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CHAPITRE XXII
Jeûne et tentations du Seigneur Jésus
Matth. IV, 1-12. — Marc. I, 12-13. — Luc. IV, 1-13.
Après avoir été baptisé, le Seigneur Jésus revint des bords du Jourdain, tout rempli du Saint-Esprit (Luc. IV, 1), et possédant cette plénitude de surabondance dont nous avons tous reçu (Joan. I, 10). Aussitôt, il se retira spontanément dans le désert où le Saint-Esprit le conduisit sur une très-haute montagne, appelée la montagne de la Quarantaine, depuis le séjour qu'y fit Notre-Seigneur. Située entre Jéricho et Jérusalem, elle est distante de Jéricho de deux milles, et de douze milles environ de Jérusalem. Ce désert, repaire habituel des voleurs, était appelé Domyn, qui signifie sang, à cause des meurtres fréquents dont il était le théâtre. Domyn désigne spécialement l'endroit où le voyageur qui descendait de Jérusalem à Jéricho, d'après le récit du Sauveur, tomba entre les mains des voleurs, à une distance presque égale de ces deux villes, vers la partie sud du désert de la Quarantaine ; plus loin on rencontre Béthanie, Bethphagé et Jérusalem, en côtoyant le versant méridional de la montagne des Oliviers. Comme ce voyageur qui tomba entre les mains des voleurs était une image d'Adam vaincu par le démon, il convenait qu'en vérité et en réalité le Sauveur triomphât de Satan à l'endroit même où avait été représenté et figuré le triomphe de l'Esprit-malin sur le premier homme. C'est pourquoi il est dit que le Samaritain, dont le nom signifie gardien, descendit par la même route : car le Fils de Dieu qui est le véritable gardien des hommes, s'étant revêtu de notre humanité, a daigné se soumettre en cet endroit aux mêmes tentations que nous. — Le Seigneur devant combattre le démon se retira dans le désert, afin de nous montrer que quiconque veut échapper aux embûches et surmonter les attaques de cet infernal ennemi, doit éviter et fuir la société des méchants, quelquefois même de corps, toujours au moins de cœur, à l'exemple du Prophète royal qui, dans le tumulte de la Cour et au milieu de son peuple disait : Voilà que je me suis éloigné par la fuite et que j'ai demeuré dans la solitude (Ps. LIV, 8). À la suite de Jésus-Christ et de saint Jean-Baptiste, laissons-nous conduire par le Saint-Esprit, et non par l'Esprit-malin, dans un lieu solitaire et écarté, ou du moins dans le désert de notre cœur et de la contemplation, afin que débarrassés du monde, nous puissions mieux nous occuper de Dieu, et qu'abandonnant toutes les affections séculières, nous apprenions à ne soupirer qu'après les joies éternelles qui sont la manne du désert.
Jésus fut donc conduit dans le désert par le Saint-Esprit (Matth. IV, 1) ; car l'humanité du Sauveur était l'organe de la divinité qui la portait à toujours agir d'après la direction du Saint-Esprit. Suivant cette impulsion, il alla dans le désert afin d'y offrir pour nous son âme pure, à Dieu le Père par l'exercice de l'oraison, afin d'y macérer pour nous sa chair innocente par la rigueur du jeûne, et afin qu'à son imitation les fidèles se consacrent tout entiers au Seigneur par le jeûne et l'oraison. Il n'y alla pas de force, mais avec la volonté de lutter, et pour être tenté par le démon ; ce qui nous fait entendre qu'en entrant dans le désert de la pénitence, nous devons nous attendre à des assauts plus considérables de la part de notre ennemi, selon cet avertissement : Mon Fils, en vous consacrant au service de Dieu, tenez-vous ferme dans la justice et dans la crainte du Seigneur, et préparez votre âme à la tentation, c'est à-dire à surmonter la tentation qui est imminente (Eccl. II, 1) Ainsi, Jésus fut conduit dans le désert par l'Esprit qui était descendu sur lui à son baptême ; parce que l'Esprit-Saint envoie au combat, en leur donnant la force nécessaire, ceux qu'il a remplis de sa grâce. Et Jésus voulut être conduit dans le désert, comme dans une arène, pour y combattre au milieu des austérités, parce qu'Adam, comblé de délices dans le paradis, succomba aux attraits du plaisir. Le Sauveur voulut aussi être tenté, afin qu'en triomphant des tentations, il nous donnât le pouvoir d'en triompher également ; de même qu'il voulut subir la mort, afin de détruire la nôtre par la sienne. Si le Seigneur fut tenté après son baptême et son jeûne, c'est pour nous faire comprendre qu'après avoir été lavés dans le bain de la régénération, ou après avoir reçu la grâce de quelque sacrement, après avoir observé un jeûne pénible et embrassé une sainte vie, nous ne tardons pas à être assaillis par le démon qui nous attaque avec plus de violence, pour nous faire abandonner nos religieuses résolutions. Car sa jalousie le porte surtout à dresser des embûches à ceux qui progressent dans la vertu et qui tendent à la perfection. Si vous êtes dans ces conditions, tenez-vous bien sur vos gardes, sachant que les bons sont tentés plutôt que les méchants. En effet, selon saint Grégoire (Moral, lib. 21, cap. XII),le démon néglige de tenter ceux qu'il croit posséder sans peine. Et saint Isidore ajoute : « Vous êtes attaqué surtout lorsque vous ne pensez pas l'être ».
Remarquons les quatre états par lesquels Jésus passe successivement : il est d'abord baptisé, puis conduit dans le désert, il jeûne ensuite, et en dernier lieu il est tenté. Ce qui nous montre que nous devons d'abord nous purifier de nos péchés, puis nous soustraire aux dangers du monde, ensuite nous livrer à la pratique du jeûne, et enfin repousser les attaques de nos ennemis. Nous voyons ces quatre états figurés par les différentes situations où se trouva le peuple d'Israël à la sortie de l'Egypte ; il traversa la mer Rouge, il entra dans le désert, il y endura la faim et la soif, il y fut assailli par ses ennemis. Le Seigneur, après avoir reçu le baptême, mène une vie solitaire et mortifiée, où il s'adonne sans relâche à la pénitence, pour exciter les fidèles à marcher avec vigueur dans la voie de la perfection, et pour leur mériter la force de supporter les choses pénibles. Car ce n'est pas pour son utilité, mais pour notre avantage qu'il va dans le désert : c'est pour faire embrasser la vie érémitique à ses parfaits imitateurs ; c'est aussi, selon saint Chrysostôme (Hom. V in Matth.), pour nous apprendre que quiconque est baptisé doit renoncer aux voluptés du monde et à la société des méchants, afin d'observer en tout les divins commandements. Et telle est la pensée des pieux fidèles, qui pendant le saint temps du Carême s'exercent au jeûne, et se retirent comme dans la solitude pour se rendre conformes à Jésus-Christ. Si Jésus-Christ voulut faire pénitence, ce n'est pas que ce fut pour lui une obligation ; mais c'était pour nous en montrer la nécessité et nous en donner l'exemple. Il nous enseigne ici quelles sont les trois qualités nécessaires à la pénitence vraie et efficace. D'abord, elle doit être pure, c'est-à-dire faite en état de grâce, pour plaire à Dieu ; car Jésus-Christ fait pénitence immédiatement après son baptême. Puis, elle doit être rigoureuse pour dompter notre chair ; aussi Jésus-Christ fait pénitence dans le désert et non dans un lieu de délices. Ensuite, elle doit être discrète, pour ne pas dégénérer en excès. Ainsi, Jésus-Christ se laissa conduire par le Saint-Esprit, non pas qu'il eût besoin de guide, mais afin de nous apprendre que dans l'exercice de la pénitence, nous avons besoin d'un directeur prudent.
Le Seigneur, étant arrivé dans le désert, jeûna pendant quarante jours et quarante nuits, sans prendre aucune nourriture (Matth. et Luc. IV, 2.). Saint Matthieu a soin d'ajouter quarante nuits, afin qu'on ne supposât pas que le Sauveur s'était restauré pendant ce temps. C'était aussi pour nous marquer que nous devons en tout ternes, dans les jours de la prospérité comme dans les nuits de l'adversité, nous prémunir contre le démon qui ne cesse de nous assiéger par les tentations. Notre-Seigneur observa le jeûne pour nous apprendre sans doute que nous devons l'employer contre les tentations ; car, selon saint Basile, la sobriété et l'arme nécessaire à celui qui veut triompher de la tentation : mais il voulait spécialement nous montrer que l'innocence baptismale périclite dans une vie voluptueuse. Aussi, ceux qui appartiennent à Jésus-Christ, comme les Chrétiens qui, par le baptême, sont devenus ses membres et ont été ensevelis dans sa mort, doivent crucifier leur chair avec leurs convoitises et se regarder comme morts sur cette terre, en mortifiant par l'esprit les appétits charnels. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (hom. XIII in Matth.) : « C'est pour nous faire connaître les grands avantages du jeûne, sa vertu défensive contre le démon, la nécessité de ne pas vivre après le baptême dans les délices et dans les festins, mais de nous soumettre au jeûne, que le Seigneur jeûna dans le désert ; ce n'était pas une loi pour lui, c'était une leçon pour nous ; nous apprenions ainsi que le péché qui souillait notre âme, avant de recevoir le baptême, était le résultat de la gourmandise. Quand un médecin a rendu la santé à un malade, il lui ordonne de s'abstenir de ce qui a causé la maladie ; de même Jésus-Christ, après son baptême, s'est assujetti au jeûne pour nous montrer que c'était le remède à la gourmandise. Car, ce vice fit chasser Adam du paradis, périr le monde par le déluge et tomber le feu du ciel sur Sodome. Ce fut aussi la bonne chère qui plongea le peuple juif dans toutes sortes de désordres et de malheurs. C'est donc pour nous faire comprendre que la pratique du jeûne est la voie du salut, que Jésus en accepta la rigueur. « C'est en effet pour notre salut, dit saint Ambroise (Serm. III, de Quadrag.), que le Seigneur nous apprend non-seulement par ses paroles mais encore par ses exemples cette pratique très-utile. Comment oseriez-vous vous dire chrétien, tandis que vous êtes dans les festins et que le Christ est dans les privations ? Jésus endure la faim pour votre salut, et vous n'avez pas le courage de jeuner pour vos péchés ! Le même saint Docteur dit ailleurs : Rien ne nuit, rien n'aveugle davantage que les délices de ce monde ; elles caressent notre âme dans sa partie sensitive et inférieure ; mais elles lui ôtent la vie de la grâce et obscurcissent la lumière de l'intelligence. C'est donc très-utilement que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous montre, par son jeûne et par sa retraite, quels sont les principaux moyens pour résister aux plaisirs séduisants. C'est aussi pour nous apprendre à triompher de toutes les voluptés, que le souverain Maître a souffert d'être tenté par le démon ». Ainsi s'exprime saint Ambroise.
Observons, comment Jésus-Christ, pour guérir nos maladies, s'est appliqué à lui-même divers remèdes. Ainsi, il nous a guéris par la diète, lorsqu'il jeûna quarante jours et quarante nuits ; il nous a guéris par un électuaire, lorsque dans la dernière cène, il donna son corps et son sang à ses disciples ; il nous a guéris par la transpiration, lorsque sa sueur devint semblable à des gouttes de sang qui tombaient sur le sol ; il nous a guéris par un onguent, lorsque sa face auguste fut couverte de crachats ; il nous a guéris par une potion, lorsqu'on lui servit pour breuvage un mélange de fiel et de vinaigre ; enfin, il nous a guéris par une saignée, lorsque son corps fut percé par des clous et la lance.
Considérez ici avec attention le Seigneur Jésus qui vous donne l'exemple de plusieurs vertus : il va dans la solitude, il jeûne, il prie, il veille, il couche et dort sur la terre nue, il vit avec humilité et douceur au milieu des bêtes sauvages. Compatissez à son état de pénitence et de privation ; car si partout et toujours il a mené une vie austère et dure, c'est surtout au désert ; apprenons par son exemple à pratiquer les mêmes exercices ; ici on en trouve quatre qui se prêtent merveilleusement un mutuel appui pour la vie spirituelle ; ce sont, la solitude, le jeûne, la prière et la mortification corporelle. Avec ces quatre exercices, nous pouvons facilement parvenir à la pureté du cœur qui doit être principalement l'objet de nos désirs, parce qu'elle renferme d'une certaine manière en elle-même toutes les vertus, en écartant tous les vices ; car la pureté du cœur ne peut subsister dans une âme avec les vices ou avec le défaut de vertus. Aussi, lisons-nous dans les Conférences des Pères du désert que tous les efforts du moine doivent tendre à acquérir la pureté du cœur. C'est par elle, en effet, que l'homme se rend digne de voir Dieu, comme le Seigneur l'atteste dans l'Évangile : Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu. Saint Bernard dit à ce sujet : « Plus vous êtes pur, plus vous êtes proche de Dieu, en sorte que la pureté parfaite c'est l'union complète avec Dieu. » Pour parvenir à cet heureux état, la prière fervente et assidue est d'une grande efficacité ; mais la prière de celui qui fait bonne chère, flatte son propre corps, s'abandonne à la mollesse et à l'oisiveté, produit peu d'effet ; il faut donc que la prière soit accompagnée du jeûne et de la mortification corporelle, sans excès toutefois, parce que l'excès est une entrave à tout bien.
La solitude sert beaucoup à la perfection des exercices dont nous parlons ; car il n'est guère possible de prier convenablement au sein du bruit et du tumulte. I1 est difficile de voir et d'entendre beaucoup de choses, sans contracter quelque souillure et sans commettre quelque faute, parce que la mort pénètre jusqu'à l'âme par les fenêtres des sens, et la société des hommes nous relâche dans la pratique de l'abstinence et de la mortification corporelle. Cherchez donc la solitude, éloignez-vous du tumulte si vous désirez vous unir à Dieu et par la pureté du cœur arriver à le voir. Évitez les conversations, parfois même celles qui seraient irréprochables, par amour du silence, à l'exemple du Prophète qui a dit (Ps. XXXVIII, 3) : Je me suis tu, et je me suis humilié, je n'ai pas même parlé pour dire des choses bonnes. Ne cherchez pas à lier de nouvelles amitiés, parce qu'il en résulterait de nouveaux entretiens et de nouveaux obstacles à votre perfection. Ne vous remplissez pas de vaines imaginations en donnant trop de liberté à vos yeux et à vos oreilles ; mais fuyez comme dangereux et nuisible à l'âme tout ce qui peut troubler la paix du cœur et la tranquillité de l'esprit. Ce n'est pas sans raison que les saints Pères cherchaient les lieux solitaires et recommandaient aux religieux qui vivaient dans les monastères, d'être en quelque sorte aveugles, sourds et muets ; parce que c'était le meilleur moyen d'arriver à l'union avec Dieu. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. III in Marc.) : « Lorsque le Saint-Esprit descendit sur Notre-Seigneur, il le conduisit aussitôt dans le désert. Lorsque les moines se trouvent avec leurs parents, si le Saint-Esprit descend et reste sur eux, il les pousse à quitter la maison paternelle, et à gagner la solitude. Car, le Saint-Esprit n'aime pas à faire sa demeure au sein de la multitude et de la foule, des dissensions et des troubles : la solitude, voilà sa vraie demeure. Notre-Seigneur, après avoir passé le jour avec ses disciples, voulait-il s'appliquer davantage à l'oraison, il se retirait à l'écart. Nous aussi, voulons-nous prier avec plus d'attention qu'en public, rentrons dans notre cellule, ou bien sortons à la campagne et allons dans les déserts : nous pourrons ainsi successivement pratiquer les vertus en vivant avec nos frères, et vaquer à l'oraison dans la solitude. » « Mes très-chers frères, dit saint Augustin (Serm. De Detractione), tâchons, autant que nous le pouvons, de mettre fin à ces conversations oiseuses, à ces médisances et à ces bouffonneries ; efforçons-nous d'arracher aux embarras du monde quelques heures que nous puissions consacrer à la prière et à la lecture pour le salut de notre âme. » — Excitons-nous ainsi de tout notre cœur à imiter Jésus-Christ dans sa solitude, son jeûne, son oraison et ses mortifications corporelles.
L'Évangile ajoute aussi : Jésus-Christ habitait avec les bêtes, c'est-à-dire les ours, les lions et les autres animaux sauvages qui le respectaient, et les Anges le servaient (Marc. I, 13). Apprenons de là à vivre humblement parmi nos semblables et à supporter patiemment ceux dont la conduite nous paraît déraisonnable, parce que nous trouvons ici une leçon : c'est que ceux qui sauront soumettre leurs passions sensuelles au joug de la raison, seront transportés par le ministère des Anges dans les célestes demeures. N'est-ce pas en effet mener une vie angélique d'habiter au milieu d'hommes charnels, comme si l'on était dans un désert, c'est-à-dire de demeurer dans la solitude intérieure en vaquant à la contemplation, à la lecture, à l'oraison, sans se souiller par le commerce des personnes vicieuses ? Car il est bien difficile de toucher à la poix sans se salir. Ce qui fait dire au Vénérable Bède (In Marc. I) : « Le Seigneur, comme homme, demeure au milieu des bêtes, tandis que comme Dieu, il est servi par les Anges. De même, lorsque renfermés dans le désert d'une sainte vie, nous demeurons en contact avec les hommes corrompus, sans que notre âme participe à leur corruption, nous méritons d'être servis par les Anges qui nous conduiront aux joies éternelles du ciel, après que nous serons dégagés de notre enveloppe mortelle. » Saint Jérôme dit également (In Marc.) : « Nous vivons en paix avec les bêtes, lorsque nous ne laissons pas notre chair se soulever contre notre esprit ; alors Dieu nous envoie ses Anges pour communiquer des lumières et des consolations à nos âmes vigilantes. » — Visitons souvent par la pensée le Seigneur dans le désert ; considérons la vie qu'il y mène ; voyons surtout comme la nuit il prend son repos couché sur la terre. Pendant la quarantaine qu'il resta dans le désert depuis son baptême, toute âme fidèle devrait le visiter au moins une fois par jour, et se recommander humblement à lui. Beaucoup de saints personnages, attirés par l'exemple du Sauveur sur cette montagne et dans cette solitude bénies, y ont mené la vie érémitique, dans de petites cellules, et s'y livrant avec ferveur au service de Dieu, comme des abeilles diligentes, ont distillé dans le secret de leurs demeures exiguës le miel des douceurs spirituelles. Le Seigneur s'est adonné à la pénitence, sur le flanc de cette montagne, en un endroit distant de la plaine à peu près d'un demi-mille : c'est là qu'on a construit une église avec un monastère ; on y voit un autel au lieu même où le Seigneur se tenait lorsqu'il fut tenté par Satan.
Le Seigneur a jeûné quarante jours et quarante nuits. Ce nombre de quarante qui se compose de quatre et de dix multipliés l'un par l'autre, n'est pas sans mystère ; car le nombre quatre marque le Nouveau Testament dont les quatre Évangiles sont le fondement, et le nombre dix indique l'Ancien Testament qui a pour base le Décalogue. Jeûner pendant quarante jours, c'est donc observer tout ce que prescrivent et s'interdire tout ce que défendent les deux Testaments, de telle sorte que notre âme s'abstienne intérieurement du vice tandis que notre chair se prive extérieurement de nourriture. Si donc le Seigneur a jeûné quarante jours et quarante nuits, c'était pour nous signifier tout à la fois le jeûne corporel par la privation des aliments et le jeûne spirituel par le nombre des jours. C'est d'après le jeûne du Sauveur que l'Église a fixé la durée du Carême, ce temps consacré à la pénitence Voir note III. Néanmoins, elle ne commence pas à jeûner comme Notre-Seigneur aussitôt après l'Epiphanie, mais environ quarante jours plus tard, pour montrer que son jeûne est une suite de celui de Notre-Seigneur. C'est pourquoi le Vénérable Bède a dit (In cap. IV Luc.) : « Le jeûne du Carême est autorisé dans l'Ancien Testament par l'exemple de Moïse et d'Élie, puis dans le Nouveau Testament par l'exemple de Jésus-Christ qui jeûna autant de jours que ces saints personnages ; car le Sauveur voulait prouver que l'Évangile n'est pas en désaccord avec la Loi personnifiée dans Moïse et avec les Prophètes représentés par Élie. Aussi, sur la montagne de la Transfiguration, Jésus se manifesta tout glorieux entre Moïse et Élie, pour mieux faire ressortir combien il est vrai de dire avec l'Apôtre que la Loi et les Prophètes lui ont rendu témoignage (Roman, III, 21). « Après le Vénérable Bède, Alcuin dit à son tour : « Le Seigneur inaugure la prédication de l'Évangile par quarante jours de jeûne, comme Moïse avait inauguré la promulgation de la Loi et Élie la période des Prophètes. »
L'Église a convenablement placé le jeûne quadragésimal dans les jours qui précèdent la Passion du Sauveur, afin de signifier que nous devons renoncer à l'amitié du monde pour marcher à la suite de Jésus-Christ. Aussi saint Augustin dit (I Serm. De Quadrages.) : « Moïse, Élie et Jésus-Christ ont jeûné quarante jours, pour nous faire entendre que la Loi, les Prophètes et l'Évangile nous recommandent d'un commun accord de ne point nous conformer et attacher au siècle présent, mais de crucifier le vieil homme et de ne point nous abandonner aux convoitises de la chair. Avant de célébrer la Passion du Seigneur crucifié, il faut que la dévotion nous porte à réprimer les affections charnelles en les clouant comme sur une croix, d'après le langage de l'Apôtre (Galat. V, 24) : Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences. C'est sur cette croix que le chrétien doit demeurer continuellement fixé pendant toute sa vie qui est traversée par les tentations. Ici-bas, ce n'est pas le temps d'arracher ces clous dont le Psalmiste a dit (Ps. CXVIII, 120) : Transpercez mes chairs par les clous de votre crainte. Les chairs, ce sont les sentiments de la concupiscence, et les clous, ce sont les préceptes de la justice. La crainte de Dieu, clouant nos chairs comme sur la croix, nous rend ainsi des victimes agréables à Dieu. Ah ! Chrétiens, vivez donc toujours sur cette croix, et gardez-vous d'en descendre, si vous ne voulez vous enfoncer dans la boue de ce monde. » Gardez-vous d'en descendre par de coupables adoucissements ; car, ajoute saint Augustin (Serm. V, de tempore) : « A quoi sert de jeûner tout le jour, si ensuite, par la recherche ou par la quantité des aliments, vous dégradez et accablez votre âme. »
De plus, par les quarante jours de jeûne nous payons au Seigneur la dîme et les prémices de l'année. En effet, si des trois cent soixante-six jours qui composent l'année, vous retranchez six, vous aurez trente-six pour la dîme de trois cent soixante ; mais pour que les six jours retranchés n'échappent pas à la dîme, vous ne pouvez pas ajouter moins d'un jour aux trente-six précédents. Les trois autres jours qu'on doit encore ajouter pour arriver à quarante, représentent les prémices pour lesquelles l'Église a établi les jeûnes des Quatre-temps qui durent trois jours en chacune des quatre saisons. Ainsi, de même que sous la Loi on devait offrir au Seigneur les prémices et la dîme des fruits, de même sous l'Évangile nous offrons les prémices et la dîme des jours, par le jeûne quadragésimal. De cette manière, nous qui, pendant l'année écoulée, avons vécu pour nous-mêmes, mortifions-nous pour notre Créateur, en lui payant par l'abstinence la dîme et les prémices de l'année qui commence ; et, puisque par la gourmandise nous avons mérité de perdre les délices du paradis, tâchons de les reconquérir par l'abstinence. Aussi, durant le Carême, devons-nous vaquer avec plus d'assiduité aux exercices de piété et nous livrer avec plus d'ardeur aux œuvres de pénitence, afin de réparer et d'effacer en ce saint temps les négligences passées.
Ce nombre quarante a été consacré par un grand nombre de faits religieux qui sont mentionnés dans l'Ecriture sainte. Ainsi, durant quarante ans, le Seigneur nourrit les enfants d'Israël dans le désert avec le pain des Anges ; pendant quarante mois, Jésus prêcha sa doctrine au monde ; il resta quarante semaines dans le sein d'une Vierge ; il jeûna quarante jours dans le désert ; il demeura quarante heures dans le sépulcre, à partir de l'heure où il mourut ; après sa Résurrection, il apparut à ses disciples pendant quarante jours jusqu'à son Ascension. « Selon saint Ambroise (In cap. III Luc), de même que les eaux du déluge où furent engloutis les pécheurs inondèrent le monde pendant quarante jours, et qu'ensuite on vit briller la sérénité du ciel ; de même, dans le saint temps du jeûne quadragésimal, les péchés sont effacés et la clémence divine paraît ensuite avec un nouvel éclat. »
Le Seigneur ayant jeûné quarante jours et quarante nuits (Matth. IV, 2) n'alla pas au delà et mit un terme à son abstinence, de crainte qu'on ne crût pas à son Incarnation, et aussi pour cacher sa divinité au démon ; car Moïse et Élie avaient jeûné autant de jours. Ensuite le Seigneur eut faim ; mais ce fut une faim volontaire, qu'il voulut souffrir afin de prouver la réalité de la faiblesse humaine en sa personne, et afin de fournir à Satan l'occasion de le tenter, pour nous apprendre par son exemple la manière de surmonter et de vaincre notre ennemi. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. XIII in Matth.) : « Rester quarante jours sans ressentir l'aiguillon de la faim n'était pas de l'homme ; mais le ressentir après ce laps de temps n'était pas de Dieu : aussi le démon, ne sachant ce qu'il devait penser de Jésus, saisit-il cette occasion de le tenter. Moïse et Élie avaient également jeûné quarante jours, mais ils avaient éprouvé la faim et la soif pendant ce temps, au lieu que Jésus éprouva ce besoin seulement après les quarante jours accomplis. Le Sauveur ne voulut pas se soumettre à un jeûne plus long ou plus court que celui de ces saints personnages, de crainte que le démon ne le crût Dieu ou un pur homme.
Satan, comprenant alors que le Seigneur avait faim, s'approcha de lui pour le faire tomber dans le péché, et reconnaître s'il était le Fils de Dieu qui devait venir un jour sur la terre afin de lui enlever sa puissance. D'après saint Grégoire (Hom. XI in Evang.), le démon tenta le Seigneur des trois manières par lesquelles il avait renversé le premier homme (Gen. III). Il avait séduit Adam par la gourmandise, en lui offrant du fruit défendu ; par la vaine gloire, en lui disant : Vous serez semblables à Dieu ; par l'avarice, en lui disant : Vous connaîtrez le bien et le mal ; car l'ambition de la science et de l'élévation peut aussi être appelée avarice. Or, c'est de cette triple façon qu'il tenta le Seigneur, mais il fut contraint de se retirer avec l'humiliation de sa défaite. David avait terrassé Goliath avec trois cailloux ramassés dans le torrent, et Jésus triompha de Satan par trois maximes tirées de l'Écriture. La tentation, comme saint Grégoire le fait observer (Hom. XVI in Evang.), comprend trois degrés ; elle commence par la suggestion, continue par la délectation et finit par le consentement. Mais, à l'égard de Jésus-Christ, elle se borna simplement à la suggestion par les sens, elle n'excita point de délectation dans l'esprit, et ne produisit point de consentement en la volonté ; de sorte que la tentation fut tout extérieure sans être aucunement intérieure, parce que Jésus-Christ ne pouvait être en contradiction avec lui-même. Mais éprouva-t-il toutes ces tentations le même jour, ou à des jours différents ? C'est ce que l'Écriture n'exprime point.
Le démon commença son attaque par une tentation de gourmandise, en disant (Matth. IV, 3) : Si vous êtes le Fils de Dieu, c'est-à-dire engendré de Dieu par essence et égal à Dieu en puissance, ordonnez que ces pierres deviennent des pains. Car il pensait en lui-même : S'il change ces pierres en pain, il est vraiment le Fils de Dieu ; mais s'il ne peut opérer cette transformation, il n'est évidemment qu'un pur homme. Et remarquez que la proposition du tentateur est parfaitement en rapport avec la position de Jésus : car il parle de pain à celui qu'il voit tourmenté par la faim, pour exciter en lui un appétit immodéré de nourriture. Il ne voulut pas seulement éprouver s'il était Dieu, mais il voulut aussi l'amorcer comme homme, pour que la faim, lui faisant désirer avec avidité la nourriture, le fît tomber dans le péché de gourmandise. Saint Hilaire dit à ce sujet (Canone III in Matth.) : « En proposant de changer les pierres en pains, le prince des démons avait pour but de reconnaître, aux effets de sa puissance, si Jésus était Dieu ; et s'il était homme, de vaincre, par l'appât de la nourriture, sa constance à supporter la faim. » Mais le divin Maître ne se laissa pas tromper. Sa réponse et son attitude furent telles que Satan ne put ni provoquer en lui la gourmandise, ni découvrir en lui la divinité. Bien loin de succomber à la tentation, Jésus, sans le nier, n'affirma point qu'il fût Fils de Dieu, mais il réfuta son adversaire par l'autorité de l'Écriture en lui disant : Un homme ne vit pas seulement de pain matériel,mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, c'est-à-dire lorsqu'il révèle sa volonté par l'Écriture (Matt, IV, 4). C'est pourquoi saint Augustin dit (Serm. LVI, de tempore) : « Sachez, mes très-chers frères, que l'âme qui ne se nourrit pas assidûment de la parole de Dieu, est comme le corps qui reste plusieurs jours sans prendre de nourriture. » Cet oracle du Seigneur est vrai, non-seulement par rapport à la vie de l'âme, mais aussi par rapport à la vie du corps, comme le prouve l'exemple de Moïse qui, en jeûnant quarante jours et quarante nuits, vit son corps et son âme fortifiés par ses entretiens avec Dieu sur le mont Sinaï. Jésus-Christ semble dire : L'homme n'est pas sustenté et ne vit pas seulement du pain matériel, mais aussi du pain spirituel, c'est-à-dire de la parole divine, des œuvres saintes et du pain de la grâce, en attendant qu'il vive du pain de la gloire dans l'éternité. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire que je change les pierres en pain, parce que, si j'ai faim, la parole de Dieu suffit pour me sustenter. Ainsi, Satan, ton conseil est une tentation, puisqu'il ne mentionne que la nourriture matérielle et néglige la nourriture spirituelle. Selon que le remarque saint Chrysostôme (Hom. XIII in Matth.), Jésus-Christ tire ses preuves de l'Ancien-Testament, et nous recommande de ne jamais abandonner le Seigneur, lors même que nous ressentirions la faim ou toute autre souffrance.
Le Seigneur Jésus eût pu assurément transformer les pierres en pains, mais s'il ne le fit pas, c'est qu'il ne le voulu pas parce que ce changement n'était point à propos. Il agit ainsi : 1° pour cacher sa divinité au démon ; 2° pour nous apprendre à triompher par l'humilité et la prudence plutôt que par la force ; 3° pour nous engager à fuir l'ostentation ; 4° pour manifester combien il méprisait la volonté du tentateur auquel il ne pouvait obtempérer, et comment on peut le vaincre en le méprisant ; 5° pour nous enseigner qu'il ne faut jamais croire aux discours du démon, ne jamais suivre ses instructions, lors même qu'il suggérerait ou conseillerait des choses bonnes et utiles.
Si nous nous replions sur nous-mêmes, nous verrons que de fois, sous prétexte de discrétion, Satan nous sollicite de changer la pierre en pain, c'est-à-dire la rigueur de la pénitence en plaisirs et en bien-être. Mais vous êtes déjà fils de Dieu nous dit-il ; pourquoi donc vous livrer à une austérité et à une pénitence si grandes ? Vous n'en avez nul besoin. C'est ainsi que Jézabel changea en jardin potager la vigne de Naboth. Et cette suggestion nous arrivera souvent à l'occasion d'une fête ou d'une compagnie ; c'est ainsi que les Juifs demandèrent à Pilate de ne pas laisser le corps de Jésus sur la croix un jour de solennité. Lorsque nous sommes sollicités de la sorte par le démon, faisons-lui une réponse analogue à celle du Seigneur. — Remarquons ici qu'à l'exemple du divin Maître, nous devons commencer par résister à la gourmandise, si nous voulons surmonter les autres vices ; car celui qui succombe à cette tentation se rend incapable de triompher des autres. Commencez, dit le Vénérable Bède, par mettre un frein à votre gourmandise, sinon tous vos efforts contre les autres défauts seront vains. Cette tentation est ici placée en tête, parce que c'est la première qui s'offre à l'homme dès son enfance, et les autres ne viennent qu'ensuite. Comme donc le Seigneur a été tenté dans son jeûne, si vous êtes tenté quand vous jeûnez, ne dites pas : j'ai perdu le fruit de mon jeûne. Car, si votre jeûne n'a pas empêché que vous fussiez tenté, il a du moins empêché que vous ne fussiez vaincu. Mais, pour que l'âme ne soit pas vaincue par la chair, elle doit combattre le démon qui la tente et servir Dieu qui la dirige. De là cette sentence de saint Augustin (Serm. V de tempore) : « Voulez-vous que votre chair obéisse à votre âme, il faut que votre âme obéisse à Dieu ; afin que vous puissiez gouverner, il faut que vous vous laissiez gouverner. »
Satan ne pouvant ainsi vaincre Jésus se dit à lui-même, selon saint Chrysostôme (Hom. V de opere imperfecto) : « Cet homme parait être un saint ; or, quoique les Saints ne se laissent pas vaincre par la gourmandise, ils succombent souvent à quelque sentiment de vaine gloire. C'est pourquoi il prit aussitôt le Seigneur et le transporta dans la villa sainte, à Jérusalem, appelée sainte par rapport aux autres villes où le culte des idoles était en vigueur ; sainte encore à cause du Temple et du Saint des Saints qui s'y trouvaient : aussi sous la Loi on ne pouvait pas sacrifier ailleurs. Aujourd'hui on l'appelle sainte, parce que les mystères de notre rédemption se sont accomplis en son sein. — Si Jésus-Christ, dit saint Chrysostôme, se laissa emporter par Satan, assurément ce n'est pas qu'il ne pût l'empêcher, mais c'est qu'il voulut bien le permettre par un effet de sa patience. Selon la Glose, le démon apparut vraisemblablement à Jésus, sous une forme humaine au moyen de laquelle il l'enleva corporellement ; Jésus toutefois ne se laissa apercevoir par personne. Selon quelques auteurs, Satan le transporta entre ses bras ; selon d'autres, il le conduisit comme par la main, et Jésus le suivait comme un athlète qui ne refuse, pas d'aller au combat. Considérez ici la bonté et la patience du Seigneur qui se laisse porter et toucher par cette bête cruelle que dévorait la soif de son sang et de celui de ses amis. Il n'y a rien d'étonnant, dit saint Grégoire (Hom. III, in Evang.), que le Seigneur se soit laissé transporter ou conduire par celui dont les suppôts devaient plus tard le crucifier et le tuer. — il le plaça sur le pinacle du temple, pour le tenter là même de vaine gloire. Il faut observer ici que le Temple de Jérusalem se divisait en trois étages : le premier était haut de trente coudées, depuis le pavé jusqu'au premier solarium ou plancher, et le second de trente autres coudées, jusqu'au second solarium ; le troisième s'élevait de quarante coudées jusqu'à la toiture du Temple qui n'était pas voûtée mais plane. Chaque solarium avait sur son pourtour extérieur un espace où l'on pouvait se promener, et, d'après un grave historien, ce sont ces promenoirs qu'on appelle pinacles. C'est sur l'un de ces pinacles que le démon transporta Jésus, peut-être sur le plus bas d'où les scribes et les prêtres s'adressaient au peuple, lorsqu'ils exposaient la loi du Seigneur. Selon la Glose, le démon tenta le Sauveur de vaine gloire, à l'endroit même où il avait fait succomber par la vaine gloire plusieurs de ceux qui occupaient la chaire des docteurs.
Satan, voulant savoir par un nouveau moyen ce qu'était Jésus, le tenta de vaine gloire en lui disant (Matth. IV, 6) : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! comme s'il disait : Par ta propre puissance, tu peux sans aucun péril te jeter en bas ; d'ailleurs les Anges qui sont tes ministres ne manqueront pas de t'assister et de te garder. Il pensait que si Jésus descendait sans se blesser, comme envolant dans l'air, il serait le Fils de Dieu ; il l'engagea donc à se précipiter ainsi, afin que les hommes, frappés d'admiration à la vue de de prodige, le révérassent comme Fils de Dieu. Il trouverait là une occasion de vaine gloire, en voyant toute la ville le louer et l'exalter. Cette proposition convenait bien dans la bouche du démon, qui n'engage point à monter au ciel, mais à en descendre, et qui s'efforce de faire tomber l'homme de l'éminent degré où ses mérites l'ont élevé. Car, depuis qu'il a trompé l'homme, il ne l'invite plus à monter, mais à descendre, et il lui conseille de se jeter en bas ; parce que, se voyant la première créature déchue, il désire entraîner tout le monde dans sa chute profonde. Sa propre malice le porte toujours à renverser ceux qui sont debout, comme la miséricorde divine est toujours portée à relever ceux qui gisent étendus dans la poussière. Mais ces paroles : Jette-toi en bas, révèlent la faiblesse du démon. Car il ne peut nous faire tomber que si nous le voulons, et quoiqu'il souhaite ardemment nuire à tous, il ne peut nuire à aucun de ceux qui n'y consentent pas. Aussi, comme saint Chrysostôme le fait remarquer (Hom. IV in variis Matth. locis), il ne dit pas : Je te jette en bas, de crainte qu'il ne parût agir par violence ; mais : Jette-toi en bas, pour montrer que si quelqu'un tombe dans la mort du péché et de l'enter, c'est par l'effet de son libre arbitre et de sa volonté coupable. Le démon peut certes nous solliciter au mal, mais nous pouvons aussi triompher de ses sollicitations en accomplissant la loi.
Comme Jésus avait précédemment allégué l'autorité de l'Écriture, le démon emploie le même genre d'argument, non pas sans doute pour enseigner et pour établir quelque vertu, mais pour séduire et pour suggérer quelques erreurs. Il ajoute donc : N'est-il pas écrit de vous que le Seigneur vous a confié à ses Anges afin de vous préserver de tout accident ; qu'ils vous prendront dans leurs bras, afin de vous diriger, de peur que vous ne heurtiez le pied contre quelque pierre, en vous exposant au mal ? (Ps. XC, 11.) Par les mains des Anges on doit entendre ici leur double pouvoir de nous détourner du mal et de nous exciter au bien ; le premier est représenté par la main gauche et le second par la main droite. Mais cet argument de Satan est sans valeur et ne va point à son but ; parce que, selon saint Jérôme (In cap. IV Matth.), il ne doit pas s'entendre de Jésus-Christ qui est notre chef, mais de nous qui sommes ses membres, et spécialement de tout juste. Jésus-Christ en effet n'est point soutenu par les mains des Anges ; c'est lui-même au contraire qui, par la puissance de sa parole, soutient les Anges et toutes les créatures ; le secours des Anges n'est nullement nécessaire au Seigneur des Anges.
Voici, d'après la Glose, l'interprétation qu'on doit donner au passage cité : Juste qui que vous soyez, le Seigneur vous a confiée ses Anges, qui sont de fidèles ministres ; et il les a chargés de vous porter en leurs bras, c'est-à-dire de vous entourer de leur protection et de leur vigilance, afin que votre pied ne heurte pas contre la pierre, c'est-à-dire afin que votre esprit ou votre cœur ne rencontre pas d'écueil ou d'obstacle dans la voie du salut et de la perfection. Car, d'après l'étymologie latine du mot lapis qui semble venir de loedens pedem, la pierre peut figurer tout ce qui est une occasion de chute, de ruine, et par conséquent de péché. Le sens de ce passage est donc que Dieu a commandé aux Anges de garantir du péché l'homme juste ; mais cet homme ne doit pas tellement présumer de la protection des Anges qu'il ose se précipiter dans le péril, suivant la suggestion des démons. Ce passage nous révèle que les Anges sont établis de Dieu pour conserver la vie spirituelle des Saints. — Le démon a donc faussement interprété l'Écriture, puisqu'il en a altéré le sens. Il en a fait une application non-seulement impertinente mais encore incomplète ; car si les paroles qu'il allègue s'appliquent à Jésus-Christ, pourquoi omet-il de rapporter celles qui suivent (Ps. 90, 13) : Vous marcherez sur l'aspic et le basilic, et vous foulerez aux pieds le lion et le dragon . Mais Satan est lui-même l'aspic et le basilic, le lion et le dragon que Jésus-Christ a foulés aux pieds dans ses tentations : voilà pourquoi il produit fièrement la partie du texte qui lui est utile, et cache artificieusement celle qui lui est contraire. Car il rappelle le secours des Anges comme si Jésus en avait besoin ; puis, comme pour user de subterfuge, il n'ajoute pas que, d'après la suite du texte, Jésus doit le fouler aux pieds. Mais il est vaincu et déjoué dans son but par l'autorité même de l'Écriture qu'il invoque.
Dans toutes ces tentations, dit saint Jérôme (In Matth. IV), Satan cherche à découvrir si Jésus est Fils de Dieu ; mais le Seigneur présente sa réponse avec tant de réserve, qu'il laisse son ennemi dans le doute. Il est écrit, dit-il (Matth. IV, 7), et ceci s'adresse à tout homme : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu, quand d'ailleurs tu pourras échapper au danger de toute autre manière. Ainsi, je ne veux pas tenter Dieu, parce qu'étant homme je puis descendre d'ici autrement qu'en me précipitant par jactance. Or, on tente Dieu de plusieurs manières, lorsque, sans motif légitime et suffisant, on éprouve sa puissance, on sonde sa volonté, on scrute sa sagesse, on recherche s'il acquiescera à une demande. Mais, c'est ce qu'on doit éviter, lorsque l'on peut faire autrement, d'après la simple raison ou d'après quelque ressource humaine. D'où l'on tire cette conséquence, que si un homme, pour échapper à quelque danger, peut employer quelques moyens naturels, il ne doit pas les négliger afin de rechercher exclusivement les secours divins : car, selon saint Augustin, ne pas se garder du péril autant qu'on peut l'éviter, ce n'est pas espérer en Dieu, mais c'est le tenter. Ainsi, quoique Dieu soit tout-puissant, il dit néanmoins à ses disciples : Si l'on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre (Matth. X, 23). Lui même ne s'enfuit-il pas et ne se cacha-t-il pas en certaines occasions ? C'est pour cela que les épreuves du fer chaud et du combat singulier ou duel sont défendues par le droit comme illicites. Mais si la raison et la prudence vous font défaut, si vous n'avez plus aucune ressource naturelle, recourez alors en toute sûreté à la puissance de Dieu, et abandonnez-vous à la Providence ; ce ne sera plus une téméraire présomption, mais une filiale confiance.
Jésus-Christ nous montre par son exemple ce que nous devons faire. Comme il pouvait descendre du pinacle du Temple autrement que par un miracle, puisqu'il y avait de larges degrés, il répondit à la proposition de Satan par ces mots : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. Il ne s'émeut point, il ne s'indigne point, remarque saint Chrysostôme, mais il fait encore entendre à son adversaire, avec beaucoup de modestie, le langage de l'Écriture ; il nous enseigne ainsi qu'on triomphe du démon par la patience et l'humilité et non par des actes éclatants, et que nous ne devons rien faire par ostentation et par vaine gloire. Ailleurs le même saint Docteur dit : Voyez le calme de Notre-Seigneur ; non-seulement il ne se trouble point, mais il disserte humblement sur les Écritures avec son ennemi ; tâchez donc de ressembler à Jésus-Christ. Le démon connaît bien les armes dont le Seigneur s'est servi pour le vaincre, car il a été enchaîné par sa douceur et défait par son humilité. C'est ainsi que vous devez vaincre l'homme qui vient lutter contre vous, et qui se présente à vous comme un adversaire. Appliquez-vous alors à conformer vos sentiments et vos paroles aux sentiments et aux paroles de Jésus-Christ. Car, de même qu'un juge siégeant sur son tribunal n'écouterait pas la réponse de celui qui ne parlerait pas sa langue ; de même Jésus-Christ, si vous ne parlez pas comme lui, ne vous écoutera et ne vous appellera point au grand jour du jugement. « Ainsi s'exprime saint Chrysostôme. — Remarquons en outre que le démon se plaît à élever en dignité beaucoup de Chrétiens, afin qu'il puisse plus facilement les faire tomber avec éclat. C'est ainsi que la corneille, élevant une noix dans les airs, la laisse tomber sur les pierres pour qu'elle se brise. C'est ainsi que l'athlète s'efforce de soulever son antagoniste pour le mieux terrasser. Combien de personnages en des positions éminentes ont fait de lourdes chûtes qu'ils avaient tranquillement évitées dans des états inférieurs ? Les forts d'Israël succombèrent sur les montagnes de Gelboë. Plus une personne est placée dans un rang supérieur, plus elle est exposée à un grave danger, dit saint Augustin (ln Ps. 106). Selon saint Chrysostôme (Hom. V, operis imper.) l'élévation a causé la chute de nombreux prélats. Si donc Jésus-Christ se laisse porter au pinacle du Temple sans y consentir aux suggestions du démon, c'est pour apprendre aux personnes constituées en dignité comment elles doivent résister à Satan. Le démon porte quelquefois aussi le Chrétien sur le pinacle, afin que celui-ci, se croyant meilleur que ses semblables, se jette en bas par une fausse humilité.
Jusqu'alors, dit saint Bernard (Serm. XIV in Ps. XC), le Seigneur n'avait d'aucune façon révélé sa divinité ; le démon, jugeant qu'il était simplement homme, voulut le tenter enfin comme homme. Prenant donc le Sauveur, il le transporta du Temple sur une montagne très-haute à deux milles de la montagne de la Quarantaine, du coté de la Galilée, en un endroit favorable à la tentation : Car, comme il avait choisi le désert, où il y a pénurie d'aliment, pour tenter Jésus par la gourmandise, et le pinacle du Temple, où était la chaire des docteurs, pour le tenter par la vaine gloire ; il choisit maintenant une très-haute montagne, d'où l'on peut voir les biens d'ici-bas, pour le tenter par l'avarice. Et il lui montra tous les royaumes de ce monde ( Matth. IV, 8) ; il les lui montra, dit saint Chrysostôme (Hom. V operis imperfecti), comme ferait un homme qui, se trouvant sur un lieu élevé, étendrait la main, en disant : Voyez ! de ce côté l'Afrique, de l'autre la Palestine, plus loin la Grèce, et là-bas l'Italie. Ou bien, il lui montra, c'est-à-dire, il lui exposa en un moment et en quelques mots ce qu'étaient tous les royaumes du monde ; il lui en signala la pompe, la gloire, la grandeur, avec tout ce qui peut exciter la concupiscence, comme les richesses, les délices et les honneurs. Le démon espérait séduire et gagner Jésus par ce tableau superbe qu'il lui fit voir en un moment (Luc. IV, 5). Or, le moment est la quarantième partie de l'heure, ou la dixième partie du point qui est un quart d'heure. Le mot moment signifie donc ici la durée passagère des biens temporels de ce monde périssable. L'Évangéliste dit avec beaucoup de raison, comme le fait observer saint Ambroise (In cap. IV Luc), que les biens terrestres et séculiers sont montrés en un moment ; car cette expression, un moment, marque non pas tant la promptitude et la rapidité du regard que la fragilité et la caducité des choses d'ici-bas ; car tout passe en un moment, et souvent même l'honneur du siècle est dissipé avant qu'il soit arrivé.
Satan par arrogance et jactance tenta d'avarice le Seigneur de l'univers, en lui promettant fallacieusement ce qu'il ne pouvait donner : Je te donnerai toutes ces choses, lui dit-il (Matth. IV, 9). En d'autres termes, je te ferai roi, si tu te prosternes comme mon inférieur pour m'adorer comme ton supérieur. Se soumettre au démon, ce serait vraiment se prosterner devant lui, déchoir et tomber. Or, rien ne soumet l'homme à Satan comme la passion des richesses et la soif des jouissances, nous assure saint Chrysostôme (Hom. IV in Matth). Le même saint Docteur ajoute ailleurs : Le démon promet les royaumes du monde à Celui qui a préparé pour les croyants le royaume des cieux ; il promet la gloire temporelle à Celui qui est le Maître de la gloire éternelle. Celui qui n'a rien, promet de tout donner à Celui qui possède tout ; il veut se faire adorer sur la terre par Celui que les Anges et les Archanges adorent dans le ciel. Aussi nous lisons dans la Glose : Voilà bien l'antique orgueil de Satan ; dès le commencement, il voulut se rendre semblable à Dieu, et maintenant il veut se faire adorer comme Dieu. Et remarquons ici, que cette tentation considérée dans son principe est une tentation d'avarice ; mais que, considérée dans sa fin, c'est une tentation d'idolâtrie : ce qui prouve bien que l'avarice est une idolâtrie, comme le déclare l'Apôtre (Ephes. V, 5).
Considérons encore que la gloire périssable de ce monde est figurée par le sommet de la montagne. Le démon s'efforce de conduire l'homme sur les hauteurs pour le faire tomber à ses pieds, en lui persuadant de le servir lui-même aux dépens de ce qu'il doit à Dieu. Préservez-nous d'une pareille servitude, ô Jésus qui avez été tenté et qui avez souffert pour nous ! Le Seigneur descendit dans la plaine pour surmonter le démon par l'humilité. Il ne considérait pas comme nous avec un œil de concupiscence ce que lui montrait son ennemi ; mais il le voyait comme un médecin voit le mal sans en être atteint. Lors donc que vous désirerez vous élever et vous grandir en vous représentant les objets de votre ambition, sachez que le démon vous montre alors les royaumes du monde, et que si vous voulez les obtenir, vous devez tomber aux pieds de Satan pour l'adorer : car on ne peut pas adorer Satan sans tomber. Saint Ambroise dit à ce sujet (In cap. IV Luc) : « L'ambition porte avec elle un danger inévitable ; c'est que pour arriver à dominer, il faut d'abord servir ; pour recevoir des honneurs, il faut d'abord prodiguer des hommages, et il faut s'abaisser d'autant plus qu'on veut s'élever davantage. Il est vrai que tout pouvoir et que tout ordre de pouvoir vient de Dieu, mais l'ambition du pouvoir ne vient que du démon ; ce n'est pas le pouvoir en lui-même qui est mauvais, mais celui qui abuse du pouvoir. Apprenons par conséquent à mépriser l'ambition, parce qu'elle nous rend esclaves de Satan. » Ainsi parle saint Ambroise.
Celui qui est justement appelé homicide, parce qu'il a causé la mort à l'homme, dès le commencement, succomba lui-même ; et le Seigneur victorieux, le menaçant de son autorité divine, le chassa de sa présence (Matth. IV, 10) : Va-t'en, lui dit-il, éloigne-toi de moi et retire-toi dans le feu éternel, Satan, toi l'ennemi de la vérité et du salut des hommes. Ces paroles, dit saint Chrysostôme (Hom. V operis imperfecti), mirent fin aux tentations du démon qui n'osa les pousser plus loin. Il prit aussitôt la fuite, et il ne lui livra plus désormais par lui-même de nouveaux combats. L'exemple de Jésus-Christ nous apprend à supporter les outrages qui nous sont adressés, sans jamais tolérer ceux qui sont adressés à Dieu. En effet, selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. V operis imperfecti), Jésus insulté par le tentateur qui lui disait d'une manière injurieuse : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, ne se troubla point et ne s'emporta point. Maintenant que le démon veut usurper l'honneur dû à la Divinité, en disant : Je te donnerai tous ces biens, si tu te prosternes et si tu m'adores ; Jésus indigné le repousse par ces mots : Va-t'en, Satan. C'est ainsi qu'il nous enseigne à souffrir avec magnanimité les offenses qui nous sont personnelles, et à ne pas tolérer les blasphèmes dirigés contre Dieu ; car si c'est vertu de supporter les injures qui nous sont faites, c'est impiété de ne pas réprimer celles qui s'attaquent à Dieu même. Saint Jérôme dit (In Matth. cap. IV) : « Plusieurs pensent que le Seigneur repoussa Pierre par la même sentence qu'il avait repoussé le démon ; mais c'est une erreur, car il dit à Pierre : Va-t'en derrière moi, Satan ! c'est-à-dire suis-moi, toi qui es contraire à ma volonté, tandis qu'il dit au démon : Va-t'en, Satan ; s'il n'ajoute pas derrière moi, c'est afin qu'on sous-entende : Va-t'en au feu éternel qui a été préparé pour toi et pour tes anges. — Mais ensuite le Seigneur ajoute : il est écrit, pour tout homme, tu adoreras intérieurement par la foi, l'espérance et la charité, le Seigneur, maître de toutes choses par sa puissance, Dieu, auteur de toutes choses par la création, et que tu dois particulièrement regarder comme le tien, par un culte spécial ; aussi tu ne serviras que lui seul extérieurement par un culte de latrie. Ces paroles n'empêchent pas que nous ne devions servir d'une autre manière nos maîtres temporels, comme le fait remarquer saint Augustin (De civitate Dei lib. X. 1). Par ces paroles, dit le Vénérable Bède (In cap. IV Luc), il nous est ordonné de ne rendre qu'à Dieu le culte de latrie qui est dû seulement à la Divinité, de sorte que ceux qui le rendent aux idoles sont appelés idolâtres. Mais l'Apôtre nous ordonne de nous servir mutuellement avec charité, et c'est là rendre le service de dulie que nous devons en général d'une manière commune à Dieu, à l'homme et à toute créature. Le démon, tout au contraire, en disant : Je te donnerai tous ces biens, si tu te prosternes pour m'adorer, entendait que Jésus devait l'adorer comme son Dieu et son Seigneur, c'est comme s'il lui disait : Ce n'est pas moi qui doit t'adorer, mais c'est toi qui dois m'adorer comme Dieu.
En considérant l'ordre des tentations que subit Jésus-Christ, on voit que le démon a suivi une gradation bien marquée : il commence par des choses légères pour passer à des choses graves, jusqu'à ce qu'il arrive à des choses très-graves. Ainsi, il le tente d'abord de gourmandise qui est une faute légère, surtout dans une personne tourmentée par la faim, et en dernier lieu il le tente d'une faute très-grave telle qu'est l'idolâtrie. Mais Jésus-Christ triomphe de ces diverses tentations en y résistant dès leur principe ; car dès que le démon les lui présentait, il les repoussait. Ainsi doit faire l'homme aussitôt que le démon manifeste ses attaques. Car, comme dit saint Jérôme, cet antique serpent est glissant, et si nous ne le saisissons pas par la tête, bientôt il nous échappe tout entier des mains. Le serpent infernal a une tête, c'est la suggestion mauvaise ; il a un corps, c'est le consentement ; et la queue enfin, c'est la consommation de l'acte. Or, où il parvient à mettre sa tête, il ne tarde pas à mettre son corps ; et quand il y a mis son corps, il y met aussitôt sa queue. C'est donc contre la tête, c'est-à-direcontre la suggestion qu'il faut diriger nos coupe meurtriers ; nous n'aurons ensuite rien à craindre ni du corps, ni de la queue, c'est-à-dire ni le consentement intérieur ni l'acte extérieur, car lorsque la tête de la tentation est tranchée, toute la force du serpent infernal est anéantie.
Après que le Seigneur eut ainsi surmonté toutes les tentations auxquelles il s'était soumis, Lucifer, étant à bout de ressources, dès qu'il entendit prononcer le nom de Dieu, abandonna Celui qu'il n'avait pu surprendre un seul instant. Il se retira tout confus, houleux de son entière défaite : mais cette retraite ne fut que temporaire. En effet, plus tard il tentera Jésus non plus artificieusement d'une manière subtile, mais il l'attaquera ouvertement d'une manière déclarée, en lui-même et dans ses disciples par l'intermédiaire des Juifs. Car, à rapproche de la Passion du Seigneur, il lui suscita des persécutions violentes de la part des princes des prêtres ; il souleva et arma tous ses suppôts comme ses propres instruments, pour abattre et vaincre le Sauveur par la crainte de la mort. Si le démon se retire maintenant, dit saint Chrysostôme (Hom. V oper. imperf.), ce n'est point par obéissance, pour accomplir l'ordre du Seigneur, mais c'est par contrainte, pour fuir la divinité de Jésus-Christ qui le chasse malgré lui. Nous trouvons ici un grand sujet de consolation. Car, le démon ne tente pas les serviteurs de Dieu autant qu'il le veut, mais autant que Jésus le permet : et si Jésus permet quelque temps l'attaque pour notre avantage, il écarte bientôt à cause de notre faiblesse, parce que, comme saint Paul le déclare (I Cor. XIII), il ne souffre pas que nous soyons tentés au de la de nos forces. C'est pourquoi st Augustin dit (in ps. LXI) : « Si le démon était libre de faire tout le mal qu'il veut il ne laisserait pas subsister un seul juste sur la terre. »
Dans les trois espèces d'attaques que Jésus-Christ a surmontées et que l'âme chrétienne soutient encore, toutes les tentations ont été refoulées et repoussées comme dans leurs sources, parce que notre divin Maître a vaincu tous les vices réunis dans la gourmandise, l'orgueil et l'avarice, d'où proviennent toutes les tentations. En effet, ces trois vices renferment la matière de tous les péchés, dont il faut avoir grand soin de détruire les germes dans leur principe. Saint Jean a confirmé cette vérité, en disant (I Ep. II, 16) : Tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. À cette triple attaque de notre ennemi, nous devons opposer une triple arme de défense : à la concupiscence opposons le jeûne, à l'orgueil l'oraison et à l'avarice l'aumône : ce triple bouclier nous garantira de tous les traits. De même que l'antique ennemi du genre humain, après s'être éloigné de Jésus pour un temps, revint au moment de la Passion pour l'attaquer non plus par la ruse, mais par la violence ; ainsi il cesse quelquefois de nous tenter, et quand il ne peut nous vaincre, il s'éloigne de nous jusqu'à un autre temps, pour fondre sur nous à l'improviste lorsque nous croyons être en sûreté. Ceci nous avertit d'être circonspects, parce que quand bien même nous aurions triomphé de quelques tentations, nous trouvons toujours le démon disposé à de nouveaux combats. Complètement défait au temps de la Passion, Satan a été relégué dans l'enfer pour être déchaîné aux jours de l'Antéchrist, comme saint Jean l'annonce dans l'Apocalypse.
Saint Augustin semble croire que Jésus fut tenté par Lucifer, ce chef des Anges qui avait vaincu le premier des hommes. On doit aussi présumer que le démon prit la forme humaine pour quelque temps, afin de conduire le Seigneur et s'entretenir avec lui. Il est remarquable que l'ordre des tentations de Jésus, d'après le récit de saint Matthieu, est le même que celui des tentations d'Adam. En effet (Genes. III, 5), le démon par la bouche du serpent avait dit à nos premiers parents, d'abord pour les tenter de gourmandise : Si vous mangez de ce fruit ; puis pour les tenter de vaine gloire, il avait ajouté : Vous serez comme des dieux ; ensuite pour les tenter d'avarice, il avait conclu : Vous connaîtrez le bien et le mal ; car l'avarice n'a pas pour objet l'argent seulement, mais aussi l'élévation et la science, lorsqu'on les ambitionne d'une manière désordonnée. Saint Augustin dit (Tract. XXVII, in Evang. Joan.) que nous ne savons pas avec certitude laquelle des deux dernières tentations fut la seconde ou la troisième ; parce que saint Matthieu et saint Luc ne les rapportent pas toutes deux dans le même ordre. On peut donner pour raison de cette différence que de ces deux tentations l'une est principalement relative à la cupidité, et l'autre à l'orgueil, et que, comme souvent ces deux vices naissent l'un de l'autre réciproquement, saint Matthieu a pu mettre en second lieu la tentation que saint Luc place en troisième lieu. Les Évangélistes, dit Remi d'Auxerre, ne rapportent pas dans le même ordre les deux dernières tentations d'orgueil et d'avarice, parce que de ces deux vices l'un est tantôt le principe et tantôt la suite de l'autre.
La victoire que Jésus-Christ remporta d'abord sur la gourmandise avait été figurée autrefois par la destruction de Bel et par la mort du dragon. En effet, il y avait à Babylone une idole appelée Bel qui recevait les honneurs divins et passait pour un Dieu insatiable ; mais Daniel détruisit la statue et extermina ses prêtres. I1 y avait encore à Babylone un dragon qui faisait sa demeure dans une caverne ; la populace le regardait comme un Dieu, et un prêtre était chargé de lui offrir de la nourriture à des heures marquées. Or, Daniel composa avec de la poix, de la graisse et du poil un mets qu'il jeta dans la gueule du dragon, et le monstre creva sur-le-champ. Ainsi périrent ces divinités voraces par la main de Daniel qui figurait ainsi Jésus-Christ triomphant de la tentation de la gourmandise. — David terrassant Goliath est aussi une figure de Jésus-Christ surmontant la tentation de l'orgueil. Le fier Goliath faisait parade de sa force extraordinaire, lorsque David le renversa d'un coup de fronde et lui trancha la tête avec sa propre épée. Le géant Goliath représente l'orgueilleux Lucifer, et David alors berger représente Jésus-Christ notre divin Pasteur qui surmonta par l'humilité la tentation de l'orgueil. — Le triomphe que Jésus-Christ remporta sur la tentation de l'avarice, avait été figuré également par David lorsqu'il tua un lion et un ours. Ces animaux rapaces figuraient eux-mêmes l'avarice, lorsqu'ils enlevaient les brebis de David pour les dévorer ; mais David arrachait de leurs dents les brebis et mettait en pièces les ravisseurs. De même Jésus-Christ, après avoir triomphé de l'avarice, mit en fuite le tentateur.
Satan chassé, les Anges approchèrent de Jésus qu'ils servirent comme un vainqueur (Matth. IV, 11). Ainsi le Chrétien qui repousse le démon après l'avoir courageusement combattu mérite la compagnie et l'assistance des Esprits célestes. — Maintenant examinons brièvement, dit saint Chrysostôme (Hom. V operis imperf.), ce que signifient les tentations de Jésus-Christ. Observer le jeûne spirituel, c'est s'abstenir d'une chose mauvaise. Mais quand le Chrétien s'enorgueillit comme s'il était saint, il est transporté comme sur un toit ; et cette tentation est la suite de la première, parce que la victoire de la tentation précédente produit la vaine gloire et devient la cause de la jactance. Evitez donc l'enflure du cœur, si vous voulez ne point éprouver de chute. L'ascension sur la montagne figure le désir d'arriver sur les hauteurs des richesses, et au faîte de la gloire humaine. D'après saint Bernard (Serm. XIV, in ps, XC) « prétendre que Jésus-Christ n'a pas éprouvé d'autres tentations que les trois précédentes, c'est ignorer cette parole de l'Écriture (Job. VII, 1) : La vie de l'homme sur la terre est une tentation continuelle. L'Apôtre aussi dit que Jésus-Christ a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations, hormis le péché (Heb. IV, 15).
Or, Jésus a voulu pour plusieurs raisons être tenté, 1° Selon saint Grégoire (Hom. XVI),il voulait par sa tentation nous délivrer des nôtres, comme il nous a délivrés de la mort par la sienne. 2° D'après saint Hilaire (Canon, V in Matth.), il voulait nous rendre circonspects, en nous apprenant que quelque saints que nous soyions, nous ne devons jamais présumer être exempts de tentations. Aussi voulut-il être tenté, après avoir reçu le baptême et l'Esprit-Saint, pour nous montrer que les personnes sanctifiées doivent s'attendre à de plus grandes luttes. 3° Selon saint Augustin (Lib. III de mirabilibus Script. Sacrae), il voulait être tout à la fois notre médiateur et notre modèle, en nous donnant le secours et l'exemple pour combattre nos ennemis. 4° Selon saint Chrysostôme (Hom. V oper. imp.), il voulait nous encourager, afin que nous ne nous laissions point abattre en face des tentations imprévues, puisque lui-même a été tenté. 5° Selon saint Léon (Serm. I de Quadrages.), il voulait vaincre le démon et par cette victoire mettre un frein à sa puissance et à son audace. 6° Suivant l'Apôtre, il voulait mieux savoir compatir à ceux qui sont tentés, et leur inspirer plus de confiance en sa miséricorde ; parce que celui qui a été éprouvé, a plus facilement pitié de ceux qui sont également éprouvés. Il voulut encore être tenté pour nous consoler, lorsque nous le serions à notre tour. En effet, Jésus fut tenté aussitôt après son baptême, après avoir été appelé par le Père céleste : Mon Fils bien-aimé, après avoir vu le ciel ouvert, et le Saint-Esprit descendre sur sa tête en forme de colombe, après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits ; il a été tenté après tous ces merveilleux événements, pour nous faire comprendre que si quelqu'un est tenté, il n'en est pas moins pur de péché, ni moins digne de la filiation divine, ni moins rempli du Saint-Esprit, qu'il n'en mérite pas moins le ciel, que sa pénitence n'en est pas moins agréable à Dieu. Ainsi, puisque le Seigneur a été tenté, ne nous étonnons point de l'être aussi ; et comme il a toujours triomphé, efforçons-nous de vaincre également en implorant son secours. Gardons-nous de compter sur nos vertus, mais plaçons tout notre espoir et toute notre confiance dans le Très-Haut. Et comme en toute occasion le Seigneur repousse son adversaire, non par l'effet de sa puissance, mais par l'autorité de l'Écriture, parce qu'il voulait le vaincre par son humilité et non point par sa force, parce qu'aussi il voulait nous donner une preuve de sa patience ; de même, si nous avons quelque chose à endurer de la part des méchants, ne cherchons pas à nous venger, mais tâchons de les instruire, essayons de les surmonter par l'humilité et la patience plutôt que par l'orgueil et la force.
Jésus-Christ, nous l'avons vu, réfute chaque suggestion du tentateur, en alléguant un texte de l'Écriture. Enseignement aussi utile pour nous qu'admirable ! Remarquons chaque réponse de Jésus, et toutes les fois que nous serons assaillis par une tentation semblable à la sienne, répondons comme lui par une maxime tirée de l'Écriture. Ainsi, sommes-nous tentés de désirer les honneurs, empressons-nous de répondre : Il est écrit : Pourquoi t'enorgueillis-tu, cendre et poussière Toute puissance est aussi caduque que la vie (Eccl. X, 9 et 11). Sommes-nous tentés par l'appât des richesses, répondons : il est écrit : Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en pouvons rien emporter. (I, Tim. VI, 7). Je suis sorti nu du sein de ma mère, et je retournerai nu dans le sein de la terre (Job. I, 21). Sommes-nous tentés par les attraits des plaisirs charnels, répondons : il est écrit (I Cor. XV, 50) : La chair et le Sang ne posséderont pas le royaume de Dieu. Par la chair et le sang, il faut entendre, selon la Glose, ceux qui s'abandonnent à la gourmandise et à la volupté. Par quelque vice que nous soyons combattus, opposons-lui toujours pour nous défendre le bouclier de la sainte Écriture.
Saint Anselme, parlant des faits que nous venons de raconter dit : « Après votre baptême, ô Jésus, vous allez au désert, conduit par l'Esprit de force, pour que la vie érémitique trouvât dans vous un parfait modèle. Vous avez supporté patiemment la solitude et le jeûne de quarante jours, les rigueurs de la faim et les assauts de l'esprit séducteur, afin de nous apprendre à les supporter. Par là, ajoute le même saint Docteur, le très-doux Jésus a consacré pour nous la vie retirée, il a sanctifié le jeûne, il nous a enseigné à combattre notre perfide ennemi. Méditez attentivement toutes ces choses qui ont été faites pour vous, voyez comme elles ont été accomplies, et aimez ardemment Celui qui les a opérées avec tant d'amour. » — Courage donc, disciple de Jésus-Christ, cherchez maintenant avec ce divin Maître à pénétrer les mystérieuses profondeurs de la solitude, afin que, devenu comme lui le compagnon des bêtes sauvages, vous deveniez aussi l'imitateur de son silence, de sa prière fervente, de son jeûne prolongé, de sa triple lutte contre son perfide ennemi. En participant à ses combats, ne manquez pas de recourir à lui dans tous les périls où vous exposent les diverses tentations ; car nous n'avons pas un Pontife qui ne sache pas compatir à nos faiblesses, puisqu'il a passé par toutes les tentations pour se rendre semblable à nous, sauf le péché (Heb. IV, 15). Vous ne devez pas redouter les tentations ou désespérer lorsqu'elles fondent sur vous ; car Dieu châtie souvent ceux qu'il aime ; et de nombreuses tribulations affligent non pas tous les hommes, mais spécialement les justes (Ps. XXXIII, 20), afin qu'après avoir subi l'épreuve, ils reçoivent pour récompense la couronne de vie.
Saint Ambroise dit à ce sujet (In cap. IV Luc) : « L'Écriture sainte enseigne que nous n'avons pas seulement à lutter contre la chair et le sang, mais encore à nous prémunir contre les embûches spirituelles. La couronne nous attend, mais auparavant il faut combattre ; personne ne peut être couronné, s'il n'a triomphé, et personne ne peut triompher, s'il n'a combattu préalablement ; les fleurons de cette couronne sont proportionnés aux difficultés de la lutte. Aussi, devons-nous ne jamais redouter la tentation, puisqu'elle est l'occasion de la victoire, la matière de nos triomphes : nous devons au contraire nous réjouir et glorifier de nos tentations, répétant avec saint Paul (II Cor. XII, 10) : C'est lorsque je suis faible que je deviens fort. C'est alors en effet que se tresse la couronne de justice ; ôtez au martyr les combats, vous lui enlevez sa couronne ; épargnez-lui les tourments, vous le privez de sa béatitude. Nous ne devons donc pas craindre les tentations à cause des peines passagères qu'elles causent, puisque ces peines nous procurent les biens éternels ; mais nous devons plutôt demander d'être soumis à celles qui ne sont pas au dessus des forces humaines. » Ainsi parle saint Ambroise. Saint Prosper dit aussi : « Les combats sont réservés aux fidèles pour leur plus grande utilité ; car, tant qu'ils sont attaqués, ils s'aperçoivent de leur faiblesse et ne s'enorgueillissent point de leur sainteté. »
Or, le démon nous attaque de six manières principales : les bons par l'orgueil, les méchants par le désespoir, ceux qui sont oisifs par la luxure, ceux qui sont occupés par le trouble, ceux qui rendent la justice par la cruauté, et ceux qui exercent la miséricorde par l'adulation. Mais quoiqu'il nous tente de nombreuses manières, il nous trompe de quatre façons spéciales : 1° en nous suggérant le bien pour atteindre à une mauvaise fin ; comme, par exemple, lorsqu'il persuade à un homme inconstant d'entrer en religion, pour le faire apostasier plus tard ; 2° il nous trompe, en nous conseillant le mal sous l'apparence du bien, comme le parjure pour rendre service au prochain ; 3° il nous trompe, en nous dissuadant du bien comme nuisible, par exemple, lorsqu'il détourne un homme vertueux d'entrer en religion, sous prétexte qu'il pourrait un jour s'en repentir, et retourner dans le siècle à sa grande confusion ; ou lorsqu'il empêche quelqu'un de vaquer à l'oraison ou de faire l'aumône, sous prétexte qu'il est exposé par ces œuvres de piété et de charité à tomber dans la vaine gloire ; 4° il nous trompe, en nous éloignant d'un mal pour nous jeter dans un plus grand, comme lorsqu'il nous fait fuir l'intempérance jusqu'à nous pousser dans une abstinence excessive.
Nous devons tous par conséquent prendre garde, avec le plus grand soin, de tomber dans les pièges du démon et de nous laisser envelopper par les filets qu'il tend partout de différentes manières. « Notre vieil ennemi, dit saint Léon (Serm. ni de Quadrag.), ne cesse de se transfigurer en Ange de lumière pour nous dresser des embûches à chaque pas. Comme il discerne nos inclinations particulières, chez l'un il attise les flammes de la cupidité, chez l'autre il fait pénétrer les attraits de la gourmandise ; à celui-ci il présente les charmes de la luxure, à celui-là il inocule les poisons de l'envie. Il distingue ceux qu'il peut troubler par la tristesse, égarer par la joie, opprimer par la crainte, séduire par l'admiration. Il examine nos habitudes, il démêle nos préoccupations, il scrute nos affections ; et c'est sur le point même où se concentrent nos efforts pour le bien, que le démon dirige ses attaques pour nous nuire. » Ainsi parle saint Léon. Environnons-nous donc tous d'une continuelle vigilance parce que personne n'est à l'abri de la tentation. « Sachez bien, dit saint Bernard, que personne sur la terre ne peut vivre sans tentation ; si vous êtes délivré de quelqu'une, c'est pour être assailli d'une nouvelle ; il arrive souvent que le Seigneur nous laisse plus longtemps éprouver par une tentation, afin que nous ne soyons pas tourmentés par une autre ; ou bien il nous débarrasse promptement de quelqu'une, afin que nous puissions nous exercer contre une autre. »
Après la victoire de Jésus et la défaite du tentateur qui se retira couvert de confusion, les Anges revinrent pour rendre leurs hommages à leur Maître. S'approchant de lui, ils le servaient comme leur véritable Seigneur dont ils avaient accompli la volonté ; car sur l'ordre qu'ils en avaient reçu, ils s'étaient éloignés pour quelque temps, et ils étaient restés de loin spectateurs de la lutte. Jésus l'avait ainsi voulu, pour mieux cacher sa divinité au démon qui, s'il l'avait vu entouré de ses Anges, aurait moins osé l'aborder et le tenter. D'ailleurs cette retraite des Anges rendait plus éclatante la victoire de Jésus ; car en combattant tout seul, il montrait qu'il n'avait pas besoin d'un secours étranger pour vaincre ses ennemis. La tentation précède, afin que la victoire suive ; et aussitôt après la victoire, les Anges servent Jésus pour faire briller la dignité du vainqueur. Car le service que les Esprits célestes offrent à Jésus manifeste d'une manière éclatante sa divinité, puisqu'il n'y a que la nature divine au dessus de la nature angélique. « En cette circonstance, dit saint Grégoire (Hom. XVI in Evang.), paraissent évidemment les deux natures réunies en la seule personne de Jésus-Christ ; car s'il est tenté par le démon, c'est parce qu'il est homme, et s'il est servi par les Anges, c'est parce qu'il est Dieu en même temps. ». Ce ministère des Anges à l'égard de Jésus-Christ peut s'entendre de trois manières. On peut l'entendre d'abord d'un secours matériel qui consistait à présenter de la nourriture pour apaiser la faim du Sauveur ; on peut l'entendre aussi d'une adoration religieuse que les Anges rendirent humblement à Jésus comme Dieu ; on peut l'entendre enfin des congratulations et des louanges qu'ils lui adressèrent pour le féliciter et le louer de sa lutte et de sa victoire.
Touchant cette victoire du Seigneur et ce ministère des Anges, saint Anselme dit (In Matth. de Victoria Domini) : « Après avoir accompli son jeûne et triomphé du démon, Jésus-Christ veut être glorifié par le service des Anges : il nous enseigne par là que, durant tout le cours de la vie présente, nous devons nous arracher aux attraits séducteurs des biens temporels, afin que nous puissions fouler aux pieds le monde avec son prince et que nous méritions de recevoir l'assistance particulière des Esprits célestes. » — Saint Bernard dit (Serm. XIV Ps. XC) : « Après que Jésus eut surmonté les tentations et chassé le tentateur, les Anges s'approchèrent de lui et le servaient. Voulez-vous pareillement obtenir les secours des Anges, fuyez les consolations du siècle, et repoussez les attaques de Satan ; ne mettez point votre satisfaction dans la société des hommes, si vous désirez trouver la joie dans le souvenir de Dieu. » — Saint Chrysostôme dit aussi (hom. XIII in Matth.) : « Tant que dura la lutte, Jésus ne permit aucunement que les Anges se montrassent, dans la crainte de voir fuir son ennemi, avant d'en avoir triomphé. Mais après qu'il lui eut fait essuyer une défaite complète, et qu'il lui eut fait prendre une fuite honteuse, les Anges apparurent alors. De même aussi, lorsque nous remporterons une victoire sur le démon, les Anges viendront à notre rencontre pour nous applaudir et nous accompagner, pour nous faire cortège et nous environner d'honneur. C'est ainsi que Lazare après avoir ressenti les rigueurs de l'indigence, de la faim et d'une hideuse maladie, se vit transporté dans le sein d'Abraham par le ministère des Anges. » Le même saint Docteur ajoute : « Les Anges contemplaient à l'écart la lutte de Jésus, afin que sa victoire ne fût pas attribuée à leur secours ; mais aussitôt qu'il l'eut remportée, ils s'approchèrent pour le servir. Mais que lui servaient-ils ? Bien que l'Écriture ne le dise pas, il est assez croyable qu'ils lui offraient des aliments, puisque l'Évangile déclare qu'il avait faim. Les Anges servaient donc le Seigneur comme ses ministres, non pas parce qu'il avait besoin de leur secours et de leur assistance, mais pour lui témoigner leur vénération et honorer sa puissance ; aussi l'Évangile ne dit pas qu'ils l'aidaient, mais qu'ils le servaient. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Considérez attentivement ici le Seigneur qui prend seul sa réfection, entouré des Anges. Quel spectacle ! quel aliment pour la piété ! Mais je me demande ce que les Anges offraient à leur Maître pour le restaurer après un si long jeûne ? L'Écriture n'en parle point et laisse à notre imagination une entière liberté. Si nous considérons la puissance de Jésus, il aurait pu créer la nourriture qu'il lui aurait plu, ou bien choisir des mets déjà existants ; mais nous ne voyons nulle part dans l'Évangile qu'il ait usé de cette puissance pour lui-même ou pour ses disciples, tandis qu'il la manifesta plus tard en faveur des foules attachées à le suivre ; puisque, dans deux circonstances, il rassasia plusieurs mille personnes avec quelques pains. Quant à ses disciples, nous lisons qu'un jour vivement pressés par la faim, ils arrachaient sous ses yeux des épis qu'ils froissaient dans leurs mains, pour manger les grains de froment. Jésus lui-même, harassé de fatigue après une longue course, s'assit sur un puits, où il s'entretenait avec la Samaritaine ; et il n'est point dit qu'il ait créé des aliments pour réparer ses forces, mais qu'il envoya ses disciples chercher la nourriture à la ville. Il n'est pas vraisemblable qu'il ait pourvu par des miracles à ses besoins ; car il n'opérait des miracles que pour l'édification du prochain et en présence de la multitude, et dans la circonstance actuelle il n'aurait pas eu d'autres témoins que les Anges. Que pouvons-nous donc conjecturer à ce sujet ? Sur la montagne où se trouvait alors Jésus, il n'y avait point d'habitation, il n'y avait personne, et par conséquent point de mets préparés. Les Anges lui apportèrent probablement des vivres préparés ailleurs, comme il était arrivé jadis à Daniel (XIV). Car, lorsque le prophète Habacuc venait d'apprêter la nourriture pour les moissonneurs, l'Ange du Seigneur le saisit par les cheveux et le transporta de Judée à Babylone dans la fosse aux lions, où se trouvait renfermé Daniel. Le prophète lui servit à manger le mets qu'il avait apprêté, puis en un moment il fut reporté dans son pays. — Arrêtons-nous ici et tenons-nous en à cette conjecture. Unissons-nous à la joie de Jésus dans le repas que les Anges lui servent. Songeons que sa très-digne Mère prend aussi part à cette joie et à cette victoire.
Voici donc les pieuses pensées auxquelles nous pouvons nous livrer. Sur l'ordre du Seigneur, deux Anges partent ; en un clin d'œil ils sont auprès de Marie ; ils la saluent avec respect et lui racontent l'état dans lequel se trouve son divin Fils. Marie leur donne un modeste mets qu'elle avait préparé pour elle-même et pour Joseph. Les Anges l'emportent, avec du pain et d'autres accompagnements convenables ; de retour, ils disposent le repas sur le sol et Jésus bénit solennellement la nourriture. Considérez-le avec attention ici dans tous les détails de sa conduite : il s'assied à terre dans un maintien grave et modeste, il mange avec sobriété. Les Anges environnent leur Maître pour le servir, ils chantent un hymne des cantiques de Sion et se livrent à la jubilation ; car ce jour est pour eux une véritable fête. Toutefois, si l'on peut ainsi parler, leur joie est mêlée d'une certaine tristesse à laquelle nous devrions prendre part : ils regardent Jésus avec respect, et en voyant leur Dieu et leur Seigneur, Celui qui donne la nourriture à tout être vivant, ainsi humilié, ayant besoin de recevoir la nourriture corporelle et de manger comme un simple mortel, ils sont saisis de compassion. Je crois que si nous le considérions affectueusement en cet état, l'amour nous ferait verser des larmes amères. — Après avoir pris son repas et après avoir rendu grâces à son Père, le Seigneur Jésus voulant retourner vers sa Mère commença à descendre de la montagne. Considérez-le bien, et voyez le Maître de l'univers aller tout seul et à pied ; touché de compassion, ne cessez point de l'accompagner pour le servir en tout avec zèle.
Prière
Ô bon Jésus ! qui, dans le désert où l'Esprit-Saint vous avait conduit, avez jeûné quarante jours et quarante nuits, qui ensuite avez ressenti la faim et avez vaincu le tentateur, faites, ô miséricordieux Sauveur, que par les vertus de pénitence et de continence, je m'abstienne des vices et des péchés, que je sois affamé et altéré de la justice, que par votre grâce et votre secours je puisse surmonter mon ennemi ou plutôt mes ennemis, le monde, la chair, le démon. Et parce que notre vie sur la terre est une épreuve et une peine continuelles, Seigneur, ayez pitié de nos misères et de nos travaux, et accordez-nous de ne pas succomber à la tentation, mais d'en toujours triompher par votre tentation, et enfin d'être miséricordieusement délivré de tout mal. Ainsi soit-il.

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