Les néo-critiques nient le caractère historique de cette institution. Voir l’Appendice IX, 1.
C’est là un fait d’une extraordinaire gravité, qui compte parmi les points culminants de la vie du Sauveur, car on doit le regarder comme une démarche décisive, entreprise en vue de la fondation de l’Église chrétienne. Les écrivains sacrés nous ont montré Jésus remportant de rapides succès en Galilée. La bonne semence a été jetée abondamment, et une riche moisson se prépare déjà. Le Messie a donc besoin d’ouvriers zélés, qui puissent dès maintenant l’aider à faire la récolte. Mais c’est surtout en prévision de l’avenir qu’il va se donner des auxiliaires de choix. Une courte durée avait été assignée, dans le plan divin, à son ministère personnel ; c’est pourquoi il fallait qu’après son retour au ciel son œuvre naissante fût continuée sans délai, et développée par des hommes auxquels il aurait communiqué son esprit. Depuis quelque temps déjà, il a posé la base de ce grand acte, en s’attachant, d’abord d’une manière transitoire[883], puis définitivement[884], plusieurs disciples éprouvés, qui ont vécu auprès de lui, faisant comme l’apprentissage de leurs futurs travaux. Mais cette mesure était insuffisante ; aussi va-t-il maintenant la compléter.
Pour en mieux comprendre la signification exacte, il convient d’établir une distinction entre les divers groupes des adhérents du Sauveur que les évangélistes signalent successivement. Ils portent tous le titre de « disciples », parce qu’ils reconnaissaient en Jésus leur Docteur et leur Maître. Toutefois, ce nom leur est attribué à différents degrés. Il y avait la grande masse des partisans du Christ, ses disciples dans l’acception la plus large de ce mot. C’est en ce sens qu’au livre des Actes[885], il est question de la « multitude des disciples » qui demeuraient à Jérusalem. Ce même nom est donné à une autre catégorie de croyants, beaucoup moins nombreux, mais plus étroitement liés à Notre-Seigneur, avec lequel ils avaient des rapports très intimes. Tels, avant leur appel à l’apostolat, ceux dont nous avons récemment parlé : Pierre et André, Jacques et Jean, Philippe, Nathanaël et Matthieu ; tels aussi, plus tard, les soixante-douze disciples[886], les cent vingt disciples réunis au cénacle après l’ascension de Jésus[887], les cinq cents disciples auxquels le divin Ressuscité se manifesta en Galilée[888]. Enfin, très fréquemment, et même après leur élection, les apôtres sont encore appelés disciples par les écrivains sacrés. C’était leur premier titre, et il demeura pendant longtemps le plus usité. Tous ces disciples formeront auprès de Jésus, jusqu’à la fin de sa vie terrestre, comme trois cercles concentriques, qui l’entoureront de leurs fidèles hommages.
C’est en termes fort simples, et cependant graves et solennels, que saint Marc et saint Luc[889] exposent la scène touchante de l’élection des apôtres. « Montant sur la montagne, dit le premier, Jésus appela à lui ceux qu’il voulût, et ils vinrent auprès de lui. Il en établit douze, pour les avoir avec lui et pour les envoyer prêcher. Et il leur conféra le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons. » Saint Luc dit à son tour : « Il arriva qu’en ce jour-là[890] Jésus s’en alla sur la montagne, et il passa toute la nuit à prier Dieu. Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples, et il en choisit douze d’entre eux, auxquels il donna le nom d’apôtres ». Saint Matthieu ne mentionne les apôtres et le fait de leur vocation qu’à l’occasion, beaucoup plus tardive, de la mission que leur Maître leur confia d’aller porter la bonne nouvelle à travers toute la Galilée[891]. Mais, la façon même dont il parle d’eux en cette circonstance suppose qu’ils existaient alors depuis un certain temps comme un corps distinct. La place que saint Marc et saint Luc assignent à leur élection est, au contraire, conforme à l’ordre chronologique. C’est immédiatement avant de prononcer le Sermon sur la montagne que le Sauveur fit ce choix, dont nous avons relevé l’importance.
Il serait agréable à notre piété de savoir exactement quelle fut la montagne qui servit de théâtre à ces deux événements. Aucun des synoptiques ne la nomme, bien qu’ils emploient tous, pour la désigner, une formule qui semble supposer qu’elle était alors très connue : pour eux, c’est « la montagne » par excellence[892]. Il ressort du moins de l’ensemble des trois récits, qu’elle n’était pas éloignée de la rive occidentale du lac de Génnésareth. Or, il existe précisément dans le bloc montagneux, si varié et si pittoresque, qui surplombe cette rive à peu près en face de Tibériade, une croupe aux formes originales, élevée de 346 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée, et à laquelle les Arabes ont donné le nom de Karn ou Kouroûn-Hattîn, « Cornes d’Hattîn »,[893] qui pourrait bien avoir été la Montagne des Béatitudes. « La crête, élevée de 50 ou 60 mètres au-dessus du niveau de la route, vers le sud, domine d’environ 250 mètres, vers le nord, la vallée que sillonne l’ouadi El Hammam. » De cette crête, le panorama est remarquable. « En face, les eaux tranquilles du lac, sur la surface duquel les collines qui masquent le regard projettent quelques échancrures. Au-delà, les montagnes du Djaulân s’abaissent jusque sur ses bords et ferment l’horizon. À droite, vers le sud, … une plaine basse, l’Ard-el-Ahma, et plus loin le Thabor, dont le sommet, encadré dans les autres, ressemble à une bosse de dromadaire. À gauche, vers le nord, se dresse le grand Hermon, avec son pic couvert de neige. »[894] La cime de cette gracieuse colline consiste en un plateau long d’une centaine de mètres, et terminé, à ses deux extrémités, par un mamelon qui présente à distance, vu sous un certain angle, l’aspect d’une corne. De là son nom actuel. Quelques voyageurs lui ont aussi trouvé l’aspect d’une selle munie de ses deux pommeaux. Ce n’est, il est vrai, qu’à partir du xiiie siècle qu’on rencontre les traces de la tradition qui fait du Kouroûn Hattîn la scène historique de l’élection des apôtres et du Sermon sur la montagne, et peut-être l’originalité même de ses formes, qui frappe d’assez loin le regard, a-t-elle pu favoriser ce choix. Mais, bien que ce ne soit là qu’une hypothèse, elle n’a rien d’invraisemblable en elle-même, car ce local est tout à la fois solitaire, comme le souhaitait Notre-Seigneur, et facilement abordable ; ce qui explique la présence de la multitude nombreuse qui vint y rejoindre Jésus[895].
Revenons aux précieux détails que saint Marc et saint Luc nous ont conservés sur le choix des apôtres. Jésus voulut donner à cet acte toute la solennité qu’il méritait. C’est pourquoi il gravit un soir, avec un nombre considérable de ses disciples proprement dits, la montagne qu’il lui plut d’honorer alors de sa présence, ils y passèrent ensemble la nuit suivante. Mais, tandis que les disciples se livraient au sommeil, Jésus consacrait ce temps à une fervente prière[896], dont l’objet spécial est évident pour nous. Il consultait son Père céleste, il lui recommandait le choix qu’il allait faire ; il attirait ses grâces sur ceux auxquels serait confié un rôle si délicat, si relevé. Ce fut là, nous pouvons bien le supposer respectueusement, l’une des supplications les plus urgentes de l’Homme-Dieu pendant sa vie publique.
Le matin venu, le Sauveur appela et réunit les disciples qu’il avait amenés sur la montagne. Puis, devant cette honorable assemblée, qui représente pour nous les débuts de l’Église chrétienne, il proclama un à un les noms des Douze élus. Ceux-ci, sortant des rangs, venaient se placer auprès de lui, heureux et fiers de cette promotion inattendue. Saint Marc ajoute à ce tableau un trait significatif : Jésus « appela ceux qu’il voulut lui-même », c’est-à-dire ceux qui lui paraissaient les plus aptes aux fonctions qu’il devait leur confier, ceux qu’il avait nommés à son Père durant sa longue prière. Ce fut vraiment, de sa part, une « élection », un choix spontané, un effet de sa volonté libre. Il le rappellera plus tard aux apôtres : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis[897] ». Il dira aussi à son divin Père, et cela revenait au même[898] : « Ils étaient à vous et vous me les avez donnés ». La règle que nous le verrons suivre pour le choix de ses disciples du second rang le guida à plus forte raison pour l’élection des Douze. Il n’acceptait pas indifféremment ceux qui s’offraient à lui, ceux qui désiraient s’attacher régulièrement à sa personne, mais seulement ceux qu’il appelait et choisissait lui-même[899]. Il convenait, en effet, que le Roi-Messie élût ainsi ses futurs ministres.
« Il leur donna le nom d’apôtres. » Nom très caractéristique, puisqu’il a la signification d’« envoyé », de messager, de délégué[900]. Il n’est cependant employé que dix fois dans les évangiles[901], où, comme il a été dit plus haut, les apôtres reçoivent habituellement le titre de disciples dans un sens très particulier. Mais, après l’ascension du Sauveur, ce nom devint d’un usage beaucoup plus fréquent, comme on le voit par le livre des Actes[902] et par les épîtres de saint Paul. Il résulte du texte sacré que c’est Jésus personnellement qui imposa aux nouveaux élus cette glorieuse appellation, et sans doute au moment même de leur élection.
« Il en établit douze. » Les trois synoptiques signalent ici, en l’accentuant, ce chiffre, dont on comprit si bien l’importance, qu’il devint d’un fréquent usage pour désigner les membres du collège apostolique[903]. Il exprimait évidemment un symbole, et l’on admet communément que Jésus, en établissant douze apôtres, ni plus ni moins, se proposait de rattacher d’une manière visible la nouvelle Alliance à l’ancienne. Il s’est donné douze apôtres, en souvenir des douze grands patriarches, qui avaient été les fondateurs des douze tribus dont le peuple de Dieu se composait à l’origine. Il fera aussi allusion à ce trait, quand il prédira aux Douze qu’ils jugeront les tribus d’Israël[904]. C’est à cause du caractère mystique de ce nombre que saint Pierre crut devoir — « il fallait », dira-t-il — combler sans retard, après l’ascension du Sauveur, le vide créé dans le cercle apostolique par la disparition de Judas[905].
Après nous avoir fourni ces quelques détails sur l’élection des apôtres, les synoptiques citent leurs noms dans trois listes qui, complétées par une énumération analogue du livre des Actes[906], présentent l’intérêt le plus vif.
En comparant ensemble ces quatre listes, nous remarquons d’abord qu’elles se subdivisent toutes en trois groupes — trois « quadriges », comme on les a parfois appelés dans l’antiquité —, dont chacun contient toujours les mêmes noms. Pierre, André, Jacques le Majeur et son frère Jean forment le premier groupe. Philippe, Barthélémy, Thomas et Matthieu constituent le second. Jacques le Mineur, Simon le Cananéen ou le Zélote, Jude ou Thaddée et Judas Iscariote composent le troisième. C’est toujours le même apôtre qui est nommé en tête de chaque groupe : Simon-Pierre au premier groupe, Philippe au second, Jacques le Mineur au troisième. Mais les autres apôtres n’occupent pas régulièrement le même rang dans leur groupe respectif. Dans les listes du second et du troisième évangile, les apôtres sont en outre associés deux à deux par la conjonction et, peut-être d’après le classement établi par Notre-Seigneur lui-même, lorsqu’il envoya les Douze prêcher pour la première fois[907]. Il semble que les noms se suivent d’après un certain ordre de préséance, les apôtres les plus célèbres étant cités d’abord, les autres seulement après. Partout saint Pierre est mentionné le premier ; partout Judas est nommé le dernier, avec une note infamante : « Judas qui le trahit, Judas qui devint traître ». La part que Jésus accorda aux liens du sang dans la composition du corps apostolique, fut assez considérable : Pierre et André, Jacques le Majeur et Jean, très probablement aussi Jacques le Mineur et Jude, étaient frères.
Mais il y a plus, on s’est demandé depuis longtemps si quelques membres de la famille de Jésus lui-même n’auraient pas été élevés à la dignité d’apôtre. La question a été et est encore très débattue contradictoirement. Sans entrer à fond dans les détails de cette question très compliquée, nous indiquerons les principaux motifs qui favorisent une réponse affirmative. 1° Dans son épître aux Galates[908], saint Paul, parlant de la visite qu’il fit à saint Pierre quelque temps après sa conversion, dit n’avoir trouvé auprès de lui, à Jérusalem, « aucun des autres apôtres, si ce n’est Jacques, le frère du Seigneur ». Or, il s’agit évidemment ici de Jacques fils d’Alphée, dit le Mineur, puisque Jacques, fils aîné de Zébédée, avait subi le martyre plusieurs années auparavant[909]. Un peu plus loin, dans la même épître[910], Paul fait du même saint Jacques, avec Céphas et Jean, une des colonnes fondamentales de l’Église : ce qui revient encore, virtuellement, à le compter parmi les membres du collège apostolique. L’historien juif Flavius Josèphe[911] donne aussi à Jacques le Mineur le titre de frère de Jésus[912]. 2° D’autre part, en tête de son épître catholique, saint Jude se donne comme le frère de Jacques ; d’où il suit qu’il aurait également fait partie de la famille du Sauveur. Et en effet, la liste des « frères », c’est-à-dire des cousins de Jésus, telle que nous l’ont transmise saint Matthieu et saint Marc[913], contient les noms de Jacques (Jacob) et de Judas ou Jude. Il est vrai que ces noms, qui rappelaient deux illustres patriarches, étaient très fréquents chez les Juifs, et qu’ils pouvaient fort bien se rencontrer chez des familles que n’unissait aucun lien de parenté. Il est vrai aussi que, d’après d’autres textes évangéliques[914], les frères du Sauveur ne croyaient pas à sa mission à l’époque où il constituait le collège des apôtres. Mais cette assertion, vraie dans son ensemble, ne concernait pas tous les frères de Jésus, de sorte qu’il lui fut possible d’introduire plusieurs d’entre eux parmi les Douze[915]. C’est à cause de ces difficultés, et aussi parce que le livre des Actes[916] et saint Paul[917] semblent établir une distinction entre les apôtres et les frères de Notre-Seigneur, que de nombreux commentateurs demeurent hésitants, ou refusent franchement d’admettre l’identité. Nous la regardons cependant comme plus probable.
En parcourant ces catalogues des apôtres, on constate, avec le regret qu’exprimait déjà saint Jean Chrysostome[918], combien l’histoire de ces élus du Christ est peu connue en dehors du Nouveau Testament. Nous sortirions des limites de notre plan, si nous voulions donner un abrégé, même très succinct, des faits authentiques que les anciens écrivains nous ont communiqués sur chacun d’eux. Nous devrons donc nous borner à relever ici les traits les plus saillants[919].
Pour parler de la primauté de saint Pierre, vraie primauté d’honneur et de juridiction, nous attendrons que le divin Maître la lui confère d’une manière évidente et décisive. Mais il est bon de faire remarquer immédiatement qu’après avoir été préparée dès les premières relations de Jésus avec son futur vicaire[920], elle est insinuée très clairement ici même, par la place qui est accordée régulièrement à Simon en tête des quatre listes, et davantage encore par l’expression remarquable qui introduit son nom dans la liste de saint Matthieu : « primus, Simon ; le premier, Simon[921] ». En effet, cette épithète n’est certainement pas en cet endroit un simple numéro d’ordre, mais l’attestation d’une véritable prééminence, puisque le numérotage ne va pas au-delà de sa personne. Le caractère de Simon-Pierre, frappant par ses contrastes, est mis en saillie par maint incident de la vie du Sauveur. Tout à la fois décidé et vacillant, audacieux et craintif, impulsif et généreux, le prince des apôtres était Galiléen jusqu’aux moelles. Son ardeur, non moins que sa dignité, le poussait fréquemment à prendre les devants, pour parler et pour agir. Plus d’une fois, il sera le porte-parole du corps apostolique. Son amour pour son Maître ne connaîtra pas de bornes ; et pourtant, après avoir essayé témérairement de le défendre avec le glaive, il le reniera tristement. Mais il réparera vaillamment sa faute pendant le reste de sa vie[922].
André, son frère, comme lui disciple du précurseur, eut la gloire insigne d’aller le premier à Jésus avec Jean, le futur apôtre bien-aimé[923]. Si sa renommée pâlit fatalement à côté de celle de saint Pierre, il ne démentit, ni par ses travaux, ni par sa mort, la signification de son nom grec, qui rappelle la virilité, la vigueur. Il est presque étonnant qu’il n’ait point fait partie du petit groupe, composé de Pierre, de Jacques le Majeur et de Jean, que saint Chrysostome nomme gracieusement le corps des « intimes parmi les intimes ». Saint Marc nous apprend ici que Jésus, sans doute un peu plus tard, donna aux deux enfants de Zébédée et de Salomé le surnom de Boanergès[924], c’est-à-dire de « Fils du tonnerre ». Cette appellation tout orientale était une allusion délicate soit au tempérament ardent et au zèle entreprenant des deux frères[925], soit à leur éloquence entraînante[926]. Au nom de Jacques, on ajoute d’ordinaire l’épithète de « Majeur », pour le distinguer de son homonyme Jacques d’Alphée, dit, par contraste, « le Petit[927] », ou « le Mineur ». C’est lui qui eut, parmi les apôtres, la gloire de verser le premier son sang pour notre Seigneur Jésus-Christ[928]. Jean, son frère puiné, « le disciple que Jésus aimait » et auquel il confia sa Mère avant d’expirer, l’organisateur de l’Église d’Éphèse après saint Paul, fut au contraire celui des Douze qui vécut le plus longtemps, puisqu’il ne mourut qu’à la fin du i er siècle de notre ère. On vénère en lui, non seulement l’apôtre et l’ami du Sauveur, mais aussi l’évangéliste, et l’auteur de trois épîtres catholiques et de l’Apocalypse[929].
Comme nous l’avons déjà dit, on admet assez communément, depuis le moyen âge, que Barthélémy ne diffère pas de Nathanaël, ce « Bon Israélite » que son ami Philippe conduisit à Jésus, tout à fait au début de la vie publique, et qui, d’abord sceptique, se laissa promptement gagner par le divin Maître[930]. Cette identification s’appuie sur plusieurs raisons. Parmi les cinq personnages mentionnés à la fin du premier chapitre de saint Jean, quatre devinrent apôtres, et on ne voit aucun motif pour que Nathanaël ait été seul mis de côté. Jésus lui annonce, au même passage, qu’il le destine à un rôle supérieur, qui ne pouvait guère être que celui d’apôtre. Barthélémy est rattaché à Philippe dans les quatre listes apostoliques, comme l’est Nathanaël dans l’épisode auquel nous venons de faire allusion. Enfin, à la dernière page du quatrième évangile[931], Nathanaël fait de nouveau partie d’un groupe d’apôtres, vraisemblablement parce qu’il était lui-même l’un des Douze. Au reste, Barthélémy, en araméen « Bar-Tolmaï, fils de Tolmaï », est un nom patronymique, qui suppose un nom personnel, lequel, dans le cas présent, aurait été Nathanaël.
Nous avons vu aussi précédemment que, d’après une tradition des temps les plus anciens, et malgré l’assertion contraire d’Héracléon et d’Origène, Lévi et Matthieu ne sont qu’un seul et même personnage. Saluons en lui l’auteur du premier évangile, de l’évangile du Messie. Saint Jean[932] donne plusieurs fois la traduction grecque du nom de l’apôtre Thomas — en hébreu, Teôm ; en araméen, Tômâ’ —, qui signifie « Didyme », c’est-à-dire jumeau, sans doute à cause d’une circonstance particulière de sa naissance. Le caractère de cet apôtre n’était pas sans analogie avec celui de Pierre : ardent et généreux au fond[933], il avait aussi ses moments de défaillance[934].
Plusieurs apôtres étaient homonymes. Il était donc nécessaire de les distinguer par des surnoms. C’est pour cela que nous avons rencontré déjà les épithètes de Jacques le Majeur et de Jacques le Mineur ou le Petit. Dans les quatre listes, ce dernier est appelé « Jacques d’Alphée », c’est-à-dire fils d’Alphée. D’après un très grand nombre d’interprètes, Alphée n’est autre, sous sa forme hébraïque à demi dissimulée[935], que le Cléophas mentionné par saint Luc et par saint Jean[936], à l’occasion de la passion et de la résurrection du Sauveur. Nous avons signalé plus haut l’opinion, à peu près commune dans l’Église latine, d’après laquelle l’apôtre « Judas de Jacques », comme l’appelle saint Luc, serait le frère de saint Jacques le Mineur et le proche parent de notre Seigneur Jésus-Christ. On objecte à cela qu’à la ligne précédente les mots « Jacques d’Alphée » signifient certainement fils d’Alphée, et qu’il est difficile, à un intervalle si rapproché, de traduire différemment deux formules analogues. L’objection a sa valeur ; mais la tradition a pareillement la sienne, et la littérature classique fournit des exemples d’après lesquels, dans les associations de ce genre, le second nom n’indique pas toujours la paternité, mais parfois aussi le caractère fraternel. Saint Jude a encore cela de particulier, qu’il est désigné dans nos listes par trois noms différents[937]. En effet, il y est encore appelé Thaddée[938] et Lebbée[939], deux diminutifs qui expriment la tendresse[940].
Simon le Cananéen, ou plus exactement, suivant saint Luc, Simon le Zélote[941], avait été, ainsi qu’il résulte de cette épithète, membre du parti des zélotes galiléens, qui existait déjà en Palestine à l’époque de Notre-Seigneur, mais sous une forme le plus souvent modérée, très différente de celle qu’il prit au temps de la guerre contre les Romains. On le traduirait aujourd’hui par « nationaliste ».
L’épithète « Iscariote », qui, indépendamment de la note infamante, « celui qui trahit Jésus », sert à établir une distinction entre les deux apôtres du nom de Judas, est regardée à peu près unanimement comme l’équivalent de l’hébreu « איש קריות, isch K eriot, homme de Kerioth », c’est-à-dire habitant de la localité qui portait autrefois ce nom. C’est donc une désignation géographique, qui était d’ailleurs également appliquée au père du traître[942]. La bourgade en question n’était pas le Kerioth du pays de Moab[943], à l’est de la mer Morte, mais celui de la Judée septentrionale[944]. Judas paraît avoir été le seul des Douze qui ne fût pas Galiléen.
La présence d’un traître parmi les apôtres soulève un problème d’ordre tout à la fois psychologique et théologique, que nous ne pouvons point passer sous silence. Comment expliquer que Jésus ait fait choix de ce misérable, pour le placer parmi les Douze ? Comment expliquer aussi qu’un apôtre en soit venu à trahir un tel Maître ? Il y a certainement en cela un profond et douloureux mystère, dont on a donné parfois, depuis un siècle, spécialement dans le camp rationaliste, les interprétations les plus étranges[945], comme si Judas s’était proposé de rendre service à Notre-Seigneur, en le livrant à ses ennemis. Parfois aussi, on a exagéré dans une autre direction, en enlevant à Judas tout sentiment humain, et en le regardant comme hostile à Jésus dès le premier instant. Ce n’est pas a priori qu’il faut le juger, avec des opinions préconçues dans un sens ou dans l’autre, mais à l’aide de documents impartiaux, tels que sont nos quatre évangiles[946]. Le caractère du traître est, en effet, très complexe. Au moment où le Sauveur lui fit le grand honneur de l’élire comme son apôtre, il possédait, cela ne saurait être mis en doute, toutes les qualités requises pour remplir dignement cette fonction. Il avait à coup sûr des défauts, des préjugés ; mais aucun des Douze, nous aurons à le dire bientôt, n’en était entièrement exempt, et, dans la société toute sainte de Jésus, quelle facilité n’avait-il pas pour en triompher ? Seulement, il laissera l’ambition, la jalousie, l’avarice surtout, cette passion violente qui rend égoïste et brutal à l’excès, pénétrer et grandir dans son cœur, de manière à en prendre possession, et ce sont elles qui l’entraîneront peu à peu à commettre le crime le plus horrible qui soit raconté dans les annales de l’histoire. Une année environ avant la mort du Christ, lorsque Judas comprit que les brillantes espérances qu’il avait fondées sur son titre d’apôtre étaient ruinées, attendu que Jésus ne se prêterait point aux orgueilleuses entreprises du messianisme national des Juifs, et lorsqu’il fut témoin de la défection de nombreux disciples, son apostasie fut une chose décidée au fond de son âme[947]. Et cependant Jésus l’avait aimé comme les autres apôtres ; il lui avait même donné une marque particulière de confiance, en faisant de lui le trésorier de la petite communauté[948]. À diverses reprises, il l’avertit clairement, énergiquement, quoique toujours avec la plus grande délicatesse, du péril moral qu’il courait, lui montrant, mais à mots couverts pour ne pas exciter les soupçons de ses collègues, qu’il n’ignorait rien de ses noirs desseins[949]. Ce fut en vain. Le cœur de Judas s’endurcit toujours davantage, jusqu’au moment où il alla faire aux membres du sanhédrin son horrible proposition : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? » Même alors, Jésus tenta encore de le ramener à de meilleurs sentiments, en frappant un grand coup pour réveiller sa conscience[950], mais sans réussir à l’émouvoir. Finalement, il dut l’abandonner à lui-même, et il le laissa perpétrer son crime. Pour le sauver, il aurait fallu violer les conditions auxquelles Dieu a attaché la rédemption individuelle des hommes. Cela, Jésus ne pouvait pas moralement le faire.
Après tout, le problème de la chute de Judas n’est qu’une partie d’un autre problème plus général : celui qui consiste à concilier la prescience divine avec la liberté humaine ; en d’autres termes, celui de la prédestination. « Judas est parmi les apôtres au même titre que le serpent dans le paradis terrestre, Caïn au sein de la première famille humaine, Cham dans l’arche, le mal toujours et partout avec le bien. Il fait partie du collège apostolique, pour servir d’instrument à l’exécution des décrets providentiels relatifs au Messie. Hâtons-nous d’ajouter que cet instrument agira dans toute la plénitude de sa liberté, bien plus, qu’il sera constamment comblé de grâces de choix, à l’aide desquelles il pourra se soustraire à son rôle ignominieux… Mais le traître abusera de tout : à qui la faute ?[951] »
Après avoir mentionné l’élection des Douze, saint Marc indique en quelques mots le double but que Jésus s’était proposé en accomplissant cet acte solennel : il voulait avoir les apôtres auprès de lui, et les envoyer prêcher. Ce n’était là qu’un but immédiat, car Notre-Seigneur avait au sujet de ses apôtres des intentions beaucoup plus étendues, qu’il leur révélera en temps voulu. En attendant, il lui suffisait de les avoir toujours à ses côtés, d’abord pour les former et pour faire peu à peu leur éducation, ensuite pour leur confier, à l’occasion, comme une sorte d’apprentissage, le ministère de la prédication. Saint Marc dit encore que Jésus donna aux Douze le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons ; mais il est possible que ce détail soit placé ici par anticipation, car nous ne verrons les apôtres exercer ce don merveilleux qu’à l’époque où ils allèrent prêcher pour la première fois[952].
Jetons maintenant un regard d’ensemble sur la liste que nous venons de parcourir en détail. Nous serons ainsi plus à même encore d’apprécier le choix du Sauveur, et les réflexions qu’il nous suggérera nous prépareront à mieux étudier Jésus en qualité d’éducateur. Saint Paul écrivait aux chrétiens de Corinthe, récemment convertis : « Considérez, frères, que parmi ceux d’entre vous qui ont été appelés, il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. Mais Dieu a choisi ce qui était insensé aux yeux du monde, pour confondre les sages ; et Dieu a choisi ce qui était faible au sentiment du monde, pour confondre les forts ; et Dieu a choisi les choses viles du monde, et celles qu’on méprise, et celles qui ne sont rien, pour réduire au néant ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu[953] ». Cette remarque convient aussi au choix providentiel des Douze. En effet, lorsqu’on lit la quadruple liste, l’attention est immédiatement attirée sur ce fait, qu’aucun des apôtres n’appartenait aux classes influentes du judaïsme contemporain. On chercherait en vain parmi eux, au moment de leur élection, un membre de la caste sacerdotale, un scribe, un pharisien, le possesseur d’une grande fortune, un génie, un organisateur habile. C’est que Jésus n’avait pas besoin de moyens humains pour fonder son Église. Quand elle aura été établie solidement, avec le seul concours de ces hommes simples, faibles, sortis des rangs du peuple, accoutumés aux pénibles travaux, pris parmi ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, on pourra dire en toute vérité : « Le doigt de Dieu est là ». Des auxiliaires imbus des préjugés pharisaïques, remplis du sentiment orgueilleux de leur force personnelle, ne convenaient en rien pour l’œuvre du Messie. Avec un suprême dédain, le sanhédrin traitera les apôtres d’« hommes du peuple sans instruction[954] », et Celse, à son tour, les tournera en ridicule à cause de leur ignorance de la science mondaine[955]. Mais, bien qu’ils n’eussent pas fréquenté les cours des scribes — l’épithète d’« illettrés » ne signifie pas autre chose —, les apôtres étaient des hommes de bon sens et de jugement sain, capables de développement intellectuel, comme le prouveront leurs actes et leurs écrits. Ne leur demandons pas l’influence humaine et la science humaine, qu’ils ne possédaient pas en réalité. Jésus et son divin Esprit sauront les instruire et les rendre aptes d’abord à comprendre, puis à prêcher, les vérités chrétiennes. Plusieurs d’entre eux rempliront cette fonction avec une hauteur de vues admirable. N’y aura-t-il pas un jour parmi eux l’un des plus grands théologiens qui aient jamais existé ?
Envisagés encore sous le rapport extérieur, les Douze, autant que nous pouvons en juger, paraissent avoir été dans la force de la jeunesse, lorsque Jésus les appela. Ils avaient probablement alors de vingt à trente ans, l’âge de la pleine vigueur. Condition excellente aussi, car le travail fatigant et les privations ne leur manqueront pas. On croit que saint Jean était le plus jeune d’entre eux. Plusieurs, la plupart peut-être, étaient mariés, comme Simon-Pierre[956]. On connaît la belle parole de saint Jérôme au sujet du disciple bien-aimé : « Jean, qui était vierge lorsqu’il crut au Christ, demeura toujours vierge, et c’est pour cela qu’il fut plus aimé du Sauveur et qu’il reposa sur la poitrine de Jésus[957] ». Les caractères individuels des apôtres, tels qu’ils se manifestent occasionnellement dans les évangiles, étaient des plus variés, se complétant les uns les autres, de sorte que la communauté des Douze formait à elle seule, un « microcosme » très intéressant.
Ceux que Jésus s’attachait ainsi pour faire d’eux ses témoins et ses hérauts dans un prochain avenir devaient être, cela va de soi, Israélite d’origine, puisque l’Église chrétienne allait succéder directement à la Synagogue, et que le salut messianique était offert aux Juifs en premier lieu. Il va pareillement de soi qu’ils étaient des hommes religieux, pleins de foi et de piété, craignant Dieu et obéissant à ses lois ; des hommes d’une grande honnêteté de vie, des hommes intègres et loyaux, humbles et prudents, actifs et détachés de tout. En abandonnant, sur un seul mot du Maître, tout ce qu’ils avaient de plus cher, ils avaient montré à quel point ils possédaient cette dernière qualité[958]. Est-il besoin d’ajouter qu’ils étaient unis à Jésus par les liens d’une affection aussi profonde que respectueuse ? Ils l’ont prouvé d’abord en partageant pendant plusieurs années sa vie pauvre et mortifiée et — hormis le traître — en travaillant [ensuite] pour lui, après sa résurrection, avec une fidélité à toute épreuve. Tout bien considéré, ils étaient doués, individuellement et collectivement, de belles qualités, dont le germe se développera chaque jour. Aussi pourrait-on dire, très respectueusement, que leur choix fait honneur à la sagacité et à la sagesse humaines du divin Maître.
Et pourtant, sans tomber dans l’exagération, comme on ne l’a fait que trop souvent aux temps anciens[959], on ne peut retenir un sentiment mi-parti d’étonnement et de tristesse, en constatant, d’après maint détail des évangiles, à quel point, même après avoir vécu assez longtemps à l’école du Sauveur, ils étaient encore imparfaits sous le rapport moral. Nous les verrons lents à comprendre certains enseignements de Jésus[960] ; incapables, en particulier, de se laisser convaincre de la nécessité de sa passion et de sa mort[961] ; jaloux les uns des autres[962], ambitieux[963], vindicatifs[964], étroits et exclusifs[965], faibles de volonté, à tel point que le premier d’entre eux reniera son Maître à la voix d’une servante[966], que tous l’abandonneront à l’heure du péril[967], et que l’un d’eux le trahira honteusement. Mais, malgré toutes ces imperfections, ils constituaient véritablement une « élite », selon le mot de Tertullien[968], et ils étaient aptes à recevoir une formation à la suite de laquelle cet or brut, façonné par les mains de l’orfèvre le plus habile, deviendra un métal très pur, très riche, dégagé de toute scorie.
Il nous reste précisément à décrire cette formation, tout au moins dans ses grandes lignes. Elle nous manifestera Jésus sous un aspect nouveau, celui du plus sage, du plus patient et du plus dévoué des pédagogues[969]. À partir du moment où il groupa les Douze autour de lui, il se consacra avec un zèle infatigable à la tâche, plus d’une fois ingrate, qu’il s’était généreusement imposée. Il s’appliqua si bien à cette grande œuvre et il employa, pour la mener à bonne fin, une méthode si excellente, qu’il arriva peu à peu à la réaliser. L’étude de cette méthode présente un intérêt particulier.
Ce n’est pas sans raison que Jésus voulut, comme nous l’a rappelé saint Marc, que ses apôtres demeurassent constamment avec lui, à partir de leur élection. Sa société habituelle devait être, en effet, le premier et le meilleur agent de leur formation, et il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque jamais la terre n’a possédé une personnalité comparable, même de très loin, à celle de notre Seigneur Jésus-Christ. Sa distinction extérieure, son attitude, son langage, à plus forte raison sa perfection morale, le plaçaient infiniment au-dessus de tous les autres hommes. Ayant donc sans cesse ce modèle sous les yeux, les apôtres apprirent à le connaître, à l’estimer toujours davantage, et par suite, à faire passer en eux-mêmes son esprit et à l’imiter. Sa vertu était si naturelle et si simple ! Il n’y entrait ni austérités semblables à celles de Jean-Baptiste, ni singularités analogues à celles des pharisiens. Tout en lui respirait l’humilité, le détachement, la modestie, la pauvreté, la confiance en Dieu, la parfaite sainteté, l’esprit de religion le plus sincère. À son école, la vraie et solide piété prit donc, chez ses disciples intimes, la place du formalisme rigide. Sa sympathie pour tous les genres de souffrances, sa miséricorde à l’égard des pécheurs, son amour pour son Père céleste, composaient un idéal qui ne pouvait manquer de les impressionner. La vue des miracles de leur Maître contribua aussi pour une part considérable à leur éducation. Si ces merveilles réitérées produisaient sur les foules l’impression vibrante dont nous avons été déjà plusieurs fois témoins, il était juste qu’ils en fussent doublement émus, eux qui les voyaient s’échapper, à tout instant et sous toutes les formes, de ses mains puissantes. Ils y trouvaient un argument invincible en faveur de son caractère messianique. Leur foi ne pouvait que s’épurer, lorsqu’ils constataient que les miracles du Sauveur étaient d’une nature bien différente de ceux que leurs coreligionnaires attendaient alors du Messie. En outre, plusieurs des prodiges de Jésus furent accomplis directement en faveur des apôtres — par exemple, la première et la seconde pêche miraculeuse[970], l’apaisement de la tempête[971], la marche de Notre-Seigneur sur les eaux[972], le statère dans la bouche du poisson[973], la malédiction du figuier[974] —, et ils durent exercer sur leurs âmes une influence particulière. Et c’est pendant deux années au moins qu’ils contemplèrent ainsi de très près les œuvres de l’admirable thaumaturge.
On ne peut se défendre d’une vive émotion, lorsqu’on se représente en détail ce que fut, pour les Douze, cette vie intime dans la compagnie du plus parfait des maîtres. S’ils furent associés à ses travaux, à ses fatigues, à ses privations, quelles joies indicibles ne goûtèrent-ils pas en sa sainte et douce présence ? Un jour, il les félicita de cet unique privilège : « En vérité, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, et entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu[975] ». L’émotion grandit encore, lorsqu’on pense à ce que dut être, pour une nature exquise et délicate comme l’était celle du Verbe incarné, la vie commune avec ces hommes, que leur origine première avait rendus assez frustes. Désormais, ce fut pour lui la privation de sa liberté, de sa paisible solitude. De plus, ne fallait-il pas qu’il pourvût à leurs besoins temporels, puisqu’il avait exigé qu’ils renonçassent pour lui à ce qui avait été jusqu’alors leur gagne-pain ?
La parole de Jésus fut un autre agent très puissant de l’éducation des apôtres. Il est incontestable qu’elle exerça également sur eux une très grande influence. Ils tirèrent naturellement un immense profit de sa prédication générale. Tout ce que ce Docteur incomparable enseignait au peuple, sur le royaume des cieux, sur la nature de Dieu, sur sa propre personne, sur la perfection chrétienne, sur la charité fraternelle, sur sa future Église, leur convenait en premier lieu, et pénétrait dans leurs intelligences pour les instruire, dans leurs cœurs pour les améliorer. Mais l’enseignement du Sauveur se présentait aussi à eux, chaque jour, sous une forme spéciale, qui avait pour but direct leur formation apostolique. Les évangiles contiennent un nombre relativement considérable de ces instructions particulières, de ces leçons très précises, très vivantes, qui ne s’adressaient qu’à eux, et au moyen desquelles leur Maître faisait passer en eux son esprit, leur inculquait ses volontés, les éclairait sur leurs fonctions présentes et à venir : leçons en vue de la conduite qu’ils devront tenir comme prédicateurs de l’évangile[976], leçons d’humilité[977], leçons de tolérance[978], leçons de bon exemple[979], leçons de charité à l’égard du prochain[980]. Quelle richesse d’instructions, dans le discours relatif à la fin des temps[981], et dans le discours d’adieu, prononcé au cénacle et sur le chemin de Gethsémani[982] ! En étudiant plus tard ces pages touchantes, nous comprendrons à quel point elles étaient appropriées aux conditions morales des Douze, et quelle force elles possédaient pour opérer en eux la transformation que souhaitait Jésus. Et notons bien que, dans ces entretiens familiers du Christ avec ses apôtres, il n’y a aucune trace d’un enseignement ésotérique proprement dit, rien qui ne dût être « prêché sur les toits », lorsque l’heure en serait venue. Cet éducateur unique s’entendait merveilleusement à adapter ses instructions, ses conseils, aux circonstances du moment. Il ne révélait que peu à peu aux disciples, en temps opportun, certaines vérités plus difficiles à comprendre. C’était là un de ses principes pédagogiques : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire ; mais vous n’êtes pas capables de les porter actuellement[983] ». Lorsque son enseignement présentait quelque obscurité, il donnait volontiers aux apôtres toutes les explications désirables[984]. Qu’il eut de la peine, parfois, à faire pénétrer dans leurs esprits, pleins de lenteur, certains enseignements essentiels, notamment, déjà nous l’avons dit, la nécessité de sa passion et de sa mort ! Il se plaignait parfois de cette lourdeur intellectuelle, et il est touchant de voir avec quelle candeur les évangélistes ont transcrit ces plaintes, peu glorieuses pour les apôtres. Autre détail qui marque l’excellence de la pédagogie du Sauveur : en fait de perfection morale, il n’exigeait de ses disciples que ce qu’ils pouvaient facilement accomplir sur le moment. Il attendait qu’ils fussent devenus forts, pour leur demander des sacrifices plus difficiles[985]. L’agent que Notre-Seigneur employa avec le plus de succès pour faire l’éducation des apôtres, fut certainement l’amour tout paternel dont il ne cessa jamais de les entourer. Comment, en effet, auraient-ils pu résister à une telle tendresse, et ne pas accorder à un Maître si aimant tout ce qu’il désirait ? Toujours sa direction fut celle de l’ami le plus dévoué. Ils formaient avec lui une famille très unie, dont il était le chef toujours respecté[986]. Il leur donnait les noms les plus gracieux, les plus aimables, les appelant tour à tour ses amis[987], ses frères[988], ses petits enfants[989]. Il veillait avec un soin maternel à ce que rien ne leur manquât, et il songeait même à leur procurer quelques jours de repos, à la suite de leurs grandes fatigues[990]. Sa bonté pour eux ne connaissait pas de bornes. La réflexion par laquelle saint Jean introduit la scène du lavement des pieds vaut à elle seule la démonstration la plus éloquente[991] : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin » ; ou, suivant une traduction peut-être meilleure encore, « il les aima jusqu’à l’excès ». Aussi, dans la prière solennelle qu’il adressa à son Père au sortir du Cénacle[992], passant en revue le temps pendant lequel il avait gardé les Douze auprès de lui, pourra-t-il dire qu’il avait rempli à leur égard toutes les obligations qu’inspire le plus profond attachement. Son influence était toujours suave ; elle pénétrait dans les âmes à la manière d’un parfum. Il est à remarquer que jamais il ne fit la moindre violence au tempérament moral des siens, de manière à étouffer leur caractère individuel. Il ne voulait supprimer que leurs défauts, en laissant à chacun d’eux sa nature personnelle, perfectionnée et embellie.
Mais son affection demeura toujours ferme, vigoureuse, quoique sans se transformer jamais en raideur. Dans l’intérêt même de ceux qu’il préparait à un rôle si relevé, il ne laissait passer aucune occasion de corriger leurs imperfections. Ses reproches, parfois justement sévères[993], étaient empreints, d’autres fois, de la plus exquise douceur : tel celui qui consista dans la parole, « Simon, tu dors ? tu n’as pas pu veiller une heure ?[994] » et celui que fit pénétrer jusqu’au fond du cœur du prince des apôtres, après son reniement, le regard aimant de son Maître[995]. Toujours ils furent à l’aise avec lui, car il leur permettait une familiarité qui, d’ailleurs, ne cessa pas un seul instant d’être associée au plus profond respect. On a de tout temps admiré la loyauté, la franchise, non moins que la douceur de sa méthode d’éducation. « On peut, écrivait à ce sujet un homme d’une haute intelligence, on peut lire et relire toutes les histoires de toutes les révolutions religieuses ou politiques qui se sont accomplies dans le monde ; on ne trouvera nulle part, entre le chef et ses compagnons, entre le fondateur et ses ouvriers, ce divin caractère de parfaite et sévère sincérité qui règne dans les actions et dans le langage de Jésus-Christ envers ses apôtres. Il les a choisis et il les aime, il leur confie son œuvre, mais il n’use avec eux d’aucun ménagement, d’aucune réticence, d’aucun encouragement flatteur, d’aucune exagération de promesse ou d’espérance ; il leur parle selon la vérité pure, et c’est au nom de la vérité pure qu’il leur donne ses commandements et leur transmet sa mission[996] ». La pédagogie du Sauveur à l’égard de ses apôtres a donc porté les plus heureux fruits.