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Chapitre II : Le développement intellectuel et moral de Jésus.

C’est à la suite de la touchante anecdote du temple que saint Luc insère, relativement à la croissance du Sauveur, le second résumé que nous avons annoncé plus haut : « Jésus, dit-il[1290], croissait en sagesse, en taille[1291] et en grâce devant Dieu et devant les hommes ». Le premier résumé concernait le développement du fils de Marie avant qu’il eût atteint sa douzième année ; celui-ci décrit sa croissance, à tous les points de vue, entre sa douzième et sa trentième année. Il signale pareillement, en trois traits distincts, sa formation intellectuelle, sa croissance physique et les progrès merveilleux qui s’accomplissaient dans son âme. De ce développement général il est dit qu’il avait lieu, non seulement « devant les hommes », qui en étaient chaque jour les heureux témoins, mais aussi et surtout « devant Dieu », qui connaît le fond des cœurs et qui est le seul juge absolu de la réalité de notre ascension morale.

Mais de quelle manière et dans quelle conditions spéciales cette évolution a-t-elle eu lieu ? Nous voudrions soulever le voile qui en cache le profond mystère, découvrir les procédés intimes par lesquels son caractère se forma, comment son esprit fut instruit et son cœur cultivé, comment il parvint à l’excellence supérieure de son âge mûr et aux sublimes principes de son évangile. Mais il en est de ce phénomène du développement humain de Notre-Seigneur comme de tout ce qui concerne son enfance, son adolescence et sa jeunesse : il est enveloppé de nuées que les plus grands penseurs chrétiens n’ont pas réussi à dissiper complètement. Si saint Luc le signale à deux reprises, et s’il nous ouvre de merveilleux horizons sur l’âme du Sauveur et sur ses opérations théandriques, il n’en détermine pas le mode. Saint Paul lui-même, bien qu’il esquisse dans ses épîtres une christologie extrêmement riche, demeure tout à fait muet sur le problème du développement de Jésus[1292]. Que ne nous est-il donné de pouvoir interroger sur ce point les anges, et mieux encore, Marie et Joseph ; surtout Marie après la résurrection de son divin Fils ? En effet, notre esprit court et borné a mille peines à se représenter la croissance intellectuelle et morale d’un Homme-Dieu. « Nous sommes lents à comprendre que cette âme passa par les mêmes phases que nous, dans le développement de son intelligence et de ses sentiments ; que la connaissance lui parvint, comme elle nous parvient à nous-mêmes, par l’intermédiaire des livres et de l’enseignement humain, ou par l’influence des circonstances ambiantes, grandissant encore et encore, au fur et à mesure que les années avançaient… Nous interprétons difficilement les paroles qui nous disent que cette croissance intellectuelle (et morale) était aussi riche que le développement du corps, que Jésus croissait en sagesse comme en taille ; dès l’abord, même dans son enfance, nous nous le représentons comme enseignant et non comme apprenant… Il nous est difficile, malgré les déclarations les plus nettes des récits évangéliques, de nous le figurer comme acquérant des connaissances quelconques de la part de ceux qui l’entouraient[1293] ».

C’est qu’en Jésus — il importe d’insister là-dessus —, il n’y avait pas seulement la nature humaine, mais la nature divine dans toute sa plénitude, et voila précisément ce qui crée le problème et le rend si délicat, si difficile. Aussi le théologien catholique, en essayant de le résoudre autant que le permet la faiblesse de l’intelligence humaine, ne doit-il pas oublier un seul instant que Notre-Seigneur, à toutes les époques de sa vie, a été vrai Dieu autant que vrai homme, et vrai homme autant que vrai Dieu. Pas un seul instant sa nature divine n’a été en quelque sorte obscurcie, effacée, par son humanité ; pas un seul instant sa nature humaine n’a été absorbée et comme anéantie par sa divinité. Étonnant « mystère de piété[1294] », sur lequel nous jetons timidement nos regards attendris, émerveillés. Nous ne perdrons donc pas de vue, pendant les explications qui vont suivre, le grave péril qu’il y aurait à dissocier ces deux natures[1295].

Il convient de rechercher d’abord comment la question de la croissance soit intellectuelle soit morale du Sauveur a été résolue, dans le cours des siècles, au sein de l’Église catholique. Naturellement, les Pères ont été les premiers à la traiter[1296]. Cependant, il ne faut pas s’attendre à trouver chez eux, dès le début, une doctrine toute faite sur un point si difficile, au sujet duquel aucune controverse n’avait encore été soulevée. Ils ne s’appliquent pas toujours à peser leurs expressions, comme on a dû le faire plus tard ; ils hésitent et tâtonnent parfois. On n’éprouvait pas encore le besoin de distinguer entre la science divine de Jésus et sa science humaine : distinction essentielle pour la solution de notre problème. C’est pourquoi les Pères apostoliques demeurent ordinairement dans le vague. Jésus, écrit saint Justin[1297], « croissait à la manière des autres hommes ». Et saint Irénée[1298] : « Il est venu sauver tous les hommes… C’est pourquoi il a passé par tous les âges, étant devenu enfant avec les enfants, pour sanctifier les enfants, (…) se faisant pour eux un exemple de piété, de justice et de soumission ; (étant devenu) jeune homme parmi les jeunes gens, pour être aussi leur modèle ». Origène est déjà plus précis : Jésus « n’était pas encore né depuis quarante jours et il n’était pus encore venu à Nazareth, et pourtant il possédait déjà toute la sagesse[1299] ». Seule, son exinanitio signalée par saint Paul empêchait le Verbe de manifester au monde la plénitude de sa sagesse[1300]. Il a dû pourtant apprendre à parler un langage humain, car, avant de s’incarner, il n’avait jamais fait entendre une parole semblable aux nôtres[1301]. Voilà déjà, nettement formulée, la distinction entre la science divine et la science acquise du Christ. Plus tard, les assertions des Pères se multiplient et se précisent davantage encore. L’arianisme avait éclaté dans toute sa violence, et, pour lui tenir tête, il était nécessaire de démontrer que le Christ avait été vraiment homme, en même temps que vrai Dieu. Ses progrès intellectuels et moraux mentionnés par saint Luc sont allégués volontiers par quelques Pères, en preuve de la perfection de son humanité. C’est dans ce sens que s’exprime en particulier saint Athanase. « L’humanité seule, dit-il[1302], croissait en sagesse, s’élevait peu à peu au-dessus de la nature humaine rendue divine, devenant et apparaissant à tous comme l’instrument de la sagesse dont la divinité se servirait pour agir et resplendir. » D’après saint Cyrille d’Alexandrie[1303], saint Ambroise[1304], et saint Fulgence[1305], le progrès que signale saint Luc ne doit pas s’entendre de la sagesse divine du Christ, mais de sa sagesse humaine. Le même saint Cyrille ajoute[1306] que Jésus manifestait selon son âge ses différentes prérogatives, afin de se conformer ainsi aux lois ordinaires de l’humanité. On trouve des assertions analogues dans les écrits de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, de saint Hilaire de Poitiers, de saint Augustin, de saint Jean Damascène, etc. Saint Cyrille d’Alexandrie dit encore en ce sens[1307] que, « si Jésus croissait, ce n’est pas que son humanité ne fût parfaite dès le début et pût s’accroître, mais elle se manifestait progressivement ». Saint Athanase écrit aussi[1308] que le progrès de Jésus en sagesse consistait en une manifestation de plus en plus complète de sa divinité. Saint Augustin a dit de même : « L’ignorance (de l’homme au berceau) n’a existé en aucune manière dans cet enfant, en qui le Verbe s’était fait chair pour habiter parmi nous, et je n’admettrai pas que le Christ enfant ait passé par cette infirmité de l’esprit que nous voyons chez les autres enfants[1309]. »

En passant de la période des Pères à celle de la théologie scolastique, nous voyons la question relative au progrès intellectuel et moral de Jésus-Christ s’éclaircir toujours davantage, et s’établir sur des bases qui sont restées définitives[1310]. À la suite de Pierre Lombard et de saint Thomas d’Aquin, les grands théologiens ont émis ce principe indiscutable : En vertu de l’union hypostatique, l’humanité de Notre-Seigneur a dû être ornée de toutes les perfections compatibles avec la nature humaine. Puis, partant de là, ils ont distingué en Jésus-Christ deux sciences distinctes, qui correspondent à ses deux natures : la science divine ou incréée, laquelle ne diffère pas de celle que possède la sainte Trinité, et la science humaine ou créée. Cette dernière se subdivise à son tour en trois branches, conformément à ses trois sources spéciales. Il y a la science de la vision en Dieu, la science infuse et la science acquise, nommée aussi expérimentale. Par science de vision, ou science béatifique, on entend les connaissances que l’âme du Christ puisait, à la façon des anges et des bienheureux du ciel, dans la contemplation intuitive de la divine essence ; par science infuse, les lumières que Dieu lui transmettait sans cesse directement[1311] ; par science acquise, les notions qui lui provenaient de l’exercice des sens, de l’expérience, du raisonnement, etc. Les deux premières de ces sciences étaient surnaturelles ; la troisième, simplement naturelle. Or, d’après l’opinion commune, la science béatifique et la science infuse de notre Seigneur Jésus-Christ ont été parfaites dès le premier instant de sa conception ; elles n’ont donc pu recevoir aucun accroissement. Seulement, elles émettaient chaque jour de plus brillants rayons, « quemadmodum sol ab ortu in meridiem progrediens claritate quoque dicitur proficere ; non quod illa in se crescat, sed in effectu tantum, quia majorem lucem apud nos paulatim diffundit[1312] ». Au contraire, sa science expérimentale grandissait constamment, à chaque nouveau contact que le Verbe incarné prenait avec le monde créé. Non toutefois qu’elle apprît à Jésus des choses absolument neuves ; mais elle lui montrait sous un aspect nouveau des idées ou des faits qu’il connaissait déjà en vertu de sa science infuse. C’est ainsi que, d’après l’épître aux Hébreux, « cum esset Filius Dei, didicit, ex iis quæ passus est, obedientiam »[1313]. Jésus connaissait déjà l’obéissance d’une manière théorique ; par l’intermédiaire des souffrances qu’il a endurées pour obéir à son Père, il a connu cette vertu d’une façon concrète et pratique. Sa science expérimentale, Jésus l’acquérait peu à peu, par degrés. Elle faisait donc en lui des progrès très réels, puisque, en voyant, en entendant ou en expérimentant d’une manière quelconque des choses nouvelles, il passait par de nouvelles sensations et de nouvelles idées, dont il tirait des conclusions nouvelles. En ce sens, il croissait véritablement en sagesse. Comme on l’a dit[1314], « Jésus aurait pu, en soi, acquérir une science humaine parfaite, sans aucune expérience extérieure, par l’intermédiaire de sa nature divine ; mais, comme il entrait dans le plan de Dieu que le Sauveur fût un homme parfait, il fallait qu’au développement physique qui avait lieu en complète harmonie avec la nature humaine, correspondît un progrès intellectuel ».

Ces distinctions nous paraissent élucider autant que possible le point délicat que nous traitons. Elles rétablissent d’ailleurs l’harmonie entre les Pères, car elles expliquent comment les uns ont pu admettre un progrès proprement dit dans la sagesse du Sauveur, tandis que les autres ne consentaient à accepter qu’une croissance intellectuelle apparente[1315].

Par rapport au développement moral de Jésus, nous retrouvons la même difficulté que pour sa croissance intellectuelle. Elle se résout d’une manière analogue. Nous distinguons encore, à la suite des théologiens, les habitudes et les actes surnaturels, les principes et les effets. Les œuvres de grâce ou les actes de vertu croissaient et se multipliaient sans cesse ; mais les habitudes infuses, les dispositions vertueuses, la grâce sanctifiante, tout ce qu’exigeait dans son âme sa qualité d’Homme-Dieu, ne pouvaient croître. Le Sauveur a toujours possédé ces dons au degré le plus élevé. Telle est bien la doctrine de saint Thomas[1316] : « In Christo non poterat esse gratiæ augmentum, sicut nec in beatis (…), nisi secundum effectus, in quantum scilicet aliquis (…) virtuosiora opera facit ». En ce qui concerne la nature divine du Sauveur, il est évident qu’une croissance en grâce, c’est-à-dire un accroissement de la faveur (χάρις) de son Père, n’était pas possible. Il n’en était point de même relativement à sa nature humaine. À coup sûr, ce progrès en grâce — nous l’avons déjà fait observer plus haut — ne suppose pas qu’il existât auparavant en Jésus la moindre imperfection. Ses progrès moraux n’avaient lieu, aux yeux des hommes, que par comparaison avec ce qui avait été constaté dans son état antérieur, lequel était déjà parfait en son genre, mais correspondait à un âge moins avancé[1317].

Résumons-nous. Les paroles de saint Luc doivent s’entendre d’un développement réel, dans le sens que nous venons d’indiquer : Jésus a vraiment grandi sous le triple aspect physique, intellectuel et moral. Si nous devons croire à la réalité de l’incarnation du Verbe, par conséquent à son humanité, nous ne devons pas reculer non plus devant l’idée de sa formation progressive. Ni saint Luc ni les théologiens catholiques ne l’ont fait ; seulement, ceux-ci ont précisé et interprété d’une manière scientifique les formules de l’évangéliste, tout en établissant les restrictions exigées par la nature divine du Sauveur. Nous sommes donc, on le voit, pour un progrès réel, mais dans les limites marquées ci-dessus, et nous faisons nôtre cette réflexion du Père Didon[1318] : « L’union totale, personnelle, de la nature humaine et de la nature divine (…) donnait (à Jésus) l’intuition de la vérité infinie, la possession de l’amour infini, la jouissance ininterrompue de la beauté infinie[1319] ; mais elle n’empêchait point dans sa raison le développement de la connaissance expérimentale[1320], l’exercice progressif des vertus, l’effort de la volonté, les fatigues du corps, le travail et la douleur ».

Ne nous lassons pas de le dire, ce développement est un problème très ardu, très complexe, et le Dr C. F. Keil, protestant orthodoxe plein de foi, n’avait pas tort d’affirmer que, « jusqu’ici, aucune pensée humaine n’a pu le résoudre d’une manière complètement satisfaisante[1321] ». Et pourtant, il nous semble qu’à la lumière de l’évangile, interprété par les Pères, les exégètes et les théologiens catholiques, nous pouvons au moins soupçonner en partie ce que fut ce progrès.

Entrons maintenant dans quelques détails. Pour les hommes ordinaires, et pour les plus grands génies eux-mêmes, il est des circonstances extérieures de divers genre qui exercent une influence parfois considérable sur leur éducation et leur formation. Tous, en effet, on ne saurait le nier, nous sommes dans une certaine mesure le fruit du milieu dans lequel se sont écoulées notre adolescence et notre jeunesse. Est-il permis de dire, et jusqu’à quel point, que la croissance intellectuelle et morale du Sauveur lui-même aurait eu lieu sous des influences analogues à celles qui ont pu activer la nôtre ? Essayons, toujours avec le respect dû à la nature unique de l’Homme-Dieu, de répondre à cette question délicate. Mais, dès l’abord, nous devons hautement reconnaître qu’une âme aussi parfaite n’a pas eu réellement de maître d’après l’acception habituelle de ce mot.

La première influence qui se présente à la pensée est celle de la patrie, puis, dans un cercle plus étroit, celle de la ville ou de la bourgade où l’on a été élevé : par conséquent, pour Jésus, l’influence de la Palestine en général ; plus spécialement de la Galilée, province au nationalisme intense, aux mœurs simples, à la piété solide ; plus spécialement encore l’influence de la petite cité de Nazareth, dont nous avons admiré la convenance pour abriter sa vie cachée. Lorsque nous étudierons à part le caractère du divin Maître, nous aurons à constater combien il aimait son peuple et sa patrie. Mais est-il permis de supposer que la Palestine, la Galilée, Nazareth, aient joué un rôle important dans sa formation ? Si, comme nous le disions naguère, la nature, très riante aux environs de Nazareth, a pu contribuer pour une part légère à former son intelligence et à lui fournir de nombreux sujets de comparaison, qu’il utilisa plus tard dans ses discours, il est certain que ses compatriotes, qui demeurèrent en masse incrédules à son égard et qui le traitèrent un jour avec plus que de la rudesse[1322], n’étaient guère capables de se faire ses éducateurs.

Après cette première influence, d’ordre plus général, il y a celle du home proprement dit, de la maison et de ceux qui l’habitent. L’intérieur dans lequel Jésus passa la plus grande partie de son existence était des plus modestes. Il y apprit l’exercice de l’humilité, de la douce réserve, de la pauvreté, vertus qui brillèrent en lui durant toute sa vie publique. Au dehors, rien ne le distinguait de tous ceux de son âge et de sa position sociale. « Il vivait à la façon des autres enfants (…), et en grande partie comme ils vivent aujourd’hui. Quiconque a vu les enfants de Nazareth dans leurs caftans rouges et leurs éclatantes tuniques de soie ou de coton, serrées à la taille par une ceinture de différentes couleurs, et quelquefois couverts d’une jaquette flottante, quiconque a été témoin de leurs jeux bruyants et joyeux, et a entendu leur rire sonore lorsqu’ils se promènent dans les collines de leur petite vallée, (…) peut se représenter jusqu’à un certain point l’extérieur et les jeux de Jésus enfant.[1323] »

Mais le home, ce sont surtout les parents. Et que n’a-t-on pas dit de beau et d’édifiant, et que ne pourrait-on pas dire encore[1324], sans se lasser jamais, sur les parents de Jésus, considérés comme agents de sa formation ? Les écrivains protestants eux-mêmes, pour peu qu’ils aient la foi, ne peuvent contenir leur émotion, lorsqu’ils jettent leurs regards sur cette auguste trinité de la terre. « Avec Joseph pour la diriger et la nourrir, dit l’un d’eux[1325], avec Marie pour la sanctifier et lui communiquer la douceur, avec l’Enfant Jésus pour l’éclairer de la lumière même du ciel, nous pouvons croire que c’était une maison de piété fervente, de pureté angélique, de paix presque parfaite. » De tout temps — déjà nous avons relevé ces faits et la Bible en est leur garant authentique —, les Juifs ont attaché une importance capitale à l’éducation de leurs enfants, qu’ils s’appliquent à rendre à la fois forte et douce, religieuse et pratique. Or, quels éducateurs que Marie et Joseph, si Jésus avait eu besoin d’une éducation proprement dite ! Marie au cœur si profond et si tendre ; Joseph à l’âme si droite, si noble, si vaillante ; tous deux ensemble, entièrement au devoir, entièrement à Jésus, entièrement à Dieu, royaux par les sentiments plus encore que par la naissance. En vérité, il n’est pas possible de concevoir des maîtres plus dignes du Christ, plus éclairés par la grâce et plus rapprochés des pensées mêmes de Dieu[1326]. Saint Paul rappellera plus tard à Timothée[1327] que, grâce au zèle pieux de sa mère et de son aïeule, juives d’origine, il avait appris dès son enfance à connaître les saintes Écritures. Qu’on aime à se représenter Marie aidant Jésus à balbutier ses premières prières, puis à lire quelques Psaumes et le Décalogue, lui racontant les principaux épisodes des annales israélites, lui parlant de son Père céleste et de son rôle futur ! Mais, en agissant ainsi, la mère du Christ, comme on l’a si bien dit[1328] « savait qui il était, et, chargée du devoir de l’instruire, elle n’oublia jamais de l’adorer ». Il est certain que plus d’un grand homme a été fortement redevable de sa gloire à l’éducation maternelle ; mais Jésus était infiniment plus qu’un grand homme, et Marie elle-même eût été incapable de l’instruire dans le sens strict de cette expression. Du moins, auprès d’elle et de saint Joseph, il commença à se former à l’obéissance — erat subditus illis[1329] —, en attendant que la rude école de la souffrance dont parle l’épître aux Hébreux[1330], perfectionnât en lui cette vertu.

Le rôle éducateur des parents de Jésus eut lieu aussi, et dès l’abord, sous une forme des plus intéressantes : celle d’une mère aimante, d’un père adoptif tendrement dévoué, qui initient leur petit enfant au langage de leur peuple, et qui lui apprennent à bégayer le nom de Dieu et leurs noms à tous deux, jusqu’à ce qu’il ait développé par lui-même, au foyer et en dehors de la maison de ses parents, sa connaissance de l’idiome national. Nous l’avons vu[1331], en Palestine, cet idiome n’était plus alors l’hébreu des saints Livres, qui était devenu depuis assez longtemps une langue morte, une langue surtout liturgique comme le latin l’est chez nous ; mais l’araméen, sous la forme que ce dialecte sémitique avait en Galilée. Néanmoins, tout jeune aussi, sans doute, Jésus avait appris l’hébreu proprement dit, spécialement en lisant la Bible dans cette langue sacrée. Nous en avons la preuve manifeste dans quelques-unes de ses citations scripturaires, qui sont faites directement d’après l’original hébreu[1332].

Il est avéré que le grec était parlé assez couramment en Galilée, surtout dans les villes de Sepphoris et de Tibériade, voisines de Nazareth. Cette langue avait envahi peu à peu la contrée, à la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand, et ses progrès étaient devenus plus rapides encore sous l’influence des Hérode, gagnés à la civilisation hellénique. Jésus l’avait également apprise, vraisemblablement dès son adolescence. Deux de ses « frères » ou cousins, saint Jacques le Mineur et saint Jude, nous ont laissé l’un et l’autre une épître composée dans cet idiome, et tout porte à croire qu’ils le connaissaient longtemps avant de devenir apôtres. C’est en grec que Jésus dut s’entretenir avec le centurion romain[1333], avec les « Hellènes » dont parle le quatrième évangile[1334], avec Pilate et d’autres encore.

Le Sauveur reçoit dans les évangiles le titre de « fils du charpentier[1335] », ou, d’après une intéressante variante de saint Marc[1336], seulement de « charpentier », et Celse[1337] n’a pas manqué d’exercer à ce sujet sa grossière ironie. Qu’il est touchant de contempler le Verbe incarné faisant, sous la direction de son père adoptif, l’apprentissage de ce rude métier ! Apprenti : celui qui apprend. À ce point de vue, Jésus a acquis une science réelle ; il a passé par la discipline du travail manuel, qui est un excellent et noble éducateur. Saint Justin[1338] nous le montre fabriquant des charrues et des jougs. C’est probablement vers sa douzième année, sinon plus tôt encore, qu’il reçut les premières leçons de son père nourricier et qu’il se forma au métier qui lui permit, après la mort du saint époux de Marie, de subvenir aux besoins de sa mère et aux siens propres[1339].

Selon toute apparence, cette première éducation, que Jésus reçut de Marie et de Joseph, fut continuée et complétée, dans une très modeste mesure, par l’école proprement dite. Tout porte à croire, en effet, qu’il y avait dès lors à Nazareth, comme dans presque toutes les bourgades de la Palestine, une école attenante à la synagogue, et dans laquelle le hazzan ou bedeau enseignait aux enfants les éléments de la lecture, de l’écriture et du calcul, et avant tout, de la foi et de la morale israélites, car la base de cette instruction était essentiellement religieuse. D’ordinaire, c’étaient des portions manuscrites de la Bible qui servaient de livres classiques[1340]. Mais qu’est-ce qu’un pauvre instituteur de campagne aura bien pu apprendre à Jésus ?

Nous l’avons dit aussi, un certain nombre de jeunes Israélites, qui se proposaient d’embrasser la carrière alors si glorieuse de docteur de la loi, suivaient pendant quelques années les cours des académies rabbiniques de Jérusalem ou d’autres villes de Palestine. Tel fut le jeune Saul, le futur saint Paul, qui nous apprend lui-même[1341] qu’il avait étudié « aux pieds de Gamaliel ». Mais Jésus n’a jamais fréquenté ces hautes écoles, et sa formation intellectuelle n’a subi l’influence d’aucun des rabbins d’alors. À Nazareth, où s’écoula toute sa jeunesse, on ne comprenait pas, lorsqu’il sortit de son obscurité, d’où lui venait une sagesse si extraordinaire[1342]. À Jérusalem, qui était par excellence le foyer de l’enseignement rabbinique, on savait pertinemment qu’il n’avait jamais fréquenté les écoles supérieures[1343]. Qu’est-ce que les rabbins auraient pu enseigner à ce « Maître sans maître », comme on l’a très justement appelé ? Quel besoin avait-il de leurs interprétations souvent mesquines, triviales et compliquées des saints Livres, de leur lourde et fade érudition, qui ne mérite à peu près jamais le nom de science ? Ce ne sont pas eux qui auraient pu l’aider à grandir en sagesse et en grâce. S’il reçoit assez fréquemment, dans les évangiles, le titre de rabbi ou de rabboni, de la part soit de ses disciples[1344], soit de ceux qui venaient implorer son secours[1345], soit des membres mêmes du sanhédrin[1346], c’est à cause de la science étonnante des Écritures et de la loi qu’on reconnaissait en lui. Personne, assurément, ne l’a mieux mérité et mieux porté, en Israël et dans le monde entier.

La synagogue, où l’éducation religieuse, inaugurée dans la famille, poursuivie aux pieds d’un humble instituteur, se continuait dans des proportions modestes aussi, mais capables d’éclairer davantage un esprit intelligent, mérite beaucoup plus d’entrer en considération. Serait-ce de ce côté que nous devons chercher un des agents de la croissance intellectuelle et morale du Sauveur ? Nous voyons, par sa vie publique, qu’il assistait fréquemment aux pieux exercices du culte célébré dans les synagogues, aux jours de sabbat et de fête[1347]. Là, il entendait la lecture de la Bible et le commentaire qu’en faisait le ministre. Il assistait ensuite aux discussions mouvementées qui s’engageaient, à l’issue de l’office, entre les plus instruits de ses compatriotes, sur tel ou tel passage de la Bible. Nous allons rechercher, dans un instant, ce que Notre-Seigneur a pu devoir à l’Écriture sainte pour sa formation intérieure ; mais les discussions et argumentations qui roulaient sur elle, dans la synagogue ou ailleurs, à la façon dont le Talmud nous en a conservé de nombreux exemples, n’étaient guère capables d’élargir un esprit quelconque. Quelles connaissances Jésus y aurait-il donc puisées ?

S’il est un livre éminemment éducateur, c’est assurément la Bible, le « livre » par excellence, qui a contribué à la formation de tant de grandes âmes, et qui ouvre à toutes ses pages les plus magnifiques horizons sur Dieu, l’homme et le monde, sur le temps et l’éternité. Aux lectures publiques de la synagogue le Sauveur, devenu jeune homme, ne manqua certainement pas d’ajouter de fréquentes lectures privées, car il était facile de se faire prêter par le chef de la synagogue ou par le hazzan quelques portions du volume sacré. Ses discours montrent avec quelle attention religieuse il avait étudié, médité, savouré la divine parole. Il la cite à toute occasion, et toujours avec un à-propos remarquable, qui faisait l’étonnement de ses adversaires eux-mêmes, ou les réduisait au silence. Les formules qu’il emploie pour introduire ses citations (« N’avez-vous pas lu ? Comment est-il écrit ? Comment lis-tu ?[1348] ») prouvent à elles seules à quel point il connaissait la Bible. Il y entendait la voix de son Père céleste, il y voyait ses volontés et ses desseins ; il en faisait sa meilleure nourriture. Jamais personne n’en a fourni une interprétation plus sûre, plus claire, plus profonde et plus autorisée. Ses citations directes ou ses allusions portent sur les trois parties de l’Écriture ; les prophètes et les Psaumes y occupent la place d’honneur.

Ainsi donc, la Bible fut à coup sûr pour Jésus une source d’eau vive qui rafraîchissait sa sainte âme, un très suave et très réconfortant aliment. Mais peut-on dire que sa lecture et son étude lui aient vraiment communiqué des connaissances nouvelles ? En tant que Verbe divin, n’est-ce pas lui qui avait éclairé et inspiré les écrivains sacrés, allant parfois jusqu’à leur révéler les vérités qu’ils annonçaient ? N’est-il pas le centre de la Bible, de même qu’il en est le commencement et la fin[1349] ? C’est sa propre histoire, sa destinée glorieuse et en même temps si douloureuse, le récit anticipé de sa vie humaine, qu’il y lisait. Il pouvait s’y reconnaître sans cesse, depuis le « protévangile »[1350] jusqu’à la dernière page, dans les figures comme dans les oracles proprement dits, et dans les moindres faits des annales de son peuple. Ce n’est donc pas elle qui l’a instruit et éduqué.

Des simples probabilités, nous passons sur un terrain beaucoup plus sûr, lorsque nous abordons les expériences extérieures de Jésus, celles qu’il fit personnellement au contact, d’abord de la nature, puis de la vie domestique, politique et sociale qui l’entourait. Dès sa plus tendre jeunesse, il avait appris à lire dans le livre de la nature et dans le livre de la vie, comme personne n’a jamais su le faire, et c’est là qu’il puisa ensuite, à toute occasion, les idées, les comparaisons, les descriptions les plus heureuses, les applications les plus frappantes, qui émaillent et vivifient son enseignement[1351]. En ce sens, on a eu raison de le dire[1352] : « L’homme fait révèle (en Jésus) ce que l’œil et l’oreille de l’enfant et du jeune homme ont observé… La nature et la vie quotidienne ont tenu à son ouïe spirituelle un langage plus retentissant que celui qu’aucun homme a jamais pu entendre ».

Citons quelques exemples de ces leçons de choses, reçues par le divin Enfant et le divin Adolescent de Nazareth. Celles que lui donna la nature sont remarquables. Comme il paraît l’avoir aimée, cette douce et belle nature de Galilée ! Oui, à la façon de toutes les âmes nobles et délicates. Mais nulle part il ne se laisse toucher par la beauté purement extérieure. Son sens artistique est avant tout religieux. Partout, dans la nature, il contemple les vestiges du Dieu tout-puissant et infiniment bon[1353]. Le monde des plantes et des animaux lui fournit la solution des problèmes les plus graves[1354]. Ses paraboles surtout dévoilent à quel degré il était attentif aux détails, les plus insignifiants en apparence, de la vie végétale et animale. On remplirait aisément des pages entières, si l’on voulait suivre la croissance expérimentale du Sauveur dans celle double direction. Mais à quoi bon ? Lequel de nos lecteurs ne se rappelle pas avec sympathie le lis des champs et sa splendeur éphémère, le blé qui lève doucement, l’ivraie semée dans le champ par l’homme ennemi, le figuier verdoyant mais stérile, la vigne qui a besoin d’être amendée pour produire plus de fruits, les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent et que Dieu nourrit avec libéralité, les petits du corbeau qui reçoivent providentiellement aussi leur pâture, la poule qui cache ses poussins sous ses ailes, le chant régulier du coq à certaines heures de la nuit, les renards qui ont leur tanière tandis que le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête, la brebis qui suit son pasteur ; et aussi, dans la nature inanimée, le coucher rutilant du soleil, le vent brûlant du sud, le lac et les montagnes, et cent autres traits analogues ? En vérité, nous ne comprendrions pas complètement l’âme, l’intelligence et le caractère personnel de Jésus, si nous ne remarquions pas les impressions que la nature a produites sur lui pendant son adolescence et sa jeunesse. Nous nous garderons bien, cependant, de toute exagération, et nous n’expliquerons pas les progrès de l’âme la plus parfaite qui ait jamais paru sur la terre, comme s’ils étaient dus aux paysages de Nazareth et de la Galilée, aux mœurs de leurs plantes, de leurs oiseaux et de leurs autres animaux. Jésus reçut aussi, dès son enfance et davantage en avançant en âge, une éducation d’un genre spécial, par l’intermédiaire des faits quotidiens de la vie, considérée sous son triple aspect domestique, social et politique. Ces faits tiennent pareillement dans ses discours, et même dans ses paroles les plus simples, une place considérable. En se contentant d’ouvrir les yeux, que n’a-t-il pas appris peu à peu ? Les cérémonies de la cour royale, aussi bien que celles des noces villageoises ; les vêtements précieux qui deviennent promptement la proie des mites ; les règles du raccommodage le plus vulgaire ; l’administration des grandes propriétés ; la lampe sur le chandelier ; le sel qui préserve les aliments de la corruption ; les lois du marché (deux passereaux pour un as, cinq pour deux as) ; les relations des ouvriers et des propriétaires ; les jeux des enfants, tels qu’il les avait sans doute pratiqués lui-même ; les murs des maisons percés par les voleurs ; la nécessité de bâtir sur un terrain solide ; les prières interminables des païens ; les travaux du berger, du laboureur, du pêcheur… : il a tout observé, il connaît tout il profite de tout pour en orner et en fortifier son enseignement. C’est donc en pleine exactitude qu’on peut parler de l’éducation de Jésus par les sens et l’expérience. Ses impressions politiques sur son époque se reflètent aussi dans ses discours. Il sait que le tétrarque Hérode est rusé comme un renard, que les Juifs sont tenus de payer l’impôt aux Romains, qu’il y a des signes des temps, faciles à observer, et que ces signes sont des pronostics de malheurs. Et tant d’autres choses encore. Mais que tous ces détails, dans lesquels nous avons dû entrer à propos du milieu plus ou moins éducateur de Jésus, sont insuffisants pour expliquer la croissance de son esprit et de son âme !

Peut-on dire aussi que Jésus ait été redevable d’une partie de son développement moral à la tentation, à l’épreuve ? Non pas, certes, à des tentations semblables aux nôtres, puisque, étant l’Homme-Dieu, étant la sainteté même, il ne pouvait être accessible à rien de ce qui ressemble à la concupiscence, sous quelque forme que ce fût. En vertu de l’union hypostatique, l’harmonie la plus parfaite régnait dans tout son être, en sorte qu’il n’eut jamais à subir l’orage des passions. Il fut tenté, les évangélistes le disent en toutes lettres[1355], mais sans péché, comme l’ajoute saint Paul[1356], car il n’était pas possible que le mal moral effleurât jamais de son souffle « celui qui est né Saint[1357] ». Du moins, il n’est pas douteux que ses tentations et ses souffrances, par les victoires réitérées qu’elles occasionnèrent, n’aient contribué pour leur part à le faire croître en sagesse et en grâce.

Un résultat beaucoup plus grand fut produit, dès sa première jeunesse, par ses réflexions personnelles sur ce qu’il voyait et entendait, spécialement sur son rôle de Messie et sur ses relations avec Dieu. En vérité, c’est avant tout dans cette direction, du côté de la personnalité même de Jésus, que nous devons chercher la raison la plus efficace et la cause essentielle de son développement. Le reste ne pouvait être qu’accessoire et superficiel. Rendons cette justice à la plupart des néo-critiques : ils admettent eux-mêmes qu’il en fut ainsi, et ils le disent parfois en excellents termes. « Nous venons, écrivait l’un d’eux[1358], de marquer toutes les influences au milieu desquelles grandit Jésus. (…) Mais il serait bien vain de vouloir expliquer sa personnalité comme le produit naturel de leur action combinée. Cette explication mécanique ou physiologique ne suffit jamais à expliquer un grand génie. (…) Il reste dans cette grande individualité, à côté des actions extérieures qui l’ont formée au-dehors, une force intime, un nescio quid divinum [un je-ne-sais-quoi de divin] qui vient du dedans et qui échappe à toute appréciation. Or, cet élément primitif, spontané et divin, a fait l’originalité de Jésus. » De quel élément veut-on parler ici ? « La marque distinctive de Jésus est d’avoir apporté dans le monde et conservé jusqu’à la fin une conscience pleine de Dieu et qui ne s’en est jamais sentie séparée. S’il trouvait Dieu si sûrement dans l’Ancien Testament, s’il le voyait si clairement dans la nature, c’est qu’il l’avait en lui-même et qu’il vivait intimement avec lui dans un perpétuel entretien. » Il y a dans ces lignes quelques idées très justes, et il nous plaît de constater que nos adversaires les plus éminents reconnaissent que c’est dans la nature exceptionnelle et unique de Notre-Seigneur qu’on doit chercher le vrai principe de sa croissance. Mais que l’aveu est incomplet, imparfait ! C’est qu’on ne consent à voir en Jésus-Christ que de l’humain, du relatif par conséquent, tandis qu’il possédait de l’absolu, du divin, la divinité même.

En effet, les relations étroites que Jésus avait avec Dieu n’étaient pas seulement celles que la prière et la méditation établissent entre le Seigneur et ses amis fidèles — et que dire de la ferveur, de l’extase des oraisons du Verbe incarné, des lumières que son esprit et son âme y puisaient incessamment ! —, mais celles d’une identité de nature, d’une génération et d’une filiation strictement divines. N’allons donc pas chercher sur la terre, dans les hommes ou dans les choses, dans la nature ou dans l’histoire, la raison dernière du développement, de la formation du Christ Jésus. Cherchons-la dans son origine céleste. N’a-t-il pas dit un jour[1359] que son enseignement était celui du Père qui l’avait envoyé, et n’est-ce pas dans le sens le plus littéral qu’il était le Fils de ce grand Dieu ? Son éducateur véritable, c’est donc le Dieu vivant ; c’est par conséquent lui-même. Le milieu — c’est-à-dire le pays, la famille, l’école, la synagogue, les leçons de l’expérience et des choses, la lecture de la Bible — a certainement contribué quelque peu à l’éducation morale du Sauveur ; mais son instructeur principal, c’est le Verbe. En dehors de cette formation divine, il n’est pas possible de découvrir la cause du merveilleux développement de Jésus. « L’homme ne se séparait pas de Dieu au fond de cette personnalité divine. Il ouvrait progressivement, et selon les occasions diverses, l’œil de son âme à la lumière du Verbe qu’il portait essentiellement présente en lui. Il y lisait l’œuvre à accomplir ou la parole à prononcer. Ainsi, à la science naturelle et humaine s’ajoutait la science divine, à laquelle il avait recours dans les proportions requises par les événements, et d’après les lois prudentes que la Providence traçait elle-même. Or, ces événements étaient toujours conformes aux phases régulières de la vie humaine ; voilà pourquoi l’évangéliste observe que l’Enfant croissait en sagesse devant Dieu et devant les hommes, c’est-à-dire que, tout en ayant la science infinie de Dieu à son service, l’homme en Jésus-Christ ne s’en servait que proportionnellement à ses besoins, selon les lois de développement de sa nature humaine et de sa mission divine. De là rien d’anormal ou de fantastique chez lui. Petit enfant, il ne parle ni n’agit comme un homme ; cette précocité contre nature eût fait peur à tout le monde ; il se contente d’être petit enfant parfait. À mesure que les années se succéderont, le spectacle de la nature, les relations avec les hommes, l’habitude de la méditation développeront graduellement sa pensée humaine, et, dans sa pleine conformité à la volonté de son Père, il perfectionnera cette science à la lumière éternelle qu’il porte en lui[1360] ».

Maintenant, il faut conclure. Avons-nous résolu le problème de la croissance intellectuelle et spirituelle de Jésus ? Comment oserions-nous répondre affirmativement à cette question, puisque nous avons reconnu, dès l’abord, que c’est là un problème psychologique insoluble ? Du moins, en expliquant les textes de saint Luc, en consultant les Pères et les autorités théologiques qui ont le plus droit à notre déférence, en essayant de pénétrer avec respect dans l’intelligence et dans l’âme du Sauveur — tout en nous souvenant de son caractère théandrique, qui établit pour son développement une situation unique dans l’histoire —, nous espérons avoir soulevé tant soit peu le voile qui couvre ce profond mystère. L’étrange conception que les néo-critiques se font de cette croissance servira aussi, d’une façon négative, à nous faire mieux entrevoir la vérité[1361].

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