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VI. L’ambassade du précurseur auprès de Jésus. L’onction de la pécheresse.

Le premier de ces épisodes compte, on a eu raison de le dire, parmi les faits les plus remarquables de la vie de Notre-Seigneur. Saint Matthieu et saint Luc[1300], ce dernier surtout, en décrivent les circonstances principales avec toute la clarté désirable. Il est vrai qu’ils ne lui assignent pas la même place ; cela tient à ce que l’auteur du premier évangile s’est de nouveau laissé influencer ici par l’ordre logique, tandis que saint Luc s’est conformé davantage à la chronologie.

Nous avons laissé le précurseur dans la dure prison de Machéronte, où il avait été criminellement enfermé par Hérode-Antipas, en partie pour des motifs politiques, et plus spécialement comme victime de la haine et de la vengeance d’Hérodiade. C’est là que ses disciples, auxquels le tétrarque permettait d’entretenir des relations avec leur maître, vinrent lui apprendre les miracles éclatants, incessants de Jésus, et le succès toujours croissant de sa prédication. Pour désigner les prodiges accomplis par le Sauveur, saint Matthieu emploie ici une expression caractéristique : « les œuvres du Christ », dit-il[1301]. Ce qui signifie : des œuvres telles, qu’à elles seules elles attestaient que leur auteur était certainement le Messie. Choisissant alors deux de ses disciples, il les députa auprès de Jésus, auquel ils devaient poser en son nom cette question : « Êtes-vous Celui qui doit venir, ou faut-il que nous en attendions un autre ? » Celui qui doit venir, ou, plus exactement, Celui qui vient[1302] : on désignait fréquemment alors par cette dénomination[1303] le Messie, qui était, nous l’avons vu, l’objet de si ardents désirs, et dont on attendait avec impatience le prochain avènement.

Mais comment peut-il se faire que Jean-Baptiste, après la révélation qu’il avait reçue de l’Esprit Saint[1304], après la scène qu’il avait contemplée auprès du Jourdain[1305], après ses témoignages publics, officiels, réitérés[1306], fasse demander maintenant à Jésus s’il est véritablement le Messie ? Un certain doute, suscité par les souffrances, l’inaction et l’isolement de la prison, aurait-il réussi à pénétrer peu à peu dans son esprit ? On l’a parfois supposé dès les premiers siècles, et il est à regretter que ce sentiment ait encore un grand nombre de défenseurs, même parmi les protestants orthodoxes, à plus forte raison parmi les théologiens libéraux[1307]. Mais une pareille interprétation de la conduite de Jean est tout à fait inacceptable. Jésus va lui-même le déclarer : rien n’était plus ferme, plus inébranlable, que cette grande âme. Et comment le précurseur aurait-il pu oublier si promptement l’apparition de l’Esprit-Saint sur la tête de Jésus, sous la forme d’une colombe ? La voix divine qui avait proclamé la haute dignité du fils de Marie ne retentissait-elle pas encore aux oreilles de Jean ? En fait, « il avait des preuves si convaincantes du caractère messianique de Jésus, qu’il ne lui était pas possible d’en douter actuellement[1308] ».

Le petit problème exégétique en face duquel nous place la démarche du précurseur a été résolu, depuis longtemps, par la plupart des Pères[1309] et des commentateurs catholiques, et par plusieurs théologiens protestants. Ce n’est pas pour lui-même que Jean faisait poser à Jésus cette question ; car il connaissait d’avance la réponse. Il agissait ainsi dans l’intérêt de ses disciples, dont un certain nombre étaient demeurés incrédules à l’égard de Notre-Seigneur, antipathiques ou même hostiles à sa personne et jaloux de son autorité, qu’ils regardaient comme rivale de celle de leur maître[1310]. Jean avait tout lieu d’espérer qu’en les mettant en communication directe avec le Christ, il les lui rendrait favorables et les amènerait à reconnaître qu’il était le Messie.

Les délégués de Jean ne pouvaient pas arriver auprès du Sauveur à une heure plus favorable et plus providentielle, car, lorsqu’ils s’approchèrent de lui, ils le trouvèrent en plein exercice de sa puissance miraculeuse. C’était un de ces moments particulièrement bénis, où les prodiges se multipliaient entre ses mains[1311]. Sous les yeux des deux disciples, il guérit beaucoup de malades et de possédés, et rendit la vue à de nombreux aveugles[1312]. Ce fut sa première réponse : la réponse claire et indéniable des faits, l’exercice public de pouvoirs manifestement surnaturels. Il y associa une réponse verbale, non moins décisive. « Allez, dit-il aux porteurs du message, et rapportez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu[1313]. Les aveugles voient et les boiteux marchent ; les lépreux sont guéris et les sourds entendent ; les morts ressuscitent et l’évangile est annoncé aux pauvres ; et bienheureux est celui qui ne sera pas scandalisé en moi ». La question avait été posée au nom de Jean ; c’est donc naturellement à lui que Jésus adresse la réponse demandée, bien qu’elle fût destinée tout d’abord aux deux délégués, et aux autres disciples du précurseur. Elle était d’autant plus capable, de les convaincre, qu’elle est presque littéralement empruntée à un tableau idéal que, de longs siècles à l’avance, Isaïe avait tracé de l’activité bienfaisante du Messie. Dans un passage célèbre[1314], le grand prophète disait, mélangeant la réalité à la figure : « Alors (au temps du Christ) s’ouvriront les yeux des aveugles ; (alors) s’ouvriront les oreilles des sourds ; le boiteux bondira comme un cerf et la langue des muets éclatera de joie ». Plus loin[1315], dans un texte que Jésus s’était lui-même appliqué dans la synagogue de Nazareth[1316], il représente le Christ comme le protecteur des affligés et le porteur de la bonne nouvelle aux malheureux. Ce dernier trait caractérisait très spécialement le Messie, surtout à l’époque de Jésus, alors que les docteurs de la loi, les pharisiens et les hiérarques juifs dédaignaient le peuple et le délaissaient, tandis que le Fils de l’homme, fidèle à sa vocation, allait au devant de toutes les souffrances, et se faisait éminemment le prédicateur des petits et des pauvres. En rappelant ces oracles aux envoyés de Jean, après avoir rendu ceux-ci témoins de plusieurs prodiges éclatants, Jésus leur disait implicitement : Constatez-le par vous-mêmes ; ce qu’Isaïe a prophétisé touchant l’œuvre du Messie, moi-même je le réalise mot pour mot ; c’est donc que je suis personnellement le Christ. Déjà nous l’avons entendu s’écrier, avec non moins de vigueur : « Les œuvres que je fais me rendent témoignage et démontrent que le Père m’a envoyé[1317] » ; et il ajoutait que ce témoignage était supérieur à celui de Jean-Baptiste. On s’est plaint parfois de ce que, dans la circonstance présente, il n’ait pas répondu directement à la question du précurseur ; on a même trouvé ses paroles « évasives[1318] ». Pour quiconque l’étudie sans prévention, cette réponse, présentée en de telles conditions, est la légitimation la plus frappante que Jésus pouvait fournir de sa dignité messianique. Bien entendu, les divers traits dont elle se compose doivent être pris strictement à la lettre, et non pas au figuré, « au sens moral[1319] », comme si elle n’eût désigné que des guérisons spirituelles. Les textes sont là-dessus d’une parfaite précision.

Le lecteur l’a remarqué : le message qu’à son tour le Christ faisait porter au précurseur s’achève par un grave avertissement, présenté cependant sous la forme très délicate d’une béatitude : « Bienheureux est celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Le Messie pourrait-il donc devenir une cause de scandale et de chute ? Oui, le vieillard Siméon l’avait prédit, plus de trente ans auparavant[1320], et, longtemps avant la présentation de l’Enfant Jésus au temple, Isaïe l’avait également annoncé[1321] : « Il (le Messie) sera un sanctuaire ; mais il sera aussi une pierre d’achoppement, un rocher de scandale pour les deux maisons d’Israël, un filet et un piège pour les habitants de Jérusalem. Beaucoup d’entre eux trébucheront, ils tomberont et se briseront, ils seront enlacés et pris ». Ces lignes d’Isaïe expliquent fort bien la signification des mots : « celui qui ne sera pas scandalisé en moi ». Étymologiquement parlant, le scandale est un piège, une chausse-trappe. Se scandaliser à propos de Jésus, c’était — la conduile des disciples de Jean ne le montrait que trop — trouver dans ses paroles et dans ses actes un faux motif de ne pas le regarder comme le Messie. Heureuses les âmes fidèles qu’aucune prévention de ce genre ne peut amener à douter de lui et à s’éloigner de lui ! Puissent les envoyés du précurseur avoir compris le péril auquel ils s’exposaient, et être retournés auprès de leur maître mieux disposés à l’égard du Christ et satisfaits de sa réponse !

Immédiatement après leur départ, Jésus prononça une allocution, qui nous offre un saisissant exemple du caractère tout à la fois simple et relevé de son éloquence. Les interrogations adressées à l’auditoire, les images, les paraboles, y alternent avec le langage ordinaire et les raisonnements, pour faire pénétrer plus avant dans les esprits des vérités de la plus haute importance. Ce petit discours[1322] s’ouvre par un brillant panégyrique de Jean-Baptiste[1323]. La scène qui vient d’être racontée s’était passée en présence d’une foule considérable[1324], qui ignorait les motifs secrets de la question posée à Jésus au nom de Jean ; et il était à craindre qu’un grand nombre de ces témoins ne demeurassent sous une impression fâcheuse à l’égard du précurseur, qu’ils pouvaient être tentés de regarder comme un homme versatile, dont la foi au Messie était vacillante. L’autorité de Jésus lui-même pouvait être mise en cause, si le témoignage que Jean lui avait rendu devenait l’objet d’une discussion. L’éloge public du précurseur par le Messie ferait tomber tous les soupçons, et parerait à tous les inconvénients. L’histoire entière de Jean-Baptiste est résumée dans ces paroles de louange, qui ne plaisent pas moins par la vivacité de leur allure, que par les hautes et belles pensées qu’elles expriment[1325].

Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu avec mollesse ? Voici, ceux qui sont vêtus avec mollesse habitent dans les maisons des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il a été écrit[1326] : Voici que devant ta face j’envoie mon messager, qui préparera la voie devant toi. En vérité, je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean-Baptiste ; mais celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. Or, depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le royaume des cieux se prend par violence, et ce sont les violents qui s’en emparent. Car tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean ; et si vous voulez comprendre, il est lui-même cet Élie qui doit venir. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

L’éloge de Jean est d’abord négatif, Jésus commençant par dire ce que n’est pas son précurseur. Prenant directement à partie ses auditeurs, le Sauveur leur pose six questions, qui se succèdent avec une rapidité vivante, et auxquelles il répond lui-même en leur propre nom. Il leur rappelle le saint enthousiasme qui les avait jadis entraînés au désert, et il leur demande ce qu’ils y étaient allés voir[1327]. Celui qui les y avait attirés n’avait certainement rien de commun avec les roseaux qui croissent en abondance sur les rives du Jourdain, et qu’agite en tous sens « le moindre vent qui d’aventure fait rider la face de l’eau ». Jean, un roseau ! Lui, ferme et inflexible comme une colonne d’airain, qui avait tenu tête aux pharisiens, aux sadducéens et au tout puissant tétrarque ! Lui, ce chêne robuste que la persécution n’avait pu déraciner ! Il n’était pas davantage — on peut même dire qu’il était moins encore — un de ces hommes efféminés, vêtus de molles et somptueuses étoffes, qui vivent dans les palais des rois : sa rude tunique en poils de chameau et sa grossière ceinture de cuir le proclamaient bien haut. Qu’était-il donc ? demande encore pour la troisième fois le divin orateur, passant au côté positif de l’éloge. Un prophète ? Oui, et même plus qu’un prophète, car à lui, à lui seul, avait été réservé l’honneur incomparable de préparer les voies au Messie, d’être son précurseur, ainsi que l’avait prédit le dernier des Voyants de l’ancienne Alliance, Malachie, dans un oracle auquel les Juifs d’alors attribuaient sans hésiter un caractère messianique. En citant cette prophétie, Jésus lui fait subir une légère modification. Nous lisons, en effet, dans le texte original : « Voici, j’envoie mon messager, et il préparera le chemin devant moi, et soudain viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, l’ange de l’alliance que vous désirez. Voici, il vient, dit le Seigneur des armées ». Ici, Dieu s’identifie momentanément avec le Messie, et annonce que sa venue sera préparée par un héraut choisi tout exprès pour remplir cette fonction glorieuse ; dans la citation, il interpelle son Christ, et lui promet un précurseur. Le sens est le même des deux parts.

L’éloge, déjà si grand, va s’élever plus haut encore, puisque Jésus ajoute, sous la foi du serment (« En vérité, je vous le dis »), que Jean-Baptiste était supérieur en dignité à tous les hommes[1328] qui avaient vécu jusqu’à lui. Les temps anciens avaient cependant vu surgir de saints et illustres personnages : les patriarches, un Moïse, un Samuel, un David, un Élie, un Élisée, un Isaïe, un Jérémie, et tant d’autres. Mais le fils de Zacharie leur était supérieur à tous, en tant qu’il était le précurseur du Messie. Toutefois, sans rien retirer de sa louange, Jésus la restreint ensuite dans une certaine mesure, en disant que, quelle que soit la distinction de Jean-Baptiste, « celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ». Parole un peu obscure au premier abord, mais dont les mots « le royaume des cieux » contiennent la clef. Ce royaume n’est autre que celui du Messie, celui que Jésus-Christ était venu fonder. Mais il a deux phases très distinctes : celle de son établissement, qui va de l’apparition du Messie à la fin des temps, et celle de sa consommation dans le ciel. C’est la première que le Sauveur a ici en vue, et, sans rien enlever à Jean-Baptiste de sa dignité, il affirme que le plus humble des membres de son royaume, de son Église, est en un sens au-dessus de lui. Comment cela ? « Le précurseur est le plus grand des hommes ; mais les chrétiens appartiennent, par là même qu’ils sont chrétiens, à une race, transfigurée, divinisée. Jean-Baptiste est l’ami intime du roi Messie ; mais il ne lui a pas été donné de franchir le seuil du royaume, tandis que le moindre des chrétiens a reçu cette faveur. Jean-Baptiste est le paranymphe ; mais l’Église dont les chrétiens font partie est l’épouse même du Christ. Le christianisme nous a placés sur un plan beaucoup plus élevé que celui du judaïsme, et les membres du Nouveau Testament l’emportent autant sur les membres de l’Ancien, que la nouvelle Alliance l’emporte sur l’ancienne[1329] ». La comparaison ne porte donc pas sur la valeur morale du précurseur, mais sur ses relations avec le royaume messianique, dans lequel il ne lui a pas été donné d’entrer.

Et pourtant, continue le Sauveur, ce royaume, Jean a eu la gloire de l’annoncer, de le préparer, et sa prédication, jointe à sa sainteté, a obtenu un tel succès, que, depuis le début de son ministère[1330] jusqu’au moment où Jésus prononçait ainsi son éloge, on multipliait les efforts énergiques pour y pénétrer et y acquérir le droit de citoyen. Le royaume messianique nous apparaît donc ici[1331] sous l’image d’une forteresse à laquelle on livre un violent assaut, afin de s’en rendre maître[1332]. Assaut de l’amour, pour y pénétrer et non pas assaut de la haine, pour la détruire. En fait, à cette époque de la vie de Jésus, et malgré la plainte trop légitime qu’il va pousser au sujet de l’accueil si froid que lui et son précurseur avaient reçu de leurs concitoyens, un mouvement ardent, généreux, lançait alors des multitudes nombreuses à la conquête du royaume des cieux. Jésus accorde en partie l’honneur de ce succès à la prédication de Jean-Baptiste.

Dans tout ce passage, la pensée du Sauveur est riche, condensée, et demande quelques explications. Se tenant toujours dans le même ordre d’idées et poursuivant l’éloge du précurseur, il rappelle à ses auditeurs que « tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean ». En effet, dans la religion d’Israël, telle qu’elle avait existé jusqu’alors, tout avait un caractère prophétique, comme Jésus le dit ici, et comme saint Paul l’a affirmé si éloquemment à son tour[1333], À côté des oracles proprement dits, il y avait les types et les figures. La loi elle-même était un ensemble de prophéties. Mais voici que le précurseur a inauguré une nouvelle ère, celle de l’accomplissement. Avant lui, on attendait la réalisation des divins oracles. Désormais, puisque l’avènement du Messie est un fait accompli, l’attente passive, qui était permise aux temps anciens, n’a plus de raison d’être, et le devoir de chacun est de faire de sérieux efforts, pour obtenir une place dans le royaume du Christ. Les efforts, Jésus les exige doucement, en employant la formule : « Si vous voulez comprendre » ; mais il est évident qu’il faut vouloir, puisque le salut est à ce prix. Enfin le Sauveur termine son panégyrique du précurseur en établissant un rapprochement entre lui et Élie, comme avait fait autrefois l’ange Gabriel[1334], annonçant à Zacharie la naissance de Jean : « Il est lui-même cet Élie qui doit venir ». Nous avons indiqué précédemment[1335] dans quel sens et pour quel motif Jésus pouvait dire que Jean-Baptiste était un autre Élie. Une brève et grave formule, « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende », sert de conclusion à cette première partie du discours. Le Sauveur semble l’avoir employée volontiers, pour attirer l’attention de ses auditeurs sur des vérités importantes[1336].

Passant à un autre ordre d’idées, Jésus va décrire en quelques mots les résultats très divers que la prédication de Jean-Baptiste avait produits, d’un côté sur l’ensemble de la nation juive, et de l’autre sur ses chefs religieux.

Tout le peuple qui l’a entendu et les publicains ont justifié Dieu, en se faisant baptiser du baptême de Jean. Mais les pharisiens et les docteurs de la loi ont frustré[1337] le dessein de Dieu à leur égard, en ne se faisant point baptiser par Jean.

Saint Luc est seul à nous communiquer cette réflexion générale[1338], en partie consolante, en partie douloureuse, qui confirme et résume les détails donnés par les quatre évangélistes sur le ministère du précurseur. Les classes dirigeantes — en particulier les pharisiens, ces prétendus saints du judaïsme, et les scribes, ces savants, auxquels nous pouvons ajouter les sadducéens ; par conséquent, les chefs religieux — avaient fait à Jean un accueil froid et frondeur, et, en refusant de croire à sa mission et de recevoir son baptême de pénitence, ils avaient condamné à un échec, en ce qui les concernait personnellement, les intentions miséricordieuses du Seigneur. Les classes inférieures de la nation, et même les publicains[1339] et d’autres pécheurs publics, avaient au contraire reçu avec foi, en très grand nombre, le message et le baptême du précurseur, et ils avaient ainsi contribué à réaliser le plan divin.

Revenant sur la partie, de la génération contemporaine qui s’était montrée défiante, et même incrédule, Jésus peindra en termes saisissants, à l’aide de métaphores qu’il empruntera à la vie familière, l’appréciation qu’elle avait portée sur lui-même et sur son précurseur[1340].

À qui donc comparerai-je les hommes de cette génération, et à qui sont-ils semblables ? Ils sont semblables à des enfants assis sur la place publique, et qui, criant à leurs compagnons, leur disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous vous avons chanté des complaintes, et vous n’avez pas pleuré. Car Jean-Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin[1341] ; et vous dites : Il est possédé du démon. Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant ; et vous dites : Voici un homme vorace et un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants.

La petite parabole par laquelle s’ouvre ce passage est exquise. « À qui comparerai-je…[1342] ? » Jésus semble chercher à quoi il pourra comparer la conduite ingrate, gravement coupable, qu’il veut décrire. Une scène de jeux d’enfants, dont il avait été plusieurs fois témoin, et à laquelle il avait peut-être pris part autrefois comme acteur, se présente à sa pensée, et, au moyen de quelques traits bien choisis, il la reproduit sous nos yeux. Il s’agit de deux groupes d’enfants, réunis sur la place publique, ce théâtre ancien et toujours nouveau des récréations de leurs pareils. Avec l’instinct d’imitation qui caractérise cet âge, un des groupes essaye de mimer d’abord une scène de mariage, puis une scène de funérailles, et ceux qui le composent voudraient que l’autre groupe reprît immédiatement le ton joyeux ou le ton lugubre de leurs chants. Comme il ne s’y prête pas, ceux des joueurs qui prétendent imposer aux autres leur volonté, crient à tue-tête leur mécontentement et leurs reproches (peut-il y avoir des jeux enfantins sans cris bruyants ?). Et pourtant, ce sont eux qui ont tort, car ils n’ont pas le droit de faire prévaloir leurs caprices ; ils devraient se plier, au contraire, aux désirs de leurs compagnons[1343].

Le langage que leur prête ici. Notre-Seigneur est certainement conforme aux usages d’alors. Chez les Juifs et chez la plupart des peuples de l’antiquité, la flûte était regardée comme indispensable tout aussi bien aux cérémonies funèbres[1344] qu’aux rites joyeux, en particulier à la célébration des fêtes nuptiales[1345]. Aussi le Talmud[1346] mentionne-t-il simultanément « la flûte pour un mort » et « la flûte pour une mariée ». Dans la rédaction de saint Matthieu, le verbe grec que nous avons traduit par « Vous n’avez pas pleuré »[1347] signifie plutôt : « Vous ne vous êtes pas frappé la poitrine », et désigne un autre usage antique, pratiqué en Orient à l’occasion des funérailles et des deuils nationaux ou personnels[1348].

Jésus fait lui-même l’application de la parabole à ceux de ses compatriotes qui avaient trouvé à redire à sa conduite et à celle du précurseur, et qui étaient demeurés rebelles à leur prédication. Cette race fantasque et mal disposée était figurée par le premier des deux groupes enfantins[1349], car elle aurait voulu, elle aussi, imposer ses volontés au Sauveur et à Jean, dont elle se permettait de critiquer insolemment la manière d’agir. Tantôt elle se choquait de la vie austère de Jean, qu’elle avait cependant admirée d’abord, et elle osait le traiter de démoniaque[1350]. Elle avait beau lui jouer des airs joyeux ; il ne consentait pas à s’y accommoder. Tantôt elle s’indignait de ce que Jésus acceptait des invitations à de grands repas, de ce qu’il ne pratiquait point en apparence une vie plus mortifiée que celle de la plupart des Juifs, et elle l’accusait outrageusement d’aimer la bonne chère et les bons vins ; il ne s’était pas lamenté avec elle. C’est ainsi que les deux messagers divins lui avaient déplu, et qu’elle s’était scandalisée à leur sujet.

Du moins, il s’en fallait de beaucoup que les grâces et les lumières du ciel fussent tombées en vain sur la Palestine. Aussi est-ce avec reconnaissance que le Sauveur achève son allocution, en disant que « la sagesse » absolue, celle de Dieu même, qui avait eu recours aux moyens les plus divers pour sauver les Juifs[1351], avait été « justifiée », c’est-à-dire approuvée hautement, proclamée juste et parfaite, par tous « ses fils » : hébraïsme qui désigne ceux des Israélites qui, en accueillant Jésus et Jean comme des envoyés du Seigneur, avaient manifesté qu’ils étaient de vrais sages[1352].

Au discours de Jésus, tel que nous venons de le lire, saint Matthieu ajoute une terrible malédiction contre trois villes des bords du lac de Génésareth, Corozaïn, Bethsaïda et Capharnaüm ; puis une louange du Verbe incarné à son Père céleste, qui avait daigné communiquer ses révélations aux petits et aux humbles ; enfin le doux et bienveillant appel « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés[1353] ». Mais il est probable que ces trois paroles furent prononcées à une époque plus tardive, vers la fin de la vie publique du Sauveur. C’est là du moins que les place saint Luc[1354], qui se conforme davantage à l’ordre chronologique, et c’est à cette place que nous les étudierons.

L’onction de Jésus par la pécheresse est une des plus précieuses particularités du troisième évangile[1355]. Elle entrait parfaitement dans le plan de saint Luc, qui aime à relever, toutes les fois que l’occasion s’en présente, la miséricorde infinie du Christ pour les pécheurs repentants, et, par là-même, l’universalité du salut apporté par lui au monde. Sur le point de commenter cet émouvant épisode, saint Grégoire le Grand, qui lui a consacré une de ses plus belles homélies[1356], s’excusait en disant qu’en face d’une pareille scène, il lui serait plus facile de pleurer que d’écrire. Il y a là, en effet, « un ravissant tableau, qui a sa place d’honneur dans la riche galerie du peintre saint Luc ; une cure admirable, qui méritait d’être décrite par celui que saint Paul nommait son médecin très cher ; un charmant récit, dans lequel abondent les vérités psychologiques, et qui, à ce titre, devait attirer l’attention du plus psychologue des évangélistes[1357] ». Le narrateur ne marque cependant pas la date précisé de l’incident, qu’il se borne à rattacher aux événements précédents par une particule[1358]. Mais tout porte à croire qu’il lui a accordé sa véritable place dans l’ordre des temps. Il ne détermine que vaguement aussi le théâtre de l’onction. Celle-ci eut lieu, dit-il, « dans la ville[1359] ». Ce qui peut signifier : dans la cité où se trouvait alors Jésus ; et les commentateurs ont désigné tour à tour Naïm, où la présence du divin Maître a été notée récemment, Jérusalem et Béthanie : cette dernière localité, parce qu’on a identifié la pécheresse à Marie, sœur de Lazare. Mais la locution employée par saint Luc peut représenter aussi Capharnaüm, à cette époque « la ville » du Sauveur et son centre habituel.

Pressé avec insistance — c’est le sens du texte sacré[1360] — par un pharisien, nommé Simon, de prendre un repas chez lui, Jésus accepta. S’il était loin de rechercher ces sortes d’invitations, il ne les déclinait pas non plus d’une manière absolue, et c’est ce qui lui avait attiré les reproches injurieux de ses adversaires qu’il vient lui-même de citer. Là comme ailleurs, il était sûr de faire la volonté de son Père céleste et de remplir sa haute mission. Les différentes scènes de ce genre dont les évangélistes, surtout saint Luc[1361], nous ont conservé le souvenir, nous le montrent, en effet, singulièrement édifiant dans ce qu’on pourrait appeler ses propos de table. La suite de la narration montrera que l’accueil fait à Notre-Seigneur par l’amphitryon ne fut rien moins que chaleureux ; mais nous n’avons aucune raison de supposer que l’invitation avait eu pour mobile des intentions malveillantes. Jésus pourra reprocher à Simon la froideur de sa réception ; il ne se plaindra pas d’avoir été traité par lui en ennemi. Comme tant d’autres, ce pharisien voulait voir de près le saint personnage dont le nom retentissait partout, et autour duquel s’empressaient les multitudes. Il est même possible qu’il se sentît attiré par sa sainteté, par sa prédication et par ses miracles, et qu’il désirât l’étudier dans l’intimité. Cela suffisait pour motiver son invitation.

Nous comprendrons mieux la scène qui va suivre, si nous nous rappelons, d’après divers passages des évangiles, et plus encore d’après les descriptions que nous ont laissées les littérateurs et les historiens anciens, quelle était alors, même chez les Juifs, l’attitude des convives, dans les maisons de quelque importance. « Elle tenait le milieu entre se coucher tout à fait et s’asseoir. Les jambes et la partie inférieure du corps étaient étendues de toute leur longueur sur un sofa, pendant que la partie supérieure du corps était légèrement élevée et supportée sur le coude gauche, qui reposait sur un coussin ; le bras droit et la main droite étaient ainsi laissés libres, pour qu’ils pussent s’étendre et prendre de la nourriture[1362] ». La table, assez basse et rapprochée de la tête des convives, était placée au centre de l’hémicycle formé par les divans. Chacun avait ainsi les pieds en dehors, du côté de l’espace par où allaient et venaient les serviteurs.

Tout à coup[1363] une femme pénétra dans la salle du festin. Elle était tristement connue dans la ville pour sa conduite coupable. C’était une « pécheresse », se contente de dire l’écrivain sacré, qui la ménage délicatement, en ne mentionnant pas son nom. Mais, malgré les efforts de quelques interprètes[1364] pour diminuer sa culpabilité, il n’est guère possible de se faire illusion sur le sens de cette expression, appliquée à une femme. Sans avoir été peut-être une vulgaire prostituée, il n’est pas douteux que l’héroïne de ce récit n’ait mené pendant quelque temps une vie très irrégulière. Simon saura bien nous le dire, tout en usant aussi d’une certaine réserve ; et Jésus lui-même parlera ouvertement des « nombreux péchés » de la convertie. Selon l’excellente remarque de saint Augustin[1365], « accessit ad Dominum immunda, ut rediret munda ; elle s’approcha impure du Seigneur, pour en revenir purifiée ».

Mais comment expliquer qu’une telle femme se soit permis de pénétrer ainsi dans l’intérieur d’une maison honorable, et d’entrer jusque dans la salle du festin ? Les habitudes rigides de l’Occident nous font trouver fort étrange, de prime abord, une démarche empreinte de tant de liberté. Mais elle est en plein accord avec les usages plus familiers de l’Orient biblique[1366]. On ne saurait nier, du reste, que cette intrusion n’ait eu lieu sous l’impulsion d’une sainte hardiesse et d’une résolution courageuse. La pécheresse voulait absolument approcher de Jésus, pour obtenir de lui son pardon, Peu lui importaient les ennuis, les insultes, et même les voies de fait auxquels elle s’exposait, pour arriver jusqu’à lui sans retard. Il est aisé de le deviner : tout récemment[1367], sous l’influence immédiate de la prédication du Sauveur, mais sans avoir encore eu avec lui de relations personnelles, cette malheureuse avait compris l’ignominie de sa conduite, et, touchée par la grâce, elle avait promis à Dieu et s’était promis à elle-même de mener une existence nouvelle, dont les saintes pratiques répareraient ses désordres antérieurs. Mais elle désirait tout d’abord témoigner publiquement sa gratitude à celui auquel elle devait sa conversion et recevoir de ses mains pures une bénédiction puissante qui l’aiderait à tenir sa résolution. C’est pour cela que nous la voyons entrer précipitamment dans la maison du pharisien, comme si elle craignait de laisser passer l’heure de Dieu sans la mettre à profit.

Le récit va devenir d’une telle précision, qu’il nous fait assister aux moindres détails de la scène. La femme eut bientôt reconnu la place de Jésus. Se tenant derrière lui, elle se proposait avant tout de parfumer, avec un baume liquide qu’elle avait apporté dans un vase d’albâtre, ses pieds sacrés, qui étaient nus, selon la coutume, car il avait déposé ses sandales à l’entrée de la maison. Mais, vaincue par une émotion violente, qui se composait à la fois de repentir, de reconnaissance et d’une respectueuse affection, elle ne put retenir ses larmes, dont les pieds du Christ furent aussitôt arrosés. Cette circonstance même rendit sa dévotion plus ingénieuse encore. Dénouant ses cheveux, elle s’en servit comme d’un linge, pour essuyer la trace de ses pleurs ; puis, après avoir couvert de pieux baisers les pieds du Maître[1368], elle répandit sur eux le parfum contenu dans le vase d’albâtre. Elle ne prononça pas une seule parole ; mais quelle éloquence dans sa conduite, dont tous les traits attestaient si bien la vivacité et la sincérité de ses sentiments ! Sa gratitude expansive, ses amers regrets, son généreux dévouement ne croient pas faire assez pour se manifester, et ils le font cependant de la manière la plus naturelle et la plus exquise.

Sans se préoccuper plus que le fit l’humble femme elle-même de l’étonnement qui avait saisi toute l’assistance, saint Luc se contente de décrire les impressions du maître de la maison. Celui-ci, bien loin de comprendre une scène, dont les anges avaient été ravis, en fut au contraire profondément choqué, et, en vrai pharisien, il fit au dedans de lui-même le raisonnement suivant : « Si cet homme[1369] était un prophète, il saurait certainement qui et de quelle espèce[1370] est la femme qui le touche ; car c’est une pécheresse ». Simon n’ignorait pas que les foules attribuaient à Jésus le titre de prophète[1371]. Il savait aussi, par plusieurs faits de l’Ancien Testament[1372], que si les prophètes, même les plus éclairés d’en haut, ne sont pas capables de lire au fond des cœurs tout ce qui s’y passe, Dieu leur en révèle cependant parfois les secrets. Il ne lui semblait donc pas possible que Jésus, dans le cas où il aurait été doué du don de prophétie, n’eût pas aussitôt reconnu le caractère de la femme dont il recevait les hommages avec tant de calme, et ne l’eût pas expulsée, au lieu de subir son impur contact. « Celle qui le touche ! » Ces mots disent beaucoup ici. Un jour, à cette question posée par ses disciples, « À quelle distance doit-on se tenir d’une courtisane ? » un rabbin répondait gravement : « À la distance de quatre coudées », c’est-à-dire de 2, 10 m. Mais quelle différence entre Jésus et les rabbins !

Ce sentiment de défiance, bien qu’il fût demeuré au fond de l’âme de Simon, n’échappa point à la science surnaturelle du Sauveur, qui, remarque spirituellement saint Augustin[1373], « entendit les pensées du pharisien ». Il va lui prouver que, s’il a permis patiemment à cette femme de lui témoigner son respect, il n’ignorait pas sa douloureuse histoire, et qu’il était par conséquent un vrai prophète. Mais quelle douceur et quelle bonté dans sa remontrance ! « Simon, commença-t-il, j’ai quelque chose à te dire ». « Maître, dites », répondit poliment le pharisien, en donnant à son invité le titre de « Rabbi », qui correspondait à « Maître ». Jésus continua, voilant d’abord à demi sa pensée sous la forme d’un cas de conscience intéressant :

Un créancier[1374] avait deux débiteurs. L’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi les rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l’aimera[1375] donc davantage ?

Ces derniers mots reviennent à dire : Lequel des deux débiteurs devra témoigner le plus affectueusement et le plus généreusement sa reconnaissance ? La réponse était aisée : « Je présume, dit Simon, que c’est celui auquel il a remis davantage ». En effet, un débiteur insolvable, auquel on remet une somme d’environ 400 F[1376], serait étrangement ingrat, s’il n’éprouvait pas, envers son créancier, plus de gratitude qu’un autre débiteur auquel aurait été remise une somme dix fois moindre. Mais pourquoi ce « Je présume[1377] » ? Ne dirait-on pas que Simon ne donne son avis qu’à regret, comme s’il craignait de s’engager, ou, mieux encore, comme si le cas proposé lui était indifférent ? De nombreux exégètes l’ont pensé.

Sans relever ce trait, Jésus reprit : « Tu as bien jugé[1378] ». Se tournant ensuite vers la femme, qui se tenait toujours à ses pieds, et faisant semblant de remarquer seulement alors sa présence, il continua, s’adressant toujours au pharisien :

Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds ; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré[1379], n’a pas cessé de baiser mes pieds. Tu n’as pas oint ma tête d’huile ; mais elle a oint mes pieds de parfum. C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés lui ont été remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins.

Dans le frappant contraste[1380] qu’il vient d’établir entre la conduite de Simon à son égard et celle de la pécheresse convertie, Notre-Seigneur a énuméré trois des principaux rites de l’hospitalité orientale à l’occasion des repas solennels. À l’arrivée des convives, un des serviteurs ou une des servantes de la maison, parfois même le maître en personne, lavait et essuyait respectueusement leurs pieds[1381], que les simples sandales dont ils étaient couverts garantissaient mal de la poussière ou de la boue des chemins. L’amphitryon accueillait ensuite ses hôtes par un baiser[1382] ; et tel est encore, dans les contrées bibliques, même entre hommes, le mode habituel de salutation. Enfin on versait sur la tête des invités, pendant le repas, quelques gouttes d’huile, ordinairement parfumée[1383]. Mais Simon avait cru pouvoir se dispenser d’accomplir ces divers rites envers Jésus, manifestant ainsi qu’il n’entretenait pour lui que des sentiments très mélangés, dont une froide réserve était la note principale. En réalité, c’est la pécheresse qui avait fait à Jésus les honneurs de la maison du pharisien superbe. Il est très possible que le divin Maître se soit proposé de blâmer indirectement la conduite de ce dernier, en terminant sa conclusion par les mots : « Celui à qui il est moins remis, aime moins[1384] ». Il y a donc une corrélation très légitime entre l’amour et le pardon. Beaucoup d’amour, beaucoup de pardon ; peu d’amour, peu de pardon. La pécheresse venait de manifester son amour et sa contrition immenses ; c’est pour cela que ses fautes si graves lui étaient entièrement remises. Jésus ne voulut pas qu’elle s’éloignât sans en avoir reçu la consolante assurance. Lui adressant pour la première fois la parole, il lui dit doucement : « Tes péchés te sont remis ». C’était une absolution en règle. Mais, à ces mots, comme dans une circonstance antérieure[1385], les assistants furent scandalisés et dirent en eux-mêmes[1386] : « Quel est celui-ci[1387] qui remet les péchés ? » Une accusation implicite, de blasphème était au fond de cette réflexion. Sans s’inquiéter de leur protestation sournoise, le Sauveur dit encore à la femme, maintenant si heureuse : « Ta foi t’a sauvée ; va en paix ». Une foi très vive, associée à une profonde contrition et à un grand amour, avait produit cette merveille de régénération[1388].

Notre piété aimerait à savoir exactement quelle était la femme qui a donné aux siècles chrétiens un si bel exemple de conversion. Mais nous avons vu que saint Luc, par un sentiment naturel de délicatesse, a laissé tomber son nom dans l’oubli, supposé qu’il l’ait connu. On n’a pas manqué, dès les temps anciens, de faire à ce sujet des conjectures et des recherches. Mais la question, en prenant presque aussitôt des dimensions plus grandes, s’est tellement, compliquée, qu’il n’est plus possible de la résoudre avec certitude. Trois femmes qui jouent un rôle assez important dans les évangiles, sont en cause ici : la pécheresse dont nous venons d’apprendre la conversion, Marie-Madeleine, et Marie, sœur de Lazare et de Marthe. D’après saint Grégoire le Grand[1389], elles ne feraient qu’une seule et même personne, et grâce à l’autorité de ce savant docteur, son sentiment a été généralement adopté par l’Église latine, depuis le commencement du viie siècle jusqu’au xvi e. Et pourtant saint Ambroise avait hésité à se prononcer[1390]. Saint Jérôme[1391] établit une distinction entre la pécheresse et Marie de Béthanie, tandis que saint Augustin les identifie[1392]. L’Église grecque s’est prononcée d’assez bonne heure contre l’identité[1393], et elle est demeurée ferme dans son opinion, Marie-Madeleine et de l’autre Marie. Au xvie et au xviie siècle, une réaction assez vive a eu lieu en Occident, surtout en France, en faveur de la distinction des trois Saintes, et ce ne furent pas seulement des hommes ardents et inconsidérés, comme Launoy et Dupin, qui participèrent à ce mouvement, mais de graves savants, de la trempe d’Estius, de Tillemont, de Calmet, de Mabillon et de Bossuet. « Il est plus conforme à la lettre de l’évangile de distinguer trois personnes », écrivait l’évêque de Meaux[1394], après avoir examiné un à un les textes évangéliques qui parlent d’elles. Néanmoins, les difficultés que présentent ces textes ne sont pas absolument insolubles. D’autre part, il existe entre la pécheresse, Marie-Madeleine et Marie sœur de Lazare, telles qu’elles nous apparaissent dans les évangiles, une ressemblance très réelle d’âme et de caractère. Elles sont pareillement dévouées à Jésus, généreuses, très actives pour manifester leur saint attachement. Ce fait, à lui seul, ne saurait démontrer leur identité ; du moins, il aide à diminuer les difficultés que présente la solution du problème[1395].

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