Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

CHAPITRE XXIII
Témoignage de Jean-Baptiste sur Jésus-Christ, Agneau de Dieu
Joan. I, 29-34
Le lendemain de son retour, du désert, Jésus vint sur les bords du Jourdain. Jean, voyant Jésus venir à lui (Joan. I, 29), le montra du doigt, en s'écriant : Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte les péchés du monde. Ces paroles de Jean rendent témoignage à Jésus-Christ de deux manières. D'abord à son humanité qui devait être immolée pour nous comme une victime très-agréable à Dieu, et envoyée de Dieu même ; puis à sa divinité qui peut seule par sa propre vertu ôter les péchés du monde. C'était en effet la cause de sa venue ; voyant le monde succomber sous le poids de ses crimes, il venait en effacer la tache et en abolir la peine, c'est-à-dire la mort dont lui seul pouvait triompher. Il était venu déjà depuis longtemps, mais il n'avait pas été connu, il est aujourd'hui manifesté par Jean. Voici donc Celui que les Patriarches avaient désiré, que les Prophètes avaient annoncé, que la Loi avait figuré. Voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde ; en d'autres termes : Voici l'innocent parmi les pécheurs, le juste parmi les réprouvés, l'homme pieux parmi les hommes impies. Il n'y a dans lui aucun péché, et c'est pourquoi il peut ôter le péché du monde, aussi a-t-il été sacrifié comme une hostie d'expiation pour les péchés des peuples, parce qu'il a en lui la grâce et la vertu qui purifie de tous les péchés.
Parmi les différents animaux qu'on avait coutume d'offrir sous la Loi, Jean choisit l'agneau pour figurer Jésus-Christ ; en voici les raisons. D'abord, parce qu'entre toutes les figures que contenait l'Ancien Testament, l'Agneau pascal signifiait plus clairement Jésus-Christ, l'innocent qui devait être immolé. Car les enfants d'Israël avaient été délivrés de la servitude de l'Egypte par l'immolation de l'Agneau pascal qui était sans défaut. De même aussi, nous avons été affranchis de l'esclavage du démon par la Passion de Jésus-Christ qui était sans péché. Jésus a été appelé Agneau non-seulement à cause de son innocence, mais aussi à cause de sa douceur ; car il se laissa conduire au supplice comme un agneau sans ouvrir la bouche (Is. LIII, 7). En second lieu, indépendamment des autres sacrifices qui se faisaient dans le temple à des époques spéciales, il y en avait un quotidien dans lequel on offrait un agneau chaque soir et chaque matin. Ce sacrifice n'était jamais changé, mais on l'observait comme le principal, et on n'en ajoutait d'autres qu'à certains jours déterminés. L'agneau était donc la victime de ce sacrifice perpétuel qui représentait la béatitude éternelle ; et c'est pour cela que Jésus-Christ, notre béatitude éternelle, est appelé Agneau par saint Jean. Il est aussi appelé Agneau du mot agnitio qui signifie reconnaissance, parce qu'il reconnut son Père en lui obéissant jusqu'à la mort (Philip. II, 8), et qu'il reconnut sa Mère en la confiant à la sollicitude de son disciple bien-aimé. Il est encore appelé Agneau à cause du dévouement avec lequel il expie les péchés du monde, non pas une fois, mais chaque jour. En effet, d'après saint Théophile (in hunc locum), « saint Jean ne dit pas qu'il ôtera, mais qu'il ôte les péchés du monde, comme pour indiquer une action continuelle. Car il n'ôta pas les péchés lors de sa Passion seulement, mais il les ôte sans cesse depuis cette époque jusqu'à nos jours, quoiqu'il ne continue pas d'être crucifié. Il n'offrit, il est vrai, qu'une oblation pour nos péchés, mais c'est en vertu de cette oblation qu'il continue de nous purifier. » Ainsi parle saint Théophile.
Jésus-Christ en effet ôte les péchés, parce qu'il les a expiés au moyen de ses satisfactions, et qu'il nous lave dans son sang, parce qu'il pardonne nos fautes journalières et qu'il nous aide à ne les plus commettre, parce qu'il nous en affranchit tout à fait, en nous conduisant à cette vie où nous devenons impeccables. Il ne nous a pas purifiés seulement lorsqu'il a versé son sang pour nous, ou lorsque nous avons été baptisés par la vertu de sa Passion ; mais il nous purifie chaque jour dans son sang, lorsqu'on renouvelle à l'autel la mémoire de sa Passion salutaire, lorsque par l'opération mystérieuse de l'Esprit sanctificateur la substance du pain et du vin est changée dans le sacrement de son corps et de son sang, lorsque son sacré corps et son sang précieux deviennent notre aliment et notre breuvage spirituels. C'est pour obtenir la rémission des fautes passées et la préservation de fautes nouvelles que nous disons deux fois à la messe : Agneau de Dieu, ayez pitié de nous ! puis pour obtenir la confirmation en grâce, nous ajoutons : Agneau de Dieu, donnez-nous la paix. Ô Agneau de Dieu ! reconnaissez-moi parmi les brebis que vous placerez un jour à votre droite, mais auparavant pardonnez-moi mes péchés et mes offenses, pour mieux me reconnaître parmi vos brebis.
D'après saint Chrysostôme (Hom. VII in Joan.), Jésus vint encore après son baptême trouver saint Jean pour deux raisons : « parce que le baptême de Jean était un baptême de pénitence ; et que Jésus, l'ayant reçu avec beaucoup d'autres personnes, ne voulait pas laisser soupçonner ou penser qu'il était venu sur les bords du Jourdain pour le même motif que les autres Juifs, c'est-à-dire pour confesser ses péchés et se faire laver dans le fleuve en signe de pénitence. I1 vient donc trouver Jean pour lui fournir l'occasion de détruire ce soupçon. C'est ce que Jean fit aussitôt en disant : Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte les péchés du monde. Car, si Jésus était assez pur pour absoudre les autres de leurs péchés et pour effacer tous les péchés du genre humain, il est évident qu'il n'était pas venu pour confesser ses propres péchés, ou pour se faire laver dans le fleuve en signe de pénitence, mais pour fournir à saint Jean l'occasion de le faire connaître. — Le second motif de cette nouvelle visite, c'était afin que ceux qui avaient entendu les premiers témoignages de Jean sur Jésus-Christ en fussent plus assurés, et qu'ensuite ils fussent mieux disposés à entendre les autres témoignages. C'est pourquoi le saint Précurseur ajoute : Voici Celui dont j'ai dit (Joan. I, 30) avant qu'il vint au baptême : Il vient après moi un homme rempli de grâce et de vertu, arrivé à l'âge parfait, qui m'a été préféré pour la dignité, parce qu'il m'a précédé de toute éternité ; et je ne le connaissais pas personnellement de visage avant qu'il fût arrivé près de moi ; mais c'est afin qu'il soit manifesté en Israël, c'est-à-dire à Israël lui-même, que je suis venu baptiser dans l'eau, et prêcher la pénitence. Voilà pourquoi j'ai quitté le désert et abandonné la solitude ; alors descendant dans la plaine j'ai commencé à baptiser pour le manifester au peuple qui accourait vers moi de toutes parts. En effet,tout le ministère de saint Jean par rapport au baptême et à la prédication avait pour but spécial d'annoncer Jésus-Christ et de lui rendre témoignage. C'est pour cela que Jean avait reçu ordre du Seigneur, de baptiser au nom de Celui qui devait venir, de prêcher son avènement et de préparer le peuple à le recevoir.
Le saint Précurseur rendit témoignage à Jésus-Christ en plusieurs circonstances, afin que son témoignage répété en devînt plus efficace. Il rendit donc encore de nouveau témoignage en disant (Joan. I, 31) : J'ai vu le Saint-Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Cet événement avait eu lieu lorsque Jean baptisait Jésus. Or le Saint-Esprit demeurait en Jésus, non pas seulement depuis que Jésus avait été baptisé, mais depuis qu'il avait été conçu. Le Saint-Esprit vient demeurer dans les autres hommes lorsqu'ils sont baptisés, mais il se retire, dès qu'ils deviennent pécheurs. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. IV operis imperf.) : « Le Saint-Esprit descendit dans Jésus Christ et y resta ; il descend aussi dans nos âmes, mais il n'y reste pas ; car, si nous nous abandonnons à la colère, à la médisance, à une dangereuse tristesse, aux pensées et aux affections charnelles, nous devons croire que le Saint-Esprit cesse d'habiter dans nos âmes. Au contraire, lorsque nous nous livrons à des sentiments vertueux, sachons que le Saint-Esprit habite en nous ; tandis que si nous adhérons à des idées mauvaises, c'est un signe que le Saint-Esprit s'est retiré de nous. » — Aussi longtemps que notre âme reste unie à notre corps, bien que le corps soit plongé dans l'eau, il peut sans doute être ballotté par les flots, mais, loin d'être submergé, il surnage ; si l'eau vient à pénétrer dans le corps, l'âme s'en va, le corps est submergé et périt. De même, ceux qui sont exposés sur la mer de ce monde, au sein des richesses et des jouissances temporelles, s'ils possèdent en eux-mêmes le Saint-Esprit par l'amour de Dieu et du prochain, pourront bien cependant être agités par les flots des tentations et des tribulations, mais ils ne seront jamais engloutis. Pour bien conserver en eux le Saint-Esprit, ils doivent tenir leurs sens fermés aux attraits de ce monde ; car, comme la liqueur ne sort point d'un vase où l'air ne pénètre pas, de même le Saint-Esprit ne sort point d'un cœur où le péché n'entre point.
Saint Jean ajoute ensuite (Joan. I, 33) : Et je ne le connaissais pas. Avant que Jésus vînt au baptême, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI in Joan.), saint Jean ne le connaissait pas, parce qu'il avait vécu dans le désert, loin de la maison paternelle. Quoiqu'il n'eût jamais vu Jésus avant de baptiser dans le Jourdain, il savait cependant que le Seigneur, né de la Vierge Marie, devait baptiser dans le Saint-Esprit. Mais lorsque Jésus se présenta pour être baptisé dans le Jourdain, Jean connut par une révélation divine Celui qu'il ne connaissait pas de visage auparavant. Selon saint Augustin (Tract. IV, in Joan.), « Jean ne connaissait pas d'abord le pouvoir d'excellence que Jésus-Christ seul possédait à l'égard du baptême, puissance qu'il voulut exercer par lui-même et ne pas confier à d'autres. Le saint Précurseur, connaissant alors ce qu'il ignorait auparavant, dit en montrant Jésus : C'est lui qui baptise, en d'autres termes, c'est lui seul qui a le pouvoir d'excellence pour baptiser. » — Il faut distinguer ici plusieurs sortes de pouvoirs pour baptiser. 1° Il y a d'abord un pouvoir d'autorité souveraine que Dieu n'a communiqué et n'a pu communiquer à personne, pas plus que la puissance de créer. 2° Il y a de plus un pouvoir d'autorité secondaire que, d'après le Maître des sentences, Dieu aurait pu donner, mais qu'il n'a pas voulu donner. D'autres disent que non-seulement il n'a pas voulu, mais même qu'il n'a pu donner cette autorité, parce qu'elle implique la puissance de créer quelque chose, à savoir : la grâce. 3° Un pouvoir d'innovation que Dieu aurait pu donner ; car il pourrait faire, s'il le voulait, que le baptême fût conféré au nom de saint Pierre ou de saint Paul ; mais il ne l'a pas voulu, de crainte que nous ne missions notre espérance en l'homme, et pour ne pas fournir une occasion de schisme, et qu'il n'y eût pas autant de baptêmes que de ministres. 4° Un pouvoir d'excellence, tel que le baptême de l'un aurait été plus efficace que celui de l'autre ; mais Dieu n'a accordé ce pouvoir à personne. 5° Un pouvoir d'institution ; il appartient seulement à Jésus-Christ qui a établi le sacrement de baptême. 6° Un pouvoir de préparation, comme en fut investi saint Jean dont le baptême était une disposition à celui de Jésus-Christ qu'il figurait et annonçait. 7° Un pouvoir de ministère extérieur, comme Jésus-Christ l'a communiqué aux ministres de l'Église.
Ainsi, Jean ne connut parfaitement Jésus-Christ qu'après avoir vu le Saint Esprit descendre sur lui. Il apprit alors que le Seigneur voulait garder pour lui-même, et ne donner à aucun de ses serviteurs la puissance de son baptême comme des autres sacrements. Ainsi, selon saint Chrysostôme (Hom. XVI, in Joan.), « lorsque Jésus-Christ vint au baptême, Jean apprit que Celui-ci était en personne le même dont il avait annoncé l'avènement. » Selon saint Augustin, « le saint Précurseur apprit que le Seigneur avait pour le baptême le pouvoir d'autorité et d'excellence qu'il se réservait à lui-même, soit tant qu'il serait présent de corps sur la terre, soit lorsqu'il en serait absent de corps, mais présent par sa majesté. » Jean ne connut ce mystère qu'en voyant la colombe. C'est pourquoi il ajoute (Joan. I, 33) : Mais Celui qui m'a envoyé, c'est-à-dire toute la Trinité dont les opérations extérieures sont communes aux trois personnes, Dieu qui m'a envoyé pour baptiser dans l'eau, non dans l'Esprit, m'a dit aussi par un Ange ou par une inspiration : Parmi tous ceux que vous baptiserez, Celui sur lequel vous verrez l'Esprit de Dieu descendre et rester, sous la forme extérieure d'une colombe, celui-là est le seul qui baptise avec un pouvoir d'autorité, dans le Saint-Esprit, c'est-à-dire pour la rémission des péchés, qui a lieu par la grâce du Saint-Esprit. Car il n'appartient proprement qu'à Dieu de remettre les péchés ou de purifier les âmes par la grâce du Saint-Esprit ; et il n'a pas conféré aux hommes le pouvoir d'autorité, mais simplement le pouvoir de ministère, pour produire cet effet ; de telle sorte que, quand l'homme baptise extérieurement, c'est Jésus-Christ qui baptise intérieurement et en vérité. C'est pour cela qu'on ne réitère pas le baptême administré en cas de nécessité, soit par un ecclésiastique, soit par un laïque, soit même par une femme. Bien plus, comme l'enseigne le Vénérable Bède, d'accord avec l'Église catholique, quoique administré par un hérétique, un schismatique, ou par un scélérat, le baptême est valide et ne peut être réitéré par les catholiques, pourvu qu'il ait été conféré en invoquant les trois personnes de la sainte Trinité ; car l'invocation d'un si grand nom ne peut être inutile. Si, pour baptiser, le Seigneur ne communique à personne son pouvoir d'autorité, il communique du moins le pouvoir de ministère aux bons et aux méchants. Si donc quelqu'un redoute d'employer le ministère des pécheurs, même en cas de nécessité, qu'il ne considère que la puissance du Seigneur ; car l'indignité du ministre n'affaiblit pas l'efficacité du sacrement.
Saint Jean ajoute : Je l'ai vu, c'est-à-dire j'ai vu le Saint-Esprit descendre ainsi sur Jésus, et j'ai rendu témoignage que Celui-ci est le Fils de Dieu, Fils unique et non pas adoptif. Ceci nous montre ce que cette apparition fit comprendre à saint Jean-Baptiste ; savoir que Jésus-Christ était Fils de Dieu par essence et par nature, de façon qu'il avait la même substance et la même puissance que le Père. Jean atteste alors que Celui dont il avait déjà parlé comme homme est le Fils même de Dieu, pour rendre ainsi témoignage des deux natures du Sauveur. — Remarquons ici que le Seigneur a reçu quatre sortes de témoignages : celui des Prophètes qui l'ont annoncé comme devant être le Christ ; celui de Jean, qui l'a montré en disant (Joan. I, 36) : Voici l'Agneau de Dieu ; celui du Père qui l'a désigné du ciel par ces mots : Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Matth. III, 17) ; enfin celui de ses propres œuvres dont il a dit : Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, qu'aucun autre ne peut faire, ne me croyez pas (Joan. X, 37).
Nous pouvons ici contempler la réception pleine d'allégresse que saint Jean fit au Seigneur Jésus : représentons-nous ce divin Sauveur demeurant quelque temps avec son saint Précurseur, et partageant la nourriture frugale que lui fournissait le désert ; tenons-nous là en esprit comme spectateurs de leur repas ; tendons nos mains suppliantes comme des mendiants qui demandent l'aumône ; exposons avec confiance notre misère, et peut-être obtiendrons-nous l'insigne faveur de partager leur nourriture. Après avoir passé quelques jours de repos dans le désert, le Seigneur remercie saint Jean de ses bons offices, et prend congé de lui pour un certain temps. Suivons Jésus, et en nous approchant comme aussi en nous retirant, fléchissons les genoux devant le bienheureux Précurseur ; embrassons ses pieds, demandons sa bénédiction, et recommandons-nous à sa bienveillance ; car il est bien grand, il est sans égal parmi les enfants des hommes, comme le Seigneur lui-même en rend témoignage.
Prière
Seigneur Jésus, Fils unique du Père éternel, Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde, je vous conjure, par les mérites de Celui qui vous a rendu ce témoignage, d'effacer les péchés que j'ai commis moi-même dans le monde. Et vous, illustre Jean-Baptiste, qui avez montré aux hommes Celui qui expie leurs crimes, je vous prie, par la grâce que vous avez reçue, de m'obtenir de sa miséricordieuse bonté la pleine rémission de mes propres fautes. Divin Sauveur et vous son saint Précurseur, je vous en supplie l'un et l'autre, daignez regarder à vos pieds un misérable chargé des iniquités dont il s'est rendu coupable dans le siècle. Glorieux Jean-Baptiste, faites-moi sentir par votre puissante protection que vous êtes vraiment grand devant le Seigneur. Et vous, ô doux Jésus, en m'accordant un généreux pardon, faites-moi connaître que vous êtes le Seigneur tout-puissant dont la miséricorde est éternelle, et le Dieu béni par-dessus tout. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XXIV
Nouveau témoignage de Jean-Baptiste sur Jésus-Christ première vocation des disciples
Prédication cachée de Notre-Seigneur
Joan. I, 35-51
Jésus n'avait pas quitté les environs du Jourdain, lorsqu'un antre jour saint Jean s'y trouvait encore (Joan. I, 35). Ce jour que l'Évangile désigne par l'expression altéra die n'indique pas ici le lendemain du jour où Jésus visita saint Jean : car cette expression n'a pas toujours un sens relatif qui marque le jour suivant. Un autre jour donc saint Jean se tenait encore sur les bords du Jourdain. Immobile sur les sommets de la perfection, sans dévier du droit chemin de la vérité, il était prêt à exercer son ministère, c'est-à-dire à baptiser, à prêcher, à rendre témoignage de Jésus-Christ pour le faire connaître à tous ceux qui venaient l'entendre. Jusqu'ici il avait rendu ce témoignage devant les peuples, maintenant il va le rendre devant ses disciples. Il avait alors avec lui deux de ses disciples qui étaient fidèlement attachés à son enseignement. L'un était André, l'autre moins remarquable n'est pas nommé. Ainsi, de même que saint Etienne fut le premier martyr de Jésus-Christ, de même saint André fut le premier disciple de Jésus-Christ, et le premier chrétien ; car des deux qui le suivirent d'abord il est mentionné le premier comme étant le principal. Certains auteurs disent que le second personnage qui n'est pas nommé était saint Jean l'Évangéliste, parce que c'est l'usage des écrivains modestes de ne pas faire leur propre éloge ou du moins de parler d'eux comme d'une tierce personne, pour éviter l'ostentation.
Tout à coup Jean vit Jésus passer (Joan. I, 36), comme s'il partait pour travailler à notre salut. C'était sur les bords du Jourdain, près de l'endroit où se tenait le saint Précurseur, parce que Jésus, après avoir été baptisé par Jean, resta là quelque temps ; il y vivait dans la compagnie de saint Jean, afin que sa présence fournît à celui-ci l'occasion de lui rendre souvent témoignage, et de faire connaître ainsi le Christ aux hommes. Admirons la constance de saint Jean qui rendit témoignage de Jésus, non pas un jour ni une fois seulement, mais fréquemment et plusieurs jours. C'est pourquoi il répète le témoignage qu'il avait rendu la première fois qu'il avait vu Jésus : Voici l'Agneau de Dieu ; voici le Pasteur que nous devons suivre comme le chef du troupeau. L'Évangéliste, abrégeant le témoignage qu'il avait cité plus haut, retranche ces mots ajoutés précédemment qui ôte les péchés du monde. Saint Jean doit ici servir de modèle au prédicateur de l'Évangile. Car, comme saint Jean qui se tenait à son poste vit passer Jésus et dit : Voici l'Agneau de Dieu, de même le prédicateur de l'Évangile doit être assidu à proclamer la parole de Dieu, attentif à considérer la marche de Jésus-Christ, et fidèle à répandre la connaissance du Sauveur. Les auditeurs de leur côté doivent recevoir pieusement cette prédication ; le Seigneur se tournera vers eux par sa clémence, les accueillera par sa grâce, et les instruira des vérités nécessaires au salut. Tels furent les fruits du témoignage que I'Evangéliste a soin de rapporter.
Les deux disciples ayant entendu (Joan. I, 37), crurent à la parole de leur Maître qui faisait l'éloge du Sauveur, et sur le témoignage de saint Jean, ils suivirent Jésus qu'ils préféraient écouter, s'estimant heureux d'avoir enfin trouvé Celui dont le saint Précurseur leur avait parlé si souvent. Ils quittent donc saint Jean pour suivre dans sa marche et sur la route, ainsi que par la ferveur de leur foi et par l'imitation de sa conduite, Celui que le saint Précurseur leur avait fait connaître comme son propre Maître, et auquel ils désiraient s'attacher afin d'apprendre sa doctrine. Admirez avec quelle simplicité, quelle humilité, quelle facilité, les disciples s'attachent à Jésus-Christ, sans faire aucune objection ni recherche indiscrète.
Le doux Seigneur qui souhaitait ardemment sauver tous les hommes, particulièrement ceux-ci, se tourne vers eux avec cette bonté qui va toujours vers ceux qui viennent à lui pour les accueillir (Joan. I, 38). Puis, avec les yeux de sa miséricordieuse tendresse voyant qu'ils le suivaient, il leur dit, afin de leur inspirer plus de confiance : Que cherchez-vous ? comme s'il leur eut dit : Je suis prêt à aller au devant de vos désirs. Il ne dit pas : Qui cherchez-vous ? parce que Jean les avait éclairés sur sa personne ; mais il leur dit : Que cherchez-vous ? parce qu'il voyait leur ardeur pour s'instruire du salut. Il les interroge non certes par ignorance, comme s'il avait besoin d'apprendre quelque chose, mais pour se les rendre plus sympathiques par cette question, et pour les diriger plus convenablement d'après leur réponse. Si le Seigneur se tourne vers eux, s'il les regarde et leur parle, ce sont les preuves sensibles de sa bonne volonté ; par ces signes de clémence il voulait correspondre aux sentiments du zèle qui les avait attiré à sa suite. Ceci nous fait comprendre qu'à tous ceux qui commencent à marcher après lui avec un cœur pur, Jésus-Christ inspire la confiance et l'espérance en sa miséricorde, et il se tourne vers eux pour leur accorder le secours de cette miséricorde. « Apprenons ici, dit saint Chrysostôme, que quand nous commençons à vouloir le bien, Dieu nous fournit alors des occasions nombreuses d'opérer notre salut (Hom. XVII in Joan.). » Pourquoi, dit saint Théophile, pourquoi le Seigneur se tourne-t-il vers les disciples qui le suivent ? Pourquoi les regarde-t-il ? C'est pour nous apprendre que si nous ne le suivons pas par la pratique des bonnes œuvres, nous ne pourrons jamais entrer dans sa demeure, et contempler sa face auguste.
A la demande de Jésus les deux disciples répondirent : Rabbi, c'est-à-dire Maître, où demeures-vous ? comme s'ils disaient : Nous désirons recevoir votre direction et connaître votre doctrine. Ce peu de mots indique à Jésus ce qu'ils veulent et pourquoi ils le suivent ; car pour un homme profond quelques mots révèlent beaucoup de choses. Où demeurez-vous ? Ils ne lui demandent pas où il a sa maison, car le Fils de l'Homme n'avait pas même où reposer sa tête, mais tout simplement où il reçoit l'hospitalité comme un étranger qui loge quelque part en passant. Notre-Seigneur, en effet, ne posséda rien sur la terre, excepté le titre que lui donna Pilate ; et à nous plusieurs titres ne suffisent pas ! Si nous la considérons dans un sens moral, cette question que les disciples adressent à Jésus : Où demeurez-vous ? peut signifier : Quels sont les hommes dignes de devenir votre demeure, afin que, suivant leur exemple, nous nous rendions dignes d'une telle faveur ? Au point de vue mystique, cette question pleine de suavité est celle des âmes qui contemplent la lumière au sein de laquelle Dieu réside. C'est ainsi que le Psalmiste a dit : Seigneur, j'ai beaucoup aimé la beauté de votre demeure et le séjour de votre gloire (Ps. XXV, 8). Les disciples pleins de zèle demandaient donc à Jésus où il habitait, afin qu'ils pussent le visiter souvent, le consulter fréquemment et recueillir ses instructions. Le Vénérable Bède dit à ce sujet : Ils ne voulaient pas se contenter d'une leçon transitoire sur la vérité, mais pour recevoir un enseignement plus complet de Jésus, ils demandaient où il logeait. De notre côté,toutes les fois que nous considérons le passage de Jésus sur la terre, prions instamment ce divin Maître qu'il daigne nous montrer un jour le lieu où il demeure pendant l'éternité.
Jésus, condescendant volontiers à leur demande, répondit : Venez et voyez (Joan. I, 39) ; sur le témoignage de Jean, abandonnez le joug de la Loi et venez à la source de la grâce ; puis voyez avec la lumière de la foi, en attendant que vous voyiez avec la lumière de la gloire. Selon Àlcuin, c'est comme s'il disait : Les paroles sont impuissantes à décrire ma demeure, mais les œuvres la font voir ; venez donc, conduits par la foi que les bonnes œuvres accompagnent, et vous verrez, vous comprendrez avec une intelligence sur-naturellement éclairée. Ou bien, selon Origène, Jésus en disant : Venez invite à la vie active ; et en disant : Voyez, il invite à la vie contemplative. I1 ne dit pas j'habite ici ou là ; car s'il avait ainsi parlé, il aurait semblé plutôt désigner un endroit que faire une invitation de venir le voir. Et il les mena dans la maison où il recevait l'hospitalité en ce pays, parce qu'il n'avait pas de demeure en propre ; et ils passèrent là ce jour avec lui, c'est-à-dire le reste de ce jour et la nuit qui suivit, écoutant les paroles de vie qui tombaient îles lèvres de Jésus. L'Evangéliste emploie le mot jour, parce que là où est Jésus, lumière des vertus et soleil de justice, toutes les ténèbres disparaissent. Ô quel heureux jour et quelle nuit délicieuse les disciples passèrent à entendre et à voir Celui que beaucoup ont voulu voir et entendre, et n'ont ni vu ni entendu ! Ah ! qui pourra nous raconter les enseignements qu'ils recueillirent de la bouche de Jésus ? Préparons dans notre propre cœur une habitation pour que Jésus y vienne, y converse avec nous et nous instruise.
Or, quand les disciples vinrent et virent où Jésus logeait il était environ la dixième heure du soir c'est-à-dire vers le soir. Cette remarque fait l'éloge de Jésus et des disciples La dixième heure du jour chez les Juifs correspondait à quatre heures après-midi chez nous. Car dans la Palestine, les jours et les nuits sont à peu près égaux en durée, les Juifs comptaient douze heures de jour et douze heures de nuit. En effet, la dixième heure se trouve sur la fin du jour ; ce qui prouve, d'un côté, le zèle de Jésus pour enseigner la vérité, puisque, bien que le jour fût très-avancé, il ne différa pas d'instruire les disciples ; d'un autre côté, cela montre la ferveur des disciples à écouter Jésus-Christ ; car, quoiqu'il fût tard, et qu'ils fussent peut-être à jeun, ils n'hésitèrent pas à le suivre, et à l'heure où chacun se retire ordinairement chez soi, ils laissèrent tout, pour demeurer avec Jésus jusqu'au lendemain, soutenus par le désir de l'écouter. Apprenons ici, dit saint Chrysostôme, qu'en tout temps nous devons être disposés à entendre la parole de Dieu, parce que tout temps est propre à cette audition (Hom. XVII, in Joan.). Ce n'est pas sans raison, dit également saint Théophile, que l'Évangéliste indique le temps ; c'est afin d'apprendre aux maîtres comme aux disciples que le temps n'est pas un motif d'omettre l'enseignement de la doctrine. — D'après cet exemple, que toute heure nous soit bonne pour nous disposer à recevoir Jésus-Christ et à demeurer avec lui ; car nous ne savons pas si le Seigneur viendra la nuit ou le jour, le matin ou le soir, ou au chant du coq, pour juger et condamner les péchés que nous avons commis. Dans la nuit du péché, cherchons donc où demeure Jésus-Christ ; suivons-le par une vraie pénitence, afin qu'il jette sur nous un regard de bonté ; prions-le avec instance de daigner nous montrer la demeure où il réside éternellement et de nous faire partager la joie des bienheureux qui habitent avec lui. La dixième heure marque que ces disciples furent religieux observateurs du Décalogue, parce que l'heure de l'accomplir était venue. En effet, dit saint Augustin, ce nombre dix représente la Loi qui fut donnée sur le Sinaï en dix préceptes (Tract. VII, in Joan.). Or le temps d'accomplir par la charité cette loi que les Juifs ne pouvaient accomplir par la crainte était enfin arrivé. Selon saint Chrysostôme (Hom. XIV, in Joan.), ces disciples fervents n'eurent absolument d'autre motif de suivre Jésus-Christ, que le désir d'être initiés à sa doctrine ; et la connaissance étendue qu'ils en acquirent dans une seule nuit leur causa tant de satisfaction, qu'aussitôt tous les deux allèrent convier les autres à venir l'écouter.
André alla d'abord chercher son frère pour lui procurer le bonheur d'entendre Jésus-Christ. C'est ce que l'Évangile rapporte en disant (Joan. I, 41) : Celui-ci à savoir André, rencontra premièrement son frère Simon, auquel il était uni plus qu'aux autres en vertu des liens du sang ; il ne le rencontra pas par hasard, mais après de soigneuses recherches, parce qu'il désirait avoir pour frère par les liens de la foi celui qui l'était déjà par les liens de la chair. Ceci est une condamnation de ceux qui détournent leurs propres amis ou leurs proches parents d'embrasser la vie religieuse, ou de suivre les sentiers de la vérité et de la vertu. André dit à Simon : Nous avons trouvé comme une pierre précieuse et comme un trésor caché, le Messie promis dans la Loi et par les Prophètes, si longtemps attendu et désiré, le Messie qu'on appelle aussi le Christ c'est-à-dire oint . Et c'est avec raison qu'il dit : Nous avons trouvé, car Jésus-Christ lui avait suffisamment appris qu'il était véritablement le Christ. Et, selon le Vénérable Bède (Hom. in Vigilia S. Andr.), « c'est là vraiment trouver le Seigneur que d'être enflammé pour lui-d'une sincère dilection, et de travailler au salut de ses frères. » Messie en hébreu a le même sens que Christ en grec et Oint en latin. Car le nom de Christ vient du mot grec chrisma, comme Oint vient de onction, et c'est par le Christ que tous les Chrétiens sont oints. Mais Jésus-Christ fut particulièrement oint de l'huile invisible, c'est-à-dire de la grâce du Saint-Esprit, plus que tons les associés. Tous les Saints sont les associés du Christ, parce qu'ils sont oints de cette huile ; mais Jésus-Christ est saint et oint d'une manière plus excellente. Saint Cyrille dit à ce sujet : Le Sauveur comme homme fut oint du Saint-Esprit, tandis que comme Dieu il oignait du Saint-Esprit ceux qui croyaient en lui. Jésus-Christ est donc oint roi et prêtre, non par une onction humaine, mais par une onction divine ; car dans l'humanité qu'il a prise pour nous, il fut oint par Dieu le Père et même par toute la sainte Trinité de la plénitude de la grâce, comme les rois et les prêtres dans l'Ancien Testament étaient oints d'une huile matérielle. Par rapport à la foi, le plus ou moins grand nombre d'années importe peu. Ainsi André était plus jeune d'âge que Simon ; et cependant le premier il trouve Jésus-Christ, et l'annonce aussitôt à son frère pour lui communiquer le bonheur qu'il avait reçu ; car il voulait que son frère suivant la nature le devint aussi par la foi. Admirable charité ! Dès qu'il a trouvé le divin trésor, il s'empresse de le découvrir à son frère qu'il rencontre d'abord ; mais s'il avait rencontré quelqu'un auparavant, nul doute qu'il ne lui eût aussi fait part de cette heureuse nouvelle, et qu'il ne l'eût amené près du Sauveur. Car la charité véritable et parfaite n'est point égoïste ni exclusive.
André amena Simon à Jésus, c'est-à-dire au Sauveur, parce qu'il ne se croyait pas lui-même assez capable de l'instruire suffisamment (Joan. I, 42). C'est d'après cet exemple que s'est établi l'usage des parrains, pour présenter à l'Église ceux qui doivent recevoir les sacrements de baptême ou de confirmation. Jésus accueillit Simon avec joie, car il savait à quoi il le destinait. Considérons ici l'humilité et l'obéissance de Pierre ; il ne dédaigne pas de suivre son frère plus jeune que lui, il accourt sur-le-champ et obéit sans retard. Aussi Jésus le regarda d'un œil de miséricorde qui pénétrait jusqu'à son intérieur ; et voyant les bonnes dispositions dont son cœur était rempli, il lui dit : Tu es Simon, c'est-à-direvraiment obéissant. Comme s'il disait : Ton nom exprime bien ta qualité, Bar-Jona ou fils de Joanna, c'est-à-dire fils de la colombe ou de celui qui est doué de la grâce. Comme s'il disait encore : Ce surnom est en harmonie avec ton nom ; car celui qui est vraiment obéissant est fils de la grâce du Saint-Esprit que figure la colombe. C'est avec beaucoup de raison que Simon est appelé fils de Joanna ou Bar-jona ; car Simon signifie obéissant ; Joanna, grâce ; Bar, fils ; et Jona, colombe. C'est donc comme si Jésus-Christ disait : Tu es le fils obéissant de la grâce, ou le fils de la colombe, c'est-à-dire du Saint-Esprit, parce que la grâce du Saint Esprit t'a donné l'humilité, qui t'a fait obéir à la voix d'André pour venir me voir. Ces noms sont pleins de mystères ; ils nous montrent que l'obéissance est nécessaire à ceux que la foi a convertis à Jésus-Christ, que la grâce conduit les hommes à la foi de Jésus-Christ, et que le Saint-Esprit nous affermit dans l'amour de Dieu.
Jésus continuant de parler à Simon, lui dit : Tu seras appelé Céphas. En latin ce mot signifie pierre, et en grec chef ou capitaine. I1 convient parfaitement à Celui qui devait être plus tard le chef des autres et le vicaire de Jésus-Christ, et qui devait pour ces titres avoir la fermeté figurée par la pierre. Il portait le nom de Simon avant sa vocation et sa conversion ; mais ensuite il reçut le nom de Céphas. C'est ainsi qu'on change le nom de l'adulte qu'on baptise, ou du Pape qu'on élit. Simon est donc un nom propre, et Pierre un surnom. Barjona est un mot hébreu qui signifie fils de Jona. Dans un autre Évangile, Simon est appelé fils de Joanna parce que son père, selon quelques interprètes, était appelé Jona ou Joanna ; car entre ces deux mots, il n'y a que la différence d'une syllabe ajoutée ou retranchée. On peut dire aussi que le père de Pierre avait deux noms, Jona et Joanna, comme il paraît d'après l'interprétation diverse qu'on leur donne ; car Joanna est interprété celui qui est en grâce, et Jona colombe. Céphas est hébreu et syriaque, ----- ou Petrus est grec et latin, et dans ces deux dernières langues le nom de Pierre dérive de petra qui signifie pierre. Simon est ainsi appelé par Jésus pour la solidité de son esprit, pour la fermeté de sa foi, et pour la confession fondamentale qui lui fit dire, en s'attachant fortement à Jésus-Christ comme à la pierre inébranlable : Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant (Matth. XVI, 16). Jésus lui imposa-t-il ce nom dès ce moment, ou bien lui promit-il simplement de le lui donner plus tard ? C'est ce qui est controversé. Il paraît cependant plus probable qu'il lui fit alors une simple promesse ; car Jésus en disant : Tu seras appelé Pierre,prédit qu'il lui imposerait ce nom, et il le lui imposa, soit lorsqu'il dit dans la suite : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (Matth. XVI, 18) ; soit à l'élection des douze Apôtres, où il est dit : Et il donna à Simon le nom de Pierre (Marc. III, 16). C'est ainsi qu'il lui promit avant sa résurrection le pouvoir des clefs qu'il lui donna seulement après. Mais, en supposant que Jésus-Christ lui ait donné dès ce moment le nom de Pierre, il n'aura fait ensuite que le confirmer par les déclarations postérieures.
Appelés premièrement à la foi, les disciples dont nous venons de parler entrèrent dès lors en relations familières avec Jésus, puis retournèrent dans leurs propres maisons. Le lendemain de la vocation de Pierre et d'André (Joan. I, 43, 44), Jésus voulut quitter la Judée où Jean baptisait, pour revenir en Galilée vers sa Mère qu'il y avait laissée, et il trouva Philippe concitoyen de Pierre et d'André ; car ils étaient tous trois de Bethsaïde, ville située sur le bord de la mer de Galilée. Encore un nom mystérieux : Bethsaïde signifie demeure des chasseurs ; quelle analogie frappante ! Jésus va choisir dans la demeure des chasseurs, pour les appeler à la vie de la foi, ceux qu'il destinait à prendre des âmes. Il trouva Philippe, non pas comme un inconnu qu'il rencontra par hasard, mais comme quelqu'un qu'il cherchait avec intention pour l'appeler à la foi et l'éclairer de sa lumière. Aussi lui dit-il : Suivez-moi, en d'autres termes, comme Alcuin l'explique : Pratiquez ma doctrine et imitez mon exemple. Car suivre Jésus, c'est prendre part à ses abaissements et à ses souffrances, pour mériter de participer à sa Résurrection et à son Ascension. Philippe, en véritable obéissant, le suivit aussitôt, sans faire aucune objection. D'après cette invitation que le Seigneur lui adressa tout d'abord, Philippe paraît avoir été appelé à l'apostolat avant tous les autres. Les quatre premiers disciples de Jésus que nous venons de mentionner, à savoir André et l'autre personnage qui n'est point nommé, Pierre et Philippe, avaient été préalablement disciples de saint Jean, et c'est après avoir entendu Jean rendre témoignage à Jésus, qu'ils s'attachèrent à Celui-ci.
Philippe, instruit par Jésus-Christ, alla chercher Nathanaël, son frère, désirant lui être uni par la foi comme par la parenté. Après l'avoir soigneusement cherché, il le trouva assis à l'ombre d'un figuier : Nous avons trouvé, lui dit-il (Joan. I, 45), Celui de qui Moïse a écrit dans la loi, Celui que les Prophètes ont annoncé, et qui était attendu depuis si longtemps, à savoir Jésus, l'auteur du salut, fils de Joseph, de Nazareth, parce que c'est là qu'il a été conçu et élevé, parce qu'aussi les Prophètes avaient prédit qu'il serait nommé Nazaréen. Philippe parlait de Jésus selon le langage ordinaire, en disant qu'il était fils de Joseph : car Joseph, époux de Marie sa mère, était communément regardé comme son père. Nathanaël étonné que le Prophète sortît de Galilée et non de Juda, puisque le prophète Michée avait dit que le Christ naîtrait à Bethléem, dit d'une manière négative, selon saint Chrysostôme : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? (Joan. I, 46). Comme s'il disait : Non, je ne crois pas ce que tu me dis. Ou bien, selon un autre sens, comme ce docteur de la loi avait lu dans un autre Prophète : Il sera appelé Nazaréen, et qu'il avait remarqué les signes de l'avènement du Seigneur, il fut confirmé dans son espérance, lorsqu'il entendit prononcer le mot de Nazareth, et il dit d'une manière affirmative et positive, selon saint Augustin : Maintenant en fin, il peut sortir de Nazareth quelque chose de bon. Mais parce que Philippe n'était pas encore assez instruit pour convaincre Nathanaël, il le conduisit à Jésus qui devait dissiper tous les doutes. Viens et vois, lui dit-il ; comme s'il disait : Apprends à le connaître, en éprouvant la vertu qui est en lui. Il le mena donc à Jésus, étant persuadé, dit saint Chrysostôme, qu'il ne ferait plus d'objection, après avoir entendu la parole et goûté la doctrine du Sauveur. Nathanaël signifie justement don de Dieu, la conversion d'un homme à Jésus-Christ ne pouvant être qu'un don de Dieu.
Et Jésus vit, d'un regard affectueux, Nathanaël qui venait à lui, et qui s'approchait de lui plus par le cœur que par le corps. Lisant dans son âme le motif qui l'amenait, il dit de lui à ceux qui l'environnaient : Voilà un véritable Israélite, ou un homme qui voit Dieu ; et en qui il n'y a point d'artifice ou de dissimulation. Car il venait sans aucune intention de tromper, et avec l'intention pure de connaître la vérité ; s'il avait des péchés, il était disposé à les confesser ; aussi Jésus ne dit pas qu'il n'est point pécheur, mais il le loue de ce qu'il est sincère. Ceux-là ne sont pas sincères, qui se disent bons et justes, quoiqu'ils soient méchants et pécheurs. — Il doit être grand ce Nathanaël dont le Seigneur lui-même rend un pareil témoignage. Israël signifie voyant Dieu, et c'est pour cela que Nathanaël est appelé vrai Israélite. Il l'est d'abord par la foi qui, en le faisant croire en Dieu, commençait à le lui montrer ; car la connaissance de la Loi et l'intelligence de l'Écriture que la foi lui procurait lui faisaient voir Dieu comme dans un miroir et en énigme. Il était encore véritable Israélite par la confession qu'il fit en répondant à Jésus-Christ.
Nathanaël, voyant que le Sauveur avait découvert le fond de sa pensée, lui demanda : D'où me connaissez-vous ? c'est-à-dire par quelle puissance ; puisqu'une telle connaissance surpasse la force humaine. Et Jésus lui répondit, en lui révélant un autre secret ; Avant que Philippe vous appelât, et vous parlât de moi, lorsque vous étiez sous le figuier, je vous ai vu, c'est-à-dire je vous ai connu avec le dessein que vous aviez dans le cœur. De fait, Nathanaël était assis sous un figuier, pensant peut-être au Sauveur futur, lorsque Philippe vint, en particulier et sans témoin, lui parler du Christ. Aussi, en face de ce double signe, Nathanaël s'empressa de confesser que Jésus était le Christ (Joan. I, 49) : Maître, répliqua-t-il, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le Roi d'Israël, en d'autres termes le Christ que tout Israël attend comme son roi et son libérateur. Car tous les Juifs croyaient que le Messie serait un roi temporel, et c'est en ce sens que Nathanaël semble parler, parce qu'il n'avait pas encore une connaissance parfaite du Christ. Il ne paraît pas qu'il ait compris dès lors la divinité de Jésus, sans quoi il ne lui aurait pas dit simplement : Vous êtes le Ro d'Israël, mais le roi du monde entier. Et lorsqu'il dit : Vous êtes le Fils de Dieu, il ne confessa pas la divinité du Sauveur, mais il reconnut une filiation provenant d'une grâce excellente toute particulière. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. XX, in Joan.) : Nathanaël regardait encore Jésus comme un sage, qui découvrait par la révélation divine des choses cachées aux autres hommes, et il proclame que Jésus est Fils de Dieu non par nature, mais par grâce d'adoption, parce qu'il n'était pas encore parfaitement éclairé sur le mystère de la Trinité. D'autres interprètes disent cependant que sa confession exprimait exactement sa foi touchant ce mystère. Mais la première opinion est la plus probable, comme la suite le montrera.
Aussi le Seigneur instruit davantage Nathanaël, en lui révélant des choses plus sublimes ; et il l'élève à la connaissance de sa divinité, en l'assurant que les Anges lui rendent hommage comme a leur supérieur ; car la nature divine seule est au dessus de la nature angélique. Jésus lui répartit donc (Joan. I, 50) : Parce que je vous ai dit : je vous ai vu sous le figuier, vous croyez que je suis le Christ, en vertu d'une grâce excellente ; mais vous verrez quelque chose de plus grand, en reconnaissant la vertu de ma substance divine. Selon saint Chrysostôme (Hom. XX, in Joan.), c'est comme si Jésus-Christ disait : Ce que je vous ai dit vous paraît avoir un caractère de grandeur, et c'est pour cela que vous m'appelez Roi d'Israël ; mais que direz-vous lorsque je vous montrerai quelque chose de plus grand encore ? Et cette merveille plus considérable, il la lui montra, lorsqu'il lui dit ainsi qu'à Philippe (Joan. I, 51) : En vérité, en vérité, je vous le déclare (cette expression répétée amen, amen, est le plus haut degré de certitude et d'affirmation), vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l'homme, pour rendre hommage à sa divinité cachée sous sa nature humaine. En effet, dans sa Passion, un Ange du ciel lui apparut pour le fortifier (Luc. XXII, 43) ; dans sa Résurrection, on vit des Anges autour de son sépulcre ; et à son Ascension, deux Anges se montrèrent revêtus de tuniques blanches (Act. I, 10). Auparavant déjà, les Anges avaient annoncé sa naissance, ils s'étaient approchés de lui dans le désert et l'avaient servi après son jeûne. Voyez, dit saint Chrysostôme (Hom. XX, in Joan.), comme il l'élève peu à peu vers le ciel et le conduit à ne plus le regarder comme un pur homme ; car comment pourrait-il n'être qu'un homme Celui qui a les Anges pour serviteurs ? Par ces paroles il lui persuade donc qu'il est le Souverain des Esprits célestes.
Néanmoins, comme Nathanaël était très-savant et très-versé dans la Loi, le Seigneur ne voulut pas le prendre au nombre de ses Apôtres ; et il en fit de même plus tard à l'égard de Nicodème qui était dans les mêmes conditions, de crainte qu'ils ne dissent ou ne présumassent avoir été élus pour leur science. Jésus-Christ préféra choisir, pour premiers fondateurs de son Église, comme Apôtres, des hommes simples et ignorants, afin d'enlever au monde l'occasion d'attribuer l'enseignement de la foi et la première conversion du génie humain à la sagesse humaine plutôt qu'à la sagesse divine. Son but était aussi de confondre le monde avec ses faux sages. Nathanaël et Nicodème furent cependant appelés à la foi dès le commencement de sa prédication, pour ne pas exposer au mépris la doctrine de la foi ; car si elle n'avait été acceptée dès le principe que par des hommes ignorants, on aurait pu croire qu'ils avaient été dupes de leur ignorance. Mais, après que la foi catholique eut jeté ses racines, Paul fut appelé à l'apostolat, quoiqu'il fût un homme très-lettré. — André et Philippe qui, après avoir reçu l'enseignement du Sauveur, furent si zélés pour le salut de leurs frères, représentent ceux qui font tous leurs efforts pour amener leur prochain à suivre Jésus-Christ. Leur conduite est la condamnation de ceux qui, au lieu de gagner des prosélytes au Seigneur, tâchent de les en éloigner.
Jésus ensuite retourna avec Philippe en Galilée (Luc IV, 14 et 16), et il vint à Nazareth auprès de sa Mère qui le reçut avec une joie inexprimable. Remarquons qu'après avoir reçu le baptême et après avoir triomphé des tentations, Jésus-Christ revient à Nazareth dont le nom signifie fleur. Ceci nous figure que l'homme quelque pur qu'il soit du péché, quelque victorieux qu'il soit des tentations, quelque bien qu'il ait fait, doit toujours penser que sa vertu n'est qu'en fleur et n'est point parvenue à maturité. Pendant le reste de cette même année jusqu'aux noces de Cana, Jésus demeura en Galilée. Mais aucun Évangéliste ne nous rapporte ce qu'il y fit ; car l'Écriture ne place depuis le baptême de Jésus jusqu'aux noces de Cana que son jeûne dans le désert, sa lutte contre Satan, le témoignage de Jean-Baptiste et la conversion des disciples.
Prière
Ô bon Jésus ! Rédempteur de ceux qui étaient perdus, Sauveur de ceux que vous avez rachetés, Consolateur de ceux qui sont pauvres d'esprit, force de ceux qui sont faibles, repos de ceux qui sont fatigués, couronne glorieuse des élus triomphants, unique récompense et joie éternelle des célestes habitants, Fils incomparable du Dieu très-haut, vous êtes la source intarissable de toutes les grâces que nous recevons tous de votre plénitude ; faites que par la foi, l'espérance et la charité, je tende à vous, comme à la fin dernière de toutes choses. Ô Jésus, objet de tous mes désirs ! attirez-moi à vous, afin que je vous suive, parce que vous seul me suffisez, vous seul me sauvez, vous seul comblez de biens et de délices ceux qui vous cherchent et vous aiment. Ainsi soit-il.

suivant