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Catéchèse du 10 décembre 1980
La signification de la pureté
1. L’analyse de la pureté devra être un complément indispensable des paroles prononcées par le Christ dans le Discours sur la Montagne sur lesquelles nous avons centré le cycle de nos présentes réflexions. Lorsque le Christ, en expliquant la signification exacte du commandement : « Tu ne commettras pas d’adultère », fait appel à l’homme intérieur, il spécifie en même temps la dimension fondamentale de la pureté par laquelle se trouvent marqués les rapports réciproques entre l’homme et la femme dans le mariage et en dehors du mariage. Les paroles : « Mais moi je vous dis : quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle » (Mt 5, 27-28) expriment ce qui s’oppose à la pureté. En même temps, ces paroles exigent la pureté qui, dans le Discours sur la Montagne, est contenue dans l’énoncé des Béatitudes : « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu. » De cette manière, le Christ adresse un appel au cœur humain : il l’invite, il ne l’accuse pas, comme nous l’avons déjà précédemment montré.
2. Le Christ voit dans le cœur, dans l’intimité de l’homme la source de la pureté — mais aussi de l’impureté morale — au sens fondamental et le plus général du mot. Cela est confirmé, par exemple, par la réponse faite aux Pharisiens qui sont scandalisés par le fait que les disciples « transgressent la tradition des anciens car ils ne se lavent pas les mains lorsqu’ils mangent » (Mt 15, 2). Jésus dit alors à ses auditeurs : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Mt 15, 11.) À ses disciples, au contraire, en répondant à la question de Pierre, il explique ainsi ces paroles : « ... Ce qui sort de la bouche provient du cœur et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet, proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduite, vols faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur, mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. » (Mt 15 18-20 ; cf. aussi Mc 7, 20-23.) Lorsque nous parlons de « pureté », de « pur », au sens premier de ces termes, nous indiquons ce qui s’oppose à ce qui est sale. « Salir » signifie « rendre impur », « polluer ». Cela se réfère aux différents domaines du monde physique. Par exemple, on parle d’une « route sale », d’une « pièce sale », on parle aussi de l’« air pollué ». C’est ainsi également que l’homme peut être sale lorsque son corps n’est pas propre. Pour enlever les saletés du corps, il faut le laver. Dans la tradition de l’Ancien Testament, on attribuait une grande importance aux ablutions rituelles, par exemple au lavement des mains avant de manger, ce dont parle le texte cité. Il y avait des prescriptions nombreuses et particulières qui concernaient les ablutions du corps par rapport à l’impureté sexuelle, entendue au sens exclusivement physiologique, à laquelle nous avons fait précédemment allusion (cf. Lv 15). Selon l’état de la science médicale du temps, les différentes ablutions pouvaient correspondre à des prescriptions hygiéniques. Par le fait qu’elles étaient imposées au nom de Dieu et contenues dans les livres sacrés de la législation de l’Ancien Testament, leur observance acquérait indirectement une signification religieuse. C’était des ablutions rituelles et, dans la vie de l’homme de l’ancienne alliance, elles servaient à la « pureté » rituelle.
3. En rapport avec cette tradition juridico-religieuse de l’ancienne alliance s’est formée une manière erronée de comprendre la pureté morale[65]. Elle la comprenait souvent de manière exclusivement extérieure et « matérielle ». En tout cas, une tendance explicite à une telle interprétation s’est répandue. Le Christ s’y oppose de manière radicale : rien venant « de l’extérieur » ne rend l’homme impur, aucune saleté « matérielle » ne rend l’homme impur au sens moral ou intérieur. Aucune ablution, même rituelle, ne peut par elle-même produire la pureté morale. Cette pureté a sa source exclusive à l’intérieur de l’homme : elle provient du cœur. Il est probable que les prescriptions respectives de l’Ancien Testament (celles, par exemple, que l’on trouve dans le Lévitique 15, 16-24, 18, 1 ss, ou 12,1-5) ont servi en plus des fins hygiéniques, à attribuer également une certaine dimension d’intériorité à ce qui, dans la personne humaine, est corporel et sexuel. En tout cas, le Christ s’est bien gardé de relier la pureté au sens moral (éthique) à la physiologie et au processus organique qui s’y rapporte. À la lumière des paroles de Matthieu 15, 18-20, citées ci-dessus, aucun des aspects de « l’impureté » sexuelle, dans le sens strictement corporel biophysiologique, n’entre par lui-même dans la définition de la pureté ou de l’impureté au sens moral (éthique).
4. L’énoncé en question (Mt 15, 18-20) est surtout important pour des raisons sémantiques. En parlant de la pureté au sens moral, c’est-à-dire de la vertu de la pureté, nous nous servons d’une analogie selon laquelle le mal moral se trouve précisément comparé à l’impureté. Une telle analogie est certainement appelée à faire partie, depuis les temps les plus reculés, du domaine des concepts éthiques. Le Christ la reprend et la confirme dans toute son extension : « Ce qui sort de la bouche de l’homme provient du cœur. C’est ce qui rend l’homme impur. » Ici le Christ parle de tout mal moral de tout péché, c’est-à-dire des transgressions des différents commandements et il énumère « les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages, les injures » sans se limiter à un genre spécifique de péché. Il en résulte que les concepts de « pureté » et « d’impureté » au sens moral est surtout un concept général, non spécifique : par ce concept, tout bien moral est une manifestation de la pureté et tout mal moral est une manifestation de l’impureté. L’énoncé de Matthieu 15, 18-20 ne limite pas la pureté à un secteur unique de la morale ou aux commandements qui lui sont liés « tu ne commettras pas d’adultère » et « tu ne désireras pas la femme de ton prochain », c’est-à-dire à ceux qui concernent les rapports réciproques entre l’homme et la femme, rapports qui sont liés au corps et à la concupiscence qui s’y rattache. De manière analogique, nous pouvons également comprendre la béatitude du Discours sur la Montagne qui s’adresse aux « cœurs purs » soit dans un sens générique, soit dans un sens plus spécifique. Seuls les contextes éventuels permettront de délimiter et de préciser cette signification.
5. Une signification plus vaste et plus générale de la pureté est également présente dans les lettres de saint Paul où nous caractériserons graduellement les contextes qui, de manière explicite, limitent la signification de la pureté au domaine « corporel », et « sexuel », c’est-à-dire à cette signification que nous pouvons retirer des paroles que le Christ a prononcées dans le Discours sur la Montagne au sujet de la concupiscence qui s’exprime dans le fait « de regarder la femme » et qui se trouve comparée à un « adultère commis dans le cœur » (cf. Mt 5, 27-28). Saint Paul n’est pas l’auteur de paroles sur la triple concupiscence. Comme nous le savons, celles-ci se trouvent dans la première lettre de Jean. Cependant, on peut dire que, analogiquement à cette concupiscence qui pour Jean (1 Jn 2, 16-17) est en opposition à l’intérieur de l’homme entre Dieu et le monde (entre ce qui « vient du Père » et « ce qui vient du monde ») — opposition « dans le cœur » et qui pénètre dans les actions de l’homme comme « concupiscence des yeux, concupiscence de la chair et confiance orgueilleuse dans les biens » — saint Paul relève dans le chrétien une autre contradiction : l’opposition et en même temps la tension entre la « chair » et « l’Esprit » (écrit avec une majuscule, c’est-à-dire l’« Esprit-Saint » : « Écoutez-moi : marchez sous l’impulsion de l’Esprit et vous n’accomplirez plus ce que la chair désire. Car la chair en ses désirs s’oppose à l’esprit et l’esprit à la chair ; entre eux c’est l’antagonisme ; aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez » (Ga 5, 16-17). Il en découle que la vie « selon la chair » est en opposition avec la vie « selon l’esprit ». « En effet, sous l’empire de la chair, on tend à ce qui est charnel, et sous l’empire de l’esprit on tend à ce qui est spirituel. » (Rm 8, 5.) Dans nos analyses à venir nous chercherons à montrer que la pureté — la pureté de cœur dont a parlé le Christ dans le Discours sur la Montagne — se réalise précisément dans la vie « selon l’Esprit ».
 
Catéchèse du 17 décembre 1980
Vie selon la chair et justification dans le Christ
« La chair a des désirs contraires à l’esprit et l’esprit a des désirs contraires à la chair. » Aujourd’hui, nous allons approfondir ces paroles de saint Paul dans l’Épître aux Galates (5, 17) par lesquelles nous avons conclu, la semaine dernière, nos réflexions sur le thème de la signification exacte de la pureté. Paul pense à la tension qui se manifeste au plus profond de l’homme, c’est-à-dire dans son « cœur ». Et il ne s’agit pas ici seulement du corps (la matière) et de l’esprit (l’âme), comme deux éléments anthropologiques essentiellement différents qui, depuis « l’origine », constituent l’essence même de l’homme. Mais ces paroles supposent cette disposition de forces qui s’est formée en l’homme avec le péché originel et à laquelle participe tout homme « historique ». Dans une telle disposition qui s’est formée au plus intime de l’homme, le corps s’oppose à l’esprit et prend facilement le pas sur celui-ci[66]. La terminologie paulinienne signifie toutefois quelque chose de plus : ici, l’empire de la « chair » semble presque coïncider avec ce qui, dans la terminologie johannique est la triple concupiscence qui « vient du monde ». La « chair », dans le langage des Épîtres de saint Paul[67], indique non seulement l’homme « extérieur » mais aussi l’homme « intérieurement » assujetti « au monde »[68], en un certain sens enfermé dans les limites de ces valeurs qui appartiennent seulement au monde et de ces fins que celui-ci est capable d’imposer à l’homme : des valeurs, donc, auxquelles, en tant que « chair », l’homme est précisément sensible. C’est ainsi que le langage de Paul semble se rattacher aux éléments essentiels de Jean, et le langage de tous deux dénote ce qu’en termes divers l’éthique et l’anthropologie contemporaines définissent, par exemple, comme « autarcie humaniste », « sécularisme » ou encore, dans un sens général, « sensualisme ». L’homme qui vit « selon la chair », c’est l’homme ouvert seulement à ce qui « vient du monde » : il est l’homme « des sens », l’homme de la triple concupiscence. Ses actions le confirment comme nous le verrons sous peu.
2. Un tel homme vit presque au pôle opposé de ce que « l’Esprit veut ». L’Esprit de Dieu veut une réalité différente de celle que veut la chair, convoite une réalité différente de celle que convoite la chair et ceci déjà au plus profond de l’homme, c’est-à-dire à la source interne des aspirations et des actions de l’homme — « si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez » (Ga 5, 17). Paul exprime ceci de manière encore plus explicite quand il parle ailleurs du mal qu’il fait, bien que ne le voulant pas, et de l’impossibilité — ou plutôt de la possibilité limitée — à accomplir le bien qu’« il veut » (cf. Rm 7, 19). Sans entrer dans les problèmes d’une exégèse détaillée de ce texte, on pourrait dire que la tension entre la « chair » et l’« esprit » est d’abord immanente, même si elle ne se réduit pas à ce niveau. Elle se manifeste dans son cœur comme « lutte » entre le bien et le mal. Ce désir dont parle le Christ dans le Discours sur la Montagne (Mt 5, 27-28), tout acte « intérieur » qu’il soit, reste certainement — selon le langage paulinien — une manifestation de la vie « selon la chair ». En même temps, ce désir nous permet de constater qu’à l’intérieur de l’homme, la vie « selon la chair » s’oppose à la vie « selon l’esprit » et que, dans l’état actuel de l’homme dû à l’héritage du péché, la vie « selon l’esprit » est constamment exposée à la faiblesse et à l’insuffisance de la vie « selon la chair » à laquelle elle cède souvent si elle n’est pas renforcée intérieurement pour faire précisément « ce que veut l’esprit ». Nous pouvons en déduire que les paroles de Paul qui traitent de la vie « selon la chair » et « selon l’esprit » sont en même temps une synthèse et un programme, et il importe de les comprendre ainsi.
3. Nous trouvons dans l’Épître aux Romains la même opposition de la vie « selon la chair » à la vie « selon l’esprit ». Ici (comme du reste dans l’épître aux Galates), elle est liée au contexte de la doctrine paulinienne de la justification par la foi, c’est-à-dire par la puissance du Christ lui-même opérant au plus intime de l’homme par l’Esprit-Saint. Dans ce contexte, Paul pousse cette opposition jusqu’à ses conséquences extrêmes quand il écrit : « Ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l’esprit, ce qui est spirituel. Car le désir de la chair, c’est la mort, tandis que le désir de l’esprit c’est la vie et la paix, puisque le désir de la chair est ennemi de Dieu ; il ne se soumet pas à la loi de Dieu, il ne le peut même pas, et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Vous, vous n’êtes pas dans la chair mais dans l’esprit, puisque l’esprit de Dieu habite en vous. Qui n’a pas l’esprit du Christ ne lui appartient pas ; mais si le Christ est en vous, bien que le corps soit mort déjà en raison du péché, l’esprit est vie en raison de la justice. » (Rm 8, 5-10.)
4. On aperçoit clairement les horizons que Paul trace dans ce texte : il remonte à « l’origine » — c’est-à-dire, dans ce cas-ci, au premier péché dont la vie « selon la chair » tire son origine et qui a légué à l’homme une prédisposition à vivre uniquement une telle vie, jointe à l’héritage de la mort. En même temps, Paul affirme la victoire finale sur le péché et sur la mort, dont la résurrection du Christ est le signe et l’annonce : « Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui est en vous. » (Rm 8, 11.) Et dans cette perspective eschatologique, Paul met en relief « la justification dans le Christ, destinée déjà à l’homme « historique », à tout homme « d’hier, d’aujourd’hui et de demain » de l’histoire du monde et aussi de l’histoire du salut : justification essentielle pour l’homme intérieur et destinée précisément à ce « cœur » dont le Christ se réclamait quand il a parlé de « la pureté » et de « l’impureté » au sens moral. Cette justification par la foi ne constitue pas une simple dimension du plan divin du salut et de la sanctification de l’homme ; mais, selon saint Paul, elle est une force authentique qui opère dans l’homme et se révèle et s’affirme dans ses actions.
5. Voici de nouveau les paroles de l’Épître aux Galates : « Or on sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements disputes, dissensions, scissions, sentiment d’envie, orgie, ripailles et choses semblables… » (5, 19-21.) « Mais le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi… » (5, 22-23.) Dans la doctrine paulinienne, la vie « selon la chair » s’oppose à la vie « selon l’esprit », non seulement à l’intérieur de l’homme, dans son « cœur », mais comme on le voit, elles trouvent aussi un champ, ample et varié, pour se traduire en action. Paul parle d’une part, des actions qui naissent de la chair — on pourrait dire : des œuvres dans lesquelles se manifeste l’homme qui vit « selon la chair » et, d’autre part, il parle du « fruit de l’Esprit », c’est-à-dire des actions[69], des manières de se comporter, des vertus par lesquelles se manifeste l’homme qui vit « selon l’Esprit ». Alors que dans le premier cas nous avons affaire à l’homme qui s’abandonne à la triple concupiscence qui, comme le dit saint Jean, vient du monde, dans le second cas, nous nous trouvons en présence de ce qu’auparavant nous avons déjà appelé l’éthos de la Rédemption. Or ce n’est que maintenant que nous sommes en mesure d’éclairer pleinement la nature et la structure de cet éthos. Celui-ci s’exprime et s’affirme par ce qui, dans l’homme, dans tout son « agir », dans ses actions et attitudes, est fruit de son empire sur la triple concupiscence : celle de la chair, celle des yeux et l’orgueil de la vie (de tout ce dont le cœur humain peut être justement « accusé » et dont l’homme et son « intériorité » peuvent être continuellement « suspectés »).
6. Si le contrôle dans le domaine de l’éthos se manifeste et se réalise comme « amour, joie, paix, patience, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » — comme nous le lisons dans l’Épître aux Galates —, alors à la base de chacune de ces réalisations, de ces attitudes, de ces vertus morales il y a un choix spécifique, c’est-à-dire un effort de volonté, fruit de l’esprit humain imprégné de l’Esprit de Dieu qui se manifeste par le choix du bien. Utilisant le langage de Paul : « L’Esprit a des désirs contraires à la chair » (Ga 5, 17) et, dans ces désirs, il se montre plus fort que la « chair » et que les désirs engendrés par la triple concupiscence. Dans cette lutte entre le bien et le mal, l’homme se montre le plus fort grâce à la puissance de l’Esprit-Saint qui, opérant au-dedans de l’esprit humain, fait en sorte que ses désirs fructifient en bien. Ceux-ci sont donc non seulement — et pas tellement — « œuvres » de l’homme que « fruit », c’est-à-dire effet de l’action de l’Esprit dans l’homme. C’est pourquoi Paul parle du « fruit de l’Esprit » en comprenant ce mot avec une majuscule. Sans pénétrer dans les structures de l’intériorité humaine, usant des subtiles différenciations que nous offre la théologie systématique (spécialement à partir de saint Thomas d’Aquin), nous nous limitons à l’exposé synthétique de la doctrine biblique qui nous permet de comprendre de façon essentielle et suffisante la distinction et l’opposition entre la « chair » et l’« esprit ».
Nous avons fait observer que, parmi les fruits de l’Esprit, l’apôtre met également la « maîtrise de soi ». Il importe de ne pas l’oublier, car durant nos prochaines réflexions nous reprendrons ce thème pour le traiter de manière plus détaillée.


ANNÉE 1981
 
Catéchèse du 7 janvier 1981
L’opposition entre la chair et l’Esprit et la « justification » par la foi
Après l’interruption due aux fêtes récentes nous recommençons aujourd’hui nos rencontres du mercredi en portant encore dans le cœur la joie sereine du mystère de la naissance du Christ que la liturgie de l’Église nous a fait célébrer et actualiser dans notre vie en cette période. Jésus de Nazareth, l’enfant qui vagit dans la mangeoire de Bethléem, est le Verbe éternel de Dieu qui s’est incarné par amour pour l’homme (Jn l, 14). Voilà la grande vérité à laquelle le chrétien adhère avec une foi profonde. Avec la foi de la Très Sainte Marie qui, dans la gloire de sa virginité intacte, a conçu et engendré le Fils de Dieu fait homme. Avec la joie de saint Joseph qui l’a gardé et protégé avec un immense amour. Avec la joie des pasteurs qui sont vite accourus à la grotte de la Nativité. Avec la foi des Mages qui l’ont entrevu dans le signe de l’étoile et qui ont pu, après de longues recherches, le, contempler et l’adorer dans les bras de la Vierge Mère. Que la nouvelle année soit vécue par tous sous le signe de cette grande joie intérieure, fruit de la certitude que Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique pour que quiconque croit en lui, ne meure pas, mais ait la vie éternelle. C’est le vœu que j’adresse à vous tous qui êtes présents à cette première audience générale de 1981 ainsi qu’à tous ceux qui vous sont chers.
1. Que signifie l’affirmation : « La chair… a des désirs contraires à l’Esprit et l’Esprit des désirs contraires à la chair » ? (Ga 5, 17). Cette question semble importante et même fondamentale dans le contexte de nos réflexions sur la pureté de cœur dont parle l’Évangile. Cependant l’auteur de la Lettre aux Galates ouvre devant nous sur ce sujet des horizons plus vastes. Dans cette opposition entre la « chair » et l’Esprit (l’Esprit de Dieu) entre la vie « selon la chair » et la vie « selon l’Esprit » se trouve la théologie paulinienne de la justification, c’est-à-dire l’expression de la foi dans le réalisme anthropologique et éthique de la rédemption accomplie par le Christ que Paul, dans le contexte que nous connaissons déjà, appelle aussi « rédemption du corps ». Dans la Lettre aux Romains (8, 23), la « rédemption du corps » a aussi une dimension « cosmique » (en référence à toute la création), mais au centre de celle-ci il y a l’homme : l’homme constitué par l’unité personnelle de l’esprit et du corps. C’est précisément dans cet homme, dans son « cœur » et, par conséquent, dans tout son comportement, que fructifie la rédemption du Christ grâce à ces forces de l’Esprit qui réalisent la « justification », c’est-à-dire qui font que la justice « abonde » dans l’homme, comme il est dit dans le Discours sur la Montagne (Mt 5, 20). Elle « abonde » dans la mesure que Dieu a voulue et qu’il attend.
2. Il est significatif que Paul, en parlant des « œuvres de la chair » (cf. Ga 5, 11-21), mentionne non seulement « les fornications, l’impureté, le libertinage.., l’ivresse, les orgies » — donc tout ce qui, selon un mode de compréhension objectif, revêt le caractère des « péchés de la chair » et de la jouissance sexuelle liée à la chair —, mais nomme aussi d’autres péchés auxquels nous ne serions pas portés à attribuer un caractère « charnel » et « sensuel » : « l’idolâtrie, la magie, les haines, la discorde, la jalousie, les emportements, les disputes, les dissensions, les envies… » (Ga 5, 20-21). D’après nos catégories anthropologiques et éthiques, nous serions plutôt portés à appeler toutes les « œuvres » ici énumérées « péchés de l’esprit humain plutôt que péchés de la chair ». Ce n’est pas sans raison que nous aurions pu voir en elles plutôt les effets de la « concupiscence des yeux » ou de « l’orgueil de la vie », qui ne sont pas des effets de la « concupiscence de la chair ». Cependant Paul les qualifie toutes d’« œuvres de la chair ». Cela se comprend exclusivement dans le cadre de cette signification plus vaste (dans un certain sens métonymique) que prend, dans les lettres pauliniennes, le terme « chair » opposé non seulement et non pas tellement à l’« esprit » humain mais à l’Esprit-Saint qui travaille dans l’âme (dans l’esprit) de l’homme.
3. Il existe donc une analogie significative entre ce que Paul définit comme « œuvres de la chair » et les paroles par lesquelles le Christ explique à ses disciples ce qu’il avait auparavant dit aux pharisiens au sujet de la « pureté » et l’« impureté » rituelle (cf. Mt 15, 2-20). D’après les paroles du Christ la vraie « pureté » (comme aussi l’« impureté ») se trouve dans le cœur et provient « du cœur » humain. Dans le même sens comme « œuvres impures » sont définis non seulement les « adultères » et la « prostitution », donc les « péchés de la chair » au sens strict, mais aussi les « propositions mauvaises…, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes ». Comme nous avons déjà pu le constater, le Christ se sert ici de la signification aussi bien générale que spécifique de l’« impureté » (et donc indirectement aussi de la « pureté »). Saint Paul s’exprime de manière analogue : les œuvres de la chair sont comprises dans le texte paulinien aussi bien dans un sens général que dans un sens spécifique. Tous les péchés sont l’expression de la « vie selon la chair » qui est en contraste avec la « vie selon l’esprit ». Ce qui, conformément à notre convention linguistique (du reste, partiellement justifiée), est considéré comme « péché de la chair » est, dans la liste paulinienne une des nombreuses manifestations (ou espèce) de ce qu’il appelle « œuvres de la chair » et, dans ce sens, un des signes, c’est-à-dire des actualisations de la vie « selon la chair » et non « selon l’Esprit ».
4. Les paroles que saint Paul écrit aux Romains : « Ainsi donc, mes frères, nous sommes débiteurs, non point envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car, si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l’Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Rm 8, 12-13), nous introduisent de nouveau dans le domaine riche et différencié des significations que les mots « corps » et « esprit » ont pour lui. Cependant, la signification définitive de cet énoncé est parénétique, exhortatif et donc valable pour l’éthos évangélique. Lorsqu’il parle de la nécessité de faire mourir les œuvres du corps avec l’aide de l’Esprit, Paul exprime précisément ce dont le Christ a parlé dans le Discours sur la Montagne en faisant appel au cœur humain et en l’exhortant à la domination des désirs, même de ceux qui s’expriment dans le « regard » de l’homme vers la femme dans le but de satisfaire la concupiscence de la chair. Cette maîtrise ou, comme l’écrit Paul, le fait de « faire mourir les œuvres du corps avec l’aide de l’esprit », est une condition indispensable de la « vie selon l’Esprit », c’est-à-dire de la « vie » qui est l’antithèse de la « mort » dont il parle dans le même contexte. La vie « selon la chair » fructifie en effet la « mort », c’est-à-dire comporte comme effet la « mort » de l’Esprit. Le terme « mort » ne signifie donc pas seulement la mort corporelle, mais aussi le péché que la théologie morale appellera péché mortel. Dans les Lettres aux Romains et aux Galates, l’apôtre élargit continuellement l’horizon du « péché-mort », aussi bien par rapport à l’« origine » de l’histoire de l’homme que par rapport à son terme. Pour cela, après avoir élargi les multiples formes des « œuvres de la chair », il affirme que celui « qui les accomplit n’aura pas en héritage le Royaume de Dieu » (Ga 5, 21). Ailleurs, il écrira avec une fermeté semblable : « Sachez-le bien, ni le fornicateur, ni l’impudique, ni le cupide — qui est un idolâtre — n’ont droit à l’héritage dans le Royaume du Christ et de Dieu. » (Ep 5, 5.) Même dans ce cas, les œuvres qui empêchent d’avoir « part au Royaume du Christ et de Dieu » — c’est-à-dire les « œuvres de la chair » — sont énumérées comme exemple et avec une valeur générale, bien qu’ici les péchés contre la « pureté », au sens spécifique, soient placés d’abord (cf. Ep 5, 3-7).
5. Pour compléter le cadre de l’opposition entre le « corps » et le « fruit de l’Esprit », il faut observer que dans tout ce qui est manifestation de la vie et du comportement selon l’Esprit, Paul voit à un moment la manifestation de cette liberté pour laquelle le Christ « nous a libérés » (Ga 5, 1). C’est ainsi qu’il écrit : « Vous, en effet, mes frères, vous avez été appelés à la liberté ; seulement, que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair ; mais, par la charité, mettez-vous au service les uns des autres. Car un seul précepte contient toute la loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Ga 5, 13-14.) Comme nous l’avons déjà noté précédemment, l’opposition « corps-Esprit », vie « selon la chair », vie « selon l’Esprit » imprègne profondément toute la doctrine paulinienne de la justification. Avec une exceptionnelle force de conviction, l’apôtre des Gentils proclame que la justification de l’homme s’accomplit dans le Christ et par le Christ. L’homme obtient la justification dans la « foi opérant par la charité » (Ga 5, 6) et non seulement par l’observance de chaque prescription de la Loi de l’Ancien Testament (en particulier, de la circoncision). La justification vient donc « de l’Esprit » (de Dieu) et non « de la chair ». Par conséquent, il exhorte les destinataires de sa lettre à se libérer de la fausse conception « charnelle » de la justification pour suivre la véritable conception, c’est-à-dire la conception « spirituelle ». Dans cette perspective, il les exhorte à se libérer vis-à-vis de la Loi et encore plus à être libres de la liberté par laquelle le Christ « nous a libérés ». Ainsi donc, en suivant la pensée de l’Apôtre, il nous faut considérer et surtout réaliser la pureté évangélique, c’est-à-dire la pureté du cœur, d’après la mesure de cette liberté par laquelle le Christ « nous a libérés ».
 
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