Job 9 (bible de Jérusalem)
01 Job prit la parole et dit :
02 En vérité, je sais bien qu'il en est ainsi : l'homme pourrait-il se justifier devant Dieu ?
03 À celui qui se plaît à discuter avec lui, il ne répond même pas une fois sur mille.
04 Parmi les plus sages et les plus robustes qui donc lui tiendrait tête impunément ?
05 Il déplace les montagnes à leur insu et les renverse dans sa colère.
06 Il ébranle la terre de son site et fait vaciller ses colonnes.
07 À sa défense, le soleil ne se lève pas, il met un sceau sur les étoiles.
08 Lui seul a déployé les Cieux et foulé le dos de la Mer.
09 Il a fait l'Ourse et Orion, les Pléiades et les Chambres du Sud.
10 Il est l'auteur d'œuvres grandioses et insondables, de merveilles qu'on ne peut compter.
11 S'il passe sur moi, je ne le vois pas et il glisse imperceptible.
12 S'il ravit une proie, qui l'en empêchera et qui osera lui dire : "Que fais-tu ?"
13 Dieu ne renonce pas à sa colère : sous lui restent prostrés les satellites de Rahab.
14 Et moi, je voudrais me défendre, je choisirais mes arguments contre lui ?
15 Même si je suis dans mon droit, à quoi bon lui répondre ? C'est mon juge qu'il faudrait supplier.
16 Et si, sur mon appel, il daignait comparaître, je ne puis croire qu'il écouterait ma voix,
17 lui, qui m'écrase pour un cheveu, qui multiplie sans raison mes blessures
18 et ne me laisse même pas reprendre mon souffle, tant il me rassasie d'amertume !
19 Recourir à la force ? Il l'emporte en vigueur ! Au tribunal ? Mais qui donc l'assignera ?
20 Si je me justifie, sa bouche peut me condamner ; si je m'estime parfait, me déclarer pervers.
21 Mais suis-je parfait ? Je ne le sais plus moi-même, et je fais fi de l'existence !
22 Car c'est tout un, et j'ose dire : il fait périr de même l'homme intègre et le méchant.
23 Quand un fléau mortel s'abat soudain, il se rit de la détresse des innocents.
24 Dans un pays livré au pouvoir d'un méchant, il met un voile sur la face des juges. Si ce n'est pas lui, qui donc alors ?
25 Mes jours passent, plus rapides qu'un coureur, ils s'enfuient sans voir le bonheur.
26 Ils glissent comme des nacelles de jonc, comme un aigle fond sur sa proie.
27 Si je décide de refouler ma plainte, de changer de mine pour faire gai visage,
28 l'effroi me saisit en face de tous mes maux, car, je le sais, tu ne me tiens pas pour innocent.
29 Et si j'ai commis le mal, à quoi bon me fatiguer en vain ?
30 Que je me lave avec de la saponaire, que je purifie mes mains à la soude ?
31 Tu me plonges alors dans l'ordure, et mes vêtements mêmes me prennent en horreur !
32 Car lui n'est pas, comme moi, un homme : impossible de lui répondre, de comparaître ensemble en justice.
33 Pas d'arbitre entre nous pour poser la main sur nous deux,
34 pour écarter de moi ses rigueurs, chasser l'épouvante de sa terreur !
35 Je parlerai pourtant, sans le craindre, car je ne suis pas tel à mes yeux !
01 Puisque la vie m'est en dégoût, je veux donner libre cours à ma plainte, épancher l'amertume de mon âme.
02 Je dirai à Dieu : Ne me condamne pas, indique-moi pourquoi tu me prends à partie.
03 Est-ce bien, pour toi, de me faire violence, d'avilir l'œuvre de tes mains et de favoriser les desseins des méchants ?
04 Aurais-tu des yeux de chair et ta manière de voir serait-elle celle des hommes ?
05 Ton existence est-elle celle des mortels, tes années passent-elles comme les jours de l'homme ?
06 Toi, qui recherches ma faute et fais une enquête sur mon péché,
07 tu sais bien que je suis innocent et que nul ne peut me soustraire à tes mains !
08 Tes mains m'ont façonné, créé ; puis, te ravisant, tu voudrais me détruire !
09 Souviens-toi : tu m'as fait comme on pétrit l'argile et tu me renverras à la poussière.
10 Ne m'as-tu pas coulé comme du lait et fait cailler comme du laitage,
11 vêtu de peau et de chair, tissé en os et en nerfs ?
12 Puis tu m'as gratifié de la vie, et tu veillais avec sollicitude sur mon souffle.
13 Mais tu gardais une arrière-pensée ; je sais que tu te réservais
14 de me surveiller si je pèche et de ne pas m'innocenter de mes fautes.
15 Suis-je coupable, malheur à moi ! suis-je dans mon droit, je n'ose lever la tête, moi, saturé d'outrages, ivre de peines !
16 Fier comme un lion, tu me prends en chasse, tu multiplies tes exploits à mon propos,
17 tu renouvelles tes attaques, ta fureur sur moi redouble, tes troupes fraîches se succèdent contre moi.
18 Oh ! Pourquoi m'as-tu fait sortir du sein ? J'aurais péri alors : nul œil ne m'aurait vu,
19 je serais comme n'ayant pas été, du ventre on m'aurait porté à la tombe.
20 Et ils durent si peu, les jours de mon existence ! Cesse donc de me fixer, pour me permettre un peu de joie,
21 avant que je m'en aille sans retour au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse,
22 où règnent l'obscurité et le désordre, où la clarté même ressemble à la nuit sombre.
01 Cophar de Naamat prit la parole et dit :
02 Le bavard restera-t-il sans réponse ? Suffit-il d'être loquace pour avoir raison ?
03 Ton verbiage rendra-t-il muets les autres, te moqueras-tu sans qu'on te confonde ?
04 Tu as dit : "Ma conduite est pure, je suis irréprochable à tes yeux."
05 Mais si Dieu voulait parler, ouvrir les lèvres pour te répondre,
06 s'il te dévoilait les secrets de la Sagesse, qui déconcertent toute sagacité, tu saurais que Dieu te demande compte de ta faute.
07 Prétends-tu sonder la profondeur de Dieu, atteindre la limite de Shaddaï ?
08 Elle est plus haute que les cieux : que feras-tu ? Plus profonde que le shéol : que sauras-tu ?
09 Elle serait plus longue que la terre à mesurer et plus large que la mer.
10 S'il intervient pour enfermer et convoquer l'assemblée, qui l'en empêchera ?
11 Car lui connaît la fausseté chez l'homme ; il voit le crime et y prête attention.
12 Aussi l'écervelé doit-il s'assagir, et l'homme aux mœurs d'onagre se laisser domestiquer.
13 Allons, redresse tes pensées, tends tes paumes vers lui !
14 Si tu répudies le mal dont tu serais responsable et ne laisses pas l'injustice habiter sous tes tentes,
15 tu lèveras un front pur, tu seras ferme et sans crainte.
16 Ton malheur, tu n'y songeras plus, il laissera le souvenir des eaux qui passent.
17 Alors débutera une existence plus radieuse que le midi et l'obscurité même sera comme le matin.
18 Confiant car il y a de l'espoir, même après la confusion, tu te coucheras en sécurité.
19 Lorsque tu reposeras, nul ne te troublera, et bien des gens rechercheront ta faveur.
20 Les méchants, eux, tournent des yeux éteints, tout refuge leur fait défaut ; leur espoir, c'est le dernier soupir.
01 Job prit la parole et dit :
02 Vraiment, vous êtes la voix du peuple, avec vous mourra la Sagesse.
03 Moi aussi, j'ai de l'intelligence, tout comme vous, je ne vous cède en rien, et qui donc ne sait tout cela ?
04 Mais un homme devient la risée de son ami, quand il crie vers Dieu pour avoir une réponse. On se moque du juste intègre.
05 "À l'infortune, le mépris ! opinent les gens heureux, un coup de plus à qui chancelle !"
06 Cependant, les tentes des pillards sont en paix : pleine sécurité pour ceux qui provoquent Dieu et pour celui qui met Dieu dans son poing !
07 Interroge pourtant le bétail pour t'instruire, les oiseaux du ciel pour t'informer.
08 Les reptiles du sol te donneront des leçons, ils te renseigneront, les poissons des mers.
09 Car lequel ignore, parmi eux tous, que la main de Dieu a fait tout cela !
10 Il tient en son pouvoir l'âme de tout vivant et le souffle de toute chair d'homme.
11 L'oreille n'apprécie-t-elle pas les discours, comme le palais goûte les mets ?
12 La sagesse est l'affaire des vieillards, le discernement le fait du grand âge.
13 Mais en Lui résident sagesse et puissance, à lui le conseil et le discernement.
14 S'il détruit, nul ne peut rebâtir, s'il emprisonne quelqu'un, nul n'ouvrira.
15 S'il retient les eaux, c'est la sécheresse ; s'il les relâche, elles bouleversent la terre.
16 En lui vigueur et sagacité, à lui appartiennent l'égaré et celui qui l'égare.
17 Il rend stupides les conseillers du pays et frappe les juges de démence.
18 Il délie la ceinture des rois et passe une corde à leurs reins.
19 Il fait marcher nu-pieds les prêtres et renverse les puissances établies.
20 Il ôte la parole aux plus assurés, ravit le discernement aux vieillards.
21 Il déverse le mépris sur les nobles, dénoue le ceinturon des forts.
22 Il dévoile les profondeurs des ténèbres, amène à la lumière l'ombre épaisse.
23 Il agrandit des nations, puis les ruine : il fait s'étendre des peuples, puis les supprime.
24 Il ôte l'esprit aux chefs d'un pays, les fait errer dans un désert sans routes,
25 tâtonner dans les ténèbres, sans lumière, et tituber comme sous l'ivresse.
01 Tout cela, je l'ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles, et compris.
02 J'en sais, moi, autant que vous, je ne vous cède en rien.
03 Mais j'ai à parler à Shaddaï, je veux faire à Dieu des remontrances.
04 Vous, vous n'êtes que des charlatans, des médecins de fantaisie !
05 Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne !
06 Écoutez, je vous prie, mes griefs, soyez attentifs au plaidoyer de mes lèvres.
07 Pensez-vous défendre Dieu par un langage inique et par des propos mensongers ?
08 Prendre ainsi son parti, vous faire ses avocats ?
09 Serait-il bon qu'il vous scrutât ? Se moque-t-on de lui comme on se joue d'un homme ?
10 Il vous infligerait une sévère réprimande pour votre partialité secrète.
11 Est-ce que sa majesté ne vous effraie pas ? Sa terreur ne fond-elle pas sur vous ?
12 Vos leçons apprises sont des sentences de cendre, vos défenses, des défenses d'argile.
13 Faites silence ! C'est moi qui vais parler, quoi qu'il m'advienne.
14 Je prends ma chair entre mes dents, je place ma vie dans mes mains,
15 il peut me tuer : je n'ai d'autre espoir que de défendre devant lui ma conduite.
16 Et cela même me sauvera, car un impie n'oserait comparaître en sa présence.
17 Écoutez, écoutez mes paroles, prêtez l'oreille à mes déclarations.
18 Voici : je vais procéder en justice, conscient d'être dans mon droit.
19 Qui veut plaider contre moi ? D'avance, j'accepte d'être réduit au silence et de périr !
20 Fais-moi seulement deux concessions, alors je ne me cacherai pas loin de ta face :
21 Écarte ta main qui pèse sur moi et ne m'épouvante plus par ta terreur.
22 Puis engage le débat et je répondrai ; ou plutôt je parlerai et tu me répliqueras.
23 Combien de fautes et de péchés ai-je commis ? Dis-moi quelle a été ma transgression, mon péché ?
24 Pourquoi caches-tu ta face et me considères-tu comme ton ennemi ?
25 Veux-tu effrayer une feuille chassée par le vent, poursuivre une paille sèche ?
26 Toi qui rédiges contre moi d'amères sentences et m'imputes mes fautes de jeunesse,
27 qui as mis mes pieds dans les ceps, observes tous mes sentiers et prends l'empreinte de mes pas !
28 Et lui s'effrite comme un bois vermoulu, ou comme un vêtement dévoré par la teigne,
01 l'homme, né de la femme, qui a la vie courte, mais des tourments à satiété.
02 Pareil à la fleur, il éclot puis se fane, il fuit comme l'ombre sans arrêt.
03 Et sur cet être tu gardes les yeux ouverts, tu l'amènes en jugement devant toi !
04 Mais qui donc extraira le pur de l'impur ? Personne !
05 Puisque ses jours sont comptés, que le nombre de ses mois dépend de toi, que tu lui fixes un terme infranchissable,
06 détourne de lui tes yeux et laisse-le, tel un mercenaire, finir sa journée.
07 L'arbre conserve un espoir, une fois coupé, il peut renaître encore et ses rejetons continuent de pousser.
08 Même avec des racines qui ont vieilli en terre et une souche qui périt dans le sol,
09 dès qu'il flaire l'eau, il bourgeonne et se fait une ramure comme un jeune plant.
10 Mais l'homme, s'il meurt, reste inerte ; quand un humain expire, où donc est-il ?
11 Les eaux de la mer pourront disparaître, les fleuves tarir et se dessécher :
12 l'homme une fois couché ne se relèvera pas, les cieux s'useront avant qu'il ne s'éveille, ou ne soit réveillé de son sommeil.
13 Oh ! Si tu m'abritais dans le shéol, si tu m'y cachais, tant que dure ta colère, si tu me fixais un délai, pour te souvenir ensuite de moi :
14 car, une fois mort, peut-on revivre ? -- tous les jours de mon service j'attendrais, jusqu'à ce que vienne ma relève.
15 Tu appellerais et je te répondrais ; tu voudrais revoir l'œuvre de tes mains.
16 Tandis que maintenant tu comptes tous mes pas, tu n'épierais plus mon péché,
17 tu scellerais ma transgression dans un sachet et tu couvrirais ma faute.
18 Hélas ! Comme une montagne finit par s'écrouler, le rocher par changer de place,
19 l'eau par user les pierres, l'averse par emporter les terres, ainsi, l'espoir de l'homme, tu l'anéantis.
20 Tu le terrasses pour toujours et il s'en va ; tu le défigures, puis tu le congédies.
21 Ses fils sont-ils honorés, il n'en sait rien ; sont-ils méprisés, il ne s'en rend pas compte.
22 Il n'a de souffrance que pour son corps, il ne se lamente que sur lui-même.
01 Eliphaz de Témân prit la parole et dit :
02 Un sage répond-il par des raisons en l'air et se repaît-il d'un vent d'est ?
03 Se défend-il avec des mots inutiles et des discours sans profit ?
04 Tu fais plus : tu supprimes la crainte, tu discrédites les pieux entretiens devant Dieu.
05 Ta faute te dicte de telles paroles et tu adoptes le langage des astucieux.
06 Ta propre bouche te condamne, et non pas moi, tes lèvres mêmes témoignent contre toi.
07 Es-tu né le premier des hommes ? Est-ce qu'on t'enfanta avant les collines ?
08 As-tu écouté au conseil de Dieu et accaparé la sagesse ?
09 Que sais-tu que nous ne sachions, que comprends-tu qui nous dépasse ?
10 Il y a même parmi nous une tête chenue, un vieillard, chargé d'ans plus que ton père.
11 Fais-tu peu de cas de ces consolations divines et du ton modéré de nos paroles ?
12 Comme la passion t'emporte ! Et quels yeux tu roules,
13 quand tu tournes contre Dieu ta colère en proférant tes discours !
14 Comment l'homme serait-il pur, resterait-il juste, l'enfant de la femme ?
15 À ses saints mêmes Dieu ne fait pas confiance, et les Cieux ne sont pas purs à ses yeux.
16 Combien moins cet être abominable et corrompu, l'homme, qui boit l'iniquité comme l'eau !
17 Je veux t'instruire, écoute-moi, te faire part de mon expérience
18 et de la tradition des Sages, restés fidèles à leurs Pères,
19 à qui seuls fut donné le pays, sans qu'aucun étranger se fût mêlé à eux.
20 "La vie du méchant est un tourment continuel, les années réservées au tyran sont comptées.
21 Le cri d'alarme résonne à ses oreilles, en pleine paix le dévastateur fond sur lui.
22 Il ne compte plus échapper aux ténèbres et se voit désigné pour l'épée,
23 assigné en pâture au vautour. Il sait que sa ruine est imminente. L'heure des ténèbres
24 l'épouvante, la détresse et l'angoisse l'envahissent, comme lorsqu'un roi décide l'assaut.
25 Il levait la main contre Dieu, il osait braver Shaddaï !
26 Il fonçait sur lui la tête baissée, avec un bouclier aux bosses massives.
27 Son visage s'était couvert de graisse, le lard s'était accumulé sur ses reins.
28 Il avait occupé des villes détruites, des maisons inhabitées et prêtes à tomber en ruines ;
29 mais il ne s'enrichira pas, sa fortune ne tiendra pas, il ne couvrira plus le pays de son ombre, (il n'échappera pas aux ténèbres),
30 la flamme desséchera ses jeunes pousses, sa fleur sera emportée par le vent.
31 Qu'il ne se fie pas à sa taille élevée, car il se ferait illusion.
32 Avant le temps se flétriront ses palmes et ses rameaux ne reverdiront plus.
33 Comme une vigne il secouera ses fruits verts, il rejettera, tel l'olivier, sa floraison.
34 Oui, l'engeance de l'impie est stérile, un feu dévore la tente de l'homme vénal.
35 Qui conçoit la peine engendre le malheur et porte en soi un fruit de déception."