Note I
Fête du Baptême de Jésus-Christ
Si nous en croyons le savant annaliste Baronius (ad an. xxxi, 18), tous les anciens écrivains ecclésiastiques, excepté saint Epiphane, s'accordent avec saint Jérôme et l'historien Eusèbe, pour affirmer que Jésus-Christ a été baptisé le 6 janvier. Aussi, dès le second siècle, comme l'atteste Clément d'Alexandrie, les Basilidiens d'Egypte solennisaient le 6 janvier et passaient la nuit précédente en lectures et en prières, pour honorer le baptême de Jésus-Christ. Or, ces sectaires gnostiques n'étaient pas les auteurs d'une aussi sainte institution, mais ils l'avaient empruntée à l'Église catholique dont ils s'étaient séparés depuis l'empire d'Adrien.
Cette solennité a porté des noms différents selon les temps et les lieux. Les Occidentaux la célèbrent conjointement avec l'Adoration des Mages et avec le Miracle des noces de Cana, sous le titre d'Epiphanie, c'est-à-dire Manifestation d'en haut ; mais, comme l'objet principal de cette fête est l'Adoration des Mages, ils renvoient au dernier jour de l'Octave la mémoire spéciale du Baptême de Jésus-Christ. Les Orientaux ont célébré, le 6 janvier, la Naissance du Sauveur et l'Adoration des Mages avec le Baptême de Jésus-Christ, jusque vers la fin du quatrième siècle. Depuis cette époque, ils solennisent, le 25 décembre, la Naissance du Sauveur et l'Adoration des Mages, et ne réservent pour le 6 janvier que la mémoire du Baptême de Jésus-Christ, sous le titre de Théophanie, c'est-à-dire Apparition de la Divinité. Ils la nomment aussi Fête des saintes lumières ou de l'Illumination. Le Baptême fut en effet pour Jésus-Christ comme une seconde Naissance beaucoup plus glorieuse que la première ; car, en naissant à Bethléem, il ne s'était montré que comme Fils de Marie, tandis qu'en sortant du Jourdain il fut déclaré Fils de Dieu. C'est pour cela que les Saints Pères disaient que Jésus-Christ avait été illuminé, lorsqu'il fut baptisé. À l'exemple de saint Paul, ils appelaient le Baptême Illumination et Illuminés ceux qui l'avaient reçu ; car dans ce sacrement, les Chrétiens devenus enfants de Dieu sont éclairés par les lumières de la foi et arrachés aux ténèbres du péché, pour être admis au grand jour de la grâce. Aussi, l'Église Orientale a toujours célébré avec une grande décoration de luminaires le Baptême de Jésus-Christ, principe de notre régénération ; et l'Eglise Latine a conservé longtemps ce même usage.
En mémoire du jour où Jésus-Christ fut baptisé, L'Église Orientale choisit cette fête, avec celles de Pâques et de la Pentecôte, pour administrer solennellement le Baptême. Plusieurs homélies des Saints Pères supposent clairement cette ancienne coutume. Jean Mosch rapporte qu'au jour de cette fête on vit plus d'une fois le sacré baptistère se remplir d'une eau miraculeuse et se tarir de lui-même après l'administration du baptême. Quelques Églises Occidentales, surtout en Gaule, destinèrent cette même fête à l'administration du premier des sacrements, mais dés le temps de saint Léon, l'Église Romaine les pressa de réserver l'honneur de cette cérémonie aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte.
Néanmoins l'usage se conserva et dure encore en plusieurs lieux de l'Occident de bénir l'eau avec une solennité toute particulière au jour de l'Epiphanie. L'Église d'Orient a gardé cette coutume inviolablement. Au milieu de la pompe la plus imposante, le Pontife se rend sur les bords d'un fleuve, accompagné des prêtres et des ministres revétus des plus riches ornements et suivi du peuple tout entier. Après des prières d'une grande magnificence, le Pontife, pour figurer l'action du Précurseur, plonge dans les eaux une croix enrichie de pierreries qui représente Jésus-Christ. À Saint-Pétersbourg, la cérémonie a lieu sur la Neva, et le Métropolitain fait descendre la croix dans les eaux à travers une ouverture pratiquée dans la glace. Dans les Églises qui ont retenu un semblable rit, les fidèles s'empressent de puiser de cette eau sanctifiée qu'ils emportent chez eux par dévotion ; et saint Chrysostôme, prenant à témoin son auditoire, atteste qu'elle se conservait sans corruption, et restait pure comme si elle sortait actuellement de la source (Hom. XXIV de Bapt. Christi). Voir l'Année liturgique, par le R. P. D. Guéranger.
Note II
Baptême au nom du Christ
Au livre des Actes (II, 38 ; VIII, 12, 16 ; X, 48 ; XIX, 5) saint Luc rapporte souvent que les Apôtres du Seigneur baptisaient au nom du Christ. D'après cela, quelques Pères, plusieurs interprètes et scolastiques ont cru, comme Ludolphe, que, dans la primitive Église, le Baptême lut conféré seulement au nom du Christ pour rendre plus respectable et plus aimable ce nom sacré, objet de mépris pour les Païens et d'horreur pour les Juifs. Mais cette opinion est contraire à la pratique constante de l'Église universelle, ainsi qu'au sentiment commun des Conciles, des anciens Docteurs et des théologiens modernes, qui jugent non-seulement illicite, mais encore invalide tout baptême conféré sans faire mention expresse des trois personnes divines. Personne en effet ne peut administrer utilement le baptême, en changeant la formule que le Sauveur a déterminée clairement d'une manière absolue par ces paroles solennelles : Allez, baptisez toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (Math, XVIII, 19).
Alléguer, avec saint Thomas, que les Apôtres avaient obtenu de Dieu une permission ou dispense spéciale pour s'éloigner quelque temps de la forme présente, c'est une assertion toute gratuite qui n'a pas de fondement certain dans l'Écriture ou dans la tradition comme Bellarmin et Billuart le font observer. Une telle hypothèse n'est point nécessaire, ainsi qu'on l'a supposé, afin de justifier l'expression employée dans les Actes des Apôtres. Car, pour distinguer le baptême que Jésus-Christ avait établi de celui que saint Jean avait administré, saint Luc rapporte que les premiers Chrétiens étaient baptisés au nom de Jésus-Christ, c'est-à-dire dans la loi et d'après l'institution du Sauveur, sans s'écarter de la forme commandée par le divin Maître, comme l'expliquent la plupart des interprètes, d'accord avec le Catéchisme du Concile de Trente (2eme partie). Ou bien encore, ils étaient baptisés au nom de Jésus-Christ, non pas seul, mais joint expressément à celui du Père et à celui du Saint Esprit. Peut-être même, comme le remarque Bellarmin (de Baptismo I. 1, c. 3), pour rendre plus vénérable le nom du Sauveur, les Apôtres rajoutaient à la formule ordonnée, en disant : Je te baptise au nom du Père, de Jésus-Christ son Fils et du Saint-Esprit. Voir Dissertation de D. Calmet sur le baptême au nom de J.-C.
Note III
Origine et institution du Carême
Le jeûne solennel de quarante jours appelé Carême est fondé sur l'exemple de Jésus-Christ et sur le précepte de l'Eglise ; car, c'est par un jeûne de quarante jours que Jésus-Christ a voulu se préparer dans le désert à la prédication de l'Evangile, et que l'Église nous ordonne de nous préparer chaque année à la célébration de la Pâque. Cette sainte institution quadragésimale, une des plus avantageuses pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, est aussi une des plus vénérables par son universalité et son ancienneté.
En effet, si l'on excepte certaines sectes modernes de protestants ou calvinistes, toutes les Églises chrétiennes d'Orient et d'Occident, même schismatiques ou hérétiques, comme celles des Grecs et des Russes, ainsi que celles des Eutychiens et des Nestoriens, s'accordent avec l'Église Catholique Romaine pour admettre et observer religieusement la loi du Carême. Or, ces nombreuses Églises sont tellement opposées entre elles de sentiments et de mœurs que jamais elles n'auraient consenti à subir ou accepter la même loi, si elle n'avait précédé leur séparation. Elle est donc antérieure aux excommunications lancées contre les premiers patriarches rebelles de Constantinople, Michel Cérulaire au douzième siècle et Photius au neuvième. Elle est aussi antérieure aux condamnations portées contre Eutychès, dans le Concile de Chalcédoine, l'an 451, et contre Nestorius dans celui d'Ephêse, l'an 431.
Bien plus, si nous parcourons l'histoire du Christianisme depuis son origine jusqu'à notre époque, nous trouvons, dans tous les siècles et dans toutes les contrées, des auteurs très-pieux ou très-saints, et des Conciles soit œcuméniques, soit particuliers, qui parlent clairement du Carême comme d'une pratique adoptée par tout le monde chrétien. Nous en voyons une preuve remarquable dans le premier Concile œcuménique de Nicée, l'an 325. Les trois cent dix-huit Pères, réunis alors de tous les pays, mentionnent le temps du Carême comme une époque de l'année, aussi généralement connue des Chrétiens que la saison de l'automne ; car, pour arrêter les abus et prévenir les schismes, ils ordonnent, par leur cinquième canon, de tenir dans chaque province deux synodes par an, l'un avant le Carême, l'autre en automne.
Au quatrième siècle déjà, la pratique du Carême se montre tellement répandue depuis longtemps qu'on peut à bon droit lui appliquer la règle fameuse de saint Augustin (Epist 118 ad Januar. Lib. De Bapt. Xxiv, n°31) : « Il faut attribuer aux Apôtres eux-mêmes les coutumes qui, sans avoir été introduites par les Conciles pléniers, sont néanmoins observées dans toute l'Église, suivant une tradition immémoriale. Telles sont, outre l'observation du dimanche, les solennités annuelles de la Passion, de la Résurrection et de l'Ascension du Sauveur, ainsi que la fête de la Pentecôte. » Aussi, plusieurs Pères des plus illustres, saint Jérôme, saint Léon le-Grand, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Isidore de Séville, saint Dorothée, n'hésitent pas à déclarer que le Carême a été institué dès le commencement de l'Église par les Apôtres eux-mêmes.
Cependant, quelques écrivains modernes ont attribué l'institution du Carême à saint Télesphore qui occupait le trône pontifical, vers l'an 130 ; car, d'après les vies des papes qu'Anastase le Bibliothécaire a publiées au neuvième siècle, saint Télesphore ordonna aux laïcs de garder pendant sept semaines l'abstinence de chair. Mais, en supposant que ce décret soit authentique, on peut dire qu'il a simplement renouvelé, ou continué une institution primitive de l'Église. En effet, déjà vers la fin du premier siècle, saint Ignace, évêque d'Antioche, parle du Carême dans son Épître aux Philippiens. Vers la même époque, le juif Philon nous apprend que les Thérapeutes d'Egypte observaient, avant la grande fête de Pâques, un jeûne de sept semaines, pendant lesquelles le pain, l'eau, le sel et l'hysope composaient toute leur nourriture. Or, d'après Eusêbe, saint Jérôme et autres auteurs, ces Thérapeutes étaient les disciples de saint Marc qui menaient en Egypte la vie ascétique et contemplative.
Tout en reconnaissant que le jeûne d'avant Pâques remonte aux temps apostoliques, quelques critiques, comme Baillet, ont douté s'il fut d'abord de quarante jours. Mais leur sentiment ne repose que sur un passage mal compris de saint Irénée cité par Eusèbe (Hist. V, 24). Comme l'ont démontré le cardinal Bellarmin (De bonis operibus) et Dom Massuet (Dissert. in S. Iren.), la variété de discipline que saint Irénée constate ici ne concernait pas la durée plus ou moins longue du Carême entier, mais la rigueur plus ou moins grande du jeûne que les Chrétiens des premiers siècles observaient sans prendre aucune nourriture, les uns pendant un jour, les autres pendant deux ou même plusieurs jours consécutifs. Ces différentes manières de jeûner étaient observées surtout pendant la semaine sainte, selon la dévotion de chacun, comme l'atteste aussi saint Denys d'Alexandrie, vers le milieu du troisième siècle. Une autre variété de discipline, relativement à la sévérité du jeûne, concernait la xérophagie qui consistait à n'user que d'aliments secs. Cette sorte d'abstinence était obligatoire pour toutes les Églises pendant la semaine sainte, et n'était prescrite pendant tout le Carême que dans certaines Églises comme elle le fut par les conciles d'Ancyre et de Laodicée au quatrième siècle.
Dès les premiers siècles, quoique les Églises différassent entre elles pour la sévérité du jeûne, elles s'accordaient néanmoins sur la durée du Carême qui, pour imiter le jeûne de Jésus-Christ, comprenait quarante jours environ. Aussi, depuis la plus haute antiquité, le jeûne d'avant Pâques est appelé Carême, sainte Quarantaine, Jeûne quadragésimal ou de quarante jours. Il est ainsi désigné dans le canon 69 des Constitutions apostoliques, au second siècle par saint Irénée, au troisième par Tertullien et Origène, au quatrième dans le Concile de Nicée et dans un rescrit de Constantin-le-Grand pour assurer l'exécution des décrets de ce même Concile ; puis, par saint Athanase, saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Léon-le-Grand, etc.
Dans son Histoire ecclésiastique (I. 17, c. 19), Sozomène, écrivain du cinquième siècle, dit que les Eglises d'Occident, d'Illyrie, de Libye, de Palestine et d'Égypte, jeûnent pendant six semaines avant Pâques, tandis que les autres Eglises depuis Constantinople jusqu'à la Phénicie jeûnent pendant sept semaines. Vers la même époque, Cassien (collât. XXI, c. 24) dit également que différentes Églises, entre autres toutes celles d'Occident, jeûnent pendant six semaines, au lieu que celles d'Orient jeûnent pendant sept ; mais il fait observer qu'en réalité les unes et les autres ne jeûnent pas plus de 35 jours, attendu que les Occidentaux exceptent du jeûne le dimanche et que les Orientaux exceptent en outre le samedi.
A la fin du siècle suivant, saint Grégoire-le-Grand ne considère aussi le Carême que comme un jeûne de trente-six jours effectifs. Peu de temps après ce saint Docteur, pour que le Carême fût de quarante jours complets, l'Eglise Latine en ajouta quatre autres, comme Ratramne, abbé de Corbie, le fait remarquer au neuvième siècle (Contra Graecos I. 4, c. 4). Depuis cette addition, le Carême a commencé, non plus au dimanche de la Quadragésime, mais au mercredi des Cendres. De leur côté, les Grecs, pour compenser les samedis et les dimanches qu'ils ne jeûnent pa& s'abstiennent de viande pendant huit semaines, de fromage et d’œufs pendant sept.
Beaucoup de protestants prétendent avec Calvin que si le jeûne de quarante jours avant Pâques a été introduit et pratiqué dès les premiers temps du christianisme, c'était par l'effet d'une libre dévotion, et non pas en vertu d'une loi commune. Ce sentiment est contraire aux déclarations formelles des anciens Conciles et des Pères qui n'ont cessé de recommander le jeûne quadragésimal comme une obligation stricte pour tous les Chrétiens. Sans citer de nombreux canons synodaux, il suffit de rappeler le soixante-neuvième des Constitutions apostoliques qui servent comme de base à la discipline des Orientaux depuis les premiers siècles, « Si quelque évêque, prêtre, diacre, lecteur ou chantre, ne jeûne pas pendant la sainte Quarantaine et les jours de station de chaque semaine, qu'il soit déposé, à moins que la faiblesse de son tempérament ou le mauvais état de sa santé ne l'excuse. Si le transgresseur est laïque, qu'il soit excommunié. »
Parmi les témoignages des Occidentaux sur le même sujet, nous pouvons rapporter ceux de saint Césaire évêque d'Arles, et de saint Maxime évêque de Turin, au quatrième siècle. Le premier assure que jeûner les jours où l'on n'est pas obligé de le faire, c'est un titre pour être récompensé ; mais que ne pas jeûner le Carême, c'est un péché qui mérite d'être puni. Le second répète souvent que c'est un crime très-grave de violer le jeûne quadragésimal. « Négliger totalement le jeûne du Carême, dit-il, c'est ua sacrilège ; ne l'observer que partiellement, c'est un très-grand péché. Aussi, lorsque dans le quatrième siècle l'hérésiarque Aérius, précurseur de Calvin, osa nier entre autres choses l'obligation d'observer le jeûne, il fut unanimement combattu par les Catholiques et les Ariens, et stigmatisé spécialement par saint Epiphane et saint Augustin dans leurs livres sur les hérésies.
Saint Basile nous apprend avec quelle soumission religieuse la loi sacrée du jeûne quadragésimal était reçue dans tout le monde chrétien au quatrième siècle (Hom. Jejun.) : « Il n'y a point d'île ni de continent, point de nation ni de ville, pas un coin de terre si éloigné qu'il soit, où le jeûne quadragésimal ne soit proclamé. Des armées entières, des voyageurs, des matelots, des marchands loin de leur patrie, l'entendent promulguer partout et s'en félicitent. Que personne donc ne songe à s'affranchir de cette loi commune à tout le genre humain ; car elle comprend tout âge, tout rang, tonte condition. Les Anges tiennent note de ceux qui l'observent. Ayez soin que votre Ange inscrive votre nom sur ses tablettes, et ne désertez pas l'étendard de votre religion. »
Note IV
Époque, renouvellement et mémoire du premier miracle opère par Jésus-Christ
Tous les interprètes de l'Évangile ne s'accordent pas à déterminer l'époque précise où furent célébrées les noces de Cana. — Saint Jean dit que ce fut le troisième jour, die tertia (II, 1). D'après l'explication de Ludolphe, ce jour est le troisième de ceux que l'Evangile mentionne depuis le temps où Jésus était sorti du désert ; car les deux autres précédemment indiqués sont d'abord celui où le saint Précurseur montra Jésus-Christ comme Agneau de Dieu (I, 2) ; puis, celui dans lequel les premiers disciples reconnurent Jésus-Christ comme le Messie promis de Dieu (I, 35). Entre ces deux jours et le troisième mentionné par l'Évangéliste, beaucoup d'autres jours s'écoulèrent, de façon que le Sauveur opéra le miracle de Cana, le 6 janvier, un an après avoir reçu le baptême dans le Jourdain, comme Ludolphe l'a déjà indiqué au chapitre de l'Êpiphanie. Mais selon la remarque du célèbre Baronius (ad ann. 31, n°36), comme le Seigneur commença peu de temps après son baptême à réunir des disciples, il n'est pas croyable qu'il ait prêché l'Évangile, pendant près d'une année, sans prouver sa mission divine par un premier miracle.
Quoiqu'admise par beaucoup d'auteurs anciens, l'opinion précédente a été rejetée par beaucoup d'auteurs modernes, à la suite du cardinal Baronius, dont Benoit XIV regarde le sentiment comme probable (de Festis). D'après ces derniers, le Baptême de Jésus-Christ et le Miracle de Cana n'eurent pas lieu le même jour, à un an d'intervalle ; mais bien la même année, à deux mois environ de distance ; de sorte que Jésus-Christ, ayant été baptisé le 6 janvier, changea l'eau en vin, vers la fin de février, ou vers le commencement de mars ; car, selon saint Jean l'Évangéliste, le Sauveur, après avoir opéré ce premier miracle, resta quelques jours seulement à Capharnaüm d'où il monta à Jérusalem pour célébrer la Pâque des Juifs qui était proche (II, 12 et 13). Ce sentiment est aujourd'hui le plus communément adopté, parce qu'il semble plus conforme au récit de saint Jean.
Si l'Église célèbre le 6 janvier le Miracle de Cana, ce n'est pas pour marquer qu'elle regarde ce jour comme l'anniversaire de cet événement ; mais c'est pour honorer dans une même fête, sous le nom d'Epiphanie, les trois principales manifestations de Jésus-Christ comme Dieu : la première aux Gentils, quand il fut adoré par les Mages ; la seconde aux Juifs, quand il fut baptisé par saint Jean ; et la troisième à ses disciples, quand il changea l'eau en vin. De ces trois manifestations, la dernière seule n'eut pas lieu en ce même jour, d'après l'opinion qui paraît la mieux fondée. Il est vrai que dans l'office de ce jour, l'Église romaine chante : Aujourd'hui, l'eau a été changée en vin aux noces, Hodie vinum ex aqua factura est ad nuptias. Mais, comme l'expliquent les savants de premier ordre tels que Baronius, Cornélius à Lapide et Benoît XIV, c'est comme si elle disait : En ce jour, on célèbre le changement de l'eau en vin.
Le témoignage de saint Epiphane dans son Traité des hérésies (LI, n° 29 et 30) est une preuve incontestable que dès le quatrième siècle, on célébrait le Miracle de Cana le 6 janvier. En ce jour, onzième de Tybi, dit l'illustre Père, pour confirmer le récit évangélique, le prodige opéré autrefois à Cana se renouvelle jusqu'à présent en divers lieux, où l'on voit les eaux des fontaines et des rivières converties en vin.... Nous en avons goûté à Cibyre, en Carie, et nos frères en ont bu à Gérasa, en Arabie. Beaucoup de personnes en disent autant du Nil ; c'est pourquoi en Égypte, une foule de personnes, le onzième jour de Tybi, vont puiser de l'eau de ce fleuve, pour la conserver dans leurs maisons, ou remporter en d'autres pays. » — On ne peut révoquer en doute un fait aussi constant rapporté par cet écrivain très grave, qui en parle non sur de simples bruits populaires, mais comme témoin oculaire, et qui, à l'appui de son expérience, cite celle de plusieurs autres témoins oculaires et même d'une foule d'autres personnes. Aussi, des critiques très sévères ne font aucune difficulté d'admettre ce miracle comme certain ; tel est entre autres le sentiment de Casaubon, célèbre écrivain protestant, et de Baillet, auteur janséniste peu suspect de crédulité. L'Église du reste n'a jamais eu besoin de ces sortes de miracles pour rappeler ou entretenir dans sa liturgie le souvenir des faits évangéliques. Quoiqu'elle célèbre dans la fête solennelle de l'Epiphanie la mémoire commune des trois principales manifestations de Jésus-Christ, elle a renvoyé au second dimanche d'après l'Epiphanie la mémoire spéciale du la manifestation de Jésus-Christ aux Noces de Cana.
Note V
Particularités relatives aux Noces de Cana
1° Quoiqu'on ne puisse connaître avec certitude quel était l'époux des noces de Cana, on peut conjecturer, avec Baronius (Ad ann. 31), qu'il était uni a Jésus-Christ et à sa sainte Mère par les liens étroits de proche parenté ; c'est la raison la plus naturelle pour expliquer leur présence extraordinaire à une telle cérémonie, comme Ludolphe l'a fait justement observer.
Il est plus difficile de découvrir le nom véritable de cet époux privilégié. C'est saint Jean l'Évangéliste, si nous en croyons, outre Ludolphe, plusieurs auteurs célèbres, entre autres saint Bède le Vénérable, l'abbé Rupert, saint Thomas, Nicolas de Lyre, Denys le Chartreux, Dominique Soto. Mais selon d'autres écrivains, tels que Nicéphore, Baronius, Cornélius à Lapide, ce serait saint Simon apôtre, surnommé le Cananéen. Quoiqu'il en soit, Baronius ajoute, avec Nicéphore, que sainte Hélène, la digne mère de Constantin, fit élever une insigne basilique au lieu même où Jésus et Marie avaient sanctifié par leur présence les Noces de Cana.
2° Le nom d'architriclinus donné au maître d'hôtel dans les Noces de Cana fournit à Ludolphe l'occasion d'expliquer comment les convives mangeaient couchés sur des lits, en s'appuyant sur le coude. Primitivement, les Hébreux à table étaient assis sur des sièges, comme nous le sommes aujourd'hui, et comme on l'était encore au temps de Salomon (Prov. XXIII, 1). Mais Amos (VI, 4, 7), Ezéchiel (XXIII, 41), Tobie (II, 4) parlent déjà des lits de table, vers l'époque de la première captivité. Cet usage n'était pas alors général parmi les Juifs ; car dans les auteurs sacrés de ce même temps et des temps postérieurs, on retrouve encore l'habitude de manger assis. Mais à l'époque de Jésus-Christ, les lits de table paraissent d'un usage commun et universel, comme le marquent les expressions que les Évangélistes emploient ordinairement pour indiquer l'action de prendre son repas, incumbere . accumbere, recumbere. Le Sauveur lui-même était couché à table, lorsque Madeleine lui oignit les pieds d'un parfum précieux (Matth. XXVI, 7), comme aussi lorsque le disciple bien-aimé reposa sa tête sur la poitrine du divin Maître, à la dernière cène (Joan. XIII, 25). On présume que les Juifs ont emprunté cette coutume aux Perses et aux Chaldéens, chez lesquels elle était très-ancienne. On voit qu'au festin d'Assuérus et à celui d'Esther les convives étaient couchés sur des lits magnifiques (Esth. I, 6, — VIII, 1). Mercurialis en donne pour raison l'usage fréquent des bains, après lesquels on se couchait (v. Dissertation de Dont Calmet sur le manger des Hébreux).
3° Quant aux urnes qui avaient été les instruments du premier miracle opéré par le Sauveur, un sentiment religieux aura porté sans doute à les conserver longtemps. Aussi, on prétend qu'à l'époque des croisades, les princes d'Occident en ont trouvé plusieurs en Palestine, d'où ils les ont transportées en Europe. Saint Louis, dit-on, avait apporté celle qui est restée exposée dans l'église abbatiale de Port-Royal, à Paris, sur une colonne près du chœur des religieuses, jusqu'à la grande Révolution française. On voyait des caractères hébreux tracés sur cette urne qui était d'une pierre très-dure et polie comme le marbre ; elle contenait 70 litres environ. Il y a quelques années, à la suite d'un appel publié dans les Annales archéologiques de M. Didron, on a fait des recherches, et on a découvert en plusieurs lieux des vases ou des fragments que les traditions locales désignent comme provenant de Cana ; mais il serait bien difficile de constater l'authenticité de ces divers monuments.
V. Annales archéologiques, t. XI, 5e livraison ; t. XIII, 2e liv. Urnes de Cana. Les Saints Lieux, par Mgr Mislin, t. III, p. 445.
Note VI
Jésus-Christ purifie le Temple de Jérusalem
Afin de manifester avant tout le zèle dont il était dévoré pour la gloire de son Père, Jésus-Christ commença sa vie publique, à Jérusalem, par purifier la maison du Seigneur, en se déclarant Fils de Dieu. Selon le sentiment commun que suit Ludolphe, d'accord avec saint Chrysostôme et saint Augustin, Jésus-Christ accomplit deux fois cette œuvre éclatante de religion, à l'occasion solennelle de la Pâque : d'abord, en la première année de sa prédication, comme il paraît d'après le récit de saint Jean ; puis, en l'année même de sa Passion, comme il semble d'après la relation des trois autres Évangélistes.
Si nous en croyons quelques savants, tels que le docteur Sepp, l'événement ne s'est produit qu'une fois, et saint Jean seul le place à l'époque précise où il est arrivé, tandis que les autres Évangélistes ne le rapportent point dans son ordre chronologique. Mais cette opinion qui n'est pas suffisamment appuyée est moins conforme que la précédente au texte sacré ; car le fait en question n'est point rapporté dans le même ordre chronologique, ni avec les mêmes circonstances par saint Jean et par les autres Évangélistes, comme le fait observer Ludolphe. Ainsi, d'après saint Jean, Jésus-Christ chassa du Temple les vendeurs, en disant : Ne faites point de la maison de mon Père un lieu de commerce (II, 16) ; et d'après les autres Evangélistes, Jésus-Christ, montrant plus de sévérité, chassa du Temple les vendeurs et les acheteurs tout à la fois, en disant : Ne faites point de la maison de mon Père une caverne de voleurs (Matth. XXI, 13. — Marc. XI, 17. — Luc. XIX, 46).
Saint Jean seul rapporte le dialogue qui suivit l'événement. Comme les Juifs demandaient à Jésus-Christ une preuve de l'autorité qu'il s'attribuait sur le Temple, il leur répondit : Détruisez es temple, et je le rétablirai en trois jours (Joan. II, 19). Il indiquait sans doute par quelque geste, en mettant la main sur sa poitrine, qu'il parlait de son corps, temple principal de la Divinité. Mais, comme s'ils ne l'avaient point compris, les Juifs lui répliquèrent, en montrant l'édifice matériel qui était présent sous leurs yeux : On a travaillé quarante ans à construire te Temple, et vous voulez le reconstruire en trois jours (Joan. II, 20). Les Pharisiens prirent ainsi grossièrement à la lettre les paroles de Jésus-Christ, pour en faire plus tard un sujet de calomnie contre lui, en l'accusant, d'avoir menacé de détruire réellement le Temple de Jérusalem.
Mais quel est ce Temple dont parlent les Juifs ? Évidemment, il ne s'agit pas ici du Temple même qui avait été élevé d'abord par Salomon et qui fut ruiné de fond en comble par Nabuchodonosor, l'an 588 avant l'ère vulgaire ; car il avait été bâti dans l'espace de sept ans (III Reg. VI, 1). D'après beaucoup d'anciens interprètes que suit Ludolphe, il s'agit ici du Temple qu'ils supposent avoir été rebâti dans l'espace de quarante-six ans, par Zorobabel, et par Néhémias, au retour de la captivité (I Esd. VI, 15).Selon plusieurs savants modernes, tels que Baronius, Cornélius a Lapide, D. Cal-met, le docteur Sepp, le P. Patrizi, il s'agit plus vraisemblablement ici du Temple qu'Hérode-le-Grand avait commencé à reconstruire, en la dix-huitième année de son règne, sur un plan magnifique, comme l'atteste l'historien Josèphe (Antiquit. lib. 15). Selon cet écrivain contemporain, les parties principales de l'édifice furent terminées en neuf ans et demi ; mais on ne cessa d'y faire de nouveaux ouvrages, et dix-huit mille ouvriers continuèrent d'y travailler jusqu'à la dernière guerre des Juifs contre les Romains (Antiq. lib. 20, 8). De cette manière, la reconstruction du Temple dura quatre-vingt-huit ans, et elle était déjà commencée depuis quarante-six ans, lorsque Jésus vint célébrer la Pâque, en la première année de sa vie publique. D'après quelques autres érudits, les Juifs, en répondant à Jésus-Christ, parlaient alors du Temple que Zorobabel avait relevé, que les Machabées avaient embelli, et qu'Herode avait considérablement agrandi ; de façon que tous ces travaux successifs n'avaient pas duré moins de quarante-six ans.
Note VII
Notice sur Nicodème
Parmi le très-petit nombre de personnages distingués par leur fortune et leur science qui crurent en Jésus-Christ pendant sa vie mortelle, l'Évangile signale Nicodème. Saint Jean l'appelle prince des Juifs, c'est-à-dire sénateur, et Notre-Seigneur le nomme maître en Israël, ou docteur. Quoiqu'il fût un des Pharisiens les plus considérables, en voyant les miracles que Jésus Christ opérait à Jérusalem, il ne tarda pas à le regarder comme le Messie. Il vint donc la nuit trouver le Seigneur pour apprendre la voie du salut. Depuis que Jésus-Christ l'eut instruit des vérités nécessaires, Nicodème prit sa défense en plein conseil ; car un jour que les prêtres et les Pharisiens avaient envoyé des archers pour arrêter Jésus-Christ, Nicodème osa leur dire : La loi permet-elle de condamner quelqu'un sans l'entendre ? Ils lui répondirent : Est-ce que vous êtes aussi Galiléen ? (Joan. VII, 50-52). Nicodème se montra disciple fervent du Sauveur, lorsqu'il apporta cent livres d'une composition aromatique de myrrhe et d'aloès, pour lui rendre les derniers devoirs avec Joseph d'Arimathie. Tous deux ensemble descendirent de la croix le corps sacré qu'ils embaumèrent de parfums précieux et déposèrent dans un sépulcre neuf (Joan. XIX, 39-42). Plus tard, les Juifs, furieux de voir que Nicodème était chrétien, le destituèrent de sa charge, le frappèrent d'anathème et le chassèrent de Jérusalem. Ils voulaient même le tuer, mais en considération de l'illustre rabbin, Gamaliel, son proche parent, ils se contentèrent de l'accabler de coups et de le dépouiller de ses biens. Gamaliel le reçut dans sa maison, à la campagne, où il pourvut à sa subsistance jusqu'à la fin de sa vie, et quand Nicodème fut mort, il le fît ensevelir avec honneur auprès de saint Etienne. À la suite de plusieurs révélations, l'an 415, un prêtre vénérable nommé Lucien découvrit, à Caphargamala, à vingt milles de Jérusalem, le corps de Nicodème enterré avec ceux de saint Etienne, de Gamaliel et de son fils Abibon. Ces quatre noms sont inscrits dans le Martyrologe Romain, au 3 août, jour où l'Église célèbre l'Invention de leurs reliques. Le prêtre Lucien écrivit l'histoire de cette découverte miraculeuse, qui est attestée également par plusieurs auteurs contemporains, notamment par saint Augustin (Tract. 120 in Joan. Serm. 319).
Note VIII
Fête de la très-sainte Trinité
Ludolphe explique longuement pourquoi de son temps on lisait en la fête de la très-sainte Trinité l'Évangile où est raconté l'entretien de Jésus-Christ avec Nicodème. Mais Durand, évêque de Mende, vers la même époque, déclare qu'on ne récitait pas ce même Évangile dans toutes les Églises (Rational. cxiv, n. 5). Maintenant on lit partout en cette solennité celui où Notre-Seigneur recommande de baptiser toutes les nations au nom des trois personnes divines. La raison de ces divergences et de ces changements, c'est qu'avant la réforme liturgique de saint Pie V, la fête de la très-sainte Trinité n'était pas célébrée d'une manière uniforme dans les Églises où elle s'était introduite successivement. Voici quelle en fut l'origine.
Vers le milieu du huitième siècle, à la prière de saint Boniface, apôtre de l'Allemagne, le célèbre Alcuin, précepteur de Charlemagne, composa pour le dimanche une messe votive de la très-sainte Trinité, ainsi que celles de la Sagesse, du Saint-Esprit, des saints Anges, de la Charité, de la Croix et de la Sainte Vierge pour les différents jours de la semaine, comme il est rapporté dans le Micrologue (LX). De là l'usage de dire des messes votives, surtout celle de la Trinité, les jours qui vaquaient de fêtes. Mais parce que plusieurs personnes voulaient qu'on leur dit tous les jours la messe de la Trinité, le Concile de Salgunstadt, tenu l'an 1022, blâma cette dévotion comme superstitieuse ou mal entendue.Toutefois il ne paraît pas qu'une fêle particulière de la très-sainte Trinité existât avant que Etienne, évêque de Liège, en eût fait composer un office propre, l'an 920. Riquier, son successeur, en prescrivit la récitation, et les Eglises voisines imitèrent cet exemple. La fête de la très-sainte Trinité fut célébrée par les unes le premier dimanche qui suit la Pentecôte, et par les autres le dimanche qui précède immédiatement l'Avent.
Vers le milieu du onzième siècle, le pape Alexandre II, consulté sur cette nouvelle institution, répondit que l'Église Romaine n'avait point établi de solennité spéciale pour honorer la Trinité non plus que l'Unité de Dieu, parce que tous les dimanches et même tous les jours de l'année lui étaient également consacrés ; qu'elle n'assignait pas un temps plutôt qu'un autre pour lui rendre des honneurs qu'elle lui devait à toute heure, et qu'elle lui rendait dans tous ses offices, en terminant toutes ses prières par la doxologie ou glorification des trois personnes divines. Ainsi donc, cette décrétale, citée dans le Micrologue et insérée dans le Corpus juris, ne proscrivait point la fête spéciale de la très-sainte Trinité, quoiqu'elle ne l'autorisât point expressément.
Profitant de la liberté qu'on leur laissait à cet égard, beaucoup d'Eglises adoptèrent la nouvelle solennité. Aussi, l'illustre abbé Rupert, qui écrivait au douzième siècle, la suppose communément établie de son temps, et consacre à expliquer ïe mystère qui en fait l'objet un livre entier de son traité Des divins Offices. Le Concile provincial d'Arles, l'an 1200, régla la manière dont on devait célébrer solennellement la fête de la très-sainte Trinité avec Octave, depuis les vêpres du samedi qui suit la Pentecôte. Vers la fin du même siècle, Durand, évêque de Mende, signala dans son Rational (cxiv) les différentes coutumes relatives à la fête de la sainte Trinité que la plupart des Eglises solennisaient le jour même de l'Octave de la Pentecôte.
Au quatorzième siècle enfin, Jean XXII admit dans l'Église Romaine la fête de la très-sainte Trinité et la fixa au premier dimanche après la Pentecôte, comme étant la fin et la consommation de toutes les solennités. Maintenant encore l'Église Romaine se sert de l'office que Etienne, évêque de Liège, avait fait composer, et que saint Pie V a fait retoucher pour le rendre plus régulier.
V. Ben. XIV de Fesiis. — Godescard Traité des fêtes mobiles.
Note IX
Époque de la prédication de Jésus-Christ et durée de sa vie
La tradition n'est point unanime pour déterminer combien de temps a duré la vie mortelle de Jésus-Christ et spécialement sa vie publique, depuis son baptême jusqu'à sa mort. D'après le témoignage formel de saint Luc (II, 23), il est certain que Noire-Seigneur était âgé de 30 ans environ, lorsqu'il fut baptisé par saint Jean ; mais comme cette expression quasi, environ, est un terme indéfini qui n'indique point un temps précis, les commentateurs ne s'accordent pas entre eux pour savoir si Jésus-Christ avait quelques mois seulement ou bien même quelques années, soit au dessus, soit au dessous de 30 ans. Leurs opinions varient sur ce point entre 28 et 35 ans. Selon le sentiment le plus commun que Ludolphe professe avec saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme,Théophylacte et Euthymius, le Sauveur avait achevé sa vingt-neuvième année et commencé sa trentième, lorsqu'il reçut le baptême.
Après avoir jeûné quarante jours dans le désert, Jésus-Christ ne tarda pas à prêcher sa doctrine. Selon la remarque de Ludolphe, Notre-Seigneur se contenta d'abord d'instruire secrètement ou dans des lieux particuliers, ainsi que nous l'avons vu faire pour ses premiers disciples, André, Pierre, Philippe, Nathanaël et Nicodème, jusqu'à l'arrestation de saint Jean-Baptiste ; il ne se mit à enseigner solennellement et dans les synagogues que depuis l'emprisonnement du saint Précurseur. En ce sens, comme l'expliquent plusieurs interprètes avec saint Thomas (in Matth. IV), les Évangélistes ne font commencer la prédication de Jésus-Christ qu'après l'incarcération de saint Jean-Baptiste (Matth. IV, 12 et 17. — Marc. I, 14).
On croit assez généralement que la vie publique du Sauveur a duré un peu plus de trois ans. Cette opinion qui est la plus répandue est aussi la mieux appuyée sur l'Écriture et la Tradition. — Elle a été soutenue par d'anciens historiens tels qu'Eusèbe, saint Jérôme, Théodoret et l'auteur de la Chronique d'Alexandrie, ainsi que par des savants modernes tels que Baronius, Cornélius à Lapide, Sandini, Sepp. — Elle est fondée sur la prophétie de Daniel qui borne le temps de la mission du Christ à une demi semaine d'années, c'est-à-dire un peu moins de quatre ans. — Elle semble confirmée par plusieurs comparaisons que le Sauveur a employées, et surtout par la parabole du figuier qui, n'ayant point porté de fruits pendant trois ans, obtint encore un peu de répit, sur la prière du jardinier. — Elle est conforme au récit de saint Jean l'Évangéliste qui, rapportant avec exactitude selon l'ordre chronologique la vie publique de Jésus-Christ, semble compter quatre Pâques depuis le baptême du Sauveur. Il mentionne la première, où Jésus-Christ chassa du Temple les vendeurs, aussitôt après les noces de Cana (II, 13) ; la seconde probablement, où Jésus-Christ guérit le paralytique de 38 ans près de la Piscine probatique (V, 1) ; la troisième, à laquelle Jésus-Christ n'assista point, afin d'éviter les poursuites des Juifs (VI, 4) ; la quatrième, pendant laquelle Notre-Seigneur institua l'Eucharistie et subit la Passion, comme tous les Évangélistes le racontent. Par conséquent, si nous joignons les trois ans et les quelques mois de la vie publique de Jésus-Christ aux 29 ans et quelques jours de sa vie privée, il s'ensuit qu'il est mort dans sa trente-troisième année, comme on le croit plus communément avec Ludolphe.