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CHAPITRE XXV
L'eau changée en vin aux noce de Cana
Joan. II, 1-12
L'année suivante, Jésus ayant atteint sa trente-et-unième année, commença à éclairer le monde par ses œuvres merveilleuses. Et d'abord, pour montrer qu'il approuvait le mariage, il assista à un festin de noces, où il changea l'eau en vin ; et il opéra ce prodige précisément le jour même où il avait été baptisé, l'année précédente. Par sa présence corporelle et par son premier miracle, le Seigneur voulut honorer et recommander comme honnête et licite l'union conjugale qu'il avait instituée, et réfuter ainsi par avance les hérétiques qui osèrent plus tard la blâmer et la condamner. Le Vénérable Bède dit à ce sujet (Hom. in Domin. II, post Epiph.) : « La chasteté dans le mariage est bonne, la continence dans la viduité est encore meilleure ; mais la pureté virginale l'emporte sur l'une et l'autre. Pour établir la différence de ces trois états et discerner le mérite de chacun d'eux, le Fils de Dieu daigna s'incarner dans le sein d'une Vierge sans tache ; il voulut être glorifié dès son enfance par la prophétesse Anne, veuve depuis longtemps ; et dans sa jeunesse, il consentit à prendre part aux noces où il avait été convié, afin de les consacrer par la manifestation de sa puissance. »
Bien des jours s'étaient écoulés depuis que Jésus à sa sortie du désert était allé trouver saint Jean. L'Évangéliste ne comptant que les deux premiers jours mentionnés plus haut (Joan. I, 29 et 35), dit qu'un troisième jour, des noces furent célébrées à Cana en Galilée (Joan. II, 1) Voir note IV. Cana était une petite bourgade de la province de Galilée. Mais de qui étaient ces noces ? C'est là une question qu'il n'est pas facile de résoudre. Nous présumons cependant que c'étaient celles du disciple bien-aimé, comme saint Jérôme semble l'affirmer dans son prologue sur saint Jean l'Évangéliste, quand il dit : « Jésus arracha Jean au mariage qu'il allait contracter, l'admit au nombre de ses disciples et l'aima d'une affection plus particulière à cause de sa pureté virginale. » Ce qui fortifie cette opinion, c'est que nous ne lisons nulle part que Jésus-Christ ait assisté à d'autres noces ; et si Marie sa Mère était à celles-ci, c'est que probablement c'étaient celles de son propre neveu ; car il n'est pas vraisemblable que Marie y eût assisté, si elle n'y eût pas été engagée par des liens étroits de proche parenté. De même, nous lisons dans l'Évangile qu'elle alla visiter Elisabeth sa cousine alors enceinte, mais nous ne lisons nulle part qu'elle en ait visité d'autres en pareil cas. Notre-Dame assista donc à ces noces, non comme étrangère et comme invitée, mais comme l'aînée et la plus digne de la famille, en sorte qu'elle était dans la maison de sa sœur comme dans sa propre demeure. Lorsqu'en effet Marie Salomé, femme de Zébédée, voulut célébrer les noces de Jean son fils, elle alla en avertir Notre-Dame à Nazareth, qui n'est éloigné de Cana que de quatre milles ; et la sainte Vierge, accompagnant sa sœur, vint à Cana avant tous les autres pour préparer la fête de famille. C'est pourquoi l'Évangile dit : Et la Mère de Jésus s'y trouvait. Quant à Jésus et à ses disciples, il est dit qu'ils furent invités (Joan. II, 2). Les disciples n'étaient point encore attachés à Jésus-Christ d'une manière constante, mais ils le suivaient cependant pour l'amour qu'ils lui portaient, avec le désir d'apprendre sa doctrine. Saint Joseph, l'époux de la sainte Vierge, n'est point ici mentionné. Comme les Évangiles n'en parlent plus désormais, quelques auteurs pensent qu'il avait déjà quitté cette terre d'exil, et que Marie était sous la garde de son divin Fils. Si Joseph vivait encore à cette époque, du moins il était mort certainement au temps de la Passion, lorsque le Sauveur confia Marie à Jean, le disciple bien-aimé.
Considérez Jésus-Christ assis à table avec les autres, mangeant comme eux, se tenant humblement au dernier rang, et non pas aux premières places : car il voulait d'abord pratiquer ce qu'il devait nous enseigner ensuite (Act. I, 1) : Lorsque vous aurez été invité à quelque festin, allez vous mettre à la dernière place (Luc. XIV, 8-10). Contemplez aussi Notre-Dame : avec quelle sagesse, avec quelle sollicitude, elle veille à tout, elle pourvoit à tout. Vers la fin du repas, lorsqu'elle s'aperçut que le vin allait manquer, elle alla trouver son Fils et lui dit : Ils n'ont plus de vin (Joan. II, 3). Si le vin manqua pendant que Jésus assistait à ces noces, ne pensons pas que ce fut un accident fortuit, un pur hasard, ce fut bien plutôt pour procurer au Seigneur l'occasion de faire un miracle. Aussi, la très-sainte Mère de Dieu, comprenant que c'était enfin le temps de l'âge parfait, où Jésus par ses miracles devait se manifester au monde comme Dieu, et prouver qu'il n'était pas fils de Joseph, mais Fils du Père éternel et de la Vierge Marie, lui dit : Ils n'ont pas de vin, c'est-à-direil n'y en a pas suffisamment. Elle se contente de faire remarquer que le vin allait manquer ; car elle savait qu'à un cœur aimant, il suffit d'exposer ses besoins sans demander des secours. De peur de manquer au respect qu'elle doit à Jésus, elle ne lui dit pas : Donnez-leur du vin ; mais confiante dans la libéralité miséricordieuse de son divin Fils, elle se borne à signaler leur nécessité prochaine. Car, prévoyant qu'il n'y aurait pas assez de vin pour atteindre la fin du repas, elle voulait, dans la bonté de son cœur, éviter toute confusion aux chefs de la maison ; et c'est pourquoi elle s'adressa à Celui dont elle connaissait la puissance. Remplie du Saint-Esprit, elle prévoyait dès lors le prodige que son Fils allait opérer ; elle l'avertit donc simplement d'exécuter ce qu'il avait résolu de faire. « Il convient, dit saint Jérôme, que le vin de la joie temporelle manque où Dieu est invité ; car ce vin ne plaît point aux Saints, parce qu'il cause une ivresse qui fait oublier Dieu et qui enflamme en nous la concupiscence. Jésus-Christ sans doute ne se trouve jamais dans la compagnie de ceux qui se délectent dans le vin de cette joie, et voilà pourquoi il doit manquer aux noces des Saints. »
Jésus répondit à Marie (Joan. II, 4.) : Femme qu'y a-t-il, de commun entre vous et moi ? Pourquoi me tourmenter à cet égard ? En appelant Marie du nom de femme, dit saint Augustin (Tract. in Joan. VIII), Notre-Seigneur ne nuit en rien à la virginité de sa sainte Mère, mais il se sert d'une expression commune dans la langue hébraïque pour désigner toutes les personnes de son sexe. Ainsi, le premier homme parlant d'Eve qui était encore vierge dans le paradis terrestre dit à Dieu (Gen. III, 12) : La femme que vous m'avez donnée pour compagne.... Suivant Origène, Marie dans cette circonstance est justement appelée femme, mulier, pour désigner non pas seulement son sexe, mais encore sa sensibilité ; car ce mot mulier indique un cœur facile à s'attendrir : Marie était en effet touchée de l'embarras que le manque de vin allait causer aux nouveaux époux. Jésus ajouta : Mon heure n'est pas encore venue, c'est-à-dire les conviés n'éprouvent pas encore la privation de vin ; attendez encore, car, lorsqu'ils sentiront le besoin, ils apprécieront davantage le bienfait. Si nous en croyons saint Chrysostôme (Hom. XX, in Joan.), Marie émue de compassion, pour prévenir l'embarras des époux, désirait avancer le moment du miracle. Mais, comme ce miracle était le premier que Jésus allait opérer publiquement et pour confirmer la foi de ses disciples, il fallait qu'il attirât l'attention des assistants et qu'il excitât la joie des convives. Or ce double résultat devait être mieux obtenu, si le miracle n'était accompli que quand le vin manquerait entièrement. Aussi Jésus, qui prévoyait mieux que sa Mère l'avantage de cette opportunité, lui dit : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Comme s'il lui disait pour la reprendre : La connaissance du moment opportun pour opérer le miracle que je dois faire n'est pas commune à vous et à moi, elle n'appartient qu'à moi seul. C'est pourquoi il ajoute : Mon heure n'est pas encore venue ; cette heure convenable pour produire le miracle n'est connue que de moi.
Saint Augustin (Tract. VIII, in Joan.) explique autrement les paroles de Jésus-Christ. Le pouvoir d'opérer les miracles, dit le saint Docteur, appartenait à Jésus-Christ, non pas en vertu de la nature humaine, mais en vertu de la nature divine qu'il ne tenait point de sa Mère. Et voilà pourquoi en lui répondant de cette manière, il voulut montrer qu'il n'était pas obligé de lui obéir en cela ; car, puisqu'il n'avait rien reçu de Marie quant à la nature divine, il n'avait rien de commun avec elle sous ce rapport. C'est donc en ce sens qu'il lui dit : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Comme s'il lui disait : Vous voulez que je fasse un miracle ; mais pour le faire, qu'ai-je de commun avec vous ? Si je le fais, c'est en vertu de ce que j'ai de commun avec mon Père et non pas avec vous, parce que ce pouvoir je ne le tiens pas de vous, mais de mon Père. Cependant, comme il tenait de sa Mère cette humanité dans laquelle il devait souffrir, il ajouta : Mon heure n'est pas encore venue, cette heure que j'ai marquée moi-même, qui est l'heure de ma volonté et non point de la nécessité ; en d'autres termes, il n'est pas encore venu, ce temps de souffrir dans ce qui m'est commun avec vous, dans cette nature que j'ai reçue de vous : alors je vous reconnaîtrai et je condescendrai à vos désirs. En effet, lorsque cette heure fut venue, où Jésus attaché sur la croix allait mourir dans sa sainte humanité, il reconnut sa Mère affligée qui était présente à son cruel supplice, et il la recommanda à son disciple bien-aimé.
La suite littérale du récit évangélique favorise davantage le premier sentiment que nous avons exposé d'après saint Chrysostôme. En effet, sur la réponse de son divin Fils, la sainte Vierge comprit que l'objet de sa demande n'était pas rejeté, mais différé pour un moment plus opportun. Aussi, comptant sur la bonté du Seigneur, elle revint trouver ceux qui servaient à table ; et les envoyant avec confiance vers Jésus, elle leur dit : Faites tout ce qu'il vous dira (Joan. II, 5). Car elle attendait avec résignation l'accomplissement de sa prière, à l'heure que son Fils jugerait convenable. Bien qu'il semble me refuser, pouvait-elle dire, je suis sûre qu'il m'exaucera. D'après le ton affectueux de la réponse de Jésus, elle avait compris qu'il n'était pas mécontent de la demande ; aussi commanda-t-elle sans défiance aux serviteurs de faire tout ce que Jésus leur ordonnerait. Cette douce Mère, connaissant toute la miséricorde et la tendresse de son divin Fils, ne doutait point qu'il n'eût compassion des indigents, et qu'il n'accordât ce qu'on lui demandait, quoiqu'il parût le refuser et parler durement. La sainte Vierge nous donne ici un salutaire enseignement : elle nous recommande de toujours obéir à Jésus-Christ et nous apprend à ne jamais désespérer du Seigneur. Si, quand nous le prions, il semble nous traiter avec sévérité, attendons avec confiance comme la sainte Vierge, que l'heure de la grâce soit arrivée. Peut-être sommes-nous étonnés d'entendre Jésus-Christ qui portait le plus grand respect à sa sainte Mère, lui répondre d'une manière insolite ; car, en vérité, la réponse paraît dure dans les termes, quoique sans doute elle fût adoucie par le ton. Selon saint Augustin (Tract. VIII, in Joan.), par la dureté apparente de cette réponse, le Seigneur a voulu nous instruire et nous apprendre que, dans les choses qui ont rapport à Dieu, nous ne devons point avoir égard à la famille.
Saint Bernard explique de la même manière cet endroit de l'Évangile (Serm. II, in Domin. I, post octav. Epiph.) : « Ô mon bon Jésus ! que veulent dire ces paroles que vous adressez à Marie : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Quoi donc ! N'êtes-vous pas son Fils, et n'est-elle pas votre Mère ? Et n'y a-t-il rien de commun entre la mère et le fils ? N'êtes-vous pas le fruit béni de ses chastes entrailles ? N'est-ce pas elle qui vous a conçu et enfanté sans rien perdre de sa pureté ? N'est-ce pas elle qui vous a porté neuf mois dans son sein et qui vous a nourri de son lait virginal ? N'est-ce pas avec elle qu'à l'âge de douze ans vous êtes revenu de Jérusalem à Nazareth, vous montrant toujours docile à ses moindres volontés ? Et maintenant vous lui dites : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? N'y a-t-il pas entre vous et elle mille rapports ? Mais, ô Jésus,je comprends les motifs de ce langage extraordinaire. Sans doute, vous n'avez pas voulu, par votre réponse un peu dure, humilier ou contrister cette Vierge modeste, cette tendre Mère, puisque sur-le-champ vous accordez aux serviteurs qu'elle vous envoie l'objet de sa demande. Mais pourquoi donc, mes frères, pourquoi le Seigneur avait-il fait la réponse précédente ? N'en doutez pas, c'est pour notre propre instruction ; c'est pour nous montrer qu'étant convertis et consacrés à Dieu, nous ne devons plus être détournés de son service, ni arrachés à nos exercices spirituels par les soins de la famille et par les affaires du siècle. Tant que nous vivons dans le monde, nous avons certainement des devoirs à remplir vis-à-vis de nos parents. Mais, après que nous avons renoncé à nous-mêmes en quittant le monde, nous sommes affranchis de toute sollicitude à leur égard. — Nous lisons dans les vies des Pères du désert, qu'un séculier vint un jour demander quelque service à son frère qui s'était voué à Dieu dans la solitude. Celui-ci le pria de vouloir bien s'adresser à un autre de leurs frères, qu'il savait être mort depuis longtemps. Le solliciteur, étonné de cette réponse, lui dit : Mais, mon frère, celui vers lequel vous m'envoyez est mort depuis longtemps. Et moi, reprit l'ermite, ne suis-je pas mort également au monde et à toutes les choses du monde ? Oui, mes frères, pour nous apprendre à ne pas avoir vis-à-vis de nos proches plus de sollicitude que la religion n'en demande de nous, la meilleure leçon que nous puissions recevoir est cette réponse que le Seigneur fait à sa Mère, et à quelle mère encore ? Femme, qu'y a4-il de commun entre vous et moi ? Et, dans une autre occasion, comme on lui disait que sa Mère et ses frères étaient dehors demandant à lui parler, il répondit (Marc. III, 33) : Qui est ma Mère, qui sont mes frères ? Hélas ! combien de religieux aujourd'hui sont aussi vainement et charnellement préoccupés de leurs parents que s'ils vivaient encore parmi eux dans le monde ? » Ainsi s'exprime saint Bernard.
Or, il y avait là six grandes urnes de pierre pour servir aux purifications qui étaient usitées chez les Juifs (Joan. II, 6). Ces urnes, appelées en latin hydrix d'un mot grec qui signifie eau, étaient des vaisseaux destinés à contenir l'eau qui pouvait être nécessaire aux convives ou aux ministres pour laver leurs mains ou leurs vases. Car dans les repas, les Juifs pratiquaient souvent de pareilles purifications, et si par hasard ils avaient touché quelque objet regardé comme impur, ils ne mangeaient point sans s'être lavés préalablement. Chacune de ces urnes contenait deux ou trois mesures (metretas). Selon saint Isidore, ces mesures contenaient dix setiers et le setier deux litres. Et Jésus dit aux serviteurs : Emplissez d'eau les urnes (Joan. II, 7) ; c'était afin de suppléer à l'eau qui avait été employée déjà pour les purifications depuis le commencement du festin. Les serviteurs allèrent au puits que l'on montre encore aujourd'hui hors du bourg ; et ils emplirent les urnes jusqu'aux bords. L'eau fut à l'instant changée en vin excellent, par la toute-puissance divine. L'Évangile ne dit pas que Jésus prononça quelques paroles, comme il le fit dans la transsubstantiation du pain et du vin en son corps et en son sang, mais ici la transformation se fit par la vertu secrète de la Divinité. Les autres miracles du Sauveur furent le résultat de sa parole ou de son contact, quelquefois même de ses larmes ; celui-ci est l'effet de sa seule volonté.
Jésus dit alors aux serviteurs : Puisez maintenant et portez-en au maître du festin (architriclino) (Joan. II, 8). Remarquons ici deux choses : d'abord la discrétion de Notre-Seigneur qui envoie ce vin miraculeux au personnage le plus honorable de la société, sans faire cependant aucune acception de personnes ; car, selon saint Augustin (Tract. VIII, in Joan.) : « Nous ne devons pas craindre d'être accusés de faire acception de personnes, lorsque nous rendons à chacun l'honneur qui lui est dû selon son rang. » Remarquons ensuite l'humilité de Notre-Seigneur ; il paraît bien qu'il était éloigné du maître du festin, puisqu'il envoie les serviteurs lui porter ce vin ; et comme le maître du festin occupait sans doute la place la plus honorable, nous devons conclure que Jésus occupait une des dernières. On appelait triclinium la salle du festin qui contenait trois rangs de tables disposées suivant divers degrés, comme on le voit souvent dans les réfectoires des religieux. Ce nom de triclinium vient de ce que les convives étaient couchés sur des lits à trois places, comme l'indique l'étymologie grecque : --- trois et --- lit. Car, les anciens avaient coutume de manger couchés sur un lit et appuyés sur le coude, afin que pendant leurs repas le corps pût se reposer de ses fatigues ; c'est d'après cet usage qu'on explique les diverses expressions dont l'Écriture se sert pour désigner l'action de se mettre a table, accumbere, recumberc, discumbere. — Le mot architri-clinus signifie président du festin ou maître d'hôtel, celui qui tenait le rang principal et qui occupait la première place parmi les convives réunis dans la salle du festin nommée triclinium. Il est probable que ce président était un prêtre, qui assistait aux noces pour les bénir, pour montrer comment on devait les célébrer et s'y conduire d'après la loi de Dieu et les règles des anciens. Notre-Seigneur voulut donc que ce personnage principal entre les convives fût aussi le premier qui goûtât de ce vin, afin que son sentiment le fit accepter plus volontiers, et que sa recommandation rendît le miracle plus notoire. Apprenons aussi par là que nous devons soumettre toutes nos actions à l'examen de notre supérieur afin d'obtenir son approbation.
Dès que le maître du festin eut goûté de cette eau changée en vin, ne sachant point d'où venait ce vin, que la puissance de Jésus avait produit, il appela l'époux pour lui faire des observations (Joan. II, 9) ; et il lui dit (Ibid. 10) : Tout homme raisonnable qui agit prudemment sert d'abord le bon vin à ses convives, parce qu'alors le palais et le goût dans toute leur vigueur peuvent mieux en apprécier la qualité et en accepter l'usage ; puis, lorsque les gens ont bu beaucoup, on sert le moindre vin, plus faible et plus tempéré, parce que le palais ne sait plus discerner entre le meilleur et le moins bon ; pour vous, contrairement aux habitudes communes, vous avez réservé le meilleur pour la fin du repas, jusqu'à cette heure où l'on ne peut plus juger de sa valeur. I1 semble vouloir conclure qu'en cela on avait eu grand tort et qu'une disposition si extraordinaire n'était point sage. Le maître d'hôtel parlait ainsi, parce qu'il ignorait tout ce qui s'était passé ; mais les serviteurs qui le savaient bien, divulguèrent le miracle après avoir présenté le vin. Alors le maître d'hôtel proclama la qualité du vin, et tous proclamèrent la nouveauté du prodige. Nous devons croire aussi que ce vin merveilleux était d'une qualité supérieure à tous les vins naturels. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. 21, in Joan.) : « Jésus changea l'eau en vin, non pas en vin quelconque, mais en vin excellent ; car le fruit, le résultat des miracles du Sauveur est toujours plus parfait que les œuvres et les productions ordinaires de la nature ; ce qui nous est démontré par la guérison miraculeuse des malades ou des boiteux dont la santé et les membres devenaient plus vigoureux et meilleurs qu'ils ne l'étaient par leur propre nature. » Et plus bas il ajoute : « C'est une règle générale dans les miracles de Jésus-Christ,qu'ils produisaient toujours des effets plus excellents que la nature elle-même. »
Tel fut le premier miracle qu'opéra Jésus-Christ, pour manifester aux hommes la divinité qui était cachée en sa personne, et pour affermir la foi de ceux qui commençaient à croire en sa mission Voir note V. C'est avec raison que l'Évangile signale ce miracle comme étant le premier que fit Jésus-Christ (Joan. II, 11) ; car tous ceux dont il avait été l'objet jusqu'alors étaient l'œuvre de Dieu son Père. Nous devons conclure de là que le Livre de l'Enfance du Sauveur et l'Évangile des Nazaréens, qui attribuent de nombreux miracles à Jésus enfant, sont des ouvrages apocryphes. Ce premier miracle eut lieu à Cana, petit bourg dans la province de Galilée. On y voit encore aujourd'hui l'endroit où étaient placées les urnes de pierre, et la salle où étaient dressées les tables du festin. On descend par plusieurs marches en ce triclinium, lequel est maintenant sous terre, comme plusieurs autres monuments de la Terre-Sainte, qui ont éprouvé un pareil affaissement par suite de bouleversements réitérés. Par ce miracle Jésus-Christ manifesta sa gloire, c'est-à-dire sa divinité qui était voilée par son humanité. Cette œuvre merveilleuse de sa puissance suprême prouva qu'il était le Seigneur des armées, le Roi de gloire, l'Époux de l'Église, le Créateur de l'univers qui de rien peut faire toutes choses, le Maître du monde qui peut à son gré transformer les éléments. « I1 montra par là, dit saint Chrysostôme, que c'est lui qui, en répandant la pluie sur la vigne, convertit l'eau en vin par le fruit que produit la racine ; puisque ce qu'il fait avec le temps dans les plantes, il le fit en un instant aux noces de Cana. »
A la vue de ce prodige, ses disciples crurent en lui, c'est-à-dire s'affermirent et se perfectionnèrent dans la foi qu'ils possédaient déjà. Jésus, de même que saint Jean-Baptiste, avait quelques disciples qu'il instruisait familièrement, mais ils n'étaient pas encore inséparablement attachés à sa personne et inébranlables dans la foi, comme ils le devinrent ensuite. Nous ignorons quels étaient ces disciples. On les appelle disciples à cause de l'affection mutuelle qui existait entr'eux et Jésus, parce qu'ils le fréquentaient et l'accompagnaient ; ou bien encore, parce qu'ils devaient être plus tard ses vrais disciples ; car, sur la parole de son saint Précurseur, plusieurs qui allaient secrètement le consulter bientôt ne craignirent plus de le suivre publiquement. On peut dire aussi que ce miracle produisit, dans les uns la foi, qu'il augmenta dans les autres, de sorte que ceux-là commencèrent à croire, tandis que ceux-ci, comme saint André, continuèrent à croire davantage. Selon saint Augustin (Lib. Il, de Consensu Evang. 17), l'Écriture appelle disciples de Jésus, non pas seulement les douze qu'il choisit pour Apôtres, mais encore tous ceux qui, croyant en lui,recherchaient son enseignement et suivaient sa direction, afin de parvenir au royaume des cieux.
Remarquons ici que, selon les quatre sens des saintes Écritures, il y a quatre sortes de noces différentes : ces noces sont dans le sens littéral le mariage charnel, dans le sens allégorique l'Incarnation divine, dans le sens tropologique l'union spirituelle, et dans le sens anagogique la jouissance béatifique. Les noces dont parle ici l'Évangile sont à la lettre le mariage de l'homme et de la femme ; Jésus, sa Mère et ses disciples doivent y assister comme trois types pour représenter les trois liens du mariage. Le premier lien est la fidélité conjugale qui est figurée par la chaste Mère du Sauveur ; le second lien est le sacrement signifie l'union de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ, ou encore l'union de Jésus-Christ et de l'Église, or ce sacrement ou signe sacré trouvait précisément sa réalité en Notre-Seigneur qui assistait aux noces ; le troisième lien, ce sont les enfants figurés parles disciples de Jésus-Christ, parce qu'ils doivent être engendrés et élevés dans la foi de Dieu fait homme. — Les noces, selon le sens allégorique, c'est l'Incarnation divine, dans laquelle l'époux est le Fils de Dieu, Verbe éternel, et l'épouse est la nature humaine ; à ces noces assistaient Jésus, sa Mère et ses disciples, c'est-à-diretous ceux qu'il avait choisis dans sa pensée avant tous les siècles. Les enfants issus de cette union sont tous les fidèles qui croient en lui. Dans un autre sens allégorique, des noces unissent Jésus-Christ et l'Église comme l'époux et l'épouse qui ont tous les Chrétiens pour enfants.
Les noces dans le sens tropologique sont celles qui unissent spirituellement Dieu et l'âme ; dans cette union mystique on trouve les trois liens du mariage, la fidélité, le sacrement et des enfants. — Enfin, les noces, dans le sens anagogique, sont celles que nous célébrerons au ciel dans une félicité perpétuelle. C'est pourquoi saint Jean dit dans l'Apocalypse (XXIX, 7) : Livrons-nous à la joie et à l'allégresse, rendons grâces et gloire à Dieu ; voici que l'Agneau va célébrer les noces, car son épouse est prête. À ces noces ne sont admis que les bienheureux invités au festin de l'Agneau, comme le furent les vierges prudentes qui entrèrent avec l'Époux et après lesquelles la porte fut fermée. — Ainsi, de même que les noces du mari et de la femme consistent dans l'union charnelle, de même les noces de Dieu et de l'homme consistent soit dans l'union de la nature divine avec la nature humaine, soit dans l'union de l'Esprit incréé avec l'esprit créé, et cela de deux manières différentes : par la grâce en cette vie et par la gloire dans l'autre. Les premières noces de Dieu et de l'homme eurent lieu lorsque Jésus-Christ unit en sa seule personne la divinité et l'humanité au moment de l'Incarnation. Les secondes noces de Dieu et de l'homme se font, lorsque l'Esprit incréé et l'esprit créé n'en forment pour ainsi dire qu'un seul par la grâce de la charité. Les troisièmes noces de Dieu et de l'homme se célèbrent dans la gloire, lorsque l'âme fidèle prend possession du lit nuptial de son Époux céleste, parmi les splendeurs de l'éternité. Dans toutes ces noces, l'eau insipide des consolations terrestres est changée en ce vin délectable des douceurs célestes que l'âme goûtera éternellement, sans éprouver de satiété, dans la compagnie de Dieu même.
Nous pouvons dire aussi que les noces de Cana dont il est ici question, signifiaient spécialement les noces de Jésus-Christ avec l'Église. Ce mariage fut commencé dans le sein virginal de Marie, lorsque Dieu le Père unit notre humanité à la divinité dans la personne de son propre Fils. Ce mariage fut publié, lorsque l'Église s'unit à Jésus Christ par la foi, et il sera consommé, lorsque l'Église comme une épouse bien-aimée sera admise au lit nuptial de son céleste Époux dans les Tabernacles éternels de la gloire. Ce n'est pas sans raison mystérieuse, dit le Vénérable Bède, que, comme l'Évangile le fait remarquer, ces noces furent célébrées le troisième jour. Le premier jour, en effet, marque le règne de la loi naturelle qu'éclairait seulement l'exemple des Patriarches ; le second jour désigne le règne de la loi mosaïque que les écrits des Prophètes éclairaient ; le troisième jour est le règne de la grâce que les Apôtres éclairèrent par leurs prédications, après que Jésus-Christ fait homme eut apparu sur la terre pour y célébrer ses noces. Ce qui fit dire au prophète Osée (VI, 3) : Il nous rendra la vie après deux jours, le troisième jour il nous ressuscitera. — Il est rapporté que les noces eurent lieu à Cana de Galilée, c'est-à-dire suivant l'étymologie de ces noms, dans le zèle de la transmigration, pour nous apprendre, par la signification de ces mots, qu'afin de mériter d'être unis à Dieu, il faut, par la ferveur de la dévotion, passer du vice à la vertu, et de l'affection aux choses périssables de ce monde à l'amour des biens éternels. « Sondons, dit saint Augustin (Tract. IX in Joan.), les mystères que renferme ce miracle de Jésus aux noces de Cana. L'eau figurait les prédictions qui devaient avoir en Jésus-Christ leur accomplissement. Jésus-Christ changea cette eau en vin, lorsqu'après avoir éclairé l'intelligence de ses disciples, il leur donna l'explication des prophéties. Et de même que le vin a une tout autre saveur que l'eau, ainsi les disciples du Sauveur, après avoir reçu les instructions de leur divin Maître, goûtèrent ce qu'ils ne comprenaient pas d'abord. » — Suivant Alcuin, les serviteurs de ces noces figuraient les docteurs du Nouveau Testament qui devaient exposer aux autres le sens spirituel des saintes Écritures ; le maître d'hôtel représentait quelque docteur de l'Ancien Testament, comme Nicodème, Gamaliel ou Saul, auquel on offrit premièrement la parole de l'Évangile, cachée sous la lettre de la Loi qui était alors comme de l'eau changée en vin. — Les trois divers degrés des tables, dressées dans la salle du festin des noces selon le rang des convives, figurent justement les trois ordres de fidèles qui composent l'Église de Jésus-Christ : ce sont les gens mariés, les personnes continentes et les docteurs. Enfin Jésus avait conservé jusqu'à la dernière heure le meilleur vin, puisqu'il avait ajourné son Évangile jusqu'au sixième âge du monde. Pour ne pas trop nous étendre, omettons les autres interprétations tropologiques de ces noces mystérieuses, mais arrêtons-nous un peu aux instructions morales qui en découlent.
Les noces spirituelles sont célébrées à Cana en Galilée, lorsque les âmes fidèles s'unissent à Jésus-Christ par la ferveur, soit dans la sainte Église, soit dans une sainte vie ; car Cana qui signifie zèle marque la ferveur de l'amour et Galilée qui signifie transmigration indique l'Église. Cette interprétation nous montre que si nous voulons avoir le bonheur de célébrer ces noces spirituelles et mériter d'être assis à table avec Jésus-Christ, il faut que la ferveur de la charité et le zèle de l'amour divin nous fassent fuir le mal et chercher le bien, passer du vice à la vertu, de l'état de péché à l'état de grâce, des affections terrestres aux désirs célestes, et enfin renoncer à nous-mêmes pour nous abandonner à Dieu. Or c'est dans la sainte Église, ou dans une sainte vie, que nous apprenons à rejeter le mal et à choisir le bien, à négliger ce qui passe et à estimer uniquement ce qui dure éternellement. — Ce fut aussi en Galilée qu'au jour de l'Annonciation furent célébrées les noces de la bienheureuse Vierge avec le souverain Créateur, afin de nous apprendre que, pour mériter ces noces spirituelles, l'âme doit être prête à tout quitter afin de suivre son céleste Époux. Dans ces noces spirituelles, le Sauveur Jésus, qui est venu délivrer son peuple de la servitude du péché, change l'eau en vin toutes les fois que d'un impie il fait un homme pieux, toutes les fois qu'il enlève la faute et qu'il confère la grâce. Mais c'est à la prière de Marie toujours compatissante à l'égard des malheureux, que les urnes sont remplies, et que l'eau de la tristesse se change pour, nous en vin de consolation et de joie. — Les six urnes représentaient les cinq sens du corps avec le sens unique de l'âme ; ces urnes étaient de pierre, et nos sens aussi étaient endurcis par le péché avant de recevoir la grâce. Nous remplissons les urnes d'eau, lorsque par les larmes de la componction, nous purifions parfaitement tous nos sens des souillures contractées par le péché ; cette eau sert à purifier les Juifs, c'est-à-dire les vrais confesseurs de Jésus-Christ qui lui rendent témoignage non-seulement par leurs paroles, mais aussi par leurs œuvres dans la sincérité de leur cœur. Ces urnes contiennent deux ou trois mesures ; deux, quand nous pleurons les fautes intérieures commises avec délectation et consentement ; trois, quand nous pleurons les fautes extérieures dans lesquelles l'acte mauvais a suivi la délectation et le consentement. Enfin l'eau est changée en vin, lorsqu'aux larmes de la pénitence succèdent les joies du pardon ; ou quand le cœur de l'homme qui avait négligé par dégoût le service de Dieu l'embrasse avec bonheur, après avoir été éclairé tout à coup de la grâce.
Tout le monde commence par user du bon vin, et ce n'est qu'après avoir bu, qu'on finit par user du moindre vin. Nous voyons aussi dans les choses morales que presque tous les hommes aiment et cherchent en cette vie les plaisirs et les joies sensibles dont le vin est souvent le principe, mais ensuite ils ne trouveront et ne recevront dans l'autre vie que peines et amertumes. Pour nous séduire, le démon commence aussi par suggérer des choses qui ont quelques bonnes apparences, puis, lorsque nous nous sommes laissé enivrer par une coupable complaisance, il nous propose des choses plus mauvaises et finit par nous entraîner dans plusieurs sortes de péchés énormes. Jésus-Christ n'agit pas de cette manière : il ne sert pas tout d'abord le bon vin, mais il le réserve pour la fin. Il commence par proposer des choses dures et pénibles ; car la voie qui conduit à la vie est étroite (Matth. VII, 14), et tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ doivent subir des persécutions ou des tribulations, avant d'obtenir les joies et les plaisirs ineffables du ciel (II Tim. III, 12) ; et les biens que Jésus-Christ nous accorde sur la terre sont peu de chose en comparaison des biens dont il nous comblera dans l'éternité. Un bon médecin ne donne pas de vin pur à un malade ou à un convalescent tant qu'il est faible, jusqu'à ce qu'il ait recouvré une parfaite santé, mais il a soin de lui tremper le vin d'un peu d'eau. Ainsi, dans cette vie, l'homme mortel et pécheur, quoique pénitent et justifié, reste pourtant faible et sujet à de nouvelles chûtes ; aussi Dieu ne lui donne encore que du vin mêlé avec l'eau de la tribulation, en attendant qu'il lui prodigue un jour le vin pur de la consolation éternelle, préparé pour les âmes affranchies de toute infirmité.
Saint Bernard (Serm. II in I Dom. post. octav. Epiph.), parlant des urnes qui servirent aux noces de Cana, s'exprime en ces termes : « Les six urnes représentent les dispositions nécessaires à ceux qui, après le baptême, ont le malheur de retomber dans le péché. La première signifie la componction dont le Seigneur a dit par la bouche du Prophète Ézéchiel : Si l'impie fait pénitence de tous ses péchés, je ne me souviendrai plus de toutes les iniquités qu'il a commises (XVIII, 22). La seconde indique la confession par laquelle nous sommes lavés de toutes nos fautes. La troisième marque l'aumône dont Jésus-Christ a dit dans l'Évangile : Donnez l'aumône, et vous serez entièrement purifiés (Luc. XI, 41). La quatrième signifie le pardon des injures, comme nous le disons dans l'Oraison dominicale : Remettez-nous nos offenses, ainsi que nous les remettons à ceux qui nous ont offensés (Matth. VI,12). La cinquième marque la mortification des sens, que l'Église nous fait demander à Dieu dans l'office de Prime par ces paroles de l'hymne : Mundi per abstinentiam, Deo canamus gloriam. La sixième indique l'accomplissement des préceptes, touchant lesquels Jésus-Christ a dit aux disciples : Vous êtes purs, parce que vous avez reçu les paroles que je vous ai adressées (Joan. XV, 3). Car ils n'étaient pas de ceux dont le Sauveur a dit : Mes paroles ne pénètrent pas dans vos cœurs (Joan. VIII,37) ; mais ils obéissaient docilement à leur Maître, dès qu'ils entendaient sa voix. Ce sont là les six urnes destinées à notre purification ; elles sont vides et pleines de vent, si nous ne les employons que par vaine gloire ; mais elles sont remplies d'eau, si nous en usons par la crainte de Dieu, parce que la crainte de Dieu est pour nous une source de vie. Cette eau de la crainte n'est pas très-agréable, mais elle est très-rafraîchissante ; car elle apaise les ardeurs des désirs coupables, elle éteint les traits enflammés de notre infernal, ennemi ; et parla puissance divine elle est changée en vin, lorsqu'elle est remplacée parla charité parfaite (Joan. I Epist. IV, 18). »
Saint Bernard ajoute : « Il est dit que ces urnes étaient de pierre, c'est moins pour marquer leur dureté que leur stabilité. Elles contenaient chacune deux ou trois mesures. Les deux mesures sont la crainte de subir le tourment de l'enfer et la crainte de perdre la gloire du ciel. Mais comme ces deux choses sont dans un futur contingent, l'âme s'abusant elle-même, peut se dire : Livre-toi d'abord quelque temps à la volupté, et tu te livreras ensuite à la pénitence, de cette sorte tu éviteras et la perte du ciel et le supplice de l'enfer. I1 est par conséquent utile et nécessaire d'ajouter une troisième mesure aux deux précédentes. Cette mesure relative au temps présent est connue des âmes dévotes qui craignent d'être privées de la nourriture spirituelle. C'est le pain des Anges, le pain vivant, le pain quotidien, le pain dont il nous a été promis que nous recevrions le centuple dès cette vie. De même en effet, que le père de famille distribue chaque jour la nourriture aux ouvriers pendant le travail, et réserve le salaire pour la fin ; ainsi le Seigneur après la mort, nous rendra une vie éternelle, mais en attendant il nous promet et nous donne le centuple dès cette vie présente. I1 n'y a donc rien d'étonnant, si celui qui a déjà reçu cette grâce insigne craint de la perdre. C'est là cette troisième mesure que Dieu dispense avec une distinction particulière, car elle n'est pas commune à tous, parce que le centuple n'a pas été promis à tous. »
Saint Bernard conclut les réflexions qui précèdent, en disant :« Cherchons donc avec soin à nous procurer ces deux ou trois mesures que contenaient les urnes. Celui-là sera parfait qui pourra réunir ces trois espèces de mesures que le Sauveur nous présente avec trois espèces d'eau. La première est celle qu'il répandit de ses yeux, lorsqu'il pleura sur la mort de Lazare et sur la ville de Jérusalem, la seconde est cette sueur rouge de sang qui découla de tout son corps, la veille de sa Passion, au jardin des Oliviers ; la troisième est celle qui sortit avec le sang de son coté percé sur la croix. Nous aurons la première, si dans le regret de nos péchés nous arrosons de nos larmes le lit de notre conscience. Nous posséderons la seconde, si nous mangeons notre pain à la sueur de notre front, et si nous châtions notre corps par les travaux de la pénitence ; cette eau paraît rouge comme du sang, soit à cause de la douleur qu'elle nous fait éprouver, soit à cause qu'elle éteint en nous le feu de la concupiscence. Enfin, si nous pouvons parvenir jusqu'à la grâce de la dévotion, nous puiserons aux sources du Sauveur et du Saint-Esprit l'eau de cette grâce plus douce que le miel, qui deviendra en nous comme une fontaine jaillissante jusque dans la vie éternelle (Joan. IV, 14). Remarquons aussi que cette eau coula sans douleur du côté de Jésus mort sur la croix, pour nous apprendre qu'il faut être déjà mort au monde afin de goûter la suavité de cette grâce. Ainsi, la première eau purifie notre conscience de tous les péchés passés ; la seconde éteint la concupiscence, pour nous rendre dignes des biens futurs ; la troisième, enfin, si nous pouvons l'obtenir, désaltère l'âme dont elle réalise tous les désirs. » Ainsi parle saint Bernard.
Après le festin des noces, Jésus appela Jean en particulier et lui dit : Quittez votre épouse et suivez-moi. Aussitôt, Jean, qui avait été témoin du miracle opéré à ses noces, quitta son épouse et suivit Jésus ; ce fut là sa première vocation qui le rendit l'ami et le confident du Sauveur. Sa femme, que plusieurs nomment Ànachite, renonça volontairement à ce mariage et se joignit aux autres saintes femmes qui accompagnaient le Seigneur. Les œuvres de Dieu ne demeurent point imparfaites, et puisqu'il avait appelé un des deux époux, il était convenable qu'il appelât l'autre également. Jésus-Christ, en assistant aux noces de Cana, approuvait le mariage selon la chair ; mais, en faisant renoncer Jean à cette union légitime, il nous fit comprendre que le mariage spirituel est bien préférable. Aussi l'Église autorise-t-elle l'un ou l'autre des époux à embrasser la vie religieuse, lorsque toutefois le mariage selon la chair n'est pas consommé.
Prière
Seigneur Jésus-Christ, au troisième jour, c'est-à-dire au temps de la grâce qui a suivi les temps de la loi naturelle et de la loi écrite, vous êtes venu dans la chair célébrer les noces de votre union avec l'Église, et vous avez changé l'eau en vin, lorsque vous avez manifesté les dons spirituels cachés sous les éléments grossiers de l'Ancien Testament ; aussi les urnes qui furent remplies d'une liqueur généreuse aux noces de Cana figuraient justement que par vous les prophéties étaient accomplies ; je vous supplie, ô divin Sauveur, de convertir mon âme froide, insipide, faible et instable, en lui communiquant la ferveur de votre charité, le goût de votre suavité, la vertu de votre force et la constance de votre grâce ; à cet effet, daignez changer l'eau de mon indévotion en un vin de componction salutaire qui ne cesse de me désaltérer et de m'enivrer pendant cet exil, jusqu'à ce qu'il plaise à votre miséricorde de le transformer en un vin de délices éternelles. Ainsi soit-il.

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