Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Chapitre III : Jésus parcourt la Galilée pour la seconde fois, en prêchant l’évangile.

Que le lecteur veuille bien se rappeler qu’il est difficile, ou plutôt qu’il est impossible, d’établir d’une manière entièrement satisfaisante l’ordre chronologique des faits racontés par les évangélistes, et d’accompagner avec certitude, pas à pas, Notre-Seigneur dans son va-et-vient de missionnaire. Les écrivains sacrés n’ont pas jugé à propos de s’astreindre à cet ordre, et, tout en groupant les événements, d’ordinaire et dans l’ensemble d’après leur liaison véritable, ils sont loin de leur attribuer toujours la même place dans le détail. Avant de prendre une décision pour opérer le classement qu’il croit être le mieux autorisé, le biographe de Jésus doit donc comparer les récits, étudier les formules souvent très vagues par lesquelles les narrateurs les introduisent, consulter les commentateurs qui ont examiné de près les textes et se sont efforcés d’en marquer l’enchaînement. Souvent, même après un travail approfondi, il demeure très hésitant. Du moins, nous continuerons, comme nous l’avons fait jusqu’ici, d’organiser les faits d’après l’ordre le plus vraisemblable et le plus généralement admis. Ce qui importe avant toutes choses dans une vie du Sauveur, c’est son divin et séduisant portrait, ce sont ses paroles, ses œuvres, ses exemples, juxtaposés et présentés, sinon en toute rigueur de chronologie, du moins de façon à ne leur rien enlever de leur beauté et de leur vérité.

Dans la période que nous abordons, le Seigneur Jésus va donner une plus grande ampleur à son ministère général, spécialement à sa prédication. Nous aurons la joie d’assister plus que jamais à de brillants succès. Mais cette joie sera troublée par l’antagonisme du parti pharisaïque, qui se développera dans les mêmes proportions que l’attachement des masses. Celle rivalité, qui s’est manifestée pour la première fois au moment de la guérison du paralytique de Capharnaüm[1396], a grandi en différentes occasions. Le discours sur la montagne en a supposé clairement l’existence, et tout récemment, en achevant le panégyrique de son précurseur, Jésus a insisté davantage encore sur ce fait. Il fallait s’attendre à cette opposition : « les siens ne l’ont pas reçu[1397] » mais elle atteindra promptement un degré auquel on ne pouvait songer, puisqu’elle osera traiter le Christ de démoniaque et de confédéré de Satan.

I. L’auguste prédicateur et sa suite.

Saint Luc[1398], après avoir raconté l’épisode de la pécheresse, inaugure dans les termes suivants cette nouvelle période d’évangélisation : « Il arriva ensuite que Jésus parcourait les villes et les villages, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du royaume de Dieu ». Déjà nous avons rencontré dans les trois synoptiques une indication du même genre[1399], qui annonçait et résumait le premier voyage apostolique du Sauveur à travers la Galilée. Ici la formule est peut-être plus expressive encore, surtout dans le texte grec, qui nous montre le divin missionnaire faisant route de ville en ville, de village en village[1400], s’arrêtant partout pour rompre le pain de la parole évangélique, ne dédaignant pas de s’arrêter dans les plus humbles localités. Deux expressions distinctes désignent sa prédication. La première est plus générale et plus solennelle[1401] : « il annonçait, il prêchait ». La seconde indique le thème spécial que Jésus traitait habituellement : il « évangélisait », il annonçait la bonne nouvelle[1402], l’établissement du royaume de Dieu et du Messie. La Galilée entière eut donc de nouveau l’insigne faveur d’entendre la voix éloquente du Sauveur, qui invitait à la pénitence, prêchait l’évangile du pardon et de la grâce, élevait bien haut les cœurs et gagnait à Jésus de nombreux adhérents, secondée qu’elle était, comme toujours, par de perpétuels miracles, dont l’éclat et le caractère visiblement divin rendaient la foi plus facile et plus forte. D’après cette brève description de l’évangéliste, Notre-Seigneur dut consacrer un temps assez notable, plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, à cette tournée évangélique.

Il avait commencé, la précédente avec quatre disciples seulement, qu’il s’était associés peu de temps auparavant. Cette fois, il part accompagné de deux groupes amis. Naturellement, les douze apôtres que Jésus avait élus naguère formaient avec lui la partie principale du cortège. Mais saint Luc signale aussi dans la suite du Sauveur — et combien nous devons lui en être reconnaissants ! — « quelques femmes qui avaient été guéries (par le compatissant thaumaturge, évidemment) d’esprits malins et de maladies ». Elles avaient donc reçu de lui de grandes faveurs, puisque aux unes il avait rendu la santé du corps, tandis qu’il avait délivré les autres des démons qui les possédaient. Elles avaient obtenu de lui la permission de lui témoigner leur reconnaissance, par les services qu’elles pourraient lui rendre pendant ses voyages.

Le narrateur nous a conservé le nom de trois d’entre elles. Marie, « surnommée Madeleine », est de beaucoup la plus célèbre. Suivant l’opinion la plus autorisée, son surnom, destiné à la distinguer des autres Marie, alors si nombreuses, provenait de son pays d’origine, le bourg de Magdala[1403], « La Tour » (de garde), la seule localité des bords de la mer de Galilée, avec Tibériade, qui subsiste aujourd’hui. Mais, tandis que l’ancienne bourgade, située vers le milieu de la rive occidentale du lac, dans la plaine de Génésareth, à peu près à mi-chemin entre Capharnaüm (au nord) et Tibériade (au sud), se distinguait alors par sa beauté et par la richesse que lui procuraient ses teintureries et ses fabriques de fins lainages[1404], el Medjdel n’est plus aujourd’hui qu’un pauvre petit hameau, composé d’une vingtaine de misérables huttes de terre, qui servent d’abris aux seuls habitants de cette région, autrefois si peuplée et si fertile. Au nom de Marie Madeleine, saint Luc ajoute un autre trait distinctif, mais douloureux : « Marie, … de laquelle sept démons étaient sortis ». Parfois, sous l’impression que cette Marie ne diffère pas de la pécheresse dont le même évangéliste vient de décrire la touchante démarche, on a donné à ces mots une interprétation symbolique, comme s’ils désignaient une vie tristement livrée à tous les vices. Mais le contexte montre, à lui seul, qu’il s’agit d’une possession démoniaque proprement dite, puisque le narrateur a écrit, à la ligne précédente, que plusieurs des femmes dévouées qui accompagnaient Jésus dans ses courses de missionnaire avaient été délivrées par lui des esprits mauvais. On n’a aucune raison de modifier tout à coup le sens de l’expression. Après le fait général, l’évangéliste cite un fait particulier, et très extraordinaire, puisque la Madeleine avait été au pouvoir de sept démons en même temps[1405].

À côté de Marie Madeleine, saint Luc mentionne, Jeanne et Suzanne. Cette dernière, dont le nom hébreu, שושנה, chochannah, signifie lis, n’apparaît pas ailleurs dans l’histoire évangélique. Nous retrouverons Jeanne parmi les saintes amies demeurées fidèles au divin Maître jusqu’au-delà du trépas[1406]. Elle avait épousé, ajoute l’évangéliste, un certain Chuza, qui était l’intendant[1407] du tétrarque Hérode-Antipas. Rien n’indique qu’elle fût veuve alors, ainsi qu’on l’a parfois conjecturé.

Mais le groupe des pieuses suivantes du Sauveur ne se composait pas seulement de ces trois femmes. D’autres encore, en nombre assez considérable[1408], avaient l’honneur et la joie d’en faire partie. Nous pouvons compléter la trop courte liste de saint Luc, en y insérant aussi Marie, mère de Jacques le Mineur et de Joseph, et Salomé, mère des fils de Zébédée, que les deux autres synoptiques[1409] signalent nommément parmi « celles qui suivaient et servaient Jésus en Galilée ». Ce sont précisément les expressions employées ici par saint Luc. Seulement, pour mieux marquer la signification de la seconde, il dit qu’aux soins maternels ou fraternels dont ces saintes femmes entouraient, avec tant de respect et de dévouement, Jésus et les apôtres, elles joignaient une assistance matérielle, financière, qui facilita providentiellement au Sauveur l’exercice de son rôle. Elles étaient riches pour la plupart, et c’est grâce à leur générosité toujours renouvelée que la bourse commune de Jésus et des siens, mentionnée par saint Jean[1410], dût d’être rarement vide, et qu’indépendamment de l’entretien journalier de treize jeunes hommes, elle put permettre à la troupe apostolique de faire l’aumône aux pauvres[1411]. C’était, du reste, une troupe aux besoins des plus modestes, à la vie des plus simples. Mais il fallait qu’elle fût munie de vivres et de vêtements, aussi longtemps que duraient les voyages de prédication du Christ.

Il est donc permis de dire que si, à la question adressée par leur Maître après la cène : « Vous a-t-il manqué quelque chose, tandis que vous prêchiez l’évangile en mon nom ? » les apôtres purent donner une réponse négative[1412], l’honneur en revient sans doute un peu à l’hospitalité orientale, mais pour une part beaucoup plus grande aux personnes dévouées dont saint Luc a eu l’heureuse pensée de nous faire connaître les généreux services. Certes, la nature et l’origine des ressources pécuniaires de Jésus pendant sa vie publique sont un sujet d’un ordre tout à fait inférieur, et pourtant ce thème n’est pas dépourvu d’intérêt, puisque le Christ avait renoncé à exercer son métier d’artisan, pour se livrer entièrement à la fondation de son Église, et que, pour lui prêter leur humble concours dans sa grande œuvre, ses apôtres avaient eux aussi abandonné leur profession. Heureusement, l’amour reconnaissant de celles qu’il avait comblées de ses bienfaits spirituels, pourvoyait à ses nécessités temporelles.

Les femmes juives étaient autorisées à fournir de même aux rabbins tout ce qui était nécessaire à leur entretien, et leur piété se manifestait volontiers sous cette forme[1413]. Le Talmud encourageait de son mieux une pratique si utile, excellente dans son but. « Quiconque, dit-il[1414], reçoit chez lui un disciple des sages, le nourrit, l’abreuve et lui donne de son bien, fait la même chose que s’il οffrait un sacrifice quotidien ». Mais on ne voit nulle part que des femmes aient suivi les docteurs juifs dans leurs voyages. Jésus innovait donc sous ce rapport, et lui seul pouvait le faire alors sur un point si délicat. Souvenons-nous qu’il n’y avait guère plus d’un an que ses premiers disciples étaient étonnés de le voir s’entretenir en public avec une femme[1415]. Mais voici qu’il rompt, de sa main divine, le cercle étroit dans lequel l’Orient avait enfermé jalousement les femmes, et il ouvre à leur activité intelligente, à leur généreux besoin de se dévouer, le vaste champ des bonnes œuvres, qu’elles ont si admirablement cultivé dans l’Église chrétienne, et qui, grâce à elles, a produit de merveilleuses récoltes dans toutes les directions. Après l’ascension de leur Maître, lorsque les apôtres entreprirent d’évangéliser le monde comme il le leur avait ordonné, ils imitèrent son exemple et se firent souvent accompagner de quelque pieuse personne, qui leur était habituellement liée par la parenté[1416].

Arrêtons-nous un instant, pour voir passer devant nous l’humble caravane — si grande aux yeux du ciel —, dont les membres principaux nous ont été signalés. Jésus est au milieu des Douze, qui l’entourent avec une tendresse égale à leur vénération. Quelques-uns d’entre eux marchent en avant, d’autres à ses côtés, les autres derrière lui, mais tous aussi près de lui que possible, afin de ne rien perdre de ses divines leçons. Le plus souvent, en effet, c’est lui qui a la parole ; mais il permet volontiers à ses disciples de l’interroger familièrement, et ils usent largement de ce privilège ; il lui arrive même de provoquer leurs questions. À une légère distance, s’avancent plusieurs femmes modestement voilées, celles-là mêmes dont l’auteur du troisième évangile vient de nous parler. Elles sont munies de paniers à provisions et conversent entre elles à demi voix. Les regards qu’elles jettent de temps en temps dans la direction du Sauveur, montrent, qu’il est leur véritable centre. Elles ne sont qu’en petit nombre, car il était inutile qu’elles vinssent toutes à la fois. Elles se relayaient donc de temps à autre, pour offrir leurs services à Jésus et aux apôtres.

C’est sur Notre-Seigneur que nous fixons pareillement les yeux. Il est de taille moyenne ; sa physionomie est grave, mais resplendissante d’une céleste beauté[1417]. Sa tête n’est point nue ; l’usage et le soleil de l’Orient ne le permettaient pas. Contrairement aux représentations habituelles des peintres, elle est couverte d’un soudar (le keffyeh des Arabes) c’est-à-dire d’une sorte de mouchoir attaché sous le menton et flottant sur le cou et sur les épaules[1418]. Son vêtement principal consiste en une longue tunique, qui recouvre tout le corps, mais qu’il a relevée dans sa ceinture pour marcher plus commodément. Par-dessus cette tunique, de couleur peu voyante, il porte un tallith ou manteau bleu, dont les amples replis permettent à peine d’entrevoir par instants la tunique. Enfin ses pieds nus sont chaussés de sandales[1419]. Bienheureux ceux et celles auxquels il fut donné de jouir ainsi de sa présence !

II. Jésus réfute énergiquement une infâme calomnie des pharisiens et des scribes.

Le récit évangélique ne nous laisse pas longtemps sous la très douce impression de la scène qui précède, et qui représentait l’Église à son berceau. Les sentiments très imparfaits d’un certain nombre des proches du Sauveur et la haine fanatique des pharisiens vont occasionner coup sur coup de très douloureux incidents. Nous sommes cependant encore dans la période des grand succès de Jésus, et les foules juives, de plus en plus attachées à sa personne, continuent d’accourir auprès de lui partout où le conduit son zèle, ne lui laissant pas un instant de repos. Le premier de ces faits pénibles n’est raconté que par saint Marc[1420], et en termes tellement concis, qu’on éprouve quelque difficulté à démêler la signification de tous les détails[1421].

Un jour donc que Jésus rentrait à Capharnaüm avec ses apôtres[1422], pour repartir ensuite dans une autre direction, la maison où il logeait fut envahie par une foule énorme, qui demeura là si longtemps, avide de sa parole et recourant à sa puissante bonté, que ni lui ni les Douze ne purent profiter d’un léger intervalle pour prendre un peu de nourriture[1423]. Déjà, précédemment, l’affluence des visiteurs avait placé Jésus et ses disciples dans une situation analogue[1424], quoique moins pénible, et le même fait dut se renouveler plus d’une fois[1425] durant cettee période de la vie publique du Sauveur, qui n’écoutait que son zèle et qui réalisait alors avec joie sa propre parole[1426] : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, pour accomplir son œuvre ».

Ayant appris ce qui se passait, des gens que l’évangéliste désigne par la formule générale « les siens »[1427], et qui peuvent avoir été ou des parents, ou de simples disciples, se présentèrent soudain, avec l’intention avérée de se saisir de lui de vive force[1428], et de l’emmener avec eux, bon gré mal gré. Pour justifier cette intervention violente, ils osaient dire : « Il a perdu l’esprit[1429] ». Comment expliquer une pareille scène ? Le grave Maldonat avait raison de dire[1430] qu’un sentiment de piété, louable dans une certaine mesure, mais qui aurait pu être plus intelligent, bien loin de faciliter l’interprétation, en a au contraire accru la difficulté. Ainsi, d’anciens commentateurs mettent la parole outrageante, « Il a perdu l’esprit », sur les lèvres des pharisiens et des scribes, dont ils insèrent le nom à la place des mots « les siens ». D’autres donnent à la locution « Ils disaient », la signification impersonnelle, « On disait », qui n’est pas absolument étrangère à saint Marc[1431]. L’exégèse actuelle refuse très justement de se prêter à ces coups de force, qui n’aboutissent à rien, et, laissant au texte sa signification naturelle, elle s’efforce simplement d’expliquer la formule un peu ambiguë « les siens ». Cette expression, nous l’avons dit, peut désigner soit des disciples de Jésus dans le sens large, soit des membres de sa parenté. La première hypothèse, qu’admettent divers exégètes catholiques, protestants et même rationalistes[1432], créerait une situation moins odieuse, et elle semble favorisée par le récit même, qui nous montre les nouveaux venus « sortant » de leurs maisons, pour accourir jusqu’à Jésus et s’emparer de sa personne. Or, si Capharnaüm a été le théâtre de l’incident, rien ne prouve qu’il y ait eu là des membres de la famille de Notre-Seigneur. Quant à ses proches parents, ils demeuraient encore dans le lointain Nazareth, et ils n’auraient pas eu le temps d’arriver de si loin.

On peut cependant, avec la plupart des interprètes anciens et contemporains, se résoudre à appliquer ici la formule « les siens » à la famille du Sauveur, sans aller contre la pensée de l’évangéliste, à condition de séparer absolument des vulgaires insulteurs la sainte mère de Jésus, et ceux de ses « frères » qui viendront prochainement lui faire une affectueuse visite[1433]. Saint Jean ne nous dira-t-il pas expressément[1434], à une date encore plus tardive, que plusieurs des proches parents du Christ ne croyaient pas en lui, n’acceptaient pas son rôle, ou du moins le comprenaient tout autrement que lui ? Quoique si attristante, la démarche trop brièvement exposée par saint Marc, et le propos injurieux par lequel on essayait de la légitimer, ne doivent donc pas trop nous surprendre. Au reste, il n’est nullement démontré que ces hommes vinssent avec des dispositions hostiles, malgré la rudesse de leur langage. On leur prête même assez généralement de bonnes intentions à l’égard de Jésus. L’agitation qui se faisait autour de lui les inquiétait ; à plus forte raison se troublaient-ils, en pensant aux nombreux ennemis qu’il s’était suscités, et dont le mécontentement pouvait retomber sur la famille entière. Tout cela les rendait perplexes. Il est possible qu’ils aient combiné ensemble cet acte, tout au moins extravagant, pour arracher plus facilement Jésus aux dangers qui le menaçaient[1435].

Peu de temps après, racontent saint Matthieu et saint Luc[1436], on présenta à Notre-Seigneur un possédé aveugle et muet. Il expulsa le démon, et aussitôt l’infirme recouvra la vue et la parole, car, dans ce cas spécial, la cécité et le mutisme étaient le résultat de la possession diabolique, et non d’un défaut des organes. Trois miracles furent ainsi opérés à la fois, comme le faisait remarquer saint Jérôme. Cette délivrance eut de nombreux témoins, qui purent la constater à leur aise. Leur admiration fut à son comble. « Toutes les foules, écrit énergiquement saint Matthieu, étaient hors d’elles-mêmes[1437] » ; et il cite leurs réflexions enthousiastes : « Celui-ci ne serait-il pas le Fils de Dieu », c’est-à-dire le Messie en personne ? La multitude était suspendue entre la négative et l’affirmative ; mais elle n’osait pas se prononcer sur ce point délicat, parce que Jésus, malgré sa sainteté, ses miracles et l’élévation de sa doctrine, ne correspondait pas au faux idéal que ses compatriotes s’étaient fait du rédempteur d’Israël. Mais que l’un des pharisiens ou des scribes que nous apercevons dans l’assistance — plusieurs d’entre eux étaient venus de Jérusalem, tout exprès pour épier et critiquer Jésus — élève la voix et réponde : « Oui, en vérité, c’est lui le Christ du Seigneur » ; et aussitôt ce germe de foi se développera promptement, triomphant des idées mesquines et des préjugés. Malheureusement, aveuglés par la haine, ces ennemis acharnés, sans conscience, au lieu de tirer du triple miracle une conclusion favorable au thaumaturge, ne rougiront pas de proférer contre lui une accusation insensée, qui était en même temps une infâme calomnie. « Il est possédé de Béelzebub, s’écrièrent-ils, et c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons[1438] ». Remarquons-le, ils se gardent bien de nier le prodige, chose pourtant si avantageuse et si facile dans le cas où leur adversaire n’aurait été qu’un imposteur ; mais ils en donnent une interprétation destinée à ruiner promptement, si elle avait été acceptée, le prestige grandissant de Jésus. Il possédait une puissance réelle sur les démons, des faits multiples le prouvaient jusqu’à l’évidence ; mais au dire de ces hommes pervers, il la tenait du chef des démons lui-même, non pas de Dieu. Plus l’accusation était violente, plus elle avait de chance de produire sur les foules, à l’esprit crédule, l’effet moral qu’en attendaient les calomniateurs[1439].

Il n’est pas nécessaire que nous entrions ici dans la discussion à laquelle donne lieu le nom de Béelzebub, dont la prononciation, l’origine et le sens exact sont incertains[1440]. Il suffira de dire que c’était un sobriquet dédaigneux, par lequel les compatriotes de Jésus désignaient ironiquement Satan. Il n’est appliqué nulle part au démon en dehors des évangiles. Si l’on accepte l’orthographe Béelzebub — ou mieux encore, Béelzeboub [בעל זבוב] —, adoptée par la Vulgate, la version syriaque et quelques manuscrits grecs, ce nom représentera le prince des démons sous les traits ridicules du « dieu des mouches », idole adorée par les anciens Philistins d’Accaron[1441]. Si l’on préfère lire Béelzeboul [בעל זבול], avec la plupart des manuscrits grecs, le sens sera : « Maître de l’ordure, du fumier » ; moins bien, selon d’autres : « Maître de l’habitation (infernale) ». En toute hypothèse, c’était là un surnom injurieux, qu’on appliquait à Satan envisagé comme le chef de tous les mauvais anges[1442].

Le divin Maître, dont la patience égalait la miséricorde, était loin de relever toujours les injures lancées contre lui par ses ennemis. Mais, cette fois, l’accusation était trop grave, trop monstrueuse, pour qu’il n’y répondît pas sur-le-champ. Si le peuple venait à croire qu’elle était fondée, elle pouvait mettre en péril toute l’œuvre messianique. Celui que Dieu accréditait si puissamment et si ostensiblement comme le Messie, transformé en agent et en émissaire de Satan ! Lui, recevant ses pouvoirs miraculeux du prince des régions infernales ! Il était impossible qu’il consentît à rester sous le coup d’un outrage perfide à ce point. Il va donc réfuter cette calomnie dans un plaidoyer en règle, dont on a de tout temps vanté la vigueur, la sagesse, la clarté. « Toutes les qualités que nous avons admirées déjà dans ses discours et dans ses réponses, nous les trouvons réunies ici : la douceur et l’humilité, qu’aucune offense personnelle, pas même l’outrage le plus avilissant, ne peut faire démentir ; le tempérament calme et sublime, qui ne rend pas injure pour injure ; la juste sévérité du juge, en harmonie avec l’amour qui instruit et qui persuade ; la plénitude de sagesse qui, en toute occasion, révèle les secrets des cœurs, et déclare la vérité avec un pouvoir pénétrant, enfin la majesté de sa personne, qui s’affirme en toutes choses[1443] ».

Les trois synoptiques nous ont conservé cette apologie[1444] : saint Marc et saint Luc sous une forme abrégée ; saint Matthieu avec plus d’ampleur ; aussi la citerons-nous d’après sa rédaction. Elle se compose de deux parties distinctes. Jésus se tient d’abord sur la défensive, et renverse l’odieuse hypothèse de ses adversaires, en lui opposant quelques arguments inébranlables, qu’il emprunte tour à tour à la raison et à l’expérience. Prenant ensuite une vigoureuse offensive, il dévoile l’énorme culpabilité de ses calomniateurs, et par conséquent le châtiment éternel auquel ils s’exposent. Les scribes et les pharisiens n’avaient cependant pas osé jeter directement leur propos injurieux à la face du Sauveur, comme ils le feront dans quelque temps à Jérusalem[1445]. Ils l’avaient sournoisement répandu à travers les rangs de la foule. Mais Jésus en avait eu connaissance d’une manière surnaturelle[1446]. Toujours intrépide et franc, il les appela auprès de lui[1447], pour lutter contre eux à visage découvert, en présence de toute l’assistance.

Voici la première partie de sa réplique. Elle est presque entièrement proposée, comme le fait remarquer saint Marc, sous la forme de « paraboles », c’est-à-dire dans un langage figuré, imagé, qui la rend plus saisissante encore.

Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, et toute ville ou maison qui est divisée contre elle-même ne pourra subsister. Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même ; comment donc son royaume subsistera-t-il ? Et si c’est par Béelzébub que je chasse les démons, par qui vos fils les chassent-ils ? C’est pourquoi, ils seront eux-mêmes vos juges. Mais si je chasse les démons par l’esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc venu au milieu de vous. Ou, comment quelqu’un peut-il entrer dans la maison de l’homme fort, et piller ses meubles, si auparavant, il n’a lié cet homme fort ? Et ensuite il pillera sa maison. Celui qui n’est point avec moi, est contre moi, et celui qui n’amasse point avec moi, disperse[1448].

En tête, nous trouvons ce que les logiciens nomment un raisonnement ex absurdo. « Comment Satan peut-il chasser Satan ? » demande tout d’abord Jésus, d’après le second évangile. Le prince des démons en guerre ouverte contre lui-même : c’est une contradiction dans les termes, c’est une absurdité. En effet, c’est une loi de l’histoire, démontrée par l’expérience quotidienne et par des exemples retentissants, qu’un empire, une famille, un organisme moral, ne peut subsister qu’à la condition que toutes ses parties demeurent étroitement unies. S’il y a schisme, à plus forte raison s’il y a lutte intestine, la ruine se précipite à grands pas[1449]. Or, Satan lui-même et son empire n’échappent pas à cette loi. L’expression « chasser les démons par Béelzébub » n’est donc qu’un jeu de mots vide de sons, un pur sophisme, qui ne résiste pas au moindre examen.

Jésus fait ensuite un argument ad hominem, pareillement irréfutable, lorsqu’il s’appuie sur l’exemple des exorcistes juifs, pour réduire à néant l’accusation des scribes. Les « fils », c’est-à-dire les disciples des pharisiens[1450], tentaient donc aussi de chasser le démon des corps des possédés, et leurs tentatives étaient parfois couronnées de succès, comme le prouve cette allusion du Sauveur[1451]. Leurs maîtres songeaient-ils alors à les regarder comme des confédérés de Satan ? Tout au contraire, ils les admiraient et les félicitaient de leurs victoires. Pourquoi cette partialité, cette injustice révoltante à l’égard de Jésus ?

Des deux arguments qui précèdent, Notre-Seigneur déduit deux conséquences manifestes. Puisqu’il ne tient pas ses pouvoirs de Satan, c’est donc Dieu même qui les lui a confédérés[1452]. Mais il y a plus encore : dès là que le royaume de Satan commence visiblement à s’écrouler et va droit à la ruine, il s’ensuit que le royaume de Dieu, le royaume messianique, est devenu une réalité vivante au sein d’Israël.

Jésus présente ensuite une troisième preuve, qui consiste en une petite parabole très dramatique. Le démon y est décrit sous la figure d’un guerrier robuste, armé de pied en cap[1453], qui monte la garde à la porte de sa demeure. Pour le désarmer, le vaincre complètement, l’enchaîner, s’emparer de sa maison transformée en forteresse et des trésors qu’il y a entassés, il est nécessaire d’être plus fort que lui. Ce « plus fort » qui déloge Satan et lui ravit son butin, c’est Jésus lui-même, les faits l’attestent : comment donc ose-t-on soutenir qu’il est son obligé, son serviteur ?

Les deux dernières lignes que nous avons citées plus haut, « Celui qui n’est point avec moi est contre moi, et celui qui n’amasse point avec moi disperse », renferment un sérieux avertissement. Il y avait alors dans l’auditoire, comme du reste dans la Galilée et dans toute la Palestine, beaucoup d’âmes flottantes, indécises, qui, impressionnées par les miracles, la prédication et la sainteté de Jésus, mais influencées aussi, malheureusement, par l’hostilité que lui témoignaient les chefs spirituels de la nation, ne savaient à quel parti s’arrêter. Jésus les met en garde contre cette indifférence dangereuse, attendu qu’à son égard la neutralité était impossible, coupable même. Lorsque les principes sont en jeu — et à aucune autre époque de l’histoire ils ne l’avaient été davantage —, l’indifférence devient de l’opposition. Dans la guerre à outrance qui se livrait entre le Messie et les puissances diaboliques, le choix n’existait qu’entre cette double alternative : être pour le Christ ou contre lui, faire la récolte avec Jésus ou la jeter au vent avec Satan.

Après avoir réfuté ses ennemis, Jésus passe à l’offensive, et il met successivement en relief l’étendue de leur crime, et le châtiment qui ne saurait manquer de les atteindre, s’ils persistaient dans leur indigne conduite. Nous allons entendre une de ses paroles les plus terribles[1454] :

C’est pourquoi je vous dis[1455] : Tout péché et tout blasphème sera remis aux hommes ; mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis. Et quiconque aura parlé contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné ; mais si quelqu’un a parlé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir.

Ne croirait-on pas entendre la voix d’un juge prononçant l’arrêt le plus sévère ? Mais on cesse d’en être surpris, quand on médite les termes de cet arrêt. Jésus voulait frapper un grand coup, pour essayer de ramener à de meilleurs sentiments les hommes si coupables qu’il avait en face de lui et tout au moins pour empêcher leur exemple de devenir contagieux : c’est pour cela que deux fois de suite il répète sa sentence. Elle est plus générale dans le premier énoncé ; plus développée dans le second. Des deux côtés, elle est exprimée en un style lapidaire, dont tous les mots portent. La proposition générale déclare que, sauf une exception, Dieu, dans son infinie miséricorde, est disposé à accorder un généreux pardon à tous les pécheurs qui, regrettant sincèrement leurs fautes et décidés à n’y plus retomber, s’approchent humblement de son tribunal de juge souverain. Déjà le Seigneur avait fait autrefois cette consolante promesse par l’intermédiaire de ses prophètes[1456] ; sur les lèvres du Christ, elle a une force et une valeur nouvelles. Mais, ajoute douloureusement le Sauveur, il y a un péché qui est irrémissible par sa nature même : c’est « le blasphème contre le Saint-Esprit[1457] ». En réitérant sa pensée, Jésus la rend encore plus précise. Cette fois, au lieu de mentionner en général le péché, il signale une forme particulièrement grave des paroles coupables : dire du mal du Fils de l’homme[1458]. Et pourtant, même dans ce cas, le pardon est promis, aux conditions ordinaires du regret et du ferme propos. Ce n’est pas sans raison que Jésus se désigne ici sous le nom de Fils de l’homme, qui représente souvent le Messie par le côté le plus humble de sa nature[1459], par son apparition sous la forme humaine. En le voyant si pauvre, si semblable extérieurement aux autres fils d’Adam, si dénué des qualités brillantes qu’on prêtait faussement au libérateur d’Israël, on pouvait, jusqu’à un certain point, être induit en erreur par les préjugés et l’ignorance[1460]. Voilà précisément pourquoi ceux qui l’auront méconnu, bien plus, ceux qui l’auront injurié, maltraité, blasphémé, pourront obtenir leur pardon. Il n’en est pas de même du blasphème contre le Saint-Esprit, reprend le Sauveur, puisque ce péché, par sa nature, s’oppose à ce que Dieu puisse pardonner à ceux qui ont le malheur de s’en rendre coupable. « Il ne sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir[1461] », c’est-à-dire ni dans ce monde, ni dans l’autre. C’est « un péché éternel[1462] », qui, par conséquent, sera éternellement puni.

Mais pourquoi donc cette irrémissibilité du blasphème contre le Saint-Esprit ? Elle provient évidemment de la gravité particulière de ce crime. Elle n’existe pas du côté de Dieu, tout au moins d’une manière directe, car sa bonté et sa puissance sont infinies. Elle n’existe que du côté du pécheur, dont l’état d’âme est tel, que son pardon est moralement impossible. La scène à laquelle les synoptiques nous font assister en ce moment nous fournit l’explication dont nous avons besoin pour bien comprendre cette malédiction épouvantable. Jésus venait d’opérer un éclatant miracle, dans lequel l’action de Dieu s’était clairement manifestée. Les pharisiens et les scribes, fermant volontairement les yeux à la lumière, n’avaient pas craint de travestir délibérément les faits de la manière la plus odieuse, et d’attribuer ce prodige au prince des démons. Partant de là, Notre-Seigneur déclare que le blasphème contre le Saint-Esprit ne saurait être pardonné. Il montre ainsi que ses insulteurs avaient commis ou étaient sur le point de commettre le péché irrémissible. Celui-ci consiste, par conséquent, en un endurcissement volontaire dans le mal ; en une mauvaise foi insigne, qui se permet d’identifier l’œuvre évidente de Dieu à l’œuvre de Satan ; en une lutte ouverte et calculée contre le ciel même. Dans ces conditions, on conçoit qu’il n’y ait pas possibilité de pardon. Jésus « parla ainsi, parce qu’ils disaient : Il est possédé d’un esprit impur ». Saint Marc conclut son récit par cette note significative[1463].

Jésus dit encore :

Ou bien dites que l’arbre est bon, et que son fruit est bon ; ou dites que l’arbre est mauvais, et que son fruit est mauvais ; car c’est par le fruit que l’on connaît l’arbre. Race de vipères, comment pouvez-vous dire de bonnes choses, vous qui êtes méchants ? Car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle. L’homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor, et l’homme méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor. Or, je vous dis que les hommes rendront compte, au jour du jugement, de toute parole inutile qu’ils auront dite. Car tu seras justifié par les paroles, et tu seras condamné par tes paroles[1464].

En tenant ce langage en partie figuré, Notre-Seigneur soulignait encore, à un autre point de vue, ce qu’il y avait d’inconséquent dans la conduite de ses ennemis. Ils admettaient, contraints par l’évidence des faits, que Jésus délivrait réellement les possédés. En cela, il était un excellent arbre, produisant de très bons fruits. D’autre part, au dire des pharisiens, il était un mauvais arbre produisant de mauvais fruits, puisqu’ils le traitaient comme l’associé de Béelzébub. Agir ainsi, n’était-ce pas une autre contradiction flagrante, une révoltante absurdité ? Le divin Maître, à cette pensée, laisse un libre cours à son indignation, et, comme autrefois le précurseur[1465], il flagelle ces « méchants » en les nommant « race de vipères ». Après tout, l’injure et la calomnie n’étaient que trop naturelles de la part de ces hommes, puisque « la bouche parle de l’abondance du cœur », et qu’il n’y avait en eux que méchanceté. Aussi avec quelle sévérité ne seront-ils pas condamnés par le juste Juge, qui ne laissera pas impunie une parole « oiseuse »[1466] et inutile ?

Jésus venait d’achever son apologie, lorsque, du milieu de la foule, retentit une voix de femme[1467], qui prononçait ces mots : « Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles qui vous ont allaité ». Ce qui revenait à dire : Oh ! que votre mère est heureuse ! Cette femme avait été vivement impressionnée par la vigueur et l’habileté du plaidoyer de Jésus, et elle ne put s’empêcher de donner, avec une naïve et touchante simplicité, un libre cours à son admiration. Elle était sans doute mère elle-même, et elle comprenait le bonheur, la fierté que devait éprouver celle qui avait donné le jour à un tel fils, dont la parole et les œuvres étaient si merveilleuses. Aussi, son exclamation est-elle parfaitement naturelle. Elle rappelle, d’ailleurs, la prédiction déjà ancienne de Marie, qu’elle contribuait à réaliser : « Toutes les générations me diront bienheureuse[1468] ». Les rabbins mettent sur les lèvres du peuple juif, voyant arriver son rédempteur, ces mots de félicitation joyeuse : « Bénie soit l’heure où le Messie a été créé ! béni soit le sein d’où il est sorti[1469] ! »

À cette Béatitude, qui ne s’était pas élevée au-dessus du domaine de la nature, Jésus en associa immédiatement une autre, d’un ordre tout surnaturel. « Bienheureux plutôt[1470], s’écria-t-il à son tour, ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent », c’est-à-dire qui la mettent en pratique. Certes, en tenant ce langage, Jésus ne contestait nullement la vérité de l’éloge adressé à celle qu’il avait rendue la plus heureuse des mères, et qui avait toujours si fidèlement observé la divine parole ; mais, selon sa coutume, il profite de cette occasion pour élever son auditoire à une sphère supérieure. C’est pourquoi il affirme que mieux vaut lui être uni par l’obéissance aux ordres de Dieu, que par des relations purement extérieures, quelque étroites et honorables qu’elles pussent être. Les deux Béatitudes s’appliquaient donc à Marie, comme aimaient à le faire remarquer les saints Pères[1471].

Cependant, quelques scribes et quelques pharisiens, qui n’avaient point pris part à la calomnie réfutée par Notre-Seigneur[1472], lui adressèrent à leur tour la parole, en disant, avec un mélange de respect et de hardiesse : « Maître (Rabbi), nous voulons voir un signe venant du ciel, opéré par vous ». Pour ces hommes, qui représentaient un parti nombreux, les miracles antérieurs de Jésus, et en particulier celui qui venait de donner lieu au blasphème de leurs collègues, ne suffisaient donc pas pour démontrer l’origine divine de son rôle et son caractère de Messie. Pour les convaincre, il fallait qu’il consentît à accomplir, sur leur demande, un « signe », un miracle extraordinaire, décisif, qui aurait lieu, cette fois, non pas sur la terre, mais dans les régions atmosphériques ; par exemple, une éclipse, un orage par un ciel serein[1473]. Auraient-ils cru, même si cette condition avait été remplie ? On peut en douter, car « il n’y a pas de limite aux exigences des sceptiques, en fait de surnaturel[1474] » ; ils s’arrogent le droit de critiquer même les miracles les plus indubitables. Aussi saint Luc a-t-il soin de faire remarquer que c’était « pour le tenter », qu’on adressait alors à Jésus cette requête. Mais il saura traiter ces tentateurs comme ils le méritent. Il les réduira également au silence, par un autre petit discours d’une fermeté remarquable[1475]. Il leur répondit d’abord :

Cette génération méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera donné d’autre signe que le signe du prophète Jonas. Car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre[1476].

Le refus est péremptoire, exprimé en termes sévères, et le Sauveur ne le formule pas seulement pour ses interlocuteurs immédiats, mais pour tous ceux de ses coreligionnaires qui partageaient leurs sentiments coupables[1477]. Ils n’auront pas le signe qu’ils osent réclamer. Et pourtant, dans son infinie bonté, sans parler de ses miracles quotidiens qui ne prendront fin qu’avec sa vie, Jésus leur accordera le prodige exceptionnel, le miracle des miracles, qu’il désigne sous le nom de « signe de Jonas ». De nos jours, on a quelquefois affirmé qu’en établissant ce rapprochement entre la personne de Jonas et la sienne, Notre-Seigneur n’avait en vue que leurs deux prédications. Cela ne saurait être. La parole de Jésus, telle que nous la lisons dans le récit de saint Matthieu, s’oppose formellement à une telle interprétation, puisque, avant de signaler la prédication de Jésus et celle de Jonas, elle mentionne, avec la plus parfaite clarté, un point de comparaison autrement important : le séjour du prophète dans le ventre du cétacé[1478], et le séjour du Christ « au cœur de la terre[1479] ».

La locution « trois jours et trois nuits » doit être expliquée, tout au moins en ce qui concerne Notre-Seigneur, d’après la signification assez large que lui donnaient les anciens Juifs. Pour eux, dans les locutions de ce genre, un jour commencé était compté comme une journée de vingt-quatre heures. Les dernières heures du vendredi saint, le samedi saint et les premières heures du dimanche de la résurrection équivalent ainsi à trois jours et à trois nuits.

L’histoire entière de l’Ancien Testament ne contient pas d’exemple plus frappant d’une préservation miraculeuse de la mort que celle dont Jonas fut le héros. Aussi Dieu, en accomplissant ce prodige unique, s’était-il proposé d’en faire le type d’une résurrection beaucoup plus merveilleuse encore, celle de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Tout à fait au début de sa vie publique, le Sauveur avait déjà renvoyé au grand miracle de sa résurrection les hiérarques juifs, qui le pressaient de légitimer par un « signe », opéré sous leurs yeux, l’acte hardi d’autorité auquel il venait de se livrer[1480]. Mais alors, sa réponse avait été encore plus obscure.

Obligé de condamner la « génération méchante » qu’il n’a pas pu amener à croire en lui, Jésus va encore emprunter à l’histoire d’Israël deux faits célèbres, pour mieux faire ressortir la culpabilité d’un trop grand nombre de ses compatriotes.

Les hommes de Ninive se lèveront, au jour du jugement, contre cette génération et la condamneront, parce qu’ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas ; et voici qu’il y a ici plus que Jonas. La reine du Midi se lèvera, au jour du jugement, contre cette génération et la condamnera, car elle est venue des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon ; et voici qu’il y a ici plus que Salomon[1481].

Le premier de ces deux exemples provient aussi du livre de Jonas[1482]. Il décrit sous un très beau jour la conversion des Ninivites, ces païens orgueilleux, qui firent pénitence à la voix d’un inconnu, d’un étranger. La « reine du sud » ne diffère pas de la reine de Saba, dont le royaume, que l’on croit avoir fait partie de l’Hyémen actuel, était situé au sud-est de la Palestine. Elle était venue de très loin — des confins du monde d’alors, d’après une hyperbole orientale —, pour voir et consulter Salomon, et elle s’était retirée tout émerveillée de ce qu’elle avait vu et entendu[1483]. Ces contrastes humiliants rappellent certains traits du discours prononcé par Notre-Seigneur dans la synagogue de Nazareth[1484], comme aussi les anathèmes qu’il lancera plus tard contre trois cités incrédules des bords du lac[1485]. Le rapprochement personnel qu’il fait à deux reprises est d’une énergie extraordinaire. Quelle force surtout dans les mots : « Il y a ici plus que Jonas ; il y a ici plus que Salomon », prononcés avec un accent d’autorité, de conviction, qui dut certainement émouvoir plus d’un auditeur.

À la suite de ces paroles, saint Luc insère quelques lignes[1486], que nous avons déjà rencontrées dans le Sermon sur la montagne[1487], et qui reviennent à dire à ceux qui demandaient un prodige à Jésus, au gré de leurs caprices : Vous avez reçu des preuves multiples, évidentes, de ma mission divine, et, pour en reconnaître la valeur, vous n’auriez qu’à ouvrir les yeux de votre intelligence ; mais vous vous laissez volontairement aveugler par votre indifférence ou par votre haine passionnée.

Personne n’allume une lampe pour la mettre dans un lieu caché, ou sous le boisseau ; mais on la met sur le candélabre, afin que ceux qui entrent voient la lumière. La lampe de ton corps, c’est ton œil. Si ton œil est simple[1488], tout ton corps sera lumineux ; mais, s’il est mauvais, ton corps aussi sera ténébreux. Prends donc garde que la lumière qui est en toi ne soit ténèbres. Si donc tout ton corps est éclairé, n’ayant aucune partie ténébreuse, tout sera lumière, et tu seras éclairé comme par une lampe brillante.

Gracieux langage, qui exprime trois vérités familières. Nos yeux sont la lampe qui éclaire notre corps et ses mouvements. S’ils sont en bon état, notre être physique sera en pleine lumière ; s’ils sont malades, nous marcherons dans les ténèbres. Puisqu’ils sont pour nous un organe si nécessaire, nous devons veiller sur eux avec le plus grand soin. Mais il importe davantage encore de surveiller l’organisme de notre vision intellectuelle et morale, de peur qu’il ne se trouble, ne s’obscurcisse et ne devienne incapable de comprendre les vérités les plus manifestes.

En achevant ce second discours, Jésus revient indirectement sur la calomnie qu’il avait réfutée dans son allocution précédente. « Vous êtes possédé de Béelzébub », s’étaient écriés honteusement ses adversaires. Rétorquant l’accusation, il montre, à mots couverts, que le vrai démoniaque, c’était cette génération méchante à laquelle les exorcismes avaient été prodigués en vain. Elle est demeurée insensible à toutes les offres de salut qui lui sont venues du ciel. Pour la châtier d’une faute si grave, Dieu permettra qu’elle tombe de plus en plus au pouvoir de Satan. Cette pensée est présentée sous la forme d’une allégorie mouvementée, remarquable par sa pénétration psychologique.

Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il erre dans des lieux arides[1489], cherchant du repos, et il n’en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison, d’où je suis sorti. Et y revenant, il la trouve vide, balayée et ornée. Alors il va, et prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui ; et entrant dans la maison, ils y habitent, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. C’est ce qui arrivera à cette génération très mauvaise[1490].

L’application se fait d’elle-même. L’antique démon de l’idolâtrie, qui avait amené sur les ancêtres de la génération juive contemporaine l’ouragan des châtiments divins, avait été expulsé, grâce aux souffrances de la captivité babylonienne, dont la nation était sortie meilleure et purifiée. De retour en Palestine, les Juifs devinrent, pour un temps, meilleurs moralement qu’à toute autre période de leur histoire. Malheureusement, cet état de perfection relative ne fut pas de longue durée, car le démon, furieux d’avoir été chassé de son ancienne demeure, revint à la charge sous une autre forme, plus puissant et plus mauvais qu’auparavant. À l’aide des erreurs sadducéennes et de l’hypocrisie pharisaïque, il réussit à reconquérir son habitation première, et à y exercer une influence sept fois plus pernicieuse, dont les effets, déjà visibles à l’époque de Jésus-Christ, et qui furent cause qu’on ne le reconnut pas comme le Messie, apparurent davantage encore après son ascension, jusqu’à ce que la ruine totale de la nation arrivât, comme châtiment suprême[1491].

Tandis que Jésus parlait ainsi[1492] à la foule, qui était en partie assise autour de lui, sa mère et ses cousins, que les évangélistes continuent d’appeler « ses frères », se présentèrent pour le voir et pour s’entretenir avec lui[1493]. Mais il leur fut impossible de l’aborder, tant était compacte la foule qui avait envahi l’intérieur et les alentours de la maison. La nouvelle de leur arrivée se communiqua de bouche en bouche, et parvint ainsi à l’un des auditeurs les plus rapprochés, qui crut devoir avertir Jésus, en lui disant. : « Voici que votre mère et vos frères[1494] sont dehors et vous cherchent ».

Cette visite, il est nécessaire de le redire pour prévenir une confusion fâcheuse, n’a rien de commun avec la singulière démarche qu’avaient faite auprès de Jésus, peu de temps auparavant, quelques-uns de ses proches ou de ses disciples. Saint Marc, qui est seul à raconter les deux incidents, les distingue très nettement l’un de l’autre[1495]. La mère du Christ n’avait pris aucune part au premier. Pour quel motif spécial venait-elle actuellement auprès de son fils ? Les écrivains sacrés gardent un silence complet à ce sujet ; mais il est permis de supposer que l’hostilité croissante des pharisiens envers le Sauveur n’était pas étrangère à ce déplacement de Marie. Ayant appris que la situation de Jésus n’était pas sans péril, elle accourait vaillamment et maternellement auprès de lui, de même qu’elle le rejoindra plus courageusement encore au pied de la croix, sur le Calvaire. En tout cas, dès lors qu’elle accompagne les « frères » de Notre-Seigneur, nous pouvons être sûrs que la visite n’avait qu’un excellent but.

À celui qui l’avait averti de leur arrivée, Jésus répondit : « Qui est ma mère, et quels sont mes frères ? » Puis, promenant ses regards avec, une tendresse indicible sur les assistants, et étendant la main comme pour en prendre possession, il continua : « Voici ma mère et mes frères ; car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, est mon frère, et ma sœur, et ma mère ». Le divin Maître ne pouvait pas dire plus délicatement et plus fortement à ses disciples, qui étaient en grand nombre, dans l’auditoire, quelle était l’étendue, de son affection et de son dévouement. Il était juste qu’il s’unît étroitement à ceux qui s’appliquaient avec zèle à obéir en tout à la volonté divine, lui dont l’obéissance jusqu’à la mort était la fin perpétuelle et suprême. Ce lien établissait, entre eux tous et lui, des relations comparables à celles que créent la maternité et la fraternité entre les membres d’une même famille. Aussi, quelle condescendance infinie de sa part ! « Il ne rougit pas de les appeler frères », s’écriait saint Paul à ce souvenir[1496],

Mais ces mots, si doux et si honorables pour les disciples du Sauveur, ne renferment-ils pas un reproche à l’égard de ses propres parents et surtout de sa mère ? On l’a parfois supposé dans les temps anciens, et des hommes qui semblent avoir hérité envers Marie des sentiments que les pharisiens nourrissaient contre le Sauveur, le répètent en exagérant davantage encore[1497]. Et pourtant, examinée sans parti pris, cette parole ne contient rien de froissant pour Marie, à laquelle elle n’enlevait rien de ses privilèges maternels, sans compter qu’elle ne lui avait pas été directement adressée. Par sa profondeur, elle rappelle celles que Jésus avait prononcées en deux circonstances antérieures : d’abord dans le temple de Jérusalem, lorsque la sainte Vierge et saint Joseph le trouvèrent au milieu des docteurs juifs[1498] ; puis plus récemment, aux noces de Cana, à l’occasion de son premier miracle[1499]. Ici encore, il envisage ses relations de famille, non pas au point de vue naturel, mais sous celui de son devoir en tant que Messie. Ce devoir primait tout le reste. Pour l’accomplir librement, pour se consacrer tout entier à son rôle, il était nécessaire qu’il vécût dégagé de sa famille et des attaches qui, quoique très saintes en elles-mêmes, auraient pu le distraire dans l’exercice de sa vocation. L’attitude qu’il prend ici à l’égard de ses proches est celle qu’il recommandera bientôt à ses apôtres[1500], et même jusqu’à un certain point à tous les chrétiens[1501] ; attitude qui n’a d’ailleurs rien d’absolu, puisque Jésus conserva jusqu’au bout une tendresse vraiment filiale pour sa mère[1502], et qu’il prit énergiquement, à l’occasion, la défense des droits des parents contre des fils mal conseillés[1503]. Ainsi donc, ici comme dans le temple de Jérusalem, il ne manifeste aucune froideur pour sa mère, mais il lui préfère son Père céleste[1504]. Ce n’est point Marie qui aurait songé à s’en plaindre.

Jésus, lorsqu’il eut congédié la foule reçut-il ses visiteurs ? Les évangélistes ne s’arrêtent point aux informations de ce genre ; mais il est tout à fait vraisemblable que la sainte Vierge eut alors une affectueuse entrevue avec son fils.

suivant