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Chapitre IV : Les paraboles du royaume des cieux.

I. La prédication de Jésus sous la forme de paraboles.

Il importe tout d’abord de définir et de décrire cette méthode d’enseignement, particulièrement intéressante, que Notre-Seigneur a déjà employée plusieurs fois depuis l’ouverture de sa vie publique[1505], mais à laquelle il va désormais recourir très fréquemment, pour un motif spécial, qu’il nous indiquera lui-même.

Le mot « parabole » nous est venu du grec, par l’intermédiaire du latin[1506]. Étymologiquement il désigne la juxtaposition de deux choses, puis la comparaison qui résulte de leur rapprochement[1507]. Il représente donc, en général, un genre littéraire dans lequel on place, pour ainsi dire, à côté de la vérité, une image qui la rend plus sensible, plus vivante.

Nous n’avons pas à nous occuper des paraboles nombreuses, parfois brillantes, des classiques grecs, avec lesquelles celles de l’évangile n’ont aucune connexion[1508]. Ces dernières se rattachent directement à un genre tout sémitique, dont les écrits de l’Ancien Testament contiennent des exemples multiples, et que les Hébreux désignaient par l’appellation générale de « משל, mâchal, similitude », habituellement traduite dans la version des Septante par le substantif « parabole ». Et de même que le משל, mâchal revendique un domaine assez étendu, et se manifeste successivement sous les formes très variées du simple proverbe[1509], de la sentence énigmatique[1510], de la narration métaphorique[1511], du discours prophétique[1512], etc., de même la parabole des évangiles nous apparaît sous des aspects assez divers. C’est ainsi que saint Luc donne le nom de parabole au proverbe « Médecin, guéris-toi toi-même »[1513] ; saint Matthieu et saint Marc, à une comparaison pure et simple[1514]. Néanmoins, lorsque les synoptiques mentionnent les paraboles[1515] du Sauveur, c’est le plus souvent dans le sens devenu de très bonne heure populaire, pour désigner ces délicieux petits récits, fictifs, mais vraisemblables en eux-mêmes, dont les éléments sont empruntés soit à la nature, soit à la vie quotidienne, et qui exposent, plus ou moins dramatiquement, des vérités religieuses ou morales qu’ils sont destinés à mettre ainsi en relief, pour les faire pénétrer plus avant dans les intelligences et dans les cœurs. Mais toujours, dans ces tableaux d’étendue très variée, la partie essentielle est une comparaison, quelquefois assez développée, parfois simplement indiquée. La parabole est ainsi, « comme un composé de corps et d’âme. Le corps c’est le récit lui-même, dans son sens obvie et naturel… L’âme est une suite d’idées parallèles aux premières, se déroulant dans le même ordre, mais dans un plan supérieur, de sorte qu’il faut être averti et apporter de l’attention pour les saisir[1516] ». La parabole n’est pas sans analogie avec la fable ; mais elle en diffère à deux points de vue. Elle ne permet pas aux êtres animés ou inanimés qu’elle met en scène de dépasser les lois de leur nature ; elle les laisse dans leur sphère naturelle, sans donner, par exemple, la parole au loup et à l’agneau. De plus, par sa tendance morale ou religieuse, elle est de beaucoup supérieure à la fable, qui ne s’élève guère au-dessus du monde naturel. Elle diffère aussi de l’allégorie, qui est une métaphore plus prolongée, plus compliquée, et qui personnifie directement les idées, comme on le voit par les deux exemples que fournit le quatrième évangile : les allégories du Bon Pasteur et de la vigne[1517].

À propos des paraboles dites du royaume des cieux, dont nous allons aborder bientôt l’étude, saint Matthieu fait la réflexion suivante[1518] : « Jésus dit toutes ces choses au peuple en paraboles, et il ne leur parlait pas sans paraboles ». Bien que la seconde moitié de cette note soit évidemment hyperbolique, elle prouve néanmoins que le nombre des paraboles proprement dites exposées par Notre-Seigneur à partir de cette époque de son ministère, dut être considérable. Les évangélistes nous en ont conservé trente environ[1519], et ici, comme pour les miracles de Jésus, leur choix a été des plus judicieux, des plus heureux.

Bien que le Sauveur ait prononcé ses paraboles au jour le jour, selon les circonstances du moment, il existe cependant entre elles un ordre véritable, qui permet de les classer méthodiquement. Elles forment trois séries distinctes, séparées par leur thème général, non moins que par les périodes du ministère de Jésus auxquelles elles appartiennent. Dans la première série, se rangent d’elles-mêmes les huit paraboles du royaume des cieux. Un peu plus tard, nous verrons apparaître une seconde série, plus considérable encore et d’un type nouveau, conforme au nouveau but que se proposera leur divin auteur. Elle comprend les paraboles du bon Samaritain, du serviteur sans pitié, de l’ami nocturne, du riche insensé, du figuier stérile, du grand festin, de la brebis perdue, de la drachme perdue, de l’enfant prodigue, de l’habile intendant, du mauvais riche et du pauvre Lazare, du juge inique, du pharisien et du publicain, des ouvriers envoyés à la vigne[1520]. La troisième série ne comprend que six paraboles : celles des mines, des deux fils, des vignerons homicides, des noces royales, des dix vierges, des talents. Elles s’occupent du royaume de Dieu, comme les paraboles de la première catégorie, mais à un point de vue plus spécial. La plupart des paraboles de la première et de la troisième série nous ont été transmises par saint Matthieu, qui est par excellence l’évangéliste du royaume des cieux. Celles du second groupe font presque toutes partie de l’évangile de saint Luc. Saint Marc n’a inséré dans son récit qu’un petit nombre de paraboles, parce qu’il s’attache beaucoup plus aux actes du Sauveur qu’à sa prédication. L’évangile selon saint Jean n’en renferme pas une seule ; en revanche, nous y trouvons les deux belles allégories qui ont été mentionnées plus haut.

On se tromperait, si l’on regardait notre Seigneur Jésus-Christ comme l’inventeur de cette forme d’enseignement. Longtemps avant lui, des sages comme Salomon, des prophètes comme Nathan et Isaïe, avaient composé des paraboles[1521]. Partout les évangélistes nous présentent ce genre littéraire comme parfaitement connu de leur temps. Il l’était, en effet, car les rabbins juifs l’employaient sans cesse ; quelques-uns d’entre eux — Hillel, Schammaï, Gamaliel, Méir entre autres — ont même acquis sous ce rapport une réputation méritée. Ces paraboles rabbiniques ont été de nos jours l’objet d’études spéciales, et on en a publié d’intéressants recueils[1522], qui permettent de les comparer à celles de Jésus. Il existe de part et d’autre certaines ressemblances ; par exemple, dans la manière de présenter les petits récits imagés, et même dans les formules par lesquelles ils sont introduits[1523]. Plusieurs des paraboles rabbiniques sont réellement très belles ; mais elles ne sauraient supporter, dans le détail comme dans l’ensemble, la comparaison avec celles de Notre-Seigneur. Elles manquent généralement de grâce, de pittoresque, de naturel. Leur conclusion morale est loin d’être toujours relevée ; souvent, l’application est faite avec gaucherie.

Un ardent rationaliste a porté le jugement suivant sur les paraboles évangéliques : « Les siècles ont passé, et les paraboles sont restées. Intéressantes, imagées, se gravant aisément dans les mémoires, … elles offrent un solide aliment à la réflexion des penseurs et à l’intelligence des simples. C’est là particulièrement que Jésus se montre artiste incomparable. La beauté de ces paraboles a le mérite classique d’obtenir un effet puissant, par des moyens d’une extrême simplicité[1524] ». On ne saurait, en effet, trop admirer, trop vanter ces petits poèmes (car ce sont de véritables poèmes au point de vue littéraire), ces modèles accomplis et inimitables, ces ravissants tableaux dans lesquels l’idée dominante est mise en relief au moyen des traits et des couleurs les plus variés. Tout y est dit, et il n’y a pas un mot de trop. Quoi de plus exquis, de plus dramatique, que la parabole de l’Enfant prodigue ; de plus touchant que celle de la brebis perdue ; de plus tragique que celle des dix Vierges ? Mais nous les rencontrerons toutes sur notre chemin, et elles s’offriront elles-mêmes à nous, une à une, avec leur perfection individuelle.

La puissance étonnante d’observation que nous avons admirée en Jésus s’y révèle mieux que partout ailleurs. Mais, quelque incomparable que soit leur forme extérieure, les leçons qui s’en dégagent, les vérités morales qu’elles exposent sont plus frappantes encore. Comme le disait élégamment saint Bernard, « leur surface, considérée pour ainsi dire du dehors, est tout à fait gracieuse ; mais, si l’on brise l’amande, on trouve à l’intérieur quelque chose de beaucoup plus agréable et de beaucoup plus délectable ». Qui donc aurait été capable, autant que le Verbe incarné, de comprendre et de décrire les relations étroites qui existent entre le monde extérieur et le monde spirituel ? Notons aussi que les paraboles évangéliques, bien qu’elles aient été destinées en premier lieu aux Juifs de Palestine, n’ont rien de trop spécifiquement juif ou oriental ; aussi conviennent-elles à toutes les races et à toutes les contrées, qui les ont alternativement admirées et goûtées.

Les paraboles du Sauveur contiennent donc des trésors inépuisables de doctrine. « Elles nous offrent, écrivait un éminent théologien[1525], une grande variété de leçons en apparence indépendantes les unes des autres, et qui, prises isolément, ne donnent que des résultats partiels, tandis que, si l’on vient à les comparer entre elles et à les rapprocher, elles jettent un jour merveilleux sur la théorie tout entière de la religion et de l’Église… Sous l’enveloppe de l’enseignement parabolique de Notre-Seigneur, on peut retrouver toutes les doctrines et tous les préceptes qui devaient appartenir à l’Église qu’il était venu fonder ». Il y a là, pour les théologiens, une mine très riche à exploiter. En effet, à chaque méditation nouvelle que l’on consacre aux paraboles de Jésus, on découvre en elles des richesses dont on ne s’était pas encore rendu compte. Simples pour les simples, comme on nous l’insinuait plus haut, elles sont profondes pour les grands penseurs eux-mêmes. On peut leur appliquer la gracieuse réflexion que faisait saint Grégoire le Grand à propos de toute la Bible : elles forment comme un cours d’eau qu’un agneau peut passer à gué, et dans lequel un éléphant peut nager à son aise.

De même qu’elles expriment les vérités les plus diverses, de même les images dont elles revêtent ces vérités dogmatiques ou morales sont empruntées aux sujets les plus variés. « Pour répandre de la clarté sur ce qui est élevé et divin, sur la nature, l’établissement graduel et les lois du royaume de Dieu, pour rendre les choses célestes accessibles à ses auditeurs enchaînés par le sensible, Jésus a aimablement transporté ceux-ci du connu à l’inconnu…, du vulgaire à l’éternel. Avec une royale magnanimité, il a pris à son service le monde entier, même ce qu’il contient d’imparfait, pour vaincre le monde, et il l’a battu avec ses propres armes. Il n’a négligé aucun moyen, aucun des moyens que lui fournissait, la parole, pour faire pénétrer la grâce de Dieu dans les cœurs de ceux qui l’écoutaient[1526] ». En effet, Jésus a puisé partout, les éléments extérieurs de ses paraboles : dans le monde des plantes et dans celui des animaux, dans tous les domaines de la vie juive d’alors (vie agricole, vie économique, vie sociale et politique, vie religieuse), et jusque dans le monde divin. Nous y voyons paraître Dieu lui-même avec ses anges, des prêtres et des lévites, des Juifs et des Samaritains, un pharisien et un publicain, des riches et des pauvres, un juge inique et une veuve opprimée, des enfants capricieux et un fils prodigue, un propriétaire généreux et un intendant infidèle, des vignerons, des cultivateurs, des pêcheurs et des banquiers, d’humbles ménagères et des fils de rois. Et ces détails multiples sont groupés avec une habileté merveilleuse, qui fait que chaque parabole exprime fidèlement les leçons que Jésus lui a confiées. En un mot, par leur grâce, leur variété, leur originalité, par les leçons qu’elles renferment, les paraboles des évangiles font le plus grand honneur à leur auteur, en qui elles révèlent, si de tels titres peuvent lui être appliqués, un profond penseur, un écrivain de premier ordre, un génie. Elles sont de véritables chefs-d’œuvre, qui occupent une place à part dans la littérature universelle. Et pourtant, on se tromperait beaucoup, si l’on supposait qu’elles ont été lentement composées, puis polies et limées. Elles se sont spontanément échappées de l’intelligence et de l’imagination du Sauveur, comme des exemples vivants, destinés à compléter et à corroborer son enseignement.

II. Le premier groupe des paraboles.

Nous avons laissé le divin Maître au moment où il venait de remporter une brillante victoire sur ses ennemis. Pour se reposer de cette joute pénible, il alla, en quittant la maison où elle avait eu lieu, s’asseoir au bord du lac[1527]. Il était entouré du cercle intime de ses disciples. Mais, cette fois encore, son repos ne fut pas de longue durée, car la foule qui l’avait cerné récemment dans la maison ne tarda pas à le rejoindre, grossie à tout instant par des contingents nouveaux, qui accouraient des villes voisines[1528]. Comprenant ce que désiraient ces foules avides de le voir et de l’entendre, mais ne pouvant pas leur adresser commodément la parole, parce qu’elles le pressaient de tous côtés, il fit comme au jour de la pêche miraculeuse[1529]. Une barque était là, peut-être celle qui était tenue en réserve pour les occasions de ce genre[1530] ; il s’y réfugia, s’assit à la poupe, et se mit à parler à la foule qui était debout sur le rivage. Il avait ainsi tous ses auditeurs en face de lui. Délicieux tableau, dont nous devons la description à saint Matthieu et à saint Marc.

Après avoir esquissé la situation extérieure, ces mêmes évangélistes ajoutent : « Il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles[1531] ». C’est donc tout un sermon que Jésus fit alors sous cette forme. Ici se placent, en effet, d’après le sentiment le plus probable, les huit paraboles « du royaume des deux », qui composent le premier des trois groupes mentionnés plus haut, et qui paraissent avoir été toutes proposées le même jour. Cela résulte d’abord de l’union étroite qui existe entre elles, au point de vue du sujet traité. Elles forment comme une chaîne continue, dont tous les anneaux se tiennent, car elles s’expliquent et se complètent mutuellement. Cette unité incontestable qui les relie nous porte donc à croire qu’elles ont été coulées d’un seul jet[1532]. De plus, saint Matthieu montre lui-même, d’un bout à l’autre de son récit, qu’il a voulu suivre un ordre strictement chronologique.

On le voit par le soin avec lequel il en rattache toutes les sections, au moyen de formules servant de trait d’union[1533].

Dès les premières heures de sa vie publique, Jésus avait annoncé, à la suite du précurseur, l’avènement prochain du royaume des cieux, c’est-à-dire du royaume messianique. À partir de ce moment, il n’a pas cessé d’en parler, de le prêcher sous toutes les formes du langage, afin de préparer les esprits et les cœurs à s’en rendre dignes. Naguère, il en promulguait la législation dans le discours sur la montagne. Aujourd’hui, il a recours à un nouveau mode d’exposition, pour en décrire, sous les couleurs les plus vivantes, la nature, le développement, les phases successives, comme aussi le moyen de se l’approprier sûrement. Ces paraboles du royaume sont dans toutes les mémoires ; mais on ne se lasse jamais de les relire et d’en savourer les charmes religieux. Nous les citerons donc en entier ; puis nous en relèverons les traits principaux par un commentaire succinct.

La première est celle du Semeur. Elle sert de préliminaire à la série entière[1534]. « Écoutez ! » s’écria Jésus[1535] :

Voici que le semeur est sorti pour semer. Et pendant qu’il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin ; et les oiseaux du ciel vinrent, et la mangèrent. Une autre partie tomba dans des endroits pierreux, où elle n’avait pas beaucoup de terre ; et elle leva aussitôt, parce que la terre n’avait pas de profondeur ; mais le soleil s’étant levé, elle fut brûlée, et comme elle n’avait pas de racine, elle sécha. Une autre partie tomba dans des épines, et les épines grandirent et l’étouffèrent. Une autre partie tomba dans une bonne terre, et elle donna du fruit, quelques grains rendant cent pour un, d’autres soixante, d’autres trente. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

La description, quoique si simple, est tracée de la main d’un maître. Nous l’avons citée d’après l’évangile de saint Matthieu. Les trois rédactions ont d’ailleurs entre elles une très grande ressemblance ; mais nous engageons quand même ceux de nos lecteurs qui en auraient le goût et le temps, à les comparer entre elles, pour noter leurs nuances. C’est une étude des plus intéressantes. Envisagée en elle-même, cette parabole propose le problème suivant : Puisque la semence est la même, d’où vient la différence des résultats produits ? La réponse est toute indiquée. La différence provient des conditions, bonnes ou mauvaises, du terrain sur lequel le grain est tombé, en s’échappant de la main du semeur. Celui-ci a agi de son mieux, et c’est bien malgré lui qu’une partie de la semence est tombée sur un sol peu propice, a été écrasée sous les pieds des passants et dévorée par les oiseaux maraudeurs, n’a pu germer que pour être bientôt desséchée par le brûlant soleil de l’Orient, ou pour être étouffée un peu plus tard par les chardons, les orties, les ronces et les autres plantes épineuses. En revanche, comme sa peine sera récompensée au temps de la récolte ! Trente, soixante et même cent pour un : ces chiffres démontrent la grande fécondité du sol ; mais ils n’ont rien d’étonnant pour certains districts de la Palestine, en particulier pour la Galilée, le plateau du Hauran et surtout les rives du lac de Gennésareth. Isaac n’avait-il pas récolté autrefois « au centuple » aux environs de Gérasa, au pays des Philistins[1536] ? Mais, notons-le bien, Jésus se borne à signaler en passant cet heureux résultat de la plus grande partie de la semence. Il n’insiste que sur les mauvaises conditions que celle-ci a fâcheusement rencontrées, à trois reprises. Tel sera aussi le point principal dans l’application de la parabole.

Les voyageurs ont fait remarquer plus d’une fois la perfection de la couleur locale du tableau tracé ici par Notre-Seigneur. « Un petit coin des bords du lac, écrit l’un d’eux[1537], m’a révélé dans le détail, et avec un ensemble que je ne me souviens pas d’avoir rencontré ailleurs en Palestine, chacun des traits de la parabole. Il y avait le champ de blé ondulant, qui descendait jusqu’au rivage. Il y avait le chemin battu qui le traversait, sans mur ni haie pour empêcher la semence de tomber çà et là sur ses bords ; il était durci par le passage perpétuel des chevaux, des mulets et des pieds humains. Il y avait la bonne terre qui distingue cette plaine (de Gennésareth) des montagnes d’alentour, et qui produit une grande quantité de blé. Il y avait le sol rocailleux qui, se détachant de la colline, s’avançait de divers côtés à travers le champ. Il y avait, les larges buissons d’épines qui s’élevaient parfois au milieu du blé doucement agité ».

Le bon grain, même lorsqu’il est confié à un excellent terrain, est exposé à d’autres périls encore que ceux qui viennent d’être décrits. Telle est la leçon enseignée par la seconde parabole, celle de l’ivraie, que saint Matthieu nous a seul conservée[1538]. Elle est donc très étroitement unie à la précédente.

Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé du bon grain dans son champ. Mais, pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, et sema de l’ivraie au milieu du blé, et s’en alla. Lorsque l’herbe eut poussé, et produit son fruit, alors l’ivraie parut aussi. Et les serviteurs du père de famille, s’approchant, lui dirent : Seigneur, n’avez-vous pas semé du bon grain dans votre champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? Il leur répondit : C’est l’homme ennemi qui a fait cela. Ses serviteurs lui dirent : Voulez-vous que nous allions l’arracher ? Et il dit : Non, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en bottes pour la brûler ; mais amassez le blé dans mon grenier.

Ce petit tableau est encore plus dramatique que le précédent. L’action criminelle qui lui sert de base n’est, paraît-il, nullement imaginaire. On en trouve des exemples authentiques en Orient et en Occident[1539]. La plante ainsi semée abondamment par l’homme ennemi dans le champ de blé, n’est autre que l’ivraie, le Lolium temulentum des botanistes. On la rencontre très souvent en Palestine, comme aussi dans nos contrées. Elle produit des grains assez semblables à ceux du blé, mais plus petits, en général de couleur plus sombre, et dont la farine, si elle est mêlée à celle du pain en quantité notable, produit le vertige et des convulsions[1540]. Durant la première période de sa croissance, elle ne diffère pas du blé, et l’œil le plus exercé aurait de la peine à la reconnaître[1541]. Voilà pourquoi le Maître du champ s’oppose à ce que ses serviteurs aillent l’arracher trop tôt. Mais, lorsque l’épi est sorti de la gaine, un enfant peut distinguer aisément les deux plantes. Aussi la séparation peut-elle se faire facilement à l’époque de la moisson. Les agriculteurs de Palestine ont même pris des habitudes meilleures encore, et ils n’omettent guère, quelque temps avant la récolte, de procéder à l’arrachage de l’ivraie et des autres mauvaises herbes.

La troisième parabole, que nous lisons seulement dans le second évangile[1542], est empruntée à la vie agricole comme les deux premières. Son début l’indique, elle concerne également d’une manière très directe le royaume de Dieu et du Messie.

Il en est du royaume de Dieu comme lorsqu’un homme jette de la semence en terre. Qu’il dorme ou qu’il se lève, la nuit et le jour, la semence germe, et croît sans qu’il s’en aperçoive. Car la terre produit d’elle-même, d’abord l’herbe, ensuite l’épi, puis le blé tout formé dans l’épi, Et lorsque le fruit est mûr, aussitôt on y met la faucille, parce que c’est le temps de la moisson.

La croissance des plantes est une opération aussi mystérieuse que merveilleuse, qui ne dépend guère de la volonté humaine. Aussi, lorsque le semeur a confié le grain à la terre de son champ, après l’avoir soigneusement préparée, il revient chez lui et se livre à ses occupations habituelles, abandonnant le reste aux forces de la nature, à l’activité spontanée du sol et au gouvernement de la Providence. Il a fait tout ce qu’il pouvait ; il attend donc patiemment que la germination, puis la croissance, puis la maturité suivent leur cours, jusqu’à l’heureux moment où la récolte nécessitera de nouveau son intervention. Il est loin de demeurer indifférent à la réussite des semailles. Il y pense souvent, au contraire, avec le plus vif intérêt ; mais, à part une prévoyance générale qui ne s’étend pas loin, tout ce qui se passe dans son champ est en dehors de son contrôle. L’idée principale consiste donc ici dans la spontanéité avec laquelle le sein de la terre fait fructifier les grains qu’on lui confie. Elle « produit d’elle-même[1543] » ; c’est le trait essentiel, que nous essayerons d’expliquer, après que Jésus aura donné à ses disciples l’interprétation des deux premières paraboles.

Dans la suivante, exposée simultanément par les trois synoptiques[1544], il est question de semence, pour la quatrième fois, mais à un point de vue agricole très différent. Comme celle de l’ivraie, elle est peu développée ; Jésus se contente d’en esquisser les contours principaux, qui sont d’ailleurs d’une parfaite netteté. Dans la rédaction de saint Marc, elle est introduite par deux questions destinées à relever davantage encore l’attention des auditeurs.

À quoi assimilerons-nous le royaume de Dieu ? ou à quelle parabole le comparerons-nous ? Le royaume des cieux est semblable a un grain de sénevé, qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences ; mais, lorsqu’elle a crû, elle est plus grande que tous les autres légumes, et elle devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter sur ses branches.

La plante autour de laquelle roule ce petit récit n’est autre que celle qui sert à préparer la moutarde. En botanique elle porte le nom de Sinapis nigra. On l’a toujours cultivée dans les jardins de Palestine, à cause de ses propriétés pharmaceutiques, et c’est pour cela que Notre-Seigneur lui donne une place parmi les légumes[1545]. Mais elle croît à l’état sauvage dans tout l’Orient, et on la rencontre souvent en Occident. Sa graine consiste en de petits globules noirs et ronds, renfermés au nombre de quatre à six dans une gousse. C’est par hyperbole que Jésus parle d’elle comme si elle était la plus petite des semences. Elle était devenue proverbiale chez les Juifs sous ce rapport. « Petit comme un grain de sénevé », disait-on[1546]. Dans les pays bibliques, la Sinapis nigra atteint facilement la taille de trois mètres[1547] et sa tige principale se subdivise en rameaux multiples, qui lui sont solidement attachés : de là le nom d’arbre qu’elle reçoit ici, en vertu d’une autre hyperbole[1548]. Les oiseaux, friands de ses graines, viennent en grand nombre se percher sur ses rameaux, pour les becqueter plus commodément. Tous ces détails, aussi vivants que conformes à la nature, ont pour but de bien mettre en évidence ce fait intéressant : une toute petite graine, qui, grâce à la force mystérieuse et très active dont elle est intérieurement munie, donne promptement naissance à une plante aux dimensions considérables.

On a remarqué depuis longtemps que, dans le groupe des huit paraboles du royaume des cieux, il en est six qui sont associées deux à deux, par leur sujet et par leur signification. La parabole du levain, citée par saint Matthieu et par saint Luc[1549], nous fait assister à l’une de ces associations.

À quoi comparerai-je le royaume de Dieu ? Il est semblable au levain, qu’une femme a pris et mêlé à trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte soit levée.

Du jardin, le divin Maître nous fait passer dans l’intérieur de la maison, où nous voyons la ménagère occupée à préparer — nous avons dit ailleurs[1550] que ce rôle est habituellement réservé à la femme dans l’ancien monde, et surtout en Orient — le pain nécessaire à la famille : famille nombreuse dans le cas présent, puisque le levain est pétri avec trois sata, c’est-à-dire avec trente-neuf litres de farine[1551]. Sara avait préparé cette même quantité de pain, lorsque Abraham reçut la visite de ses trois hôtes mystérieux[1552]. Dans ce cas aussi, le Sauveur décrit, mais sous un autre aspect, le développement puissant et rapide que peut produire une cause minime en apparence. « Voyez, disait saint Paul[1553], quelle petite quantité de levain suffit pour faire fermenter une grande quantité de pain ! » Mais, dans la parabole qui précède, la puissance d’expansion était envisagée par rapport à ses effets extérieurs ; ici, elle agit en dedans, envahissant et transformant tout ce qu’elle peut atteindre. Nous dirons plus loin que, relativement au royaume des cieux, le grain de sénevé et le levain expriment aussi une idée parallèle, mais avec une nuance importante.

Saint Matthieu, et saint Marc[1554] intercalent ici une réflexion qui sépare les cinq premières paraboles du royaume des cieux des trois autres que nous avons encore à étudier. En voici la première partie, d’après saint Matthieu : « Jésus dit toutes ces choses en paraboles aux foules, et il ne leur parlait pas sans paraboles ». Le dernier trait, répété littéralement par saint Marc, ne doit pas être pressé outre mesure et appliqué à tout le reste de la vie publique de Jésus, qui emploiera plusieurs fois encore devant les foules la forme ordinaire et directe de l’enseignement. Mais il démontre d’une manière certaine, qu’à cette époque tout au moins, Notre-Seigneur modifia réellement le genre de sa prédication, en la présentant habituellement sous l’aspect de ses paraboles. Ce fait ne saurait être récusé, et nous en connaîtrons bientôt les motifs. Aux mots « Il leur exposait la parole au moyen de nombreuses paraboles semblables à celles-là », saint Marc ajoute : « selon qu’ils pouvaient l’entendre ; “ce qui signifie, d’après le sentiment le plus naturel et le plus probable, en se mettant à la portée de ses auditeurs, en se proportionnant à leur capacité intellectuelle. Détail d’autant plus touchant en cet endroit, que, Jésus lui-même va nous le dire, sa nouvelle méthode d’enseignement avait un caractère pénal. Il joignait donc ici — et qui pourrait en être surpris ? — la bonté à la sévérité, la miséricorde à la justice.

Saint Marc nous révèle un autre fait plein d’intérêt. Ces paraboles multipliées étaient souvent difficiles à comprendre ; mais le Sauveur, « en particulier, expliquait tout à ses disciples », et nous recueillerons bientôt de sa bouche même quelques-unes de ses interprétations. Ce n’est pas, cependant, que le Christ ait eu, comme plusieurs anciens philosophes ou promoteurs de sectes, une doctrine cachée, ésotérique, réservée aux seuls initiés, tandis que les foules auraient été tenues strictement à l’écart. Ils se révélait au grand jour ; aussi, lorsque Caïphe lui demandera quel était son enseignement, pourra-t-il répondre en toute vérité : « J’ai parlé ouvertement au monde ; j’ai toujours enseigné dans les synagogues et dans le temple, où tous les Juifs se rassemblent, et je n’ai rien dit en secret[1555] ». Quiconque désirait être éclairé sur telle ou telle des paraboles, ou sur tout autre point, n’avait qu’à imiter les disciples et à interroger le Maître, qui ne demandait qu’à répondre. Du reste, toutes les fois qu’il s’agissait de vérités pratiques et morales, Jésus s’exprimait toujours en un langage clair et simple. La note de saint Marc se rapporte donc plus spécialement au royaume des cieux et à ses « mystères », car Jésus avait de graves raisons de garder alors une prudente réserve à leur sujet. Il va nous les révéler dans un instant.

Saint Matthieu aussi complète sa réflexion générale sur les paraboles du Sauveur ; mais à sa manière habituelle, en soulignant le rapport qui existait entre ce nouveau mode de prédication et les oracles de l’Ancien Testament. Jésus, écrit-il, « ne leur parlait pas sans paraboles, afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète : J’ouvrirai ma bouche en paraboles ; je publierai des choses cachées depuis la création du monde ». Ce passage est extrait du Psaume lxxvii[1556] et cité fidèlement, quoique avec une certaine liberté. Le psaume a pour auteur l’illustre lévite Asaph[1557], qui, en tant qu’écrivain sacré, reçoit dans l’Ancien Testament le titre de Voyant[1558], équivalent de celui de prophète. Il raconte, pour en tirer de graves leçons, les actions merveilleuses que le Seigneur avait accomplies en faveur du peuple hébreu, depuis la sortie d’Égypte jusqu’après son installation dans la terre promise. Mais, tandis qu’Asaph divulguait seulement les mystères de l’histoire d’Israël, Jésus dévoilait ceux qui étaient renfermés dans l’histoire du genre humain tout entier, à partir de la création. Et ainsi, en imitant le genre littéraire employé autrefois par le poète qui avait été son représentant mystique, il accomplissait un oracle qui se rapportait finalement, bien que d’une manière indirecte, à sa personne sacrée. C’était là une des raisons secrètes pour lesquelles Jésus avait adopté cette méthode d’enseignement.

Mais voici qu’il va indiquer lui-même à son entourage le plus intime un motif beaucoup plus grave de sa conduite. Les trois synoptiques s’unissent de nouveau pour nous le révéler[1559]. Lorsque Jésus, après avoir congédié Les foules, put rentrer dans la maison qui lui servait alors d’abri, les apôtres et d’autres disciples qui l’avaient suivi[1560], lui adressèrent familièrement cette question : « Pourquoi leur parlez-vous en paraboles[1561] ? » Leur étonnement suppose, comme nous l’avons dit, qu’il y avait eu, ce jour-là, quelque chose d’insolite dans la prédication de leur Maître. Contre sa coutume, il avait accumulé les paraboles, et ce langage, perpétuellement imagé, avait nui à la clarté de son enseignement. En effet, si une parabole, accompagnée de son commentaire authentique, facilite l’intelligence d’une idée, une série de paraboles qui se suivent sans recevoir d’explication produit forcément l’obscurité.

Le Sauveur[1562] trouva la demande légitime, et il y répondit avec sa condescendance accoutumée :

C’est parce qu’à vous il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux ; mais à eux, cela n’a pas été donné. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en regardant ils ne voient point, et qu’en écoutant, ils n’entendent et ne comprennent pas. Et en eux s’accomplit la prophétie d’Isaïe, qui dit : Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez pas ; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez pas. Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, et ils ont péniblement entendu de leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, et qu’ils n’entendent de leurs oreilles, et qu’ils ne comprennent de leur cœur, et qu’il ne se convertissent, et que je ne les guérisse. Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent ! Car en vérité, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, et entendu ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Cette réponse est très grave et demande quelques explications. Jésus y établit d’abord une distinction entre ceux qui croyaient en lui — apôtres, disciples qui le suivaient plus ou moins fréquemment, disciples dans le sens large — et « ceux du dehors », comme il dut dire, d’après saint Marc[1563] pour désigner tous ceux qui se tenaient obstinément en dehors du cercle ami dont était formée l’Église naissante. Aux premiers, Dieu accordait un immense privilège, celui de leur manifester ouvertement les mystères du royaume des cieux. Car ce royaume, considéré en lui-même, est déjà un profond mystère, et de plus, il a ses secrets d’État, que personne ne peut connaître ni comprendre sans une révélation particulière. Beaucoup de vérités, relatives à la nature et aux conditions d’établissement du royaume messianique, avaient été déposées par les prophètes dans les écrits de l’Ancien Testament, mais en termes souvent obscurs et difficilement pénétrables. À ses disciples, Jésus dévoilait peu à peu toutes choses ; aux autres, du moins pour le moment, il ne proposait ces vérités que sous l’enveloppe des paraboles. D’un côté donc, cette forme d’enseignement avait un caractère pédagogique ; de l’autre, un caractère disciplinaire.

C’est que les paraboles ont, en quelque sorte, deux faces très différentes : l’une lumineuse et l’autre obscure. Elles ressemblent, en cela, à la colonne de nuée et de feu qui éclairait les Hébreux et qui les cachait aux yeux des Égyptiens. Les littérateurs, comme les philosophes, sont unanimes à reconnaître l’existence de ce double effet. S’il est incontestable, selon la remarque de Quintilien[1564], que la parabole illumine la pensée et en facilite l’intelligence, il n’est pas moins exact d’affirmer, avec Macrobe[1565], qu’elle jette aussi de l’obscurité sur la pensée, « les images protégeant son secret ». C’est pourquoi Tertullien, après avoir affirmé[1566] que les paraboles « répandent l’ombre sur la lumière de l’évangile », dit ailleurs que « Dieu vient au secours de la foi, en l’aidant au moyen des figures et des paraboles[1567] ». En effet, par sa nature même, si attrayante et si vivante, par ses couleurs variées, par les êtres qu’elle met en scène, la parabole excite l’attention, pique la curiosité, éveille l’intelligence, qui se met aussitôt à en chercher la signification. Elle se fixe profondément dans la mémoire, provoquant les recherches et les questions[1568]. Elle jouait très spécialement ce rôle d’excitatrice chez les Juifs, qui, à la façon de tous les Orientaux, préfèrent de beaucoup le langage concret au langage abstrait, l’expression populaire et dramatisée de l’idée à son expression philosophique et systématique[1569]. Mais l’autre côté de la question est tout aussi vrai. « Si la matière est très relevée, la parabole, qui n’aborde le sujet qu’indirectement, n’est pas de nature à faire une pleine lumière[1570] », et c’est un fait que « les paraboles de Jésus sont insuffisamment claires, par rapport à leur objet, qui est naturellement mystérieux[1571] ».

L’obscurité relative de ce genre littéraire est attestée tout aussi bien dans les écrits de l’Ancien Testament que dans la littérature talmudique. Les poètes et les prophètes d’Israël associent plus d’une fois au mot mâchal un autre substantif[1572], qui désigne également une pièce littéraire exigeant une explication pour être bien comprise. D’autre part, on lit dans le Talmud[1573] : « Dieu parla face à face avec Moïse ; seulement en paraboles (c’est-à-dire en termes obscurs) à Balaam[1574] ». Les traits mêmes qui les rendent gracieuses, et en partie lumineuses, contribuent à voiler, à compliquer la pensée qu’elles sont chargées d’exprimer. L’inintelligence des disciples en est une preuve saisissante. Dans toutes les littératures, le langage plus serré, plus recherché, de la poésie est d’ordinaire moins clair que celui de la simple prose.

Cela dit, passons à la seconde partie de la réponse de Notre-Seigneur. Elle indique très nettement le motif pour lequel sa prédication, lorsqu’elle s’adresserait désormais aux foules, devait prendre souvent, tout au moins pendant une certaine période, la forme des paraboles. Il agira ainsi en vertu d’un décret divin, décret basé sur la différence morale qui divisait ses auditeurs en deux catégories si distinctes. Aux âmes bien disposées, elle apportera la lumière, sinon immédiatement, du moins après qu’elles auront réfléchi, au besoin consulté, pour arriver à une interprétation exacte. Elle mettra au contraire un bandeau sur les yeux des indifférents et des ennemis, pour lesquels elle aura ainsi un caractère franchement pénal. Ainsi s’accomplira de nouveau la prophétie terrible qu’Isaïe[1575] avait autrefois lancée, au nom du Seigneur, contre ses compatriotes gravement coupables. De part et d’autre, l’incrédulité obstinée des uns, l’indifférence volontaire des autres, leur profonde ingratitude à tous, seront châtiées par le retrait des grâces de lumière dont ils avaient abusé. À quoi bon donner plus longtemps « la chose sainte », les « perles » de l’évangile, à des indignes[1576] ? Les leur refuser était plutôt un acte de bonté. Le châtiment était ainsi accompagné de miséricorde, puisque, à ceux sur lesquels il retombait, il évitait une faute nouvelle, celle de rejeter encore sciemment la grâce, et qu’il leur offrait une autre occasion de chercher, d’interroger, de comprendre et de se convertir. Il est, en effet, de toute évidence que Jésus, même alors et tout en châtiant, ne se proposait pas d’aveugler d’une manière absolue des hommes qu’il était venu sauver[1577].

Après avoir proféré cette sentence, qui dut ne s’échapper qu’à regret de sa bouche, Jésus revint sur la grâce de choix et de privilège conférée à ses heureux disciples. Quel contraste ! Leurs yeux voient, leurs oreilles entendent, leur intelligence comprend, tandis que des milliers de leurs concitoyens demeurent aveugles et sourds. En vérité, ils sont plus favorisés que tant de prophètes, tant de saints de l’ancienne Alliance — tant de rois aussi, ajoute le troisième évangile —, qui avaient soupiré après l’avènement du Messie, ardemment souhaité de le contempler, et qui avaient été privés de ce bonheur[1578].

En même temps que la question à laquelle leur Maître vient de faire une réponse si ferme, les disciples en avaient posé une autre[1579], concernant la signification de la parabole de la semence, qu’ils avouèrent ingénument n’avoir pas comprise. Jésus s’en montra étonné. « Vous ne comprenez pas cette parabole ? leur dit-il. Comment donc comprendrez-vous toutes les paraboles ? » En effet, elle contenait jusqu’à un certain point la clef des suivantes. Ce mot de Jésus jette une vive clarté sur l’état d’âme de ses meilleurs disciples, à cette époque de son ministère. C’étaient des esprits imparfaits, lents à saisir ses enseignements. Du moins ils étaient pleins de bonne volonté pour s’instruire, et ils prenaient le bon moyen pour arriver à la pleine lumière. Le langage figuré des paraboles produisait sur eux l’heureux résultat souhaité par le Sauveur : il excitait leur curiosité, leur désir de savoir, et auprès d’un tel Maître, il leur était facile de se faire expliquer ce qu’ils n’avaient pas compris. Aussi daigna-t-il leur donner aussitôt l’explication demandée.

Vous donc, écoutez la parabole du semeur. Celui qui sème, sème la parole de Dieu. Il en est qui sont le long du chemin où la parole est semée, et lorsqu’ils l’ont entendue, Satan vient aussitôt, et enlève la parole qui avait été semée dans leurs cœurs. Il en est d’autres, pareillement, qui reçoivent la semence en des endroits pierreux : quand ils entendent la parole, ils la reçoivent aussitôt avec joie ; mais, n’ayant pas de racine en eux-mêmes, ils ne durent qu’un temps ; et lorsqu’il survient une tribulation et une persécution à cause de la parole, ils sont aussitôt scandalisés. Il en est d’autres qui reçoivent la semence parmi les épines : ce sont ceux qui écoutent la parole ; mais les sollicitudes du siècle, l’illusion des richesses, et les autres convoitises, entrant en eux, étouffent la parole, et elle devient infructueuse. Enfin, ceux qui ont reçu la semence dans une bonne terre, sont ceux qui écoutent la parole, la reçoivent et portent du fruit, l’un trente pour un, l’autre soixante, et l’autre cent[1580].

Dans cette interprétation toute limpide, Jésus ne dit pas qu’il est lui-même le Semeur par excellence ; mais ce fait ressort avec évidence du récit. De même qu’il avait distingué quatre espèces de terrains et quatre destinées différentes du bon grain, il distingue aussi quatre sortes d’âmes, dont trois ne savent pas profiter de la prédication évangélique. Si celle-ci demeure souvent infructueuse, la faute en est aux dispositions imparfaites, mauvaises même, d’un trop grand nombre d’auditeurs. Quel profond psychologue que celui qui a tracé, en quelques mots seulement, le portrait si frappant des cœurs endurcis, des cœurs superficiels, des cœurs dissipés, qui ne profitent pas de la divine parole, et des cœurs bien disposés qui lui font produire d’excellents fruits !

À cette explication, Jésus ajouta, d’après saint Marc et saint Luc[1581], quelques phrases sentencieuses, qui avaient pour but de montrer aux disciples combien il est nécessaire d’écouter avec attention et avec zèle la parole de Dieu. Saint Matthieu les omet ici, parce qu’il a eu l’occasion de les citer en d’autres endroits de son évangile[1582]. Elles expriment des vérités générales, importantes, et il n’est pas surprenant que Notre-Seigneur les ait répétées plusieurs fois.

Est-ce qu’on apporte la lampe pour la mettre sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour la mettre sur le candélabre ? Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, et rien ne se fait de secret qui ne doive paraître en public. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende.

Prenez garde à ce que vous entendrez. On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis envers les autres. Car on donnera à celui qui a déjà, et, à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.

Tout est clair dans ce langage proverbial. Les mystères du royaume des cieux ne devront pas rester cachés. Jésus les communique précisément à ses disciples, pour que ceux-ci les prêchent un jour sur les toits. Ne serait-il pas contraire au bon sens de placer la lampe sous un boisseau, lorsqu’elle est allumée ? Que les futurs missionnaires du Christ écoutent donc attentivement la divine parole, afin de s’en bien pénétrer et de la répandre à leur tour avec profusion ; plus leur zèle aura été actif, plus ils seront récompensés dans le ciel.

Le dernier proverbe, « On donnera à celui qui a déjà[1583] », exprime une loi du monde moral tout autant que du monde sensible. Il a ses équivalents chez plusieurs peuples[1584]. C’est ainsi que nous disons nous-mêmes : « On ne prête qu’aux riches ». En fait, on n’acquiert qu’au moyen et en proportion de ce qu’on a. Les disciples du Sauveur voyaient leurs connaissances religieuses se développer sans cesse, tandis que la masse du peuple, devenue indifférente ou incrédule, perdait chaque jour celles qu’elle avait acquises tout d’abord en écoutant Jésus.

Heureux d’avoir été exaucés, les disciples formulèrent une troisième demande : « Maître, expliquez-nous la parabole de l’ivraie ». C’est qu’elle présentait une difficulté sérieuse. Pourquoi, en effet, l’ivraie, cette plante pernicieuse, existe-t-elle dans le royaume des cieux, dans le séjour par excellence du bien sous toutes les formes ? De nouveau, le bon Maître exauça immédiatement la prière de ses fidèles amis, par un commentaire concis, mais très net, de la troisième parabole[1585].

Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme. Le champ est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Malin. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. Or, comme on arrache l’ivraie, et qu’on la brûle dans le feu, il en sera de même de la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui enlèveront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père.

C’est, tout du long, une antithèse frappante : le Fils de l’homme et le diable travaillant ici-bas l’un à côté de l’autre, le premier pour sauver les hommes, le second pour les perdre ; les fils, c’est-à-dire les sujets du royaume, et les « fils du Malin »[1586] ou du démon ; le temps présent, durant lequel, même dans l’Église du Christ, le mal coexistera avec le bien, et la consommation des siècles ; les élus et les damnés ; la gloire éternelle de ceux-ci, figurée par l’éclat resplendissant dont « le Père » les entourera, et le malheur éternel de ceux-ci dans les flammes de l’enfer. « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende » ; telle fut la conclusion de cette description tout à la fois dramatique et tragique.

Pour récompenser les bonnes dispositions de ses disciples, Jésus continua la conversation, en leur proposant encore trois autres paraboles, qui concernent aussi le royaume des cieux. Saint Matthieu nous les a seul transmises, et tout porte à croire, d’après son récit, que le divin Maître n’avait pas alors d’autres auditeurs. La sixième et la septième, celles du trésor caché et de la perle, sont intimement unies, comme l’ont été la troisième et la quatrième, pour exprimer la même pensée avec quelques nuances.

Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache, et, dans sa joie, il va, vend tout ce qu’il a, et achète ce champ.

Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand, qui cherche de bonnes perles. Ayant trouvé une perle de grand prix, il s’en est allé, a vendu tout ce qu’il avait, et l’a achetée[1587].

De tout temps les Orientaux, au caractère soupçonneux, ont été portés à enfouir sous terre leurs objets les plus précieux, lorsqu’ils les croyaient en péril, ne pensant pas qu’il y eût un meilleur moyen de les mettre en sûreté[1588]. On s’est demandé parfois si l’homme qui a trouvé le trésor et qui, pour s’en assurer l’entière possession, achète le champ sans faire part de sa découverte au propriétaire, a agi d’une manière conforme à la justice. Mais, pas plus dans cette parabole que dans celle de l’économe infidèle, Jésus ne songe à apprécier la moralité des actes. Il propose simplement un exemple, dont il recommande l’imitation en ce qu’il a de bon pour aider à acquérir le royaume des cieux. Du reste, la législation juive d’alors avait prévu le cas, et elle n’aurait pas accusé d’injustice l’acquisition du champ en de telles conditions[1589]. Les anciens attachaient aux belles perles une immense valeur, les regardant, au témoignage de Pline l’Ancien[1590], comme le plus estimable des bijoux ; de là, la joie du marchand qui a réussi à en trouver une de très grand prix, et qui ne croit pas donner trop, lui non plus, en sacrifiant tout ce qu’il a pour la posséder. À elle seule, comme le trésor, elle constituera une fortune de beaucoup supérieure aux biens vendus en échange. Ces deux petites paraboles ont donc pour base le fait, très réel, que l’homme est prêt à donner volontiers ce qu’il a de plus précieux, pour acquérir un bien qui lui paraît meilleur encore. Le royaume des cieux étant un trésor incomparable, une perle de grand prix, on doit d’abord faire des efforts personnels pour le découvrir, et sacrifier ensuite avec empressement tout ce qu’on possède, afin de s’en rendre maître.

La huitième et dernière parabole[1591] est un peu plus développée, et accompagnée d’un commentaire rapide. Elle va de pair avec celle de l’ivraie, car elle enseigne au fond la même leçon.

Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer, et ramassant des poissons de toute espèce. Lorsqu’il est plein, les pêcheurs le tirent, et s’étant assis sur le bord du rivage, ils choisissent les bons et les mettent dans des vases, et rejettent les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges viendront, et sépareront les méchants du milieu des justes, et ils les jetteront dans la fournaise de feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Ainsi donc, même dans le royaume de Dieu, même dans l’Église du Messie, comme dans le champ de blé où l’homme ennemi a semé l’ivraie, comme dans ce filet[1592] qui ramène pêle-mêle dans ses mailles les mauvais poissons en même temps que les bons, le mal existe à côté du bien, et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Alors seulement aura lieu, et à tout jamais, la séparation des deux éléments opposés. En relisant l’interprétation que Jésus a donnée plus haut de la parabole de l’ivraie, on est frappé de la ressemblance des détails qui existe entre les deux poèmes. On est frappé aussi de l’antagonisme qui subsistera jusqu’à la dernière heure entre le démon et le Fils de l’homme, pour perdre ou pour sauver le genre humain, et de la majesté avec laquelle le Christ annonce sa victoire décisive. Mais ici, Notre-Seigneur insiste davantage sur la séparation future, éternelle, des bons et des méchants, et aussi sur la transformation finale du royaume des cieux.

Après avoir achevé ses explications, Jésus demanda à ses disciples : « Avez-vous compris toutes ces choses ?[1593] » « Oui, Maître », répondirent ils, non sans quelque fierté. Ce n’est pas qu’ils eussent tout compris dans le détail ; mais ils avaient saisi, grâce aux interprétations du Sauveur, le sens général de plusieurs des paraboles du royaume, et ils devinaient la signification des autres, Jésus reprit, pour les encourager : « Eh bien ! tout docteur instruit en vue du royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui tire de ses trésors des choses nouvelles et des choses anciennes ». Encore une importante leçon pour eux tous ! Puisqu’ils sont destinés au beau et noble rôle de docteurs de l’Église du Messie, qu’ils imitent la conduite d’un père de famille sage et prévoyant, qui, après s’être procuré en temps opportun des provisions de tout genre, sait les utiliser à propos, selon les besoins et les désirs de ses enfants ou de ses hôtes, servant tantôt des choses anciennes, tantôt des choses nouvelles, de manière à contenter tout le monde. C’est ainsi que les disciples devaient s’efforcer d’acquérir les connaissances les plus variées, pour se rendre capables d’annoncer un jour l’évangile avec plus de fruit.

Jetons maintenant un regard rétrospectif sur cette première série des paraboles, et essayons de mieux mettre en évidence leur union harmonieuse, au moyen de quelques idées d’ensemble. Chacune d’elles se rapporte au royaume messianique ; mais cette relation n’a pas lieu de la même manière, car elles nous présentent à tour de rôle l’Église du Christ sous un aspect nouveau, de sorte que nous recevons chaque fois une nouvelle leçon. « C’est donc la diversité la plus heureuse, dans une parfaite unité. Elles nous ont fait assister à la croissance, aux développements du royaume de Dieu sur la terre, depuis sa fondation par notre Seigneur Jésus-Christ, jusqu’à sa glorieuse transfiguration dans le ciel… Est-ce à dire, comme on l’a envisagé parfois, qu’elles correspondent, l’une après l’autre, d’une manière exclusive, à une époque précise de l’histoire ecclésiastique : par exemple, la parabole de la semence aux temps apostoliques ; celle de l’ivraie, à la période des premières hérésies ; celle du grain de sénevé, à l’époque constantinienne, et ainsi de suite ? … Non, car ce que les paraboles du royaume ont prophétisé jusqu’ici, c’est l’avenir général de l’Église, beaucoup plus que les traits particuliers de son histoire ; ce sont les lois universelles qui doivent la régir dans le cours des siècles, et non des périodes isolées, déterminées. C’est ainsi que la parabole du semeur expose les motifs du succès, et surtout de l’insuccès, que rencontre en général la prédication évangélique, lorsqu’elle est annoncée au monde. Celle de l’ivraie décrit les obstacles qui attendent le royaume des cieux, lorsqu’il a été constitué en quelque endroit, et qu’il travaille à son développement intégral ; elle fait en même temps connaître le véritable auteur de cette opposition hostile, et prédit le triomphe définitif de l’évangile. Celle du grain que l’agriculteur, après l’avoir semé, a dû abandonner à ses propres forces, représente le divin royaume, qui germe d’abord lentement, en dehors de toute action humaine, et qui a ensuite ses évolutions successives et ses magnifiques progrès. Les deux paraboles suivantes expriment la croissance du royaume messianique sur la terre, d’après le double mode par lequel elle se manifeste : il y a l’énergie extrinsèque, figurée par le grain de sénevé, qui devient un grand arbre capable d’abriter tous les oiseaux du ciel, c’est-à-dire toutes les nations du globe ; il y a aussi la force intrinsèque, figurée par le levain, qui met le monde entier en fermentation… Les paraboles du trésor caché et de la perle précieuse déclarent ensuite quels sont les devoirs des hommes à l’égard du royaume fondé par le Christ, et l’obligation qui leur est imposée de tout abandonner pour en faire partie, après qu’ils auront cherché, puis découvert. Enfin, la parabole du filet fait voir comment le bien et le mal, après avoir longtemps existé l’un auprès de l’autre dans l’Église de Jésus, seront séparés éternellement par Dieu à la fin des temps, et comment chacun sera traité selon ses mérites. Il règne donc entre les huit paraboles un enchaînement logique qui ne laisse rien à désirer, et grâce auquel elles s’expliquent et se complètent mutuellement. »[1594]

En expliquant lui-même quelques-unes de ses paraboles, le Sauveur a tracé des règles très utiles à l’exégète pour expliquer toutes les autres. Il importe d’abord de bien dégager, par une étude sérieuse, l’idée principale que chaque parabole a pour but direct de mettre en relief. Pour la déterminer plus sûrement, on s’aidera de la situation historique qui aura servi d’occasion au poème, de telle réflexion par laquelle Jésus ou les évangélistes l’auront introduite[1595]. Dans la première et la troisième série, les mots « Le royaume des cieux est semblable… » contiennent déjà en grande partie l’idée dominante. Celle-ci une fois connue, on groupera autour d’elle, comme autour de leur centre, les divers traits qui la développent, mais en ayant soin de distinguer entre les détails essentiels et ceux qui sont simplement littéraires. On n’a pas à tenir compte de ces derniers, qui n’ajoutent rien au sens de la parabole, mais en constituent seulement le cadre. En voulant tout expliquer et en s’écartant du sens littéral, on est souvent tombé dans des applications forcées, exagérées, comme s’en plaignaient déjà Tertullien et saint Jean Chrysostome[1596]. Le mieux sera de se conformer à l’exemple du divin Maître, qui, dans l’interprétation des paraboles du semeur et de l’ivraie, tantôt attribue de la valeur à des faits très secondaires en apparence (notamment, aux oiseaux, aux épines, à la chaleur brûlante), pour les appliquer à la vie spirituelle, et tantôt néglige d’autres incidents du même genre (le sommeil du propriétaire du champ dans lequel a été semé l’ivraie, l’offre de service de ses serviteurs, le blé entassé en gerbes). Sur ce domaine, qui ne saurait être limité avec précision, la sagesse et le discernement de l’interprète ont à jouer un rôle important et délicat[1597].

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