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CHAPITRE XXVIII
Jésus commence à prêcher publiquement
Matth. IV, 12-17
Jésus apprit que Jean avait été emprisonné (Matth. IV, 12) ; et sans doute, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. VI Operis imperf.), cet emprisonnement était arrivé parce que la Providence divine l'avait ainsi décrété ; car personne ne peut rien sur un Saint, si Dieu ne le permet. Jésus apprit aussi que les Pharisiens avaient conçu une haine plus grande contre lui que contre Jean ; et le motif de leur extrême jalousie, c'est qu'on leur avait rapporté que Jésus baptisait plus de personnes et faisait plus de disciples que Jean : Jésus cependant n'administrait point extérieurement le baptême de ses propres mains, mais par ses disciples qu'il avait lui-même baptisés d'abord. Aussitôt qu'il eut appris toutes ces choses, il quitta la Judée ; car c'était la contrée spécialement habitée par les Pharisiens incrédules et envieux qui avaient conseillé d'arrêter Jean, et qui avaient encore résolu de persécuter Jésus, parce que son baptême lui attirait une foule toujours croissante, et que sa doctrine affaiblissait la Loi mosaïque. — Jésus se retira donc pour revenir en Galilée, où il aurait occasion d'enseigner les Gentils. I1 agissait ainsi pour plusieurs motifs : 1° pour nous donner l'exemple de la douceur et de la patience avec laquelle nous devons céder aux méchants ; 2° pour laisser aux envieux par son départ le temps de se calmer et de revenir à de meilleurs sentiments ; 3° pour nous apprendre la manière dont nous devons fuir les persécuteurs et les dangers qui nous menacent ; 4° pour aller prêcher son Évangile à d'autres peuples ; 5° parce que l'heure de sa Passion n'était pas encore arrivée ; 6° pour montrer que la parole de Dieu devait passer des Juifs aux Gentils, et instruire par là ses disciples de la conduite qu'ils devaient tenir plus tard. Car, en passant de la Judée dans la Galilée, Jésus voulait signifier que sa doctrine devait passer des Juifs aux Gentils vers lesquels on le forçait de se retirer.
Revenu dans la Galilée, Jésus manifesta d'une manière plus éclatante qu'auparavant la vertu du Saint-Esprit dont il était rempli pour la publication de sa doctrine et pour l'opération des miracles. Aussi sa réputation se répandit bientôt dans tout le pays, et les habitants le reçurent avec honneur, à cause des grandes merveilles qu'il avait accomplies à Jérusalem pendant les dernières solennités, et à cause que Nicodème avait embrassé sa doctrine. — Après avoir quitté la ville de Nazareth où il avait été conçu et élevé (Matth. IV, 13), Jésus vint demeurer à Capharnaüm, vile située près de la mer, non loin de Nazareth, sur les confins de Zabulon et de Nephtali ; et de là il commença à prêcher publiquement que la plénitude des temps était arrivée pour la rédemption du genre humain (Matth. IV, 17 ; Marc. I, 15). Profitez donc du temps que vous avez, disait-il, faites pénitence et croyez à l'Évangile, parce que sans la pénitence et sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6) ; car, ajoutait-il, voici que le royaume de Dieu est proche ; c'est en effet Jésus-Christ qui nous a ouvert la porte du ciel. « Pour entrer au ciel, dit à ce sujet le Vénérable Bède, il faut se repentir des fautes qui nous en ont éloignés. » Faites pénitence, dit saint Jérôme également, si vous voulez jouir du bonheur éternel que procure le royaume de Dieu. Car, celui qui veut manger l'amande doit en briser l'écorce, la douceur du fruit fait oublier l'amertume de la racine, le désir du gain fait aimer les dangers de la mer et l'espoir de la guérison ou de la santé fait supporter le désagrément du remède et la douleur de l'opération.
Selon le sens mystique, Jésus, commençant par venir en Galilée pour y prêcher publiquement, voulait apprendre par là que le prédicateur de l'Évangile doit préalablement quitter les choses charnelles et périssables pour s'attacher aux choses célestes et éternelles ; c'est ce qu'indique le mot Galilée qui signifie transmigration. En fixant sa demeure à Capharnaüm, ville plus considérable et plus populeuse, où il pouvait convertir plus de monde par ses instructions et ses miracles, Notre-Seigneur, comme le fait remarquer Rémi d'Auxerre, donnait aux prédicateurs l'exemple de choisir les lieux et les temps où leurs discours peuvent produire plus de bien. Jésus commença à prêcher à Capharnaüm, sur les confins qui séparent les Juifs et les Gentils, pour montrer qu'il voulait appeler les uns et les autres à la foi, comme il 'était venu pour les sauver également. C'est dans ce pays de la Galilée où les Gentils et les Juifs habitaient simultanément, que devait s'établir d'abord Celui qui devait réunir ces deux peuples comme la pierre angulaire réunit deux murailles opposées. C'est pourquoi nous entendrons plus tard les princes des prêtres accuser Jésus-Christ devant Pilate, en disant : Il soulève le peuple par la doctrine qu'il a répandue dans toute la Judée depuis la Galilée où il a commencé sa prédication, jusqu'ici (Luc. XXIII, 5). — Or, à cette époque, la Galilée était divisée en deux parties bien distinctes : l'une habitée par les Juifs et l'autre par les Gentils. Cette division datait du règne de Salomon qui avait cédé vingt villes de ce pays à Hyram, roi de Tyr. La partie que les Gentils occupèrent fut appelée Galilée des Gentils, et celle que les Juifs gardèrent fut nommée Galilée des Juifs. C'est donc avec raison que le Sauveur commença à prêcher en cette contrée mixte, où les deux peuples qu'il venait racheter pouvaient également l'entendre.
Par l'expression exinde qui signifie depuis là, ou bien depuis lors, l'Évangéliste a pu marquer non-seulement le lieu, mais aussi le temps où Jésus-Christ commença ses prédications publiques (Matth. IV, 17). Il les commença depuis lors (exinde), c'est-à-dire après avoir été baptisé, pour manifester, par l'attestation de la Trinité, qu'il avait la plénitude de la grâce ; après avoir été tenté, pour montrer, par la défaite de Satan, qu'il avait la sainteté de la vie ; après avoir reçu le témoignage de saint Jean, pour prouver la certitude du droit qu'il avait d'annoncer la vérité ; après avoir appris l'arrestation du saint Précurseur, pour marquer qu'à la déchéance de la Loi, l'Évangile paraissait comme le soleil suit l'aurore. Ce fut après tous ces événements que Jésus commença ses prédications,en disant : Faites pénitence. I1 ne dit pas simplement : promettez de faire pénitence, contre ceux qui parlent beaucoup et qui n'accomplissent rien ; il ne dit pas seulement : proposez-vous de faire pénitence, contre ceux qui diffèrent toujours et n'exécutent jamais ; il ne dit pas : n'oubliez point de faire pénitence, contre ceux qui la négligent et l'omettent ; il ne dit pas : ne cessez point de faire pénitence, contre ceux qui retombent souvent ou restent quelque temps dans le péché. Mais il dit absolument pour tous sans distinction : Poenitentiam agite, faites pénitence, c'est-à-dire employez la pénitence comme une médecine pour guérir vos maladies, comme une armure pour attaquer vos ennemis, comme une clef pour ouvrir les cieux.
Jésus-Christ ajoute aussitôt : car le royaume de Dieu est proche, ce royaume dont le péché nous éloigne et dont le repentir nous rapproche. L'heureuse annonce de ce royaume divin s'appelle justement Évangile, c'est-à-dire bonne nouvelle ; car tandis que la Loi ancienne promettait les biens terrestres et périssables, l'Évangile promet au contraire les biens célestes et éternels. « L'Ancien-Testament, dit saint Théophile, faisait espérer à ses fidèles observateurs une longue vie ici-bas, mais l'Évangile fait espérer la vie éternelle. » Selon saint Chrysostôme (Hom. XIV in Matth.), « la prédication de Jésus-Christ ne commença pas avant l'incarcération de saint Jean, pour éviter au peuple l'embarras de savoir auquel des deux il devait s'attacher ; et pour ce même motif le Précurseur ne fit aucun miracle, afin que le Sauveur attirât la multitude ravie de ses œuvres admirables. » Saint Augustin dit également (Tract. II, in Joan.) : « Jean fut envoyé avant Jésus, comme la voix avant le Verbe, l'aurore avant le soleil, le messager avant le juge, le serviteur avant le maître, l'ami avant l'époux. Le monde entier était plongé dans la nuit profonde de l'incrédulité, et les hommes, aveuglés par les nuages de leurs iniquités, ne pouvaient plus apercevoir le Soleil de justice, lorsque le bienheureux Jean fut envoyé comme une lumière intermédiaire qui, dissipant peu à peu les ombres épaisses des péchés, accoutumât par degrés les yeux obscurcis à supporter une lumière plus vive, afin qu'à l'avènement du Christ ils pussent contempler avec joie et sans fatigue le vrai Soleil de justice.
Remarquons ici que la perfection évangélique consiste principalement en trois choses, à savoir : les œuvres de piété, les conseils d'humilité et les préceptes de charité ; et ce sont aussi les trois choses que Jésus nous enseigne spécialement dans son Évangile. I1 commença comme saint Jean par prêcher la pénitence, pour montrer que la doctrine du disciple était conforme à celle du Maître, qu'il l'approuvait et la confirmait, pour condamner l'orgueil de ceux qui ne veulent pas recevoir les enseignements des autres, et pour prouver qu'il était le Fils du même Dieu dont saint Jean était le Prophète. Ainsi, le Verbe divin qui avait annoncé le royaume de Dieu par l'organe de saint Jean et des autres Prophètes voulut aussi commencer par prêcher la pénitence. Personne, en effet, ne peut entrer dans le royaume de Dieu, s'il n'a préalablement obtenu le pardon de ses péchés par le baptême et par une sincère pénitence ; c'est pourquoi Jésus ne prêcha pas tout d'abord la justice, mais bien la pénitence. « Qui donc oserait dire, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. XVI Operis imperf.), je veux être bon, mais je ne le puis ? La pénitence n'est-elle pas la réforme, la correction de la volonté ! Si les maux dont vous êtes menacés ne vous excitent pas au repentir, du moins que les récompenses promises vous y engagent, car le royaume de Dieu, c'est-à-dire le bonheur du ciel, est proche. Préparez-vous donc à faire pénitence si vous voulez en recueillir bientôt les fruits dans l'éternité. »
Depuis son baptême jusqu'à l'emprisonnement de saint Jean, Notre-Seigneur enseigna secrètement et dans des lieux particuliers ; mais aussitôt après l'arrestation du saint Précurseur, il prêcha ouvertement et dans les synagogues. Car, puisque saint Jean était le précurseur de Jésus-Christ, la prédication de saint Jean devait précéder celle de Jésus-Christ ; aussi Notre-Seigneur n'annonça sa doctrine publiquement à tous que quand son précurseur enchaîné ne fit plus entendre sa voix ; en daignant ainsi céder le pas dans l'office de l'enseignement et de la prédication à saint Jean, son serviteur, qui lui était bien intérieur, Jésus-Christ nous a laissé un exemple d'humilité bien remarquable. Mais hélas ! combien d'hommes religieux aujourd'hui qui, au lieu d'imiter en cela leur divin Maître, ne veulent pas déférer je ne dirai pas à leurs inférieurs, mais à leurs égaux et même à leurs supérieurs, comme s'ils voulaient se préférer au Fils de Dieu par cette conduite différente de la sienne ! De plus, pour être chargé de la prédication ou de l'enseignement, il convient d'avoir atteint l'âge parfait comme est celui de trente ans ; aussi Jésus-Christ ne commença pas avant cet âge à prêcher et enseigner publiquement. C'est en outre l'âge convenable pour être élevé à la prélature et au commandement, comme on le voit par l'exemple de Joseph et de David ; car le premier ne fut préposé sur l'Egypte et le second ne fut mis sur le trône qu'à l'âge de trente ans. C'est également l'âge convenable pour être promu à l'épiscopat ; mais, hélas ! cet usage est bien peu observé de nos jours, où nous voyons des enfants, incapables de soutenir un tel fardeau, parvenir à cette dignité.
Depuis le baptême de Jésus-Christ jusqu'à sa mort, nous comptons trois ans et un peu plus, c'est-à-dire et les quelques mois qui séparent l'Épiphanie et Pâques. Ce fut pendant ce court espace de temps que le Sauveur prêcha son Évangile. Un an après son baptême, jour pour jour, il changea l'eau en vin aux noces de Cana ; dans cette même année qui était sa trente et unième, vers la fête de Pâques, saint Jean fut emprisonné ; l'année suivante qui était sa trente-deuxième, vers la même fête, le saint Précurseur fut décapité ; et pendant la troisième fête de Pâques, Jésus fut crucifié en sa trente-troisième année. Il a donc vécu trente-deux ans complets et quatre mois environ depuis Noël jusqu'à Pâques. Dans sa trentième année, la Pâque des Juifs tomba le cinq des calendes d'avril, qui était un jeudi ; dans sa trente et unième année, elle tomba le seize des calendes de mai, qui était un mercredi ; dans sa trente-deuxième année, cette même fête fut célébrée aux nones d'avril, qui était un dimanche, et dans sa trente-troisième année elle fut célébrée le huit des calendes d'avril, qui était un vendredi Voir note IX.
Si la vie publique que Jésus-Christ consacra à la prédication fut si courte, on peut en assigner trois raisons. La première, c'était pour montrer sa puissance qui n'avait pas besoin d'un long délai pour changer le monde. La seconde, c'était pour enflammer l'amour de ses disciples qui devaient d'autant plus s'attacher à sa personne, qu'ils ne devaient pas jouir longtemps de sa présence sensible. La troisième raison, c'était d'accroître le progrès spirituel de ses disciples. En effet, comme l'humanité de Jésus-Christ est la voie qui doit nous conduire à Dieu, selon sa propre parole : Je suis la voie (Joan. XIV, 6), nous ne devons nous arrêter en cette voie comme à notre terme, mais par elle nous devons tendre à Dieu, comme à notre fin dernière. Aussi, afin que les disciples, affectionnés à Jésus-Christ selon la chair, ne se reposassent point en lui comme homme, il les priva bientôt de sa présence sensible. C'est ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul (II Cor. V, 16) : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, pendant qu'il demeurait corporellement avec nous, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. C'est pourquoi Jésus-Christ avant sa Passion dit entre autres choses à ses disciples : Si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous (Joan. XVI, 7). En effet, pour que les disciples fussent capables de recevoir le Saint-Esprit, il était nécessaire qu'ils fussent privés de voir leur Maître dans son humanité, afin qu'ils ne l'aimassent plus désormais selon la chair. Car, le Seigneur, qui a vaincu le monde, a voulu que ses disciples élevassent toutes leurs pensées vers le ciel, pour qu'ils pussent ainsi comme lui-même triompher facilement du monde. Et nous également, nous devons élever nos cœurs vers notre patrie céleste, et fixer nos regards sur notre divin Chef pour suivre ses traces, si nous voulons plus facilement triompher du monde, en méprisant ses disgrâces et ses persécutions comme ses séductions et ses jouissances.
Prière
Seigneur Jésus-Christ ! Vous qui, compatissant à notre misère, avez voulu, comme vrai médecin des âmes, donner un remède efficace pour nos péchés, en nous commandant la pratique de la pénitence, au début même de votre prédication ; accordez-moi, quoique indigne d'être exaucé, le temps et la volonté de faire de dignes fruits de pénitence ; je vous en supplie, ô vous que je remercie de m'avoir miséricordieusement épargné pendant que je vous offensais misérablement ! Faites que la pénitence me rapproche de votre royaume dont le péché m'avait éloigné, et qu'elle me rouvre la porte du ciel qu'il m'avait fermée. Faites enfin que, par un repentir sincère et par les larmes de la componction, je devienne, à l'heure de ma mort, tel que j'étais, au jour de mon baptême, par la vertu de ce bain salutaire et par les eaux de la régénération, afin de pouvoir être admis dans le royaume des dieux. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XXIX
Seconde et Troisième Vocation des disciples
Luc. V, 1-11. — Matth. IV, 18-22
Après que le divin Sauveur fut revenu de Judée en Galilée, l'éclat de ses prédications et le bruit de ses miracles attiraient vers lui de nombreuses multitudes qui se pressaient avec une religieuse ardeur sur ses pas, pour entendre la parole de Dieu. Un jour, sur les bords du lac de Génésareth qu'on appelle aussi mer de Galilée ou mer de Tibériade, il était entouré de toutes parts par une foule si grande qu'il ne pouvait plus rester à terre (Luc. V, 1). Il vit alors sur le lac deux barques, dont l'une appartenait à Simon et à son frère André, l'autre à Jacques et à Jean. Les pêcheurs, descendus sur le rivage, lavaient et nettoyaient leurs filets pour les replier et resserrer ; car après avoir travaillé toute la nuit, ils n'avaient rien pris (Luc.V, 2). Jésus alors montant sur la barque de Simon, le pria de l'ècarter un peu dix rivage, de sorte qu'il pût parler à la foule et en être entendu sans toutefois en être lui-même accablé (Luc. V, 3). Assis dans la barque, il instruisait de là, avec toute l'autorité d'un docteur, le peuple qui était resté à terre. Admirons ici la douceur et l'humilité de notre divin Sauveur ; il pouvait commander, puisqu'il était le Maître, et il se contente de prier ; il offre ainsi l'exemple aux prélats afin qu'ils donnent plus volontiers des avis que des ordres, et afin qu'ils cherchent à se faire aimer plutôt qu'à se faire craindre ; car, comme dit Sénèque, les âmes généreuses ne refusent pas d'être conduites, mais elles ne veulent pas être traînées. Les esprits orgueilleux au contraire commandent avec empire et dureté, comme dit le prophète Ézéchiel (XXXIV, 4).
Dans un sens mystique, le lac de Génésareth nous représente l'ancienne Loi, hors de laquelle était Jésus-Christ ; car les prescriptions légales commençaient à être abolies déjà. Les deux barques que Jésus aperçoit sont la figure des deux peuples, les Juifs et les Gentils, qu'il visita miséricordieusement, lorsqu'il appela un grand nombre d'entre eux à la foi chrétienne. Les pêcheurs sont les prédicateurs et les docteurs de l'Église qui, nous saisissant par les filets de la prédication et de la foi, nous attirent comme sur le rivage du salut, à la terre des vivants. À l'exemple des pêcheurs descendus de leurs barques pour laver leurs filets, ils doivent de temps en temps quitter leurs sublimes fonctions pour considérer leurs propres faiblesses, et laver dans les eaux du repentir les taches du péché qu'ils auraient pu contracter dans l'exercice de leurs saintes fonctions ; car souvent le désir ou l'amour d'un gain temporel, de la vaine gloire, et d'une louange flatteuse viennent altérer le mérite ou flétrir l'éclat de la prédication ou de l'enseignement. Celui-Jà donc nettoie ses filets qui éloigne de ses fonctions tout motif d'intérêt, d'ambition et de complaisance. La barque de Simon représente l'Église primitive des Juifs dont saint Pierre fut le premier prédicateur ; et de cette barque où il monta, le Seigneur enseignait la foule pour marquer que par l'autorité de cette Église, il instruirait les peuples dans tous les siècles. L'autre barque signifie l'Église des Gentils vers lesquels saint Paul fut envoyé comme docteur principal ; car ce n'est pas seulement parmi les Juifs que doivent être appelés à la foi chrétienne tous les hommes prédestinés à la vie éternelle. Jésus-Christ, instruisant la foule sur cette barque peu éloignée de terre, veut nous montrer que nous devons enseigner les choses célestes, de telle sorte que les hommes terrestres puissent les saisir par la foi ou par l'intelligence : car, sans nous servir d'un langage trop humain, nous devons néanmoins user modérément de la parole divine, de peur qu'en nous éloignant trop des choses sensibles pour nous plonger dans les profondeurs mystiques, nous ne soyons nullement compris.
Nous pouvons encore donner à ce passage une autre interprétation. Ainsi le lac de Génésareth, qui est également appelé mer, désigne le monde qui, comme une mer, se gonfle par l'orgueil, bouillonne par l'avarice, écume par la luxure. Pour traverser la mer de ce monde, Jésus-Christ a vu ou plutôt nous a montré deux barques. La première, qui n'est point spécifiée dans l'Évangile, représente la voie commune des commandements que tout Chrétien indistinctement est obligé de suivre. La seconde, qui est dite appartenir à Simon dont le nom signifie obéissant, nous marque la pratique des conseils évangéliques et l'état des religieux dont le vœu principal est l'obéissance. Dans cette dernière barque, Jésus est descendu, s'est assis, a enseigné, voulant qu'elle fut éloignée un peu de la terre. En effet, dans le cœur du religieux fidèle à observer les conseils évangéliques, Jésus descend par la grâce, repose par la contemplation, enseigne par les dons abondants du Saint-Esprit qu'il communique, et il veut aussi que le religieux soit éloigné de la terre, sinon de corps entièrement, au moins de cœur ; car les hommes, même les plus saints, ne peuvent quitter absolument les choses d'ici-bas, parce qu'ils doivent entretenir la vie de leur corps. Mais, hélas ! combien ne voyons-nous pas aujourd'hui de personnes religieuses qui, au lieu de renoncer aux biens de ce monde, semblent s'y attacher avec plus d'ardeur qu'avant d'embrasser leur saint état !
Les deux barques que vit Jésus-Christ nous désignent encore les deux voies qu'il nous a montrées et qu'il a suivies lui-même : l'une est celle de l'innocence et l'autre celle de la pénitence. Comme un bien quelconque peut s'obtenir de deux manières, ou par droit de succession ou par achat ; de même on peut acquérir le ciel ou par l'innocence qui donne droit de succession, ou par la pénitence qui est une sorte d'achat. Jésus-Christ a voulu parvenir au ciel par ces deux voies ; par l'innocence, car il n'a jamais commis aucun pêche ni proféré de parole trompeuse (I Petr. II, 22) ; et par la pénitence qu'il a pratiquée jusqu'à la mort. Ainsi, à l'aide de ces deux barques ou de ces deux voies, nous pouvons traverser la mer de ce monde et arriver au ciel. Ne craignons rien, dit saint Chrysostôme (Hom. XIII ex variis in Matth.), nous avons l'Église pour barque, la croix pour gouvernail, Jésus-Christ pour pilote, le Saint-Esprit pour vent, la grâce pour voile, les Apôtres et les Prophètes pour nautoniers et pour matelots ; lançons-nous donc avec confiance sur les profondeurs de cette mer pour y chercher la perle cachée dans les saintes Écritures.
Lorsque Jésus eut cessé de parler au peuple, il voulut confirmer par un miracle la vérité de sa doctrine (Luc. V, 4). S'adressant alors à Simon, il lui dit : Avancez en pleine mer, c'est-à-dire conduisez votre barque dans l'endroit le plus profond et le plus favorable à la pêche, et lancez vos filets pour y prendre du poisson. Maître,lui répondit Simon, nous devons vous obéir ; mais après avoir travaillé toute la nuit, nous n'avons rien pris, malgré tous nos soins. Cependant sur votre parole, je tendrai mes filets avec confiance (Luc. V, 5). Son obéissance fut aussitôt récompensée, et ils prirent une énorme quantité de poissons, comme le voulait le souverain Seigneur de la terre et des eaux (Luc V, 6) ; car Celui à qui sont assujettis tous les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, remit ces faibles créatures aux mains des hommes qui obéissaient à sa voix. Ceux-là, dit saint Anselme, qui ne craignent point de contrevenir par leurs mauvaises actions à la volonté du Très-Haut, ne doivent avoir aucune puissance sur les créatures soumises à Dieu. L'obéissance des disciples en cette circonstance doit servir d'exemple aux religieux, afin qu'ils se soumettent facilement à la moindre parole, au moindre signe de leurs supérieurs, sans attendre un commandement ou une menace. — Remarquons ici que Jésus-Christ, en ordonnant de jeter les filets, s'adresse à tous ceux qui étaient dans la barque, mais il ne s'adresse qu'à Pierre quand il dit : Voguez en haute mer, c'est-à-dire dirigez l'Église qui est votre barque dans les profondeurs de l'Écriture et de la doctrine, et surtout dans la connaissance sublime du Fils de Dieu. Concluons de là qu'il suffit aux prêtres ordinaires de savoir et d'enseigner les vérités communes de la religion, mais qu'il appartient aux évêques de résoudre et d'expliquer les questions difficiles agitées dans l'Église. — Nous trouvons également ici indiquées les trois principales qualités que doit avoir tout prédicateur. Sa conduite doit être exemplaire (duc in altum), sa parole doit être claire, sans obscurité (laxate retia vestra), son intention doit être droite, il ne doit avoir pour but ni la louange flatteuse, ni la vaine gloire, ni l'utilité temporelle, mais seulement l'édification générale (in capturam).
Leur filet se rompait, tant étaient nombreux les poissons qu'il contenait. Admirons ici un double miracle. Non-seulement la prodigieuse quantité de poissons qu'ils prirent surpassait beaucoup ce qu'il est possible d'en prendre par les moyens naturels ; mais en outre toute cette multitude extraordinaire était retenue dans un filet brisé. Alors Simon et André firent signe aux fils de Zébédée qui étaient dans l'autre barque de venir les aider (Luc. V, 7). Ils se contentèrent d'appeler par signe, comme le remarque saint Théophile, parce que l'étonnement dont ils étaient saisis les empêchait de parler. Les fils de Zébédée s'empressèrent de venir au secours des deux frères, et ils emplirent les deux barques au point qu'elles étaient presque submergées. Ne craignons pas cependant ; l'Église peut, il est vrai, être agitée par les flots et battue par les tempêtes, mais elle ne saurait ni faillir ni sombrer. Simon-Pierre et ses compagnons étaient frappés de stupeur et d'admiration à la vue des choses merveilleuses que Jésus venait d'opérer (Luc. V, 8 et 9) ; aussi, comprenant qu'il y avait là une puissance surhumaine, Pierre se jette humblement aux pieds de Jésus qu'il reconnaît pour son Maître. Seigneur, dit-il, éloignez-vous de moi ;car je ne suis qu'un homme pécheur, indigne de jouir de votre présence. Éloignez-vous de moi, parce que je suis un pur homme et vous êtes un Homme-Dieu ; je suis pécheur et vous êtes saint ; je ne suis que votre serviteur et vous êtes le souverain Seigneur. Que la distance des lieux vous sépare de moi, autant que la fragilité de ma nature, la bassesse de ma conduite, et l'excès de ma faiblesse me séparent de vous ! Car il se croyait indigne de rester en la compagnie d'un si grand personnage. Concluons de là combien l'homme pécheur doit redouter de toucher aux choses sacrées, de servir au saint autel et d'approcher de la divine Eucharistie.
Mais le divin Maître, voulant rassurer Pierre et lui expliquer ce que signifiait cette pêche miraculeuse, lui dit (Luc. V, 10) : Ne vous abandonnez point à la crainte ou à l'étonnement, mais plutôt croyez et réjouissez-vous ; vous êtes destiné à une pêche plus importante ; une autre barque et d'autres filets vous seront confiés. Jusqu'à présent, vous n'avez pris dans vos filets que des poissons ; (ex hoc) désormais, c'est-à-dire bientôt, non pas toutefois immédiatement, vous prendrez des hommes par vos paroles, en les attirant par la saine doctrine dans la voie du salut ; c'est-à-dire vous serez chargé d'enseigner vos frères. La parole de Dieu est comparée justement à l'hameçon du pêcheur ; car, comme l'hameçon ne prend point le poisson, à moins que le poisson ne le saisisse, de même aussi la parole de Dieu ne conduit point l'homme à la vie éternelle, à moins que l'homme ne reçoive cette parole dans son cœur. Les paroles ex hoc eris homines capiens peuvent encore signifier : ce qui vient d'arriver marque qu'un jour vous devez prendre des hommes ; ou bien parce que vous êtes ainsi humilié, vous serez chargé de prendre des hommes ; car l'humilité a une grande puissance d'attraction, et ceux-là méritent de commander aux autres qui ne savent pas s'enorgueillir de leur pouvoir. Saint Pierre n'est pas dans ce moment choisi pour l'Apostolat, mais il lui est prédit qu'il sera un jour choisi pour cette fonction ; et le fait qui se passe ici avec toutes ses circonstances figure ce qui arrive dans l'Église dont Pierre est le type. En effet considérez saint Pierre qui, après avoir travaillé toute la nuit avec ses compagnons sans prendre aucun poisson, jette son filet sur la parole de Jésus-Christ et fait une pêche abondante : il n'attribue point ce succès à lui-même, il ne reconnaît en lui que le péché, par ces humbles paroles : Éloignez-vous de moi, Seigneur,parce que je suis un homme pécheur. Voilà précisément le modèle du prédicateur évangélique. S'il s'appuie sur sa propre vertu, il n'obtiendra aucun résultat ; mais s'il se confie en la vertu divine, il obtiendra des résultats immenses. À l'exemple de saint Pierre qui, ayant pris une multitude de poissons, se prosterne aux pieds de Jésus, le prédicateur, qui par sa parole a conquis une multitude d'hommes doit s'humilier devant Dieu, lui attribuer tout le succès et ne reconnaître en soi-même que l'imperfection. Alors Dieu le fortifiera, en lui disant comme à saint Pierre : Prenez courage, et il lui promettra un ministère encore plus fécond, en ajoutant : à cause de cela, vous ferez une capture beaucoup plus considérable.
Les disciples, ayant ramené leurs barques à bord, c'est-à-dire, les ayant amarrées avec l'intention et l'espérance de les reprendre, quittèrent tout pour un moment, leurs barques et leurs instruments ; ils suivirent le Seigneur, en l'accompagnant quelque temps par respect, puis ils retournèrent à leurs occupations ordinaires. C'étaient Pierre et André, Jacques et Jean. S'ils avaient ainsi ramené leurs barques sur le rivage, c'est qu'ils avaient la volonté de revenir à leur métier de pêcheur ; ce qui prouve que dans cette seconde occasion où ils furent appelés ils ne renoncèrent pas encore parfaitement à leurs biens, et ne s'attachèrent pas définitivement à Jésus-Christ.
La mer de Galilée ou de Tibériade est la même chose que le lac de Génézareth, situé entre Jérusalem et Damas ; il est séparé de chacune de ces deux villes par une distance de trois journées de chemin ; il a douze milles de longueur, et cinq environ de largeur ; il est bordé de sables et entouré de forets ; il est riche en poissons de tontes sortes ; il présente un aspect agréable, et ses eaux sont excellentes à boire. Bien qu'elles ne soient point amères, on donne à ce lac le nom de mer, suivant l'usage de la langue hébraïque, qui à une grande étendue d'eaux douces ou salées donne le nom de Tharsis, c'est-à-dire mer, conformément à ce passage de la Genèse (I, 10) : il appela mer les amas d'eau. On appelle aussi ce lac mer de Galilée, parce qu'il se trouve sur les confins de la province de Galilée, non pas celle des Gentils mais celle des Juifs. On l'appelle encore mer de Tibériade, parce qu'il touche la ville de ce nom que Jésus avait coutume de visiter dans son enfance. On l'appelle également lac ou étang, parce qu'il n'a pas de lit par où il puisse s'écouler comme un fleuve : les eaux stagnantes sont formées par le flux et reflux du Jourdain, par le bouillonnement et par le débordement des eaux de ce fleuve. — Génézareth, qui vient du mot grec Genezar, signifie qui engendre lui-même son vent. Le lac porte ce nom à cause d'une propriété qui lui est naturelle ; car souvent, par les gorges des montagnes voisines, descend, sur la surface du lac, un souffle léger qui se change en un vent très-fort produit par le gonflement et l'agitation des flots ; alors l'étang est bouleversé par de furieuses tempêtes, au milieu desquelles on voit souvent des embarcations submergées.
D'après l'historien Josèphe, ce lac serait appelé Génézareth, parce qu'il baigne une petite contrée nommée Génézara, c'est-à-dire jardin ou terre de la naissance, car le climat en est très-doux et favorable à la culture de toutes sortes d'arbres. Ce lac est appelé quelquefois lac des Salines, à cause des puits dont jadis on extrayait du sel sur ses bords. Le fleuve du Jourdain prend naissance au pied du Liban, près de Césarée de Philippe, aux deux sources appelées Jor et Dan, d'où lui vient son nom. Il descend dans le lac de Génézareth qu'il traverse, et après en être sorti, il parcourt la célèbre vallée dite des Salines, puis se jette dans la Mer-Morte, non loin de Jéricho, pour disparaître à jamais dans l'abîme des eaux.
Après leur seconde vocation, les disciples susdits étaient retournés à leur pêche, comme nous l'avons vu. Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, aperçut de nouveau, plus par les yeux de l'esprit que par ceux du corps, Pierre et André dont il considérait moins le visage que le cœur (Matth. IV, 18). Ils jetaient alors leurs filets à la mer pour gagner leur vie en péchant. Mais le Sauveur qui, pour prendre les pêcheurs eux-mêmes, allait justement, selon la Glose, aux lieux où ils prenaient des poissons, leur dit (Matth. IV, 19) : Suivez-moi, en m'aimant et m'imitant ; marchez comme je marche, et je vous ferai pécheurs d'hommes ; je vous enverrai conquérir non des prébendes, non des dîmes, mais des âmes. Et en effet, avec le filet de la sainte prédication, les Apôtres ont tiré les hommes des gouffres de l'incrédulité pour les amener à la lumière de la foi, sur le rivage du salut. « Que cette pêche est admirable ! dit saint Théophile : Ordinairement, lorsque les poissons sont pris, ils périssent bientôt, mais, au contraire, lorsque les hommes sont pris par l'hameçon de la parole divine, ils ne vivent que mieux. » Selon saint Chrysostôme (Hom. XIV, in Matth.), « Jésus appelle les Apôtres au milieu de leurs travaux, afin de montrer que nous devons quitter toute occupation pour le suivre. Ainsi, êtes-vous dans l'Église pêcheur et pasteur, craignez de ne pas suivre parfaitement le Seigneur, en vous renonçant vous-même et portant sa croix, comme il le demande. » À la voix de Jésus, Pierre et André laissant aussitôt leurs filets le suivirent tout à fait, par obéissance et par affection, pour ne plus retourner à ce qui leur appartenait (Matth. IV, 20).
S'avançant un peu plus loin, Jésus vit Jacques et Jean sur une barque avec Zébédée leur père, qui, étant déjà vieux, tenait le gouvernail. Ils réparaient, ou raccommodaient leurs filets, tant ils étaient pauvres (Matth. IV, 21). « Voyez, dit saint Chrysostôme (Hom. VII operis imperf.), avec quel soin l'Évangéliste nous signale la pauvreté des Apôtres. Il les trouva, dit saint Matthieu, recousant leurs filets ; leur dénuement était si grand qu'ils reprisaient leurs filets vieux et rompus, parce qu'ils ne pouvaient en acheter de neufs ou en avoir de meilleurs. Et voyez en même temps leur piété filiale. Au milieu de leur misère, ils assistent leur vieux père de telle sorte qu'ils le transportent avec eux dans leur barque, non pas pour s'en faire aider, mais pour le consoler en le faisant jouir de leur présence. Oh ! quelles grandes leçons de vertu pour nous ! endurer patiemment toute pauvreté, vivre d'un travail honnête, être unis par un amour réciproque, garder avec soi son père indigent, et travailler pour le secourir. » Ainsi parle saint Chrysostôme. Il faut donc quelquefois se reposer des travaux de la pêche ou de la prédication, pour réparer ses filets. Si, par exemple, vous avez retiré vos auditeurs de l'avarice, en leur alléguant divers passages de la sainte Écriture, suspendez quelque temps la prédication pour réparer vos filets, recueillez de nouvelles autorités pour retirer les autres hommes de différents vices.
Jésus appela à lui ces deux disciples pour les transformer de pêcheurs de poissons en pêcheurs d'hommes. D'après saint Chrysostôme (Hom. VII operis imperf.), « c'est à dessein qu'il choisit des pêcheurs ; leur genre de profession figurait la grâce de la dignité dont ils devaient être honorés ; car par une transformation merveilleuse, de pêcheurs terrestres ils devinrent des pêcheurs célestes, pour arracher le genre humain des abîmes de l'erreur et le ramener sur les rivages du salut. » Laissant aussitôt tout ce qui leur appartenait, leurs filets et même leur père, ils suivirent Jésus-Christ, en imitant sa vie parfaite (Matth. IV, 22). Désormais leur but est changé, mais ils restent toujours pêcheurs ; leurs filets deviennent des enseignements, leur désir du gain se transforme en amour des âmes ; leur mer c'est le monde, leur barque c'est l'Église, leurs poissons ce sont les hommes, les uns bons et les autres mauvais.
Ces Apôtres sont le modèle de tous ceux qui veulent suivre Jésus-Christ. Ainsi Pierre, André, Jacques et Jean laissant leurs filets, leur barque et leur père pour suivre le Seigneur qui les appelle, nous apprennent que ni les volontés de la chair, ni les désirs de la fortune, ni les affections de la famille ne doivent nous empêcher de marcher après le Sauveur ; car ses parfaits imitateurs, pour le suivre immédiatement, abandonnent les filets des péchés, la barque de la propriété, et même leurs parents qu'ils cessent d'aimer d'une manière purement naturelle. C'est ce que dit saint Chrysostôme (Hom. VII Operis imp.) : « Vous qui venez à Jésus-Christ, vous devez renoncer à trois choses : aux actes de la chair, figurés par les filets ; aux biens de ce monde, figurés par la barque ; à vos parents, figurés par Zébédée. Le même Docteur ajoute : les Apôtres laissèrent donc leur barque, pour devenir pilotes du vaisseau de l'Église ; ils laissèrent leurs filets pour ne plus apporter des poissons dans les villes de la Judée, mais pour apporter des âmes au ciel ; ils laissèrent leur père, pour devenir les pères spirituels de tous les hommes. » D'après le récit évangélique, quand ils furent appelés, Pierre et son frère jetaient leurs filets, au lieu que Jean et son frère réparaient les leurs. Pourquoi cela ? C'est, répond saint Chrysostôme, parce que saint Pierre prêcha, mais n'écrivit pas l'Évangile, et que saint Jean l'écrivit et le prêcha. L'un est la figure de la vie active principalement, et l'autre de la vie spécialement contemplative : saint Pierre fut le plus zélé et le plus empressé des Apôtres, et saint Jean le plus sublime, le plus excellent théologien.
Considérons maintenant combien fut grande l'obéissance de ces quatre bienheureux disciples qui, au premier commandement, sur-le-champ, abandonnent tout, même la volonté et le dessein de posséder de nouveau, et suivent le Seigneur. « En cela, dit saint Chrysostôme, ils se montrent vrais enfants d'Abraham ; parce qu'à son exemple, dès qu'ils entendent la voix de Dieu, ils la suivent : ils renoncent aussitôt aux avantages temporels pour conquérir les biens éternels, ils laissent leur père terrestre pour se donner un père céleste ; et voilà ce qui leur mérita justement d'être choisis pour l'apostolat. Vous savez combien il y a d'avidité et de passion dans le pêcheur. Et néanmoins, bien qu'ils soient au milieu de leurs travaux, à peine voient-ils Jésus qui leur ordonne de le suivre, qu'ils ne diffèrent pas, n'hésitent pas un moment, et ne disent point : Allons mettre ordre à nos affaires, allons prendre congé de nos parents. À l'imitation d'Elisée appelé par Élie, leur renoncement est instantané. Telle est l'obéissance que Jésus-Christ désire de nous ; nous ne devons pas retarder un seul instant de lui obéir, lors même qu'une grave nécessité semblerait nous retenir. Pour montrer que son service doit être préféré à toutes les choses même les plus nécessaires, Jésus-Christ ne permit pas à un disciple qu'il invitait à le suivre, d'aller auparavant ensevelir son père. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme. Saint Grégoire ajoute (Hom. V in Evang.) : « Vous savez que, sur le premier ordre articulé, les disciples oublient ce qu'ils possèdent et suivent le Rédempteur qui les appelle. Ah ! que lui dirons-nous donc, au jour du jugement, nous qui refusons de le suivre lorsqu'il nous appelle, nous que ses préceptes ne fléchissent point, et que ses châtiments ne corrigent point, tant nous sommes dominés par l'amour de ce monde ? »
Les disciples suivirent Jésus-Christ, en marchant sur ses traces, en imitant ses actes, en pratiquant ses vertus. C'est là véritablement aller après Jésus-Christ ; car il ne suffit pas de l'accompagner de corps et en personne, mais il faut le suivre d'esprit et de cœur. « Ces disciples, dit saint Hilaire (can. III in Evang.), nous apprennent comment nous devons suivre Jésus-Christ, sans être arrêtés par les soins de cette vie et par les liens de la famille. I1 est vrai que leur avoir était petit, néanmoins leur renoncement fut grand, parce qu'ils s'étudièrent à ne rien garder ou à ne rien aimer dans le siècle ». Saint Grégoire dit également (Hom. V in Evang.) : « Nous devons ici tenir compte de la volonté plutôt que de la fortune ; celui-là laisse beaucoup, qui abandonne tous ses biens quoique peu considérables et ne s'en réserve aucun ; celui-là laisse beaucoup, qui renonce au désir même de posséder, à toute convoitise ainsi qu'à toute possession. Le renoncement des disciples qui suivirent Jésus-Christ, fut donc aussi complet que pouvait être grande leur cupidité s'ils ne l'avaient pas suivi ; car Dieu n'apprécie que le cœur et non point la fortune ; il ne pèse pas la quantité de ce qu'on lui offre, mais l'intention avec laquelle ou le lui offre ; il n'examine pas combien ce qu'on lui sacrifie est précieux, mais il donne son royaume à celui qui lui sacrifie tout son avoir. Aux yeux du Seigneur, la main n'est jamais vide de présent si le cœur est toujours rempli de bonne volonté, et la bonne volonté est la plus riche offrande qu'on puisse faire à la Majesté suprême. » Telles sont les paroles de saint Grégoire.
Prière
Seigneur Jésus-Christ, faites que je me porte avec une sainte avidité à entendre la parole de Dieu ; que je conserve, nets de toute avarice, de toute flatterie et de toute vaine gloire, les filets des bons discours, des bons désirs et des bonnes œuvres ; que je me tienne dans la religion comme dans une barque éloignée de la terre ; que j'y demeure dans une sainte tranquillité et que j'y édifie le prochain par une conduite exemplaire. Dirigez-moi dans les profondeurs de la contemplation ou sur les hauteurs de la prédication ; apprenez-moi à jeter les filets, soit d'une vie parfaite, soit d'un enseignement salutaire ; et accordez-moi de trouver parmi les flots de la tribulation une multitude surabondante de consolations intérieures. Appelez-moi, attirez-moi efficacement, tout misérable que je suis, à votre saint service, afin qu'après avoir tout quitté pour vous suivre, je mérite de parvenir à la société bienheureuse de ceux qui ont embrassé la pauvreté pour votre amour. Ainsi soit-il.

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