Jésus chasse du Temple les marchands — Son entretien avec Nicodème
Joan. II, 12-25 — III, 1-22
Après le miracle de Cana, Jésus demeura quelque temps en Galilée, c'est-à-dire jusqu'au mois d'avril où tombait la Pâque des Juifs. À cette époque (Joan. II, 12), il descendit de Cana à Capharnaüm, métropole de la Galilée. Il y fut accompagné de sa Mère, de ses frères, c'est-à-dire de ses parents, et de ses disciples qu'il instruisait. Mais ils n'y restèrent que peu de jours, parce que les habitants très-corrompus de Capharnaüm ne se montrèrent pas empressés à recevoir la doctrine du Sauveur, et aussi parce que le temps approchait où l'on devait aller à Jérusalem pour la solennité de la Pâque.
Afin d'obéir à la Loi, Jésus se rendit alors avec ses disciples à Jérusalem, capitale de la Judée (Joan. II, 13). Il trouva dans le Temple des changeurs assis à leur bureau, et des gens qui vendaient des bœufs, des moutons et des colombes (Joan. II, 14). Par le mot temple, ici nous ne devons pas entendre la maison du Seigneur, où était l'autel des parfums et le chandelier d'or à sept branches, ni même le parvis des prêtres, où était l'autel des holocaustes ; mais le parvis où le peuple priait et où les docteurs enseignaient ; c'est là que l'on vendait les objets qui devaient être offerts dans le temple. Comme ces objets ne pouvaient être amenés de bien loin, les prêtres que leur sordide avarice portait, sous divers prétextes, à dépouiller le peuple, avaient établi des marchands pour vendre ces objets, afin que ceux qui venaient de loin ne pussent avoir aucune excuse pour ne pas présenter des offrandes au temple. De plus, comme parmi ceux qui venaient ainsi de loin, plusieurs pouvaient également n'avoir pas d'argent, les prêtres avaient aussi établi des banquiers qui leur en prêtaient sur gages, et qui en retour recevaient au dessus du capital quelques présents, mais non pas toutefois de l'argent, dans la crainte d'être accusés de violer manifestement la loi qui défend l'usure.
Jésus ayant fait une espèce de fouet avec de petites cordes chassa du temple tous ces vendeurs et ces banquiers, ainsi-que les moutons et les bœufs, dispersa l'argent des changeurs, et renversa les tables qui leur servaient de comptoir (Joan. II, 15). Puis il dit à ceux qui vendaient des colombes : Otez tout cela d'ici, et de la maison de mon Père qui est une maison de prières, ne faites point un rendez-vous de négoce et de trafic (Joan. II, 16). Nous lisons deux fois dans l'Évangile que Jésus-Christ vint à Jérusalem pour la fête de Pâques : d'abord, en la première année de sa prédication, comme nous le voyons ici ; puis,en l'année même de sa Passion. La première fois qui était au début de ses miracles, il ne chassa du temple que les vendeurs et leur reprocha leur faute avec quelque ménagement, disant : Ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de commerce. Mais la seconde fois, à l'approche de sa mort, il chassa les vendeurs avec les acheteurs dont le nombre était beaucoup plus considérable et leur reprocha durement leur infâme commerce, disant : Ne faites pas de la maison de mon Père une caverne de voleurs (Marc. XI, 17).
Jésus fait un fouet avec les cordes mêmes qui étaient aux marchands, afin de nous montrer, comme dit saint Augustin (Tract. X in Joan.) qu'il sait tirer de nos péchés mêmes la matière de notre punition. La continuité de nos péchés ajoutés les uns aux autres forme comme des liens qui nous enlacent de toutes parts, selon cette expression des Proverbes (V, 22) : L'impie est enchaîné dans les liens de ses propres crimes. Alcuin,expliquant cette action de Jésus-Christ selon le sens mystique, dit : « Tous les jours Dieu entre spirituellement dans son saint temple, et il voit comment chacun s'y comporte. Ayons donc soin quand nous sommes dans l'église, de ne pas nous abandonner aux conversations, aux rires, aux sentiments de haine ou de cupidité, de peur que Dieu ne vienne à l'improviste nous punir et nous chasser de son temple. » Selon saint Augustin, les vendeurs sont ceux qui dans l'Église cherchent leurs intérêts plutôt que ceux de Jésus-Christ, et pour qui tout devient vénal et rachetable (Philipp. II, 21). Les innocentes brebis dont on vend la toison pour confectionner des vêtements représentent les œuvres honnêtes et pieuses que l'on fait pour acquérir des louanges humaines ; et les hypocrites qui, sous un extérieur modeste, cachent un cœur corrompu, sont comme des loups déguisés sous une peau de brebis. Les bœufs qui labourent et que l'on vend représentent ceux qui prêchent la doctrine céleste, et qui cherchent en cela non la gloire divine, mais leur profit temporel. Ces mêmes bœufs peuvent également, par leurs travaux, figurer ceux qui dans le divin ministère supportent de grands labeurs pour parvenir à des dignités ecclésiastiques. Les vendeurs de colombes sont ceux qui, ayant reçu les grâces du Saint-Esprit figuré par la colombe, ne les confèrent pas gratuitement, mais pour obtenir quelque récompense, et pour gagner sinon quelque argent, du moins la faveur populaire : ce sont aussi ceux qui ne distribuent pas ces mêmes grâces aux personnes qui les méritent, mais à celles qui leur plaisent. Les changeurs dans l'Église sont ceux qui, dans leur ministère, abandonnent ouvertement les choses divines pour les choses terrestres, cherchant leurs propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ. Enfin tous ceux qui dans l'Église exercent des emplois et usent des dons spirituels, non pour procurer la gloire divine, mais pour percevoir quelque rétribution humaine, font de la maison du Seigneur une maison de négoce. Ce sont là tous ceux que Jésus-Christ chasse du temple, pour marquer qu'ils seront également exclus du ciel où Dieu réside dans toute sa splendeur. Si donc vous ne voulez pas être rejetés du royaume éternel, lorsque Jésus-Christ viendra, retranchez tous les actes et tous les motifs d'avarice et de simonie ; car ceux-là ne peuvent participer à l'héritage des Saints, qui dans l'assemblée même des Saints font hypocritement le bien ou le mal ouvertement ; et si les liens de leurs péchés qui servent maintenant à les punir ne servent pas aussi à les corriger, ils les précipiteront et les enchaîneront dans la damnation éternelle. Or Jésus-Christ a voulu remédier à ces abus, par sa conduite et par sa parole, pour montrer à ceux qui sont chargés de quelques fonctions ecclésiastiques, comment ils doivent conduire et reprendre leurs subordonnés, autant par les exemples que par les discours. Et s'il ne voulut pas permettre dans l'ancien temple et même dans le parvis de ce temple figuratif, un négoce concernant les seuls objets qui devaient être offerts, combien plus sévèrement doit-il défendre les rires, les disputes, les colloques et vains entretiens, ainsi que tous les autres excès qui se commettent dans l'église de Dieu ? Puisque la conduite du Sauveur doit être pour nous une loi inviolable, une règle sûre, nous ne devons jamais rien nous permettre dans l'église qui ne soit digne de Dieu.
Témoins de l'action de Jésus à l'égard des vendeurs et des changeurs, les disciples se rappelèrent ces paroles que le Psalmiste avait mises dans la bouche du Christ : Le zèle de votre maison m'a dévoré (Joan. II, 17). Ils comprirent alors que ce passage avait le Christ pour objet, et qu'il avait reçu en lui son accomplissement. Le vrai zèle est une affection ardente pour le bien qui porte l'âme à mépriser toute crainte humaine, pour embrasser courageusement la défense de la vérité. Saint Augustin dit à ce sujet : « Chaque Chrétien étant membre du Christ, doit être comme son chef, enflammé de zèle pour la maison de Dieu. Celui-là est vraiment embrasé de ce zèle, qui voyant tous les désordres commis dans l'Église de Dieu, brûle de les empêcher, et s'efforce de les réprimer. Si, malgré tous ses soins, il ne peut arrêter le mal, il le supporte avec douleur, il gémit, il pleure, il soupire à la vue de tels excès. Ainsi, par exemple, si vous voyez vos frères courir après les spectacles et les vanités du monde, retenez-les par vos avertissements et par vos menaces. Si vous les voyez se livrer aux excès de la table et du vin, réprimandez-les, effrayez-les autant que vous pourrez, et si vous ne pouvez les retenir, du moins ne les approuvez pas, ne les imitez pas. Ne soyez ni froid, ni insouciant à cet égard ; ne considérez pas, ne cherchez pas que vous seul, en disant au fond de voire cœur : pourquoi m'occuper des péchés d'autrui ? Ne me suffit-il pas de conserver mon âme irréprochable devant Dieu ? Quoi donc ! Chrétien, avez vous oublié ce serviteur de l'Évangile qui ne voulut pas faire valoir son talent et se contenta de l'enfouir ? Il ne fut pas blâmé et condamné pour l'avoir perdu, mais pour avoir négligé de le faire fructifier. Ainsi, mes frères, ne vous donnez aucun repos, mettez toute votre application à gagner des âmes à Jésus-Christ ; n'avez-vous pas été rachetés vous-mêmes par ses immenses travaux ? » Ainsi, parle saint Augustin. Remarquons que le vrai zèle est l'amour de Dieu porté à son plus haut degré, de telle sorte qu'on ne peut rien souffrir de contraire à l'honneur de Dieu. Ce zèle doit nous engager à reprendre tout ce qui est opposé au service du Seigneur, même dans les personnes qui nous sont les plus chères, au risque de nous attirer des chagrins, des désagréments. Quel n'est pas le mérite du zèle dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, en commençant sa vie publique ? N'est-ce pas en récompense de son zèle, que Phinéès reçut la promesse du sacerdoce perpétuel pour sa postérité ? N'est-ce pas par la ferveur de son zèle que Mathathias défendit la Loi de Dieu avec toute sa famille, et que le prophète Élie extermina les prêtres de Baal ?
Étonnés de la conduite de Jésus, les Juifs lui dirent (Joan. II, 18) : Par quel miracle nous montrez-vous que vous avez le droit d'agir ainsi ? Comme s'ils lui eussent dit : La puissance et l'autorité extraordinaires dont vous vous parez, pour nous chasser ainsi du temple, ne semblent pas vous appartenir, et nous n'y croyons pas ; donnez-nous donc quelque preuve qui puisse nous convaincre. L'action de Jésus était bonne en elle-même, sans doute ; cependant il n'appartenait pas à chacun d'agir ainsi, mais seulement à celui qui avait l'autorité nécessaire pour réprimer les abus des prêtres. Les prêtres étant supérieurs au peuple, cette autorité ne pouvait convenir à quelqu'un du peuple, mais seulement à quelque Prophète spécial que Dieu envoyait quelquefois pour corriger les désordres. Or, Jésus-Christ n'était pas descendant d'Aaron, ni par conséquent prêtre selon la Loi ; il n'était pas non plus regardé comme roi par le peuple. Ils ne comprenaient donc pas comment il s'attribuait le droit de les chasser ainsi du temple et de renverser leurs tables, à moins qu'il ne fût un Prophète envoyé de Dieu ; c'est pourquoi ils réclamèrent une preuve de sa mission, sans qu'ils osassent mettre la main sur sa personne. Ils demandent un miracle pour croire à sa puissance, parce que les Juifs, amenés jadis par des miracles à la connaissance de la Loi et de la foi, avaient coutume d'exiger ces preuves extraordinaires. Dans la circonstance présente, s'ils demandaient un miracle à Jésus, c'était avec l'intention, non point de croire en lui et de l'honorer, mais bien plutôt de le railler et de l'attaquer, comme le prouve la suite du récit, car ils étaient convaincus qu'il ne pourrait satisfaire à leur demande.
Jésus leur donna donc un signe merveilleux de sa puissance divine, dans la résurrection future de son corps qu'il devait opérer par sa propre vertu ; mais parce que leur mauvaise intention les rendait indignes d'être initiés clairement à cette résurrection glorieuse, il la leur annonça d'une manière mystérieuse et comme en figure : Renversez ce temple, dit-il, et je le rétablirai en trois jours (Joan. II, 19). Par ces paroles, Jésus-Christ ne désignait pas le temple de pierre qu'il avait sous les yeux, mais le temple de son propre corps ; car si on appelle temple le lieu où le Seigneur réside, ce nom convient surtout à l'humanité de Jésus-Christ qui, par son union hypostatique avec la divinité, était la principale demeure de Dieu, non-seulement par rapport à l'âme, mais aussi par rapport au corps. — En disant aux Juifs, détruisez ce corps (solvite), Jésus-Christ ne leur commande et conseille rien, ne les exhorte et engage à rien, car il ne pouvait les induire à commettre un crime comme était surtout celui de détruire son corps ; mais simplement il leur prédit et annonce ce qu'ils feraient dans l'avenir ; par où il montre qu'il n'ignorait pas leur malice. Quand il dit : (Solvite), renversez, détruisez, c'est comme s'il disait (solvetis), vous renverserez, vous détruirez ce corps. En effet, à la Passion du Sauveur, l'union qui existait entre son corps et son âme, entre son sang et sa chair, et entre ses divers membres, lut détruite et brisée par les blessures que lui causèrent les clous et la lance. — Eh bien, ajoute-t-il, ce corps que vous aurez brisé, divisé, Je le rétablirai dans son état primitif, en le retirant comme d'un profond sommeil, par la vertu de la divinité qui est cachée en moi.
Jésus donna aux Juifs le miracle futur de sa résurrection comme le signe principal de sa puissance et de sa divinité ; en effet, se ressusciter soi-même d'entre les morts, c'est ce qu'aucun pur homme ne peut faire, et c'est cependant ce que Jésus-Christ a fait, par la puissance de sa divinité qui le rendait seul
libre entre les morts (Ps. LXXXVII, 6). En outre, ce miracle de la résurrection était un signe de pénitence et de rémission qui convenait seul à des pécheurs. — Mais comme le Sauveur parlait figurément, en appelant son corps un temple, les Juifs tout charnels ne comprirent point ce qu'il voulait dire ; et, pensant qu'il parlait du temple matériel, ils se moquèrent de lui, en disant (Joan. II, 20) :
On a travaillé quarante-six ans à construire ce temple, et vous prétendez le rebâtir en trois jours ! Et ils riaient d'une telle prétention, comme d'une pure chimère ; ils se seraient raillés bien davantage de sa prédiction, s'il leur avait parlé ouvertement de sa résurrection, car il est bien plus difficile de ressusciter un mort que de rebâtir même un pareil temple. Il ne s'agit pas du temple qui avait été construit par Salomon et ensuite détruit par Nabuchodonosor, mais du temple qui fut reconstruit par Zorobabel et Néhémias après la captivité de Babylone ; car le premier avait été achevé au bout de sept ans, tandis que le second le fut seulement au bout de quarante-six ans, parce que les nations ennemies qui entouraient les Juifs arrêtaient leurs travaux
Voir note VI.
Dès lors néanmoins, plusieurs crurent, c'est-à-dire commencèrent à croire en son nom, en sa puissance, dans le caractère de sa divinité manifestée par les miracles qu'ils lui voyaient opérer (Joan. II, 23). Mais leur foi n'était pas solide, car elle reposait bien plutôt sur les prodiges dont ils étaient témoins, que sur une conviction intime accompagnée d'un sincère dévouement. Aussi Jésus ne se fiait point à eux parce qu'il les connaissait tous ; et il n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d'aucun homme ; car il savait par lui-même ce qu'il y avait dans l'homme (Joan. II, 24-25). Or, il n'appartient de pénétrer le fond des cœurs qu'à Celui qui seul les a tous créés : c'est pourquoi Jésus, qui voyait combien ils étaient instables, prévoyait qu'au temps de la tentation ils l'abandonneraient. De là, selon le Vénérable Bède,nous devons apprendre à ne jamais nous rassurer sur notre propre conscience, mais à vivre toujours dans la crainte à cet égard ; car les taches qui nous échappent n'échappent point aux yeux de Celui qui sonde les cœurs et les reins.
Mais, dira-t-on peut-être, quels sont donc ces miracles opérés par Jésus-Christ à Jérusalem, puisque les Évangiles n'en mentionnent aucun ? À cela l'on peut répondre d'abord que, comme l'atteste saint Jean (XXI, 25), Jésus a fait beaucoup de miracles qui ne sont point rapportés dans les Écritures ; car les Évangélistes, ne pouvant les relater tous, en ont omis sciemment un grand nombre. On peut aussi répondre qu'entre divers autres miracles, le fait qui vient d'être raconté peut être regardé comme le plus prodigieux. N'est-ce pas une chose merveilleuse, que Jésus encore peu connu, sans réputation, sans autorité légale, ait pu, tout seul et armé seulement d'un fouet, chasser du temple une multitude d'hommes, sans éprouver de résistance ? Dans ce fait extraordinaire se manifesta la vertu divine qui apparaissait quand il le voulait. Car le corps de Jésus-Christ était l'instrument de la divinité à laquelle il était uni ; sa figure resplendissait d'une majesté incomparable, ses yeux lançaient des éclairs éblouissants, de telle sorte que les prêtres, les lévites, saisis de frayeur comme tous les autres, n'osaient et ne pouvaient lui résister. Ainsi dans sa Passion, sa voix, qui était l'organe de la divinité, renversa par terre une grande troupe de gens armés. — Aussi, dans son Commentaire sur le XXIeme chapitre de saint Matthieu, saint Jérôme, parlant de la seconde circonstance où Jésus chassa les marchands du temple, s'exprime en ces termes : « Nous regardons habituellement comme les plus grands de tous les miracles la résurrection de Lazare, la guérison de l'aveugle-né, la voix du Père éternel rendant témoignage à son Fils unique baptisé dans le Jourdain, la transfiguration de Jésus sur la montagne où il donna à ses disciples un échantillon de sa gloire ; pour moi, ce qui me frappe davantage et me paraît le plus étonnant, c'est de voir qu'un homme, jusqu'alors vil et méprisé au point d'être bientôt après flagellé et crucifié comme un séditieux et un imposteur ; qu'un homme détesté et persécuté par les Scribes et les Pharisiens dont il démasquait l'hypocrisie et réprimait l'avarice ; que cet homme, dis-je, ait pu seulement à coups de fouet expulser du temple une si grande multitude,culbuter les tables,briser les sièges, en un mot faire tout seul ce qu'une armée entière aurait eu peine à exécuter ; c'est qu'un feu divin s'échappait de ses regards et que la majesté divine éclatait sur son visage.
Selon saint Augustin (Tract. II, in Joan.), « ceux qui crurent au nom de Jésus, à cause des miracles dont ils étaient témoins, représentent ceux qui croient comme les catéchumènes, sans avoir encore reçu le baptême. Parce qu'ils n'ont pas une foi complète en Jésus et en ses sacrements, il ne se confie pas encore à eux, c'est-à-dire que l'Église ne les fait point encore participer à la sainte Eucharistie ; car, comme l'Eucharistie ne peut être consacrée que par le prêtre, elle ne doit aussi être reçue que par le fidèle baptisé. » — Selon saint Chrysostôme (Hom. XXIII, in Joan.), « ceux qui crurent au nom de Jésus, à cause des miracles qu'ils voyaient, ne croyaient pas fermement en lui, aussi il ne se confiait pas à eux comme à ses disciples qui avaient en lui cette ferme croyance ; il ne les admettait pas encore à la vie parfaite, et dans la société particulière de ceux qui demeuraient continuellement avec lui ; il ne leur communiquait pas tous les dogmes secrets de son enseignement, et il ne leur révélait pas tous les sublimes mystères de notre Religion ; car leur croyance ne reposait pas sur une foi solide, mais sur une simple conjecture qu'il pouvait bien être le Christ à cause de ses œuvres merveilleuses ; ils ne le regardaient pas comme Dieu, mais seulement comme un homme envoyé de Dieu pour enseigner la vérité. Aussi l'Évangéliste, pour marquer l'imperfection de leur foi, ne dit pas qu'ils croyaient en lui, car ils ne croyaient pas encore en sa divinité ; mais il dit qu'ils croyaient en son nom, c'est-à-dire en la réputation qu'il avait d'être un homme juste, un grand prophète etc. »
Nicodème, personnage considérable parmi les Pharisiens et parmi les princes des prêtres ou magistrats des Juifs, était plongé clans les ténèbres de cette erreur, lorsqu'il
vint la nuit vers Jésus pour passer à la lumière de la vérité (Joan. III, 1 et 2). Il n'osait venir ouvertement, parce qu'il craignait que le peuple, froissé de cette démarche, ne le chassât de la Synagogue, dont il était un des principaux chefs comme prêtre et docteur ; d'ailleurs il avait honte de se faire instruire, lui qui était maître en Israël. Il alla donc, seul en secret, trouver Jésus pour en recevoir un enseignement plus complet, en dehors de la foule. Ce zèle, cet empressement à chercher la vérité, même pendant la nuit, est assurément digne d'éloge
Voir note VII. Aussi le Vénérable Bède dit à ce sujet (Hom. in festo Inventionis S. Crucis) :
Cet homme vint trouver Jésus pendant la nuit, pour apprendre,dans des entretiens particuliers avec lui, les mystères de la foi dont il avait déjà reconnu les principes dans les miracles publics qu'il avait vus. Et, par cette sage conduite, cet homme prudent mérita de parvenir à une pleine connaissance des choses secrètes de la foi chrétienne. En effet, Jésus-Christ l'instruisit de la régénération spirituelle ou de la seconde naissance de l'homme, c'est-à-dire du baptême qui est nécessaire pour entrer dans le royaume des cieux ; puis il lui révéla sa propre divinité, sa double naissance,sa Passion, sa Résurrection, son Ascension,son double avènement et plusieurs autres choses importantes pour le salut.
C'est avec raison que l'Église fait lire à la fête de la sainte Trinité cette partie de l'Evangile, où est rapporté l'entretien de Jésus avec Nicodème ; car il y est question du baptême qui se confère au nom de la sainte Trinité. Ce sacrement est d'une telle nécessité, qu'il faut le recevoir effectivement, s'il est possible, ou le désirer sincèrement, si l'on est surpris par la mort sans qu'on puisse le recevoir. Celui qui, par quelque mépris, négligerait de recevoir le baptême d'eau, ne pourrait y suppléer par le baptême de feu ou de sang, de sorte qu'il serait éternellement exclu du royaume de Dieu ; car l'homme ne peut devenir citoyen du ciel, à moins qu'il ne soit devenu membre de Jésus-Christ, et c'est seulement par la régénération spirituelle que l'homme uni à Jésus-Christ devient membre de ce divin Chef. Personne, dit Jésus-Christ à Nicodème (Joan. III, 13), personne ne monte, c'est-à-dire ne peut monter au ciel par sa propre vertu, sinon Celui qui en est descendu par sa propre volonté, non pas toutefois en le quittant par un mouvement local, mais en se revêtant d'une nouvelle nature, l'humanité ; et tout homme qui monte au ciel n'y arrive que par la vertu de Celui qui seul y est monté par sa propre volonté. Mais, dira-t-on peut-être, plusieurs justes de l'Ancien Testament n'ont-ils pas été sauvés sans le baptême ? Oui, sans doute, mais c'est que le baptême n'était point alors institué, et ils obtinrent cependant la vie spirituelle, par la foi en Jésus-Christ à venir qui leur communiqua l'effet du baptême, à savoir la grâce ; d'ailleurs ils avaient une figure du baptême, dans une cérémonie correspondante qui servait à effacer en eux le péché originel.
De plus, cet Évangile est lu en la fête de la sainte Trinité, parce que chacune des personnes divines comprises en ce mystère y est ouvertement désignée
Voir note VIII. On y voit d'abord celle du Fils qui parle lui-même, ensuite celle du Père qui est indiquée par ces mots de Nicodème :
Nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu (Joan. III, 2) ; enfin la personne du Saint-Esprit qui est marquée par ces expressions de Jésus-Christ :
Quiconque n'est pas régénéré par l'eau et le Saint-Esprit ne peut entrer dans le royaume des deux (Joan. III, 5). Les trois personnes divines y sont également représentées avec leurs attributions spéciales ; le Père avec sa puissance, quand Nicodème dit :
Personne ne peut opérer les miracles que vous faites, si Dieu n'est avec lui, car il n'appartient qu'à la puissance divine de faire des miracles (Joan. III, 2) ; le Fils avec sa sagesse, quand Nicodème dit :
Nous savons que vous êtes un docteur envoyé de Dieu (Joan. III, 2), car il n'appartient qu'à un docteur d'enseigner aux autres la sagesse divine ; le Saint-Esprit avec sa bonté, lorsque Jésus-Christ dit :
L'Esprit souffle où il lui plait (Joan. III, 8), car s'il se communique à nous, ce n'est pas à cause de nos mérites, mais par un effet tout gratuit de sa bonté. — Un remède très-efficace dans les tribulations, c'est de confesser pieusement ce grand mystère de la sainte Trinité. Saint Jean Damascène nous en fournit une preuve remarquable dans ce fait merveilleux qu'il rapporte (lib. III orthodoxe fidei, cap. 10). Lorsqu'une peste affreuse ravageait Constantinople, du milieu du peuple affligé un jeune enfant fut enlevé au ciel où il apprit des Anges cet admirable cantique en l'honneur de la sainte Trinité :
Sancte Deus, sancte fortis, sancte et misericors Salvator, miserere nobis : Dieu saint, saint et fort, saint et miséricordieux Sauveur, ayez pitié de nous. L'enfant revenu sur la terre enseigna ce cantique au peuple qui se mit aussitôt à le chanter, et la peste disparut à l'instant.
Nicodème qui vint, pendant la nuit, vers Jésus, pour acquérir une plus parfaite connaissance des vérités relatives à la foi, est le modèle du disciple humble et diligent qui va trouver son maître pour recevoir ses leçons. Le maître doit également accueillir ses disciples avec bonté, à l'exemple de Jésus-Christ qui reçut Nicodème avec douceur, l'entretint avec aménité, et l'instruisit en toute patience. Les hommes irascibles qui ont coutume de parler en criant et avec fureur trouvent également ici une belle leçon. Le plus utile remède qu'on puisse employer contre eux, c'est de leur répondre avec calme et sans clameur, selon cette maxime du Sage (Prov. XV, 1) : Une parole douce apaise la colère, et une parole dure excite la fureur. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. XVI, in Ep. ad Tim.), si nos serviteurs contre lesquels nous nous emportons quelquefois supportent humblement et sans répliquer les reproches que nous leur adressons, parce qu'ils nous craignent, quelle excuse pourrons-nous alléguer, quel pardon pourrons-nous espérer, nous qui ne pouvons, que dis-je, nous qui ne voulons rien supporter par la crainte de Dieu !
Prière
Souverain Seigneur de toutes choses ! qui, sans avoir besoin d'aucune créature, nous avez choisis pour vos temples vivants, ôtez de mon cœur et de mon corps tout ce qui pourrait vous offenser et vous déplaire, purifiez mes sens intérieurs et extérieurs de toutes souillures et de toutes taches, préparez-vous en moi un temple agréable et convenable où vous aimiez à demeurer, ô Vous dont les délices sont de vivre parmi les enfants des hommes ! Sagesse éternelle qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut ! Docteur suprême qui êtes venu de la part de Dieu ! enseignez-moi, je vous prie, à fuir le mal et à pratiquer le bien, à mépriser les choses de la terre et à désirer celles du ciel, afin que, dépouillant le vieil homme et revêtant l'homme nouveau, je mérite par cette renaissance spirituelle d'entrer dans votre royaume, pour vous y contempler éternellement. Ainsi soit-il.
Emprisonnement de Saint Jean-Baptiste
Joan. III, 22-30. — Marc. VI, 17-20
Après que les jours où l'on célébrait la fête de Pâques, à Jérusalem, furent passés, Jésus, quittant cette ville située dans une partie de la Judée, vint avec ses disciples et avec ceux qui croyaient en lui, dans l'autre partie de la Judée, vers le Jourdain (Joan. III, 22). Cette contrée est aussi appelée Judée, soit parce qu'elle était dans le partage de la tribu de Juda, soit parce qu'elle faisait partie du royaume de Juda formé par les deux tribus réunies de Benjamin et de Juda. La tribu de Juda, qui était la principale parmi toutes les autres, fit même donner le nom de Judée à toute la terre qu'habitaient les enfants d'Israël. Jésus, étant venu sur les bords du Jourdain, y demeurait avec ses disciples et y baptisait par leurs mains, et beaucoup de Juifs qui crurent en lui augmentèrent le nombre de ses disciples. La Judée, où Jésus vint, est interprétée confession. Jésus on effet visite ceux qui confessent leurs péchés, et proclament les louanges de Dieu, il ne les visite pas d'une manière transitoire, mais permanente ; car il demeure avec eux et les baptise, en les purifiant de leurs péchés. C'est ainsi qu'Alcuin explique ce passage dans un sens spirituel.
Selon saint Augustin (Tract. XIII, in Joan.), Jésus-Christ commença par baptiser ses disciples dans l'eau et dans l'Esprit-Saint, puis il leur confia le soin de baptiser les autres de la même manière, pour se livrer lui-même tout entier à la prédication de sa doctrine. Ainsi voyons-nous plus tard l'apôtre saint Paul ne baptiser que très-peu de fidèles, parce qu'il s'occupait spécialement d'annoncer la parole de Dieu. Les disciples de Jésus administrèrent donc seuls le baptême, pendant que lui-même instruisait le peuple. Par là il donna l'exemple aux prélats ecclésiastiques de laisser à leurs inférieurs le soin des moindres choses, afin qu'eux-mêmes puissent vaquer plus librement au soin des choses plus importantes. Pendant que les disciples administraient le baptême, Jésus ne baptisait pas de ses propres mains, mais il baptisait par la présence de sa majesté ; car c'est lui seul qui par sa grâce rendait efficace le sacrement dont ses disciples étaient les ministres ; de cette manière il baptisait alors, il baptise encore et il baptisera jusqu'à la fin des siècles. Aussi saint Augustin ajoute : « Il est également vrai de dire que Jésus baptisait et ne baptisait pas : il baptisait, puisque lui seul purifiait l'âme de ses souillures ; et il ne baptisait pas, puisque lui même ne plongeait pas le corps dans l'eau. Les disciples prêtaient le ministère de leur corps pour les actes extérieurs qu'il fallait accomplir, mais Jésus-Christ y joignait le secours de sa puissance pour les effets intérieurs qu'il fallait produire : aussi c'est de lui qu'il a été dit : C'est lui qui baptise, hic est qui baptizat (Joan. I, 33).
Jean baptisait aussi à Ennon, près de Salim, bourg situé sur le bord du Jourdain ; car il y avait en ce lieu une quantité d'eau, d'où vient le nom d'Ennon, qui signifie eau (Joan. III, 23). Quelques-uns prétendent que le bourg voisin appelé Salim ou Salem était l'endroit même où Melchisédech avait régné ; mais ils se trompent, car Salem où régna Melchisédech est la même ville que Jérusalem. Melchisédech avait fait bâtir cette dernière ville qui fut nommée d'abord Salem, c'est-à-dire pacifique, à cause de son fondateur qui la gouverna dans la paix. Ensuite, elle fut appelée Jérusalem, depuis qu'Abraham appela ce lieu où il avait voulu sacrifier son fils unique, Seigneur voit, Dominus videt. Jérusalem en effet signifie vision de la paix, de façon qu'elle réunit en un seul les deux noms donnés successivement à cette même ville.—Or saint Jean adressait à Jésus ceux qui venaient à lui pour être baptisés, mais Jésus n'en faisait pas de même à l'égard de saint Jean. Avant que Notre-Seigneur eût institué son baptême, le saint Précurseur baptisait au nom du Christ qui devait venir ; mais lorsque ce nouveau baptême fut établi, il renvoyait au Sauveur ceux qui désiraient se faire baptiser, et il confirmait ainsi le témoignage qu'il lui avait rendu. Les disciples de saint Jean, jaloux et mécontents de ce qu'on abandonnait le baptême de leur maître pour celui de Jésus, murmuraient de voir son zèle pour la gloire de Jésus qui semblait éclipser la sienne et diminuer l'importance de son baptême. Ils soulevèrent donc une dispute touchant la purification, c'est-à-dire le baptême (Joan. III, 25). À leurs yeux, le baptême de saint Jean était bien préférable à celui de Jésus : car n'avaient-ils pas vu ce dernier venir avec ses disciples recevoir le baptême de leur maître, comme s'ils l'eussent eux-mêmes reconnu pour supérieur ? Mais les Juifs qui couraient à Jésus, à cause des miracles qu'il opérait, soutenaient qu'il était le plus grand, et que son baptême était le plus excellent ; ils s'appuyaient du reste sur ce que saint Jean lui-même adressait à Jésus ceux qu'il avait baptisés de sa propre main, tandis que Jésus ne renvoyait jamais à saint Jean.
La dispute fut portée devant le saint Précurseur par ses propres disciples. Animés d'un zèle indiscret, ils lui dirent (Joan. III, 26) : Rabbi, puisque vous êtes le plus excellent maître, il est juste que vous soyez honoré par-dessus tous les autres : mais Celui qui naguère était au-delà du Jourdain avec vous, comme avec son supérieur ; celui que vous avez baptisé comme votre disciple ; celui auquel vous avez ainsi rendu service ; celui auquel en outre vous avez rendu témoignage et qui est devenu célèbre par les éloges que vous lui avez décernés, voilà que maintenant il se sépare de vous et se tourne contre vous, qu'il usurpe vos droits et vos fonctions en baptisant lui-même ; nous voyons avec peine que tout le monde va le trouver et recevoir son baptême, tandis qu'on vous délaisse vous qui cependant l'avez baptisé. Ils semblent dire : N'est-il pas temps de mettre fin à ces abus, et de rappeler vers vous le peuple qui vous abandonne ? — Jésus ne baptisait pas par lui-même, dit saint Chrysostôme (Hom. XXVIII, in Joan.), mais les disciples indiscrets de saint Jean ne craignirent pas de le rapporter ainsi à leur maître pour lui inspirer de la jalousie ; car la vaine gloire qui les conduisait est la cause de maux innombrables. Cette funeste passion porte ceux qu'elle possède, non-seulement à commettre le péché, mais encore à combattre la vertu dans les autres ; elle fait supporter bien des peines et des travaux, sans qu'on en puisse recueillir aucun fruit, aucun avantage.
Saint Jean, voulant détruire des sentiments aussi pernicieux dans ses disciples, exaltait de nouveau Jésus-Christ, proclamait ses grandeurs, et leur répétait ce qu'il avait déjà dit (Joan. III, 28, 29 et 30) : Je ne suis point le Christ, mais seulement son Précurseur ; je ne suis point l'époux de l'Église, mais simplement l'ami de l'Époux . Il faut qu'il croisse, qu'il grandisse non pas en lui-même, mais devant le peuple, par sa réputation et son autorité ; que ses miracles et ses œuvres manifestent de plus en plus sa puissance et sa vertu ; quant à moi, il faut que je sois humilié et abaissé réellement, comme dans l'opinion publique ; l'astre du matin ne semble-t-il pas perdre sa clarté, lorsque l'astre du jour commence à répandre sa lumière, et les fonctions du héraut et de l'ambassadeur ne cessent-elles pas à l'arrivée du juge et du prince ? Jésus-Christ en effet croissait de plus en plus dans l'esprit des peuples et commençait à être reconnu pour ce qu'il était réellement, pour le Christ dont il n'était d'abord regardé que comme le Prophète. Saint Jean diminuait au contraire dans l'idée des Juifs, il cessait d'être pris pour ce qu'il n'était pas véritablement, pour le Christ dont il n'était plus considéré que comme le Prophète. — Ces destinées différentes de Jésus-Christ et de saint Jean avaient été figurées dans les époques diverses de leur naissance, comme elles le furent aussi dans leurs divers genres de mort. Sous tous ces rapports, le saint Précurseur a pu dire de Notre-Seigneur : il faut qu'il croisse et que je diminue. Car saint Jean était né à l'époque où les jours commencent à décroître, tandis que Jésus-Christ était venu au monde à l'époque où les jours commencent à grandir : de plus, saint Jean eut la tête tranchée, tandis que Jésus-Christ fut élevé en croix.
Les paroles de saint Jean doivent s'appliquer à chacun de nous dans un sens moral. En effet, il faut que Jésus-Christ croisse en nous, c'est-à-dire qu'il soit connu et aimé par nous de plus en plus ; car plus nous le connaîtrons et l'aimerons, plus il paraîtra croître en nous par sa grâce ; de même qu'une lumière nous semble augmenter de clarté, quand nous l'apercevons de mieux en mieux. Il faut aussi qu'en avançant dans la connaissance et l'amour de Jésus-Christ, nous diminuions dans notre propre estime et affection ; car plus l'homme découvre combien Dieu est grand et bon, plus il voit combien lui-même est faible et misérable. — Quant aux disciples de saint Jean qui, épris d'un faux zèle en faveur de leur maître, blâment hautement la conduite de Jésus-Christ, ils trouvent de nombreux imitateurs dans ces hommes religieux qui laissent de côté la vérité elle-même, pour embrasser avec chaleur certaines opinions parce qu'elles sont émanées de leurs propres amis. Ils devraient plutôt suivre la leçon que leur donne un philosophe païen, en disant : Nous devons sans doute honorer nos amis, mais nous devons encore davantage aimer la vérité. Aussi, Platon parlant de Socrate son maître disait : Socrate est fort mon ami, mais je suis encore plus ami de la vérité. — Saint Jean, qui ne manque pas de réprimander ces mêmes disciples trop passionnés pour sa gloire, apprend aux docteurs vertueux à ne pas recevoir, mais à repousser la flatterie. Que ceux aussi qui écoutent volontiers les médisants et qui sévissent promptement contre ceux qui en sont victimes considèrent comment le saint Précurseur fit taire ses disciples détracteurs, en se rabaissant lui-même et en exaltant Jésus-Christ qu'ils dépréciaient ; qu'à l'exemple de saint Jean, ils ferment la bouche aux détracteurs, en s'humiliant eux-mêmes et en louant les personnes dénigrées ; de plus qu'ils ne craignent pas de réprimer les personnes médisantes, et de leur montrer une figure sévère ; car, selon la maxime du Sage, comme le vent de l'aquilon dissipe la pluie, un visage sévère arrête la langue du calomniateur (Prov. XXV, 23).
Depuis quinze mois, saint Jean annonçait la parole de Dieu, et convertissait une foule de Juifs. I1 n'avait pas craint de censurer hautement la conduite d'Hérode qui avait enlevé Hérodiade, femme de son frère, et l'avait épousée contrairement au précepte de la Loi (Marc. VI, 17). Le tétrarque irrité envoya ses satellites qui se saisirent de saint Jean, le chargèrent de chaînes, l'emmenèrent en Galilée et le jetèrent en prison. Cependant, pour flatter les Juifs qu'il prétendait gouverner, Hérode avait embrassé leur loi et avait reçu la circoncision comme prosélyte : il était donc obligé comme les autres d'observer la loi mosaïque qui, conformément à la loi naturelle, défendait d'épouser la femme de son frère encore vivant ; et même, elle ne permettait d'épouser la veuve de son frère défunt, que pour lui donner des enfants au cas où il n'en aurait pas laissé un seul. Aussi saint Jean, en sa qualité de prophète et de défenseur de la vérité, disait à Hérode : II ne vous est pas permis d'avoir la femme de voire frère (Marc. VI, 18). Admirons ici la vertu et la constance du saint Précurseur qui aima mieux encourir la haine d'Hérode que de ménager sa passion criminelle au dépens de la loi divine. Animé de l'esprit et de la force d'Élie qui s'était élevé contre Achab et Jézabel, saint Jean se déclare aussi contre Hérode et Hérodiade ; malgré la puissance de l'un et l'artifice de l'autre, il ne craint pas de dire la vérité ; par là il donne aux prédicateurs de l'Évangile l'exemple de la fermeté qu'ils doivent montrer dans l'exercice de leur ministère.
Hérode fit mettre en prison saint Jean pour plusieurs motifs : d'abord c'était à l'instigation d'Hérodiade, parce que le saint Précurseur reprochait son inceste au monarque ; puis, c'était parce que saint Jean prêchait la justice de Dieu et le baptême de la pénitence au peuple qui accourait en foule. Or, le prince craignait que, si ce prophète venait à blâmer publiquement sa conduite scandaleuse, la multitude indignée n'entreprît de le chasser comme un usurpateur incestueux ; c'est pourquoi Hérode retenait saint Jean prisonnier, sans oser toutefois le mettre à mort. C'était aussi parce que le saint Précurseur annonçait l'arrivée prochaine d'un grand Roi. Mais comme les Romains avaient statué qu'aucun roi ne serait proclamé sans l'autorisation du Sénat, Hérode avait à cœur de ne pas offenser l'Empereur. Tous ces motifs l'avaient déterminé à faire incarcérer Jean ; il y était d'ailleurs sollicité par les Pharisiens qui l'engageaient même à le mettre à mort, car ils étaient jaloux du censeur dont les prédications troublaient leur repos. — D'un autre côté Hérodiade, la femme adultère, lui tendait des pièges (Marc. VI, 19) ; car elle appréhendait qu'il ne parvînt à toucher Hérode, et qu'elle ne fût renvoyée à son premier mari qui pourrait la châtier de son infidélité, en la faisant mourir. Aussi elle cherchait l'occasion de se débarrasser de Jean, mais elle ne pouvait y réussir.
Hérode craignait et respectait Jean, qu'il considérait comme un juste aux yeux des hommes, et comme un saint aux yeux de Dieu ; aussi il le gardait de peur qu'Hérodiade ne le fit périr (Marc. VI, 20) ; car le meurtre d'un tel personnage aurait pu entraîner la ruine de sa propre autorité, en occasionnant quelque révolte parmi le peuple qui vénérait Jean comme un prophète du Seigneur. Donc, pour tromper et calmer le peuple, il feignait de consulter et d'écouter Jean, de se conduire d'après ses avis et ses conseils en beaucoup de choses ; mais dans toutes ses actions il ne tenait aucun compte de Dieu, parce qu'il lui préférait l'amour impudique d'une femme qui le dominait. Celui-là, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI, ex variis locis in Matth.) s'éloigne aisément de la justice, qui agit par crainte des hommes et non de Dieu. La crainte des hommes n'enlève point la volonté de pécher, et n'empêche point l'acte du péché ; elle ne fait qu'en retarder l'accomplissement jusqu'à ce qu'on trouve l'occasion favorable ou le moment opportun ; ce retard même irrite et enflamme le désir du crime dans le cœur du pécheur, jusqu'à ce qu'il puisse satisfaire sa passion. La crainte de Dieu peut seule corriger le pécheur, en le détournant du mal, en lui rendant l'innocence, et en lui donnant la force de pratiquer le bien constamment. Hérode, retenant dans les fers saint Jean qui le reprenait charitablement de ses fautes, et tous ceux qui imitent sa conduite à cet égard, ressemblent aux malades frénétiques qui cherchent à frapper ou à tuer le médecin tout dévoué pour leur rendre la santé.
Considérons maintenant la conduite de saint Jean qui désirait plaire à Dieu plutôt qu'aux hommes, et qui craignait d'offenser le Seigneur plutôt que le monde ; à son exemple, efforçons-nous de penser toujours au Créateur plutôt qu'à la créature, afin d'accomplir tout ce qui peut lui être agréable, et d'éviter tout ce qui pourrait blesser ses regards. « Lorsque nous avons quelques peines à supporter de la part des méchants, dit saint Chrysostôme, élevons notre esprit et notre cœur vers Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi ; rappelons-nous que nous souffrons pour son amour et pour la vérité, et alors tout nous deviendra facile à supporter ; car s'il est louable de souffrir quelque chose pour ses amis, combien n'est-il pas plus glorieux de souffrir pour son chef suprême et souverain bienfaiteur ? Si Jésus-Christ s'est réjoui d'endurer pour nous le supplice infâme de la croix, avec quelle joie ne devons-nous pas tout endurer pour lui ? I1 faut donc que, dans toutes les privations, les douleurs et les fatigues, nous ne considérions point la peine ou le travail qui passent avec le temps, mais la couronne et la récompense qui nous attendent pour l'éternité. Si le démon cherche à nous séduire par l'apparence du plaisir, pensons aussitôt que Dieu le défend, et ce qui nous semblait agréable nous fera horreur. Si la crainte des hommes peut quelquefois éloigner des mauvaises actions, que ne devra pas opérer en nous un ardent amour de Jésus-Christ.
Prière
Ô Jésus, mon souverain Seigneur et mon bon Maître ! ne souffrez jamais que, pour plaire ou bien pour ne pas déplaire aux hommes, j'abandonne la vérité qui procure la vie, la justice et la sagesse, en réglant les affections, les paroles et les œuvres ; ne permettez pas qu'aucun sentiment de crainte ou d'amour charnel vienne en moi s'opposer à la perfection de la charité. Et parce que la faute originelle de nos premiers parents a affaibli notre volonté, obscurci notre intelligence et perverti notre sensibilité, donnez-moi le divin Paraclet pour soutenir les assauts de la persécution, dissiper les ténèbres de Terreur et réprimer les ardeurs de la concupiscence, afin qu'en toutes choses je puisse faire ce qui vous plaît et éviter ce qui vous déplaît. Ainsi soit-il.