Fonction et Vie de Saint Jean Baptiste
Matth. III, 1-13. — Marc I, 4-6. — Luc. III, 1-15
Omettant tous les actes de l'enfance du Sauveur, excepté ceux que nous avons signalés plus haut, les Évangélistes s'occupent de raconter les faits et les paroles de Jésus-Christ devenu homme parfait et arrivé à la plénitude de l'âge (Matth. III. — Luc. III). Ils rapportent d'abord le baptême que saint Jean lui conféra. C'est pourquoi nous devons parler préalablement de la fonction de saint Jean qui administra et prêcha le baptême de la pénitence.
Cette mission commença en ces jours-là (Luc. III, 1), c'est-à-dire lorsque Jésus-Christ demeurait encore à Nazareth, ou bien lorsque arrivèrent les événements qui suivent, et c'est en ce dernier sens que l'Église fait dire au début de chaque évangile: en ce temps-là (in illo tempore). En ces jours donc, savoir la quinzième année de Tibère-César, successeur d'Octave-Auguste, sous lequel Jésus-Christ était né, Ponce-Pilate était gouverneur de la Judée ; Hérode tétrarque de la Galilée ; Lysanias, tétrarque de l'Abilène ; et Philippe aussi tétrarque de l'Iturêe et du pays de Trachonite. Le royaume des Juifs, comme nous l'avons dit plus haut, avait été divisé en quatre parties appelées Tétrarchies, dont deux, savoir : la Judée et l'Abylène, échurent à Archélaüs, et les deux autres à Philippe Or, il arriva que Archélaüs fut accusé de tyrannie auprès de l'empereur Auguste qui le déposa et l'exila, en la dixième année de son gouvernement. Depuis ce moment, sa principauté fut partagée en deux parties : la première, la Judée fut administrée au nom des Romains par des procureurs et des officiers, dont le cinquième fut Ponce-Pilate, ainsi nommé de l'île Pontia, où il demeura. Par conséquent il n'était pas prince ordinaire, mais simple vicaire ou délégué ; et on l'appelait pour cette raison procureur. Si on lui donne quelquefois le titre de préfet ou président (praeses), c'est dans le sens de procureur ; car, comme on le voit, il ne fut jamais président ou préfet ; mais, pendant qu'il était procureur de la Judée, Vitellius était préfet de la Syrie dont la Judée faisait partie. Peut-être aussi a-t-on donné le titre de préfet à Pilate, parce qu'il en remplissait quelquefois les fonctions. — La seconde partie de la principauté d'Archélaüs, savoir l'Abylène, fut donnée à Lysanias, sous la dénomination de Tétrarchie. D'après quelques auteurs, ce Lysanias était fils d'Hérode Ascalonite ou l'Ancien, sous lequel Jésus-Christ était né ; mais, d'après Josèphe, il aurait été seulement son neveu et aurait eu pour mère Alexandra, sœur d'Hérode, et pour père Ptolémée du Liban ; cette opinion nous semble plus probable.
L'Évangéliste ajoute qu'alors Anne et Caïphe étaient princes des prêtres. Tous deux étaient alliés entr'enx et exerçaient alternativement le pontificat ; Anne était pontife en l'année où Jésus-Christ fut baptisé, et Caïphe en celle où Notre-Seigneur fut crucifié : dans les trois années qui s'écoulèrent entre ces deux pontificats, il y eut trois pontifes, que l'Évangile ne mentionne point, Ismaël, Eléazar et Simon, et il cite seulement ceux sous lesquels commença la prédication de saint Jean et arriva la mort du Sauveur. L'écrivain sacré détermine d'une manière solennelle l'époque précise de cette prédication, en nommant l'empereur, les pontifes, les gouverneurs et les princes qui commandaient alors, pour montrer l'excellence de Celui que Jean venait annoncer. C'était le Souverain Empereur, le Pontife Suprême, le Seigneur et le Maître de toutes choses.
Alors donc se fit entendre le verbe du Seigneur (Luc. III, 2), c'est-à-dire, l'inspiration d'en haut appelée verbe, parce que c'est une parole adressée intérieurement à l'esprit, comme l'attestent ces mots du Psalmiste : J'écouterai ce que dira le Seigneur Dieu en moi. (Ps. LXXXIV, 9), Ce verbe du Seigneur se fit entendre dans le désert, à Jean fils de Zacharie afin de l'engager à donner le baptême de la pénitence, à prêcher l'avènement de Jésus-Christ, et à annoncer le bienfait de la Rédemption. Jean était dans sa trentième année, âge convenable pour la prédication, parce que l'homme est alors dans toute sa vigueur. Intérieurement inspiré, et divinement éclairé, il entendit le verbe du Seigneur qui parlait par la seule grâce à son esprit. Suivant saint Chrysostôme « ici le verbe de Dieu signifie l'ordre ou le précepte du Seigneur, parce que Jean ne prit point, de son propre mouvement, mais sur un avertissement divin, le ministère qu'il exerça. Lui-même l'a déclaré en ces termes : Celui qui m'a envoyé pour baptiser dans l'eau, m'a dit : etc. (Joan. I, 33). Pour que le manque d'eau ne le contraignit pas de différer le baptême des Juifs convertis par sa prédication, et aussi pour que ses discours profitassent davantage aux auditeurs, Jean sortit du désert où il avait commencé à proclamer l'obligation de la pénitence ; et il vint dans la contrée située le long du Jourdain (Luc. III, 3), où l'eau était abondante et la population nombreuse ; c'est là qu'il administrait et prêchait le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés. Ainsi il donna l'exemple aux prédicateurs d'annoncer la parole divine dans les lieux où elle peut être plus fructueuse, et non pas dans ceux qui peuvent leur être plus agréables.
Saint Jean disposait les hommes à recevoir le Christ par son baptême ; aussi le conférait-il seulement aux Juifs, à qui le Christ avait été principalement promis. Il ne baptisait pas les femmes, parce qu'il laissait aux hommes la charge de les instruire : il ne baptisait pas non plus les enfants, parce qu'ils ne pouvaient avoir la connaissance nécessaire du mystère signifié par la cérémonie religieuse. Le baptême du Christ au contraire est donné aux personnes de tout sexe, de toute nation et de tout âge pour la rémission des péchés. Les mots susdits pour la rémission des péchés ne se rapportent pas au baptême que saint Jean donnait, mais à la pénitence qui accompagnait ce baptême ; car la pénitence seule remettait les péchés. Le baptême de saint Jean était bien vraiment un baptême de pénitence, puisque le saint Précurseur invitait à la pénitence ceux à qui il le conférait, et qu'il le conférait seulement aux adultes disposés à la pénitence. Ainsi, quoique le baptême de saint Jean ne remît pas les péchés, toutefois sa réception était comme une protestation de se soumettre à la pénitence par laquelle les péchés étaient remis. On peut dire que le baptême de saint Jean remettait les péchés, non d'une manière effective, mais d'une manière préparatoire, parce qu'il disposait au baptême de Jésus-Christ qui opère la rémission des péchés. Le premier était donc un baptême de pénitence, parce qu'il exigeait la pénitence des péchés sans toutefois les remettre. Mais le second est un baptême de grâce, parce qu'il produit la grâce pour remettre les péchés par la vertu de Jésus-Christ. « De ces deux baptêmes, dit saint Chrysostôme (Hom. III in Marc), le premier était donné pour la pénitence et le second est donné pour la grâce ; le premier conduisait au pardon et le second conduit à la victoire. »
Saint Grégoire de Nazianze distingue cinq sortes de baptêmes (in Sancta lumina) : Le premier est le baptême figuratif dont Moïse baptisa le peuple juif, mais dans l'eau seulement, c'est-à-dire dans la nuée qui le guidait et dans la mer où il passa ; le second est le baptême préparatoire que saint Jean administra ; le troisième est le baptême parfait qui a été institué par Jésus-Christ et qui est conféré dans le Saint-Esprit ; le quatrième est le baptême surérogatoire qui se fait dans le sang par le martyre ; il est le plus excellent, parce qu'une fois reçu, il ne peut plus être souillé par de nouveaux péchés ; le cinquième est le baptême qui efface les fautes actuelles dans les larmes du repentir ; il est plus laborieux que les autres. Or saint Jean avait établi un baptême préparatoire qui devait disposer les hommes à recevoir Jésus-Christ ; et ce baptême de saint Jean était par rapport au baptême du Christ, ce qu'est relativement à celui-ci le catéchuménat par lequel on instruit dans la foi les futurs baptisés. Le baptême de Jean, dit Remi d'Auxerre, était comme une espèce de catéchuménat ; car, de même que maintenant on catéchise les adultes pour les rendre dignes de recevoir le sacrement de baptême, de même Jean administrait le baptême de la pénitence, afin qu'après l'avoir reçu, les Juifs se rendissent dignes par leur vie pieuse d'approcher du baptême de Jésus-Christ. « C'est donc avec raison, déclare saint Chrysostôme (Hom. X, in Matth.), qu'après avoir dit que Jean vint prêcher le baptême de la pénitence, l'Évangéliste ajoute pour la rémission des péchés : c'est comme s'il disait que Jean engageait les Juifs à faire pénitence, pour obtenir ensuite plus facilement le pardon par la foi en Jésus-Christ. Ainsi donc ce baptême n'avait été établi que pour préparer à croire à l'Évangile. » Tel est l'enseignement de saint Chrysostôme. Aussi, Jean baptisait dans le Jourdain qui signifie descente, pour marquer que les baptisés avaient descendre de la superbe du vieil homme à l'humilité de la confession et de l'amendement, afin de mériter, par le renoncement à leur vie ancienne, la grâce d'une vie nouvelle en Jésus-Christ. Il était convenable encore que le baptême de saint Jean fut reçu dans le Jourdain ; parce ce que c'était là comme une protestation de faire pénitence pour s'approcher du royaume des cieux et passer à la terre des vivants, comme les enfants d'Israël arrivèrent à la Terre promise en traversant le Jourdain.
Saint Jean baptisa pour plusieurs raisons : 1° Selon saint Augustin (Serm. I, de Epiphan.) c'était pour figurer le baptême de Jésus-Christ, et en ce sens le baptême de saint Jean fut un sacrement, c'est-à-dire un signe ; 2° Selon saint Chrysostôme (Hom. X, in Joan.), c'était pour que la cérémonie du baptême attirât un plus grand nombre d'auditeurs auxquels saint Jean pût annoncer Jésus-Christ ; 3° Selon saint Grégoire (Hom. VII, in Evang.), afin que le baptême de saint Jean accoutumât les hommes à celui de Jésus-Christ ; 4° D'après le Vénérable Bède (Hom. III, in Luc), afin que les hommes, en recevant le baptême de saint Jean, pussent se préparer et s'humilier pour recevoir ensuite celui du Christ ; 5° Enfin, d'après le Précurseur lui-même, ce fut pour que le Christ, recevant son baptême, put être manifesté en Israël parla voix du Père Éternel et par le Saint-Esprit. — Saint Jean disait donc, d'abord dans le désert, puis sur le rivage du Jourdain, à ceux qui étaient attirés vers lui par sa vie extraordinaire ; Faites pénitence (Matth. III, 2), c'est-à-dire, que chacun se repente de ses péchés ; car le royaume des cieux approche, pour celui qui fait pénitence. Remi d'Auxerre remarque que ce mot le royaume des cieux peut avoir quatre acceptions différentes ; il peut signifier 1° le Christ, comme dans ce passage : Le royaume de Dieu est au milieu de vous (Luc. XVII, 21) ; 2° la sainte Écriture, comme dans ces paroles : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui en profitera (Matth. XXI, 43) ; 3° la sainte Église, comme dans ce texte : Le royaume des cieux peut être comparé à dix vierges (Matth. XXV, 1) ; 4°le repos suprême, comme dans ce passage: Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident se reposer dans le royaume des cieux (Matth. VIII, 11). Le royaume des cieux peut avoir ces quatre sens, dans ce que dit ici saint Jean-Baptiste. De plus, la pénitence qu'il recommande de faire, doit avoir plusieurs qualités : elle ne doit pas être tardive, comme celle des damnés ; ni forcée comme celle des malfaiteurs ; ni feinte comme celle des hypocrites ; ni désespérée commecelle des hommes perdus ; mais elle doit être vraie, dit saint Chrysostôme, en sorte qu'elle purifie notre cœur, éclaire notre esprit et prépare notre âme à la réception de Jésus-Christ.
Le premier qui a prêché le royaume des cieux, suivant le témoignage de saint Jérôme (in cap. III Matth.), c'est saint Jean-Baptiste, parce que le Précurseur du Seigneur devait être honoré de ce privilège. Saint Pierre Chrysologue dit à ce sujet : « Après la chute d'Adam et les ravages tristement célèbres du déluge, Dieu choisit un grand nombre d'hommes justes, avec lesquels il s'entretint face à face. Puis, après avoir énuméré les principaux patriarches et prophètes de l'Ancien Testament, le même auteur ajoute : Ces personnages n'ont point déclaré que l'homme dût habiter pendant toute l'éternité dans le royaume céleste ; aucun même ne prononce le nom, ne rappelle le souvenir, et ne prophétise la gloire de ce royaume. Bien plus, consultez les hommes élus parmi l'humanité tout entière, depuis le commencement du monde jusqu'à Jean-Baptiste, vous ne trouverez chez eux aucune parole, aucun acte qui révèle les douceurs du royaume céleste. Arrivez donc à Jean, et écoutez cette parole qui fait tressaillir d'allégresse et de joie, qui nous annonce la miséricorde et la gloire avec l'abondance de la grâce, cette parole que Dieu avait cachée, que l'Ange n'avait pas publiée, que les patriarches et les prophètes avaient ignorée : Faites pénitence car le royaume de Dieu est proche. Douce et consolante parole qui proclame en même temps la loi de la pénitence, et le prochain avènement du royaume céleste : il convenait qu'elle tombât la première fois de la bouche de celui qui a jeté les premiers fondements du Nouveau Testament. Depuis Adam jusqu'à Jean, la voix de l'homme ne faisait entendre que des gémissements, parce que le péché était répandu partout et que la pénitence ne paraissait nulle part ; c'étaient là deux sources de larmes abondantes. Jean paraît, et il nous fait connaître le remède à la blessure, la pénitence pour le péché le pardon pour l'iniquité. Telle est la première parole qu'il fit retentir au désert : ce fut comme la voix de la tourterelle qui se fit entendre sur notre terre (Cantic. II, 2). Nous lui avons répondu par un cantique nouveau en l'honneur de Dieu ; et notre bouche a fait éclater l'hymne de la reconnaissance et de la louange, car depuis ce temps la miséricorde a triomphé, le pécheur est épargné, la piété règne, la justice ne veut pas réclamer la vengeance et le Seigneur clément et miséricordieux cherche l'occasion de pardonner au lieu de frapper. » Ainsi parle saint Pierre Chrysologue.
Pour nous montrer l'aptitude de saint Jean à rendre témoignage du Christ (Matth. III, 4), l'Évangéliste décrit la sainte vie du Précurseur, en montrant d'abord l'austérité de son costume. Saint Jean portait un cilice ou une tunique grossière faite avec le poil rude des chameaux : il nous apprend ainsi à ne point chercher des habits agréables, si nous voulons réprimer les révoltes de la chair. Il avait, dit saint Jérôme (Liber. in cap. III Matth.), un vêtement fait non pas de laine, mais de poil ; ce qui marque que sa vie loin d'être douce, était rigoureuse. Les serviteurs de Dieu, dit saint Chrysostôme (in una ex homil. operis imperf.), doivent porter un vêtement, non pour flatter les yeux ou pour ménager leur chair, mais simplement pour couvrir leur nudité : c'est pourquoi saint Jean n'avait point un habit moelleux ou délicat, mais un lourd et âpre cilice qui chargeait plus lecorps qu'il ne le réchauffait, de telle sorte que l'austérité extérieure attestait la vertu intérieure.
L'Évangéliste montre ensuite la continence de saint Jean qui, pour mortifier et dompter sa chair, avait une ceinture de cuir, c'est-à-dire une courroie faite avec des peaux sèches et dures, autour des reins, qui sont le siège de la luxure ; car il crucifia sa chair avec ses vices et ses convoitises, comme doivent le faire tous ceux qui appartiennent à Jésus-Christ (Ep. ad Galat. V, 25). Selon saint Chrysostôme, les Juifs se servaient ordinairement de ceintures de laine ; mais saint Jean qui voulait pratiquer la mortification, fit usage d'une ceinture de cuir. Le même auteur nous apprend ailleurs quelle était la signification allégorique de cette tunique et de cette ceinture de saint Jean. Le saint Précurseur qui représentait la Loi, était vêtu d'une tunique de poils de chameau, et ne pouvait en avoir une de laine d'agneau, parce que la Loi ne possédait pas Celui dont il est dit (Joan. I, 29) : Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Jean avait une ceinture de cuir sur les reins, parce que les Juifs ne regardent comme péché que les fautes extérieures. Au contraire, Notre-Seigneur Jésus-Christ que l'Apocalypse nous fait voir, au milieu des sept candélabres, avait une ceinture d'or non sur les reins, mais sur la poitrine. La Loi est ceinte sur les reins, parce qu'elle punit seulement les actes produits au dehors ; mais Jésus-Christ est ceint sur la poitrine, parce que son Evangile tel qu'il est observé principalement par les moines, réprime même les pensées conçues dans l'âme.
L'Évangéliste (Marc. I, 6) signale encore l'abstinence et la frugalité de saint Jean qui se nourrissait de certaines herbes appelées en latin
locustae, et de miel sauvage, comme faisaient les pauvres en ce pays-là. Or il faut savoir que le mot
locustae signifie plusieurs choses différentes, telles que des racines, des herbes et des insectes : souvent il désigne ces insectes ailés appelés sauterelles, parce qu'ils volent en sautant. On les trouve dans le désert de Judée, et les pauvres de cette contrée les font frire dans l'huile pour leur nourriture. Mais il ne paraît pas que saint Jean ait usé de la chair de ces sauterelles, lui qui n'usait pas même de pain : il ne paraît pas non plus qu'il ait mangé quelque friture, lui qui ne mangeait rien de cuit. Il semble plus probable que, par le mot
locustae, il faut entendre ici autre chose que des sauterelles. En effet, il y a dans cette contrée une certaine herbe appelée
Iocusta ou
langusta, que l'on dit avoir servi de nourriture à saint Jean-Baptiste. Quant au miel sauvage des abeilles, on le trouve dans les troncs des arbres. Ou bien, selon Raban Maur, ce sont des feuilles d'arbres blanches et tendres, qui, broyées dans les mains, ont un goût comme celui du miel. On trouve encore dans ces pays le miel provenant de la calamelle ou cannelle, espèce de canne ou de roseau rempli d'un suc très-doux, semblable à du miel
Voir note XLVI.
Par ce que nous venons de voir de sa vie au désert, saint Jean nous prouve clairement qu'il considérait comme rien ce monde avec toutes ses douceurs, puisqu'il usait d'un vêtement si grossier et d'une nourriture si chétive. Il ne prenait que ce qui était absolument nécessaire à sa subsistance. Ceux-là suivent son exemple qui peuvent dire avec saint Paul : (I Ep. ad Timot. VI, 8) Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous sommes contents. Parce qu'il prêchait la pénitence, saint Jean, comme un bon maître, donnait en sa personne l'exemple et la règle de la vie que devaient mener les pénitents. Il avait la terre pour lit, un antre pour demeure, du poil pour vêtement, du cuir pour ceinture, de l'eau pour boisson, et de l'herbe pour aliment. C'est ainsi qu'il nous a montré non-seulement à mépriser le monde avec ses attraits, mais encore à pleurer les péchés du genre humain tout entier, et qu'il a laissé un exemple très-utile à la postérité. Tout en saint Jean prêchait donc la pénitence ; son nom qui signifiait la grâce de Dieu, son habitation qui était le désert, son habillement qui consistait en un cilice, sa nourriture tirée de l'herbe même, sa parole qui était un enseignement de la pénitence, son baptême un engagement au bien.
Saint Jean doit servir de modèle au prédicateur de l'Évangile. Et d'abord : 1° Relativement à la doctrine ; car, à l'exemple de saint Jean, il doit enseigner la pénitence, ainsi que tout ce qui peut éloigner du péché, et porter à la vertu pour parvenir au royaume céleste. 2° Quant à la continence ; car il est dit que Jean portait une ceinture autour des reins, pour montrer que le prédicateur doit garder la continence ; c'est pourquoi le Seigneur envoyant Jérémie prêcher, lui dit: Ceins tes reins (I, 17). 3° Quant au genre de vie ; sous le double rapport du vêtement et de la nourriture, Jean donne l'exemple au prédicateur. Celui donc qui prêche et corrige les autres, qui recommande ou ordonne la pénitence, doit faire voir que lui-même pratique la pénitence ; son costume doit être sévère et son régime sobre, afin qu'à l'occasion de la nourriture et du vêtement on ne puisse le blâmer et qu'il puisse reprendre les riches. Cette austérité de vie est nécessaire au prédicateur de l'Évangile ; c'est pourquoi l'Apôtre a dit : « Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de crainte que, après avoir prêché les autres, je ne sois moi-même réprouvé (Ep. I, ad Corin. IX, 27). » Saint Jérôme dit aussi : Le vêtement, la nourriture et le breuvage de saint Jean montraient l'austérité de la vie que doivent observer les prédicateurs. D'après saint Chrysostôme (Hom. XI, in Matth.), « il fallait que le Précurseur du Seigneur, dont il était aussi le Prophète et l'Apôtre, se consacrât tout entier au Dieu du Ciel, en méprisant toutes les choses du monde. Aussi, est-ce avec raison que le Seigneur lui-même l'appelle un Ange ; car, quoi qu'il fût dans ce monde il menait une vie angélique, n'ayant que dédain pour le monde. Or, si celui qui était si saint, plus pur que le ciel, supérieur aux prophètes, sans égal parmi les hommes, et si familier auprès de Dieu, s'exerçait cependant à supporter les plus durs travaux, et se condamnait à mener une vie rigoureuse, dans la privation et le mépris des jouissances et des richesses temporelles, quelle excuse pourrons-nous alléguer au tribunal suprême, après avoir reçu de Jésus-Christ tant de bienfaits signalés, et après avoir commis tant d'énormes péchés, si nous n'imitons pas en la moindre chose la grande mortification de saint Jean ; si nous nous livrons au contraire à toutes sortes d'excès dans le boire et le manger, nous environnant de parfums ou plutôt nous couvrant d'infection, nous relâchant et nous amollissant dans tout notre être, de manièreà préparer une proie facile au démon, et à nous constituer ses esclaves ? » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
La renommée de saint Jean attira vers lui les peuples qui accouraient en foule de Jérusalem, de toute la Judée, et de toute la région située te long du Jourdain (Matth. III, 5). Ils recevaient de lui le baptême dans le Jourdain ; confessaient alors leurs pêches (Luc. III, 6), et se disposaient ainsi à recevoir le baptême de Jésus-Christ ; car le baptême de saint Jean avait été établi comme une préparation à celui du Christ gui allait venir prochainement ; c'est pour cela que saint Jean ne prêchait pas seulement, mais encore baptisait ; et, comme par la prédication il annonçait l'approche du Messie, de même par son baptême il accoutumait les hommes à recevoir plus volontiers celui du Christ. Ainsi, le baptême de saint Jean était une protestation de croire en Jésus-Christ qui allait venir, et de s'adonner à la pénitence pour mieux profiter de son avènement. C'est ce que dit saint Paul par ces paroles rapportées dans les Actes des Apôtres : Jean a donné le baptême de la pénitence au peuple, en recommandant de croire en Celui qui viendrait après lui, c'est-à-dire en Jésus (Act. Apost. XIX, 4). L'Évangéliste ajoute que les peuples baptisés par Jean confessaient leurs péchés qui devaient être effacés par le Messie, car saint Jean ne pouvait opérer cette rémission, mais il annonçait que le Christ ne tarderait pas à le faire. — Mais voyant beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui ne confessaient pas leurs péchés et qui cependant demandaient son baptême avec la foule, non par religion véritable, mais par respect humain, d'une manière hypocrite et insidieuse (Matth. III, 7. — Luc. III, 7), saint Jean leur dit : races de vipères, c'est-à-dire hommes corrompus, issus de pères corrompus, qui vous a appris, sans faire pénitence, à fuir la colère à venir, et à éluder la sévérité du jugement futur ? Personne assurément, à moins que vous ne renonciez à votre malice, en faisant pénitence. Il est vrai que le peuple ignore aujourd'hui votre duplicité, mais vous ne pourrez la cacher au jugement de Dieu qui déroulera les plus profonds replis de votre cœur. Tels étaient les reproches que saint Jean adressait aux Pharisiens et aux Sadducéens, pour les arracher à leur malice et leur faire éviter, par une juste pénitence, la terrible confusion du jugement dernier. En effet, selon saint Grégoire (Hom. XX, in Evang.), cette expression de l'Évangile la colère à venir désigne la vengeance suprême de Dieu, à laquelle le pécheur ne pourra se soustraire un jour, s'il ne pousse pas aujourd'hui les gémissements de la pénitence.
Les Pharisiens tirent leur nom de Phares qui signifie séparation, parce qu'ils étaient comme séparés des autres ou plutôt qu'ils s'en étaient séparés eux-mêmes. C'étaient des prêtres juifs qui, pour montrer plus de religion, se distinguaient par leur costume, leur genre de vie et leurs manières. Les Sadducéens tirent leur nom de Sadoch qui signifie juste, parce qu'ils se disaient justes. Ils recevaient les cinq livres de Moïse seulement, rejetaient les prophéties, niaient la résurrection et n'admettaient point l'existence des Anges. Les Pharisiens et les Sadducéens étaient regardés comme les principaux personnages et les plus honorables entre les Juifs. Mais saint Jean, les voyant venir à son baptême, les reprenait fortement, et, attaquant leurs vices sans crainte, les appelait races de vipères ; parce qu'ils avaient reçu de leurs pères le venin de l'hypocrisie et de l'erreur, et qu'en suivant la conduite des méchants, ils portaient envie aux bons qu'ils persécutaient ; c'est ainsi qu'ils étaient des fils corrompus, issus de parents corrompus. Selon Remi d'Auxerre, l'Écriture impose souvent des noms aux hommes d'après les actes qu'ils ont imités. Aussi saint Jean appelle les Pharisiens et les Sadducéens races de vipères, parce que leur malice ressemble à celle de ces animaux. Comme donc ils avaient grand besoin de pénitence et de correction, Jean les réprimande et les exhorte à déposer leur malice, avant de recevoir son baptême ; c'est pour cela qu'il ajoute : Faites donc, dès maintenant et promptement, de dignes fruits de pénitence (Luc. III, 8), c'est-à-dire une pénitence convenable et efficace par la contrition, la confession et la satisfaction, pour échapper à la colère à venir ; c'est là le seul moyen de vous y soustraire. En effet, selon saint Chrysostôme (Hom. XI, in Matth.), «il ne suffit pas au pénitent que ses péchés lui soient remis, il doit encore produire de bonnes œuvres, d'après cette maxime du Psalmiste : Évitez le mal et faites le bien (Ps. XXXVI, 27). C'est ainsi qu'il ne suffît pas, pour guérir une blessure, d'arracher le trait qui l'a faite, il faut de plus appliquer un remède. Et saint Jean ne dit pas faites un fruit, mais des fruits de pénitence, pour montrer qu'ils doivent être nombreux. À cette remarque de saint Chrysostôme, nous pouvons ajouter que saint Jean ne dit pas simplement faites des fruits quelconques, mais de dignes fruits de pénitence, c'est-à-dire proportionnés à la faute. «Car plus une faute est grave, dit saint Grégoire (lib. V, Moralium, 47), plus la pénitence doit être grande ; et la pénitence doit chercher dans les bonnes œuvres des profits d'autant plus considérables, que la faute a causé de plus graves dommages à l'âme. » C'est l'enseignement de l'Apocalypse où est rapportée cette sentence : Plus il a obtenu de gloire et goûté de délices, plus il faut lui infliger de tourments et l'abreuver de tristesse (Apoc, XVIII, 7). Pierre le Chantre de Paris commentant ce texte, dit : « Quelle conduite tenir envers un homme souillé de plusieurs péchés énormes, qui se confesse et se repent d'une manière quelconque, mais qui refuse d'accomplir les œuvres et de produire les fruits d'une pénitence en rapport avec sa culpabilité ? De peur de l'éloigner de la charité, si on lui imposait une lourde pénitence que, par ennui, il ne voudrait pas exécuter, il faut lui en imposer une modérée ; parce qu'il vaut mieux le laisser achever son expiation en purgatoire que de l'exposer à une punition éternelle dans l'enfer ; car il n'y a pas de milieu, il faut que l'homme se châtie lui-même ou que Dieu le punisse. Mais que dois-je faire, si le confesseur ne m'enjoint pas un digne fruit de pénitence, c'est-à-dire selon la grandeur de ma faute ? j'y suppléerai moi-même, parce que la grandeur et la nature de la peine doivent se régler sur celles de la faute ; et vous devez vous infliger cette pénitence avec la discrétion qui est nécessaire au pénitent comme au confesseur. » Ainsi parle Pierre le Chantre dans son commentaire sur l'Apocalypse.
Les Juifs se glorifiaient de la noblesse et de la sainteté de leur lignée, parce qu'ils descendaient d'Abraham ; à ce titre, ils présumaient parvenir au salut sans passer par la pénitence, en vertu de la promesse faite à leur père. C'est pourquoi saint Jean ajoute : Et ne dites pas verbalement ou mentalement en vous-mêmes, par un faux jugement, nous avons Abraham pour père (Matth. III, 9 — Luc. III, 8). Vous reposant sur sa justice comme si elle suffisait pour votre justification, n'allez pas croire que vous pouvez obtenir le salut, sans accomplir de pénitence ; car aucun Saint ne pourra sauver les pécheurs qui ne sont point pénitents. Et cependant, telle est l'illusion de nombreux chrétiens, qui, ayant une dévotion spéciale envers quelque Saint, se persuadent être sauvés par ses mérites, sans faire de bonnes œuvres. Telle est aussi l'illusion de certains religieux, qui se glorifient de l'excellence et de la sainteté de leurs fondateurs et de leurs pères ; mais on peut leur dire : si vous êtes les fils d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham. Telle est également la folle vanité de quelques misérables qui s'applaudissent de leur naissance illustre. Mais, demande saint Chrysostôme (Hom. III, Operis imperf.), à quoi sert l'illustration de la naissance à celui qui la souille par l'indignité de sa conduite ? Ou bien, quel tort cause une origine obscure à celui qui se distingue par une vie irréprochable ? Ainsi, voyez l'or qui est trouvé dans la terre, et qui n'est cependant pas de la terre ; aussi choisi-t-on l'or de préférence à la terre que l'on dédaigne ; mieux vaut l'homme d'une basse extraction qui s'élève par ses mérites, que l'homme d'une famille élevée qui se dégrade par ses vices. Mieux vaut que les parents tirent gloire de leur fils que le fils de ses parents. Ne vous glorifiez donc pas, en disant, nous avons Abraham pour père, mais rougissez plutôt de vous dire ses fils sans avoir hérité de sa sainteté. L'homme qui ne ressemble pas à son père paraît être un enfant illégitime, de même ceux qui ne correspondent pas à la sainteté de leur race, semblent être déchus de la dignité de cette race. Ce n'est pas sur votre naissance, mais sur l'imitation des vertus de ceux qui vous ont donné le jour, que vous devez établir votre confiance ; ce n'est pas en la chair, mais en la foi que nous devons nous glorifier : car tous ceux qui sont de la postérité d'Abraham, ne sont pas ses fils spirituels, mais ceux-là seuls qui sont ses fidèles imitateurs : la sainteté ne vient pas de la génération naturelle, mais de la grâce divine. Ainsi, les Juifs étaient les enfants d'Abraham selon la chair, mais non pas selon l'esprit, parce qu'ils n'imitaient pas sa foi relativement au Christ ; c'est pourquoi ils perdirent en vérité le titre de descendants d'Abraham.
Les Gentils au contraire qui, à la prédication des Apôtres, reçurent la foi du Christ avec empressement, devinrent par là les fils d'Abraham. C'est ce que veut exprimer le Précurseur, en ajoutant : Car, je vous déclare que Dieu peut de ces pierres, c'est-à-dire des Gentils figurés par ces pierres, susciter des enfants d'Abraham c'est-à-dire des imitateurs de la foi d'Abraham. Car celui-là mérite d'être appelé fils d'Abraham, qui le suit dans sa foi et dans ses œuvres. Dieu peut encore changer des pierres en fils d'Abraham, c'est-à-dire convertir des pécheurs endurcis en hommes pieux. Puisse-t-il opérer en moi cette transformation ! D'après certains auteurs, saint Jean, parlant ici des pierres, désigna du doigt et montra aux Juifs les douze pierres que, suivant l'ordre de Josué, les douze chefs des tribus d'Israël prirent au milieu du lit du Jourdain et transportèrent sur le sable du rivage, comme aussi celles qu'ils prirent sur le rivage pour les déposer dans le Jourdain. Les premières figurent l'aridité des Juifs rejetés à cause de leur aveuglement, et les secondes signifient la foi des Gentils admis au baptême : ou bien, celles-ci représentent les Juifs plongés dans l'infidélité, et celles-là les Gentils élevés à la lumière de la foi. C'est avec raison que les Gentils sont désignés par les pierres ; soit parce qu'ils adoraient les idoles faites de pierres ; d'où le Psalmiste a dit : Que ceux qui façonnent ces idoles leur deviennent semblables (Ps. CXIII, 8) ; soit parce qu'ils avaient des cœurs de pierre, insensibles à la connaissance du vrai Dieu. C'est d'eux que surgirent des enfants d'Abraham ; car ; par leur foi en la race d'Abraham, c'est-à-dire en Jésus-Christ, ils sont devenus les enfants de Celui à la race duquel ils ont adhéré. C'est pourquoi saint Paul dit à ces mêmes Gentils : Si vous êtes unis à Jésus-Christ, vous appartenez à la race d'Abraham, vous êtes ses héritiers selon la promesse qui lui a été faite (Ep. ad Galat. III, 29). Les enfants d'Abraham sont donc sortis des pierres, lorsque les Gentils recevant la foi de Jésus-Christ ont été substitués aux Juifs qui perdaient par leur infidélité le titre d'enfants d'Abraham. Par cette déclaration, dit Raban Maur, le héraut de la vérité, voulant animer les Juifs à produire de dignes fruits de pénitence, les excitait à l'humilité, condition essentielle de la pénitence.
Et comme le docteur de la vérité ne doit pas se contenter d'attaquer hardiment les vices, mais doit encore annoncer les châtiments qu'ils méritent, saint Jean indique la raison, pour laquelle il sollicite les Juifs à faire promptement pénitence ici bas : Car, dit-il, déjà la cognée (Luc. III, 9), c'est-à-dire la sévérité de la justice divine, est à la racine de l'arbre, pour arracher à la vie présente les pécheurs obstinés, et les précipiter dans le feu de l'enfer. On peut dire encore que la cognée mise à la racine de l'arbre, c'est la mort placée près du berceau de l'homme, puisque dès sa naissance l'homme tend vers la mort. En effet, vivre, dit saint Augustin, n'est autre chose que traverser la vie pour arriver à la mort. Car, semblables au bûcheron, la nuit et le jour coupent tour à tour des branches à cet arbre ; plus l'homme a vécu de jours et de nuits, moins il lui en reste à vivre, de sorte qu'il finira nécessairement par tomber. Et certainement il restera du côté où il sera tombé ; parce que, comme dit l'Ecclésiaste (XI, 3) : Si l'arbre tombe au midi, c'est-à-dire du côté du paradis, ou au nord, c'est-à-diredu côté de l'enfer, il restera là même où il tombera. Or, l'arbre tombe naturellement du côté où ses branches et ses fruits l'inclinent davantage ; de même l'homme tombe du côté où l'ont entraîné plus fortement ses affections et ses actes. Saint Bernard dit à ce sujet (in parvis Sermonibus, Serm. XLIX) : Que l'arbre tombe au midi ou au nord, il restera là. Dans l'Ecriture, le midi a le plus souvent une bonne signification, à cause de son vent doux et chaud, tandis que le nord a une mauvaise signification ; c'est de l'aquilon que vient le mal, d'après Jérémie, (I, 14). Or l'homme est semblable à un arbre ; lorsqu'il sera renversé par la mort, il restera du côté où il sera tombé. Dieu alors vous jugera où il vous trouvera, et vous y demeurerez d'une manière immuable et irrévocable. Avant de tomber, voyez donc de quel côté vous penchez, parce que une fois tombé, vous ne pourrez plus vous relever. Pour savoir de quel côté l'arbre tombera, faites attention à ses branches, et soyez sûr qu'il sera entraîné du côté où ses branches sont plus nombreuses et prépondérantes, si toutefois on le coupe dans ces mêmes conditions. Nos branches, ce sont nos désirs qui s'étendent vers le midi, s'ils sont spirituels, et vers le nord s'ils sont charnels. Le corps placé entre les uns et les autres indique ceux qui sont prépondérants ; car ceux qui prédominent, entraînent le corps à leur suite. » Telles sont les propres paroles de saint Bernard.
Le saint Précurseur ajoute : Or tout arbre, c'est-à-dire, sans acception de personnes, tout homme en général, qui ne porte pas de bons fruits en cette vie, lors même qu'il n'en produirait pas de mauvais, sera coupé, retranché à la mort par une sentence définitive de la société des justes, et sera jeté dans le feu inextinguible pour l'éternité sans espoir de rédemption : c'est là précisément la peine du péché. D'après ce texte, il est évident que la seule omission des bonnes œuvres suffit pour damner. Nous avons un exemple de cette vérité dans la parabole du serviteur paresseux ; par où l'on voit que dans le jugement prononcé contre les méchants, les simples omissions seront mentionnées. Il ne suffît donc pas à l'homme d'éviter le mal, il doit encore faire le bien. Dieu ne peut rien voir d'infructueux dans son jardin, dans sa vigne, dans son champ ; de même que dans le paradis terrestre, il n'y avait aucun arbre sans fruits, puisque nos premiers parents reçurent la permission de manger des fruits de tous les arbres, celui de la science du bien et du mal étant excepté. Mais si celui qui ne porte pas de bons fruits doit être jeté au feu, qu'arrivera-t-il à celui qui en a porté de mauvais ? Cet arbre dont parle saint Jean, c'est le genre humain ou chaque homme en particulier. Or, parmi ces arbres, il en est qui sont arides et stériles, comme sont les païens et les incrédules. Il en est qui sont verdoyants comme sont les chrétiens ; mais parmi ceux-ci, les uns ne portent aucun fruit, ce sont les oisifs et paresseux ; les autres portent des fruits inutiles, sans bonté ni mérite, ce sont les hypocrites ; d'autres portent des fruits non-seulement inutiles, mais mauvais et vénéneux, ce sont les hérétiques, qui par leurs prédications produisent de pernicieux effets. Toutes ces sortes de fruits sont dignes des flammes auxquelles ils sont condamnés. Mais il est d'autres arbres qui portent de bons fruits, ce sont les catholiques dociles à la parole divine. Les racines sont les pensées implantées dans notre âme, elles relèvent jusque dans les hauteurs des cieux, ou la plongent jusque dans les abîmes des enfers. Les racines sont encore la volonté bonne ou mauvaise de laquelle procèdent les paroles et les œuvres bonnes et mauvaises comme expressions diverses de cette volonté. « Il faut donc, conclut saint Ambroise (lib. II, in Luc), que celui qui le peut fasse des fruits de grâce, que celui qui le doit fasse des fruits de pénitence ; car le Seigneur en présence duquel nous sommes, nous demandera nos fruits, et nous récompensera si nous avons été féconds, ou nous réprouvera, si nous avons été stériles. »
La foule effrayée d'entendre que le supplice du feu était réservé tant pour l'exécution des œuvres mauvaises que pour l'omission des œuvres bonnes, demandait à saint Jean : Que devons-nous faire (Luc. II, 10), pour ne pas être livrés aux flammes ? Comme s'ils disaient : Nous sommes prêts à amender notre vie, dites-nous ce qu'il faut faire ? Et saint Jean leur répondit : Que celui qui a deux tuniques, c'est-à-dire un vêtement de trop, le donne à celui qui n'en a pas ; et que celui qui a quelque nourriture de reste, la donne également à celui qui en manque (Luc. III, 11). Cette règle doit s'appliquer à tout ce que nous avons de superflu, eu égard aux nécessités et convenances de notre condition. Nous apprenons par là, dit saint Basile, que tout ce qui n'est pas indispensable pour notre propre subsistance, doit être donné aux indigents, au nom de Dieu qui nous a accordé tous nos biens. Saint Grégoire dit également (Hom. XX, in Évang.) : « Puisqu'il est écrit dans la Loi : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (Matth. XIX, 19), celui-là n'accomplit pas le précepte qui, voyant son prochain dans la nécessité, ne partage pas avec lui les choses qui lui sont nécessaires ; car il montre ainsi qu'il aime moins son prochain que lui-même. » Il faut ici remarquer qu'avoir deux tuniques, c'est avoir plus que le nécessaire, et quelque chose de superflu ; mais celui qui n'a rien se trouve, ou dans une nécessité extrême, ou dans une nécessité ordinaire qu'il pourra probablement traverser sans péril pour sa vie. Or, si après avoir pris les choses nécessaires pour nous et pour les nôtres, c'est-à dire pour ceux dont une charité plus étroite nous oblige d'avoir un soin plus particulier, il nous reste encore quelque chose, nous devons le donnera celui qui, manquant de tout, est dans une extrême nécessité ; autrement nous lui enlèverions son droit et sa vie ; puisque dans une telle nécessité, tout ce qui reste aux autres lui appartient, tout ce qui leur est superflu lui est dû, autant qu'il en a besoin. Mais, si le prochain ne se trouve pas dans cette nécessité extrême, il n'est pas ordonné rigoureusement, mais seulement conseillé de le secourir. C'est ici que l'on connaît l'homme ; c'est ici que l'on voit dans les petites choses ce qu'il ferait dans les grandes. « En effet, si au temps de la paix, dit saint Grégoire, vous ne donnez pas votre tunique pour Dieu, comment donnerez-vous votre vie pour lui à l'heure de la persécution ? Voulez-vous donc rendre votre charité invincible dans le combat, fortifiez-la par la miséricorde dans le repos, en vous exerçant à donner vos biens pour le Dieu tout-puissant afin de vous sacrifier ensuite vous-même pour lui. »
« La charité, dit saint Augustin (Tract. V, in Joan.), n'atteint pas à son apogée d'un seul coup, mais elle s'élève par des degrés successifs ; d'abord elle se forme, puis s'alimente ; ensuite elle se fortifie et enfin se perfectionne ; arrivée à la perfection, elle se manifeste par ce cri : Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain : Je désire être dégagé de mon corps pour être uni à Jésus-Christ (Ep. ad. Philip. I, 21, 23). Cette charité, mes frères, commence par donner notre superflu à l'indigent qui est pressé par la misère ; si vous l'entretenez alors par la parole de Dieu et par l'espérance de la vie future, vous arriverez à cette perfection qui vous disposera à donner votre vie pour vos frères. » Vous qui êtes riches, ne mettez donc pas de négligence à secourir les pauvres ; car c'est pour votre utilité que Dieu les a faits ; il a voulu qu'en ayant pitié d'eux, vous méritiez qu'il ait pitié de vous. N'allez pas croire, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI, Operis imp.), que Dieu ait fait les riches pour l'utilité des pauvres, puisqu'il pouvait soulager les pauvres sans l'intermédiaire des riches ; c'est au contraire pour l'utilité des riches, qu'il a fait les pauvres ; parce que sans l'existence des pauvres, les riches, semblables à des arbres stériles, n'eussent porté aucun fruit digne du ciel. »
Ainsi, saint Jean n'impose pas à la foule et aux hommes ignorants qui l'écoutent, des obligations difficiles à remplir, telles que les veilles, les jeûnes, etc. ; non, il leur ordonne, pour faire de dignes fruits de pénitence, les œuvres de miséricorde que le Seigneur discutera au jour de son jugement, et dont il dit lui-même ailleurs : Faites l'aumône et tout deviendra pur pour vous. (Luc. XI, 41.) «L'ordre que l'on doit suivre plus convenablement dans les prédications, dit le Vénérable Bède (In cap. XXX, Luc.), est de suggérer après la pratique de la pénitence, l'exercice de l'aumône, c'est-à-dire les œuvres de miséricorde ; car, celui qui est vraiment pénitent, pour obtenir de Dieu son pardon, s'empresse de porter secours, autant qu'il peut, à son prochain indigent. Mais au contraire Dieu rejettera la prière de celui qui ferme l'oreille pour ne pas entendre le cri du pauvre. Aussi Jean-Baptiste exhortant la foule à faire de dignes fruits de pénitence, pour ne pas être précipitée dans le feu à cause de sa stérilité, ajoute ce conseil salutaire pour ceux qui l'interrogeaient : Que celui qui a deux tuniques, en donne une à celui qui n'en a point, et que celui qui a de la nourriture la partage avec celui qui en manque (Grég. hom. X, in Évang.). Remarquons ici, avec saint Grégoire, combien les œuvres de miséricorde ont une grande valeur, puisqu'elles nous sont commandées préférablement aux autres, pour faire de digues fruits de pénitence. » C'est avec raison que saint Jean fait mention de la tunique et de la nourriture ; car la tunique étant un vêtement intérieur est plus nécessaire que le manteau, et la nourriture est encore plus nécessaire que la tunique. Ainsi pour faire de dignes fruits de pénitence, nous devons partager avec notre prochain, non-seulement nos biens extérieurs et moins nécessaires, mais encore ceux qui sont les plus nécessaires, comme la nourriture dont nous vivons, et la tunique dont nous nous revêtons. Ceci nous prouve qu'à plus forte raison, celui qui a deux bénéfices doit en céder un à celui qui n'en a pas ; car il ne peut d'ailleurs servir à deux autels en même temps. Par les tuniques, on peut entendre aussi les vertus qui sont comme les vêtements de l'âme ; et celui qui les possède, doit les appliquer au bien du prochain. Par la nourriture également, on peut entendre les saintes Écritures qui sont les aliments de notre âme, et celui qui les possède doit les employer à la nourriture spirituelle du prochain.
Jean vit aussi venir à lui des publicains, (Luc. III. 12) c'étaient des hommes qui s'entremettaient dans les affaires publiques, comme ceux qui percevaient les différentes contributions ou qui affermaient les revenus fiscaux ; c'étaient aussi des gens occupés de spéculations commerciales. À la suite des autres pécheurs ils vinrent comme plus grands coupables demander le baptême à Jean, et lui dirent : Maître, que devons-nous faire, pour obtenir la vie éternelle ? Jean leur répondit ; N'exigez rien, dans les droits et les impôts, au-delà de ce qui vous a été ordonné par les lois et les coutumes approuvées (Luc. III, 13). Il leur tint ce langage, parce que ces percepteurs étaient portés à réclamer plus qu'ils ne leur était permis ou commandé, afin de garder pour eux le surplus. Il ne les avertit pas d'abord de distribuer l'aumône aux pauvres ; non, mais de ne point prendre le bien d'autrui : il montre par là qu'il faut éviter tout péché avant de faire quelque bonne œuvre, et par conséquent restituer le bien d'autrui avant d'assister le pauvre de son bien. « Il défend aux publicains d'exercer la fraude, dit le Vénérable Bède, afin que, réprimant leur convoitise pour ravir le bien d'autrui, ils en vinssent jusqu'à partager leur bien avec le prochain. » Ce que saint Jean dit aux publicains, on peut l'appliquer également aux intendants et aux officiers des seigneurs, qui ne doivent rien exiger des vassaux et des sujets au-delà de ce qui a été établi suivant l'ordre de la justice.
Les soldats demandèrent aussi : Et nous, que devons-nous faire pour être sauvés ? Jean leur répondit : N'usez de concussion envers personne (Luc. III, 14). Sous prétexte de remplir votre office, n'opprimez pas les pauvres sans défense, ne les violentez pas, ne les effrayez pas, s'ils ne le méritent point. Ne vous laissez pas aller à la calomnie, en accusant de faux délits les puissants et les riches, en les traduisant en justice, pour extorquer leur argent et leurs biens, que vous ne pouvez avoir autrement. Contentez-vous de votre solde, que vous avez reçue pour la défense de la patrie et de la république, n'exigez point en outre des services, des présents, d'une manière injuste et violente. Le bienheureux Jean faisait ces recommandations aux soldats, car ils sont naturellement portés à réclamer, par fraude ou par force, les biens de ceux à la garde desquels ils sont préposés. Pierre de Blois dit à ce sujet : « aujourd'hui la discipline militaire a complètement disparu. Autrefois le soldat s'engageait, sous la foi du serment, à soutenir le gouvernement du pays, à ne pas déserter le champ de bataille, et à sacrifier sa propre vie à l'intérêt général. De nos jours, il est armé au pied des autels ; il professe qu'il est fils de l'Église ; qu'il a reçu son épée pour faire respecter le sacerdoce, pour protéger les pauvres, pour punir les malfaiteurs, et pour délivrer la patrie. Mais hélas ! que sa conduite est éloignée de ses promesses ! À peine est-il revêtu des insignes militaires, qu'il s'élève contre les oints du Seigneur, qu'il se jette sur le patrimoine du Christ, dépouille et pille les pauvres qui leur sont assujettis, afflige et opprime les malheureux, et en persécutant les autres assouvit ses appétits illicites et ses caprices désordonnés. » Telles sont les justes plaintes de Pierre de Blois.
Oui, autrefois, ceux qui gouvernaient la terre, depuis le simple soldat jusqu'au roi et à l'empereur, ne recherchaient que le bien commun, au lieu de leur avantage particulier, et ils se dévouaient à la défense des pauvres sans appui. Mais hélas ! aujourd'hui ils s'inquiètent peu de la chose publique et de l'indigent, ils envahissent les terres et les possessions des autres, afin qu'après avoir expulsé les légitimes propriétaires, ils enrichissent et augmentent leurs propres domaines. Ils laissent pressurer indignement les faibles, bien plus ils les accablent de vexations. Ah ! qu'ils craignent d'être repoussés plus tard de la terre des vivants, et d'être exclus éternellement du royaume des cieux, qui appartient aux pauvres. Selon la doctrine de saint Augustin (Serm. IX, de verbis domini), « tous les supérieurs, tous les ecclésiastiques qui exigent plus qu'ils ne le doivent, sont des calomniateurs et des concussionnaires condamnés par la sentence de Jean ; car nous sommes tous soldats de Jésus-Christ. » Par les soldats dont il est ici parlé, on peut entendre aussi les prédicateurs qui doivent être armés, selon cette recommandation de l'Apôtre : Prenez l'armure divine et l'épée spirituelle qui est la parole de Dieu (Ep. ad Ephes. VI, 13, et 17). C'est à eux également qu'il est dit : N'usez de violence envers personne ; en d'autres termes, que vos prédications ne soient pas trop sévères, afin de ne pas pousser vos auditeurs au désespoir. Ne vous laissez pas aller à la calomnie, en refusant de prêcher, parce que vous supposez les fidèles indignes d'entendre les pieuses exhortations. Contentez-vous de vos rétributions, c'est-à-dire des revenus assignés aux prédicateurs qui ont des propriétés, et faites l'aumône à ceux qui mendient.
Ô qu'ils seraient heureux les marchands, les publicains et les soldats, s'ils observaient la doctrine de saint Jean ! Mais où est l'homme qui ayant deux tuniques, et même un plus grand nombre, en donne une à celui qui n'en a point ? Quel est celui qui exerce le commerce sans commettre d'injustice, et qui n'envahisse pas les biens étrangers confiés à ses soins ? Quel est parmi les grands celui qui ne calomnie pas les petits, qui n'use pas de concussion envers les inférieurs, et qui se contente de ses honoraires ? Quel est l'officier qui ne prenne pas au delà de ce qui lui est dû ? Ah ! certes, ceux-là sont bien rares. Remarquez que saint Jean proportionnait ses discours aux dispositions des auditeurs ; il leur recommandait d'accomplir les choses plus faciles pour arriver aux plus difficiles. Lorsque saint Jean parlait ainsi aux publicains et aux soldats, dit saint Chrysostôme (homil. de nativitate Joannis), il voulait bien les conduire à une plus grande perfection ; mais, comme ils n'en étaient pas capables, il se contentait de leur prêcher une doctrine moins relevée, de peur que, s'il leur en eût exposé une plus sublime, ils ne la missent point en pratique et n'en retirassent aucun profit. » Les préceptes que Jean donnait à la foule sont aussi obligatoires pour les publicains, les soldats et pour tout le monde en général. Saint Ambroise dit à ce sujet (lib. II, in Joan.) : « Jean donne à chacun de ceux qui l'interrogent, une réponse spéciale en harmonie avec son état particulier. Ainsi, il dit aux publicains de ne rien exiger au delà de ce qu'accorde la loi ; aux militaires de ne point faire de calomnie, ni commettre de concussion. À tous, il enjoint la pratique de la miséricorde, comme la loi commune pour tous les états, nécessaire pour tous les âges, et applicable pour toutes les conditions : il n'y a pas d'exception pour le publicain ou pour le soldat, pour l'habitant des villes ou des campagnes, pour le riche ou pour le pauvre ; tous doivent donner à celui qui n'a pas. Car la miséricorde est la plénitude des vertus ; et par conséquent il est proposé à tous, comme une règle de vertu parfaite, de donner aux indigents la nourriture et le vêtement. Toutefois, cette miséricorde doit garder une mesure proportionnée aux facultés de chacun, en sorte que personne n'est obligé de se priver de tout pour le prochain, mais seulement de partager ses biens avec le pauvre. » Ainsi parle saint Ambroise.
Prière
Bienheureux Jean-Baptiste, Précurseur du Christ et type de la virginité, vous qui non-seulement avez prêché par vos discours, mais encore avez montré par vos exemples la pénitence aux pécheurs, en menant une vie austère pour la nourriture et le vêtement, et en fuyant les attraits séducteurs d'un monde corrompu, je vous en supplie, obtenez-moi, par vos saintes prières, de pratiquer la mortification convenable dans le boire et le manger, dans les pensées, les paroles et les actions ; faites que le Seigneur préserve mon esprit et mon corps de toute souillure et impureté ; que, pendant toute la carrière de cette vie temporelle, il m'accorde d'être éloigné de tout péché et de rester fidèle à son service ; qu'il me fasse produire de dignes fruits de pénitence, pour mériter le pardon de mes péchés et parvenir à la vie éternelle. Ainsi soit-il.