Nazareth, « où il avait été élevé », dira plus tard saint Luc[1362]. Que de choses dans cette simple parole ! Continuons de la développer, en groupant ici quelques détails relatifs à la famille humaine du Sauveur, et à la vie qu’il menait avec ses parents dans la paisible bourgade où Dieu l’avait abrité.
Nous essayerons tout d’abord d’esquisser le portrait moral des parents de Jésus. Quel pinceau d’artiste, ou mieux encore, quelle âme de saint ne faudrait-il pas pour une œuvre si délicate ! Mais les écrivains sacrés continueront de nous servir de guides dans cette étude psychologique, qui se propose simplement de réunir en un même faisceau les renseignements épars que les évangélistes nous ont déjà fournis, ou qu’ils nous donneront encore. En effet, tout en gardant une étonnante réserve au sujet de Marie et de Joseph, les écrits inspirés nous en disent assez pour nous permettre de tirer à leur sujet des conclusions très légitimes.
De leurs descriptions pathétiques et dramatiques, parfois même tragiques, où l’auguste Vierge Marie joue, dans les circonstances les plus variées, son rôle chastement maternel à l’égard de Jésus, se dégage une physionomie morale d’une idéale beauté, qui n’a nulle part sa pareille, puisque aucune autre créature n’a été favorisée de Dieu à un degré semblable, ni comblée d’autant de grâces. Les titres de mère du Christ, de mère du Seigneur, de mère du Verbe, de mère du Créateur, de mère de Dieu, que lui adresse la piété catholique, suffiraient, à eux seuls, pour expliquer ses perfections. Mais son grand mérite personnel consiste à avoir correspondu pleinement à tant de privilèges, à tant de bénédictions, et à avoir porté noblement, sans en être comme écrasée, le poids d’une dignité sans égale.
On éprouverait un très grand embarras, s’il fallait déterminer la vertu qui a jeté le plus vif éclat dans cette âme incomparable. Serait-ce sa foi ? Beata quæ credidisti[1363], s’écria Élisabeth, répondant à sa salutation prévenante. Marie avait cru, immédiatement, de tout son esprit et de tout son cœur, à la possibilité d’un miracle infiniment supérieur aux forces de la nature, tandis que Zacharie, et d’autres avant lui, avaient hésité à donner leur adhésion à des promesses célestes autrement faciles à réaliser.
Serait-ce sa pureté virginale, qui refusait d’être lésée, même pour recevoir comme compensation l’honneur insigne de la maternité divine ? Sur des peintures presque sans nombre, dont beaucoup sont dues à l’inspiration des plus grands maîtres, Marie est représentée à genoux et en prières, tandis qu’un ange lui tend respectueusement une tige de lis blanc. Et pourtant ce n’est là qu’un symbole imparfait de la blancheur et de la sainteté de son âme.
Sa principale vertu ne serait-elle pas son humilité sans bornes, qui la porta à se déclarer, du plus profond de son cœur, la servante, l’« esclave » du Seigneur, à l’instant même où elle était le plus glorifiée ? Ecce ancilla Domini ! Toujours singulièrement modeste, réservée, silencieuse, elle garda volontiers, durant la vie publique de son divin Fils, la place d’arrière-scène que lui attribuent les évangiles, sauf en de rares circonstances que nous aurons à signaler plus loin. Ne semblerait-il pas, en effet, que les écrivains sacrés se sont concertés pour parler d’elle le moins possible après l’enfance du Sauveur, lorsqu’il n’eut pas autant besoin des soins de sa mère ? Quel contraste entre cette profonde humilité de Marie et la conduite habituellement si fière, si prétentieuse, des mères des héros et des grands personnages de l’histoire !
Que dire aussi de l’obéissance pleine d’abandon et toute sublime de Marie à un ordre qui, tout honorable qu’il fût pour elle, jetait jusqu’à un certain point sa vie dans l’inconnu, et qui devait lui occasionner tant de souffrances ? Les premiers Pères l’opposaient volontiers à la néfaste désobéissance d’Ève[1364]. Que dire de son admirable vaillance, lorsqu’elle comprit les doutes cruels que Joseph éprouvait à son sujet, puis pendant la fuite et le séjour en Égypte, finalement au pied de la croix de son fils bien-aimé ?
Il faudrait célébrer encore le calme plein de noblesse avec lequel elle reçut l’offre divine, transmise par l’ange Gabriel. Légèrement troublée d’abord, elle se ressaisit aussitôt ; puis, lorsqu’elle eut compris toute l’étendue du rôle qui lui était confié, elle ne manifeste ni effroi, ni transport de joie. L’allégresse, il est vrai, forme le fond de son Magnificat, mais c’est une allégresse très contenue. Elle demeure ainsi maîtresse d’elle-même dans toutes les occasions où les évangélistes la font paraître. À la suite de saint Luc, nous avons déjà insisté à deux reprises sur la profondeur de son âme, dans laquelle les divers incidents de l’histoire de Jésus laissaient des traces ineffaçables. Nos écrivains ecclésiastiques les plus anciens vantent pareillement sa simplicité[1365], sa douceur inaltérable[1366], sa connaissance et son intelligence remarquables des Écritures[1367], dont son cantique fournit la meilleure preuve. Et à tout cela nous pouvons ajouter son esprit de prière et de méditation. Mais nous ne tenterons pas même de décrire son amour maternel pour le plus parfait et le plus aimable des fils, car il est vraiment indicible et dépasse toutes les pensées humaines.
À quoi bon, d’ailleurs, plus de détails ? Ne suffit-il pas de dire, pour caractériser Marie, que « telle qu’elle nous apparaît dans l’Écriture, elle est, comme nous devions nous y attendre, la plus fidèle, la plus tendre, la plus humble, la plus parfaite, la plus aimante des femmes[1368] ? » Celle qui avait porté le Verbe incarné dans son sein virginal, qui l’avait nourri de son lait, qui avait pris part à son éducation, qui avait passé trente années auprès de lui, jouissant de sa présence, de sa conversation, de son dévouement filial, aurait-elle pu ne pas être la fille de Sion idéale et la plus noble des créatures[1369] ?
Qu’importe, après cela, que nous connaissions si imparfaitement son histoire, soit avant le mystère de son annonciation[1370], soit après l’ascension du Sauveur ? Sa vie, en tant qu’elle intéresse les annales de la rédemption, a été plus intérieure qu’extérieure. Contentons-nous de savoir qu’elle était la fille de saint Joachim et de sainte Anne, pieux Israélites qui appartenaient l’un et l’autre à la race de David ; qu’elle fut, dès son bas âge, présentée au Seigneur et élevée dans les dépendances du temple de Jérusalem ; puis, qu’après l’Ascension, elle vécut auprès du disciple bien-aimé, que Jésus lui avait donné pour fils adoptif, et qu’elle mourut à Éphèse selon les uns, plus probablement, suivant une autre tradition, à Jérusalem, où l’on montre son tombeau dans la vallée du Cédron, légèrement au nord de Gethsémani[1371]. Lorsqu’elle nous apparaît pour la dernière fois dans les écrits inspirés, elle est au cénacle, avec les apôtres, les disciples et les saintes femmes, qui se préparaient à recevoir l’effusion du Saint-Esprit[1372].
Saint Joseph était digne aussi, par ses qualités et ses vertus, de la double mission que la divine Providence lui avait confiée envers les deux êtres les plus parfaits qui aient jamais paru sur notre pauvre terre. Mais il est plus difficile encore de tracer son portrait que celui de Marie, parce que les évangélistes sont extrêmement sobres de renseignements en ce qui le concerne. Cependant, le coup d’œil discret que saint Matthieu nous permet de jeter sur lui dans les deux premiers chapitres de son évangile, nous dévoile également une âme d’une merveilleuse beauté. Non content de le caractériser d’une manière générale par l’épithète de « juste »[1373], qui nous fait voir avant tout en lui un fidèle et ponctuel observateur de la loi juive, il met en relief, par quatre traits successifs[1374], la promptitude et la perfection de son obéissance à autant d’ordres divins, parmi des difficultés qui la rendaient particulièrement méritoire. La conduite qu’il se proposait de tenir à l’égard de sa fiancée, avant que l’ange lui eût fait connaître que Dieu l’avait choisie pour en faire la mère de son Christ, révèle en lui un sentiment très vif de l’honneur personnel, en même temps qu’un cœur plein de délicate tendresse, plein de courage aussi pour supporter cette douloureuse épreuve. Ce qu’il y eut de plus beau et de plus touchant en lui, c’est évidemment l’amour généreux qu’il ressentait pour sa virginale épouse et pour le divin Enfant dont il était devenu le père adoptif ; il ne cessa pas de le leur témoigner sous toutes les formes. Malgré l’humble situation à laquelle l’avaient réduit les vicissitudes de l’histoire d’Israël, il était en réalité l’héritier légal du trône de David, par conséquent le premier personnage de son peuple : titre qu’il méritait plus encore par sa noblesse d’âme et sa sainteté que par sa naissance. En effet, il y avait en lui des sentiments et une élévation morale d’une rare perfection.
En dehors des récits de l’Enfance du Sauveur, il n’est question de lui dans l’évangile que d’une manière très indirecte[1375]. Mais, comme pour Marie, les évangiles apocryphes se sont bien gardés d’imiter la sage réserve des écrivains sacrés. Aussi abondent-ils sur lui en détails extraordinaires, invraisemblables, évidemment faux pour la plupart. Nous ne les suivrons pas sur ce terrain banal[1376].
Quelle idée précise doit-on se faire de son métier, désigné dans le texte de saint Matthieu[1377] par le mot τέκτων ? Ce substantif est assez vague par lui-même, et peut représenter tout aussi bien un ouvrier travaillant le fer qu’un ouvrier travaillant le bois. Saint Ambroise, saint Hilaire et d’autres interprètes ont adopté le premier de ces deux sens. Mais il est beaucoup plus conforme à la tradition de faire du père adoptif du Sauveur, puis de Jésus lui-même, un ouvrier sur bois. On croit généralement qu’ils étaient charpentiers-menuisiers, ainsi qu’il résulte d’un texte de saint Justin que nous avons cité plus haut[1378]. Ils ont donc tous deux manié la scie, le rabot, la hache, et les autres outils de leur métier.
Voilà tout ce que les documents anciens nous apprennent au sujet de l’époux de Marie et du père nourricier de Jésus. Mais est-il possible de nous faire une idée exacte de la vie que cette auguste « trinité de la terre », comme on l’a très justement appelée, menait à Nazareth, lorsque Jésus fut devenu un gracieux adolescent, puis un jeune homme parfait, qui attirait sur lui tout ensemble la bienveillance divine et l’affection des hommes ? Oui, jusqu’à un certain point, d’après ce que nous connaissons de leurs âmes, et d’après ce que nous disent les mœurs d’alors, qui sont en grande partie demeurées les mêmes à Nazareth.
C’était d’abord une vie de pauvreté, par conséquent d’humilité, d’obscurité. On a parfois exagéré cette pauvreté de la sainte Famille, que l’on a confondue avec le dénuement et l’indigence. Plus tard Jésus, lorsqu’il mènera sa rude existence de missionnaire, après avoir tout quitté pour porter la bonne nouvelle à travers la Palestine, pourra dire que le Fils de l’homme ne possédait pas en propre une pierre pour y appuyer sa tête[1379]. Saint Paul dira de même à son sujet[1380] : « Propter vos egenus factus est. [Il s’est fait pauvre pour vous] ». Mais, grâce au labeur courageux de saint Joseph, grâce aussi au travail de Jésus lui-même lorsqu’il eut grandi, la vie de la sainte Famille ne fut pas celle de pauvres manquant de tout. En général les Orientaux se sont toujours contentés de peu, au triple point de vue de l’habitation, des vêtements et de la nourriture[1381]. Simples et sobres, ils peuvent vivre à frais très réduits. Il nous est donc relativement facile, d’après les indications qui ont été données précédemment, de nous représenter ce qu’étaient la maison, le mobilier, les vêtements et les aliments de Jésus, de Marie et de Joseph.
Leur vie était aussi une vie de travail actif, ainsi qu’il ressort de ce que nous venons de dire du métier exercé par saint Joseph, puis par Jésus, et à l’aide duquel ils subvenaient aux modestes besoins de la maison. Notre-Seigneur et son père adoptif ont ainsi mérité de servir de patrons et de modèles aux ouvriers chrétiens. Nous avons vu, du reste, que le travail manuel était alors en grande estime au pays de Jésus, et que les rabbins les plus célèbres tenaient à s’y livrer. Marie aussi était tout entière à ses occupations multiples de ménagère, qui ne lui laissaient guère de repos. Nul ne réalisait mieux qu’elle la devise significative de la matrone romaine : « Domi mansit, lanam fecit. [Elle demeura à la maison, fabriqua la laine][1382] ». Il est permis de supposer qu’à la maison de Joseph était attenant un jardin, qu’il cultivait à ses heures libres, et qui augmentait ses modestes revenus. Sa collaboration était sans doute recherchée à l’époque des grands travaux agricoles. On devait aussi l’appeler dans, les hameaux voisins, pour des constructions ou des réparations urgentes qui se rattachaient à son métier[1383].
En troisième lieu, vie de piété, d’ardente piété, d’union perpétuelle à Dieu, que les anges du ciel contemplaient avec délices. Dans la maison de Nazareth, on priait beaucoup et souvent, mais avec quelle ferveur ineffable ! Là, en effet, plus encore que chez les autres familles d’Israël, la religion pénétrait dans les moindres actes de la vie. Tout y servait d’aliment à la piété. Le samedi et les jours de fête, Jésus, Marie et Joseph assistaient aux offices de la synagogue, édifiant tous les assistants par leur maintien grave et recueilli. Ils revêtaient alors, selon la coutume, leurs plus beaux vêtements, aux vives couleurs[1384], par-dessus lesquels Jésus et son père putatif jetaient leur talleth ou manteau de prière, tandis que Marie se couvrait de son long voile blanc.
Enfin, entre les membres de la sainte Famille, vie de suave et sainte union, de dévouement réciproque qui ne connaissait pas de bornes. Cette simple indication suffit. Nous n’oserions pas essayer de décrire l’amour paternel et maternel des parents du Sauveur, non plus que l’affection filiale qu’il leur témoignait en retour. Contentons-nous aussi de dire qu’avec les autres membres de la parenté, avec les voisins, avec tous, c’était une vie de relations imprégnées de la plus parfaite cordialité, et d’une charité pratique qui, au besoin, ne reculait pas devant le sacrifice.
Puissent ces quelques détails, tout superficiels et incomplets qu’ils soient nécessairement, contribuer pour une petite part à répandre un peu plus de lumière sur la vie cachée de Jésus ! Nous ajouterons que ce fut, en somme, une vie heureuse. On tomberait dans une étrange erreur, si l’on allait supposer que le divin adolescent, sa mère et son père adoptif, menaient ensemble une existence morose et triste. Ce que Jésus dira plus tard des joyeuses réunions de famille, il l’avait tout d’abord ressenti à Nazareth. Comme il devait se plaire entre une telle mère et un tel gardien ! Il était le plus tendre et le plus respectueux des fils. Marie se montrait la plus aimante des mères. Combien de fois, plus tard, dut-elle revenir avec ravissement, dans ses méditations prolongées, sur ces années bénies de Nazareth ! Joseph se dévouait sans compter à ces deux êtres que Dieu avait daigné lui confier. Sur ce groupe si saint étaient constamment répandues les plus riches faveurs du ciel ; en lui s’épanouissaient toutes les vertus de la terre.
Un jour, cependant, le deuil pénétra dans cet intérieur unique au monde, lorsque l’époux virginal, le père adoptif, expira doucement entre les bras de Jésus et de Marie. Tout porte à croire et on admet communément que ce saint trépas eut lieu avant que le Sauveur inaugurât sa vie publique. On le conclut très raisonnablement de ce que Joseph n’est pas mentionné dans la citation que saint Jean fait des proches du Sauveur, à l’époque de son premier miracle[1385], non plus qu’en d’autres passages, relatifs à une époque encore plus tardive[1386]. Plus que jamais Jésus entoura sa mère de respect et de tendresse ; plus alors que jamais Marie témoigna son amour maternel à son divin Fils. Ils pleurèrent ensemble et se consolèrent mutuellement[1387].
En divers endroits[1388], les évangiles et d’autres écrits du Nouveau Testament mentionnent les « frères » du Sauveur, dont les deux premiers évangélistes citent même les noms[1389]. Saint Matthieu et saint Marc parlent aussi de ses « sœurs »[1390]. Quel sens précis devons-nous attacher à ces expressions ? D’après ce qui a été démontré plus-haut, et malgré les déclarations contraires des Helvidius, des Jovinien, des rationalistes modernes et même de protestants orthodoxes assez nombreux[1391], il est évident que nous ne pouvons pas les interpréter comme si elles désignaient des frères et des sœurs proprement dits, des enfants que Joseph aurait eus de Marie après la naissance de Notre-Seigneur. La virginité perpétuelle de la mère du Christ est trop bien attestée, pour qu’on puisse tomber dans une erreur si profonde. Jésus a été le fils unique de Marie, qui lui a donné le jour en des conditions entièrement surnaturelles. Du reste, dans les textes bibliques que nous venons de mentionner, rien, absolument rien, n’indique que ces « frères » et ces « sœurs » auraient été les enfants de la sainte Vierge. S’ils avaient eu avec elle des relations si intimes, on ne comprendrait pas que Jésus, sur le point d’expirer, ait confié sa mère bien-aimée à l’apôtre Jean[1392], et non pas à quelqu’un de ses propres frères.
À ce point de vue général, la question est donc résolue en même temps qu’elle est posée. Seulement, nous avons à expliquer pourquoi les écrivains sacrés ont employé, par rapport à Jésus, ces titres de frères et de sœurs, dont la signification semble de prime abord anormale, et qui devaient susciter une si grave méprise. La philologie nous fournit là-dessus une prompte réponse. « L’hébreu n’est pas riche en expressions comme nos langues occidentales, comme le grec et le latin. Il est particulièrement pauvre pour exprimer les degrés de parenté, il n’a aucun terme propre pour désigner les cousins, et lorsqu’il veut en parler, il les appelle frères. C’est là un fait incontestable, que n’ignore aucun hébraïsant[1393], et qui est connu même des simples lecteurs de la Bible. Le mot hébreu ahh, ne s’applique pas seulement à un frère dans le sens strict de ce mot, mais à un parent quelconque : un neveu[1394], des cousins[1395], le mari[1396]. Il a un sens plus étendu encore : on s’en sert pour exprimer que l’homme dont on parle appartient à un peuple de même race[1397], qu’il est un allié[1398], ou simplement un ami[1399]. On donne aussi le nom de frères à ceux qui remplissent les mêmes charges[1400] ». Sans doute, les auteurs du Nouveau Testament « ont écrit en grec ; mais, à vrai dire, leur langue n’est (souvent) que de l’hébreu ou du syro-chaldaïque habillé en grec, surtout dans les quatre évangiles. Leur style est rempli d’hébraïsmes et leurs phrases abondent en locutions orientales. Pour la désignation des degrés de parenté en particulier, ils emploient uniquement les termes qu’on trouve dans l’Ancien Testament, et ils se servent du mot adelphos (“frère”) comme l’ont fait les Septante, pour rendre le mot hébreu ahh, quel que soit le sens qu’il faille y attacher[1401]. La signification du mot “frère”, dans le Nouveau Testament, s’est étendue au lieu de se restreindre… Jésus-Christ et les apôtres donnèrent le nom de frères à tous les chrétiens[1402] ». Cet argument ne souffre pas de réplique. « Il est philologiquement certain qu’on ne peut pas conclure du mot “frère”, employé dans l’Ancien ou dans le Nouveau Testament, que celui qui est ainsi qualifié soit issu du même père ou de la même mère que la personne dont il est appelé le frère. C’est un point très important à noter… et au-dessus de toute contestation[1403] ».
Cela posé, interrogeons la tradition chrétienne. Elle a maintenu, nous l’avons constaté, le dogme de la virginité perpétuelle de Marie avec une énergie digne d’une pareille cause. Toutefois, elle a cessé d’être unanime, lorsqu’il s’est agi de déterminer exactement le degré de parenté que représentent les mots « frères » et « sœurs », appliqués à Jésus. Deux théories principales, très différentes l’une de l’autre, se sont formées sur ce point dans l’antiquité : elles portent d’ordinaire les noms de saint Épiphane et de saint Jérôme, leurs plus illustres défenseurs.
D’après saint Épiphane[1404], qui se réclame du témoignage d’Hégésippe[1405], ces frères et ces sœurs auraient été des enfants de saint Joseph, nés d’un premier mariage ; par conséquent, de simples frères adoptifs de Jésus. Origène[1406], saint Grégoire de Nysse[1407], saint Hilaire[1408], se sont rangés à ce sentiment, et comme plusieurs évangiles apocryphes l’ont aussi adopté[1409], saint Jérôme reprochait à saint Épiphane de s’être laissé influencer par les deliramenta apocryphorum.
C’est dans son vigoureux traité « contre Helvidius », que le savant docteur latin a réfuté la théorie qui précède, et il l’a fait avec tant de succès, que saint Augustin, qui l’avait d’abord acceptée, ne tarda pas à changer d’opinion[1410]. D’après son système, admis presque unanimement de nos jours par les exégètes et les théologiens catholiques[1411], les frères et les sœurs de Jésus étaient simplement ses cousins et ses cousines, nés du mariage de Marie, sœur aînée de la sainte Vierge selon les uns[1412], sa belle-sœur selon les autres[1413], avec Cléophas, lequel ne diffère vraisemblablement pas d’Alphée[1414]. Non seulement aucun passage des évangiles ne donne à supposer que le père nourricier du Sauveur avait contracté, avant d’épouser la sainte Vierge, un premier mariage dont il aurait eu des enfants nombreux, mais, comme le dit saint Jérôme, il y avait, quoique à un degré moindre que pour Marie, une convenance réelle à ce que saint Joseph gardât aussi une virginité constante. « Joseph lui-même fut vierge, écrit-il dans son traité contre Helvidius, à cause de Marie, afin que celui qui devait être vierge par excellence naquît d’un mariage de vierges ».
Il régnera toujours quelque obscurité sur ces divers points, et c’est ce qui explique les fluctuations de la tradition ; mais le fait essentiel est d’une parfaite clarté. D’ailleurs il est possible, vraisemblable même, que les frères de Jésus mentionnés dans les évangiles et dans les autres écrits du Nouveau Testament ne lui aient pas été apparentés au même degré. Ce fait expliquerait en partie pourquoi plusieurs d’entre eux refusèrent pendant quelque temps de croire à sa mission, ainsi qu’il sera dit plus loin, tandis que d’autres méritèrent de devenir ses apôtres.