Voir l’Appendice XXVI.
Citons encore une fois la parole de saint Luc[1415] : « Nazareth, où Jésus avait été élevé », où, par conséquent, la nature humaine du Christ avait atteint le degré de développement voulu par Dieu, afin qu’il pût inaugurer et exercer son ministère dans les conditions les plus favorables. Avant que l’heure soit venue pour le Sauveur de quitter ce doux et saint asile, il ne sera pas inutile d’étudier sa personnalité humaine sous ses divers aspects. Nous saurons mieux apprécier ensuite, d’un côté, les moyens très puissants qu’il avait à sa disposition pour accomplir son œuvre ; de l’autre, la rapidité et l’ampleur de ses merveilleux succès. C’est en notre qualité d’exégète, et non pas au point de vue strictement théologique, que nous traiterons ce beau thème[1416]. Mais les évangiles sont des sources abondantes, où nous pourrons encore largement puiser les détails dont nous aurons besoin.
Lorsque nous nous sommes occupés de la croissance intellectuelle et morale de Notre-Seigneur, nous n’avons pas oublié un seul instant qu’il s’agissait du développement progressif d’un Homme-Dieu. Durant notre étude actuelle, nous nous rappellerons constamment aussi que la nature humaine du Christ est inséparable de la divinité, qui la pénétrait, qui l’animait d’une vie supérieure. Or, en Jésus comme chez tous les fils d’Adam, la personnalité humaine — personnalité, hâtons-nous de le dire, extrêmement riche, extrêmement noble, la plus riche et la plus noble qui ait jamais existé — se composait de deux parties distinctes, c’est-à-dire d’un corps et d’une âme, qui étaient, autant que cela était compatible avec l’union à la divinité, de même condition que les nôtres. Nous parlerons donc successivement de ce corps sacré et de cette sainte âme.
Verbum caro factum est ! Saint-Jean n’a pas reculé[1417], avons-nous dit, devant le réalisme de cette expression. Il est vrai qu’elle met dans un admirable relief l’amour infini du Verbe incarné. En tant qu’homme, celui que saint Paul appelle, avec une certaine emphase, Homo Christus Jesus[1418], possédait un vrai corps, un corps très réel[1419], semblable aux nôtres d’aspect et de forme, mais qui jouissait d’un privilège unique, celui d’être extraordinairement saint, extraordinairement pur, attendu qu’il avait été formé par l’Esprit divin lui-même dans le sein de la Vierge Marie. Grâce à saint Luc, nous avons assisté en quelque sorte aux transformations successives de ce corps sacré, jusqu’à ce que Jésus fût parvenu à l’âge de la maturité[1420]. Précisément à cause du mode surnaturel de sa formation, et en tant qu’organe et instrument du Verbe divin, le corps de Jésus était doué d’une constitution parfaite, supérieure, a-t-on dit, à celle du premier homme lorsqu’il sortit, tout virginal aussi, des mains du Créateur. Les indications que nous fournissent les évangiles sur l’activité incessante de Notre-Seigneur durant sa vie publique, sur ses courses fréquentes, sur ses privations sans nombre, sur sa prédication de tous les jours, toutes choses qui exigeaient de lui une dépense considérable de forces physiques[1421], supposent que son corps devait être sain et robuste. D’un autre côté, nulle part les écrivains sacrés ne nous donnent à soupçonner que Jésus ait jamais été soumis à la maladie, sous quelque forme que ce soit. Et cela se comprend, puisque, divinement formés, sa chair et ses membres ne portaient en eux-mêmes aucun germe de corruption. Toutefois, s’il ne convenait pas que l’Homme-Dieu fût sujet à celles de nos infirmités corporelles qui sont, en conséquence du péché originel, une déformation de la nature humaine[1422], le plan de l’Incarnation exigeait qu’il fût capable de souffrir[1423]. Par suite de sa délicatesse même, qui était l’une de ses perfections, le corps du Christ a possédé au plus haut degré la sensibilité qui avive et exaspère la souffrance physique. C’est pour cela qu’il eut à endurer pendant la Passion les plus cruelles tortures. Mais il n’a pas attendu cette époque pour connaître la souffrance. Les évangélistes nous disent, à l’occasion, que le Sauveur a connu la faim[1424], la soif[1425], la fatigue après une longue marche[1426], le besoin de sommeil[1427]. Comme nous aussi, il a été sujet à la mort, dont la vue anticipée lui a causé comme à nous de vives répugnances[1428]. Il est vrai qu’il s’agissait pour lui d’une mort accompagnée de souffrances indicibles.
Bien qu’il fût habituellement soumis aux mêmes lois que les nôtres, le corps de Jésus leur échappait quelquefois. C’est ainsi qu’en une circonstance célèbre, il marcha sur les eaux du lac de Génésareth[1429], et que, durant sa transfiguration, « son visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige[1430] ». Après sa résurrection, sa chair sacrée acquit des qualités nouvelles, que les évangélistes ne manqueront pas de signaler, et que les théologiens désignent par les expressions techniques de subtilité, de clarté, d’impassibilité, d’agilité. C’est avec ce corps glorieux, mais encore muni des stigmates de la passion[1431], que le divin Maître est monté au ciel[1432] et qu’il reviendra, lors de son second avènement, à la fin du monde[1433].
Çà et là, les écrivains sacrés nous rendent témoins, par quelques notes incidentes, des attitudes et des gestes de l’Homme-Dieu. Ils nous le montrent, lorsqu’il adressait la parole aux foules ou à ses disciples, tantôt debout[1434], tantôt assis[1435]. Parfois, il est étendu sur un divan, selon la coutume d’alors, pour prendre ses repas[1436], ou bien, il dort allongé sur le pont d’une barque, la tête appuyée sur un coussin[1437], D’autres fois, nous le contemplons agenouillé[1438], ou même complètement prosterné à terre[1439], pour prier. Les gestes du Sauveur décrits par les évangélistes sont, le plus souvent, ceux de ses mains, qui rompent les pains avant de les distribuer[1440], qui prennent la coupe consacrée et la passent aux apôtres[1441], qui bénissent les petits enfants[1442] et les disciples[1443], qui touchent les malades pour les guérir[1444], ou les morts pour les ressusciter[1445], qui chassent les vendeurs du temple et renversent les tables des changeurs[1446], qui lavent humblement les pieds des apôtres[1447]. Aucun de ces petits détails ne peut nous laisser indifférents, car ils contribuent tous, dans leur ensemble, à nous donner une idée plus complète de la nature humaine de Notre-Seigneur. Quelquefois, c’est son corps tout entier que nous voyons se mouvoir, soit lorsqu’il se baisse et saisit saint Pierre qui s’enfonçait dans les eaux du lac courroucé[1448], soit lorsqu’il place à ses côtés, pour donner une leçon aux Douze, un petit enfant qu’il baise affectueusement[1449], soit lorsqu’il se penche et écrit avec son doigt sur le sol, en face des accusateurs de la femme adultère[1450], soit lorsqu’il tourne vivement le dos à quelqu’un de ses interlocuteurs, pour marquer son mécontentement[1451], ou qu’il se retourne vers ses auditeurs, pour donner plus de poids à sa parole[1452]. Le plus émouvant de tous ses gestes est certainement celui qu’il fit sur la croix, en inclinant la tête au moment où il exhalait son dernier soupir[1453].
Les évangélistes se complaisent aussi, tout particulièrement saint Marc, à signaler certains mouvements caractéristiques des yeux du Sauveur, qui traduisaient au-dehors et qui accentuaient en quelque sorte ses sentiments intimes. Ils emploient pour cela des termes énergiques et pittoresques. Lorsque Jésus rencontra Simon, le futur saint Pierre, pour la première fois, il le regarda bien en face[1454], comme pour lire jusqu’au fond de son âme. C’est un autre regard pénétrant, mais douloureux, que le divin Maître jeta, dans la cour du palais de Caïphe, sur le malheureux apôtre, qui venait de le trahir[1455]. Jésus regarda avec la même intensité et avec une tendresse particulière[1456] le jeune homme riche, aux qualités si nobles, qu’il voulait attacher à sa personne, mais qui refusa lâchement cette faveur insigne. Avant de commencer le discours sur la montagne, Jésus leva les yeux sur son vaste auditoire[1457], comme font d’ordinaire les orateurs au moment de prendre la parole. Il aimait à regarder ainsi ses apôtres et ses disciples[1458]. Dans ses yeux, dont on devine la douceur habituelle, un mouvement de sainte colère pouvait faire passer des lueurs terribles[1459]. Heureux Zachée, sur lequel ils se levèrent aimablement, tandis qu’il était sur le sycomore[1460]. Saint Marc nous montre aussi Jésus regardant avec bonté l’hémorroïsse, qui venait pour ainsi dire de lui dérober un miracle[1461] ; regardant avec un mélange de tristesse et d’admiration les riches qui jetaient avec ostentation leurs aumônes dans les troncs suspendus sous les parvis du temple, et la pauvre veuve qui y déposait timidement son obole[1462] ; contemplant avec une indignation muette, au soir de son entrée triomphale, les abus qui s’étaient introduits dans ces mêmes parvis[1463]. Qu’ils devaient être particulièrement beaux, les yeux du Sauveur, lorsqu’il les dirigeait vers le ciel avant de se mettre en prière, pour entrer en communication plus intime avec Dieu[1464] !
Le prophète Isaïe a donné une description anticipée, mais simplement négative, de la voix du Christ, dans un oracle célèbre[1465] : « Voici mon serviteur que j’ai choisi (…) Il ne disputera point, il ne criera pas et personne n’entendra sa voix sur les places publiques ». Elle était donc habituellement douce et modeste comme lui-même, bien que son timbre pût devenir, à l’occasion, assez éclatant pour que des assemblées considérables comprissent la parole du Maître[1466]. Qu’on voudrait l’avoir entendue, lorsqu’elle proclamait les « béatitudes » du royaume des cieux[1467], ou qu’elle prononçait la sublime invitation : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et je vous soulagerai[1468] », le discours d’adieu[1469] et la prière sacerdotale[1470] ! Comme un instrument harmonieux et docile, elle savait s’accommoder aux situations les plus diverses, et reproduire toutes les impressions de l’âme du Sauveur. Tour à tour, elle se faisait ferme et sévère, lorsque Jésus était contraint d’adresser un reproche[1471], ou d’intimer un ordre à l’accomplissement duquel il tenait[1472] ; terrible pour prononcer un réquisitoire[1473], ou une sentence de damnation[1474] ; en d’autres circonstances, ironique et méprisante[1475], autoritaire[1476], joyeuse[1477] ou triste[1478], infiniment tendre[1479]. Elle se prêtait à tous les accents.
Mais notre piété ne serait pas encore satisfaite, si nous pouvions entendre la voix aimable du Sauveur. C’est son portrait authentique qu’il nous plairait de contempler. Tout au moins, nous serions heureux de pouvoir nous faire une idée exacte de tout son être extérieur, et spécialement de sa physionomie. Mais il nous faut renoncer ici-bas à cette joie. Ce n’est qu’au ciel qu’il nous sera donné de voir Jésus face à face et de connaître ses traits sacrés ; encore seront-ils à jamais transfigurés. En attendant, il nous est impossible de nous représenter ce qu’ils étaient durant sa vie mortelle, car ni les évangiles, ni les autres livres du Nouveau Testament, ni les écrivains ecclésiastiques les plus anciens, ne nous ont transmis à ce sujet aucun renseignement certain.
Évidemment, les apôtres et les premiers prédicateurs chrétiens ont dû satisfaire sur ce point la légitime curiosité de leurs auditeurs. Mais, comme il était très secondaire, on cessa bientôt de s’en préoccuper. En somme, il ne semble pas que l’Église primitive ait possédé le vrai portrait du Christ. Cela ressort, en premier lieu, de l’étonnante divergence de sentiments qui exista entre les plus illustres docteurs des premiers siècles, sur la question toute générale de la laideur ou de la beauté de Jésus. Pendant assez longtemps, l’opinion prédominante fut qu’il avait été laid de visage, petit, sans aucune distinction extérieure. On l’appuyait sur la description tragique qu’Isaïe a tracée du Messie souffrant, humilié[1480], et que, par suite d’une interprétation exagérée, on appliquait littéralement à Jésus dans ses moindres traits. On insistait sur certains détails : « Son aspect n’était plus celui d’un homme, ni son visage, celui des enfants des hommes (…) Il n’avait ni forme ni beauté pour attirer nos regards, ni apparence pour exciter notre affection (…) Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs, comme un objet devant lequel on se voile la face[1481]. » Saint Justin[1482], Clément d’Alexandrie[1483], Tertullien[1484], et plus tard saint Basile et saint Cyrille d’Alexandrie, ont adopté cette idée étrange, de laquelle le païen Celse tirait la conclusion qu’en de telles conditions le Christ ne pouvait pas avoir été Dieu[1485]. Mais, grâce à un heureux revirement, l’opinion contraire s’établit peu à peu, favorisée peut-être par le goût esthétique des Grecs devenus chrétiens en grand nombre, davantage encore par la pensée très juste que le Christ étant l’homme parfait, l’homme idéal, il était plus conforme à la vérité de le concevoir, même extérieurement, comme doué de grâce et beauté. Au Christus patiens d’Isaïe, on opposa le Messie de David, dont il est écrit[1486] qu’il est « le plus beau des fils des hommes[1487] ». Ce second sentiment est promptement devenu presque universel. C’est celui de saint Thomas d’Aquin[1488] et de la plupart des grands théologiens[1489]. À leur tour, ils allèguent à bon droit qu’il parait difficile de croire qu’une âme dans laquelle tout était parfait, admirablement équilibré, ait été associée à un corps imparfait. De plus, ajoutent-ils, une physionomie laide et repoussante aurait pu nuire au ministère du Sauveur, en lui attirant du mépris. Les évangiles favorisent d’ailleurs cette hypothèse, car s’il est évident que l’attrait qu’ils nous montrent, à toutes leurs pages, exercé par Notre-Seigneur sur des milliers de personnes appartenant à des classes différentes, provenait avant tout de sa bonté, de sa sainteté, de sa prédication et de ses miracles, on ne saurait nier que la distinction de ses manières et la grâce de tout son être n’y aient eu également leur part[1490].
Mais il va de soi que, lorsqu’il est question de beauté pour le Christ, on ne saurait songer à cette beauté molle, efféminée, que lui ont attribuée des peintres trop nombreux. Il s’agit d’une beauté virile, pour ainsi dire spirituelle, digne de ses qualités morales. On aime donc à se le représenter avec une physionomie noble et distinguée, aimable et gracieuse, imposante et intelligente, qui excitait tout ensemble le respect et l’affection, et qui attirait doucement, religieusement les cœurs. La splendeur de son âme et même, jusqu’à un certain point, la splendeur de la divinité, se reflétaient sur son visage.
Nous ne pouvons rien dire de plus, faute de renseignements précis. Constantia, sœur de Constantin le Grand, ayant écrit à Eusèbe de Césarée, pour lui demander son avis sur ce thème intéressant, le savant évêque, qui connaissait à fond les moindres détails de l’histoire de l’Église, lui répondit[1491] qu’en Jésus-Christ il y a deux natures, la divine et l’humaine ; que Dieu seul sait exactement en quoi consiste la première ; que, pour ce qui concerne la seconde, et en particulier le portrait de Jésus, nous devons nous contenter de dire, avec saint Paul[1492], que nous ne connaissons plus le Christ selon la chair. Saint Augustin[1493] tient un langage analogue. Joint à la singulière divergence de sentiments que nous venons de signaler, ce témoignage de deux des Docteurs chrétiens les plus renommés pour leur science démontre qu’on a le droit d’affirmer que l’ancienne Église n’a pas connu de portrait authentique de notre Seigneur Jésus-Christ.
Dès le ier siècle, cependant, et davantage encore au iie, les peintres des Catacombes ont reproduit l’image du Sauveur sous les formes les plus variées. Nous savons aussi que, de très bonne heure, les Gnostiques, spécialement les disciples de Basilide et de Carpocrate, eurent des portraits du Christ, qu’ils vénéraient à leur manière[1494]. Mais, à ces images peintes ou sculptées, s’applique la réflexion de saint Augustin : « De ipsius Dominicæ facie carnis innumerabilium cogitationum diversitate variatur et fingitur. [Quant au visage charnel du Seigneur lui-même, il est différencié et imaginé dans une variété d’innombrables pensées][1495] ». C’étaient simplement des œuvres d’imagination. Chaque artiste les préparait d’après l’idée qu’il se faisait du Christ, sans prétendre le moins du monde reproduire ses traits véritables. Plus tard, la légende s’empara de ce sujet, comme de tant d’autres, et elle cita des portraits de Jésus, tantôt miraculeux[1496], tantôt composés par l’évangéliste saint Luc[1497], mais dont aucun ne remonte à une haute antiquité[1498].
Encore plus près de nous, ont été publiées des descriptions de la physionomie de Notre-Seigneur. On en compte trois principales : celle que saint Jean Damascène, au viiie siècle, a insérée dans une lettre qu’il adressait à l’empereur Théophile[1499] ; celle qu’un certain Publius Lentulus, qui se donne comme le prédécesseur de Ponce-Pilate en Palestine, esquisse dans un message soi-disant officiel, envoyé par lui au Sénat romain[1500] ; celle qu’on attribue à Nicéphore Kallisti[1501], historien grec du xive siècle. Il règne entre elles une certaine ressemblance ; d’où il suit peut-être qu’elles remontent à une source commune, plus ancienne. La seconde est la plus complète et la plus connue, mais on ne croit pas qu’elle ait existé avant le xiie siècle. La voici, d’après le texte qui nous a paru le mieux accrédité : « C’était un homme d’une taille élevée, distingué, au visage vénérable ; quiconque le regarde peut (à la fois) l’aimer et le craindre. Ses cheveux sont bouclés et frisés, de couleur très sombre et brillants, flottants sur les épaules, partagés au milieu de la tête à la manière des Nazaréens[1502]. Son front est dégagé et très serein ; son visage, sans ride et sans tache, est gracieux et d’un incarnat peu foncé. Son nez et sa bouche, sont réguliers. Sa barbe est abondante et partagée en deux. Ses yeux sont gris-bleus et clairs. Quand il réprimande, il est terrible ; quand il admoneste, il est doux et aimable, gai tout en conservant la gravité. On ne l’a jamais vu rire ; mais on l’a souvent vu pleurer. Il se tient très droit[1503]. Ses mains et ses bras sont agréables à voir. Il parle peu et modestement. Il est le plus beau des enfants des hommes ». Si quelques traits sont faux dans cette esquisse — par exemple, les longs cheveux flottants —, l’ensemble du portrait ne manque pas de charmes, n’est pas indigne de Notre-Seigneur, et représente bien le type général qui a fait école depuis des siècles nombreux et qui a été reproduit par le pinceau ou par le ciseau de tant de grands maîtres[1504].
À son corps, dès le premier instant où l’Esprit Saint le forma, fut associée une âme semblable aux nôtres, mais d’une perfection que nous pouvons à peine concevoir. Il est question d’elle en plusieurs passages des évangiles. Quelquefois, le divin Maître lui-même, ou les écrivains sacrés, la mentionnent directement ; par exemple, lorsque Jésus, dit : « Mon âme est troublée[1505] » ; « Le Fils de l’homme est venu donner son âme comme, la rançon d’un grand nombre[1506] » ; « Mon âme est triste jusqu’à la mort[1507] » ; « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains[1508] » ; ou bien, lorsque les évangélistes racontent qu’il connut « dans son esprit » les pensées secrètes de ses ennemis[1509], qu’il gémit « dans son esprit[1510] », qu’il frémit, qu’il fut troublé « dans son esprit[1511] », qu’il « rendit l’esprit[1512] ». Le plus souvent, cette sainte âme ne nous apparaît qu’indirectement dans les manifestations multiples que nous allons étudier. Si nous ne savons rien de certain sur la ressemblance extérieure de Jésus, nous pouvons, grâce aux évangiles, nous faire une idée assez exacte de sa physionomie intellectuelle et morale. Ce n’est pas qu’ils en fassent une description proprement dite ; mais, en groupant les traits nombreux, quoique épars, qu’ils citent çà et là, et en tirant, des actes et des paroles de Notre-Seigneur, des conclusions autorisées par la logique, nous arriverons, sans violence et sans trop de peine, à nous représenter cette âme, dans l’ensemble et dans le détail de sa majestueuse splendeurs à pénétrer dans le sanctuaire intime de ses sentiments, de ses affections et de ses mobiles.
Mais, avant de demander aux évangélistes les éléments de cette analyse psychologique, jetons d’abord un coup d’œil général sur la perfection de l’âme du Sauveur. S’il est vrai de dire que le corps de Jésus était doué de qualités exceptionnelles, ainsi qu’il convenait au mode tout divin de sa formation, à plus forte raison en était-il ainsi de son âme, qui, tout en demeurant simplement humaine, offrait aux regards du ciel et de la terre l’assemblage des plus rares perfections. Quels charmes et quels avantages on trouverait à l’étudier longuement ! Mais nous devons nous contenter ici d’indications sommaires, en souhaitant que notre modeste esquisse ouvre au lecteur quelques horizons nouveaux[1513].
Dans le Christ, ce nouvel Adam, chef de l’humanité régénérée, la perfection de la vie intérieure, de la vie morale et spirituelle, a été élevée à des hauteurs qui n’ont été et ne seront jamais atteintes. Aussi avait-il le droit de dire à ses disciples de tous les siècles : Suivez-moi, imitez-moi ! Aussi saint Paul, qui avait pénétré si avant dans l’âme du Verbe incarné, pouvait-il adresser à tous les chrétiens sans exception cette recommandation pressante : Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu[1514]. « Toutes les perfections de l’âme, de l’esprit, du cœur, du caractère, s’étaient donné rendez-vous dans cette riche nature, (qui est vraiment) le chef-d’œuvre de Dieu dans l’ordre de la création et du monde surnaturel.[1515] » C’est pourquoi Origène pouvait écrire, dans un mouvement de vive admiration[1516], que Jésus possédait « une âme bienheureuse et très excellente », dans laquelle toutes les facultés humaines s’étaient développées à un degré sans pareil, d’après un équilibre parfait. C’était un assemblage divinement harmonieux, merveilleusement complet, où il eût été impossible de découvrir l’imperfection la plus légère, à plus forte raison la moindre tache. Chez les hommes les meilleurs, et même chez les plus grands saints, il existe des faiblesses morales à côté des qualités les plus sérieuses. Tantôt c’est la sensibilité qui domine, aux dépens de la volonté ; tantôt la vigueur et la souplesse de l’intelligence sont accompagnées de sécheresse ou même de rudesse. Tous laissent quelque chose à désirer. Seule l’âme du Christ n’a connu ni défauts, ni ride, ni infériorité d’aucun genre. Encore une fois, en elle régnait l’harmonie de toutes les vertus de l’homme idéal.
Bien que les philosophes ne distinguent aujourd’hui dans l’âme humaine que deux facultés principales, l’intelligence et la volonté, nous grouperons sous quatre chefs distincts, pour plus de clarté, ce que nous avons à dire de l’âme du Sauveur, et nous parlerons tour à tour de sa sensibilité, de son intelligence, de ses qualités morales et de sa volonté.
Le corps de Notre-Seigneur, avons-nous dit, était d’une délicatesse extraordinaire, qui le rendait extrêmement sensible à la souffrance. Son âme n’était ni moins délicate, ni moins impressionnable. En parcourant les récits évangéliques, on constate qu’il a passé par la plupart de nos émotions, joyeuses ou tristes, douces ou pénibles, spécialement par les émotions douloureuses. Cependant, quoi qu’il advînt, le fond de son âme était toujours plongé dans le calme et dans une sainte joie. La paix qu’il aimait à souhaiter à ses apôtres[1517], il l’a toujours possédée pleinement. Si parfois les évangélistes signalent quelque trouble qu’il aurait ressenti, nous le voyons toujours entièrement maître de ses impressions[1518]. Dans une circonstance particulière, saint Jean exprime ce fait au moyen d’une formule très caractéristique[1519] : « Il se troubla lui-même ». Nulle part nous ne surprenons en lui la moindre exaltation de la sensibilité. Sans aucune peine, il la contrôle immédiatement[1520], car elle était virile et bien ordonnée, comme tout son être. Au double point de vue de leur nature et de leurs effets, ses émotions, « ses passions », comme disent les théologiens, étaient toujours nobles et saintes.
Mais revenons à son calme admirable. C’était l’une de ses qualités les, plus frappantes[1521]. Sûr de lui-même et de sa mission, il ne manifeste jamais le moindre doute, le moindre embarras. Il va droit devant lui, droit à son but, sans hésitation, car il connaît les desseins de son Père céleste, qui lui traçaient sa voie dans toutes les occasions. Jamais non plus on n’aperçoit en lui d’empressement exagéré, de précipitation, d’agitation impatiente ; sa quiétude est constante. Il a beau être harcelé par de cruels ennemis, qui l’épient, qui se dressent partout sur sa route, qui l’accusent, qui veulent arriver à le perdre par tous les moyens en leur pouvoir, sa sérénité n’en est pas un instant ébranlée. Dulcis anima, in pace : cette inscription des Catacombes lui convient à merveille, tant sa possession de lui-même est entière et perpétuelle. Quoi qu’il survienne, il demeure maître de ses paroles et de ses actes.
Qu’on se rappelle la tempête du lac de Génésareth, tellement violente, qu’elle fit trembler les apôtres, dont plusieurs, pêcheurs de profession, avaient expérimenté plus d’une fois la fureur des flots. Tandis qu’elle mugit, il dort paisiblement, à l’arrière de la barque soulevée par les vagues. Éveillé en sursaut par ses disciples, il se lève sans hâte, leur reproche doucement leur manque de calme ; puis, avec une majesté toute divine, il met fin au terrible ouragan. Quel contraste[1522] ! Ni les démoniaques qui interrompaient ses discours[1523], ni ses adversaires, quand ils l’insultaient grossièrement[1524], ou qu’ils allaient jusqu’à porter sur lui des mains brutales[1525], ne réussissaient à le faite sortir de son calme. S’il lui arrive de disparaître momentanément par prudence, parce qu’il n’avait pas le droit de devancer l’heure que son Père avait fixée pour son sacrifice, c’est toujours sans peur et en toute paix qu’il le fait[1526]. Personne n’a pu lui faire perdre son sang-froid. Quelque péril qui le menace, quelque effroi que ressentent ses disciples, il accomplit en toute tranquillité son devoir actuel[1527]. Les incidents pénibles, troublants, dangereux ont rempli sa vie publique, et cependant elle s’est écoulée comme un fleuve aux eaux paisibles, qui suit doucement ses rives sans déborder, et qui va se jeter en paix dans l’océan[1528]. Les influences du dehors ne parviennent jamais à produire dans cette âme supérieure aucune agitation qui ressemble, même de loin, au désordre et à l’imperfection.
Néanmoins, Jésus a connu dans une certaine mesure les émotions violentes et douloureuses. Saint Marc est seul, parmi les évangélistes, à lui attribuer en propres termes un sentiment de sainte colère[1529]. Mais, en plusieurs autres passages, nous voyons Jésus abandonner son âme à une véritable indignation, sous l’impulsion de laquelle il prononce des paroles véhémentes ou de terribles menaces[1530], et passe même à des actes de répression ouverte[1531]. Cette colère et cette indignation étaient le résultat de son zèle ardent pour la gloire de Dieu, de la haine qu’il portait au péché, à l’hypocrisie, et même à de simples imperfections, lorsqu’il les voyait dans ses disciples, appelés à une si haute sainteté. Du reste, il importe de remarquer que c’est toujours librement qu’il laissa ces émotions s’emparer pour quelques instants de son âme, et jamais dans un intérêt personnel. Elles ne l’agitaient donc pas contre son gré, comme c’est souvent le cas pour nous ; elles étaient constamment sous son puissant contrôle.
Le Sauveur a fait aussi, surtout à Gethsémani et au Calvaire, la douloureuse expérience de la crainte qui déprime, de l’effroi qui resserre le cœur, de la tristesse et du dégoût qui portent au découragement. Quelle angoisse dans cette plainte qui lui échappa un jour : « Mon âme est triste jusqu’à la mort[1532] ! » Les écrivains sacrés traduisent par des verbes énergiques ces émotions poignantes : cœpit contristari et mæstus esse[1533] ; cœpit pavere et tædere[1534], factus in agonia[1535]. Bien plus, quelque temps avant d’expirer, l’auguste victime lança vers le ciel ce cri de détresse, qui marque une si horrible souffrance : Eli, Eli, lamma sabacthani ? « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné[1536] ? »
On a parfois regardé Notre-Seigneur comme un homme mélancolique, au visage toujours assombri. Cette opinion n’a aucun fondement dans les évangiles. Sans doute, nous venons de constater qu’il eut ses heures de profonde tristesse, et la vue si nette, qu’il avait sans cesse sous les yeux, de tant d’ingratitude et d’endurcissement dans la masse de son peuple d’abord, puis dans le monde entier, de tant de défaillances chez ses amis les plus dévoués, a dû souvent peser comme un lourd nuage sur son esprit. Mais nous ne devons pas oublier que son âme, hypostatiquement unie à la divinité, possédait habituellement la plénitude du bonheur. Peut-être est-il difficile de se le représenter riant aux éclats, manifestant une joie bruyante ; mais il est permis de croire qu’un sourire céleste illuminait fréquemment son visage. Les splendeurs de la nature animée et inanimée, les fleurs, les enfants, les âmes pures, puis, dans un ordre supérieur, les douceurs de l’amitié, la certitude du bonheur éternel qu’il apportait à tant d’âmes, étaient certainement pour lui des sources de douces et saintes jouissances. N’a-t-il pas dit un jour, qu’il ne convenait point que ses disciples se livrassent au jeûne et à la tristesse, aussi longtemps qu’il était avec eux ? Cette parole ne dénote pas une nature sombre et mélancolique[1537]. Mais il y a plus. Saint Luc raconte en propres termes[1538] que, lorsque les soixante-douze disciples, que Jésus avait envoyés annoncer la bonne nouvelle, vinrent le rejoindre et lui rendirent compte du succès de leur prédication, son âme déborda d’une sainte allégresse. Quelle joie très profonde aussi, dans ces mots qui nous font lire, dans l’âme du Sauveur, les plus brillantes espérances d’avenir : « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi[1539] ! »
D’après ce qui a été dit de la science infuse du Verbe incarné, on ne s’attendrait guère à rencontrer parmi ses émotions celle de l’admiration, de l’étonnement. En effet, le « nil mirari, s’étonner de rien » est une règle de la perfection divine. Et pourtant les évangélistes attestent qu’il la ressentit en deux circonstances différentes : à l’occasion de l’admirable foi du centurion[1540], et de l’incrédulité non moins remarquable de ses concitoyens de Nazareth[1541]. Mais Jésus est homme en même temps qu’il est Dieu, et il peut s’étonner sans préjudice de sa science infinie, de même qu’un astronome contemple avec admiration un astre nouveau, dont il a depuis longtemps prévu et annoncé l’apparition.
Sous cet autre aspect, l’âme humaine du Verbe devient encore plus attrayante, notre analyse nous permettant de nous élever à des sphères supérieures. Toujours guidés par les écrivains sacrés, contemplons donc ici des splendeurs nouvelles. « Je suis la lumière du monde », a dit Notre-Seigneur[1542]. L’évangéliste saint Jean, se rappelant les merveilles qu’il avait vues de si près, appelait aussi son Maître, avec un saint enthousiasme[1543], « la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde ». L’intelligence de Jésus-Christ a été le grand phare de cette lumière brillante dont il voulait irradier la terre entière. À la lumière qu’il aimait tant, le Sauveur oppose souvent les ténèbres, au propre et au figuré. Il ne voulait pas comprendre que l’on pût préférer celles-ci à celle-là[1544]. « Il n’y a pas de lumière en lui », disait-il tristement[1545], à propos de quiconque marche dans les ténèbres. Quand on l’arrêta à Gethsémani, il appela cette iniquité une œuvre accomplie sous une impulsion ténébreuse, celle de Satan[1546].
Nous avons vu les facultés intellectuelles du Christ se développer mystérieusement et graduellement, pendant son enfance et son adolescence. Tout le reste de sa vie fut marqué au sceau de l’intelligence la plus ouverte, la plus prompte, la plus vigoureuse qu’on puisse concevoir. Aucun problème ne présentait de difficultés pour elle. Elle découvrait tous les horizons du passé, du présent et de l’avenir. Saint Bernard[1547] en vante à bon droit la puissance. On peut célébrer aussi la sûreté parfaite de son jugement ; l’appréciation toujours irréprochable qu’il portait sur le vrai, le beau et le bien, sous le rapport moral ; son imagination très vive et pourtant contenue, dont ses discours, et surtout ses paraboles, fournissent des preuves si remarquables ; sa pénétration extraordinaire, et même ce que nous pourrions appeler son « esprit » ; son don merveilleux d’observation ; son langage toujours approprié à sa pensée[1548] ; sa mémoire, qui n’oubliait rien de ce qu’il avait vu et qui savait toujours en faire à propos l’application.
Nous aurons l’occasion de dire qu’on s’est permis parfois, dans le camp rationaliste, de traiter Jésus-Christ de « rêveur ». Rêveur, jamais ; tout au contraire, penseur très actif, profond penseur, qui avait vécu longtemps avec ses grandes idées, avant de les exprimer au-dehors par sa parole et par sa conduite. Mais ce penseur ne vivait pas confiné en quelque sorte au fond de son âme, et fermé au monde extérieur. Il avait l’œil très ouvert sur ce qui se passait autour de lui. Aussi était-il l’observateur le plus fin et le plus délicat ; nous en avons la preuve dans des traits nombreux, que les évangélistes signalent à tout instant. Nous en avons déjà mentionné quelques-uns, en recherchant quels ont pu être les principaux facteurs de l’éducation expert mentale de Jésus ; nous pourrions en remplir encore des pages entières[1549]. En quelque lieu qu’il se trouvât, il n’avait qu’à jeter autour de lui un de ses regards scrutateurs : rien ne lui échappait ; il remarquait même les détails les plus insignifiants en apparence. Il sait ce qui se passe sur les eaux du lac[1550] et sur la montagne[1551], à la campagne[1552] et dans les villes[1553], dans la maison des riches[1554] et dans celle des pauvres[1555], et cent autres détails semblables. Il a observé qu’un père de famille qui songe à l’avenir met de côté dans son trésor nova et vetera[1556], que les pharisiens superbes recherchent les places les plus honorables dans les festins[1557]. Indépendamment de sa science divine, qui lui permettait de lire au plus intime des pensées et des cœurs, il pouvait, grâce à ce don d’observation que nous admirons en lui, appliquer à chacun le traitement moral qui lui convenait le mieux. C’est ainsi qu’il adressa un jour trois réponses différentes à trois disciples, ou trop ardents, ou trop indécis, qui lui demandaient la permission de s’attacher définitivement à sa personne[1558].
L’intelligence du Sauveur était donc très concrète, nous dirions presque très réaliste, dans le meilleur sens de cette expression[1559]. Quels vivants et ravissants tableaux nous le verrons peindre dans ses merveilleuses paraboles ! Souvent, en quelques mots des plus simples, il reproduit une scène entière. Par exemple, lorsqu’il dit, à propos de Jean-Baptiste[1560] : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu avec mollesse ? Voici, ceux qui sont vêtus avec mollesse habitent dans les maisons des rois. “C’est aussi tout un tableau en miniature que Jésus esquisse dans ce rapide verset[1561] : “Ne donnez pas la chose sainte aux chiens, et ne jetez point vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, et que, se retournant, ils ne vous déchirent, ”. C’est là d’excellent réalisme. Mais ajoutons bien vite que jamais aucun idéaliste n’a dépassé Notre-Seigneur. Il est venu fonder le plus idéal des royaumes. De ses disciples les plus humbles il exige des vertus idéales. Qui, autant que lui, a montré que l’homme ne vit pas seulement du pain matériel, et que la nourriture des chrétiens doit être avant tout spirituelle ? C’est en partie ce caractère concret de l’intelligence de Jésus qui a contribué à rendre habituellement sa parole si nette et si précise. Il lui était cependant aisé de s’élever aux plus hautes sphères de la pensée, comme l’attestent ses discours du quatrième évangile, où il expose dans un magnifique langage les plus sublimes vérités de la religion nouvelle.
Son imagination n’était pas moins remarquable que la précision et la vigueur de son esprit. C’est pour cela que, dans son enseignement, il a si souvent et si volontiers recours aux figures, et que celles-ci sont toujours belles, vraies, saisissantes. Elles communiquent à sa parole un attrait, une saveur, un relief, qui, humainement parlant, ont eu une part notable au succès de sa prédication. Tantôt ces images se présentent d’elles-mêmes à sa pensée ; tantôt il les puise dans le souvenir de ce qu’il a vu ou entendu. Là, c’est la marche rapide et mystérieuse du vent[1562], la source d’eau vive[1563], le verre d’eau fraîche[1564], le laboureur qui dirige la charrue[1565] ; ailleurs, l’homme fort et armé qui garde la maison[1566], ou les serviteurs qui attendent, la lampe à la main, le retour de leur maître bien avant dans la nuit[1567], le mauvais riche vêtu de pourpre et de lin très fin[1568], la robe nuptiale[1569], l’aveugle se faisant le guide d’un autre aveugle[1570], les pêcheurs d’hommes[1571], la description grandiose de la fin des temps[1572], les hypocrites comparés à des sépulcres blanchis[1573], la foi qui transporte les montagnes[1574], les chrétiens comparés à des hommes qui portent leur croix à la suite du divin Crucifié[1575]. Les détails les plus simples apparaissent ainsi à côté des traits les plus sublimes, et ils se font valoir mutuellement. Quelle imagination très riche et aussi très pratique, en tout cela ! Elle se manifeste jusque dans les surnoms pittoresques et parfaitement appropriés que Jésus donna à plusieurs de ses disciples : Céphas, ou plutôt Kéfâ, « Pierre » ; Boanergès, « fils du tonnerre ».
Ses conseils, ses reparties, ses reproches, sont toujours pleins d’à-propos et marqués au coin de la sagesse et de l’intelligence. Sa vie de missionnaire, qui l’avait placé dans les situations les plus diverses, l’avait mis par là-même en relations avec toutes les classes de la société juive et étrangère, de sorte qu’il eut souvent à répondre aux questions les plus imprévues, les plus délicates et les plus embarrassantes. Toujours, cependant, il s’est tiré d’affaire avec une habileté que ses ennemis admiraient eux-mêmes[1576], et qui faisait le charme des foules[1577]. Lorsque Jean-Baptiste hésita à le baptiser, Jésus se contenta de lui dire[1578] : « Il convient que nous accomplissions toute justice », et l’hésitation cessa. Trois fois de suite, il réduisit au silence le démon tentateur, par ses ripostes empruntées à la sainte Écriture[1579]. Les pharisiens ayant demandé malignement aux premiers disciples pourquoi ils se gênaient si peu à l’égard des traditions relatives au pur et à l’impur, le divin Maître leur ferma la bouche par des arguments irrésistibles[1580]. Et de même dans vingt autres occasions, où sa parole, tantôt digne et ferme, tantôt ironique, tantôt douce et calme, adressée à des ennemis ou à des amis, ne manquait jamais de produire les résultats les plus frappants[1581].
De toutes ces réflexions, il résulte que le Sauveur a possédé, mais à un degré suprême de perfection, des facultés intellectuelles analogues aux nôtres, soumises aux mêmes lois générales que les nôtres, et dont il s’est servi comme d’instruments précieux et dociles pour accomplir sa mission[1582].