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Livre II : La vie cachée.

Chapitre I : Jusqu’à trente ans.

I. Le théâtre de la vie cachée du Sauveur.

Faisons d’abord une remarque qui a son importance. Par trois fois déjà, nous avons assisté à des manifestations miraculeuses qui accompagnaient quelques-uns des incidents de la sainte Enfance. Le berceau de Jésus fut chanté par les anges et visité par les pasteurs ; au temple, lors de sa présentation, le Messie fut reconnu et salué par le vieillard Siméon et par Anne la prophétesse ; naguère enfin, nous avons vu les Mages accourir de l’Orient pour l’adorer. Tout cela était dans l’ordre providentiel. Mais ce serait une erreur de supposer que ces manifestations n’étaient que les premiers rayons d’une aurore qui inaugurerait dans la vie de Jésus une période constamment resplendissante. Non, ces rayons, quelque brillants qu’ils aient été, ne devaient être que transitoires, et ils firent promptement place, même à Jérusalem et à Bethléem, à une profonde nuit. Il fallait que l’enfance du Christ eût ses témoins ; mais il n’entrait pas dans les desseins de Dieu que Jésus fût révélé immédiatement à tous par une série ininterrompue de prodiges. Pendant de longues années encore, il mènera une existence toute cachée, dont nous avons à étudier ici même les mystères. Un silence à peu près complet va se faire autour de lui, à un tel point que les habitants de Nazareth, parmi lesquels nous allons le voir grandir et atteindre l’âge mûr, le regarderont comme un ouvrier charpentier.

Si nous recherchons, avec tout le respect qui est dû à la pensée de Dieu, les raisons de ce silence et de cette obscurité, nous en trouvons deux principales, l’une extérieure, et l’autre plus intime. Nous aurions tort, en premier lieu, d’exagérer l’éclat et le retentissement des manifestations extraordinaires que nous venons de rappeler. Les bergers furent seuls à entendre le chant des anges, et ceux auxquels ils communiquèrent la bonne nouvelle de la naissance du Messie appartenaient à un cercle humble comme le leur, qui demeura certainement restreint. Nous disions précédemment, à propos des Mages, que l’Évangile ne sait rien non plus du déploiement d’une riche et nombreuse caravane à travers les rues de Jérusalem et de Bethléem, et que son récit laisse l’impression que les pieux visiteurs firent un très rapide séjour dans la cité de David. C’est aussi à des cercles restreints, calmes par leur nature, que parvinrent les paroles prophétiques de Siméon et d’Anne au sujet du Sauveur. L’émotion qu’elles occasionnèrent ne s’étendit donc pas très loin. La douleur causée par le massacre des petits enfants, la prompte disparition de la sainte Famille, l’agitation en divers sens que produisirent la mort d’Hérode et la vengeance barbare d’Archélaüs[1224], étouffèrent promptement le bruit, très modéré redisons-le, qui s’était fait en Judée pendant quelques jours, autour du Messie nouveau-né. Tout s’atténua et se calma donc sans tarder[1225].

Quant au motif plus profond pour lequel il plut à la Providence divine de jeter un voile sur les incidents lumineux que nous ont racontés saint Matthieu et saint Luc, il suffit d’un instant de réflexion pour les découvrir. « Il n’entre pas dans ses desseins que la manifestation du Christ Jésus se fasse d’une façon violente et qui s’impose de force aux esprits. Cette œuvre doit laisser leur plein jeu aux libertés humaines ; il y aura assez de lumière pour que les âmes de bonne volonté puissent être éclairées, pas trop pour que les mauvais en soient éblouis et violentés en quelque sorte dans leur foi. (…) Néanmoins, le premier ébranlement est produit, les attentions sont éveillées et lorsque, trente ans plus tard, Jean-Baptiste et Jésus commenceront leur ministère, ils trouveront un grand nombre de cœurs bien préparés[1226] ».

Mais passons à Nazareth, et essayons de décrire ce qu’était cette humble bourgade, choisie par Dieu pour y abriter le Christ pendant les longues années de sa préparation au rôle de rédempteur. Figurons-nous un plateau élevé, qui représente la province de Galilée[1227]. Avant de venir expirer brusquement dans la plaine d’Esdrelon, les montagnes qui le recouvrent de leurs ondulations variées, dernières arêtes du Liban dans la direction du sud, s’écartent et se groupent en rond, de manière à former une sorte de bassin, une vallée étroite, mais gracieuse, qu’elles semblent vouloir protéger d’une façon jalouse. C’est dans cette vallée, justement comparée par quelques voyageurs à un nid bien abrité, qu’est bâtie ou plutôt que se cache avec soin Nazareth. Bethléem se dresse fièrement au-dessus de ses deux collines. Nazareth, au contraire, semble vouloir se dissimuler derrière sa couronne de montagnes. Aussi ne l’aperçoit-on guère que lorsqu’on est sur le point d’y pénétrer. La ville, cependant, n’est pas tout à fait au fond du bassin, bien que ses dernières maisons l’atteignent. Elle s’avance en amphithéâtre le long des flancs de la hauteur principale, nommée Neby Sain[1228], jusqu’au moment où celle-ci s’élève assez rapidement au-dessus de la vallée, de manière à atteindre l’altitude de 485 mètres.

C’est bien ainsi que Nazareth était apparue aux anciens pèlerins. « Elle est construite, écrivait Phocas au xiie siècle[1229], parmi des collines de différentes grandeurs, au sein de la vallée formée par elles. » Cette petite vallée s’étend du S. -S. -O. au N. -N. -E. ; on la parcourt en vingt minutes dans le sens de la longueur, en moins de dix minutes dans celui de la largeur. Elle est élevée d’environ 273 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée, de plus de 100 mètres au-dessus de la plaine d’Esdrelon. Elle est fertile et généralement bien cultivée. Ses champs et ses jardins jouissaient déjà d’une grande réputation vers la fin du vie siècle, et saint Antonin martyr les mentionne dans son itinéraire, comparant leur fraîcheur à celle de l’Eden[1230].

Vue à distance, la ville qui repose dans ce site aimable offre un aspect charmant, qu’elle devait déjà posséder à l’époque du Sauveur. Les maisons sont disposées en gradins irréguliers. Il y a sans doute, et il y avait alors beaucoup plus qu’aujourd’hui, les masures des pauvres, à l’air misérable ; mais la plupart des habitations sont assez bien bâties. Leurs murs sont généralement construits en moellons et solidement appuyés sur le roc, qu’on ne craint point, parfois, d’aller chercher à plusieurs mètres de profondeur, comme si l’on eût voulu, dans la cité de Jésus, réaliser la belle comparaison qui termine le Discours sur la montagne[1231]. Cette précaution était nécessaire, à cause des torrents impétueux qui se précipitent des collines à la saison des pluies, et qui viennent battre les constructions avec une fureur redoutable. Comme le bois de charpente fait actuellement défaut aux environs de Nazareth, on établit des voûtes dans la plupart des chambres. Les toits sont généralement plats, comme dans la plus grande partie de la Palestine. Il est triste de dire que l’édifice le plus élevé de Nazareth, auprès duquel le campanile de la basilique de l’Annonciation fait une humble figure, est le minaret élancé de la mosquée musulmane.

L’intérieur du bourg est loin de répondre aux espérances qu’on en avait conçues du dehors. De même que le plus grand nombre des villes orientales, Nazareth prépare sous ce rapport une déception véritable au pèlerin. Les rues sont étroites, tortueuses, tracées sans aucun ordre, escarpées et glissantes, presque partout malpropres.

La population de Nazareth n’a jamais été et ne saurait jamais être considérable. Elle s’est néanmoins rapidement accrue depuis quelques années. Elle parait être actuellement « d’environ 10 000 habitants, dont un tiers est formé par les mahométans, un autre tiers par les Grecs schismatiques, et le dernier par les catholiques de différentes dénominations[1232]. Tandis que les Juifs abondent dans les régions voisines, on n’en rencontre pas un seul à Nazareth. Et pourtant, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, comme le rapporte saint Épiphane[1233], la ville de Jésus n’était habitée que par les Israélites, qui ne permettaient pas aux chrétiens d’y établir leur résidence.

La plupart des habitants s’occupent paisiblement de travaux agricoles, comme faisaient leurs devanciers au début de notre ère. Plusieurs s’adonnent aussi avec succès à l’horticulture. Les arbres fruitiers — grenadiers, figuiers, orangers, ceps de vigne— y produisent de riches récoltes, en même temps qu’ils ornent de leur verdure la ville et ses alentours. Le climat est fort sain, et la température généralement douce, quoique les frimas de l’hiver se fassent parfois sentir.

Nous nous sommes étendus à dessein sur l’En-Nasira contemporaine, car la Nazareth du Sauveur, à laquelle les évangélistes donnent expressément le nom de « ville »[1234], ne devait guère en différer, sauf qu’elle était notablement moins grande et moins peuplée.

À ses deux extrémités opposées se trouvent, au sud, le monastère des Franciscains, aux grands murs sombres, qui entourent la précieuse et riche basilique de l’Annonciation avec sa crypte bénie, témoin du grand mystère de l’Incarnation du Verbe ; au nord-ouest, l’antique fontaine de la ville à toutes les époques de son histoire, et à laquelle, par conséquent, Marie alla puiser chaque jour la provision d’eau nécessaire à la sainte Famille. Quelle vie et quel mouvement, le matin et le soir, autour de cet ‘Aïn Mariam[1235], tandis que les Nazaréennes, souvent accompagnées de leurs plus jeunes enfants, attendent leur tour en se communiquant les nouvelles les plus récentes. Là, on peut vérifier la remarque que faisait déjà saint Antonin martyr[1236], et que de nombreux voyageurs ont répétée après lui : à savoir, que les femmes de Nazareth l’emportent en beauté et en bonne grâce sur toutes les autres habitantes de la Palestine[1237].

Maintenant, pour avoir une idée d’ensemble de la ville et de ses alentours, gravissons, par ses rues les plus rapides, la colline qui lui sert de support. En un quart d’heure, on arrive au sommet du Neby Saïn, et là, quelle joyeuse surprise nous attend ! Quel magnifique panorama sous nos yeux ! C’est, à coup sûr, l’un des plus beaux, des plus émouvants dont on puisse jouir dans toute la Palestine[1238]. À nos pieds s’étale gracieusement la cité de Jésus. Avec ses maisons éblouissantes de blancheur, son sol crayeux, ses arbres verdoyants qui lui servent d’ornement intérieur et de ceinture, ne ressemble-t-elle pas, suivant la comparaison de saint Jérôme[1239], à une belle rose blanche, qui ouvre délicatement sa corolle ? C’est pour cela que les Arabes l’ont parfois appelée Medina Abiat, « Blanche ville ».

Mais portons plus loin nos regards, et admirons l’horizon splendide qui s’offre à nous dans toutes les directions. Partout de vastes étendues, terrestres, aériennes, maritimes, nous attirent à l’envi ; partout, ce sont des vallées, des montagnes, des villes et des villages, la mer et son immensité. À l’est, les monts de Galaad et de Moab, qui dominent le lac de Tibériade — malheureusement invisible — et le lit du Jourdain ; puis, plus près, le Thabor, qui dresse son dôme solitaire et verdoyant. Au sud, l’immense plaine de Jezraël, aux ondulations et aux villages nombreux (entre autres, les localités célèbres de Naïm, d’Endor, de Legio et de Jezraël), limitée de l’est à l’ouest par le petit Hermon, les montagnes de Gelboë, les montagnes plus lointaines de la Samarie et la chaîne longue et bleuâtre du Carmel, qui s’avance jusque dans la mer. À l’ouest, très distinctement, les flots de la Méditerranée, avec la frange de sable jaunâtre qui leur sert de bordure. Au nord enfin, au premier plan, la plaine de Bouttaoûf, avec les villes de Sepphoris et de Cana ; plus loin, les montagnes de la Haute Galilée, avec Safed, la ville qui ne peut être cachée[1240] ; encore plus loin, fermant l’horizon, le sommet du Grand Hermon, dont, les neiges se mêlent à l’azur du ciel[1241]. Quel spectacle ! et combien de fois Jésus, pendant son adolescence et sa jeunesse, priant sur cet autel sublime, n’a-t-il pas dirigé ses regards du côté de la mer et de notre Europe, en pensant aux milliers de cœurs qui devaient un jour l’adorer et le bénir !

C’est cette bourgade modeste, agricole, située à l’écart des grandes voies de communication, sans histoire, dont aucun poète ni aucun historien d’Israël n’avait jamais parlé avant l’apparition du Sauveur[1242], que Dieu avait choisie pour y abriter la vie cachée de Jésus. Elle convenait merveilleusement pour ce but providentiel. D’abord, nous venons de le voir, au point de vue extérieur et local tout y respire la paix et le calme. La retraite : voilà bien son caractère à part et son cachet spécial. Avant qu’eût sonné l’heure de la manifestation du Messie, qui se serait douté qu’il vivait dans cet humble abri ? Mais, la convenance de Nazareth pour la longue période de la Vie cachée apparaît plus frappante encore, si on l’envisage au point de vue politique. Dans ce petit coin de la Galilée, la sainte Famille échappa à la terrible tourmente qui, d’abord sous le gouvernement tyrannique d’Archélaüs, et surtout après sa déposition par les Romains, agita violemment la Judée, lorsque le proconsul de Syrie, Cyrinus, y opéra son second recensement[1243], cette fois en vue d’une taxation au nom de Rome, puisque la province était maintenant sous son autorité directe. Les Juifs en éprouvèrent une irritation extrême, car ils ne virent que trop bien, dans cette mesure, la marque de leur assujettissement définitif aux conquérants païens qu’ils détestaient et maudissaient. Le grand prêtre d’alors réussit à maintenir la masse de la population dans un certain calme extérieur ; mais le parti strictement théocratique se souleva sous la conduite de Judas de Giscala. Le procurateur Coponius écrasa sans beaucoup de peine ce commencement de révolte ; toutefois, les rebelles demeurèrent groupés sous le nom de Zélotes, prêts à maintenir en toute occasion les droits sacrés de leur nation[1244]. Depuis lors, le feu ne cessa pas de couver sous la cendre, jusqu’à ce qu’éclatât, l’an 60 de notre ère, le mouvement insurrectionnel très violent qui aboutit à la ruine de l’État juif. La Galilée, où vivait la sainte Famille lorsque les premiers troubles se déclarèrent en Judée, échappa au recensement de Cyrinus, puisqu’elle était sous la juridiction d’Hérode Antipas, et elle demeura tranquille pendant toute la durée de la vie cachée du Sauveur.

II. Jésus perdu et retrouvé.

Avant la réinstallation de la sainte Famille à Nazareth, les évangélistes saint Matthieu et saint Luc nous ont fourni des détails assez nombreux sur l’enfance du Sauveur. Maintenant au contraire, jusqu’à l’ouverture de la vie publique, ils vont se renfermer dans un rigoureux silence. Nous n’en accueillerons qu’avec une reconnaissance plus vive, de la main de saint Luc, deux résumés instructifs, l’un sur l’enfance proprement dite, l’autre sur l’adolescence de Jésus, et, entre ces deux résumés, un épisode caractéristique, qui nous permet de jeter un regard pieusement ému sur l’âme du divin Enfant.

Rappelons que, de tous les évangélistes, saint Luc est celui qui révèle le mieux la nature humaine du Verbe incarné. Ce qu’il nous apprend de la croissance de Jésus rentre donc fort bien dans son plan. Avant même de signaler les progrès intellectuels et moraux de l’Enfant-Dieu, il indique les différentes phases de son développement physique, nous le montrant tour à tour à l’état d’embryon dans le sein de sa mère[1245], comme petit enfant[1246] et comme enfant[1247].

Le premier résumé auquel nous venons de faire allusion est déjà significatif : « Le petit Enfant croissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui[1248] ». Il signale trois faits distincts. D’après le premier, Jésus « croissait », et grandissait. Son corps se développait, régulièrement, à la manière dont le fait, d’après un oracle messianique d’Isaïe[1249], un rejeton dont la taille s’élance peu à peu. « Il se fortifiait » : une saine vigueur courait à travers ses membres, de même que la sève se répand dans les rameaux d’une plante bien constituée. Le trait suivant, « plein de sagesse », concerne l’esprit. Au fur et à mesure que Jésus grandissait physiquement, sa sagesse progressait aussi, conformément à la règle qui sera tracée plus loin[1250]. Le mot « sagesse » doit être pris dans son acception hébraïque, comme synonyme d’intelligence. Enfin, « la grâce de Dieu était sur » cet Enfant béni[1251]. Ce troisième trait se rapporte à l’âme du petit Enfant, sur laquelle la grâce, la complaisance, la faveur du ciel venaient se reposer sans cesse, pour la protéger et la diriger.

Cette simple réflexion de l’évangéliste est déjà singulièrement profonde, et nous sommes incapables d’en saisir tout le sens. Mais c’est là tout ce qu’il a plu à l’Esprit Saint de nous dévoiler sur la période de l’Enfance de Jésus qui s’écoula à Nazareth, depuis son retour d’Égypte jusqu’à ce qu’il eût atteint sa douzième année. C’est assurément peu de chose en apparence. Et pourtant, quelle richesse d’idées dans ces quelques mots, et quel portrait tout exquis ils nous tracent du Sauveur dans son bas âge ! C’était un enfant idéal, parfait. Toutes les qualités qui convenaient à son âge brillaient doucement en lui, et se manifestaient dans ses paroles et dans sa conduite. Admirons, en passant, les humiliations volontaires du Fils de Dieu, qui, en se faisant homme, avait daigné se soumettre à toutes les conditions extérieures de son développement humain, même sous le rapport de l’intelligence et de la grâce.

Extérieurement, Jésus grandit et se développa donc d’après les conditions ordinaires de la vie. Sa croissance corporelle eut lieu sans aucune entrave, sans maladies, sans infirmités. On aime à se le représenter, durant ses premières années, sous la forme d’un gracieux enfant, tel que les peintres les plus habiles se sont souvent complu à le représenter[1252]. Nous dirons bientôt quelques mots de la discussion qui s’est engagée, aux temps anciens, sur la beauté ou la laideur physique de Notre-Seigneur. Quels qu’aient été ses traits, il n’est pas possible que, dès son enfance, la noblesse de son âme ne se soit pas manifestée sur son visage.

La croissance intellectuelle et morale allait de pair avec celle du corps et de l’esprit, mais sans rien d’éclatant, d’extraordinaire, de miraculeux. D’année en année, Jésus révélait les qualités d’esprit et de cœur qui convenaient à son âge et à sa situation, mais sans dépasser au-dehors les lois du développement humain en général. La formule employée ci-dessus par saint Luc et celle que nous étudierons plus loin ne disent, en effet, rien de plus, et ne vont pas au-delà d’une croissance naturelle et régulière, bien qu’elle soit d’autant plus admirable pour nous, lorsque nous nous rappelons que c’était la croissance d’un Dieu fait homme. Mais n’oublions pas que, si le Verbe incarné a poussé la condescendance jusqu’à revêtir les faiblesses et les imperfections de l’enfance, nous devons bien nous garder de lui en attribuer les défauts. Saint Paul a pu écrire[1253] : « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, j’avais les goûts d’un enfant, je raisonnais comme un enfant ». Mais il serait inexact d’appliquer entièrement cette parole à l’Enfant Jésus, dont les pensées et les goûts n’étaient enfantins qu’à l’extérieur, comme l’était aussi son langage.

Durant ses premières années, Jésus n’a donc pas été l’enfant prodige que décrivent, à tout propos et hors de propos, les évangiles apocryphes[1254]. Cela eût été contraire au plan providentiel à son égard : plan d’après lequel il devait, jusqu’à son apparition solennelle sur la scène historique, demeurer humble et caché, inconnu des hommes. En outre, une telle conduite de sa part eût été en contradiction évidente avec l’histoire évangélique, qui, d’un côté[1255], affirme qu’il accomplit à Cana son premier miracle au début de sa vie publique, et, d’un autre côté[1256], nous montre ses compatriotes de Nazareth extrêmement surpris, lorsqu’ils le virent sortir tout à coup de son obscurité, parler comme un prophète et opérer des actions d’éclat.

Un seul fait remarquable se passa durant la longue période de la retraite de Jésus à Nazareth : celui que saint Luc[1257] raconte avec une simplicité si vivante, et qui fit éclater brillamment au-dehors les progrès qui s’accomplissaient chaque jour dans l’intelligence et dans l’âme du divin Enfant. Cette scène toute exquise chasse pour un instant, « à la façon d’un très vif rayon de lumière, les ténèbres dont est entourée la jeunesse » de Jésus[1258].

Nous avons mentionné déjà les trois pèlerinages annuels que les Juifs étaient tenus de faire à Jérusalem et au temple, à l’occasion des grandes fêtes de Pâque, de la Pentecôte et des Tabernacles[1259]. La vie entière du peuple théocratique se concentrait alors, dans un mouvement très intense, autour du sanctuaire unique, qui était regardé comme le palais du Dieu d’Israël. Dans le cours des temps, le précepte était devenu moins rigide, non seulement pour ceux des membres de la nation qui vivaient en si grand nombre à l’étranger, mais aussi pour ceux qui résidaient dans les districts palestiniens les plus éloignés. Ceux-ci se contentaient souvent d’un seul pèlerinage, et la Pâque, dont la célébration rappelait des grâces et des gloires d’un ordre supérieur, avait un attrait spécial pour le plus grand nombre. Des milliers et des milliers de fidèles accouraient alors de toutes parts à Jérusalem. Le précepte ne concernait directement que les hommes, et ne faisait aucune mention des femmes. Néanmoins ces dernières, par esprit de piété, s’acquittaient volontiers aussi de quelqu’un de ces pèlerinages, comme autrefois Anne, mère de Samuel[1260], comme Marie dans la circonstance présente, comme les saintes Galiléennes mentionnées en divers passages des évangiles[1261].

« Les parents de Jésus, raconte ici saint Luc[1262], « allaient tous les ans à Jérusalem au jour solennel de la Pâque, et, lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils montèrent à Jérusalem, selon la coutume de la fête », l’emmenant avec eux. Est-ce à dire que le divin Enfant n’avait jamais pris part aux pèlerinages antérieurs de Marie et de Joseph, et qu’il les accompagnait alors pour la première fois ? Les commentateurs ne sont pas d’accord sur ce point ; mais il nous paraît difficile d’admettre que les parents de Jésus aient consenti à se séparer de lui et à le laisser à Nazareth, lorsqu’ils entreprenaient ces saints voyages. Le Talmud[1263] parle expressément d’enfants de trois ans, que leur père apportait au temple sur ses épaules, et d’enfants de cinq ans, que l’on tenait par la main pour les aider à gravir les degrés du sanctuaire. Si l’âge de Jésus est mentionné ici, ce n’est pas uniquement pour fixer la date exacte de l’épisode, mais surtout à cause de l’importance qu’on lui attribuait chez les Juifs. En effet, c’est à la fin de la douzième année et au commencement de la treizième, que tout jeune Israélite devenait, d’après les règles tracées par les rabbins et selon l’expression consacrée, bar-mitsevah, « fils du précepte », ou ben-hatthôrah, « fils de la loi », c’est-à-dire soumis à toutes les prescriptions de la loi mosaïque, même aux plus onéreuses, telles que le jeûne et les pèlerinages au temple[1264]. Et cela se conçoit, car, à douze ans, un Oriental n’est plus un enfant, mais un adolescent, souvent même un robuste jeune homme qui ne redoute pas la fatigue.

L’évangéliste passe entièrement sous silence les détails du voyage et de la fête ; mais il nous est permis de compléter brièvement son récit. Les solennités pascales étaient célébrées au milieu du mois de nisan, qui ouvrait l’année religieuse des Juifs[1265], et comme, de Nazareth à Jérusalem, on comptait au moins trois jours de forte marche, on devait se mettre en route vers le 10. Il était rare que les pèlerins partissent isolément. Les habitants d’une même localité ou de tout un groupe de villages s’associaient, de manière à former une caravane, qui s’avançait pieusement et allègrement, en priant et en chantant des psaumes[1266]. Plus haut[1267], nous avons cité intégralement le Psaume, cxxi, Lætatus sum in his quæ dicta sunt mihi…, qui exprime avec tant d’à-propos les sentiments d’un pèlerin israélite se rendant à la ville sainte, dont il décrit avec fierté les merveilles de tout genre. Il nous fait lire au cœur de ces myriades de Juifs qui encombraient alors toutes les routes. Pour rendre celles-ci plus praticables, on avait soin, un mois avant la fête, de les mettre en état et de réparer les ponts. Aux environs de Jérusalem, on blanchissait à l’eau de chaux les pierres tombales, ou bien, on les munissait d’un entourage, afin de les rendre plus visibles, et d’empêcher que les pèlerins ne devinssent légalement impurs, en les touchant par mégarde.

Dans la ville sainte, on préparait les appartements, on accumulait les provisions, pour recevoir dignement les frères venus des divers points de la Palestine et de l’empire romain. Mais où loger tant d’étrangers, dont le nombre dépassa parfois plusieurs millions pour la fête de Pâque[1268] ? D’abord dans les maisons de la cité, qui s’ouvraient de la façon la plus hospitalière, puis dans celles des villages les plus rapprochés. De plus, comme elles auraient été insuffisantes, on dressait des tentes soit sur leurs toits plats, soit dans la banlieue, en pleins champs. Tous finissaient par trouver un abri provisoire[1269].

La fête s’ouvrait le soir du 14 nisan, par le repas solennel durant lequel on consommait l’agneau pascal[1270]. Le 15 était par excellence le grand jour de la Pâque ; on le célébrait à la manière d’un sabbat de rite supérieur[1271], et on offrait à Dieu des sacrifices d’un caractère spécial. Au 16 était fixée une cérémonie toute joyeuse, dite de l’Omer[1272], qui attirait de nombreux spectateurs. Elle consistait dans la consécration au Seigneur des prémices de la moisson[1273]. Dès le soir du 15, après le coucher du soleil, trois hommes, munis chacun d’une faucille et d’un panier, allaient couper dans un champ marqué d’avance, le plus souvent dans la vallée du Cédron, la valeur d’une gerbe d’orge, qu’ils portaient ensuite au temple. Le lendemain matin, on battait les épis ; les grains, après avoir été grillés légèrement, étaient moulus avec le plus grand soin. Avec une partie de la farine ainsi obtenue et mélangée d’huile, on faisait une sorte de pâte, dont une poignée était brûlée sur l’autel des holocaustes.

Les cinq jours qui s’écoulaient entre le 17 et le 21 nisan portaient le nom de demi-fête. Le 22, dernier jour de l’octave, était chômé comme le 15, mais il n’avait pas la même solennité. Du reste, les pèlerins n’étaient pas tenus de demeurer à Jérusalem pendant l’octave entière : ils étaient libres de partir dès le matin du 17, et un grand nombre d’entre eux profitaient de cette autorisation. Si nous prenons à la lettre la petite note chronologique de saint Luc relative à Joseph et à Marie « les jours (de la fête) étant passés, ils s’en retournèrent[1274] », il semblerait que la sainte Famille ne songea au départ qu’après le 22 nisan ; ce qui est d’ailleurs plus conforme à ses habitudes de grande piété. C’est donc dans la matinée du 23, lorsque la caravane dont il faisait partie avec ses parents s’ébranla pour rentrer en Galilée, que Jésus réussit à se dissimuler, et resta à Jérusalem, sans avertir sa mère et son père adoptif. Ce fut là de sa part un acte délibéré, prémédité, dont il expliquera bientôt lui-même la haute signification. Marie et Joseph ne remarquèrent pas tout d’abord son absence, ou du moins ils n’en conçurent aucun trouble. Certes, leur sollicitude toujours si aimante, dont les récits de la sainte Enfance nous ont donné de frappantes preuves, ne fut pas un seul instant en défaut. Mais Jésus avait grandi, toujours aimant et toujours docile. Un tel enfant, dont la conduite personnelle n’avait jamais été pour ses parents l’objet d’aucune inquiétude, n’avait pas besoin d’être surveillé sans cesse ; il méritait au contraire une confiance absolue. Du reste, il faut avoir assisté au départ d’une caravane orientale, lorsqu’elle est nombreuse, pour se faire une idée de la confusion qui règne alors. Des groupes multiples se forment et se séparent. C’est tout un pêle-mêle d’hommes, de femmes, d’enfants, de bêtes de somme ; ce sont des cris étourdissants de gens qui s’appellent et se cherchent mutuellement ; c’est un va-et-vient bruyant et mouvementé. Le départ a lieu finalement. Beaucoup de vieillards et de femmes chevauchent sur des ânes ; les hommes et les jeunes gens vont à pied. Cent incidents retardent ou accélèrent la marche. Les enfants, qui étaient d’abord à côté de leur père ou de leur mère, s’attachent ensuite à une société d’amis ou de voisins[1275].

C’est donc seulement dans l’après-midi, lorsque les voyageurs firent halte pour la nuit, et que les membres de chaque famille se réunirent en vue d’un campement commun, que Marie et Joseph purent constater avec certitude la disparition de l’Enfant Jésus[1276]. Après l’avoir vainement cherché[1277] de groupe en groupe, parmi leurs parents et leurs connaissances, ils se décidèrent à revenir à Jérusalem. Mais ils ne durent entreprendre ce triste voyage que le lendemain matin ; autrement, ils auraient couru le risque de croiser, sans le voir, celui qu’ils cherchaient. Tout le long de la route ils continuèrent ces recherches anxieuses, regardant, s’informant auprès des passants. Ils les continuèrent aussi dans la ville, après leur arrivée. Heures douloureuses, pendant lesquelles le glaive prédit par Siméon se retourna cruellement dans le cœur de Marie.

Enfin, le troisième jour à partir de celui où ils s’étaient mis en route pour rentrer à Jérusalem[1278], Marie et Joseph trouvèrent Jésus dans le temple, c’est-à-dire dans quelqu’une des nombreuses constructions qui entouraient le sanctuaire et qui servaient aux usages les plus divers ; par exemple, aux cours académiques des rabbins. Là, selon le langage de saint Luc, l’Enfant-Dieu était « assis au milieu des docteurs : » non toutefois à la façon d’un maître, sur un siège élevé, suivant une interprétation erronée que les peintres n’ont que trop favorisée, mais à la manière des disciples, à terre, selon la coutume orientale[1279], dans l’espace laissé libre par les vénérables rabbins, rangés en demi-cercle[1280]. Dans cette attitude, Jésus écoutait attentivement les graves propos que les docteurs échangeaient entre eux et avec les assistants ; puis il leur posait lui-même des questions, d’un ton empreint de gracieuse modestie[1281] : ce qui était tout à fait conforme aux coutumes d’alors, comme le Talmud nous l’apprend en maint endroit. Il nous montre, en effet, les rabbins discutant avec leurs disciples, les questionnant, les excitant à leur poser des objections et des contre-questions, auxquelles ils répondaient. On se représente aisément la manière dont l’Enfant Jésus fût mêlé à la discussion. Interrogé par l’un des docteurs, il le satisfit pleinement par sa réponse. Un dialogue très vivant s’engagea bientôt entre eux ; d’autres docteurs y prirent part, et Jésus brilla de plus en plus dans cette joute intellectuelle, qui avait sans doute pour objet l’explication de passages difficiles des saints Livres. Après avoir répondu, il questionna à son tour, et n’étonna pas moins l’assistance par l’à-propos et la sagacité de ses interrogations que par l’habileté de ses répliques. Notre piété voudrait tout au moins connaître le thème général de cette sorte d’argumentation, dans laquelle Jésus joua un si beau rôle ; mais il n’a pas plu à l’Esprit Saint de la satisfaire sur ce point, et nous ne commettrons pas l’indiscrétion de faire des hypothèses qui ne conduiraient à rien[1282]. Quoi qu’il en soit, tous les témoins de cette scène furent émerveillés[1283] de son intelligence, et de ses paroles qui la manifestaient avec tant d’éclat.

Lorsque ses parents l’aperçurent au milieu de cette grave assemblée, et y remplissant un tel rôle, ils furent eux-mêmes grandement étonnés[1284], car ils connaissaient ses habitudes de réserve, de silence, et le soin avec lequel il avait caché jusque là sa nature supérieure. Jamais encore il ne s’était mis ainsi en évidence, de sorte qu’ils n’étaient nullement préparés au spectacle qui s’offrit tout à coup à leurs yeux. Une douce plainte s’échappa du cœur de Marie ; mais c’est à peine si on peut la qualifier de reproche, car la mère de Jésus se contenta de laisser parler les faits eux-mêmes : « Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi envers nous ? Voici que ton père et moi nous te cherchions, tout affligés ».

À cette double question, Jésus répondit par deux autres questions : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père ? » Par ces quelques mots d’une profondeur insondable, il expose respectueusement à sa mère la raison mystérieuse, et pourtant si légitime, de sa conduite durant les trois jours qui venaient de s’écouler : « Ne saviez-vous pas ? » Ne connaissez-vous pas mieux que personne au monde quelle est ma nature, quel est le rôle qui m’est échu comme Messie et comme Fils de Dieu ? À son tour il s’étonne donc. Il est surpris de voir que, sur le point qui lui est le plus à cœur, ceux-là même qui lui sont unis par des liens si étroits, sa mère et son père adoptif, semblent ne pas penser comme lui. Le devoir qu’il estimait par-dessus tout, qu’il regardait comme supérieur à tous les autres en ce qui concernait sa conduite personnelle, il le résume dans cette proposition majestueuse : In his quæ Patris mei sunt oportet me esse[1285]. Évidemment, ce sont les mots « mon Père » qui contiennent ici l’idée principale ; il importe donc d’en bien déterminer la signification. Or, d’après l’interprétation constante des exégètes et des théologiens catholiques, qui est également celle de nombreux protestants orthodoxes, c’est dans le sens strict et littéral, dans un sens unique, que Jésus attribue ici à Dieu le titre de Père. Le fait est incontestable[1286], et l’on ne comprend pas pourquoi on ne donnerait pas à ce titre, dès cet endroit, la valeur qu’il a si souvent dans la suite des récits évangéliques. Dès cette première parole que nous connaissons de lui, Jésus se proclame donc Fils de Dieu, comme il le fera fréquemment plus tard[1287]. Marie venait de mentionner le père adoptif de Jésus : « Ton père et moi, nous te cherchions ». L’Enfant-Dieu reprend ce nom, mais dans un sens infiniment plus relevé, le seul qui correspondît à la réalité des faits, comme saint Matthieu et saint Luc nous l’ont appris tout le long de leur récit. Par cette sublime parole, Jésus indique donc clairement le motif pour lequel il était resté à Jérusalem : les affaires de son Père l’y avaient retenu. Marie et Joseph avaient sur lui des droits très légitimes ; mais ceux de Dieu l’emportaient de haute main et lui traçaient son devoir suprême, lequel exigeait parfois de lui une certaine indépendance à l’égard de ceux-là même qui lui étaient le plus chers après son Père céleste.

Lorsque Marie et Joseph entendirent cette réflexion, leur étonnement fut à son comble. L’écrivain sacré ajoute qu’« ils ne la comprirent pas ». Et pourtant, répétons-le, ils connaissaient à fond tout ce qui concernait l’origine et la nature divine de Jésus, ainsi que sa vocation messianique. Mais le plan divin de la rédemption ne leur avait été révélé que dans son ensemble. Les détails concrets de ce plan, tels qu’ils se réalisèrent successivement dans la vie de Jésus-Christ, demeuraient pour eux des mystères. La lumière complète ne se faisait que peu à peu dans leur esprit. C’est pour cela qu’ils ne saisirent pas immédiatement toute l’étendue, toute la profondeur de la parole que Jésus leur adressa lorsqu’ils le retrouvèrent au milieu des docteurs. Preuve nouvelle qu’il n’y avait eu rien de merveilleux, de miraculeusement extraordinaire dans son développement. Jamais encore il n’avait prononcé une parole aussi caractéristique. Avec quel pieux respect on la recueille de sa bouche, et quelle joie l’on éprouve à la trouver si digne de celui dont on dira plus tard[1288] : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! » En la proférant, il a laissé échapper de son âme ce qu’elle renfermait de plus profond. On y trouve, comme on l’a souvent reconnu, le programme entier de son ministère futur, de son rôle en tant que Messie. Elle a un caractère ouvertement prophétique. Sans ce tableau exquis, nous aurions à peine pu pressentir ce que fut le développement religieux du Sauveur, et par quels charmes intellectuels et moraux il faisait le bonheur et l’édification de son entourage.

Saint Luc conclut ce récit par deux réflexions remarquables. La première est ainsi conçue : « Il descendit avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis[1289] ». Elle résume en termes singulièrement expressifs la vie du Verbe incarné, pendant les dix-huit années qu’elle allait durer encore. On dirait que l’évangéliste, en la notant, a voulu signifier qu’il n’entrait pas le plus léger semblant d’insubordination dans l’acte exceptionnel qu’il vient de raconter ? Sa seconde réflexion nous fait entrer de nouveau dans la sainte âme de Marie, pour nous rappeler qu’« elle conservait toutes ces choses dans son cœur », c’est-à-dire qu’elle en faisait le sujet d’une méditation perpétuelle, dans laquelle sa pensée et sa tendresse puisaient un aliment d’une douceur incomparable.

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