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TROISIÈME PARTIE : L'ESPRIT QUI DONNE LA VIE
1. Motif du Jubilé de l'An 2000 :le Christ, qui a été conçu du Saint-Esprit
49. C'est vers l'Esprit Saint que se tournent la pensée et le cœur de l'Église en cette fin du vingtième siècle et dans la perspective du troisième millénaire depuis la venue au monde de Jésus Christ, tandis que nous portons notre regard vers le grand Jubilé par lequel l'Église célébrera l'événement. Cette venue prend place en effet, dans l'ordre du temps humain, comme un événement qui appartient à l'histoire de l'homme sur la terre. La mesure du temps habituellement adoptée situe les années, les siècles, les millénaires selon qu'ils s'écoulent avant ou après la naissance du Christ. Mais il faut aussi avoir conscience que cet événement signifie pour nous chrétiens, selon l'Apôtre, la "plénitude du temps"[193], car, par lui, c'est la "mesure" de Dieu lui-même qui a totalement marqué l'histoire de l'homme : une présence transcendante dans le "nunc", l'Aujourd'hui éternel. "Celui qui est, qui était et qui vient" ; celui qui est "L'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin"[194]. "Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle"[195]. "Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme... afin de nous conférer l'adoption filiale"[196]. Et cette Incarnation du Fils-Verbe est advenue par l'Esprit Saint.
Les deux évangélistes auxquels nous devons le récit de la naissance et de l'enfance de Jésus de Nazareth s'expriment sur cette question de la même manière. Selon Luc, lors de l'annonciation de la naissance de Jésus, Marie demande : "Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ?", et elle reçoit cette réponse : "L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c'est pourquoi l'être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu"[197].
Matthieu raconte directement : "Telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu'ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint"[198]. Troublé par cet état de choses, Joseph reçut, durant son sommeil, l'explication suivante : "Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus : car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés"[199].
Aussi l'Église, depuis les origines, professe-t-elle le mystère de l'Incarnation, ce mystère central de la foi, en se référant à l'Esprit Saint. Ainsi s'exprime le Symbole des Apôtres : "Il a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie". Ce n'est pas autrement que le Symbole de Nicée-Constantinople atteste : "Par l'Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme".
"Par l'Esprit Saint" s'est fait homme celui dont l'Église proclame, selon les termes du même Symbole, qu'il est le Fils de même nature que le Père : "Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé". Il s'est fait homme "en prenant chair de la Vierge Marie". Voilà ce qui s'accomplit "quand vint la plénitude du temps".
50. Le grand Jubilé, qui conclura le second millénaire et auquel l'Église se prépare déjà, a directement un profil christologique : il s'agit en effet de célébrer la naissance de Jésus Christ. En même temps, il a un profil pneumatologique, puisque le mystère de l'Incarnation s'est accompli "par le Saint-Esprit". Ce fut l'œuvre de cet Esprit qui, consubstantiel au Père et au Fils, est, dans le mystère absolu de Dieu un et trine, la Personne-Amour, le Don incréé, source éternelle de tout don qui provient de Dieu dans l'ordre de la création, le principe direct et, en un sens, le sujet de la communication que Dieu fait de lui-même dans l'ordre de la grâce. De ce don, de cette communication que Dieu fait de lui-même, le mystère de l'Incarnation constitue le sommet.
En effet, la conception et la naissance de Jésus Christ sont l'œuvre la plus grande accomplie par l'Esprit Saint dans l'histoire de la création et du salut, c'est-à-dire la grâce suprême - "la grâce d'union" -, source de toute autre grâce, comme l'explique saint Thomas[200]. Le grand Jubilé se rapporte à cette œuvre et se rapporte aussi, si nous approfondissons son sens, à l'artisan de cette œuvre, à la Personne de l'Esprit Saint.
À la "plénitude du temps" correspond, en effet, une particulière plénitude de la communication que le Dieu un et trine fait de lui-même dans l'Esprit Saint. "Par le Saint-Esprit" s'accomplit le mystère de l'"union hypostatique", c'est-à-dire de l'union de la nature divine avec la nature humaine, de la divinité avec l'humanité dans l'unique Personne du Verbe-Fils. Quand Marie, au moment de l'annonciation, prononce son "fiat" : "Qu'il m'advienne selon ta parole"[201], elle conçoit de façon virginale un homme, le Fils de l'homme, qui est le Fils de Dieu. Grâce à une telle "humanisation" du Verbe Fils, la communication que Dieu fait de lui-même atteint sa plénitude définitive dans l'histoire de la création et du salut. Cette plénitude acquiert une densité particulière et une éloquence très expressive dans le texte de l'Évangile de Jean : "Le Verbe s'est fait chair"[202]. L'Incarnation de Dieu-Fils signifie que la nature humaine est élevée à l'unité avec Dieu, mais aussi, en elle, en un sens, tout ce qui est "chair" : toute l'humanité, tout le monde visible et matériel. L'Incarnation a donc aussi un sens cosmique, une dimension cosmique. Le "premier-né de toute créature"[203], en s'incarnant dans l'humanité individuelle du Christ, s'unit en quelque sorte avec toute la réalité de 'homme, qui est aussi "chair"[204], et, en elle, avec toute "chair" avec toute la création.
51. Tout cela s'accomplit par l'Esprit Saint, et appartient par conséquent au contenu du futur grand Jubilé. L'Église ne peut se préparer à ce Jubilé autrement que dans l'Esprit Saint. Ce qui, "dans la plénitude du temps", s'est accompli par l'Esprit Saint, ne peut maintenant ressortir dans la mémoire de l'Église que par lui. C'est par lui que cela peut être rendu présent dans la nouvelle phase de l'histoire de l'homme sur la terre : l'An 2000 après la naissance du Christ.
L'Esprit Saint qui, par sa puissance, prit sous son ombre le corps virginal de Marie, réalisant en elle le début de la maternité divine, rendit en même temps son cœur parfaitement obéissant à l'égard de cette communication que Dieu fit de lui-même et qui surpassait toute pensée et toute capacité de l'homme. "Bienheureuse celle qui a cru !"[205] : voilà la salutation que reçoit Marie de la part de sa parente Élisabeth, elle aussi "remplie de l'Esprit Saint"[206]. Dans les paroles qui saluent "celle qui a cru", il semble que l'on puisse voir un contraste lointain (mais en réalité très proche) avec tous ceux dont le Christ dira qu'"ils n'ont pas cru"[207]. Marie est entrée dans l'histoire du salut du monde par l'obéissance de la foi. Et la foi, dans sa nature la plus profonde, est l'ouverture du cœur humain devant le Don, devant la communication que Dieu fait de lui-même dans l'Esprit Saint. Saint Paul écrit : "Le Seigneur, c'est l'Esprit, et ou est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté"[208]. Quand le Dieu un et trine s'ouvre à l'homme dans l'Esprit Saint, cette "ouverture" révèle et, en même temps, donne à la créature-homme la plénitude de la liberté. Cette plénitude s'est manifestée de façon sublime précisément dans la foi de Marie, par "l'obéissance de la foi"[209] : oui, "bienheureuse celle qui a cru !".
2. Motif du Jubilé : la grâce s'est manifestée
52. Dans le mystère de l'Incarnation, l'œuvre de l'Esprit, "qui donne la vie", atteint son sommet. Il n'est possible de donner la vie, dont la plénitude est en Dieu, qu'en en faisant la vie d'un Homme, à savoir le Christ dans son humanité personnifiée par le Verbe dans l'union hypostatique. Et en même temps, par le mystère de l'Incarnation, jaillit d'une nouvelle manière la source de cette vie divine dans l'histoire de l'humanité : l'Esprit Saint. Le Verbe, "premier-né de toute créature", devient "l'aîné d'une multitude de frères" (210 - Rm 8,29) et il devient ainsi la tête du corps qu'est l'Église, laquelle naîtra de la Croix et sera manifestée le jour de la Pentecôte, et, dans l'Église, il sera la tête de l'humanité, des hommes de toute nation, de toute race, de tout pays et de toute culture, de toute langue et de tout continent, tous appelés au salut. "Le Verbe s'est fait chair", lui en qui "était la vie et la vie était la lumière des hommes... À tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu" (211 -Cf. Jn 1,14 Jn 1,4 Jn 1,12-13). Mais tout cela s'est accompli et s'accomplit sans cesse "par l'Esprit Saint".
Ils sont en effet "enfants de Dieu", d'après l'enseignement de l'Apôtre, "tous ceux qu'anime l'Esprit de Dieu"[212]. La filiation de l'adoption divine naît dans les hommes à partir du mystère de l'Incarnation, donc grâce au Christ, le Fils éternel. Mais la naissance, ou la renaissance, se réalise lorsque Dieu le Père "envoie dans nos cœurs l'Esprit de son Fils"[213]. Car nous recevons alors "un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : "Abba ! Père ! ""[214]. Ainsi donc, cette filiation de Dieu, greffée dans l'âme humaine par la grâce sanctifiante, est l'œuvre de l'Esprit Saint. "L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ"[215]. La grâce sanctifiante est dans l'homme le principe et la source de la vie nouvelle : vie divine, surnaturelle.
Le don de cette vie nouvelle est comme la réponse définitive de Dieu aux paroles du psalmiste, dans lesquelles, en quelque sorte, la voix de toutes les créatures trouve un écho : "Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre"[216]. Celui qui, dans le mystère de la création, donne à l'homme et au cosmos la vie sous ses multiples formes visibles et invisibles, la renouvelle encore par le mystère de l'Incarnation. La création est ainsi complétée par l'Incarnation et pénétrée dès lors par les forces de la Rédemption qui envahissent l'humanité et toute la création. C'est ce que dit saint Paul ; sa vision cosmique et théologique semble reprendre les termes du psaume ancien : "La création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu"[217], c'est-à-dire de ceux que Dieu a "d'avance discernés", et aussi "prédestinés à reproduire l'image de son Fils"[218]. Les hommes connaissent ainsi une "adoption filiale" surnaturelle, et le Saint-Esprit, Amour et Don, en est l'origine. Comme tel, il est donné aux hommes. Et de la surabondance du Don incréé, chaque homme reçoit dans son cœur le don créé particulier par lequel les hommes "deviennent participants de la nature divine"[219]. Ainsi, la vie humaine est pénétrée de la vie divine à laquelle elle participe, et elle acquiert, elle aussi, une dimension divine, surnaturelle. Ainsi naît la vie nouvelle, par laquelle, en participant au mystère de l'Incarnation, "les hommes... accèdent, dans l'Esprit Saint, auprès du Père"[220]. Il y a donc une étroite dépendance de causalité entre l'Esprit qui donne la vie, la grâce sanctifiante, et la vitalité surnaturelle multiforme qui en découle dans l'homme : entre l'Esprit incréé et l'esprit humain créé.
53. On peut dire que tout cela rentre dans le cadre du grand Jubilé déjà évoqué. Car il faut dépasser la dimension historique du fait, considéré superficiellement. Il faut joindre au contenu christologique de l'événement la dimension pneumatologique, en regardant dans la foi l'ensemble des deux millénaires ou s'est exercée l'action de l'Esprit de vérité : celui-ci, au cours des siècles, a puisé au trésor de la Rédemption du Christ, donnant aux hommes la vie nouvelle, réalisant en eux l'adoption dans le Fils unique, les sanctifiant, en sorte qu'ils peuvent redire à la suite de saint Paul : " Nous avons reçu l'Esprit de Dieu"[221].
Mais, en considérant ce motif du Jubilé, il n'est pas possible de se limiter aux deux mille ans écoulés depuis la naissance du Christ. Il faut remonter en arrière, embrasser aussi toute l'action de l'Esprit Saint avant le Christ - depuis le commencement - dans le monde entier et spécialement dans l'économie de l'Ancienne Alliance. Cette action, en effet, en tout lieu et en tout temps, même en tout homme, s'est accomplie selon l'éternel dessein de salut, dans lequel elle est étroitement unie au mystère de l'Incarnation et de la Rédemption ; ce mystère avait lui-même exercé son influence sur ceux qui croyaient au Christ à venir. La Lettre aux Éphésiens l'atteste de façon particulière[222]. Ainsi la grâce comporte en même temps un caractère christologique et un caractère pneumatologique, qui se retrouvent surtout en ceux qui adhèrent explicitement au Christ : "En lui (dans le Christ)... vous avez été marqués d'un sceau par l'Esprit de la Promesse, cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage et prépare la rédemption du Peuple que Dieu s'est acquis"[223].
Mais, toujours dans la perspective du grand Jubilé, nous devons aussi porter plus loin notre regard et avancer "vers le large", en sachant que "le vent souffle ou il veut", selon l'image employée par Jésus dans la conversation avec Nicodème[224]. Le Concile Vatican II, centré principalement sur le thème de l'Église, nous rappelle que l'Esprit Saint agit aussi "à l'extérieur" du corps visible de l'Église. Il parle justement de "tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal"[225].
54. "Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c'est dans l'esprit et la vérité qu'ils doivent adorer"[226]. Ces paroles, Jésus les a dites à la Samaritaine dans un autre de ses dialogues. Le grand Jubilé, qui sera célébré au terme de ce millénaire et au début du suivant, doit être un puissant appel adressé à tous ceux qui "adorent Dieu dans l'esprit et la vérité". Il doit être pour tous une occasion particulière de méditer le mystère de Dieu un et trine, qui, en lui-même, est absolument transcendant par rapport au monde, spécialement par rapport au monde visible ; il est en effet Esprit au sens absolu, "Dieu est esprit"[227] ; et, en même temps, d'une façon admirable, il est non seulement proche de ce monde, mais il y est présent et, en un sens, immanent, il le pénètre et le vivifie de l'intérieur. Cela vaut d'une manière spéciale pour l'homme : Dieu est présent dans la profondeur de son être, de sa pensée, de sa conscience, de son cœur ; réalité psychologique et ontologique, qui faisait dire à saint Augustin, en parlant de Dieu : "interior intimo meo"[228]. Ces paroles nous aident à mieux comprendre celles que Jésus adressait à la Samaritaine : "Dieu est esprit". Seul l'Esprit peut être interior intimo meo - plus intime à moi que moi-même -, au niveau de l'être ou au niveau de l'expérience spirituelle ; seul l'Esprit peut être à ce point immanent à l'homme et au monde, en demeurant inviolable et sans changement dans son absolue transcendance.
Mais, en Jésus Christ, la présence divine dans le monde et dans l'homme s'est manifestée de façon nouvelle et sous forme visible. En lui véritablement "la grâce s'est manifestée"[229]. L'amour de Dieu le Père, Don, grâce infinie, principe de vie, est devenu visible dans le Christ, et, par l'humanité du Christ, il est devenu "partie" de l'univers, du genre humain, de l'histoire. Cette "manifestation" de la grâce dans l'histoire de l'homme, en Jésus Christ, s'est accomplie par l'Esprit Saint, qui est le principe de toute action salvifique de Dieu dans le monde, lui, le "Dieu caché"[230] qui, comme Amour et Don, "remplit l'univers"[231]. Toute la vie de l'Église, telle qu'elle se manifestera dans le grand Jubilé, signifie aller à la rencontre du Dieu invisible, à la rencontre de l'Esprit qui donne la vie.
3. L'Esprit Saint dans le conflit interne de l'homme : La chair, en ses désirs, s'oppose à l'esprit, et l'esprit à la chair
55. Hélas, l'histoire du salut le montre, cette proximité et cette présence de Dieu à l'homme et au monde, cette admirable "condescendance" de l'Esprit, rencontre dans notre réalité humaine résistance et opposition. Quelle éloquence revêtent, de ce point de vue, les paroles prophétiques du vieillard Syméon qui, "poussé par l'Esprit", vint au Temple de Jérusalem, pour annoncer devant le nouveau-né de Bethléem qu'il devait "amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël, signe en butte à la contradiction" ![232] L'opposition à Dieu, qui est Esprit invisible, naît déjà, dans une certaine mesure, sur le terrain de la différence radicale du monde par rapport à Lui, c'est-à-dire de sa "visibilité" et de sa "matérialité" par rapport à Lui qui est "invisible" et "Esprit au sens absolu" ; elle naît de son imperfection naturelle et inévitable par rapport à Lui, l'être absolument parfait. Mais l'opposition devient conflit, rébellion, sur le plan éthique, à cause du péché qui prend possession du cœur humain, dans lequel "la chair s'oppose à l'esprit et l'esprit à la chair"[233]. Ce péché, l'Esprit Saint doit le "mettre en lumière" dans le monde, comme nous l'avons dit.
Saint Paul est celui qui décrit avec une particulière éloquence la tension et la lutte qui agitent le cœur humain. "Écoutez-moi - lisons-nous dans la Lettre aux Galates - : marchez sous l'impulsion de l'Esprit et vous n'accomplirez plus ce que la chair désire. Car la chair, en ses désirs, s'oppose à l'esprit et l'esprit à la chair ; entre eux, c'est l'antagonisme ; aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez"[234]. Déjà dans l'homme, parce qu'il est un être composé, esprit et corps, il existe une certaine tension, il se déroule une certaine lutte de tendances entre l'"esprit" et la "chair". Mais cette lutte, en fait, appartient à l'héritage du péché, elle en est une conséquence et, en même temps, une confirmation. Elle fait partie de l'expérience quotidienne. Comme l'écrit l'Apôtre : "On sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche,... orgies, ripailles et choses semblables". Il s'agit là des péchés qu'on pourrait qualifier de "charnels". L'Apôtre en ajoute d'autres encore : "Haines, discorde, jalousie,... dissensions, divisions, scissions, sentiments d'envie..."[235]. Tout cela constitue "les œuvres de la chair".
Mais à ces œuvres qui sont indubitablement mauvaises, Paul oppose "le fruit de l'Esprit", qui est "charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi"[236]. Du contexte, il ressort clairement que, pour l'Apôtre, il ne s'agit pas de mépriser et de condamner le corps qui, avec l'âme spirituelle, constitue la nature de l'homme et sa personnalité de sujet ; il traite, par contre, des œuvres ou plutôt des dispositions stables - vertus et vices - moralement bonnes ou mauvaises, qui sont le fruit de la soumission (dans le premier cas) ou au contraire de la résistance (dans le second cas) à l'action salvatrice de l'Esprit Saint. C'est pourquoi l'Apôtre écrit : "Puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit nous fasse aussi agir"[237]. Et dans d'autres passages : "Ceux en effet qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l'esprit, ce qui est spirituel". "Vous êtes sous l'emprise de l'Esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en vous"[238]. L'opposition que saint Paul montre entre la vie "selon l'Esprit" et la vie "selon la chair" entraîne une autre opposition : celle de la "vie" et celle de la "mort". "Le désir de la chair, c'est la mort, tandis que le désir de l'esprit, c'est la vie et la paix" ; d'ou l'avertissement : "Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez"[239].
Tout bien considéré, il y a là une exhortation à vivre dans la vérité, c'est-à-dire selon les exigences de la conscience droite, et il s'agit, en même temps, d'une profession de foi dans l'Esprit de vérité, celui qui donne la vie. Le corps, en effet, "est mort en raison du péché, mais l'Esprit est vie en raison de la justice" ; "ainsi donc... nous sommes débiteurs, mais non point envers la chair pour vivre selon la chair"[240]. Nous sommes plutôt débiteurs envers le Christ qui, dans le mystère pascal, a accompli notre justification, en nous obtenant l'Esprit Saint : "Quelqu'un a payé le prix de votre rachat"[241].
Dans les textes de saint Paul se superposent et s'imbriquent la dimension ontologique (la chair et l'esprit), la dimension éthique (le bien et le mal moral), la dimension pneumatologique (l'action de l'Esprit Saint dans l'ordre de la grâce). Ses paroles (spécialement dans les Lettres aux Romains et aux Galates) nous font connaître et ressentir vivement la vigueur de la tension et de la lutte qui se déroulent dans l'homme entre, d'un côté, l'ouverture à l'action de l'Esprit Saint, et, de l'autre, la résistance et l'opposition à son égard, à son don salvifique. Les termes ou les pôles opposés sont, de la part de l'homme, ses limitations et son caractère pécheur, points névralgiques de sa réalité psychologique et éthique ; et, de la part de Dieu, le mystère du Don, ce don incessant de la vie divine dans l'Esprit Saint. Qui sera victorieux ? Celui qui aura su accueillir le Don.
56. Malheureusement, la résistance à l'Esprit Saint, que saint Paul souligne dans sa dimension intérieure et subjective comme une tension, une lutte, une rébellion survenant dans le cœur humain, trouve, aux diverses époques de l'histoire, et spécialement à l'époque moderne, sa dimension extérieure, concrétisée, dans le contenu de la culture et de la civilisation, par les systèmes philosophiques, les idéologies, les programmes d'action et de formation des comportements humains. Elle trouve son expression la plus importante dans le matérialisme, aussi bien sous sa forme théorique, comme système de pensée, que sous sa forme pratique, comme méthode de lecture et d'évaluation des faits et aussi comme programme pour des comportements correspondants. Le système qui a donné le plus grand développement à cette forme de pensée, d'idéologie et de praxis, et qui l'a portée aux plus extrêmes conséquences sur le plan de l'action, est le matérialisme dialectique et historique, encore reconnu comme le noyau substantiel du marxisme.
Par principe et en fait, le matérialisme exclut radicalement la présence et l'action de Dieu, qui est esprit, dans le monde et par-dessus tout dans l'homme, pour la raison fondamentale qu'il n'accepte pas son existence, puisqu'il est, en soi et dans son programme, un système athée. L'athéisme est le phénomène impressionnant de notre temps : le Concile Vatican II lui a consacré quelques pages significatives[242]. Même si l'on ne peut parler de l'athéisme de manière univoque, et si l'on ne peut le réduire exclusivement à la philosophie matérialiste, étant donné qu'il existe diverses formes d'athéisme et que l'on peut dire sans doute que ce mot est souvent employé dans un sens équivoque, il est toutefois certain qu'un matérialisme véritable, au sens propre du terme, a un caractère athée, lorsqu'on l'entend comme une théorie qui explique la réalité et lorsqu'on l'adopte pour premier principe de l'action personnelle et sociale. L'horizon des valeurs et des fins de l'agir que le matérialisme détermine est étroitement lié à l'interprétation de la totalité de la réalité comme "matière". Si, parfois, il parle encore de l'"esprit" et des "questions de l'esprit", par exemple dans le domaine de la culture ou de la morale, il le fait seulement en considérant certains faits comme dérivés (épiphénomènes) de la matière, qui est, selon ce système, la forme unique et exclusive de l'être. Il s'ensuit que, selon cette interprétation, la religion ne peut se comprendre que comme une sorte d'"illusion idéaliste", à combattre selon les manières et les méthodes les plus appropriées aux lieux et aux circonstances historiques, pour l'éliminer de la société et du cœur même de l'homme.
On peut donc dire que le matérialisme est le développement systématique et cohérent de la "résistance" et de l'opposition dénoncées par saint Paul lorsqu'il dit : "La chair... s'oppose à l'esprit". Cette réalité conflictuelle est cependant réciproque, comme le souligne l'Apôtre dans la seconde partie de son aphorisme : "L'esprit s'oppose à la chair". Celui qui veut vivre selon l'Esprit, en acceptant son action salvifique et en s'y conformant, ne peut pas ne pas repousser les tendances et les prétentions de la "chair", qu'elles soient intérieures ou extérieures, y compris dans leur expression idéologique et historique de "matérialisme" antireligieux. Sur cette toile de fond si caractéristique de notre temps, il faut souligner les "désirs de l'esprit" dans la préparation du grand Jubilé : ils sont des appels qui résonnent dans la nuit d'une nouvelle période d'Avent, au terme de laquelle, comme il y a deux mille ans, "toute chair verra le salut de Dieu"[243]. Voilà une possibilité et une espérance que l'Église confie aux hommes d'aujourd'hui. Elle sait que la rencontre, l'affrontement entre, d'une part, les "désirs contraires à l'Esprit", qui caractérisent tant d'aspects de la civilisation contemporaine spécialement en certains domaines, et, d'autre part, les "désirs contraires à la chair" - avec le fait que Dieu s'est rendu proche de nous, avec son Incarnation, avec la communication toujours nouvelle qu'il fait de lui-même dans l'Esprit Saint -, peut présenter en certains cas un caractère dramatique et aboutir peut-être à de nouvelles défaites humaines. Mais l'Église croit fermement que, pour sa part, Dieu ne cesse de se donner lui-même pour le salut, de venir pour le salut, et, au besoin, de "manifester le péché" pour le salut, par l'Esprit.
57. Dans l'opposition paulinienne entre l'"Esprit" et la "chair" s'inscrit aussi l'opposition entre la "vie" et la "mort". Il s'agit là d'un grave problème, et il faut dire aussitôt à ce propos que le matérialisme, comme système de pensée, dans toutes ses versions, signifie l'acceptation de la mort comme terme définitif de l'existence humaine. Tout ce qui est matériel est corruptible et, par conséquent, le corps humain (en tant qu'"animal") est mortel. Si l'homme, dans son essence, n'est que "chair", la mort demeure pour lui une frontière et un terme infranchissables. On comprend alors comment on arrive à dire que la vie humaine n'est rien d'autre qu'un "exister pour mourir".
Il faut ajouter que, à l'horizon de la civilisation contemporaine - spécialement là ou elle s'est le plus développée du point de vue technique et scientifique -, les signes et les signaux de mort sont devenus particulièrement présents et fréquents. Il suffit de penser à la course aux armements et au danger qu'elle comporte d'une autodestruction nucléaire. D'autre part, tous peuvent constater de plus en plus la situation grave de vastes régions de notre planète, affectées par l'indigence et la faim porteuses de mort. Il ne s'agit pas seulement de problèmes économiques, mais aussi et avant tout de problèmes éthiques. Cependant, à l'horizon de notre époque s'accumulent des "signes de mort" encore plus sombres : l'usage s'est répandu - et en certains lieux il risque de devenir presque une institution - d'ôter la vie aux êtres humains avant même leur naissance, ou avant qu'ils ne soient arrivés au seuil naturel de la mort. Il faut ajouter que, malgré tant de nobles efforts en faveur de la paix, de nouvelles guerres ont éclaté et sont en cours : elles privent de la vie ou de la santé des centaines de milliers d'êtres humains. Et comment ne pas rappeler les attentats contre la vie humaine qui viennent du terrorisme, organisé même à l'échelle internationale ?
Hélas, ce n'est là qu'une esquisse partielle et incomplète du tableau de mort qu'on est en train de composer à notre époque, alors que nous sommes de plus en plus proches de la fin du deuxième millénaire du christianisme. Est-ce que, des sombres couleurs de la civilisation matérialiste et en particulier de ces signes de mort qui se multiplient dans le cadre sociologique et historique ou elle s'est développée, ne monte pas, plus ou moins consciente, une nouvelle invocation à l'Esprit qui donne la vie ? En tout cas, même indépendamment de l'ampleur des espoirs ou des désespoirs humains, comme des illusions ou des duperies, qui résultent du développement des systèmes matérialistes de pensée et de vie, la certitude chrétienne demeure que l'Esprit souffle ou il veut et que nous possédons "les prémices de l'Esprit", que, par conséquent, nous pouvons sans doute endurer les souffrances du temps qui passe, mais "nous gémissons... intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps"[244], c'est-à-dire de tout notre être humain qui est corporel et spirituel. Oui, nous gémissons, mais dans une attente chargée d'une espérance indéfectible, justement parce que Dieu, qui est Esprit, s'est rendu proche de cet être humain que nous sommes. Dieu le Père, "en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché"[245]. Au sommet du mystère pascal, le Fils de Dieu, fait homme et crucifié pour les péchés du monde, s'est présenté au milieu de ses Apôtres après la résurrection, il a envoyé sur eux son souffle et il a dit : "Recevez l'Esprit Saint". Ce "souffle" continue toujours. Et voici que "l'Esprit vient au secours de notre faiblesse"[246].
4. L'Esprit Saint vient affermir l'"homme intérieur"
58. Le mystère de la Résurrection et de la Pentecôte est annoncé et vécu par l'Église, qui reçoit et continue le témoignage des Apôtres sur la Résurrection de Jésus Christ. Elle est le témoin permanent de cette victoire sur la mort, qui a révélé la puissance de l'Esprit Saint et qui a déterminé sa nouvelle venue, sa nouvelle présence dans les hommes et dans le monde. En effet, à la Résurrection du Christ, l'Esprit Saint-Paraclet s'est révélé surtout comme celui qui donne la vie : "Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous"[247]. Au nom de la Résurrection du Christ, l'Église annonce la vie qui s'est manifestée au-delà des limites de la mort, la vie qui est plus forte que la mort. En même temps, elle annonce Celui qui donne cette vie : l'Esprit qui fait vivre ; elle l'annonce et elle coopère avec lui pour donner la vie. En effet, "bien que le corps soit déjà mort en raison du péché, l'Esprit est vie en raison de la justice"[248] obtenue par le Christ crucifié et ressuscité. Et au nom de la Résurrection du Christ, l'Église sert la vie qui provient de Dieu lui-même, en étroite union avec l'Esprit, et humblement à son service.
Par ce service, justement, l'homme devient de façon toujours nouvelle la "route de l'Église" : je l'ai déjà dit dans l'encyclique sur le Christ Rédempteur[249] et je le redis aujourd'hui dans celle sur l'Esprit Saint. Unie à l'Esprit, l'Église est consciente, plus que quiconque, de la réalité de l'homme intérieur, des traits de l'homme les plus profonds et les plus essentiels, parce que spirituels et incorruptibles. À ce niveau, l'Esprit implante en lui la "racine de l'immortalité"[250], d'ou jaillit la vie nouvelle, c'est-à-dire la vie de l'homme en Dieu, qui, comme fruit du don salvifique que Dieu fait de lui-même dans l'Esprit Saint, ne peut se développer et se consolider que par l'action de l'Esprit. C'est pourquoi l'Apôtre s'adresse à Dieu en faveur des croyants, auxquels il déclare : "Je fléchis les genoux en présence du Père... Qu'il daigne... vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l'homme intérieur"[251].
Sous l'influence de l'Esprit Saint, cet homme intérieur, c'est-à-dire "spirituel", mûrit et devient plus fort. Grâce à cette communication divine, l'esprit humain qui "connaît ce qui concerne l'homme" rencontre "l'Esprit qui sonde tout jusqu'aux profondeurs de Dieu"[252]. Dans cet Esprit, qui est le Don éternel, le Dieu un et trine s'ouvre à l'homme, à l'esprit humain. Le souffle caché de l'Esprit divin fait que l'esprit humain s'ouvre à son tour en face de Dieu qui s'ouvre à lui pour le sauver et le sanctifier. Par le don de la grâce efficace qui vient de l'Esprit, l'homme entre dans "une vie nouvelle", il est introduit dans la réalité surnaturelle de la vie divine elle-même et il devient "une demeure de l'Esprit Saint", un "temple vivant de Dieu"[253].
Par l'Esprit Saint, en effet, le Père et le Fils viennent vers lui et établissent une demeure chez lui[254]. Dans la communion de grâce avec la Trinité s'élargit "l'espace vital" de l'homme, élevé au niveau surnaturel de la vie divine. L'homme vit en Dieu et de Dieu : il vit "selon l'Esprit" et "désire ce qui est spirituel".
59. Grâce à la relation d'intimité avec Dieu dans l'Esprit Saint, l'homme se comprend également lui-même d'une façon nouvelle, il comprend sa propre humanité. L'image, la ressemblance de Dieu qu'est l'homme depuis le commencement est ainsi pleinement réalisée[255]. Cette vérité intime de l'être humain doit être continuellement redécouverte à la lumière du Christ qui est le modèle du rapport avec Dieu, et en lui doit être également redécouverte la raison pour laquelle l'homme "ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même" en union avec les autres hommes, comme l'écrit le Concile Vatican II, justement en raison de la ressemblance avec Dieu qui "montre bien que l'homme... (est) l'unique créature que Dieu a voulue pour elle-même" dans sa dignité de personne, mais aussi dans son ouverture à l'intégration et à la communion avec les autres[256]. La connaissance effective et la réalisation plénière de cette vérité de l'être adviennent seulement par l'Esprit Saint. L'homme apprend cette vérité de Jésus Christ, et il la met en œuvre dans sa propre vie, par l'Esprit que lui-même nous a donné.
Sur ce chemin - sur le chemin d'une telle maturation intérieure qui comporte la pleine découverte du sens de l'humanité -, Dieu se rend intime à l'homme, il pénètre toujours plus à fond dans tout le monde humain. Dieu un et trine, qui "existe" en lui-même comme réalité transcendante du Don interpersonnel, en se communiquant dans l'Esprit Saint comme Don à l'homme, transforme le monde humain de l'intérieur, dans les cœurs et dans les consciences. Sur ce chemin, le monde, rendu participant du Don divin, devient, comme l'enseigne le Concile, "toujours plus humain, toujours plus profondément humain"[257], tandis qu'en lui, à travers les cœurs et les consciences des hommes, se développe le Règne dans lequel Dieu sera définitivement "tout en tous"[258], comme Don et Amour. Don et Amour : telle est l'éternelle puissance du Dieu un et trine qui s'ouvre lui-même à l'homme et au monde dans l'Esprit Saint.
Dans la perspective de l'An 2000 après la naissance du Christ, il s'agit de parvenir à ce qu'un nombre toujours plus grand d'hommes "puissent se trouver pleinement à travers le don désintéressé d'eux-mêmes". Il s'agit de parvenir à la réalisation en notre monde, sous l'action de l'Esprit-Paraclet, d'un processus de vraie maturation dans l'humanité, dans la vie individuelle comme dans la vie communautaire : c'est à ce propos que Jésus lui-même, "quand il prie le Père pour que "tous soient un..., comme nous sommes un" (Jn 17,21-22),... nous suggère qu'il y a une certaine ressemblance entre l'union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l'amour"[259]. Le Concile redit cette vérité sur l'homme, et l'Église voit en elle une indication particulièrement forte et déterminante de ses tâches apostoliques. Si, en effet, l'homme est la route de l'Église, cette route passe à travers tout le mystère du Christ, modèle divin de l'homme. Sur cette route, l'Esprit Saint, en affermissant en chacun de nous "l'homme intérieur", fait que l'homme, toujours plus, "se trouve pleinement à travers le don désintéressé de lui-même". On peut dire que, dans ces paroles de la Constitution pastorale du Concile, est résumée toute l'anthropologie chrétienne, la théorie et la pratique fondées sur l'Évangile, ou l'homme découvre en lui-même son appartenance au Christ et, en lui, son élévation à la dignité de fils de Dieu ; il comprend mieux aussi sa dignité d'homme, précisément parce qu'il est le sujet de la présence de Dieu qui se rapproche de lui, le sujet de la bienveillance divine, dans laquelle se trouvent la perspective et même la racine de la glorification définitive. Alors on peut vraiment redire que "la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu"[260] : l'homme, en vivant une vie divine, est la gloire de Dieu ; l'Esprit Saint est le dispensateur caché de cette vie et de cette gloire. Selon Basile le Grand, "simple par son essence, mais se manifestant par des actions variées,... il se donne en partage, mais garde son intégrité ;... présent à chacun de ceux qui peuvent le recevoir comme si celui-ci était unique, il répand sur tous la grâce en plénitude"[261].
60. Lorsque, sous l'influence du Paraclet, les hommes découvrent cette dimension divine de leur être et de leur vie, comme personnes ou comme communautés, ils sont en mesure de se libérer des divers déterminismes qui résultent principalement des fondements matérialistes de la pensée, de la praxis et de ses méthodes. À notre époque, ces éléments ont réussi à pénétrer jusqu'au cœur de l'homme, dans le sanctuaire de la conscience ou sans cesse l'Esprit Saint fait entrer la lumière et la force de la nouvelle vie selon la "liberté des enfants de Dieu". La maturité de l'homme dans cette vie est entravée par les conditionnements et par les pressions qu'exercent sur lui les structures et les mécanismes dominants dans les divers secteurs de la société. On peut dire que, dans bien des cas, les facteurs sociaux, loin de favoriser le développement et l'expansion de l'esprit humain, finissent par l'arracher à la vérité authentique de son être et de sa vie - sur laquelle veille l'Esprit Saint - et par le soumettre au "Prince de ce monde".
Le grand Jubilé de l'An 2000 contient donc un message de libération par l'action de l'Esprit : seul celui-ci peut aider les personnes et les communautés à se libérer des déterminismes anciens et nouveaux, en les guidant par la "loi de l'Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus"[262], en agissant dans la plénitude de la vraie liberté de l'homme ainsi découverte. En effet, comme l'écrit saint Paul, là "ou est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté"[263]. Cette révélation de la liberté et donc de la véritable dignité de l'homme acquiert une particulière éloquence pour les chrétiens et pour l'Église persécutés, soit dans les temps anciens soit actuellement, car les témoins de la Vérité divine deviennent alors une preuve vivante de l'action de l'Esprit de vérité, présent dans le cœur et dans la conscience des fidèles, et il n'est pas rare qu'ils signent de leur martyre l'exaltation suprême de la dignité humaine.
C'est aussi dans les conditions ordinaires de la société que les chrétiens, témoins de l'authentique dignité de l'homme, par leur obéissance à l'Esprit Saint, contribuent de bien des manières au "renouvellement de la face de la terre" : ils collaborent avec leurs frères pour réaliser et mettre en valeur tout ce qui est bon, noble et beau dans le progrès actuel de la civilisation, de la culture, de la science, de la technique et des autres secteurs de la pensée et de l'activité humaine[264]. Ils le font comme disciples du Christ qui, selon les mots du Concile, "constitué Seigneur par sa Résurrection... agit désormais dans le cœur des hommes par la puissance de son Esprit ; il n'y suscite pas seulement le désir du siècle à venir, mais par là même anime aussi, purifie et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière"[265]. Ainsi, ils affirment davantage encore la grandeur de l'homme fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, grandeur que le mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu met en pleine lumière, car, dans la "plénitude du temps", il est entré dans l'histoire par l'Esprit Saint et il s'est manifesté homme véritable, lui qui est le premier-né de toute créature, lui "par qui tout existe et par qui nous sommes"[266].
5. L'Église, sacrement de l'union intime avec Dieu
61. À l'approche de la conclusion du deuxième millénaire qui doit rappeler à tous et en quelque sorte réactualiser l'avènement du Verbe dans la "plénitude du temps", l'Église désire encore une fois saisir l'essence même de sa constitution divine et humaine et de la mission qui la fait participer à la mission messianique du Christ, selon l'enseignement et le projet, toujours valables, du Concile Vatican II. Dans la même ligne, nous pouvons remonter jusqu'au Cénacle, ou Jésus Christ révèle l'Esprit Saint comme Paraclet, comme Esprit de vérité, et parle de son "départ" par la Croix comme condition nécessaire de la "venue" de l'Esprit : "C'est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l'enverrai"[267]. Nous avons vu que cette annonce a connu sa première réalisation dès le soir de Pâques et ensuite durant la célébration de la Pentecôte à Jérusalem ; depuis lors, elle s'accomplit par l'Église dans l'histoire de l'humanité.
À la lumière de cette annonce, ce que Jésus dit de sa nouvelle "venue", toujours durant la dernière Cène, prend tout son sens. Il est en effet significatif que, dans le même discours d'adieu, il annonce non seulement son "départ", mais aussi sa nouvelle "venue". Il dit précisément : "Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viendrai vers vous"[268]. Et au moment de la séparation définitive avant de monter au ciel, il redira encore plus explicitement : "Et voici que je suis avec vous", et je le suis, "pour toujours jusqu'à la fin du monde"[269]. La nouvelle "venue" du Christ, sa "venue" continuelle, pour être avec les Apôtres et avec l'Église, sa parole : "Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde", ne changent certes pas le fait de son "départ". À la suite de ce "départ", après la conclusion de l'activité messianique du Christ sur la terre, sa nouvelle "venue" a lieu dans le cadre de l'envoi de l'Esprit Saint qui a été annoncé, et, pour ainsi dire, elle s'inscrit à l'intérieur de la mission même de l'Esprit. Et pourtant, elle s'accomplit par l'œuvre de l'Esprit Saint, grâce auquel le Christ, qui s'en est allé, vient maintenant et toujours de façon nouvelle. La nouvelle "venue" du Christ par l'œuvre de l'Esprit Saint, sa présence et son action constantes dans la vie spirituelle s'actualisent dans la réalité sacramentelle. En elle, le Christ, qui, dans son humanité visible, s'en est allé, vient, est présent et agit d'une manière si intime dans l'Église qu'il en fait son Corps. C'est ainsi que l'Église vit, œuvre et croît "jusqu'à la fin du monde". Tout cela se réalise par l'Esprit Saint.
62. L'expression sacramentelle la plus complète du "départ" du Christ par le mystère de la Croix et de la Résurrection est l'Eucharistie.
En elle, sa venue et sa présence salvifiques se réalisent chaque fois sacramentellement : dans le Sacrifice et dans la Communion. C'est là une œuvre de l'Esprit Saint, dans le cadre de sa mission[270]. Par l'Eucharistie, l'Esprit Saint "fortifie l'homme intérieur", comme le dit la Lettre aux Éphésiens[271]. Par l'Eucharistie, les personnes et les communautés, sous l'action du Paraclet-Consolateur, apprennent à découvrir le sens divin de la vie humaine, rappelé par le Concile, sens selon lequel Jésus Christ "révèle pleinement l'homme à l'homme", en suggérant "une certaine ressemblance entre l'union des Personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l'amour"[272]. Une telle union s'exprime et se réalise d'une façon particulière par l'Eucharistie ou l'homme, participant au sacrifice de la Croix que cette célébration rend présent, apprend à "se trouver... par le don... de lui-même"[273], dans la communion avec Dieu et avec les autres hommes, ses frères.
C'est pour cela que les premiers chrétiens, dès les jours qui ont suivi la descente de l'Esprit Saint, "se montraient assidus... à la fraction du pain et aux prières", formant ainsi une communauté unie par l'enseignement des Apôtres[274]. De cette façon, ils "reconnaissaient" que leur Seigneur ressuscité et déjà monté au ciel revenait au milieu d'eux dans la communauté eucharistique de l'Église et grâce à elle. Depuis son origine, l'Église, guidée par l'Esprit Saint, s'est exprimée et s'est affermie par l'Eucharistie. Il en a toujours été ainsi, dans toutes les générations chrétiennes, jusqu'à notre temps, jusqu'à cette veille de l'achèvement du second millénaire chrétien. Certes, nous devons, hélas, constater que ce millénaire, désormais écoulé, a été celui des grandes séparations entre les chrétiens. Tous ceux qui croient dans le Christ devront donc, à l'exemple des Apôtres, consacrer tous leurs efforts à accorder leur pensée et leur action à la volonté de l'Esprit Saint, "principe de l'unité de l'Église"[275], afin que tous ceux qui ont été baptisés dans un seul Esprit pour être un seul corps se retrouvent en frères unis dans la célébration de la même Eucharistie, "sacrement de l'amour, signe de l'unité, lien de la charité"[276].
63. La présence eucharistique du Christ - son "je suis avec vous" de portée sacramentelle - permet à l'Église de découvrir toujours plus profondément son propre mystère, comme l'atteste toute l'ecclésiologie du Concile Vatican II : pour celui-ci, "l'Église (est), dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain"[277]. Comme sacrement, l'Église se développe à partir du mystère pascal du "départ" du Christ, en vivant sa "venue" toujours nouvelle par l'Esprit Saint qui accomplit sa mission même de Paraclet, Esprit de vérité. C'est précisément là le mystère essentiel de l'Église, tel que le proclame le Concile.
Si, en vertu de la création, Dieu est celui en qui tous "nous avons la vie, le mouvement et l'être"[278], pour sa part la puissance de la Rédemption continue et se développe dans l'histoire de l'homme et du monde comme en un double "mouvement" dont la source se trouve dans le Père éternel. D'un côté, c'est le mouvement de la mission du Fils, qui est venu dans le monde en naissant de la Vierge Marie par l'Esprit Saint ; et, de l'autre, c'est aussi le mouvement de la mission de l'Esprit Saint, qui a été révélé définitivement par le Christ. À cause du "départ" du Fils, l'Esprit Saint est venu et vient continuellement comme Paraclet et Esprit de vérité. Dans le cadre de sa mission, en quelque sorte dans l'intimité de la présence invisible de l'Esprit, le Fils, qui "s'en était allé" dans le mystère pascal, "vient" et est continuellement présent dans le mystère de l'Église ; tantôt il reste caché, tantôt il se manifeste dans son histoire, sans cesser d'en conduire le cours. Tout cela advient sous forme sacramentelle, par l'action de l'Esprit Saint qui, puisant dans les richesses de la Rédemption du Christ, sans cesse donne la vie. En prenant une conscience toujours plus vive de ce mystère, l'Église saisit mieux son identité, surtout sacramentelle.
Cela se réalise aussi parce que, par la volonté de son Seigneur, au moyen des divers sacrements, l'Église assure son ministère de salut. Chaque fois que le ministère des sacrements est accompli, il porte en soi le mystère du "départ" du Christ par la Croix et la Résurrection, en vertu duquel l'Esprit Saint vient. Il vient et il agit : "Il donne la vie". Les sacrements, en effet, signifient la grâce et ils confèrent la grâce : ils expriment la vie et ils donnent la vie. L'Église est la dispensatrice visible des signes sacrés, tandis que l'Esprit Saint agit en eux comme le dispensateur invisible de la vie qu'ils signifient. En union avec l'Esprit Saint, le Christ Jésus y est présent et il y agit.
64. Si l'Église est le sacrement de l'union intime avec Dieu, elle l'est en Jésus Christ, en qui cette union s'accomplit comme réalité salvifique. Elle l'est en Jésus Christ, par l'action de l'Esprit Saint. La plénitude de la réalité salvifique, qu'est le Christ dans l'histoire, se communique sous le mode sacramentel par la puissance de l'Esprit-Paraclet. En ce sens l'Esprit Saint est "l'autre Paraclet" ou le nouveau Paraclet, car, par son action, la Bonne Nouvelle pénètre dans les consciences et dans les cœurs humains et se diffuse dans l'histoire. En tout cela, l'Esprit donne la vie.
Lorsque nous employons le mot "sacrement" mis en rapport avec l'Église, nous devons tenir compte de ce que, dans le texte conciliaire, la sacramentalité de l'Église apparait distincte de celle qui est, au sens précis du terme, propre aux sacrements. Nous lisons en effet : "L'Église (est)... en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu". Mais ce qui compte et ce qui ressort du sens analogique dans lequel le mot est employé dans les deux cas, c'est le rapport de l'Église avec la puissance de l'Esprit Saint, celui qui seul donne la vie : l'Église est le signe et l'instrument de la présence et de l'action de l'Esprit vivifiant.
Vatican II ajoute que l'Église est "le sacrement... de l'unité de tout le genre humain". Il s'agit évidemment, pour le genre humain - lui-même différencié de multiples façons -, de l'unité qu'il tient de Dieu et qu'il a en Dieu. Elle s'enracine dans le mystère de la création et elle acquiert une dimension nouvelle dans le mystère de la Rédemption, en vue du salut universel. Puisque Dieu "veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité"[279], la Rédemption concerne tous les hommes et, d'une certaine façon, toute la création. Dans cette même dimension universelle de la Rédemption, l'Esprit Saint agit en vertu du "départ" du Christ. C'est pourquoi l'Église, enracinée par son propre mystère dans l'économie trinitaire du salut, se comprend elle-même à juste titre comme le "sacrement de l'unité de tout le genre humain". Elle a conscience de l'être par la puissance de l'Esprit Saint dont elle est signe et instrument dans la réalisation du plan salvifique de Dieu.
Ainsi se réalise la "condescendance" de l'Amour infini de la Trinité par lequel Dieu, Esprit invisible, se rend proche du monde visible. Dieu un et trine se communique à l'homme dans l'Esprit Saint depuis le commencement, grâce à son "image et ressemblance". Sous l'action du même Esprit, l'homme et, par son entremise, le monde créé, racheté par le Christ, avancent vers leur destinée définitive en Dieu. L'Église est "le sacrement, c'est-à-dire le signe et l'instrument" du rapprochement des deux pôles de la création et de la Rédemption, Dieu et l'homme. Elle œuvre pour rétablir et renforcer l'unité du genre humain à ses racines mêmes, dans le rapport de communion entre l'homme et Dieu, son Créateur, son Seigneur et son Rédempteur. Il y a là une vérité, fondée sur l'enseignement du Concile, que nous pouvons méditer, expliquer et appliquer dans toute l'ampleur de son sens, en cette période de passage du deuxième au troisième millénaire chrétien. Et il nous est bon de prendre une conscience toujours plus vive du fait que, à l'intérieur de l'action accomplie par l'Église dans l'histoire du salut, inscrite dans l'histoire de l'humanité, l'Esprit Saint est présent et agissant, lui qui anime par le souffle de la vie divine le pèlerinage terrestre de l'homme et fait converger toute la création, toute l'histoire, jusqu'à son terme ultime, dans l'océan infini de Dieu.
6. L'Esprit et l'Épouse disent : "Viens !"
65. La manière la plus simple et la plus commune dont l'Esprit Saint, le souffle de la vie divine, s'exprime et entre dans l'expérience, c'est la prière. Il est beau et salutaire de penser que, partout ou l'on prie dans le monde, l'Esprit Saint, souffle vital de la prière, est présent. Il est beau et salutaire de reconnaître que, si la prière est répandue dans tout l'univers, hier, aujourd'hui et demain, la présence et l'action de l'Esprit Saint sont tout autant répandus, car l'Esprit "inspire" la prière au cœur de l'homme, dans la diversité illimitée des situations et des conditions favorables ou contraires à la vie spirituelle et religieuse. Maintes fois, sous l'action de l'Esprit Saint, la prière monte du cœur de l'homme malgré les interdictions et les persécutions, et même malgré les proclamations officielles affirmant le caractère areligieux ou franchement athée de la vie publique. La prière demeure toujours la voix de tous ceux qui apparemment n'ont pas de voix, et dans cette voix résonne toujours la "violente clameur" attribuée au Christ par la Lettre aux Hébreux[280]. La prière est aussi la révélation de cet abîme qu'est le cœur de l'homme, une profondeur qui vient de Dieu et que Dieu seul peut combler, précisément par l'Esprit Saint. Nous lisons dans Luc : "Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient !"[281].
L'Esprit Saint est le Don qui vient dans le cœur de l'homme en même temps que la prière. Dans la prière, il se manifeste avant tout et par-dessus tout comme le Don qui "vient au secours de notre faiblesse". C'est l'admirable pensée développée par saint Paul dans la Lettre aux Romains, lorsqu'il écrit : "Nous ne savons pas que demander pour prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements inexprimables"[282]. Ainsi non seulement l'Esprit Saint nous amène à prier, mais il nous guide "de l'intérieur" dans la prière, compensant notre insuffisance, remédiant à notre incapacité de prier ; il est présent dans notre prière et il lui donne une dimension divine[283]. "Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l'Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu"[284]. La prière, grâce à l'Esprit Saint, devient l'expression toujours plus mûre de l'homme nouveau qui, par elle, participe à la vie divine.
Notre époque difficile a particulièrement besoin de la prière. Si au cours de l'histoire, hier comme aujourd'hui, des hommes et des femmes en grand nombre ont témoigné de l'importance de la prière en se consacrant à la louange de Dieu et à la vie d'oraison surtout dans les monastères, avec un grand profit pour l'Église, il y a aussi, depuis quelques années, un nombre croissant de personnes qui, dans des mouvements ou des groupes toujours plus développés, mettent la prière au premier plan et y cherchent le renouveau de la vie spirituelle. C'est là un fait significatif et réconfortant, puisque cette expérience apporte une contribution réelle à la reprise de la prière parmi les fidèles, aidés à mieux considérer l'Esprit Saint comme celui qui suscite dans les cœurs une profonde aspiration à la sainteté.
Beaucoup de personnes et beaucoup de communautés prennent davantage conscience de ce que, malgré tout le progrès vertigineux de la civilisation technico-scientifique, et quels que soient les conquêtes effectives et les objectifs réalisés, l'homme est menacé, l'humanité est menacée. Face à ce péril, et plus encore en éprouvant de l'inquiétude devant une réelle décadence spirituelle de l'homme, des individus et des communautés entières, comme guidés par un sens intérieur de la foi, cherchent la force capable de relever l'homme, de le sauver de lui-même, de ses erreurs et de ses illusions, qui souvent rendent nocives ses propres conquêtes. Et ainsi ils découvrent la prière, dans laquelle se manifeste l'"Esprit qui vient au secours de notre faiblesse". C'est ainsi que les temps que nous vivons rapprochent de l'Esprit Saint de nombreuses personnes qui reviennent à la prière. Et je suis sûr que toutes trouveront dans l'enseignement de la présente Encyclique une nourriture pour leur vie intérieure et qu'elles sauront, sous l'action de l'Esprit, affermir leur engagement dans la prière en plein accord avec l'Église et avec son Magistère.
66. Au milieu des problèmes, des déceptions et des espoirs, des abandons et des retours que connaît notre époque, l'Église demeure fidèle au mystère de sa naissance. Si c'est un fait historique que l'Église est sortie du Cénacle le jour de la Pentecôte, on peut dire qu'en un sens elle ne l'a jamais quitté. Spirituellement, l'événement de la Pentecôte n'appartient pas seulement au passé : l'Église est toujours au Cénacle, qui reste présent dans son cœur. L'Église persévère dans la prière, comme les Apôtres, avec Marie, Mère du Christ, et avec ceux qui, à Jérusalem, constituaient le premier noyau de la communauté chrétienne et attendaient en priant la venue de l'Esprit Saint.
L'Église persévère dans la prière avec Marie. Cette union de l'Église en prière avec la Mère du Christ fait partie du mystère de l'Église depuis son origine : nous voyons Marie présente en ce mystère comme elle est présente dans le mystère de son Fils. Le Concile le dit : "La bienheureuse Vierge..., enveloppée par l'Esprit Saint..., engendra le Fils, dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de frères (cf. Rm 8,29), c'est-à-dire parmi les croyants, à la naissance et à l'éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel" ; elle se trouve, "de par les grâces et les fonctions singulières qui sont les siennes..., en intime union avec l'Église : de l'Église (elle) est le modèle..."[285]. "En contemplant la sainteté mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité..., l'Église devient à son tour une Mère" et, "imitant la Mère de son Seigneur, elle conserve par la vertu du Saint-Esprit, dans leur pureté virginale, une foi intègre, une ferme espérance, une charité sincère... Elle est aussi vierge, ayant donné à son Époux sa foi"[286].
On comprend ainsi le sens profond du motif pour lequel, en union avec la Vierge-Mère, l'Église, comme l'Épouse, se tourne continuellement vers son divin Époux, ainsi que l'attestent les paroles de l'Apocalypse citées par le Concile : "L'Esprit et l'Épouse disent au Seigneur Jésus : Viens !"[287]. La prière de l'Église est cette invocation incessante dans laquelle "l'Esprit lui-même intercède pour nous" ; en un sens, lui-même prononce la prière avec l'Église et dans l'Église. L'Esprit, en effet, est donné à l'Église afin que, par sa puissance, toute la communauté du Peuple de Dieu, dans sa diversité et ses multiples manifestations, persévère dans l'Espérance, "car notre salut est objet d'espérance"[288]. C'est l'espérance eschatologique, l'espérance de l'accomplissement définitif en Dieu, l'espérance du Règne éternel, qui se réalise dans la participation à la vie trinitaire. L'Esprit Saint, donné aux Apôtres comme Paraclet, est le gardien et l'animateur de cette espérance dans le cœur de l'Église.
Dans la perspective du troisième millénaire après le Christ, tandis que "l'Esprit et l'Épouse disent au Seigneur Jésus : Viens !", cette prière est chargée, comme toujours, d'une portée eschatologique destinée à donner aussi sa plénitude de sens à la célébration du grand Jubilé. C'est une prière tournée vers le salut à venir, auquel l'Esprit Saint ouvre les cœurs par son action au cours de toute l'histoire de l'homme sur la terre. En même temps, cependant, cette prière s'oriente vers une étape précise de l'histoire marquée par l'An 2000, dans laquelle est mise en relief la "plénitude du temps". L'Église désire se préparer à ce Jubilé dans l'Esprit Saint, de même que c'est l'Esprit Saint qui prépara la Vierge de Nazareth, en laquelle le Verbe s'est fait chair.
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