu. Or, nous ne possédons que trois sortes de biens ; les biens de l'âme, les biens du corps et les biens de la fortune ou richesses extérieures. Nous pouvons sacrifier ceux de la fortune par l'aumône, et ceux du corps par le jeûne ; quant à ceux de l'âme, nous ne pouvons y toucher pour les amoindrir, puisque c'est par eux seulement que nous sommes agréables à Dieu ; mais nous devons les soumettre complètement avec notre âme elle-même à sa sainte volonté ; c'est ce qui se fait par la prière. Ces trois genres de satisfaction sont opposés aux trois sources principales de nos péchés ; ainsi, le jeûne, à la concupiscence de la chair ; l'aumône, à la concupiscence des yeux, et la prière, à l'orgueil de la vie. Or, en disant que les fruits de la pénitence doivent être en rapport avec les fautes de chacun, nous voulons combattre ceux qui, après avoir commis de nombreuses fautes, se contentent d'une légère pénitence. Celui-là seul fait de dignes fruits de pénitence qui proportionne la peine au péché, qui se repent d'autant plus qu'il a péché davantage, qui fait servir comme holocauste pour la pénitence tout ce qu'il a fait servir comme instrument à la faute ; qui, après avoir perdu Dieu en aimant le péché, recherche Dieu, en détestant ce même péché et en repassant toutes ses années dans l'amertume de son cœur. Aussi, quand le prêtre n'impose pas au pécheur une pénitence proportionnée, ou quand le pénitent lui-même néglige d'accomplir la pénitence convenable, Dieu ne lui remet pas toutes les peines dues aux péchés, mais seulement la partie correspondante à ses œuvres satisfactoires. « Ne vous faites pas illusion, dit saint Bernard, si la pénitence que l'on vous enjoint ou que vous vous imposerez est trop faible proportionnellement à des fautes graves, vous y suppléerez dans les flammes du purgatoire, parce que Dieu exige de dignes fruits de pénitence. »
La digne pénitence doit moins s'estimer d'après la macération de la chair et la durée de la satisfaction que d'après la contrition du cœur ; car Dieu préfère le regret de l'âme à la longueur du châtiment et la mortification des vices lui plaît davantage que l'abstinence des mets. Aussi, les canons ecclésiastiques laissent-ils à la prudente discrétion du prêtre le soin de déterminer le temps de la pénitence qu'il doit imposer au pécheur ; c'est au confesseur à l'abréger ou à la prolonger selon le degré de ferveur ou de tiédeur qu'il remarque dans le pénitent. La contrition peut même être si intense qu'elle enlève la dette entière de la peine, parce que, comme nous l'avons dit, Dieu aime mieux les sentiments intérieurs que les actes extérieurs. Si donc les actes extérieurs de pénitence peuvent nous obtenir la rémission de la peine ainsi que de la coulpe, les sentiments intérieurs peuvent à plus forte raison produire un semblable effet. Or l'intensité de la contrition peut provenir de deux causes, et d'abord de la charité qui produit le repentir, de manière à mériter non-seulement le pardon de la faute, mais encore la remise de toute la peine. Elle peut provenir aussi de la douleur sensible que la volonté provoque dans la contrition ; et comme cette douleur sensible est une véritable peine pour le pénitent, elle peut devenir assez grande pour effacer en lui et la tache de la coulpe et la dette du châtiment.
Il est vrai que, par lui-même, l'homme ne peut satisfaire pour ses péchés, parce qu'il a contracté envers la justice divine des dettes supérieures à ses forces ; mais il peut satisfaire avec le secours d'autrui. Ainsi, dans son infinie miséricorde, le Seigneur veut bien accepter comme satisfactoires pour le pécheur, d'abord les mérites de Jésus-Christ qui par sa Passion a non-seulement racheté le monde, mais encore satisfait surabondamment pour les pécheurs ; puis les mérites de l'Église entière ; car, selon la doctrine de saint Augustin (lib. L, hom. 6.), les aumônes et les prières qui se font dans toute l'Église peuvent venir en aide au pécheur qui reconnaît sa faute et implore son pardon. Enfin, le Seigneur accepte comme satisfactoires les propres mérites du pécheur pénitent qui, étant unis à ceux de Jésus-Christ souffrant et à ceux de l'Église entière, composent une rançon plus que suffisante pour acquitter les dettes de la peine. Mais, remarquons avec saint Jérôme (in cap. VI, ad Eph.), que le démon cherche à perdre les pécheurs de deux manières, soit par le découragement, soit par la négligence, en les portant à s'effrayer de la pénitence comme trop difficile, ou bien à se contenter d'une pénitence trop légère. C'est alors que, suivant la maxime du Sage il ne faut incliner, ni à droite, ni a gauche (Prov. IV, 27).
Voulez-vous vous animer à faire de dignes fruits de pénitence, considérez les malheurs de notre premier père. Si pour un seul péché, Adam fut condamné à mener pendant plus de neuf cents ans une vie misérable sur cette terre, où il était privé de tous les secours et de toutes les consolations qui sont aujourd'hui à notre disposition ; si, pour ce seul péché, il a gémi pendant quatre mille ans dans les ténèbres de l'autre vie, comment seront punies nos transgressions nombreuses et considérables, lorsque nous serons contraints de rendre raison de chacune d'elles au tribunal du souverain Juge qui en comptera la multitude, en pèsera l'énormité, en mesurera l'étendue et la durée ? Par quelles larmes et quelles prières, par quels jeûnes et quelles mortifications ne nous faut-il donc point passer pour expier tant de péchés qui nous ont mérité la mort éternelle ? Considérez encore avec attention ce que vous avez perdu, à quoi vous vous êtes exposé, et quel est celui que vous avez offensé par votre mauvaise conduite. Vous avez perdu l'amitié de Dieu, de la Trinité entière, l'amitié des Anges, des Apôtres, et de tous les Saints de la Cour céleste, la beauté de votre âme et les suffrages de toute l'Église. Vous vous êtes exposé aux plus terribles embûches, aux plus cruels ennemis, à l'état le plus dangereux, au précipice le plus horrible, à la privation de la grâce et à la mort de l'âme. Vous avez offensé Celui qui vous a créé, qui vous a racheté, qui a donné pour vous son sang et sa vie, qui vous a comblé d'innombrables bienfaits et qui vous a promis des récompenses éternelles. Si vous réfléchissiez à tout cela, de quelle douleur ne seriez-vous point pénétré ; quelles larmes de sang ne répandriez-vous pas pour mériter le pardon de vos fautes ? Mais beaucoup de pécheurs ignorent la manière de faire pénitence, aussi il en est peu qui parviennent à la faire convenablement ; car, d'après saint Ambroise (lib. II, de Poenitent. 10) et saint Grégoire, il est plus facile de trouver des gens qui aient conservé leur innocence que d'en trouver qui fassent une vraie pénitence. C'est pourquoi, il en est bien peu qui n'aient pas besoin d'être purifiés par les flammes du purgatoire. « Que les autres pensent comme ils voudront, dit saint Bernard, pour moi je n'ai pas encore rencontré un seul pénitent qui fût digne d'entrer au ciel sans passer par les feux du purgatoire. Je m'estimerais heureux si je pouvais, jusqu'au jour du jugement, expier et consumer toutes les souillures de mon âme dans les flammes du purgatoire, afin de me présenter sans tache au tribunal du souverain Juge. » Or, si un homme aussi vertueux, aussi parfait que le fut saint Bernard, a éprouvé de telles craintes, exprimé un tel désir, que peuvent espérer tant de malheureux pécheurs.
Voulez-vous faire une véritable pénitence et obtenir de Dieu une entière rémission de vos fautes, agissez avec prudence et circonspection. Après vous être purifié de tout péché par une sincère confession, suivez le conseil, le précepte de Josué (V) qui défendit aux nouveaux circoncis de quitter le camp, et renfermez-vous en vous-même jusqu'à ce que vous soyez parfaitement guéri ; mangez dans le silence et dans le recueillement le pain de la douleur et de îa componction ; arrachez-vous aux divertissements et aux spectacles mondains, aux conversations séculières et à tout ce qui pourrait vous entraîner au mal ; éloignez-vous des personnes, des lieux, des compagnies qui, avant votre conversion, ont pu être pour vous la cause, l'occasion ou le sujet d'un péché ; mortifiez vos sens qui ont été les instruments de vos transgressions. Retiré au fond de votre cœur, fermez le à toute pensée mauvaise, à tout désir dangereux ; et, dans le plus profond secret, adressez vos humbles supplications à votre Père céleste. Le silence et la retraite conviennent spécialement au pénitent ; et surtout pendant le temps prescrit pour la pénitence, il doit se priver des festins, des spectacles, et de tous les autres amusements, jusqu'à ce que ses blessures spirituelles soient entièrement guéries ; ainsi Josué ne laissait sortir du camp les nouveaux circoncis que quand leur plaie était parfaitement cicatrisée. Contemplez comme votre modèle Marie qui reste assise auprès du Sauveur, elle arrose de ses larmes, essuie avec ses cheveux les pied de Jésus, jusqu'à ce qu'elle entende de la bouche du divin Maître ces paroles consolantes : Vos péchés vous sont remis (Luc. VII, 48).
Afin de parcourir avec plus d'ardeur la rude voie de la pénitence, considérez la grande figure de saint Jacques le Mineur. Quoiqu'il eût reçu abondamment les dons du Saint-Esprit, qu'il eût été confirmé en grâce, et que la vie éternelle lui fût assurée, il persévéra néanmoins dans la mortification et la pénitence jusqu'à sa mort. Suivant la signification de son nom qui veut dire supplantateur, il supplanta véritablement et réprima tout désir charnel, et il acquit tant de mérites que tout le monde lui donnait le titre de Juste. On l'appelait aussi avec raison fils d'Alphée, c'est-à-dire de celui qui est docte. Aussi, lorsque saint Paul vint à Jérusalem pour conférer avec les autres Apôtres sur quelques points de la foi chrétienne, il alla le visiter. Il est l'auteur d'une épître canonique. Au rapport de saint Chrysostôme (Hom. V, in Matth.) et d'Hégésippe, historien voisin des temps apostoliques, il était tellement distingué par ses vertus, qu'aussitôt après la Passion du Seigneur, il fut établi premier évêque de Jérusalem, suivant l'ordonnance des Apôtres. Sanctifié dès sa naissance, il ne but jamais ni vin, ni boisson fermentée, il ne mangeait jamais de viande, et se refusait tous les soins du corps : il priait jour et nuit, les genoux en terre, à tel point qu'ils étaient devenus tout calleux, et que la peau en était durcie comme celle d'un chameau ; en un mot, il macérait tellement sa chair, et traitait si durement son corps, que tous ses membres, même durant sa vie, étaient devenus insensibles comme s'ils eussent été morts ; et parce qu'il se prosternait en terre pendant de longues oraisons, son front s'était durci comme ses genoux.
Rappelez aussi dans votre mémoire le cilice et la chétive nourriture de saint Jean-Baptiste, les travaux d'un saint Paul, les veilles continuelles de saint Barthélémy, le sac et la cendre de saint Jérôme, les rudes vêtements et les épines d'un saint Benoît, le suaire et les larmes d'un saint Arsène, la colonne et les vers d'un saint Simén, la nudité et les jeûnes d'une sainte Marie Égyptienne qui vivait seulement de racines ; tous ces différents exemples ne peuvent que stimuler votre émulation pour la pénitence. Voyez aussi le saint roi David descendre de son trône, se revêtir d'un cilice, se couvrir de cendres, se prosterner et s'asseoir sur la terre nue, gémir et pleurer jusqu'à ce que le Seigneur lui fasse dire par son Prophète Nathan (I Reg. XII, 13) : Votre péché est pardonné. Par ses prosternations il nous enseigne la pratique des humiliations ; par les cendres dont il se couvre, il nous insinue la méditation de la mort qui doit réduire en poudre toute la masse du genre humain ; par son cilice qui est tissu de poils, il nous montre le regret des péchés qui doit percer notre âme. Selon saint Grégoire (lib. XXXV Moral, 2), le cilice marque la componction que nous devons ressentir de nos péchés, et la cendre représente la poussière où doivent aboutir toutes les vanités. Voilà pourquoi le cilice et la cendre sont les deux instruments et signes ordinaires de la pénitence ; car l'un nous rappelle le péché que nous avons commis et l'autre le sort qui nous attend. D'après ces paroles de saint Grégoire, nous apprenons quelles sont les deux principales armes des pénitents ; faites-en usage et vous en retirerez de la consolation.
Écoutons maintenant saint Bernard, qui nous dit : « Le vrai pénitent ne perd aucun des instants qui lui sont accordés ; il répare le passé par sa contrition, il utilise le présent par ses bonnes œuvres, il s'empare même de l'avenir par la constante fermeté de son bon propos. » — Concluons. Que le pénitent s'arme de courage, sans se lasser jamais, car ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie (Ps. CXXV, 5,) ; qu'il se console par l'espoir de partager un jour la gloire des martyrs, car, d'après saint Chrysostôme (Serm. de poenitent.), une vie pénitente est comparable au martyre, et un long combat est plus difficile qu'une prompte mort. Aussi Jésus-Christ proclame le bonheur des pénitents et confirme leur espérance par ses promesses, quand il dit : heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (Matth. V, 5). En effet, le Seigneur saura bien récompenser les tristesses passagères de la pénitence par une éternelle félicité. « Ô sainte pénitence ! S'écrie saint Cyprien (lib. de Poenit.), que pourrais-je dire de toi qui n'ait déjà été dit ! Tu délies tout ce qui était lié, tu ouvres tout ce qui était fermé pour nous, tu adoucis toutes nos afflictions, tu guéris toutes nos blessures, tu éclaires toutes nos ténèbres, et quand tout semblait désespéré, tu nous ranimes, tu nous rends la vie. »
Prière
Ma vie m'épouvante ; car si je l'examine soigneusement, elle me paraît ou coupable et criminelle, ou stérile et infructueuse ; et si quelque fruit s'y montre de temps en temps, il n'est qu'apparent, imparfait ou corrompu de quelque manière. Pécheur que je suis ! que me reste-t-il donc à faire, si ce n'est de pleurer sans cesse toute ma vie ? Seigneur, je suis sûr que mes péchés méritent la damnation éternelle, je suis plus sûr encore que ma pénitence n'est pas suffisante pour vous rendre une satisfaction convenable, mais aussi je suis très-assuré que votre miséricorde est supérieure à toute offense. Faites-moi donc miséricorde, et pour mes péchés accordez-moi le pardon que j'espère, non pas de mes mérites, mais de votre indulgence, Seigneur mon Dieu. Ainsi soit-il.
 
TOME 2 : Vie Publique
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