Ce que fit le Seigneur Jésus, depuis l'âge de douze jusqu'au commencement de sa trentième année
Luc. II, 51-52
De Jérusalem où il avait fait éclater dans le Temple sa sagesse et sa science,
le Seigneur Jésus revint à Nazareth avec ses parents auxquels il obéissait, comme nous l'avons dit (Luc. II, 51). C'est là qu'il demeura avec eux jusqu'au commencement de sa trentième année : mais, chose étonnante, l'Évangile ne rapporte aucun trait de sa vie, pendant tout ce laps de temps ; nous sommes donc obligés de nous livrer aux conjectures. Dans ce long intervalle, le Seigneur Jésus est-il resté inactif, sans rien faire qui méritât d'être signalé par l'Écriture ou par la tradition ? Car enfin, s'il avait fait quelque acte éclatant, pourquoi ne serait-il pas consigné dans l'Évangile, comme les autres que nous y lisons ? En face de cette réflexion, on est jeté comme dans une espèce de stupéfaction. Peut-être l'Évangile garde le silence à ce sujet, pour apprendre à la jeunesse à ne pas vanter ses actes. Toutefois, si nous examinons attentivement, nous pourrons voir d'une manière claire que de la vie obscure de Jésus-Christ sortent de grandes choses : car tout en elle est marqué au coin du mystère ; son silence et sa retraite sont aujourd'hui merveilleux comme le seront plus tard ses discours et ses actes. Il est en effet croyable, dit saint Grégoire de Nazianze, que Jésus-Christ parvint à l'âge viril sans avoir opéré aucun miracle éclatant et public ; de façon que cette période de sa vie fut en tout semblable à celle des hommes ordinaires. C'est pour cela que Jean-Baptiste dit aux Juifs :
Au milieu de vous, il en est un que vous ne connaissez pas (Joan. I, 26). Aussi saint Luc a résumé toute cette partie de la vie de Jésus-Christ en ces quelques mots :
il descendit à Nazareth avec ses parents, et il leur était soumis. D'après saint Thomas (Sum. IIIa par. q. 43, a. 4), Jésus-Christ, depuis sa naissance jusqu'à son baptême, ne fît aucun miracle ; sa vie était conforme à celle des autres : et sa puissance était ignorée de tous ses contemporains. Mais pourquoi ne fit-il pas alors de miracles ? De peur qu'on ne regardât le mystère de l'Incarnation comme quelque chose de fantastique, si Jésus-Christ se fût conduit autrement que les enfants de son âge : voilà pourquoi il différa de manifester sa science et sa puissance, jusqu'à cette époque de la vie où l'homme est ordinairement dans la plénitude de sa science et dans la force de sa puissance. Telle est la doctrine de saint Thomas
Voir note LIV.
Le souverain Maître qui devait un jour donner des leçons de vertu et des règles de conduite, commença dès sa jeunesse à exercer la vertu et à régler sa conduite, mais d'une manière étonnante, inconnue et inouïe jusqu'alors, c'est-à-dire en se faisant passer aux yeux des autres pour un homme inutile, abject et insensé. Voilà ce que nous pouvons pieusement supposer dans nos méditations, sans que nous osions témérairement l'affirmer comme une vérité. C'est avec cette restriction que je rapporte tous les détails non confirmés par l'autorité de la sainte Écriture, comme je l'ai déclaré dans le Prologue. — Jésus se dérobait donc à la société des hommes, et évitait le tumulte du monde, pour vaquer souvent à l'oraison. Il allait à la synagogue, et y restait longtemps en prière, mais dans l'endroit le moins recherché et le moins apparent. Il retournait à la maison pour y demeurer en la compagnie de sa Mère et de son père nourricier qu'il aidait dans leurs travaux. En allant et en revenant, il passait au milieu des hommes, comme s'il n'en avait pas rencontré. Tous ses concitoyens étaient surpris devoir un jeune homme dont l'extérieur charmait, ne rien faire qui mérita une louange spéciale. Ils attendaient l'heure où il ferait des œuvres éclatantes ; car, lorsqu'il était enfant, il progressait en âge, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc. II, 52) : mais lorsque devenu grand, il eut atteint sa vingtième et même sa vingt-cinquième année, et encore au delà, il ne faisait rien qui dénotât un homme puissant et distingué. Aussi on le regardait avec étonnement, on se raillait de lui, et il était communément dédaigné comme un homme sans valeur. N'est-ce pas justement ce qu'il avait prédit de lui-même par la bouche du Psalmiste (Ps. XXI, 7 et 8) ? Je suis un vermisseau et non point un homme, l'opprobre du monde et le rebut du peuple ; tous ceux qui me voient, se moquent de moi, et branlent la tête en m'insultant.
Ainsi, Jésus se rendait vil et abject aux yeux des hommes. Or, croyez-vous que ce soit là peu de chose ? Croyez-vous qu'il n'y ait pas de la grandeur et de la perfection dans cette conduite qui ne lui était point imposée ? Il n'est assurément rien de plus grand et de plus difficile à la fois dans la vie chrétienne. Celui-là paraît avoir atteint le plus haut degré de la vertu qui est parvenu à vaincre et à dominer son esprit et son cœur, à comprimer les mouvements impétueux de sa chair rebelle, de telle façon que, loin de rechercher l'estime et la considération, il ne désire que le mépris et l'abjection. Si vous n'êtes pas arrivé à ce point, pensez que vous n'avez rien fait pour votre perfection : Car en vérité, selon la parole du Seigneur, nous sommes tous des serviteurs inutiles lors même que nous faisons le bien ; et si nous ne sommes pas pénétrés de cet humble sentiment, nous ne sommes point encore dans la vérité, mais nous restons toujours dans la vanité dont nous suivons les voies mensongères. Ainsi, nous faisons pas illusion, parce que, selon le témoignage de l'Apôtre (Ep. ad Galat. VI, 3), celui qui pense être quelque chose n'étant rien, se trompe lui-même. Parmi tous les moyens et remèdes que vous devez prendre pour votre salut et votre sanctification, il n'en est pas de plus utile et de plus efficace que de vous blâmer et de vous mépriser vous mêmes. Si quelqu'un le fait à votre égard, il vous rend service, car il vous aide à faire ce que vous devez faire pour être sauvé et devenir saint. Quelqu'un donc vous cause-t-il une injure, ne lui montrez qu'une plus grande affabilité : Avez-vous au contraire insulté quelqu'un, allez lui en demander pardon. Regardez votre adversaire ou votre contradicteur comme un ami et un auxiliaire ; estimez comme un gain et un avantage les torts et les outrages qu'il vous fait, ne cessez d'en remercier Dieu et celui qui en est l'auteur ; car, selon un pieux écrivain, l'homme véritablement humble se réjouit si on le méprise, et s'attriste si on l'honore ; il gémit s'il est dans la prospérité, et s'applaudit s'il est dans l'adversité ; les richesses lui inspirent de la crainte, et les délices lui causent de la peine ; l'abondance fait son tourment, et la pauvreté fait sa gloire ; il dédaigne les louanges éphémères, et se juge indigne de tout honneur ; il déteste l'hypocrisie, il ignore la dissimulation, et il n'aime que la vérité ; il oublie les biens périssables et ne convoite que les biens éternels ; pour lui, le monde n'est rien, le ciel est tout ; il ne présume jamais de lui-même, et ne rapporte jamais à lui-même les vertus ou les grâces qu'il possède ; il n'attribue point ses mérites à se propres forces, mais il les regarde comme un pur don de la bonté divine. Afin de ne pas tomber dans l'orgueil ou la jactance, il désire rester caché pourvu que le prochain n'en souffre pas quelque détriment. Voilà bien le vrai portrait de l'homme humble. Mais où trouver celui qui en est une fidèle copie ? Si nous pouvons le rencontrer, nous ne manquerons pas de le louer. Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. VI, in Cantic.) : « Désirer être loué de son humilité, ce n'est pas de la vertu, c'est de l'ambition ; l'homme vraiment humble veut être réputé vil, et non pas proclamé humble ; il se réjouit d'être méprisé, et met tout son orgueil à mépriser les louanges. »
Maintenant si vous demandez pourquoi le Seigneur vivait ainsi obscurément dans l'humilité, je vous répondrai : Ce n'était pas pour lui une loi, une nécessité ; il voulait seulement nous instruire et nous encourager ; de sorte que si nous ne profitons pas de ses leçons, nous sommes inexcusables. Ne serait-ce pas abominable de voir une chétive créature qui doit être bientôt la pâture des vers, s'élever et s'enorgueillir lorsque le Seigneur tout-puissant a bien voulu s'abaisser et s'anéantir ? Si quelqu'un, alléguant que les Évangélistes ont omis beaucoup de faits remarquables, prétend que Jésus-Christ n'a pu rester si longtemps sans faire quelqu'oeuvre importante, afin de ne pas mener une vie inutile, nous pouvons répondre : Était-ce donc peu de chose, n'était-ce pas au contraire une grande chose, de mettre en exercice et de donner en exemple une aussi excellente vertu que l'humilité, base inébranlable de toutes les vertus ? C'est le sentiment de saint Bernard, ainsi que nous le verrons plus bas, vers la fin du chapitre relatif au Baptême de Jésus-Christ. Quoi qu'il en soit, il est pieux et utile de méditer cette considération. Nous y voyons comment le Seigneur Jésus commença par pratiquer ce qu'il devait enseigner plus tard (Act, Apost. I, 1) : car il fallait qu'il pût dire ensuite : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matth. XI, 29). Il a donc voulu d'abord pratiquer l'humilité non pas en apparence, mais en vérité, puisqu'il était doux et humble de cœur. Jésus qui ne pouvait feindre et dissimuler, s'est établi dans les sentiments et est descendu dans les profondeurs de l'humilité, de l'abjection ; il s'est annihilé de telle sorte aux yeux de tous, que plus tard, quand il se mit à enseigner des choses divines et à parler d'une manière sublime, à produire des miracles et des œuvres surprenantes, ses concitoyens ne l'appréciaient point et le vilipendaient en disant : Quel est celui-là ? N'est-ce pas le fils du charpentier (Marc. VI, 3) ? Et ils ajoutaient beaucoup d'autres mots de raillerie et de mépris. C'est en ce sens que s'est vérifiée la parole de l'Apôtre (Ep. ad Philipp. II, 4) : Il s'est anéanti lui-même jusqu'à prendre la forme d'un esclave, non pas seulement la forme d'un esclave quelconque, comme il le fit en s'incarnant, mais encore celle d'un esclave inutile, comme il le fit en menant une vie obscure.
Considérez chaque acte de Jésus-Christ ; en tous éclate l'humilité. Lui-même a créé cette vertu, lorsqu'il a montré comment on pouvait l'acquérir : c'est en nous regardant et en voulant qu'on nous regarde comme quelque chose de vil et d'abject, c'est en produisant toujours des actes conformes à ces sentiments ; car si vous voulez acquérir l'humilité, il faut que vous la fassiez précéder de l'humiliation, et que vous commenciez par exercer des œuvres analogues à cette vertu. C'est ce qu'enseigne saint Bernard (Ep. LXXXVII) : « L'humilité, dit-il, à laquelle conduit l'humiliation, est la base de tout l'édifice spirituel. L'humiliation est la route de l'humilité, comme la patience l'est de la paix et comme l'étude l'est de la science. Désirez-vous la vertu d'humilité, suivez courageusement le sentier de l'humiliation ; car si vous fuyez l'humiliation, vous n'atteindrez jamais à l'humilité ; il est donc avantageux pour moi que ma faiblesse soit découverte ; il est utile pour moi d'être justement confondu par ceux qui me connaissent, au lieu d'être loué injustement par ceux qui ne me connaissent pas, comme il est souvent arrivé. En effet, c'est un grand danger de recevoir des éloges pour des qualités qu'on reconnaît ne pas posséder en soi-même. Ah plutôt ! qui me donnera d'être humilié devant les hommes, comme je le mérite, pour mes défauts réels, autant qu'il m'a été donné d'être exalté faussement pour des truves que je semblais avoir ? S'il pouvait en être ainsi, je m'appliquerais avec raison cette parole du Psalmiste (Ps. LXXXVII, 16) : Après avoir été exalté, j'ai été humilié et confondu ; ou cette autre de David à Michol (II, Reg. VI, 22) : Je continuerai mon jeu pour le Seigneur et je deviendrai un jouet pour vous. Excellent jeu qui indigne Michol, et qui réjouit le Seigneur ! Excellent jeu qui semble ridicule aux hommes, mais qui est très-agréable aux Anges ! Excellent jeu, dis-je, qui nous rend l'opprobre des grands et le rebut des superbes (Ps. CXXII, 4) ! C'est de ce jeu saint et innocent que parlait l'Apôtre, en disant (Ep. I, ad Cor. IV, 9) : Nous sommes donnés en spectacle au monde entier, et aux Anges, et aux hommes. Nous aussi, mes frères, exerçons-nous quelquefois du moins à ce jeu salutaire, à ce divertissement religieux qui nous attirera des railleries et des dérisions, en attendant l'arrivée de Celui qui abaisse les puissants et relève les petits, qui nous consolera, nous glorifiera et nous exaltera pour l'éternité. »
Le même saint Bernard dit encore : "Voulez-vous tendre à la perfection, appliquez-vous à l'humilité, de peur qu'en essayant de vous élever au dessus de vous-mêmes, vous ne tombiez au dessous de vous-mêmes, si vous n'êtes pas solidement établis dans la véritable humilité, car Dieu n'accorde les plus grands dons qu'à ceux qui les méritent par des sentiments humbles. C'est pourquoi Dieu abaisse parla correction celui qu'il veut élever, afin de le rendre digne de sa grâce par l'humilité. Êtes-vous donc en butte aux humiliations, regardez cela comme un bon signe ; c'est une preuve infaillible que la grâce approche de votre âme ; car l'abaissement précède toujours l'exaltation, de même que la superbe devance la chute (Prov. XVI, 18). C'est là comme une double loi : Dieu oppose de la résistance aux orgueilleux et donne la grâce aux humbles (Jacob. IV). Toutefois, c'est peu de chose d'accepter patiemment les humiliations que Dieu nous envoie par lui-même, si nous ne recevons également celles qu'il nous envoie par nos semblables. À ce sujet le saint roi David nous donne un exemple admirable. Un jour il fut maudit par son serviteur ; mais il ne ressentit pas l'injure, parce qu'il avait auparavant senti la grâce. Fils de Sarvias, dit-il, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi (II Reg. XVI, 10.) ? Ô homme vraiment selon le cœur de Dieu, qui pensa s'irriter plutôt contre celui qui voulait le venger que contre celui qui venait de l'insulter ! Aussi se repliant sur lui-même, il a pu dire avec une conscience tranquille : Seigneur si j'ai rendu le mal pour le mal, je consens à être foulé aux pieds par mes ennemis (Ps. VII, 5). Estimant donc que les outrages lui étaient avantageux, il défendit de chasser l'insolent qui l'outrageait : le serviteur maudissait, et le roi considérait que Dieu le permettait ainsi : les paroles de malédiction frappaient ses oreilles, et les sentiments de bénédiction remplissaient son cœur. Quel bonheur pour moi, Seigneur, que vous m'avez humilié ! dit-il, afin d'apprendre vos ordonnances qui procurent la justification (Ps. CXVIII, 71). Vous voyez que l'humilité nous justifie, je dis l'humilité et non pas l'humiliation ; car combien sont humiliés, et qui cependant ne sont pas humbles ! Les uns subissent l'humiliation avec rancune, les autres avec résignation, d'autres enfin avec joie : les premiers sont coupables, les seconds sont innocents, et les troisièmes sont justes. Quoique l'innocence soit une partie de la justice, la consommation de la justice ne se trouve que dans l'humilité ; c'est à ceux qui sont humbles et non pas simplement à ceux qui sont humiliés que Dieu donne la grâce. Or celui-là est véritablement humble qui, de l'humiliation, sait faire sortir l'humilité ; il peut dire à Dieu : Quel bonheur pour moi, que vous m'ayez humilié ! » Ainsi s'est exprimé saint Bernard.
Le même saint docteur indique cinq moyens pour s'exercer à l'humilité : « 1° estimer l'abaissement à tel point que nous cherchions les occasions d'être méprisés ; 2° aimer l'assujettissement, de telle sorte que nous désirions avoir toujours quelqu'un à respecter et à craindre pour apprendre à briser notre propre volonté ; 3° regarder toujours un plus parfait que nous, afin de nous exciter à l'acquisition de la grâce qu'il possède et qui nous manque, oubliant pour cela tout ce que nous avons fait de bien, et ne songeant qu'à ce qui reste à faire de mieux ; 4° méditer continuellement notre propre condition, afin d'opposer au premier mouvement d'orgueil cette parole : Pourquoi t'enorgueillis-tu, boue et poussière (Eccl. X, 9) ? 5° Penser que nous sommes vus secrètement de Celui qui voit tout, même les choses les plus cachées. Si un homme qui a fait plusieurs fois à un autre l'aveu d'avoir tenu des discours orgueilleux, est surpris quelque jour par le dépositaire de son aveu en flagrant délit d'orgueil, il est couvert de honte. De même, si vous vous figurez toujours en présence de Celui qui connaît toutes vos pensées, vous ne pourrez vous défendre d'un sentiment de confusion, lorsque vous serez tentés d'un sentiment d'orgueil. C'est un remède très-efficace non-seulement contre l'orgueil, mais encore contre tous les défauts, de se représenter toujours sous l'œil de Dieu, et de s'imaginer qu'il considère notre cœur, comme si son unique occupation était d'examiner toutes nos actions et toutes nos dispositions. »
Faites donc tous vos efforts pour acquérir l'humilité, parce que, sans elle, vous ne pouvez faire quelque progrès, ou posséder quelque vertu. « L'humilité, dit encore saint Bernard (Epist.), est si nécessaire aux autres vertus, que sans l'humilité elles ne paraissent plus être des vertus. Ainsi, c'est l'humilité qui mérite d'obtenir la charité ou toute autre vertu, car Dieu donne sa grâce aux humbles (Jacob. IV, 6) : c'est l'humilité qui garde les vertus acquises : car le Saint-Esprit ne fait sa demeure que dans l'âme humble et paisible : c'est l'humilité qui développe les vertus conservées ; car d'après saint Paul, (II Corint. XII, 9), c'est dans l'infirmité, c'est-à-dire, dans l'humilité, que la vertu se perfectionne » De ces principes émis par saint Bernard, nous pouvons tirer les conclusions suivantes. 1° L'humilité nous mérite l'acquisition de la grâce. C'est pourquoi le Psalmiste dit à Dieu (Ps. CIII, 10) : Vous faites couler les fontaines dans les vallées, c'est-à-dire vous prodiguez vos grâces aux humbles ; les eaux passeront entre les montagnes. Il y a, en effet, deux sortes d'orgueil qui sont comme deux montagnes, l'un qui vient des choses temporelles et l'autre des choses spirituelles ; et entre ces deux montagnes se trouve la vallée de l'humilité, où coulent les eaux des grâces. 2° L'humilité nous mérite l'augmentation de la grâce ; par conséquent, celui qui veut recevoir de nouvelles grâces, ne doit pas s'enorgueillir, mais au contraire s'humilier. Or, il y a trois marques pour reconnaître que quelqu'un ne s'élève pas à cause des grâces qu'il a reçues : d'abord, si pour ces mêmes grâces ou qualités, il ne désire pas qu'on ait pour lui plus de respect et de déférence ; ensuite, s'il est disposé à endurer, comme ses frères, le mépris, les déplaisirs et les peines ; enfin, s'il regarde comme une chose qu'il mérite, les humiliations qu'il subit. 3° L'humilité nous mérite la conservation de la grâce. Comme la cendre conserve le feu, ainsi cette vertu conserve la grâce qui est un feu spirituel : le feu se conserve aussi en l'alimentant avec du bois ; de même la grâce, si on l'alimente avec les bonnes œuvres : le feu se conserve encore, en l'excitant par le souffle ; ainsi la grâce, si on l'excite par la méditation fervente : le feu se conserve enfin par l'éloignement des causes qui peuvent l'éteindre ; pareillement la grâce, si on évite les occasions et les sociétés mauvaises qui lui sont essentiellement contraires.
Mais, revenons à la contemplation des actes et de la vie du Seigneur Jésus, notre modèle, qui doit ici nous occuper principalement. Figurez-vous donc toujours comme présente cette petite famille, bénie entre toutes, menant une vie d'autant plus élevée qu'elle est plus humble et plus pauvre. L'heureux vieillard Joseph cherchait des ressources dans son métier de charpentier ; Notre-Dame filait et cousait pour avoir un salaire, elle préparait la nourriture de son époux et de son Fils, et accomplissait toutes les nombreuses fonctions domestiques, parce qu'elle n'avait personne à son service. Compatissez donc à cette tendre Mère, obligée de se livrer aux fatigues journalières des travaux manuels. Compatissez au Seigneur Jésus, fidèle à aider Marie en tout ce qu'il peut ; car lui-même a déclaré que
le Fils de l'homme n'était pas venu pour être servi, mais pour servir (Matth. XX, 28). Considérez-le donc attentivement, rendant à la maison les services les plus humbles tandis que Marie et Joseph travaillent pour fournir à leur subsistance. D'après saint Basile (Constitution, monastic, V), Jésus, obéissant à ses parents dès ses premières années, ne dut-il pas supporter toutes les fatigues avec une humble soumission ? Car ses parents quoique justes et honnêtes étaient tellement pauvres qu'ils manquaient du nécessaire, puisqu'ils furent réduits à coucher dans une crèche leur Enfant nouveau-né ; ils devaient donc évidemment, pour gagner leur vie, se livrer à des travaux aussi pénibles qu'assidus ; et Jésus qui leur était soumis dut partager leurs travaux, afin de montrer sa parfaite obéissance
Voir note XLV.
Contemplez aussi ces trois augustes personnages assis chaque jour à la même table, qui n'est ni splendide ni exquise, mais simple et frugale ; écoutez leurs mutuels entretiens, après leur modeste repas ; les paroles qu'ils échangent ne sont pas vaines et oiseuses, mais dictées par l'Esprit-Saint et remplies d'une divine sagesse ; ils ne s'occupent pas moins de nourrir leur âme que leur corps. Voyez comment, après avoir pris quelque récréation, ils se tournent pour vaquer à leur prière, chacun vers sa couche, car leur demeure, loin d'être ample, est très-étroite. Figurez-vous dans une même petite chambre trois lits, c'est-à-dire un pour chacun de ces bien-aimés de Dieu ; et considérez le Seigneur qui, après avoir prié longtemps, se repose chaque nuit sur celui qui lui est destiné, et cela pendant plusieurs années, de la façon la plus humble et la plus commune, et d'une manière uniforme, absolument comme ferait le dernier des pauvres. Vous devriez tous les soirs, en vous unissant à lui, le considérer sur sa couche, et vous reposer humblement et dévotement en lui.
Cependant au sein de ces privations et de ces labeurs, la tendre Marie avait l'âme inondée de joie, parce qu'elle jouissait de la présence d'un Fils incomparable. Ah ! s'écrie saint Anselme (de Excellentia B. Mariae, IV), qui pourra comprendre de quelle joie Marie était remplie dans tout son être, lorsqu'elle se voyait logée sous le même toit, assise à la même table, et qu'elle pouvait s'épancher en de suaves conversations, avec Celui qu'elle aimait si ardemment et qu'elle savait être le Créateur et le Maître de toutes choses ? Le sentiment admirable et indescriptible d'amour qui dut unir un tel Fils à une telle Mère et une telle Mère à un tel Fils, que ceux-là du moins essaient de le pénétrer qui ont pu concentrer toutes leurs affections sur un seul objet, comme une mère sur un fils, et un fils sur une mère. Mais ne croyez pas qu'aucun amour terrestre puisse être comparable à celui de Marie pour Jésus. Toutefois celui qui a mérité d'obtenir l'intelligence sublime de cet amour, ne pourra, j'en suis convaincu, ne point en ressentir quelque douceur, et s'il en goûte la suavité, il ne manquera pas assurément de participer un jour à la récompense qui lui est réservée.
Vous venez de voir à quel dénuement, à quelle abjection, et à quelle austérité s'est livré pour nous, dans toutes ses actions et pendant de longues années, le Roi des rois et le Seigneur éternel. Qu'ils paraissent donc ceux qui cherchent leurs loisirs et leurs aises, qui désirent les choses superflues et magnifiques, qui poursuivent les objets propres à contenter leur vanité et leur curiosité ! Est-ce à l'école de ce Maître, qu'ils ont appris à satisfaire ainsi leurs convoitises ? Il nous a tout au contraire enseigné, par sa parole et par son exemple, l'humilité, la pauvreté, le travail et la souffrance. Suivons ce Souverain Seigneur, qui ne veut pas et ne peut pas nous tromper ; et ayant, comme dit l'Apôtre (Ep. I ad Timot. VI, 8), de quoi nous nourrir et de quoi nous vêtir convenablement, mais sans luxe, soyons contents. Adonnons-nous, autant que nous le pouvons, sans cesse et avec ardeur, aux exercices spirituels, et à la pratique des vertus. Par la conduite de Jésus-Christ, apprenez comment vous devez demeurer dans l'humilité, en vous méprisant et désirant que les autres vous méprisent, en vous abaissant par des actes qui paraissent vils et abjects. Ayez toujours devant les yeux vos défauts et vos péchés, dont vous essaierez de concevoir le nombre et la grandeur. Mais fermez les yeux sur les défauts du prochain ; si vous ne pouvez éviter de les apercevoir, efforcez-vous du moins de les atténuer et de les excuser ; tâchez de porter compassion et secours à ceux qui les ont, n'oubliant jamais que vous seriez plus mauvais qu'ils ne le sont, si le Seigneur Jésus ne vous soutenait par sa grâce. Ne fixez point les regards de votre esprit et de votre corps sur le prochain, afin de vous considérer vous-même en présence de Dieu qui éclaire les abîmes ; car rien n'est plus propre à vous maintenir dans l'humilité, que l'attention sur vous même. « Je veux, dit saint Bernard (Serm. XXX in Cant.), que l'âme apprenne avant tout à se connaître elle-même, parce que cette science n'enfle point, mais humilie, et prépare la construction de notre édifice spirituel dont l'humilité est l'unique fondement solide. Il n'est pas de moyen plus efficace et plus prompt pour acquérir l'humilité, que d'examiner ce qu'on est en réalité ; mais il faut pour cela que, sans user de dissimulation et d'artifice, l'âme se mette en face d'elle-même, et que rien ne soit capable de lui ôter cette vue. » « C'est un grand pas vers la béatitude, dit saint Augustin, que la connaissance de sa propre misère. » — Considérez-vous donc sans cesse et jugez-vous avec impartialité. Dans toutes vos actions, vos paroles et vos pensées, réprimandez-vous, et appliquez-vous continuellement à trouver en vous-même sujet de componction, par la persuasion que vos bonnes œuvres ne sont point exécutées d'une manière parfaite ni avec la ferveur convenable, mais qu'elles sont entachées de nombreuses négligences, de sorte que toute votre justice est horriblement souillée.
De plus, considérez soigneusement et méditez souvent avec effroi que si vous avez quelque disposition pour accomplir le bien et pour recevoir la grâce, et si vous avez quelque zèle pour acquérir les vertus, vous ne les tenez point de vous même, mais vous les devez à la seule miséricorde de Jésus-Christ, qui, s'il l'eut voulu, eût pu conférer les mêmes faveurs à un pécheur quelconque, et vous laisser plongé dans la boue de votre corruption et dans l'abîme de votre misère. Comment en effet s'attribuera-t-il quelque chose, comme en étant l'auteur, l'homme qui a si souvent expérimenté son impuissance dans les bonnes œuvres de toutes sortes, soit grandes, soit petites ; qui tant de fois a reconnu le néant de sa volonté, et qui, au moment même où il ne le désirait pas, ne le cherchait pas, n'y songeait même pas, s'est senti tout à coup animé surnaturellement d'une ferveur admirable pour exécuter ces œuvres qu'auparavant, malgré tous ses efforts, il ne pouvait accomplir ? Dieu laisse longtemps l'homme réduit à cette impuissance, pour lui apprendre à s'humilier, à ne jamais se glorifier vainement en lui-même, mais à rapporter tout bien au Seigneur, non par un simple effet de l'habitude et du bout des lèvres, mais du fond du cœur, avec un vif sentiment de son incapacité. Songez qu'il n'y a point de pauvre pécheur qui ne servît le Seigneur et ne reconnût ses bienfaits mieux que vous, s'il avait reçu les grâces que vous avez obtenues, non point par vos propres mérites, mais par la pure bonté divine. Voilà pourquoi vous devez juger que vous êtes inférieur à tout homme, et craindre que Jésus-Christ ne vous chasse loin de sa présence, à cause de votre ingratitude. Vous figurant alors que vous êtes couvert des crimes d'autrui, vous pouvez gourmander ainsi votre conscience : cet homme est un homicide ; et moi, malheureux, combien de fois n'ai-je pas tué mon âme ? Celui-ci est un fornicateur et un adultère ; et moi, je me rends chaque jour coupable de fornication et d'adultère, en détournant de Dieu mes regards pour céder aux suggestions du démon ; vous pouvez en dire autant des autres péchés que vous remarquez dans vos frères.
Vous devez avoir encore deux autres sentiments par rapport à vous-même. D'abord, regardez-vous comme un corps privé de vie, tombant en pourriture, dévoré par les vers, exhalant une odeur infecte, comme un de ces cadavres dont les hommes ne peuvent supporter la puanteur et la vue horrible. Pensez que si on faisait justice de votre corps, on lui arracherait tous ses sens, on lui couperait tous ses membres qui ont servi à offenser Dieu. Vous devriez être si content de ce dépouillement, que vous ne désiriez jamais rien recouvrer de ce que vous auriez perdu ; vous accepteriez au contraire tous les outrages, toutes les confusions, toutes les diffamations possibles et imaginables avec une joie indicible et avec un visage riant. Ceux qui vous verraient ainsi disposé seraient frappés d'admiration, rentreraient en eux-mêmes, et reconnaîtraient dans cette transformation le doigt même de Dieu. En second lieu, défiez-vous tout à fait de vous même, de toutes vos vertus, de toute votre vie, afin de vous tourner vers Jésus-Christ, et de vous reposer sur Celui qui s'est rendu le plus pauvre, le plus humble, le plus méprisé de tous jusqu'à mourir pour vous ; restez entre ses bras jusqu'à ce que vous soyez mort à toutes vos passions, et que le divin Crucifié vive dans votre esprit et dans votre cœur. Alors tout transformé, transfiguré, vivifié intérieurement, vous ne considérerez et vous n'entendrez plus que Jésus attaché à la croix, expirant pour vous. À l'exemple de la bienheureuse Vierge Marie, vous serez mort au monde, et vous vivrez de la foi qui vous soutiendra jusqu'à la résurrection, où Dieu remplira votre âme du Saint-Esprit et de cette joie spirituelle réservée aux élus qui soupirent après son avènement.
Si vous profitez des avis que nous venons d'exposer, vous verrez naître en vous cette vertu, la mère et la source de toutes les autres, l'humilité qui ouvre les regards de notre âme à la lumière de Dieu, en purifiant notre cœur de toute vaine pensée. Car, lorsque l'homme se repliant sur sa bassesse, se méprise, se gourmande, se déteste lui-même, sans perdre la vue de son néant, et le sentiment de sa misère, il est si bien occupé de son propre intérieur, que tout autre soin lui semble inutile ; toutes les pensées, paroles ou actions concernant les choses temporelles, il les chasse loin de lui, et les jette dans l'oubli, pour rentrer en lui-même, et approcher ainsi de la justice originelle et de la pureté céleste. Par ce retour sur lui-même, il élargit l'horizon de son âme, et dresse en lui-même comme une échelle mystérieuse pour s'élever à la contemplation des Anges et de Dieu même. Mais pour cela, il faut que l'âme éloigne de ses regards toutes les choses matérielles, comme celui qui veut fixer le soleil matériel doit détourner ses yeux de tous les autres objets extérieurs. Cette contemplation fait naître dans le cœur un désir ardent des biens célestes, et un dédain extrême des biens terrestres : la charité commence alors à s'allumer dans l'âme où elle consume comme un feu dévorant toute la rouille des anciens vices : la vanité n'y trouve plus d'entrée, parce que toutes les pensées, toutes les paroles et toutes les actions sont inspirées par la charité.
Voulez-vous donc toujours persévérer dans le bien, demeurez toujours dans la crainte de Dieu, et reconnaissant que tout vient de lui, demandez-lui la persévérance. Voulez vous aussi ne pas pécher, ne jugez pas les autres ; et si vous les voyez faillir en quelque point, ne vous indignez pas contre eux, mais ayez-en compassion, priez pour eux, excusez-les sincèrement autant que vous pourrez, en pensant que ni vous, ni eux, ne pouvez rien si Jésus-Christ ne vous aide de sa grâce, qui n'est pas une récompense de vos mérites, mais un pur effet de sa bienveillance. Cette réflexion vous rendra ferme : car pourquoi en est-il tant qui débutent par une grande mortification et par d'autres exercices, mais ne continuent pas, de façon que leur corps s'énerve et leur ferveur se refroidit ? La vraie cause de ce relâchement réside dans leur orgueil et leur présomption, qui les portent à se confier en eux-mêmes et à se courroucer contre les autres ; ils les jugent et condamnent dans leurs cœurs ; Dieu retire alors sa grâce à ces téméraires qui deviennent plus défectueux que les personnes, objet de leurs censures. En effet, suivant une loi ordinaire, celui qui juge ou condamne sur quelque point son frère, ne tarde pas à tomber, par la permission divine, dans un défaut semblable on même plus grand. Servez donc le Seigneur avec tremblement, et si quelquefois vous éprouvez quelque mouvement d'orgueil, au souvenir des bienfaits qu'il vous a prodigués, ne manquez pas de vous en réprimander et de vous en punir sévèrement, de crainte qu'un jour le Seigneur, irrité contre vous, ne vous laisse abandonner la voie de la justice, et que vous ne périssiez misérablement. En résumé, suivez le conseil salutaire de saint Anselme qui dit : « Faites bien attention à tous vos actes intérieurs et extérieurs, et voyez à quel résultat chacun d'eux doit aboutir, à quelle fin il tend. Et certes, à moins que vous ne soyez un insensé, vous ferez ce qui doit vous procurer la joie et la félicité, et vous omettrez ce qui vous mériterait les tourments et la tristesse. »
Prière
Ô doux Jésus, modèle de la véritable patience et type de l'humilité parfaite, éloignez de moi toutes les pompes de l'orgueil et toutes les convoitises de là vaine gloire, ainsi que toutes les sources de si grands périls et de si grands maux. Qu'étant votre serviteur, je ne possède et je ne montre aucun signe d'une telle peste et d'une semblable perdition, ni dans mes mœurs, ni dans mes discours, ni dans mes actions, ni dans mes pensées qui vous sont toutes présentes. Établissez moi dans une solide et profonde humilité, afin que je ne donne aucune ouverture aux embûches de mes ennemis ; et faites que je sois si petit à mes propres yeux que je trouve grâce entière aux yeux de votre Majesté. Ainsi soit-il.