Il nous faudrait parcourir l’échelle entière des vertus et citer la plus grande partie des évangiles, si nous voulions relever une à une les qualités morales de Notre-Seigneur. Notre rôle sera beaucoup plus modeste. Il s’agit simplement pour nous de jeter un regard rapide sur celles de ces qualités qui ont été le plus caractéristiques en lui, et d’en signaler quelques-unes d’après les évangiles. Un grand historien protestant du xixe siècle[1583] disait de Jésus-Christ : « Il n’y a rien eu sur la terre de plus innocent, de plus puissant, de plus sublime, de plus saint que sa conduite, sa vie et sa mort (…) Le souffle de Dieu même passe dans chacune de ses paroles » ; et aussi, ajouterons-nous, dans chacun de ses actes. Notre-Seigneur, envisagé sous le rapport moral, est incomparablement l’homme le plus parfait qui ait existé. Jamais notre pauvre terre n’a possédé un modèle aussi idéal de toutes les vertus, un type aussi excellent de sainteté.
C’est sa sainteté absolue que nous avons à rappeler tout d’abord. Non seulement, en lisant avec attention les évangiles, on ne découvre pas le moindre trait qui puisse supposer chez lui l’existence d’une imperfection, mais on constate que les écrivains sacrés le présentent sans cesse comme un être trois fois saint. Déjà la mère de Jésus, par un privilège insigne, avait été une exception à la loi fatale de la déchéance qui atteint tous les hommes par le fait même de leur naissance : mais la sainteté personnelle du Christ est incomparablement plus grande encore. Quod nascetur ex te sanctum, avait dit l’ange Gabriel à la Vierge bénie[1584]. Dès le premier moment de sa conception, il fut « l’être saint » par excellence. Jamais on ne l’a surpris en contradiction avec le bien ; il est le type parfait de la sainteté. Nous l’entendrons revendiquer publiquement, en face de ses ennemis acharnés, cette sainteté universelle, absolue, par ce fier et solennel défi : « Qui de vous m’accusera de péché[1585] ? » Aucun d’eux n’osa relever le gant. Bien plus, lorsqu’ils le condamnèrent criminellement, il leur fut impossible, malgré tous leurs efforts, malgré les faux témoins qu’ils avaient subornés, de trouver contre lui un chef sérieux d’accusation. Aussi furent-ils réduits à baser leur sentence de mort sur le fait qu’il s’était présenté comme le Messie promis[1586]. Pilate aussi[1587] et Judas[1588] proclamèrent hautement son innocence. « Il n’a pas commis de péché », a écrit saint Pierre[1589], et saint Paul a tenu un langage tout semblable[1590], en disant que Jésus a voulu passer par toutes les infirmités humaines, toutes, excepté le péché. Ces témoignages sont éloquents, décisifs.
À la suite de nos Docteurs les plus anciens[1591], nous pouvons bien mentionner aussi l’ineffable virginité de notre Seigneur Jésus-Christ[1592]. « Vierge, né d’une vierge », écrivait saint Jérôme. Il ajoutait que, si Jésus a favorisé l’apôtre Jean d’une amitié plus intime, c’est en partie parce qu’il était demeuré vierge[1593]. Tout en devenant l’énergique défenseur de la sainteté du mariage, comme personne ne l’avait été avant lui, il lèvera bien haut l’étendard de la virginité[1594], sous lequel tant d’âmes pures sont venues se ranger par amour pour lui, afin d’être dès ici-bas « comme les anges », comme les bienheureux dans le ciel[1595].
À la base des vertus chrétiennes, le divin Maître a placé l’esprit de renoncement et de sacrifice, qu’il a lui-même pratiqué sans mesure, suivant le mot expressif de saint Paul : Christus non sibi placuit[1596]. Tout ce que les hommes ordinaires recherchent avec tant d’avidité, au détriment de leur salut éternel — la gloire, la richesse, le bien-être, le bonheur terrestre —, le Christ l’a généreusement sacrifié à sa vocation, sans regrets comme sans retour. Satan eut beau lui présenter sous des formes variées, séduisantes, l’idéal de la satisfaction personnelle ; il rejeta au loin, avec mépris, la triple tentation. Jamais il n’a recherché d’autre jouissance que celle du devoir, strictement et amoureusement accompli. La voie qu’il ne cessa pas un seul instant de suivre fut celle du détachement, la voie rude et étroite qui le conduisit au Calvaire. De la sorte, il fut fidèle à pratiquer le premier ce qu’il recommandait à ses disciples en leur disant[1597] : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à soi-même, et qu’il porte sa croix et qu’il me suive ».
La vie de pauvreté que nous l’avons vu mener à Nazareth avec sa mère et son père adoptif, rend témoignage, pour sa part, à son esprit de mortification. Il vécut davantage encore en pauvre, après qu’il eut inauguré son rôle de prédicateur. Malgré le dévouement des saintes Galiléennes qui subvenaient en partie à ses besoins matériels et à ceux de ses apôtres[1598], il dut plus d’une fois manquer du nécessaire, puisque, un jour, les Douze n’eurent, pour soulager leur faim, que quelques épis cueillis dans les champs qu’ils traversaient[1599]. Il ne possédait en propre que les humbles vêtements dont il était couvert, et les bourreaux romains se les partagèrent sous ses yeux, avant même qu’il eût rendu le dernier soupir. Finalement, il fut enseveli dans un tombeau d’emprunt. Plusieurs de ses paroles nous révèlent à quel degré la pauvreté lui était chère. La première des Béatitudes[1600] est une chaude félicitation adressée aux pauvres. Sa belle prière, à laquelle on a donné le nom d’Oraison dominicale, ne mentionne qu’en passant les biens temporels[1601], et cela sous la forme la plus modeste, puisqu’elle ne demande que le pain de chaque jour. En différentes circonstances, il a plaint les riches, à cause des nombreux périls qu’ils courent pour leur salut éternel[1602]. L’amour de la richesse est, dit-il, un vice païen[1603]. Trois de ses plus belles paraboles, celles du mauvais riche[1604], de l’économe infidèle[1605], et du riche propriétaire dont les greniers sont insuffisants pour recevoir ses récoltes[1606], mettent aussi dans un puissant relief le danger moral que crée la possession de la fortune.
Cependant, tout en vivant d’une manière si détachée, si mortifiée, si pauvre, le Sauveur n’a jugé ni nécessaire, ni utile de suivre son précurseur, et même un certain nombre de ses concitoyens, sur la voie d’une austérité exceptionnelle. Cette attitude qu’il a tenue à l’égard de l’ascétisme est intéressante à étudier. La loi mosaïque n’imposa d’abord aux Hébreux qu’un seul jeûne annuel, celui de la fête de l’Expiation[1607]. Après l’exil, les autorités religieuses en instituèrent quatre autres, pour perpétuer le souvenir des grands deuils de la nation théocratique. À l’époque du Sauveur, les personnes qui aspiraient à une piété plus qu’ordinaire jeûnaient assez fréquemment[1608]. Bien loin de prescrire à ses disciples ces jeûnes de surérogation, Jésus les en dispensa d’abord formellement[1609], et il est probable qu’il ne les pratiquait pas lui-même. En outre, il acceptait parfois des invitations à dîner chez des gens riches[1610], fussent-ils des publicains[1611] ou des pharisiens[1612]. Ses ennemis en profitèrent pour lancer contre lui l’accusation ridicule d’être « un homme vorace et un buveur de vin[1613] ». Un jour, il assista même à un repas de noces[1614]. En deux circonstances différentes[1615], il permit qu’on répandît sur lui de précieux parfums. Cela s’explique par son plan religieux : il n’avait pas l’intention d’imposer les grandes austérités comme règle générale à l’ensemble des chrétiens. Du reste, il laissa à ses apôtres et à leurs successeurs le soin d’organiser sous ce rapport la vie de l’Église, après son ascension[1616]. Quant à lui, il ne recula, surtout durant les années de son ministère inauguré par un jeûne de quarante jours, devant aucune privation, devant aucune fatigue, dépensant ses forces sans mesure, se privant fréquemment de sommeil[1617], refusant, avant de se laisser attacher à la croix, le breuvage narcotique qui aurait pu alléger ses horribles souffrances[1618].
L’humilité, cette autre vertu fondamentale du christianisme, à peu près inconnue des païens superbes, et assez médiocrement pratiquée dans le monde israélite, compte aussi parmi les qualités qui brillèrent le plus en Notre-Seigneur. Longtemps avant de la prêcher, il l’a mise en honneur par sa conduite de tous les instants. Elle éclate dès son apparition en ce monde. : dans le choix de ses parents, dans le lieu de sa naissance, dans sa fuite en Égypte, dans les moindres détails de sa vie cachée. Était-il possible, même à un Dieu fait homme, de s’humilier, de s’anéantir[1619] davantage ? Il pourra donc, en toute vérité, se déclarer « humble de cœur[1620] ». Plusieurs fois, il rappela a ses apôtres que, tout en étant leur maître et seigneur, il avait bien voulu se faire leur serviteur[1621], et il daigna, au soir du Jeudi saint, s’abaisser au point de leur laveries pieds[1622]. Sa passion fut une longue et douloureuse série d’humiliations poussées à l’extrême, qu’il subit sans se plaindre, tout en les ressentant, vivement[1623]. Il rapportait à Dieu son Père les éloges qui lui étaient adressés[1624]. Son entrée solennelle à Jérusalem, toute triomphale qu’elle dût être, eut cependant un cachet d’humilité[1625], et à peine avait-elle pris fin, qu’il se retirait modestement à Béthanie[1626]. Aussi longtemps que son heure ne fut pas venue, il échappait par la fuite aux ovations que les foules enthousiastes lui préparaient[1627]. L’humilité, comme il l’a aimée, et quel éloge il en a fait ! Comme il a condamné l’orgueil[1628] ! Comme il a peu recherché sa propre gloire[1629], et savouré, au contraire, l’humiliation la plus profonde de toutes : celle de l’ingratitude des foules, de l’abandon momentané de ses amis les plus chers, de l’insuccès partiel de son sacrifice, du triomphe et du dédain de ses ennemis ! Il a souffert tout cela par amour pour nous, confusione contempta, selon le langage expressif de saint Paul[1630].
Sa dignité humaine lui était cependant à cœur, et ce fut pour lui une épreuve d’un caractère spécial, de la voir violée, outragée par des êtres méprisables. Lui qui n’était pas insensible à un manque de courtoisie[1631] et dont le cœur s’épanouissait devant un acte de dévouement[1632], que ne dut-il pas ressentir sous les soufflets, les crachats, les accusations injustes ? Parfois, il protestait fièrement[1633] ; ou bien, il se renfermait dans un majestueux silence[1634] ; ou encore, il étonnait ses juges par la noblesse de son attitude et la fermeté de ses réponses[1635].
L’obéissance va de pair avec l’humilité, qui est elle-même une partie intégrante de l’esprit de sacrifice. Attendons-nous donc à voir en Jésus-Christ le plus parfait des obéissants. Mais il sera plus à propos de constater en lui cette vertu, lorsque nous traiterons de sa volonté. Il convient du moins de dire ici quelques mots de sa patience. Elle a été mise à de rudes et constantes épreuves, depuis le début de sa vie publique jusqu’à son dernier soupir. Mais elle est la vertu des forts, qui ont appris à dompter leur propre nature et à supporter courageusement les difficultés de la vie, la souffrance physique, les adversités, les injustices et les injures. Jésus l’a donc possédée à un degré supérieur, et il en a donné des preuves sans nombre. À peine avait-il commencé sa prédication, qu’un courant d’opposition, puis de haine violente, se forma contre lui, menaçant de le renverser et de l’entraîner. Mais rien ne l’effraya, rien ne lassa son héroïque patience, qui sut résister à tout[1636]. Ni l’orgueil des uns, ni les préjugés des autres, ni l’ignorance des multitudes, ni la malice consciente des pharisiens, ne réussirent à troubler, moins encore à ébranler sa calme vaillance. Malgré la fatigue et le surmenage, il était toujours prêt à accueillir doucement et affectueusement les malades, les affligés, les curieux, les ennemis, les foules souvent indiscrètes qui accouraient à lui. Ses apôtres eux-mêmes, par leur lenteur à comprendre sa mission et ses leçons, par leur idéal messianique absolument opposé au sien, lui occasionnèrent plus d’une souffrance. Il sut le leur dire fermement, puisqu’il était leur éducateur[1637]. Nous avons d’ailleurs remarqué, en parlant de ses saintes émotions, que sa patience ne saurait être confondue avec celle des âmes débonnaires, sans ressort, qui est plutôt une faiblesse qu’une vertu. Pendant sa passion, Jésus fut plus que jamais un modèle de courageuse patience, comme l’avait prédit Isaïe[1638] : « Il a été maltraité et opprimé, et il n’a pas ouvert la bouche. Semblable à l’agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent, il n’a pas ouvert la bouche ». Saint Pierre ajoute dans sa première épître[1639] : « Outragé, il ne rendait pas l’outrage ; maltraité, il ne faisait pas de menaces ». Le Sauveur éprouvait cependant, d’une manière habituelle, une généreuse impatience, qu’il lui arriva d’exprimer en un langage sublime : « J’ai à être baptisé d’un baptême, et comme je me sens pressé jusqu’à ce qu’il s’accomplisse ![1640] » Mais, de ce côté encore, il savait modérer les ardeurs de son âme, et attendre en paix, sans vouloir la devancer par une précipitation inutile, « l’heure » marquée dans le plan divin, qui était toujours présente à sa pensée[1641]. C’est pour cela qu’en plusieurs occasions, au lieu de tenir tête à ses ennemis, d’une manière intempestive, il n’hésitait pas à s’éloigner pour un temps plus ou moins long[1642], afin d’échapper à leurs embûches, jusqu’à ce que le moment fût venu de s’avancer sans crainte au-devant d’eux.
Souvent aussi c’était son amour du recueillement et de la solitude qui le portait, ne fût-ce que pour quelques heures, à se retirer à l’écart, loin des foules, tantôt seul[1643], tantôt avec ses apôtres[1644]. Son âme se retrempait dans la retraite, où nous le verrons quelquefois se livrer à des prières prolongées. Il en profitait également, pour faire plus à loisir l’éducation des Douze. Une formule employée par saint Luc[1645] est caractéristique sous ce rapport, car elle marque une habitude proprement dite. Plusieurs des mystères les plus importants de la vie du Christ, tels que son baptême, sa tentation, son agonie de Gethsémani, se passèrent dans une solitude tout au moins relative. À cet amour de la retraite, Jésus ne manqua jamais d’associer, même pendant les périodes où il dut multiplier les discours, un grand amour du silence. Le « Verbum silens, le Verbe qui se tait » de la vie cachée garda jusqu’à la fin ses habitudes silencieuses, et pas une parole oiseuse ne sortit jamais de sa bouche.
Relevons enfin, dans le tempérament moral du Sauveur, deux qualités d’ordre général, la simplicité et la sérénité, qui n’ont pas assez attiré l’attention. Rien n’était moins compliqué que sa nature droite et franche. Tout en étant remarquable à bien des points de vue, sa parole est sans apprêts capables d’en fausser le sens, toujours limpide comme son âme. Envers ses ennemis comme envers ses amis, il procède avec la loyauté la plus parfaite ; aussi comprend-on qu’il ait eu en horreur l’hypocrisie des pharisiens et des scribes, contre laquelle il n’a pas cessé de protester[1646]. Ces hommes fourbes reconnaissaient comme malgré eux sa rare sincérité, et ils lui adressèrent un jour à ce sujet un éloge intéressé[1647] : « Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans vous inquiéter de personne ». Il a publié la vérité avec un zèle infatigable ; c’est pourquoi il avait le droit de dire à Pilate[1648] qu’il était venu pour rendre témoignage à la vérité. Cette vérité, il eut souvent à la promulguer sous des formes nouvelles, délicates, difficiles à dire et à entendre. Il lui fallait se dresser contre tout un système religieux qui avait fait son temps, et contre des préjugés invétérés. Il avait à réformer tout un peuple, sur lequel des hommes puissants exerçaient une influence néfaste, à enseigner des dogmes relevés, à établir sa propre mission sur les ruines du passé. Mais sa droiture et sa simplicité s’unirent à son courage, et, sans se laisser intimider, il fit entendre dans toute la Palestine l’évangile du royaume des cieux. Bien plus, il le fit accepter par un nombre considérable de ses compatriotes. Peu soucieux d’une vaine et malsaine popularité, il alla droit devant lui, comme un chevalier sans peur et sans reproche, attaquant l’erreur et le mal sous toutes leurs formes. Comme l’a dit saint Pierre[1649] en faisant un emprunt à Isaïe[1650], Non inventus est dolus in ore ejus : on ne pouvait trouver sur ses lèvres ni exagération, ni assertion faite à la légère, ni la moindre flatterie[1651].
Dans ce caractère si noble et si saint, on découvre aussi, non sans une agréable surprise, toute une série de contrastes, dont l’ensemble équivaut à une perfection nouvelle. Ce sont des aspects variés de sa riche nature. En elle se rejoignent la douceur et l’énergie, la bonté et une juste sévérité. Jésus est humble jusqu’à l’excès, et sa fierté s’indigne par moments. Tendrement fidèle à ses affections, il rompt les liens les plus légitimes et les plus étroits, lorsqu’ils se mettent en travers du devoir. Il est né Seigneur et maître, et il se fait avec une grâce charmante le serviteur de tous. Sa vaillance est celle des héros, et il lui arrive de se troubler. Il est soumis à l’autorité, et il agit avec indépendance ; pacifique, et il apporte la guerre. Il se défie des hommes, dont il connaît l’instabilité, et il les aime jusqu’à mourir pour eux sur une croix. Il veut qu’on obéisse à la loi mosaïque, et il porte de rudes coups aux traditions qui prétendaient l’expliquer, la compléter. Il recherche la solitude, et il fréquente le monde. Sa vie est extrêmement mortifiée, et il assiste, sans se faire prier, à de grands repas. Il veut attirer tout à lui, et il congédie d’un mot ceux qui hésitent à le suivre. Détaché de tout, il exige qu’on quitte tout pour s’attacher à sa personne. Il est contemplatif, et en même temps homme d’action. Est-il besoin de dire qu’il n’existe pas le plus léger conflit entre ces différentes vertus, qui, en lui, forment un tout délicatement harmonieux ? Il possédait réellement, comme saint Jean l’écrivait en tête de son évangile[1652], la « plénitude » des vertus humaines, en même temps que la plénitude de la grâce divine. Enfin, tandis que, chez la plupart des grands hommes, une qualité se développe aux dépens des autres — par exemple, l’intelligence au détriment du cœur, ou réciproquement —, les qualités morales du Sauveur, après avoir grandi simultanément sans se nuire les unes aux autres, se manifestaient à tour de rôle de la façon la plus normale, sans jamais se causer aucun tort mutuellement. Ce qui résulte de tous ces contrastes, c’est donc la multiplicité des dons et des vertus de l’âme de notre Seigneur Jésus-Christ.
Dès lors que le Verbe avait consenti à revêtir notre nature, il était dans l’ordre qu’il eût également une volonté humaine, entièrement distincte de sa volonté divine. Les évangiles ne permettent aucun doute sur ce point, qui a été d’ailleurs défini par l’Église[1653], à la suite d’une controverse douloureusement célèbre. Nous y entendons Jésus en personne parler de sa volonté humaine dans les termes les plus nets. « Je suis descendu du ciel, dit-il[1654], pour faire, non ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Sa généreuse prière de Gethsémani affirme le même fait : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; cependant qu’il en soit, non pas comme je veux, mais comme vous voulez[1655] ». Évidemment, la volonté divine de Jésus se confondait avec celle de son Père ; aussi, durant cette heure de poignante angoisse, y eut-il un commencement de lutte entre elle et sa volonté humaine ; lutte rapide, qui ne pouvait se terminer que par le triomphe complet du divin vouloir. Le Sauveur aurait pu s’écrier alors, comme dans une circonstance antérieure : « Oui, Père, puisque tel est votre bon plaisir[1656] ».
La volonté est le moi dans ce qu’il a de plus foncier, de plus vrai, de plus relevé chez l’homme. Elle joue un rôle prépondérant dans la formation du caractère, et en général dans l’histoire de chaque individu. Nous n’avons pas à insister sur ce fait, si évident, que, pendant toute son existence terrestre, la volonté du Sauveur a été absolument parfaite, comme toutes les autres qualités de son âme.
Nous venons de citer quelques-unes de ses paroles, et elles nous ont révélé en lui une soumission intégrale aux desseins de son Père céleste, quels que fussent les sacrifices qu’ils lui imposaient. Le quatrième évangile en contient plusieurs autres, qui attestent cette parfaite conformité de la volonté humaine de Jésus avec celle de Dieu. « Quæ placita sunt ei facio semper[1657] » : ce mot les résume toutes admirablement. Saint Paul[1658] donne une description dramatique de l’obéissance du Verbe incarné, lorsqu’il le représente faisant son entrée dans le monde et adressant à Dieu cette prière sublime, dont il emprunte les termes au psalmiste[1659] : « Vous n’avez voulu ni sacrifice ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocauste, ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : Me voici ; (…) je viens, ô Dieu, pour accomplir votre volonté ». Ce premier usage que Jésus-Christ a fait de sa volonté, il l’a renouvelé sans cesse, et il est mort en se rendant le témoignage très véridique qu’il avait exécuté jusqu’au bout le plan divin, sans y changer un iota : « Consummatum est. Tout est accompli[1660] ». Les détails les plus importants de sa vie avaient été déterminés d’avance par les anciens oracles ; jamais, quoi qu’il en pût coûter à sa nature humaine, il ne s’en est écarté d’une seule ligne. Son obéissance pleine et entière, parmi des difficultés qui auraient paru insurmontables à tout autre que lui, a été l’une des vertus les plus caractéristiques du Seigneur Jésus. Saint Paul, qui a si bien compris l’âme du Christ, met cette perfection en relief par une autre parole éloquente : « Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis[1661] ». Nul n’a, comme le Sauveur, obéi promptement, généreusement, et joyeusement au devoir.
Dans la volonté humaine de Jésus, nous avons à admirer en second lieu son énergie sans pareille. Des obstacles perpétuels se dressent devant les hommes les plus fermes, lorsqu’ils se décident à mener une vie parfaite, ou même simplement à quitter la voie large du mal pour suivre le raide sentier de la vertu ordinaire[1662]. Il est vrai que Jésus, pour demeurer fidèle au devoir, n’a eu à lutter ni contre l’orgueil, ni contre la concupiscence, ni contre les faiblesses morales qui, en nous, troublent l’intelligence, entravent la liberté, amollissent l’énergie ; mais il a dû faire quand même à tout instant acte de volonté. Et il n’a jamais manqué de redire, sous une forme ou sous une autre, par sa conduite et par ses paroles, son généreux Ita, Pater [oui, Père].Le démon apprit à ses dépens à faire connaissance avec la volonté du Christ, lorsqu’il se permit de le tenter à trois reprises ; saint Pierre aussi, quand il essaya de détourner son Maître du devoir[1663] ; de même les frères de Jésus, lorsqu’ils prétendirent lui imposer un plan qui n’était pas celui de Dieu[1664]. Ses ennemis, ses juges, ses bourreaux le trouvèrent pareillement invincible. Aucune puissance n’a été capable, nous ne dirons pas de l’entraîner hors de sa voie, mais de lui faire apporter la modification la plus légère aux desseins providentiels[1665]. Il reproduisait ainsi le portrait anticipé que le prophète Isaïe avait tracé de lui[1666] : « Le Seigneur s’est fait mon auxiliaire ; c’est pourquoi je n’ai pas été confondu. J’ai rendu mon visage semblable à une pierre très dure, et je sais que je ne serai pas confondu ». Voilà pourquoi, à l’approche de sa passion, il s’élançait, avec une ardeur que les apôtres étaient incapables de comprendre, vers Jérusalem, la Ville « qui massacre les prophètes[1667] », et qui était comme la citadelle de ses ennemis les plus acharnés. Il imitait en cela la vaillance proverbiale de David, son aïeul. Jamais la terre n’a revu un héros aussi indomptable que Jésus.
« Vouloir, c’est pouvoir », a-t-on dit. Mais il est vrai d’ajouter, en considérant la volonté humaine sous un autre aspect : « Vouloir, c’est aimer ». Cette transition nous conduit au Cœur sacré de Jésus. La liturgie vante ses « richesses impénétrables[1668] », et les théologiens mystiques n’ont pas manqué de développer une idée si belle et si vraie[1669]. Un grand penseur a pu dire qu’il ne permettait pas à son intelligence d’étouffer les sentiments de son cœur. En ce qui concerne Jésus, ni la supériorité de ses facultés intellectuelles, ni les préoccupations constantes de son zèle, ni sa fidélité à accomplir la volonté de son Père, n’ont été capables d’amoindrir la force et la suavité de ses saintes affections.
Au point de vue moral, le cœur humain est regardé à juste titre comme l’organe de l’amour. Il est fait avant tout pour aimer, et c’est là, lorsque tout demeure dans l’ordre, l’une des plus belles facultés de notre volonté. Parler du cœur de Jésus d’après les évangiles, c’est donc essayer de pénétrer aussi avant que possible dans ce sanctuaire, et chercher à découvrir quels ont été ses affections et leurs mobiles. Jamais, assurément, cœur plus parfait n’a battu dans une poitrine humaine, et il est évident que toutes ses sympathies ont eu leur part de cette perfection. Nous lisons au livre des Cantiques[1670] cette profonde parole : « Il a réglé en moi l’amour ». L’ordre le plus enviable n’a pas cessé un seul instant de régner au cœur du divin Maître, pour maintenir dans une rigoureuse discipline toutes ses affections.
En écoutant plus tard la prédication de Jésus, nous verrons la place éminente qu’y occupent l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Ce double amour a tenu, dans son cœur et dans ses actes, une place plus considérable encore que dans ses paroles. On peut dire d’abord que l’amour de Dieu fut en tout temps la passion dominante de son âme, la fonction essentielle de son cœur, le foyer auquel se réchauffait perpétuellement son zèle. Les hommes les plus saints ont conscience que leur amour pour Dieu est très imparfait, et qu’il est incapable soit d’atteindre en étendue et en intensité la mesure qu’exigeraient les perfections de son objet, soit de correspondre à l’ardeur de leurs propres désirs. Jésus, au contraire, aimait véritablement Dieu « de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit[1671] », et c’est cet amour sans bornes qui donnait le branle à sa vie entière.
Avant tout, c’était un sentiment filial, d’une puissance et d’une suavité indicibles. Son Père céleste lui a dit, au jour de son baptême : « Tu es mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu[1672] ». Son cœur de Fils unique a répondu, avec une tendresse incomparable : « Abba, Père[1673] » ; nom très doux, qu’il avait toujours au cœur et fréquemment sur les lèvres[1674]. Avec quelle suavité ne devait-il pas prononcer ces simples mots : « Mon Père ! » Son amour filial retentit à travers toutes ses paroles, resplendit dans tous ses actes. On le voit passer dans les descriptions qu’il donne çà et là de Dieu, représenté par lui comme le meilleur et le plus miséricordieux des pères[1675]. Il l’a surtout manifesté, nous le disions naguère, par une obéissance intégrale aux ordres divins, puisque, suivant un mot célèbre, idem velle, idem nolle, ea firma amicitia est[1676]. Et pourtant, nous avons vu aussi que son Père ne l’a point épargné, et qu’il a dû apprendre par une rude expérience ce qu’il en coûte parfois d’obéir sans réserve[1677].
Jésus manifestait aussi son amour filial par une union intime de tous les instants. Il pensait constamment à Dieu, il vivait constamment en Dieu. Il avait de Dieu une soif insatiable, et, plus encore que le psalmiste exilé loin du tabernacle, il pouvait dire : « Comme un cerf soupire après des courants d’eau, ainsi mon âme soupire après vous, ô Dieu[1678] ». De là ces prières fréquentes et débordantes d’amour, que mentionnent les évangélistes[1679]. Enfin, ce sentiment filial se révélait par une confiance à toute épreuve, qui ne l’a jamais abandonné, pas même lorsque, sur la croix où sa vie s’échappait goutte à goutte avec son sang, son Père semblait l’avoir délaissé. En effet, à peine avait-il exhalé sa plainte douloureuse, « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné[1680] », qu’il ajoutait doucement : « Père, je remets mon âme entre vos mains[1681] ». C’est aussi sa confiance sans bornes qui lui faisait dire à Gethsémani : « Père, toutes choses vous sont possibles[1682] », et, au moment où il allait ressusciter Lazare[1683] : « Père, je savais que vous m’exaucez toujours ». Elle déborde dans sa prière sacerdotale[1684], qui n’est pas moins un chant de confiance qu’un chant d’amour et de triomphe.
Ne cherchons pas ailleurs que dans cet amour de notre Seigneur Jésus-Christ pour son Père céleste, le secret de la force héroïque que nous avons admirée en lui. En effet, de ce sentiment, le plus relevé et le plus pur de ceux qui peuvent émouvoir une âme humaine, naissent l’oubli du moi, le dévouement illimité et désintéressé, les généreux sacrifices, le don de soi entier et irrévocable : vertus que le Sauveur a pratiquées à un degré suprême.
Mais son amour pour Dieu ne pouvait suffire à son grand cœur. N’a-t-il pas dit que le second précepte du Décalogue, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », est « semblable au premier[1685] ? » Et ne lui a-t-il pas attaché une telle importance, ne l’a-t-il pas de nouveau promulgué avec une telle vigueur, qu’il en a fait son commandement par excellence ? Hoc est præceptum meum ut diligatis invicem. Et il a bien voulu ajouter, joignant comme toujours l’exemple au précepte : sicut dilexi vos[1686]. Cette « philanthropie de notre Sauveur », ainsi que la nomme saint Paul[1687], nous est apparue déjà sous l’une de ses formes les plus saisissantes, dans le mystère de l’Incarnation. Nous aurons chaque jour, pendant sa vie publique, des preuves réitérées de cet « amour du Christ qui dépasse toute science[1688] ». Mais, comme il l’a dit lui-même, c’est durant sa passion douloureuse qu’il se manifestera avec le plus d’évidence et de force, puisque « personne ne peut avoir une plus grande affection que de donner sa vie pour ceux qu’il aime[1689] », et qu’on reconnaît le bon Pasteur à son dévouement sans mesure, qui lui fait sacrifier sa vie pour ses brebis[1690]. Aussi, bien que la sainte image de son Cœur sacré dont s’échappent les flammes d’une ardente charité, soit un excellent emblème de l’amour du Sauveur pour nous, la croix dressée en tous lieux par l’Église catholique n’en est-elle pas un symbole moins expressif.
L’amour de l’humanité déchue, qu’il venait racheter au prix de ses humiliations et de ses souffrances, a été ainsi, après son amour pour Dieu, la seconde des grandes passions de l’âme de Jésus. Personne n’a jamais réalisé comme lui le tableau tout divin de la charité, que l’apôtre des Gentils a tracé de main de maître, en I Cor., xiii. Il y a plus : un tel tableau n’aurait pas été possible, si notre Seigneur Jésus-Christ n’en avait pas été le modèle idéal. Son amour pour nous fut d’autant plus méritoire, que l’objet en était plus imparfait, plus misérable même. Mais son cœur était le cœur d’un Dieu, en même temps que le cœur d’un homme ; voilà pourquoi il était doué d’une puissance étonnante.
Cette sympathie éprouvait le besoin de se manifester au-dehors, comme la nôtre, et elle le faisait par tous les moyens que Jésus avait à sa disposition : par des miracles, qui étaient le plus habituellement des actes d’amour ; par des appels pleins de tendresse, comme celui que nous a conservé saint Matthieu[1691] ; par des recommandations pressantes : « aimez-vous les uns les autres ; aimez vos ennemis ; soyez miséricordieux ; etc. »[1692] ; par sa compassion pour tous les genres de souffrances. Elle lui arrachait quelquefois des gémissements[1693], des larmes[1694] et même des sanglots[1695]. Les évangélistes l’expriment souvent à l’aide d’un mot grec qui marque une émotion très vive[1696]. Elle se manifesta aussi par le généreux pardon qu’il accorda à ses ennemis[1697] ; par sa miséricorde infinie à l’égard des pécheurs ; enfin par ses touchantes et célestes amitiés.
Développons brièvement ces deux derniers traits. Pleins d’orgueil et de dureté, les pharisiens et leurs disciples frappaient comme d’ostracisme certaines catégories de pécheurs, tels que les publicains, et ils allaient jusqu’à déterminer mathématiquement la distance à laquelle on devait s’écarter d’une femme de mauvaise vie. Le cœur de Jésus était un abîme de miséricorde, et, comme ce bon Maître était venu en ce monde précisément pour convertir et sauver les âmes coupables, il ne craignait pas de fréquenter les pécheurs. Ses adversaires en étaient profondément scandalisés, et ne manquaient aucune occasion de lui reprocher cette conduite comme un crime[1698]. Divers incidents de sa vie — son entretien avec la Samaritaine[1699], l’épisode de la pécheresse[1700], celui de la femme adultère[1701], celui de Zachée[1702] — et plusieurs de ses paraboles — celles de la brebis égarée[1703] et de l’enfant prodigue[1704] — sont caractéristiques à ce point de vue et nous révèlent le fond de son cœur. Comme l’avait prédit Isaïe[1705], il se gardait bien de briser entièrement le roseau ployé, et d’éteindre la mèche qui fumait encore ; mais il redressait doucement celui-là et se hâtait de rallumer celle-ci.
En étudiant le cœur du divin Maître, on éprouve une vraie consolation, une joie profonde à voir, qu’il ressentait, comme les nôtres, le désir et peut-être même le besoin d’aimer plus intimement, plus tendrement, certains groupes, certaines personnes, qui avaient un titre spécial à sa sympathie. Parmi les groupes, nous citerons sa patrie, l’ensemble de ses disciples, le collège apostolique, les petits enfants. Bien qu’il appartînt à l’humanité tout entière, comme l’indique saint Luc[1706] en retraçant sa généalogie jusqu’à Adam, Jésus a été avant tout un vrai fils d’Abraham, et c’est à sa patrie proprement dite, la Palestine, qu’il a voulu consacrer son ministère personnel. « Je n’ai été envoyé, disait-il[1707], qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme il s’apitoyait sur ces pauvres brebis sans pasteur[1708] ! Quelle tendresse pour Jérusalem, centre et représentant de la nation entière, dans cette apostrophe d’une exquise bonté[1709] : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu n’as pas voulu ! » Il aurait tant désiré la ramener au bien, et lui épargner les maux terribles qui l’attendaient dans un prochain avenir[1710] !
Lorsque Notre-Seigneur, étendant sa main bénissante sur les disciples qui l’entouraient ce jour-là, prononçait cette très aimable parole : « Voici ma mère et mes frères ; car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, est mon frère, et ma sœur, et ma mère[1711] », il montrait que tous ceux qui croyaient en lui occupaient dans son cœur une place spéciale, et lui étaient unis par des liens aussi étroits que ceux du sang. Ses apôtres lui étaient naturellement plus chers encore. Il les avait choisis pour être ses collaborateurs et ses successeurs dans la grande œuvre de sa vie, l’établissement de son Église. Il les prit auprès de lui pour leur faire partager pendant près de trois ans sa vie et ses travaux ; il fit, nous le verrons, leur éducation avec une véritable affection de mère. Il leur dira, avec une sincérité et une simplicité délicieuses, dans son discours d’adieu : « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aussi aimés (…) Je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître[1712] ». « Ayant aimé les siens, venait de dire le narrateur[1713], il les aima jusqu’à la fin », ou mieux encore, « jusqu’à l’excès ». Dans ce cercle intime, il y eut les plus intimes — Pierre, Jacques le Majeur et Jean —, dont le Sauveur se fit accompagner dans plusieurs circonstances particulièrement importantes de sa vie[1714].
Mais le cœur de Jésus a voulu connaître de plus près encore les délicatesses et les saintes joies de l’amitié humaine. Lorsque Notre-Seigneur rencontrait une âme particulièrement pure, qui se donnait à lui avec une générosité plus grande, il lui témoignait en retour une tendresse d’un caractère spécial. Selon le langage admirable de saint Bernard[1715], « il laissait s’échapper alors toute la suavité de son cœur ; son âme s’ouvrait toute entière, et le parfum le plus exquis, le parfum d’une belle âme, d’un cœur noble et généreux, se répandait comme une vapeur invisible ». Jésus devenait alors l’ami incomparable, l’ami fidèle et dévoué entre tous.
Plusieurs de ses amitiés sont justement célèbres[1716]. Celle qui se présente la première à la pensée et qui fut peut-être la plus tendre, nous est rappelée par la formule discrète, et cependant éloquente, du quatrième évangile : « Le disciple que Jésus aimait[1717] ». Quel trésor d’affection dans cette simple parole ! Elle a d’ailleurs pour complément ce trait d’une beauté inexprimable, qui se passa pendant la dernière Cène : « L’un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus[1718] », et davantage encore l’incident inoubliable du Calvaire[1719] : « Ayant donc vu sa mère, et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : Femme, voilà votre fils ! Puis il dit au disciple : Voilà ta mère[1720] ! »
Une autre des amitiés du Sauveur nous est révélée par le message tout ensemble aimant, confiant et douloureux des sœurs de Lazare : « Voici que celui que vous aimez est malade[1721] ». Mais le ressuscité de Béthanie n’était pas le seul membre de sa famille à jouir de la sympathie du Christ ; Marthe et Marie en avaient leur large part, comme le marque cette phrase si expressive de l’auteur du quatrième évangile[1722] : « Jésus aimait Marthe et Marie sa sœur, et Lazare ». Et cette amitié, dont l’intimité est décrite par Jean en traits non moins vigoureux que délicats (Joan., xi), remontait assez loin déjà, ainsi qu’il ressort d’un épisode tout à fait gracieux, raconté par saint Luc[1723].
Jésus a même éprouvé ce qu’est la déception dans l’amitié. Quoi de plus touchant que cette réflexion de saint Marc, à propos du jeune homme riche qui venait d’avouer en toute candeur qu’il avait fidèlement observé les préceptes du Décalogue : « Jésus, ayant jeté sur lui un regard pénétrant[1724], l’aima ». Il l’aima avec tant de force, qu’il aurait voulu l’attacher étroitement à sa personne et ne plus s’en séparer. Mais l’épreuve à laquelle il le soumit, « Va, vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres ; puis viens, et suis-moi », était trop grande pour cette âme imparfaite : « Lui, affligé de cette parole, s’en alla triste, car il avait de grands biens ». La trahison de Judas, la triple négation de Simon-Pierre, la fuite de tous les apôtres à Gethsémani, portèrent aussi des coups douloureux au cœur sensible du Maître.
Achevons cette énumération des amitiés du Sauveur par l’une des plus touchantes de toutes : celle qu’il témoigna aux petits enfants. Comme l’écrivait un grand penseur du siècle dernier[1725], « on a presque la tentation de se demander : Comment le Dieu de l’éternité s’abaisse-t-il à de pauvres petites créatures à peine capables de le comprendre, et pourquoi ces familiarités privilégiées de la Sagesse éternelle ? Les Docteurs nous répondent que l’enfance est ordinairement remplie de candeur et d’ingénuité ; son œil pur et vrai reflète la simplicité de son âme. Aussi le Christ, qui aime la vérité (…), aimait à réunir autour de lui ces physionomies pleines d’innocence et de naïveté ». Plus tard, nous aurons l’occasion de citer ce trait révélateur : « Prenant un petit enfant, il le plaça au milieu » des apôtres, auxquels il voulait donner une leçon d’humilité, « et, après l’avoir embrassé, il leur dit : Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit[1726] ». Comme il prit aimablement leur défense contre les mêmes apôtres, qui, désireux de lui épargner ce qu’ils regardaient comme une importunité, voulaient empêcher leurs mères de les lui présenter pour qu’il les bénît ! « Laissez-les, dit-il avec fermeté, et ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des cieux est pour eux et pour ceux qui leur ressemblent.[1727] » Une autre de ses paroles nous montrera avec quelle attention il avait observé leurs jeux et leurs caractères[1728]. Ailleurs, il compare ses disciples à de tout petits enfants[1729] ; ou bien, il cite un beau passage des Psaumes[1730], d’après lequel Dieu se complaît dans la louange qui sort de la bouche des enfants[1731], il ne veut pas qu’on les méprise[1732] ; il porte une sentence justement sévère contre quiconque les scandaliserait[1733]. D’autre part, ces petits êtres, qui sont si habiles à reconnaître leurs amis véritables, lui témoignaient une confiance naïve et tendre, toutes les fois qu’ils en avaient l’occasion[1734].
Telles furent les principales amitiés de Jésus, sincères, profondes, fidèles, généreuses, et — est-il besoin de le dire ? — toujours viriles, sans fadeur, dignes d’un cœur à la fois si fort et si sensible, dont les racines étaient perpétuellement plongées dans le surnaturel et le divin. Mais nous devons insister sur ce fait, que la sympathie de Notre-Seigneur n’a pas été le monopole de quelques classes spéciales de la société, ou de quelques personnes privilégiées. Elle a été universelle, sans la moindre exclusion. Si nous jetons les yeux sur son entourage le plus intime, nous y voyons le publicain Lévi et le traître Judas. Parmi les saintes femmes auxquelles il daigna permettre de l’accompagner parfois dans ses voyages, nous remarquons, à côté de Jeanne, qui était la femme d’un des principaux officiers de la cour du tétrarque Hérode, Marie Madeleine, dont il avait chassé sept démons. S’il accepte de s’asseoir à la table de Marthe et de Marie, il accorde la même faveur à Simon le pharisien, à Lévi et à Zachée. Toutes les catégories de la société d’alors eurent part à ses bienfaits miraculeux. À ce même point de vue, son langage ne différait pas de sa conduite. Ainsi, lorsqu’on lui demanda de définir le mot « prochain », il choisit un exemple chez les odieux Samaritains[1735] ; un autre jour, il vanta la foi d’un centurion païen[1736]. Tous les hommes avaient une place dans son affection.
Le cœur de Jésus n’était pas moins remarquable — plusieurs des détails qui précèdent l’ont déjà démontré — par sa sensibilité exquise. « Jamais, a dit Bossuet[1737], jamais homme n’a eu les passions si tendres ni si délicates…] que mon Sauveur, bien qu’elles aient été extrêmement modérées » et toujours parfaitement réglées. Le Père Faber a sur ce même sujet quelques lignes excellentes : « La tendresse de son cœur était parfaite dans toute l’acception du mot. Nul n’a jamais été doué d’affections telles que les siennes ; sa sensibilité n’a jamais eu d’égale ; jamais sentiments humains n’ont reçu une touche si divine dans leur force, leur profondeur, leur fidélité, leur délicatesse (…) Leur pureté dans la véhémence venait de son éminente sainteté. Son amour humain était un être réel, un feu merveilleusement chaste, une puissance de tendresse à laquelle rien ne ressemble dans la création. Mais il était divin en même temps qu’humain ; une large mesure de cet amour abondant et tendre que peut seul ressentir le Créateur, était communiquée aux affections de son cœur d’homme. Aussi, jamais aucun autre amour n’approcha de ses douces ardeurs[1738] ».
Il a plu à Jésus, dans une circonstance émouvante, d’affirmer hautement la suavité incomparable de son cœur : « Recevez mes leçons, parce que je suis doux et humble de cœur[1739] ». Le rude Marcion n’a pas pu s’empêcher de reconnaître que cette douceur était vraiment l’un des traits caractéristiques de l’âme du Christ[1740]. Elle constituait, en effet, le fond même de sa nature, comme l’ont dit aussi le pape saint Clément[1741] et saint Polycarpe[1742]. De nombreux incidents de sa vie publique et de sa passion mettent en relief sa mansuétude, son amabilité, son affabilité, sa bonté. Lorsque les fils de Zébédée parlaient de faire descendre le feu du ciel sur un village samaritain qui avait refusé de le recevoir, il calma doucement leur indignation, en leur rappelant que l’esprit de la nouvelle Alliance n’était pas le même que celui de l’Ancien Testament[1743]. Il ne voulut pas non plus permettre qu’on traitât avec sévérité un homme qui se servait de son nom pour opérer des miracles, bien qu’il ne fût pas un disciple proprement dit[1744]. Avec quelle suave bonté il songea à procurer quelques jours de repos à ses apôtres, lorsqu’ils l’eurent rejoint, fatigués, après leur première mission[1745] ! De même, par deux fois, il ne put se résoudre à renvoyer à jeun les foules qui l’avaient suivi jusque dans sa retraite, et il accomplit un grand prodige pour les rassasier[1746]. Il a de gracieuses paroles pour excuser la pieuse prodigalité de Marie, indignement critiquée par Judas[1747]. Après avoir triomphé de son angoisse à Gethsémani, non content de pardonner à ses trois apôtres favoris de s’être endormis à l’heure où il aurait eu besoin de leur sympathie, il les invite à se reposer encore, et il se tient auprès d’eux jusqu’à l’arrivée de ses bourreaux[1748]. La douceur qu’il pratiquait sans relâche, il la recommandait instamment. Elle est en tête du Sermon sur la montagne, sous la forme d’une des huit Béatitudes[1749]. Il l’a prêchée du haut de la croix, en demandant à Dieu le pardon de ses bourreaux[1750].
C’est de la suavité et de la bonté de son divin Cœur que provenait, au moins en partie, sa merveilleuse puissance d’attraction, que saint Jérôme[1751] a très justement comparée à un aimant extraordinaire ; saint Augustin[1752], à un parfum de prix que le monde entier désire respirer ; Origène, allant encore plus loin, à une sorte d’enchantement et de fascination. Cette puissance était telle, qu’il a suffi à Jésus d’un ministère relativement court « pour changer la marche de l’histoire et transformer le caractère de la vie humaine[1753] ». Quel concours nous allons voir se former autour de lui, dès le début de sa prédication ! On viendra de tous les districts de la Palestine, et même de la Syrie, de l’Idumée, de Tyr et de Sidon[1754]. Et avec quelle familiarité respectueuse ces foules traiteront le bon Maître ! Pour qu’elles se permissent d’user et d’abuser ainsi de son temps, de ses forces, de sa vertu miraculeuse, il fallait qu’elles eussent promptement découvert en lui dès trésors inépuisables de bonté.
Cette affluence qui, pendant plus d’une année, fut incessante, suppose évidemment que Jésus exerçait de toutes manières autour de lui un très puissant attrait. Si ses miracles et la nature de sa prédication contribuèrent pour une très grande part à le rendre populaire a ce point, le charme qui se dégageait de toute sa personne, et très spécialement de son cœur, joua aussi un rôle considérable pour créer ce courant d’affection et d’enthousiasme. Certes, il a eu, et d’assez bonne heure, des ennemis nombreux, dont la haine alla toujours croissant ; mais aussi combien d’amis, étonnamment dévoués ! Et l’on est heureux de constater que ceux qui l’ont contemplé de plus près, qui ont vécu avec lui dans l’intimité, qui ont été les témoins journaliers de sa conduite, sont en même temps ceux qui l’ont le plus tendrement aimé, qui ont cru en lui avec le plus de force et qui ont versé pour lui jusqu’à la dernière goutte de leur sang.
Telle a été la nature humaine de notre Seigneur Jésus-Christ. Le simple aperçu que nous venons d’en donner nous a permis d’admirer en elle l’assemblage de toutes les perfections. La conclusion de cette étude est donc que le Sauveur doit être placé dans une catégorie à part, bien au-dessus des hommes les plus grands intellectuellement et les plus saints moralement. Sa physionomie, contemplée sous ses divers aspects, d’après des documents d’une authenticité et d’une véracité indiscutables, nous est apparue, comme à ses disciples les plus dévoués, idéalement belle, idéalement pure, vraiment unique au monde. Quand même l’humanité s’avancerait, pendant des siècles entiers, de progrès en progrès, de perfection en perfection, jamais elle ne réussirait à produire un second Jésus. À tout jamais, il sera l’archétype universel, l’exemplaire de tous les temps et de tous les pays.
Maintenant, le drame sacré de la vie publique va commencer. Nous verrons Jésus s’avancer à pas de géant, comme un conquérant des âmes que rien ne saurait arrêter. Pour lui comme pour Jean-Baptiste, la retraite et le silence ont été une préparation admirable. Son développement extérieur est complet.