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CHAPITRE XIV
Notre-Seigneur revient d'Égypte et Jean commence sa vie pénitente
Matth. II, 19-23
Hérode étant mort (Matth. II, 19), Dieu rappela son Fils de l'Egypte où il était exilé depuis sept ans environ : car, d'après le calcul des historiens, Jésus-Christ était venu au monde en la trentième année du règne d'Hérode, qui mourut après avoir gouverné trente-huit ans la Judée. Ce retour de Notre-Seigneur était l'accomplissement de ce que Dieu avait dit par l'organe du prophète : J'ai rappelé d'Égypte mon Fils Osée (XI, 1), c'est-à-dire Celui qui m'est consubstantiel. Ces paroles ont un double sens littéral : car elles furent réalisées premièrement, à l'égard du peuple juif que Dieu nomme souvent son enfant ; mais elles furent vérifiées beaucoup plus parfaitement en Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est Fils de Dieu par nature, tandis que les autres hommes le sont seulement par adoption. — Donc, en la première année du règne d'Archélaüs, fils aîné d'Hérode, Notre-Seigneur était âgé de huit ans, lorsqu'un Ange apparut à Joseph pendant son sommeil: « Levez-vous, lui dit-il, prenez l'Enfant et sa Mère, retournez dans le pays d'Israël, c'est-à-dire en Judée ; car ceux qui cherchaient l'Enfant pour lui ôter la vie sont morts (Matth. II, 20). C'était Hérode, ainsi que les scribes et les pharisiens, qui avaient été ses complices et fauteurs pour faire périr Jésus-Christ. D'après l'historien Josèphe (lib. I, de Cap. 21), Hérode en mourant fit tuer plusieurs nobles d'entre les Juifs, pour forcer ainsi ces derniers dont il savait être détesté, à pleurer du moins à sa mort. Quelques-uns disent que l'Ange, annonçant la mort d'Hérode à saint Joseph, ne parlait pas d'une mort naturelle, mais d'une mort civile en quelque sorte qui avait enlevé le pouvoir à ce tyran. Saint Jérôme (Hieron. in eum locum.) fait remarquer que, d'après les paroles de l'Ange, Hérode n'avait pas seul résolu la mort du Seigneur, mais qu'il avait été secondé dans ce criminel projet par des prêtres et des scribes. Cette apparition de l'Ange à Joseph, pendant qu'il dormait, n'est pas dépourvue de toute signification mystique ; car, d'après Remi d'Auxerre, elle signifie que les esprits célestes se manifestent surtout à ceux qui se reposent des embarras terrestres et des préoccupations mondaines.
Joseph donc se leva (Matth. II, 21) comme un serviteur obéissant, prit l'Enfant et sa Mère, comme un père vigilant et un époux obséquieux, puis partit pour revenir dans la terre d'Israël. Ils marchent tous trois à travers le désert par où ils étaient venus en Egypte. Allons en leur compagnie, rendons-leur nos devoirs, offrons-leur nos services : dans la route, unissons-nous à leurs souffrances, considérons-les, accablés de lassitude, ne se donnant presqu'aucun repos, ni le jour ni la nuit. Ô Enfant tendre et délicat, Roi du ciel et de la terre, comme vous vous êtes assujetti de bonne heure pour nous à la peine et à la fatigue ! C'est ce que vous aviez annoncé par la bouche du prophète, en disant : Je suis pauvre et soumis aux travaux depuis ma jeunesse (Ps. LXXXVII, 16). Les privations rigoureuses, les œuvres difficiles, les dures tribulations, Jésus-Christ a tout supporté ; il s'est en quelque sorte haï lui-même pour notre amour ; les fatigues seules de ce long voyage d'Egypte en Judée auraient pu suffire pour opérer notre rédemption.
Vers les confins du désert que traversait la sainte Famille, déjà le jeune Jean-Baptiste avait commencé sa vie pénitente, quoiqu'il n'eût encore commis aucun péché, puisqu'il était venu dans le désert à l'âge de sept ans. Tout près de là, à l'endroit même où les Israélites revenant d'Egypte avaient passé le Jourdain, Jean administra le baptême plus tard. Mais avant de prêcher aux autres la pénitence, il se retira le plus tôt possible dans une âpre solitude, pour y mener dès son plus jeune âge une vie austère ; car il voulait y puiser plus facilement cette haine des séductions mondaines qu'il devait communiquer à ses auditeurs, il voulait aussi s'y livrer plus librement à la contemplation de la divine sagesse qu'il devait manifester par sa parole. À son exemple, il est avantageux de porter le joug du Seigneur dès l'adolescence comme dit le prophète Jérémie (Th. III, 27), Tandis que notre nature est jeune et tendre, nous devons la façonner au bien, et nous devons pratiquer d'avance ce que nous devrons enseigner plus tard aux autres: apprenons surtout à ne pas nous ériger, en maîtres de notre prochain, avant de nous exercer à la pratique de la perfection.
Jean demeurait dans le désert, où l'air est plus pur et l'horizon plus étendu, où Dieu se communique davantage à l'homme : en attendant l'époque où il devait baptiser et prêcher, il vaquait à la prière et conversait avec les Anges ; loin de tout commerce dangereux, il menait une vie irréprochable, afin qu'ensuite il pût donner à tous les autres les avertissements nécessaires, sans craindre pour soi-même de malignes critiques, et afin qu'il pût rendre de Jésus-Christ un témoignage plus digne de foi, en l'annonçant comme le Messie ; car personne ne peut convenablement rendre témoignage d'un autre, s'il ne peut préalablement rendre témoignage de lui-même. Il s'éloigne donc de la foule et du tumulte, pour ne pas ternir le pur éclat de sa conduite ou de sa réputation, et pour ne pas contracter quelque tache de faute ou de scandale ; car s'il fut resté dans le monde, il aurait pu être souillé par les relations sociales presque toujours dangereuses ; s'il s'enfuit du monde, c'est donc pour mieux conserver son innocence, pour mieux préserver sa vertu de toute parole ou action coupable, « En effet, dit saint Chrysostôme (Hom. XXX, Operis imperf.), comme il est difficile qu'un arbre planté sur un chemin public conserve ses fruits jusqu'à leur maturité, il n'est pas moins difficile qu'un homme placé au milieu du monde, sauvegarde son innocence jusqu'à la mort. Certains arbres sont, il est vrai, plantés dans un jardin, de manière que leur tronc est garanti des passants ; mais il n'en est pas ainsi des branches qui se prolongent au-dessus du chemin. Voilà l'image de certains religieux qui, bien que renfermés dans le cloître, veulent s'occuper des affaires séculières. »
Qu'il est grand, qu'il est admirable ce jeune Jean-Baptiste ! Il est le premier solitaire, le patriarche et le modèle de ceux qui veulent vivre dans l'état religieux. « Dès la plus tendre jeunesse, dit saint Pierre Chrysologue, ce bienheureux enfant, dirigé par le Saint-Esprit, vient dans le désert ; et la faiblesse de l'âge n'arrête point celui que fortifie la puissance du Seigneur. Jean quitte le monde, abandonne sa patrie, fuit les hommes et oublie ses parents, pour s'élever par le regard de la contemplation jusqu'au trône de la Divinité. Quel spectacle merveilleux de voir un homme qui, à peine sur le seuil de la vie, méprise les biens et dédaigne les plaisirs de la terre, pour passer la carrière de sa vie dans la société de Dieu ! Les cavernes des montagnes, les arbres des forêts et les profondeurs des vallées servaient de demeure et d'abri à ce patriarche enfant. S'élevant au dessus de son extrême jeunesse et peu soucieux de sa noble origine, Jean se consacre entièrement au service du Seigneur ; par la vie prodigieuse dont il donne le premier exemple, il devient le type des moines, le prince des anachorètes et le fondement principal de tout institut religieux. » C'est pourquoi saint Chrysostôme (Hom. de Joanne Baptista) a dit « De même que les Apôtres sont les chefs des prêtres, de même Jean-Baptiste est le chef des moines ; tel est l'enseignement écrit de la tradition hébraïque dont on a gardé le souvenir jusqu'ici. Considérez votre dignité, ô moines qui avez Jean-Baptiste pour chef et pour modèle ! Peu de temps après sa naissance, il mène la vie monastique au milieu des déserts qui lui fournissent toute sa nourriture ; il attend dans la solitude la venue de Jésus-Christ, il ne veut point converser avec les hommes, mais s'entretenir avec les Anges. Voilà la vie vraiment heureuse ; mépriser le commerce des hommes, rechercher la compagnie des Anges, quitter la ville et choisir la solitude pour y jouir de Jésus-Christ. Les yeux qui désirent contempler Jésus-Christ, ne trouvent rien de digne d'être vu que Jésus-Christ. Heureux les religieux qui sont les imitateurs de Jean, le plus grand parmi les enfants des femmes, selon le témoignage du Sauveur lui-même (Luc. VII, 28). » D'après ces paroles de saint Chrysostôme, nous pouvons comprendre combien sont malheureux les moines qui, au lieu de marcher sur les traces de Jean leur chef, sortent de leur retraite et vont dans les villes s'entretenir avec les hommes ; pour eux la solitude est une prison, et le monde un paradis. Saint Jérôme pensait bien différemment, lorsqu'il disait « Que d'autres pensent et disent ce qu'ils voudront ; pour moi le monde n'est qu'une prison, la retraite est un paradis ! » (ad Rusticum de institut, monach.).
Que le moine connaisse donc bien la signification du nom qu'il porte. Le mot moine, en latin monachus, vient du grec monos qui veut dire seul, et de achos qui signifie triste. Le moine en effet doit rester dans une solitude et une tristesse salutaires, tout occupé de son propre office, sans se mêler d'un office étranger. S'il prétend remplir la fonction de docteur, qu'il écoute le conseil de Hugues de Saint-Victor : « L'austérité de votre costume, la modestie de votre visage, la sainteté de votre vie doivent servir d'enseignement aux autres hommes ; et vous les instruirez mieux si vous fuyez le monde que si vous le cherchez ». « Le religieux, dit saint Grégoire, doit toujours considérer la réserve que son habit commande en tout, dans ses pensées, ses paroles et ses actions, de sorte qu'il renonce parfaitement à toutes les choses mondaines ; il faut que les vertus représentées par son costume aux yeux des hommes soient reproduites par sa conduite aux yeux du Seigneur. Ainsi ne vous glorifiez pas de ce que vous entrez dans la solitude ou en religion, ni de ce que vous y demeurez depuis longtemps, si vous n'y menez une vie sainte et régulière ; car alors au lieu de profiter à votre avancement spirituel, l'état érémitique ou l'état religieux vous causerait de grands dommages. » « C'est ainsi, dit saint Jérôme (Epist. ad Paulinum de instit. monach.) qu'on ne mérite pas des éloges pour être venu à Jérusalem, mais pour y avoir vécu dignement. »
Saint Augustin, s'adressant à des solitaires, leur dit (In uno e serm. ad fratres in erem.) : « A quoi sert que vous soyez venus dans cette retraite, si vous êtes tels que vous pouviez être dans le siècle ? Habiter cette solitude n'est pour vous d'aucun profit, lorsque le mal règne dans vos âmes avec toute sa tyrannie, lorsque la colère vous emporte, quand vous agissez pour plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu, quand vous vous estimez dignes de tout éloge pour être sorti du monde, et que vous restez esclaves des diverses passions qui tiennent le monde renfermé en vous-mêmes ; de sorte que vous qui pensiez assister les séculiers par vos prières, vous auriez besoin d'avoir les séculiers eux-mêmes pour intercesseurs ; car peut-on croire qu'une âme que la concupiscence a rendue comme la propriété du monde, puisse en même temps devenir la demeure de la Divinité ? Ah ! mes frères, réfléchissez sérieusement à voire vocation (Ep. I ad Corint. I, 26). Venir dans la solitude, c'est assurément un acte de grande perfection ; mais ne pas vivre dans la solitude, selon l'étât de perfection où l'on est entré, c'est un sujet de grande damnation. À quoi sert que notre corps soit dans un lieu calme, si notre cœur est dans une agitation continuelle ? À quoi sert, je vous le demande, que l'habitation soit silencieuse, si les habitants sont troublés par les vices, et tourmentés par les passions ? À quoi sert que la sérénité règne au dehors, si la tempête bouleverse notre intérieur ? Non, nous ne sommes pas venus dans le monastère pour y être servis, pour y vivre dans l'oisiveté, y nager dans l'abondance ; non certes, nous ne sommes pas venus ici pour goûter le repos et la sécurité ; mais nous sommes venus pour engager le combat, soutenir la lutte, livrer la guerre à nos défauts, mettre un frein à notre langue, et non-seulement pour ne causer d'injures à personne, mais aussi pour supporter patiemment toutes celles qui nous sont faites. » Après avoir entendu cette exhortation de saint Augustin, nous pouvons nous écrier: Hélas ! où sont aujourd'hui les religieux qui s'étudient à passer du bien au mieux, à monter de vertus en vertus ? C'est pourquoi saint Bernard dit (Epist. I) : « Vous trouverez plus facilement plusieurs séculiers qui se convertissent du mal au bien, qu'un seul religieux qui s'élève du bien au mieux. C'est un phénomène très-rare que celui d'un religieux qui dépasse un peu le degré de perfection qu'il a une fois atteint. Et cependant il n'y a pas de milieu ; il faut avancer ou reculer, monter ou descendre ; si vous prétendez vous arrêter, vous ne manquerez pas de tomber, et vous roulerez dans l'abîme. » Puis il ajoute : « Incontestablement, il n'est pas bon, celui qui ne se propose pas de devenir meilleur, et dès que vous ne voulez plus devenir meilleur, vous cessez d'être bon. »
Marie et Joseph, avec l'Enfant Jésus, traversant le Jourdain, vinrent dans la terre d'Israël, comme l'Ange le leur avait ordonné ; mais le messager céleste n'avait pas déterminé d'endroit ni désigné de ville afin qu'il eût l'occasion de revenir vers Joseph pour le tirer de son doute. Ce nouvel avertissement et cette nouvelle visite ne pouvaient que donner plus de certitude et fournir plus de consolation au saint vieillard. Le retour de Jésus en sa patrie nous fait souvenir que nous devons aussi hâter notre voyage vers la patrie céleste. Cependant Joseph apprenant qu'Archélaüs, fils aîné d'Hérode, avait succédé à son père sur le trône de Judée, n'osa pas aller en ce pays (Matth. II, 22) ; car Archélaüs avait hérité de la cruelle politique d'Hérode qui avait exercé la plus violente persécution sur Bethléem et sur la contrée voisine. Le nom de Judée comprend quelquefois tout le territoire occupé par les douze tribus, comme dans ce verset 1 du Psaume 75 : Dieu est connu dans toute la Judée. D'autres fois il désigne le seul territoire réservé à la tribu de Juda, comme dans ce passage du Prophète : Que la Judée et Jérusalem ne craignent pas (Zach. VIII, 15). Enfin il marque le territoire habité par les deux tribus de Juda et de Benjamin, comme ici, où il est dit qu'Archélaüs régnait en Judée. Le royaume qu'avait gouverné Hérode, était déjà partagé et sous la domination de différents princes. Pour l'éclaircissement de ce fait, il faut savoir que, selon l'opinion la plus probable, Hérode, sur son lit de mort, fit un testament d'après lequel il instituait Archélaüs son successeur, mais à condition qu'il se ferait couronner par l'Empereur romain. Archélaüs vint donc à Rome pour recevoir le diadème : mais ses deux frères Hérode Antipas et Philippe y vinrent aussi pour revendiquer leur part de l'héritage paternel. Quant à leurs trois autres frères, Antipater, Alexandre et Aristobule, leur père les avait fait tuer, avant sa fin misérable. Après la mort d'Hérode l'Ancien, l'Empereur et le Sénat des Romains, pour briser l'orgueil des Juifs en leur ôtant toute facilité de se révolter, détruisirent leur régime politique, et divisèrent leur royaume en quatre parties appelées Tétrarchies : deux, la Judée et l'Abilène furent données à l'aîné qui était Archélaüs ; la troisième, la Galilée, échut à Hérode Antipas sous lequel Jean fut décapité, et Notre-Seigneur crucifié ; la quatrième, formée de l'Iturée et de la Trachonite fut attribuée à Philippe dont Hérode Antipas enleva la femme. Ainsi Archélaüs était Diarque, tandis que ses deux frères étaient seulement Tétrarques. Outre Hérode Ascalonite qui était le plus ancien, et son fils Hérode Antipas, il y eut un troisième Hérode surnommé Agrippa qui avait pour père Aristobule, fils d'Hérode Ascalonite. C'est Hérode Agrippa qui fit trancher la tête à saint Jacques le Majeur frère de saint Jean l'Évangéliste, et qui fit mettre en prison saint Pierre.
Archélaüs, ayant été désigné par son père pour lui succéder comme roi des Juifs, s'efforçait naturellement de continuer ce qu'Hérode avait commencé. C'est pourquoi Joseph n'osa retourner en Judée ; et averti par l'Ange, tandis qu'il dormait, il vint avec l'Enfant et sa Mère en Galilée, où régnait Hérode Antipas, que son père avait privé, autant qu'il avait pu, de la portion qu'il lui devait dans l'héritage. C'est là que Joseph établit son domicile avec plus de sécurité, et c'était bien dans la terre d'Israël, puisque Israël l'habitait. Joseph alla donc fixer sa demeure dans la ville appelée Nazareth (Matth. II, 23). Ainsi Jésus qui était né à Bethléem, allait être élevé dans le pays même où il avait été conçu. Il y pouvait habiter avec plus de sûreté qu'à Jérusalem et à Bethléem, où régnait Archélaüs. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. IX, in Epiph.) : ce ne fut pas seulement la crainte du danger, mais l'amour de son pays, qui fit venir Jésus à Nazareth, afin d'y trouver une demeure plus agréable et plus tranquille. De cette manière, il accomplissait ce que le prophète avait dit de lui : On l'appellera Nazaréen. Ici dans le texte latin (ut adimpleretur), la conjonction ut exprime un effet et non une cause ; car la prophétie n'est pas la cause de l'événement qu'elle annonce, mais l'événement au contraire est la cause de la prophétie qu'il réalise. Or Jésus a été surnommé Nazaréen, tant à cause de l'endroit où il a été conçu puis élevé, qu'à cause de l'interprétation mystérieuse de la loi mosaïque, d'après laquelle Nazaréen veut dire saint ; et en effet dans les divines Écritures le Seigneur est souvent appelé saint. Comme il avait choisi le lieu où il devait prendre naissance, il avait également choisi la ville où il devait passer son adolescence. Le nom qu'on lui donne, tiré de ce séjour, indique qu'il a été nourri dans la sainteté, lui qui est par essence la source de la sainteté ; et parce qu'il est le Saint des Saints, il pourrait être ajuste titre appelé le Nazaréen des Nazaréens. Car Nazareth signifie également fleur des champs, ou nouveau rejeton, ou sainteté ; et c'est sur la tige de ce rejeton que s'est élevé, selon l'Écriture, Celui qui est la fleur des champs, le Saint des Saints, le Nazaréen par excellence. Comme Jésus-Christ a été appelé Nazaréen, ses premiers disciples ont été d'abord nommés communément Nazaréens. Mais après que saint Pierre eut établi sa chaire à Antioche où la langue grecque était vulgaire, on décida qu'ils porteraient le titre de Chrétiens, à cause du nom de Christ donné en grec à Notre-Seigneur. Si Jésus-Christ a voulu être conçu puis élevé à Nazareth, c'est pour nous faire comprendre qu'il fut comme une fleur sans tache dans sa Conception affranchie du péché originel, et dans sa vie exempte du péché actuel. Ce qui fait dire à saint Bernard, que la fleur épanouie sur la tige de Jessé devait croître de préférence dans un pays riche en fleurs. Jésus-Christ, sortant de l'Egypte, venant en Galilée, et habitant à Nazareth, nous montre par cet exemple, que, d'après la signification spirituelle de ces différents lieux, nous devons quitter l'état de péché, passer du vice à la vertu, et nous établir dans une floraison continuelle de bonnes œuvres, afin que nous puissions ainsi parvenir à la céleste patrie.
Voilà donc l'Enfant Jésus revenu d'Egypte avec Marie et Joseph. Aussitôt accourent les sœurs de la sainte Vierge, les autres parents et amis qui s'empressent de les visiter et de les saluer. La sainte famille reste alors à Nazareth pour y vivre dans la pauvreté. Joseph y continue son métier de charpentier ; Marie coud et file, et se livre à d'autres travaux qui peuvent lui convenir ; mais elle ne cesse pas de prodiguer à son divin Fils les soins les plus empressés. Car, comme dit saint Anselme (Lib. de excellentia beatae Mariae. IV), il n'y a point d'homme assez profond pour pénétrer, ni assez éloquent pour exprimer avec quelle sollicitude tendre et active, elle veilla sur son enfance, de quelle attention douce et respectueuse elle entoura son adolescence et sa jeunesse. Souvent, comme elle-même l'a révélé à une âme pieuse, lorsqu'elle reposait et réchauffait son Enfant sur son sein, dans l'excès de son affection maternelle, inclinant sa tête sur celle de son Fils, elle versait des larmes si abondantes que la tête et le visage de Jésus en étaient inondés ; en même temps elle ne se lassait pas de répéter avec amour ; ô le salut et la joie de mon âme ! Ah ! quel homme entendant parler et voyant agir ainsi cette divine Mère pourrait retenir ses larmes ?
Depuis le retour de Jésus jusqu'à sa douzième année, l'Écriture ne dit plus rien de lui, ni de ses parents. Mais voici ce que rapporte une tradition vraisemblable au moins : il existe encore à Nazareth une petite fontaine, à laquelle Notre-Dame allait quelquefois, et où Jésus enfant puisait souvent de l'eau qu'il portait à Marie pour lui témoigner son affectueuse soumission. Ainsi celui qui donne la nourriture à toute chair vivante mettait ses plus grandes délices à porter de l'eau à sa Mère : il allait aussi dans les champs cueillir les herbes dont elle préparait leurs aliments. Jésus rendait de semblables services à Marie, qui n'avait point d'autre serviteur pour l'aider dans toutes ses nécessités. Il commença de bonne heure à s'exercer dans l'humilité dont plus tard il se faisait gloire plus que de toutes les autres vertus, car il disait ; Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matth. XI, 29). Aussi, selon le sentiment de saint Anselme, il n'y a rien de déraisonnable à se figurer Jésus se mêlant parmi les enfants de son âge, assistant Marie dans les travaux de son ménage, et secourant Joseph dans les ouvrages de son métier.
Prière
Ô très-doux Jésus, qui, après être né d'une Vierge, vous êtes retiré en Egypte, et qui, après avoir été rappelé de ce pays, êtes revenu dans la terre d'Israël, Seigneur, veuillez aussi me rappeler, moi votre serviteur qui suis éloigné de votre présence dans l'Egypte de cet exil, et qui suis relégué dans la nuit de ce pèlerinage ; retirez mon corps, mon esprit et ma volonté de cette région étrangère et de cette vie ténébreuse du monde ; faites-moi sortir du péché, passer du vice à la vertu, et daignez m'introduire dans la Terre promise du ciel, dès maintenant par la foi, l'espérance et la charité, plus tard en vérité, en réalité et en triomphe. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XV
L'Enfant Jésus resté à Jérusalem est retrouvé dans le Temple
Luc. II, 40-52
Cependant, l'Enfant Jésus devenait plus grand et plus fort (Luc. II, 40) quant au corps ou à l'extérieur. Et afin qu'on ne pensât point que son âme se perfectionnait à mesure que son corps se développait, l'Evangéliste ajoute aussitôt qu'il était rempli de sagesse c'est-à-dire quant à l'âme ; de plus la grâce de Dieu était en lui, quant à l'âme et au corps. C'est l'interprétation donnée par le Vénérable Bède (In cap. II, Luc.) qui a dit : « Comme toute la plénitude de la Divinité résidait substantiellement en Jésus-Christ, il était rempli de sagesse dès son enfance ; et sous ce rapport, il n'eut pas besoin de grandir et de se fortifier, lui qui était le Verbe divin, Dieu même ; mais relativement à son humanité, la grâce était en lui ; car Jésus-Christ comme homme a reçu une bien grande grâce, puisque dès qu'il fut homme, il fut parfait, il fut Dieu. » D'après le même Père, saint Jean a dit du Christ en termes identiques qu'il était plein de grâce et de vérité (Joan. I, 14) ; cette excellence de la Divinité qui est en Jésus-Christ, saint Jean la désigne par le nom de vérité, et saint Luc par celui de sagesse. En effet Jésus-Christ eut la plénitude de toutes les vertus et de tous les dons du Saint-Esprit, il faut en excepter la foi et l'espérance qui furent en lui remplacées par une science absolue et une possession immuable de la Divinité, en sorte qu'il jouit de la béatitude depuis le premier instant de sa Conception. Ainsi donc, toutes les fois qu'on suppose en Jésus-Christ quelque accroissement et quelque développement ou quelque autre semblable modification, il faut le rapporter exclusivement à son corps : car relativement à l'âme, il eut la perfection complète dès le premier instant de sa Conception ; mais il ne manifesta cette perfection que comme les diverses circonstances l'exigeaient. Jésus, dit saint Bernard (Hom. super missus est), n'était pas encore né, qu'il était homme déjà, par la sagesse et non par l'âge, par l'énergie de l'âme et non par la maturité du corps, par l'intégrité des sens et non par le développement des membres ; car Jésus-Christ n'eut pas moins de science quand il était simplement conçu, que quand il fut né ; lorsqu'il était petit, que lorsqu'il fut grand. Considérez-le prisonnier dans le sein de sa Mère, vagissant dans la crèche, interrogeant les docteurs dans le temple, instruisant plus tard les peuples ; à toutes ces différentes époques, il fut rempli du Saint-Esprit d'une manière également parfaite. Nous reviendrons d'ailleurs sur ces considérations à la fin de ce chapitre.
Les parents de Jésus (Luc. II, 41), en observateurs religieux de la loi, allaient tous les ans à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque, pour entendre la lecture de la loi, participer aux sacrifices, et assister à la solennité ; car ils obéissaient encore à la religion qui était simplement l'ombre de celle dont ils possédaient la réalité. — Remarquons ici que les fêtes légales des Juifs étaient les unes communes et fréquentes, les autres anniversaires. Les fêtes communes et fréquentes étaient au nombre de deux, savoir : le sabbat de chaque semaine, pendant lequel ils s'abstenaient de tout travail, en mémoire du repos que Dieu prit après la création ; la néoménie de chaque mois, fixée au commencement de la nouvelle lune, en l'honneur du Créateur qui a fait toutes les saisons et tous les temps. — Les fêtes anniversaires étaient au nombre de cinq, savoir : 1° celle de Pâque, célébrée le quatorzième jour de la lune du premier mois, en souvenir de la délivrance d'Égypte ; 2° la fête de la Pentecôte, établie cinquante jours après celle de Pâque, parce qu'à cette époque Dieu avait donné la loi aux Israélites sur le mont Sinaï ; 3° la fête des Trompettes, célébrée le premier jour de septembre ; on sonnait alors de la trompette dans des cornes de bélier, en souvenir de ce que, sur le point d'être immolé par son père, Isaac fut délivré par un Ange qui donna l'ordre à Abraham de sacrifier un bélier à la place de son fils ; 4° la fête de la Propitiation, fixée le dixième jour de septembre, parce qu'en ce même jour Moïse était venu annoncer aux Israélites l'apaisement de la colère divine qu'ils avaient excitée, en fondant et adorant un veau d'or ; 5° la fête des Tabernacles ou Scénopégie, établie le quatorzième jour de septembre ; les Juifs alors demeuraient sous des tentes, en souvenir des quarante ans que leurs pères avaient séjourné dans le désert sous des tentes. — Parmi ces cinq fêtes, trois seulement, celles de la Pâque, de la Pentecôte et des Tabernacles, se célébraient avec une très-grande solennité pendant sept jours. À ces trois fêtes, tous les hommes et les garçons montaient à Jérusalem, selon le précepte de la loi, pour se présenter devant le Seigneur ; et ceux qui étaient éloignés pouvaient avec des motifs raisonnables se dispenser d'aller aux fêtes de la Pentecôte et des Tabernacles ; mais on ne pouvait manquer d'assister à celle de Pâque que dans le cas d'infirmité. Toutefois, les femmes n'étaient pas astreintes à cette loi ; beaucoup néanmoins y venaient par dévotion. C'est ainsi que la Bienheureuse Vierge montait tous les ans à Jérusalem pour y accompagner son Enfant, surtout pendant le règne d'Archélaüs. Quoique les parents de Jésus craignissent ce prince, ils allaient cependant à la solennité de la Pâque, parce qu'ils pouvaient facilement passer inaperçus dans la foule immense qui montait à Jérusalem ; mais ils revenaient promptement ; ils évitaient ainsi, de scandaliser par leur complète absence de la fête, et de se faire remarquer par un long séjour à la capitale.
Jésus, ayant atteint sa douzième année, monta avec ses parents à Jérusalem pour y assister à la fête établie par la loi (Luc. II, 42). En allant à cette solennité, ainsi qu'en restant au temple, Notre-Seigneur nous montre que, dès l'enfance, nous levons nous accoutumer aux offices divins. Quoique tout jeune encore, il supporte les fatigues d'une longue route pour célébrer les fêtes instituées en l'honneur de son Père céleste. Lui, le Maître de la Loi, se soumet humblement à l'observation de la loi, tant qu'elle subsiste encore, afin de nous donner par son humilité le modèle de toute perfection. « Jésus a observé la loi qu'il a donnée, dit le Vénérable Bède, pour nous enseigner à exécuter en tous points tout ce que Dieu commande. Suivons donc la trace de son humanité, dans la conduite de la vie, si nous désirons contempler la gloire de sa divinité. » Pour mettre en pratique cette leçon du Vénérable Bède, nous devons, à l'exemple du Seigneur, accomplir avec exactitude les divins préceptes, et célébrer avec piété les fêtes religieuses, en nous y préparant par les bonnes œuvres. C'est ainsi qu'un bon frère, animé d'une fervente dévotion pour les fêtes de Jésus-Christ et de la sainte Vierge, et pour celle de tous les Saints, se préparait à leur célébration par des jeûnes, des prières et des macérations, et s'appliquait pendant leur solennité à des méditations et à des oraisons relatives à la circonstance. Concluons de là, chrétiens, qu'aux jours de fêtes spécialement, nous devons aller à l'Église, comme à la maison que le Seigneur a choisie, et non pas dans les lieux de spectacle ou de divertissement. Occupons nous alors de pieux exercices, et non pas de danses et de vanités mondaines. Faisons l'aumône, au lieu de nous rendre coupables de quelque injustice ou usure. Livrons-nous à la pratique des bonnes œuvres, au lieu de nous adonner aux excès de la nourriture et de la boisson : car, si nous n'agissons pas ainsi, le Seigneur nous dira comme aux Juifs, par l'organe d'Isaïe (I, 14) : Mon cœur déteste vos solennités et vos fêtes.
Jésus étant donc arrivé à l'âge de douze ans, commença à manifester sa sagesse, et à découvrir aux hommes la divinité qu'il tenait de son Père céleste et l'humanité qu'il avait reçue de sa Mère ; car ses douze années figuraient les douze Apôtres qui devaient faire connaître au monde sa double nature divine et humaine. Il commença précisément à faire briller sa perfection à l'âge de douze ans, pour signifier par ce nombre la totalité des élus représentés par l'ensemble des douze tribus, et convertis par le moyen des douze Apôtres. — La solennité qui durait huit jours étant terminée (Luc. II, 43), les parents de Jésus repartirent, et lui resta dans Jérusalem non par accident ou par hasard, non par la négligence ou l'oubli de ses parents, mais parce qu'il le voulait bien et l'avait ainsi déterminé. Il désirait nous montrer le zèle qu'il avait dès son enfance pour les choses spirituelles et divines. Après avoir rendu à ses parents ce qu'il leur devait, en venant dans leur compagnie offrir à Dieu des sacrifices, il voulait rendre aussi à son Père céleste ce qu'il lui devait, en s'occupant de la doctrine spirituelle. — Ses parents ne s'aperçurent pas qu'il était demeuré à Jérusalem (Luc. II, 44), parce qu'ils le croyaient dans la troupe, c'est-à-dire parmi ceux qui les avaient accompagnés. S'il reste secrètement, à leur insu, ce n'est pas sans dessein : s'il avait été obligé de retourner pour leur obéir, il n'aurait pu interroger les docteurs de la loi ; et s'il avait refusé de leur obéir pour rester, il aurait semblé mépriser les auteurs de ses jours. Apprenons de là qu'un fils, dont la présence n'est pas nécessaire pour sustenter son père et sa mère, peut, à leur insu ou sans leur consentement, entrer en religion, passer à un état plus parfait, et se consacrer au service divin, en suivant toutefois les règles de la discrétion. Le Seigneur a dit à ceux qui voudraient les arrêter : Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent (Marc. X, 14).
Mais, dira-t-on, comment les parents de Jésus ont-ils pu le laisser, sans le savoir, eux qui l'avaient élevé avec tant de soins ? Nous répondons à cela : chez les Juifs, c'était la coutume qu'en allant aux fêtes, ou en revenant à leurs maisons, les femmes fussent avec les femmes, et les hommes avec les hommes, pour sauvegarder la pureté des mœurs ; et afin que, par leur mutuelle continence, les uns et les autres fussent disposés à célébrer plus religieusement les fêtes légales ; de peur aussi que leur mélange ne prêtât occasion à quelque désordre : mais les enfants pouvaient aller indifféremment avec quelque parent que ce fut. C'est pourquoi Joseph, ne voyant pas Jésus à sa suite, le croyait avec Marie, dons la troupe des femmes, tandis que Marie le croyait avec Joseph, dans la troupe des hommes. — Après avoir ainsi voyagé pendant une journée depuis Jérusalem, sans voir l'Enfant, ils arrivèrent le soir à l'endroit où ils devaient loger. Marie s'apercevant alors que son Jésus n'était pas avec Joseph, comme elle le supposait, fut en proie à la plus vive douleur ; les larmes aux yeux, elle parcourut les maisons avec toute la décence possible, s'enquérant partout de son Fils ; et Joseph, non moins désolé, la suivait en pleurant. Ah ! chrétiens, ne nous lassons point de les accompagner, cherchant Jésus jusqu'à ce que nous l'ayons trouvé. Après avoir inutilement cherché l'objet de leurs désirs, quel repos, pensez-vous, que purent goûter ses parents inquiets, et surtout sa mère qui le chérissait si tendrement ? Les personnes de sa connaissance veulent l'encourager et la consoler, mais en vain : la perte qu'elle vient de faire est trop grande. Ah ! contemplons Marie et compatissons à sa poignante douleur ; car depuis sa naissance jusqu'à présent, elle n'a jamais été déchirée par des angoisses aussi violentes. Ne nous troublons donc point quand nous sommes assaillis par la tribulation, puisque le Seigneur n'en a pas même exempté sa Mère. Il permet que ses amis soient éprouvés, afin de leur montrer ainsi qu'ils lui sont chers.
Marie ne trouvant pas Jésus, retourne à son logement ; elle s'y livre à la prière et aux gémissements, et passe la nuit entière dans la plus grande amertume. Le lendemain, dès la pointe du jour, Joseph et Marie s'empressent de parcourir les lieux environnants, parce que le retour pouvait s'effectuer par diverses routes : ils interrogent successivement toutes les personnes de leur famille et de leur connaissance, soit parmi les hommes, soit parmi les femmes ; mais toutes les perquisitions sont inutiles, de sorte que la divine Mère, sans aucun espoir et dans la plus vive anxiété, est inconsolable. Considérons attentivement de quelles profondes blessures fut alors affligé le cœur maternel de la bienheureuse Vierge. Que de soupirs, que de sanglots durent s'échapper de sa poitrine oppressée ! Ah ! c'est alors qu'elle commença de ressentir cette douleur aiguë que le saint vieillard Siméon lui avait annoncée, en disant : Un glaive transpercera votre âme (Luc. II, 35). Elle était dans la plus cruelle perplexité d'avoir perdu le trésor que Dieu lui avait confié : elle pouvait justement pousser ce en lamentable (Gen. XXVII, 30) : Quoi ! l'Enfant ne paraît pas ! et où irais je donc pour le trouver ? Quitter son pays, fuir en Egypte avait été pour Marie une grande tribulation ; mais, du moins, elle avait avec elle son Fils bien-aimé ; tandis qu'aujourd'hui elle le perd après l'avoir conduit aux fêtes de Jérusalem. Comprenons par là que souvent l'adversité nous conserve Jésus, au lieu que la prospérité nous l'enlève.
Le troisième jour, ils retournent à Jérusalem en continuant leurs recherches (Luc. II, 45). Que ce nouveau voyage causa de fatigues et occasionna de larmes à Marie ! Comme elle put bien répéter ces paroles du Cantique des cantiques (III, 2) : J'ai cherché Celui que mon âme chérit uniquement, je l'ai cherché et je ne l'ai point trouvé parmi ses parents et ses amis ; mais je me lèverai, et me transportant d'un lieu à l'autre je parcourrai les places et les rues de la ville jusqu'à ce que je retrouve Celui que mon âme chérit uniquement. — Les trois jours écoulés depuis la perte de Jésus, figuraient le nombre de ceux qu'il devait rester après sa mort comme perdu dans le tombeau. Enfin, le quatrième jour au matin, Marie et Joseph retrouvent Jésus dans le temple (Luc. II, 46). « Par cet événement, dit saint Ambroise (in Luc), le Seigneur a voulu signifier que trois jours après sa Passion victorieuse, on verrait ressuscité celui que l'on croyait mort, et on le retrouverait revêtu d'une gloire immortelle. » Jésus fut donc rencontré par ses parents dans le temple, dans le lieu consacré au Seigneur. Ce n'est pas au théâtre, ou sur la place publique, ou en quelqu'autre endroit d'amusement qu'il fut trouvé, mais ce fut dans l'endroit destiné à la prière et à l'enseignement de la religion. Et quoi d'étonnant ! Un enfant ne se plaît-il pas à rester dans la demeure de son père ? Celui donc qui aime à se trouver à l'église comme dans la maison de son Père, prouve qu'il est un enfant de Dieu ; et celui, au contraire, qui aime à se trouver dans un lieu de débauche prouve qu'il est enfant du démon dans la maison duquel il se plaît. Ainsi Jésus-Christ fut trouvé dans le temple, non pas errant çà et là comme les autres enfants, mais, comme source de la sagesse, assis au milieu des docteurs, pour être mieux à portée de les entendre tous et de les entretenir. Il se tient modestement assis, et, comme modèle d'humilité, il les écoute et les interroge avant que d'enseigner. Celui qui dans le ciel instruit les Anges interroge dans le temple les docteurs ; celui qui dispense la science aux docteurs eux-mêmes veut s'instruire en les interrogeant. Il interrogeait non assurément qu'il eut besoin d'apprendre quelque chose ou d'acquérir quelque connaissance, mais pour nous montrer comment nous devons apprendre les saintes Écritures, et en acquérir l'intelligence ; lorsque nous ne comprenons pas certaines choses, il ne faut pas rougir de consulter les hommes éclairés, comme font beaucoup d'orgueilleux qui préfèrent rester dans l'ignorance ou l'erreur plutôt que de demander des instructions ou des explications. »
Jésus nous fournit encore un exemple d'humilité ; lorsqu'il veut bien écouter avant que d'enseigner, c'est pour montrer que les hommes même savants doivent être plus prompts à recevoir des leçons qu'à en donner ; car celui qui s'empresse de répondre avant que d'écouter fait voir qu'il est insensé. Jésus voulait aussi prouver qu'il était Dieu, par les questions profondes qu'il faisait, et par les sages réponses qu'il donnait aux mêmes hommes, de telle sorte que ses auditeurs en étaient stupéfaits : tous ceux qui l'entendaient au rapport de l'Évangéliste(Luc. II, 47), étaient frappés de stupeur, c'est-à-dire d'un grand étonnement, à cause de la prudence avec laquelle il présentait les questions et les réponses, les difficultés et les solutions. Jamais enfant de cet âge n'avait offert un semblable phénomène : aussi l'admiration causée par cette merveille extraordinaire allait jusqu'à la stupeur, tant elle était vive ; car ils étaient extrêmement surpris de voir un enfant écouter avec tant de modestie, interroger avec tant de discrétion et répondre avec tant de sagesse. Lui même posait les questions, apportait les réponses, et résolvait les difficultés qu'on lui avait alléguées ou qu'il avait proposées lui-même, agissant ainsi à la façon d'un maître très-habile qui inculque son enseignement par une double voie, tantôt sous forme de question et tantôt sous forme de réponse. Ce qui fait dire au Vénérable Bède (in Evangel. Dom. infra octav. Epiphaniae) : « Pour montrer qu'il était homme, Jésus écoutait humblement les docteurs ; et afin de prouver qu'il était Dieu, il leur répondait d'une manière sublime. Aussi, étaient-ils émerveillés de voir et d'entendre cet Enfant phénoménal qui était si petit de corps et d'âge, si grand par ses questions et ses réponses : ils se demandaient avec stupeur, si ce n'était pas un Dieu et non un homme ; car le contraste prodigieux de ce qu'ils entendaient de sublime et de ce qu'ils voyaient de faible, les jetait dans une admiration mêlée d'incertitude. Pour nous, chrétiens, ne soyons pas surpris ni étonnés comme les anciens des Juifs de trouver tant de prudence dans les paroles de Jésus ; mais croyons fermement qu'il est à la fois vrai Dieu et vrai homme, que toute sagesse vient de lui seul, qu'elle a toujours été avec lui et avant tous les temps ; car, nous savons, d'après le Prophète, qu'il nous est né tout petit enfant, sans cesser d'être le Dieu tout-puissant. »
Marie et Joseph voyant Jésus assis dans le temple au milieu des docteurs, en furent saisis d'admiration (Luc. II, 48), à cause de la nouveauté du fait ; car il n'avait encore rien fait de semblable. Sa Mère, revenue en quelque sorte à la vie, et transportée de joie, rendit à Dieu d'immenses actions de grâces. Dès qu'il aperçut sa Mère, l'Enfant vint à elle ; celle-ci le reçut à bras ouverts, le couvrit de tendres baisers, et considérant sa face auguste, lui dit : Mon Fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous ? Comme si elle disait : Mon Fils bien-aimé, pourquoi êtes-vous donc resté ici sans nous en avertir ou prévenir ? Comment avez-vous pu causer un si grand chagrin à une mère qui vous a toujours témoigné tant d'affection et de sollicitude ? Je vous en prie, mon Fils, expliquez-moi votre conduite, pour calmer ma douleur. C'est ainsi qu'après trois jours de pénibles recherches, la Vierge partagée maintenant entre la tristesse et la joie, réprimandait doucement Jésus. Joseph, quoique appelé son père, n'osa adresser aucun reproche à Celui qu'il croyait fermement être le Fils même de Dieu. Mais, à cause de la vive tendresse qu'elle ressentait pour son Fils, Marie ne craignit pas de le reprendre ; car l'amour extrême ne connaît aucune mesure. Si Marie parle à Jésus à l'exclusion de Joseph, c'est qu'elle avait été plus douloureusement affectée de la perte précédente. « Marie dont les entrailles maternelles étaient vivement émues, dit saint Grégoire, exprime par des soupirs plaintifs toute l'anxiété qu'elle avait éprouvée, et elle traduit tout ce qu'elle avait sur le cœur par ces quelques mots pleins de confiance et d'abandon, d'humilité et de tendresse : Mon Fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte à notre égard ? » Saint Anselme ajoute à ce sujet (de Meditatione redemptionis humanae) : « Ô âme dévote, quels auraient été vos sentiments, si, de concert avec Marie, vous eussiez cherché Jésus pendant trois jours ? Quelles abondantes larmes vous auriez répandues, si vous aviez entendu Marie châtiant en quelque sorte son Fils par ce doux reproche : Mon Fils, pourquoi nous avez-vous fait cela ? On pourrait dire aussi que ces paroles ne sont pas précisément un reproche, mais simplement une plainte affectueuse sur la longue absence de Jésus, puisqu'elle ajoute : Vous voyez que votre père et moi, nous vous cherchions tout affligés ; car votre continuelle présence est notre plus douce consolation.
Par l'exemple de Marie et de Joseph, apprenons à nous affliger aussi lorsque nous avons perdu Jésus, c'est-à-dire le salut éternel ; et c'est ce qui nous arrive lorsque nous avons commis quelque péché. Oh ! alors, cherchons-le par les trois jours de la pénitence, c'est-à-dire par la douleur de la contrition, par la confusion de la confession et par le labeur de la satisfaction ; et soyons sûrs que nous le retrouverons. Mais, hélas ! combien de chrétiens sont plus affectés péniblement d'avoir perdu les biens éphémères de ce monde que les biens éternels du salut ! De là ce mot de saint Bernard (lib. de Consideratione ad Pap. Eugenium) : « Si un âne tombe, il y a quelqu'un pour le relever ; mais qu'une âme périsse, il n'y a personne pour la secourir. » — La bienheureuse Vierge donne à Joseph le titre de père de Jésus, soit pour éviter la critique des Juifs, soit parce qu'il avait protégé l'éducation de l'Enfant, soit pour indiquer la généalogie du Sauveur. Nous ne lisons nulle part dans l'Évangile que Joseph ait donné des avis à Jésus ; mais il laissait ce soin à Marie, à qui il revenait comme à sa Mère véritable. Si nous voulons trouver Jésus, nous devons le chercher de concert avec Marie et Joseph. Or Joseph, dont le nom signifie accroissement, figure les bonnes œuvres dont le nombre doit toujours augmenter. Marie, dont le nom signifie illuminée, figure la foi qui est la lumière de notre esprit : ce même nom qui veut dire aussi Etoile de la mer, représente la charité qui demeure éternellement, tandis que les autres vertus s'évanouissent avec leurs objets respectifs ; de même que l'étoile de la mer brille encore lorsque les autres astres se couchent. C'est à l'aide de cette société que nous devons chercher Jésus, c'est-à-dire avec la foi accompagnée des bonnes œuvres et d'une charité ardente ; nous le trouverons certainement. Mais si une de ces dispositions manque, nous ne le rencontrerons jamais. Nous devons de plus le chercher avec larmes comme Marie et Joseph qui le cherchaient avec douleur.
Et Jésus leur répondit : Pourquoi me cherchiez-vous ? (Luc. II, 49). C'est-à-dire vous ne deviez pas me chercher parmi nos parents et nos amis ; mais bien plutôt dans le temple qui est la maison de mon Père, et dans les exercices où j'étais occupé des choses spirituelles. Par ces paroles, il ne témoigne pas de ressentiment, non ; mais il s'excuse avec humilité en dévoilant des mystères. Il ne blâme pas Marie et Joseph de ce qu'ils le cherchaient comme leur Enfant ; mais il veut, comme pour rectifier la parole de sa Mère, indiquer quel est son véritable Père, et ce qu'il doit avant tout à son Père éternel. Ne saviez-vous pas, leur dit-il, que je dois être occupé à ce qui regarde le service de mon Père, savoir, de Dieu même ? En d'autres termes : Ne faut-il pas que je sois dans le temple, tout appliqué aux instructions et aux œuvres qui font connaître mon Père céleste ? Comme s'il disait : Je dois plutôt avoir égard à Celui dont je suis le Fils éternel selon la nature divine, qu'à vous dont je suis le Fils selon la nature humaine, et à Joseph qui n'est que mon père nourricier. Ainsi, ne vous étonnez pas si je vous ai laissés pour mon Père éternel, auquel des liens plus forts me rattachent. Jésus avait plus d'affection pour son Père éternel que pour sa Mère dans le temps et pour son père putatif. Il aimait ses parents auxquels il était très-obéissant, mais il voulait principalement honorer Dieu. — Ceci nous enseigne que la piété envers Dieu doit passer avant la piété à l'égard des parents. Aimez donc Dieu et vos parents, honorez-les et obéissez-leur, mais en tout donnez à Dieu la préférence. Voici une autre instruction morale : en rectifiant par sa réponse la parole de sa Mère qui l'avait cherché toute inquiète parmi les personnes de sa famille et de sa connaissance, Jésus-Christ nous apprend que les liens de la chair et du sang ne doivent pas nous arrêter, et que ceux qui s'en laissent préoccuper ne peuvent atteindre le terme de la perfection, dont l'amour des parents nous éloigne beaucoup. C'est ce qu'il fait entendre par ces mots : Pourquoi me cherchiez-vous ? C'est-à-dire parmi mes proches et mes compatriotes. Puis lorsqu'il ajoute : Ne saviez-vous pas que je dois m'appliquer au service de mon Père ! Il nous marque que nous ne devons pas abaisser nos regards vers les choses matérielles et terrestres ; mais les élever au contraire vers les choses spirituelles et célestes. Ce n'est pas tout, il y a là une nouvelle instruction : nous voyons que Jésus, repris par sa Mère d'être resté à Jérusalem s'excuse avec douceur et humilité ; nous le verrons plus tard lui répondre avec une certaine dureté ou sévérité apparente lorsqu'elle le sollicita d'opérer un miracle aux noces de Cana où il avait été invité. Il nous donne en ces deux diverses circonstances l'exemple et la règle de l'humilité, qui doit préférer le reproche à l'éloge, la correction à la louange.
La réponse que Jésus fit à sa Mère dans le temple de Jérusalem, est la première parole que nous connaissions par l'Évangile comme étant sortie de sa bouche, et cette parole par laquelle il manifesta sa divinité, était si profonde, que Marie et Joseph ne la comprirent pas, comme l'atteste l'Evangile. Ils ne comprirent point ce qu'il leur disait de son Père (Luc. II, 50). Il voulait leur faire entendre qu'à lui comme à son Père appartenait le soin du temple, des choses spirituelles, et de tout ce qui relève du gouvernement divin, parce que tous deux ont la même majesté, la même gloire, la même opération ; et qu'ils possèdent le même trône, la même demeure, soit matérielle, soit spirituelle. Quoique Marie et Joseph fussent persuadés que Jésus était le Fils de Dieu, ils ne remarquèrent pas ce qu'il leur disait, parce qu'ils n'étaient pas accoutumés à entendre de sa bouche un pareil langage ; et ils ne pénétrèrent pas le secret de la nature divine, parce qu'il ne leur avait jamais parlé de sa divinité. Ou bien peut-être, s'ils comprirent ce qu'il leur disait, ce ne fut pas aussi parfaitement que plus tard. Cependant, sur la demande et la volonté de sa Mère, pour consoler et dédommager ses parents des douleurs qu'il leur avait causées par son absence, Jésus revint à Nazareth, (Luc. II, 51), où il avait été conçu et élevé, et d'où lui vient son nom même de Nazaréen. Comme il est tout à la fois Dieu et homme, il nous révèle ici sa double nature, en faisant tantôt les actes sublimes de la Divinité, et tantôt les actes communs de la faiblesse humaine. Ainsi, comme homme, il monte à Jérusalem avec ses parents, et comme Dieu, il reste au temple, sans les prévenir ; comme homme, il interroge les docteurs, et comme Dieu il leur répond de telle sorte qu'il les saisit d'admiration ; comme Fils de Dieu, il demeure dans le temple de son Père, et comme Fils de l'homme, il retourne à Nazareth suivant l'ordre de ses parents.
Et là il leur était soumis, dit l'Évangéliste. Voilà la condamnation de notre orgueil, voilà un enseignement pour nous qui refusons toujours de nous assujettir à nos supérieurs ; car il leur était soumis, dans cette nature qui le rend inférieur à son Père. Selon la forme d'esclave qu'il avait revêtue, Jésus enfant était même inférieur à ses parents, comme dit saint Augustin (lib. I, B. contra Maximum, 18). Ah ! chrétiens, soyez soumis pour Jésus, afin qu'une généreuse obéissance vous ramène à Celui dont vous avait éloignés une lâche insubordination. Jésus-Christ nous présente ici l'exemple et nous montre la règle de l'obéissance et de l'humilité, puisque Lui qui commande à tout le monde, et à qui tout le monde obéit, veut bien obtempérer humblement à ses parents et à leurs ordres. Vous tous qui êtes sujets des autres, ne dédaignez donc pas la sujétion ; car Jésus-Christ a-t-il dédaigné d'être assujetti à tous ceux qui lui étaient préposés ? Mais que ceux qui commandent ne s'enorgueillissent pas ; et qu'en voyant Joseph commander et Jésus obéir, ils comprennent que souvent les gouvernés ont beaucoup plus de mérite que les gouvernants. Cette considération préservera de l'orgueil celui qui est supérieur en dignité, s'il est convaincu que ses subordonnés peuvent lui être supérieurs en bonté. Et remarquez combien fut éminente la dignité de Marie, puisque Celui à qui toute créature est assujettie lui fut assujetti à son tour. « Ô privilège incomparable ! S'écrie saint Augustin, la sainte Vierge a pour sujet Celui que réfèrent et qu'adorent non-seulement les nations humaines, mais encore les phalanges angéliques. » Saint Bernard, (homil. I, super missus est) commentant cette même parole et il leur était soumis : « Admirez, dit-il, deux choses, et voyez celle que vous devez admirer davantage, ou la très douce condescendance du Fils ou la très-excellente dignité de la Mère. L'une et l'autre sont étonnantes et prodigieuses ; car qu'un Dieu obéisse à une femme, c'est une humilité sans exemple ; et qu'une femme commande à un Dieu, c'est une élévation sans pareille. Ô homme, ajoute le même saint docteur, apprends donc à obéir ; toi qui n'es que terre, cendre et poussière, apprends à t'abaisser, à t'assujettir, et à rougir de ton orgueil. Quoi ! Dieu s'humilie, et tu veux t'élever ; Dieu se soumet à des mortels, et tu prétends dominer sur les hommes. Est-ce donc que tu présumes l'emporter sur ton Créateur ? Car toutes les fois que tu désires commander aux autres, tu disputes à Dieu la préséance, et alors tu ne conçois pas ce qui véritablement appartient à Dieu. » Ainsi parle saint Bernard. — Voyons maintenant quels sont les devoirs d'un enfant envers ses parents : il leur doit des sentiments d'affection et des témoignages d'honneur: il doit leur fournir les choses nécessaires et leur rendre d'utiles services ; il doit leur parler avec respect et leur obéir avec docilité en tout ce qui est honnête ; il doit excuser les torts qu'ils peuvent avoir, et supporter les peines qu'ils peuvent lui causer.
Mais comment vécut Jésus pendant les trois jours qu'il resta seul à Jérusalem ? Considérez-le se rendant vers une de ces demeures communes qui abritent les pauvres réunis, il y demande d'une manière timide l'hospitalité, et là il loge et mange avec les nécessiteux. Il va mendier aussi de porte en porte avec ses compagnons de misère, comme il l'a fait encore d'autres fois, si nous en croyons une tradition. À cette occasion, saint Bernard demande en s'adressant à Jésus : Seigneur, qui vous a nourri pendant ces trois jours ? Puis se répondant à lui-même, il dit : « afin d'être conforme en tout à notre pauvreté, Seigneur Jésus-Christ, vous vous mêlez à la foule des indigents pour solliciter comme eux, de porte en porte, un faible secours. Ah ! qui me donnera de partager avec Jésus ces morceaux qu'il a recueillis çà et là, et de me restaurer avec les restes de son modeste repas ?» Considérez aussi Jésus-Christ au milieu des docteurs. Quelle physionomie calme ! quelle sagesse elle reflète ! quel respect elle inspire ! Voyez-le qui interroge et qui écoute, comme s'il ne savait pas tout ce qu'il propose. Il agit ainsi par humilité, et aussi pour ne pas causer de confusion aux anciens des Juifs par ses réponses surprenantes.
De ce qui précède, vous pouvez retirer pour vous-mêmes trois leçons très-importantes : 1° Voulez-vous vous consacrer et vous attacher entièrement à Dieu, ne restez point parmi vos proches, mais éloignez-vous plutôt. Ainsi Jésus quitte sa Mère bien-aimée, lorsqu'il veut s'appliquer aux œuvres de son Père ; puis quand sa Mère le cherche parmi les personnes de sa famille et de sa connaissance, elle ne l'y trouve pas. On ne le trouve pas dans la société de ses parents parce que la chair et le sang ne peuvent le faire connaître. Saint Bernard dit à ce sujet : « Marie cherche l'Enfant Jésus parmi ses proches et ses compatriotes, sans l'y trouver. Vous aussi fuyez vos frères, si vous voulez trouver votre salut. Oubliez votre peuple et la maison paternelle ; suivant l'invitation du Psalmiste, afin que le roi céleste désire contempler votre beauté spirituelle (Ps. XXIV, 11 et 12). Ô bon Jésus, ajoute le même saint docteur, si Marie ne vous a pas trouvé parmi vos parents, comment vous trouverais-je parmi les miens ? Comment vous trouverais-je en me livrant à la joie, lorsque votre Mère n'a pu vous trouver qu'en passant par la douleur ? » Nous pouvons ajouter à cette réflexion de saint Bernard, que nous ne trouverons pas non plus Jésus dans une compagnie nombreuse, ni dans la multitude des mondains, mais dans le fond de notre cœur, et dans l'intime de notre âme où est le temple de Dieu. 2° Celui qui vit spirituellement ne doit pas s'étonner s'il se trouve quelquefois dans une telle aridité d'esprit qu'il se croit abandonné de Dieu. Marie n'a-t-elle pas égalementpassé par ces phases d'abandon et de détresse ? Il ne faut donc pas se laisser abattre ; mais il faut se livrer continuellement aux méditations, aux prières et aux bonnes œuvres ; si de la sorte nous nous empressons de chercher Dieu, nous ne manquerons pas de le retrouver. « Il faut, dit Origène (hom. XVIII in Luc), chercher Dieu avec ardeur et avec componction, et non point avec négligence et dissipation, comme font beaucoup de gens qui le cherchent sans le trouver. » « Voulons-nous, dit aussi saint Bernard, ne pas chercher en vain Jésus ? Cherchons-le avec sincérité, ne cherchant pas un autre objet que lui ; cherchons-le avec ferveur, ne cherchant pas un autre objet avec lui ; cherchons-le avec persévérance, ne cherchant pas un autre objet après lui. Il est impossible qu'avec de telles dispositions un homme qui cherche, qui demande et qui frappe, ne trouve pas, ne reçoive pas, et n'obtienne pas ; le ciel et la terre passeraient plutôt que ses vœux ne fussent exaucés, comme l'atteste la Vérité elle-même. » 3° Nous ne devons pas tenir à notre propre sentiment et à notre propre volonté ; car, après avoir dit qu'il devait s'appliquer au service de son Père, le Seigneur Jésus cessa ce qu'il avait commencé, fit ce que sa Mère désirait, partit avec elle et avec son père nourricier, et il leur était soumis. Voyez aussi par là quelle obéissance les hommes doivent rendre à Dieu, puisque Dieu lui-même daigne la rendre aux hommes ; car, si à l'exemple de Jésus-Christ, il faut obéir aux hommes, à plus forte raison faut-il obéir à Dieu. Oui, chrétiens, obéissons donc non-seulement à Dieu, mais encore aux hommes, parce que le Fils de Dieu a obéi non-seulement à son Père céleste, mais aussi à ses parents de la terre.
Et la Mère de Jésus conservait comme précieusement scellées au fond de son coeur toutes ces paroles sublimes qu'elle venait d'entendre, et celles qu'elle entendit plus tard (Luc. II, 5). Si elle ne les avait pas conservées, nous ne les posséderions pas, car c'est par son canal sacré que nous les avons reçues. En effet toutes les choses dites et accomplies par Notre-Seigneur, ou relativement à Nôtre-Seigneur, dont elle eut connaissance, soit qu'elle en eût ou n'en eût pas une intelligence parfaite, elle les renfermait et gardait dans son esprit et sa mémoire pour les méditer et approfondir soigneusement, afin qu'elle pût mieux les comprendre toutes chacune en son temps, et les expliquer suffisamment aux Évangélistes et à ceux qui la consulteraient. Elle en faisait la règle et la loi de toute sa vie, nous apprenant par là que les paroles et les actions de Jésus-Christ doivent être l'objet habituel de nos pieuses réflexions, afin de repousser de notre âme les pensées importunes et fournir à notre prochain d'utiles enseignements. Ainsi, quelqu'un a-t-il besoin d'une instruction salutaire, qu'il recoure à Marie qui garde comme un dépôt sacré le souvenir des paroles et des actions de Jésus-Christ. L'exemple de Marie nous apprend aussi comment nous devons écouter la parole de Dieu ; nous devons la conserver au fond de notre cœur, afin de nous en pénétrer et ne pas la laisser se dissiper comme un vain son emporté par le souffle du vent.
Et Jésus progressait en sagesse et en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc. II, 52). Ici l'âge est relatif au corps, la sagesse à l'âme, et la grâce au salut du corps et de l'âme. Il progressait en âge de sorte que son corps se développa peu à peu selon le temps ; ainsi il a passé comme les autres hommes par les diverses phase de l'accroissement, de l'enfance à la puberté, de la puberté à la jeunesse. De plus, on peut progresser en sagesse et en grâce de deux manières : d'abord quant aux dispositions, en atteignant des degrés plus élevés, et plus considérables ; sous ce rapport, Jésus-Christ n'avait pas à faire de progrès, puisque dès le moment de sa Conception, il fut rempli de sagesse et de grâce. On peut aussi progresser en sagesse et en grâce, quant aux effets, en produisant des actes plus parfaits et plus vertueux ; sous ce rapport, Jésus-Christ a pu faire des progrès ; car à mesure qu'il avançait en âge, il accomplissait des œuvres plus excellentes à l'égard de Dieu et des hommes ; c'est pourquoi l'Évangéliste ajoute qu'il croissait devant Dieu et devant les hommes. — Suivant une autre interprétation de saint Ambroise (in cap. II, Luc.) : Jésus grandissait en sagesse et en grâce quant à leur manifestation et à leur usage ; parce qu'il les dévoilait et exerçait peu à peu et de plus en plus. Ou bien encore, selon l'explication donnée par saint Grégoire, il progressait dans ceux qui profitaient de sa doctrine et de son exemple, comme on dit d'un maître qu'il progresse dans ses élèves, parce que ses élèves profitent de ses leçons et de ses enseignements.
Et il grandissait ainsi devant Dieu et devant les hommes, c'est-à-dire pour la gloire de Dieu et pour l'utilité des hommes : ou, d'après saint Théophile, parce qu'il était agréable à Dieu d'abord et ensuite aux hommes. Jésus, il est vrai, ne se développait point en lui-même sous le rapport de la sagesse et de la science habituelle et infuse ; car, depuis le premier instant de sa Conception, où il en avait reçu la plénitude, elles ne reçurent en lui aucune augmentation. Mais il se développait en lui-même, sous le rapport de la science ou connaissance expérimentale et sensible, parce que chaque jour il éprouvait de nouvelles sensations et acquérait ainsi de nouvelles perceptions. C'est pourquoi l'Apôtre a dit qu'il apprit par ses souffrances l'obéissance (Ep. ad Heb. V, 8). Ce n'est pas qu'il apprît quelque chose qu'il ignorât auparavant, puisque ce qu'il apprenait par la pratique extérieure, il le savait déjà par l'inspiration divine. Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. LVI, in Cantic.) : « Voulez-vous avoir compassion de la misère du prochain, ayez d'abord conscience de votre propre misère, afin que d'après vos propres impressions vous puissiez mieux juger des siennes, et afin que vous appreniez par vous-mêmes, comment vous devez secourir les autres. Ainsi, avant de s'anéantir sous la forme d'un esclave, le Fils de Dieu qui n'avait pas ressenti la misère, et la sujétion, ne connaissait point par expérience la miséricorde et l'obéissance. Mais après s'être rapetissé jusqu'à cette forme en laquelle il devait souffrir et s'assujettir, il éprouva par sa Passion ce qu'était la misère, et par sa sujétion, ce qu'était l'obéissance. Cette expérience toutefois n'accrut pas sa science, mais du moins elle augmenta notre confiance, parce que Celui dont nous nous étions tant éloignés, s'est rapproché davantage de nous par le sentiment pénible de notre misère. S'il fut resté dans son état d'impassibilité, comment aurions nous osé l'approcher ? Maintenant nous sommes invites à nous présenter avec confiance au trône de grâce, où siège Celui que nous savons avoir supporté nos langueurs, et enduré nos douleurs : aussi nous ne doutons pas qu'il ne compatisse à nos peines par lesquelles il a passé. » Ainsi s'exprime saint Bernard.
Concluons pour notre instruction que, comme Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes, et qu'ensuite al a souffert, il est ressuscité, et est ainsi entré dans sa gloire ; de même, nous ses disciples, nous devons croître en vertus, et arriver par les souffrances de la terre aux joies du ciel.
D'après ce qui précède, c'est donc avec raison, qu'on a nommé Nazareth, c'est-à-dire Fleur, cette sainte ville chérie de Dieu, où le Verbe prenant notre chair a germé dans le sein d'une Vierge, comme une fleur exquise d'un incomparable parfum. Entre toutes les autres villes, elle a été favorisée d'un étonnant privilège, puisque le Seigneur a voulu commencer en elle l'ouvrage de notre salut, et qu'après y avoir été conçu, il y a été élevé par ses parents auxquels il a daigné se soumettre, lui auquel son Père a soumis toute créature au ciel et sur la terre.
Prière
Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, vous que vos parents affligés ont cherché pendant trois jours et ont enfin trouvé dans le Temple, donnez à un misérable tel que je suis, de vous désirer, qu'en vous désirant je vous cherche, qu'en vous cherchant je vous trouve, qu'en vous trouvant je vous aime, qu'en vous aimant, je répare mes fautes, et qu'après les avoir réparées, je ne les renouvelle pas. Et vous qui donnez à celui qui demande, qui vous montrez à celui qui vous cherche, qui ouvrez à celui qui frappe, ne refusez pas au plus petit de vos serviteurs ce que vous promettez à tous. Vous enfin qui, pour nous donner la règle de l'obéissance, êtes revenu à Nazareth, sur la volonté de vos parents auxquels vous êtes resté soumis, accordez-moi la force de briser ma propre volonté toujours rebelle, afin que je sois soumis à vous et à toute créature humaine pour vous. Ainsi soit-il.

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