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Chapitre III : Les préliminaires de la Passion.

« Maintenant, il nous faut arroser notre livre de sang et couvrir notre main d’écarlate, car nous allons raconter le martyre du Christ ». C’est en ces termes qu’un ancien auteur[1106] abordait l’histoire de la passion de Notre-Seigneur. Mais il sera plus parfait encore de remplir nos cœurs d’amour pour celui qui nous a si généreusement sauvés par sa mort cruelle et ignominieuse. Parlant du même mystère, l’auteur de l’Épître aux Hébreux[1107] écrivait respectueusement, qu’ « il convenait » que Jésus souffrît pour nous racheter. Le Sauveur a répété plusieurs fois, et il redira encore que c’était une nécessité, en vertu des desseins éternels de Dieu : « il faut, il fallait[1108] ». Ce sont là des nuances pleines de délicatesse. Jésus et saint Paul se placent l’un et l’autre au point de vue du plan divin ; mais l’apôtre n’ose pas dire que son exécution fût rigoureusement nécessaire.

Plus que jamais les détails vont abonder dans les pages évangéliques, au sujet des événements douloureux et tragiques qui forment le point central autour duquel roule toute l’histoire du monde. Jusqu’ici, c’est très rarement que nous avons vu les quatre biographes du Sauveur raconter de concert le même fait ; désormais, au contraire, leurs narrations seront fréquemment parallèles. Aucun d’eux ne pouvait passer sous silence des événements d’une telle gravité, d’un tel intérêt pour le lecteur chrétien[1109].

I. Le complot du sanhédrin et le pacte infâme de judas.

Ces deux sombres épisodes servent de digne prélude au drame de la Passion.

Dans la soirée du mardi saint, peut-être sur le chemin de Béthanie, ou après y être arrivé, Jésus annonça clairement à ses apôtres le très prochain accomplissement des prophéties qu’il leur avait si souvent faites, tantôt en un langage figuré, tantôt en propres termes, au sujet de sa mort. « Vous savez, leur dit-il, que la Pâque se fera dans deux jours, et le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié[1110] ». Les solennités pascales s’ouvraient le soir du 14 nisan, mois juif qui commençait à la nouvelle lune de mars et finissait à la nouvelle lune d’avril. Elles duraient huit jours entiers, jusqu’au soir du 21[1111]. C’est donc le 12 nisan que Jésus communiquait cette nouvelle à ses apôtres. Il voulait qu’ils ne fussent pas pris trop au dépourvu par l’éclatement soudain de la catastrophe.

En ce même jour[1112], par suite d’une coïncidence toute providentielle, les trois classes du sanhédrin — les princes des prêtres, les scribes et les anciens ou notables —, ou tout au moins les plus influents de leurs membres, se réunissaient, non pas dans la salle habituelle de leurs séances, située dans les dépendances du temple, du côté de l’occident[1113], et nommée gazzith, ou (salle des) pierres taillées, mais dans le palais du grand prêtre Caïphe. C’est précisément cette dernière circonstance qui porte à croire que la réunion ne fut ni complète ni officielle. Déjà nous avons vu le sanhédrin à l’œuvre contre Jésus. Caïphe, qui au rôle de pontife suprême unissait celui de président de la haute assemblée, avait manifesté, à la suite de la résurrection de Lazare et du surcroît d’influence qu’elle avait attirée au Sauveur, un sentiment de haine implacable[1114]. Que pourra-t-il donc sortir de cette nouvelle délibération des chefs d’Israël, sinon une confirmation du dessein formulé depuis longtemps, définitivement arrêté naguère, de le faire disparaître au plus tôt par la mort ? Pendant une partie considérable de la vie publique de Notre-Seigneur, les pharisiens et les scribes avaient été ses principaux ennemis. Les sadducéens, qui exerçaient presque tous des fonctions supérieures dans la caste sacerdotale, s’étaient en général tenus à l’écart. Mais l’entrée triomphale du Sauveur, les discours, provocateurs à leur sens, qu’il ne cessait de prononcer dans les sacrés parvis, sur un domaine qu’ils regardaient comme exclusivement le leur, et surtout l’expulsion des vendeurs, les avaient profondément vexés et irrités. Aussi se joignirent-ils volontiers aux autres partis hostiles, pour réclamer une prompte vengeance.

Cependant, bien que la haine eût atteint son plus haut degré chez la plupart des membres du sanhédrin, ils comprenaient, en même temps, la nécessité où ils étaient d’agir contre Jésus avec une extrême prudence, en secret et sans trop de hâte. L’essentiel était d’abord de s’emparer de sa personne ; il serait facile ensuite de se défaire de lui, soit juridiquement, par une condamnation en règle, soit au besoin par le poignard d’un sicaire. Mais on ne pouvait songer qu’à une arrestation clandestine, de manière à éviter un attroupement qui se transformerait aisément en une émeute sérieuse ; car les partisans de Jésus étaient nombreux alors parmi les pèlerins venus à Jérusalem pour la fête, et l’on avait à craindre, entre tous, ses disciples de Galilée, dont l’attachement était plus profond et plus enthousiaste. L’historien Josèphe indique, d’après une expérience fréquente, à quel point les foules juives étaient surexcitables à l’occasion des fêtes religieuses[1115]. Les gouverneurs romains n’ignoraient pas ce fait ; aussi prenaient-ils leurs précautions en conséquence. À l’occasion de la Pâque[1116], ils renforçaient la garnison casernée dans la tour Antonia, au nord-est du temple, et ils quittaient eux-mêmes habituellement leur résidence officielle de Césarée, pour venir s’installer pour quelques jours à Jérusalem, afin de surveiller de plus près les mouvements populaires. Voilà pourquoi, selon la remarque très expressive de saint Luc, les conseillers réunis chez Caïphe, tout en étant d’accord sur le fait de l’arrestation, en « cherchaient le comment[1117] ». L’accord se fit à la longue, et il fut décidé qu’on aurait recours à la ruse pour se saisir de Jésus, et qu’en outre on attendrait, pour mettre la main sur lui, que l’octave pascale[1118] fût écoulée, car alors la plupart des pèlerins, palestiniens et étrangers, quitteraient Jérusalem, de sorte que le péril d’une émeute aurait alors en grande partie disparu[1119].

Notons ce contraste qui est mis en relief dans la narration de saint Matthieu : Jésus connaît le jour et l’heure de sa mort ; ses ennemis, quoique acharnés à sa perte, sont dans l’embarras et dans l’ignorance au sujet du moment où ils pourront l’arrêter afin d’assouvir leur haine farouche. « Pas pendant la fête ! » c’est le mot d’ordre actuel, le résultat d’une délibération agitée. Et pourtant, selon l’opinion que nous croyons la plus probable[1120], c’est aux premières heures de la fête de Pâque, au jour principal de la solennité, alors que Jérusalem regorgeait de pèlerins, que Jésus fut arrêté, condamné à mort et mis en croix. Pourquoi ce brusque changement de résolution ? C’est que, peu de temps après la décision prise chez Caïphe, un fait d’une gravité extraordinaire, que rien ne pouvait faire soupçonner, modifia subitement le plan des sanhédrites.

Celui qui va leur apporter tout à coup ses honteux services pour une œuvre abominable, était digne d’eux ; il avait même une âme plus vile encore. C’était l’un des douze apôtres, Judas Iscariote, « Judas le traître », ainsi qu’il est désigné dans les évangiles dès la première fois que son nom y apparaît[1121]. Le soir même de la réunion du sanhédrin — car saint Matthieu unit très étroitement les deux faits —, il alla trouver les princes des prêtres, et il leur fit cette proposition d’un cynisme révoltant : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai[1122] ? » Nous avons essayé d’analyser, à propos de l’élection des apôtres[1123], les mobiles qui ont pu décider Judas — « l’un des Douze », comme le notent les trois synoptiques avec une douloureuse emphase —, à trahir ainsi le meilleur des Maîtres, et nous avons vu que, si ce problème a pu être complexe, une avarice sordide, complétée par un orgueil désappointé, par une ambition déçue et peut-être aussi par le désir d’échapper à un péril qu’il croyait imminent, en fut le principal motif. Les évangélistes ne permettent aucun doute là-dessus[1124], et c’est ce même jugement que les auteurs ecclésiastiques les plus anciens[1125] ont porté sur Judas. Les sombres projets du traître remontaient, saint Jean nous l’a appris[1126], à une date assez éloignée ; mais son âme n’était arrivée que par degrés à cet excès d’infamie. Pour stigmatiser son crime, saint Luc dit ici qu’avant qu’il prît le parti d’aller trouver les princes des prêtres, « Satan était entré en lui », et saint Jean emploie un peu plus loin une expression analogue : « Le diable avait mis dans le cœur de Judas le dessein de trahir » son Maître[1127]. Non qu’il faille entendre par là une possession diabolique proprement dite : c’est une manière énergique d’indiquer qu’il y avait dans l’acte de Judas une malice satanique, digne du prince des démons et développée sous son influence.

Le traître s’adressait bien, car les princes des prêtres avaient beaucoup plus d’autorité et de facilités que tout autre, pour faire réussir cette ténébreuse affaire. Saint Marc et saint Luc font remarquer qu’après avoir entendu l’offre de Judas, « ils se réjouirent ». Ils ne pouvaient guère s’attendre, en effet, à une telle proposition, et surtout à la recevoir d’un des disciples intimes de Jésus. Alors qu’ils étaient grandement inquiets, même à la suite de la réunion tenue chez Caïphe, sur l’issue de leur entreprise contre Jésus, voici que l’un de ses compagnons habituels, témoin de toutes ses démarches, s’offrait spontanément pour le leur livrer ! Ils s’étaient donc fait une idée très exagérée de l’attachement que le peuple avait pour lui, et, par conséquent, des difficultés de son arrestation. Non, les apôtres ne se mettront pas à la tête de ses adhérents, galiléens au autres, pour le proclamer Messie-roi, ou, s’ils le font, ils trouveront une vive résistance, car nul doute que Judas ne s’appuie sur un parti considérable. Le sanhédrin aura donc beau jeu pour arriver à ses fins. Les conditions étant ainsi changées, à quoi bon attendre que la fête soit entièrement passée, pour arrêter Jésus ? On profitera, au contraire, du premier moment opportun, et, ce moment, Judas saura bien l’indiquer. C’est ainsi que le plan qui venait à peine d’être formé, fut totalement modifié, et qu’après avoir redouté un mouvement populaire qui pouvait devenir dangereux sous bien des rapports, on put mettre la main sur Jésus en pleine fête.

Après une courte discussion, le honteux marché fut conclu sur cette base : Judas fit valoir la connaissance qu’il avait des moindres mouvements de son Maître, des lieux où il se retirait le soir, en dehors de Jérusalem, pour y passer la nuit par mesure de prudence, des noms de ses principaux amis, et s’engagea à le livrer au plus tôt à la manière si désirée, sans qu’il y eût d’attroupement[1128] ; les hiérarques, de leur côté, promirent au traître la somme de trente sicles d’argent, c’est-à-dire de 85, 50 F de notre monnaie[1129]. Nous ne savons pas à quel moment précis elle fut versée entre ses mains. Ce ne fut vraisemblablement que dans la nuit du jeudi au vendredi, aussitôt après l’arrestation du Sauveur à Gethsémani. La médiocrité de la somme — bien qu’elle valût alors dix fois ou vingt fois plus qu’aujourd’hui — ne fait que mieux ressortir l’étendue de l’attentat. La cupidité, une fois surexcitée dans une âme sordide, en arrive à se contenter de peu. En outre, saint Matthieu nous apprendra plus loin que, si Dieu permit qu’on offrît précisément trente sicles à Judas comme récompense de sa trahison, ce fut pour réaliser un ancien oracle[1130]. Saint Luc fait remarquer ici que les chefs de la milice lévitique chargés de la police du temple assistaient au honteux marchandage qui eut lieu entre les hiérarques et le traître. Il était naturel qu’ils fussent consultés dans le cas présent, car mieux que personne ils pouvaient se rendre compte de l’état des esprits, et des difficultés plus ou moins grandes que présentait l’arrestation de Jésus[1131].

Les trois synoptiques achèvent leur récit du pacte de Judas en disant qu’à partir de ce moment, le traître se tint aux aguets ; épiant une occasion favorable pour livrer. Jésus à ses pires ennemis.

II. La préparation de la cène pascale ; date à laquelle Jésus la célébra.

Le mercredi de la semaine sainte semble avoir été complètement passé sous silence par les quatre évangélistes, du moins, d’après le système chronologique en faveur duquel nous nous prononcerons bientôt. Tout porte à croire que Jésus demeura ce jour-là dans sa retraite de Béthanie, priant, se préparant à souffrir et à mourir, s’entretenant aussi avec ses apôtres et ses amis, dont il allait être séparé le lendemain. Aucun incident extraordinaire ne l’ayant marqué, les écrivains sacrés n’en ont pas tenu compte, et ils nous conduisent directement aux premières heures du jeudi saint. À la suite des trois premières journées de la semaine, durant lesquelles il avait exercé un ministère si abondant et soutenu de si rudes combats, le divin Maître voulut se recueillir, afin de prendre de nouvelles forces pour la lutte terrible et sanglante qu’il lui restait à livrer encore.

La préparation du festin pascal nous est racontée par les trois synoptiques[1132]. De bonne heure, dans la matinée du jeudi, « premier jour des (pains) azymes », où les Juifs immolaient et mangeaient l’agneau pascal, comme l’ajoutent saint Marc et saint Luc, les apôtres s’approchèrent de Jésus et lui demandèrent : « Où voulez-vous que nous vous préparions ce qu’il faut pour manger la Pâque ? » Cette initiative n’a pas lieu de nous surprendre de la part des Douze, car leur Maître autorisait chez eux cette respectueuse familiarité. D’un autre côté, il n’y avait pas de temps à perdre, pour que tout fût prêt le soir, lorsque arriverait l’heure de célébrer le repas légal. Tout d’abord, il fallait s’assurer une chambre ; ce qui ne serait peut-être pas facile, à cause de l’affluence des pèlerins. Prévenant cette difficulté, le Sauveur dit à Pierre et à Jean, l’homme de l’action et l’homme de cœur :

Allez dans la ville, et voici que, lorsque vous y entrerez, vous rencontrerez un homme portant une cruche d’eau ; suivez-le dans la maison où il entrera, et vous direz au père de famille de cette maison : Le Maître te dit : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? Et il vous montrera une grande chambre haute, meublée ; et là, faites les préparatifs.

C’était une mission de confiance ; voilà pourquoi Jésus en chargea ses deux disciples les plus intimes. « Manger la Pâque : » cette expression, employée coup sur coup par les apôtres et par Notre-Seigneur, était technique chez les Juifs, pour désigner le repas solennel par lequel la fête de Pâque était inaugurée, et dont l’agneau pascal formait le mets essentiel, d’après une ordonnance divine qui remontait à l’époque lointaine de la sortie d’Égypte[1133]. Un autre mets, non moins essentiel, consistait dans les pains « azymes », c’est-à-dire sans levain[1134], dont l’usage était obligatoire pendant toute la durée des fêtes pascales, depuis le soir du 14 nisan jusqu’au soir du 21, également en souvenir de ce qui s’était passé lorsque Dieu avait délivré son peuple du joug des Égyptiens[1135]. De nos jours encore les Juifs obéissent rigoureusement à cette seconde prescription. Ils ont dû renoncer à l’agneau pascal, dès lors qu’ils ne pouvaient plus l’immoler dans le temple ; mais ils n’ont jamais cessé de pousser, la fidélité jusqu’au scrupule, en ce qui concerne le pain azyme. Dès le soir du 13 nisan, au plus tard dans la matinée du 14, on recherche avec le plus grand soin, dans chaque famille, tout le pain fermenté qu’on pourrait avoir encore, et on en brûle jusqu’aux moindres miettes[1136].

On s’est naturellement demandé pourquoi Jésus avait recouru à un moyen aussi mystérieux, pour faire découvrir à ses deux messagers la maison dans laquelle il désirait célébrer la cène pascale. La réponse à cette question ne saurait être douteuse. Notre-Seigneur agissait ainsi pour que Judas ignorât, jusqu’au dernier moment le lieu de la réunion. S’il l’avait connu d’avance, il n’aurait pas manqué d’avertir les princes des prêtres dans le courant de la journée, et ceux-ci se seraient empressés de mettre à profit une occasion si excellente, car ils auraient pu arrêter Jésus sans bruit dans la maison qui lui servait de retraite ce soir-là. Mais le Christ ne voulait pas être troublé par ses ennemis avant que son « heure » fût venue, et surtout, avant le legs aimant qu’il se proposait de faire à son Église, sous la forme de la sainte Eucharistie. Ce fut donc là, de sa part, une mesure de prudence parfaitement justifiée. Grâce à cette précaution, le traître ne connaîtra que le soir, en y entrant, la maison où Jésus mangera la Pâque avec les siens, et il ne pourra exécuter son noir projet qu’à la fin du repas légal[1137].

Nous avons cité les recommandations du Sauveur à ses deux envoyés d’après les rédactions de saint Marc et de saint Luc. Celle de saint Matthieu présente une variante considérable en cet endroit. D’après elle, Jésus se serait exprimé en ces termes : « Allez dans la ville, chez un tel[1138], et dites-lui : Le Maître dit : Mon temps est proche ; je ferai la Pâque chez toi, avec mes disciples ». Tout le monde est d’accord pour admettre que Notre-Seigneur n’employa pas la locution « chez un tel », qui n’aurait rien signifié dans la circonstance. De plus, il paraît certain qu’il ne dut prononcer aucun nom propre, puisque, les deux autres synoptiques nous l’ont appris, il donna à Pierre et à Jean un signe particulier, au moyen duquel ils arriveraient facilement chez celui qui leur donnerait une chambre pour la célébration de la cène. Mais saint Matthieu, qui abrège fréquemment le récit des faits, a condensé les instructions de Jésus sous la forme « Allez chez un tel ». De la sorte, il en a bien gardé l’esprit, puisque elles demeuraient en partie mystérieuses.

On a conjecturé parfois qu’il y aurait eu entente préalable entre Jésus et le propriétaire de la maison mystérieuse, et que ce dernier, d’après les indications de Jésus, aurait envoyé d’avance, sur le chemin que devaient suivre Pierre et Jean, un serviteur-muni d’une amphore. Mais cela est peu vraisemblable ; l’ensemble des récits porte à croire que les indications très précises du Sauveur provenaient directement de sa science surnaturelle. Nous en avons rencontré de semblables au sujet de l’ânesse et de l’ânon, le jour de l’entrée triomphal[1139]. Celui auquel Jésus faisait l’honneur de s’inviter chez lui pour y faire la Pâque avec ses apôtres, n’était très probablement pas un inconnu, mais plutôt un disciple et un ami. Cela ressort des mots : « Le Maître dit », et davantage encore de la réflexion « Mon temps est proche », qu’un étranger aurait été incapable de comprendre. Elle signifiait clairement : Je vais bientôt mourir, et elle contenait un motif pressant d’accorder à Jésus la faveur qu’il demandait. Au reste, à l’occasion des solennités pascales, tous les habitants de Jérusalem pratiquaient la plus large hospitalité à l’égard des pèlerins accourus de toutes les contrées. Elle était entièrement gratuite ; mais, d’après un ancien usage, on laissait au propriétaire de la chambre la peau de l’agneau pascal, pour le dédommager[1140]. C’était un proverbe chez les Juifs, que jamais personne ne s’était plaint de n’avoir pas trouvé une chambre dans la ville sainte pour manger la Pâque.

Munis des ordres du Sauveur, Pierre et Jean quittèrent Béthanie dans la matinée du jeudi saint, et se rendirent en toute hâte à Jérusalem. Ils trouvèrent facilement la maison, tout s’étant passé comme Jésus l’avait prédit. Le serviteur porteur d’une amphore était probablement allé chercher de l’eau à la fontaine de Siloé, située en dehors des remparts, au sud-est. Au moment où il rentrait dans la ville par une des portes ménagées dans cette direction, il se trouva sur le chemin des deux apôtres, qui revenaient de Béthanie. Ceux-ci n’eurent qu’à le suivre en silence, pour arriver à la maison que Jésus avait en vue. Le maître du logis leur fit un excellent accueil, et mit à leur disposition une belle et grande salle, ornée de tapis et de divans, toute prête pour le repas, telle que Jésus l’avait décrite, et digne des grandes choses qui allaient s’y passer. C’était une « chambre haute[1141] » bâtie par conséquent sur la terrasse de la maison ; Jésus y serait donc à l’écart avec les suais, dans une parfaite tranquillité.

Actuellement, on vénère le Cénacle au sommet du mont Sion, en dehors de Jérusalem, à environ cent trente mètres d’une porte qui a le même nom que la colline, au milieu d’un groupe de maisons que les mahométans appellent Nebi Daoud, « le prophète David », parce qu’ils croient y posséder le tombeau du grand roi. C’est une salle assez vaste, qui « forme un parallélogramme de 14 mètres sur 9, divisée en deux nefs dans le sens de la longueur. Les arcs ogives de la voûte et les chapiteaux aux feuillages saillants accusent une époque avancée de l’architecture gothique. Cette salle est éclairée par trois fenêtres qui regardent le midi[1142] ». En effet, la construction date du milieu du xive siècle. Mais une tradition très sûre, qui remonte jusqu’au commencement du second siècle de notre ère, garantit l’authenticité de l’emplacement[1143]. Il est donc bien peu d’endroits qui soient aussi précieux pour les chrétiens, puisque le cénacle dans lequel Jésus célébra sa dernière Pâque et institua le sacrement de l’Eucharistie, ne diffère sans doute pas de celui où il apparut quatre jours ; plus tard à ses apôtres, après sa résurrection, ni de celui où les disciples, au nombre de cent vingt, se réunirent après l’ascension, pour se préparer à la venue de l’Esprit Saint[1144].

La certitude se transforme en une simple conjecture, lorsqu’on essaie de découvrir quel était le propriétaire du cénacle. On a mentionné les noms de Nicodème et de Joseph d’Arimathie, mais sans autre motif que leur haute situation. On a fait aussi, avec plus de vraisemblance, un rapprochement entre l’épisode actuel, et un passage dramatique des Actes des apôtres[1145], qui nous montre, quelques années plus tard, saint Pierre, au sortir de la prison où l’avait enfermé Hérode Agrippa Ier, frappant à la porte d’une maison qui appartenait à Marie, mère de Jean-Marc, le futur évangéliste[1146], et qui servait de lieu de réunion aux chrétiens de Jérusalem. C’est dans cette maison qu’aurait été situé le cénacle où Jésus avait voulu célébrer la Pâque. L’hypothèse est certainement intéressante, et elle est assez eu faveur auprès de graves théologiens et exégètes contemporains[1147] ; mais ce n’est qu’une hypothèse quand même.

Revenons aux deux messagers du Sauveur. Il ne suffisait pas de découvrir la maison où l’on célébrerait la Pâque, et de s’assurer que la chambre mise à la disposition du Sauveur contenait tout le mobilier nécessaire ; il fallait se hâter de préparer les divers aliments prescrits par la loi et par la coutume, pour ce repas sacré entre tous. Déjà nous avons signalé les malsât ou pains azymes. Ce sont des galettes d’environ 25 cm de diamètre et quelques millimètres seulement d’épaisseur. Leur couleur est blanchâtre, et de place en place se voient quelques taches brunes, produites par le feu. La surface est couverte de petites rugosités faites avec un poinçon. On les prépare avec de la farine simplement délayée avec de l’eau, et on les passe au four sur des plateaux. La chaleur les durcit en même temps qu’elle les cuit. Leur goût est nécessairement très fade[1148]. Les deux apôtres avaient à se procurer aussi les herbes amères — laitue, persil, cresson, raifort, etc. — dont il est déjà question lors de la première institution de la Pâque[1149], et la sauce épaisse, rougeâtre, nommée en hébreu haroset, composée d’un mélange de fruits secs —, dattes, amandes, figues, raisins, — pilés et liés entre eux par un filet de vinaigre. Ces deux mets symbolisaient les souffrances endurées autrefois en Égypte par les Hébreux, et spécialement (c’était le rôle du harosel) les briques que les ancêtres d’Israël avaient dû fabriquer pour leurs tyrans, au prix de tant de fatigues et de tant de souffrances[1150]. Il fallait également préparer plusieurs autres plats, pour compléter le repas, comme aussi une quantité suffisante de vin et d’eau.

Mais le mets essentiel était, nous l’avons dit, l’agneau, pascal, agneau mâle, d’un an, sans défaut, qu’on immolait dans l’après-midi, suivant un rite particulier[1151]. Par exception, et sans doute parce qu’ils n’auraient pu suffire à ce travail, l’immolation des agneaux n’était pas réservée aux prêtres, mais les chefs de famille ou leurs délégués étaient autorisés, ce jour-là, à s’en charger eux-mêmes. On les partageait en trois groupes, qui se succédaient entre trois et cinq heures dans la cour des prêtres, en avant du sanctuaire proprement dit, ou naos, non loin de l’autel des holocaustes. Au signal donné par les trompettes sacerdotales, chacun immolait son agneau. « Des prêtres rangés sur deux ligues recevaient le sang des victimes dans des bassins d’or ou d’argent, qu’ils faisaient parvenir de main en main à celui de leurs collègues qui était le plus rapproché de l’autel. Celui-ci vidait les coupes au pied de l’autel et les renvoyait aux sacrificateurs de la même manière qu’elles lui étaient arrivées. Les agneaux étaient ensuite dépecés, mais avec les plus grandes précautions, car on n’en devait pas briser un seul os[1152]. La graisse était mise en réserve, pour être brûlée sur l’autel des holocaustes. Quand ces divers rites avaient été accomplis au chant des psaumes, on enveloppait les agneaux dans leur peau, et on les emportait respectueusement dans les maisons particulières, pour les faire rôtir au four. Deux branches de grenadier, arrangées en forme de croix, les maintenaient dans une situation déterminée par la coutume[1153] ».

Telles furent donc les différentes occupations de Pierre et de Jean, durant une grande partie du jeudi saint. Tandis qu’ils s’y livrent avec un pieux zèle, abordons, pour la traiter le plus brièvement possible, l’une des questions les plus compliquées, les plus controversées de l’histoire évangélique, une question dont il faut désespérer d’avoir jamais une solution entièrement satisfaisante, puisque, après des discussions séculaires qui l’ont agitée sous toutes ses faces, elle semble avoir à peine avancé et qu’elle sépare encore les commentateurs en deux camps opposés. Il s’agit de fixer exactement la date à laquelle Notre-Seigneur a célébré la cène racontée de concert par les quatre évangélistes, et, en même temps, celle de son crucifiement. Ce n’est pas le jour de la semaine qui est en cause, car les biographes de Jésus sont d’accord pour dire, que le repas auquel il prit part avec ses apôtres, eut lieu le jeudi soir, et qu’il mourut le lendemain, vendredi. La difficulté porte sur le quantième du mois, au sujet duquel les écrivains sacrés paraissant se diviser.

Si nous ne connaissions que le compte rendu des synoptiques, la question ne se poserait pas, car il est tout à fait certain que, d’après eux, le Sauveur célébra la cène pascale au jour et à l’heure fixés par la loi, c’est-à-dire le soir du 14 nisan, alors que s’ouvrait officiellement la fête de Pâque. Le langage qu’ils emploient pour le déclarer est net et catégorique. Ils disent expressément qu’ « au premier jour des pains azymes », dans la journée du 14, jour « où les (Juifs) mangeaient la Pâque », « où il était nécessaire de manger la Pâque », les disciples demandèrent au divin Maître en quel lieu il désirait qu’ils allassent « lui préparer la Pâque[1154] ». Ils ajoutent que deux apôtres furent aussitôt désignés par le Sauveur pour aller « préparer la Pâque[1155] » et que, « lorsque le soir fut venu », il se mit à table avec les Douze, pour consommer le repas ainsi préparé[1156]. Saint Matthieu, saint Marc et saint Luc ne pouvaient pas recourir à des expressions plus claires, plus précises, pour désigner le festin pascal. À elle seule, la locution en même temps populaire et technique « manger la Pâque », suffirait pour enlever tous les doutes sur ce point. Il est vrai qu’ils ne font aucune mention de l’agneau pascal ; mais ce détail était inutile, car personne n’ignorait que c’était là le mets essentiel du souper du 14 nisan. À cause de sa clarté et de son unanimité, ce témoignage des synoptiques est assurément d’un grand poids.

Si nous passons au quatrième évangile, nous nous trouvons immédiatement en face de graves difficultés, car il est également certain que, s’il avait été seul à raconter les faits qui nous occupent, nous aurions de la peine à croire que Jésus a réellement « mangé la Pâque », et célébré le festin pascal avec ses compatriotes le soir du 14 nisan. Il parle, lui aussi, d’un repas auquel Notre-Seigneur prit part avec ses apôtres la veille de sa mort ; mais il note que ce repas eut lieu « avant la fête de Pâque[1157] ». Plus loin, il nous apprend que les Juifs qui le conduisirent violemment chez Pilate pour faire ratifier leur sentence de mort, n’entrèrent pas dans le prétoire, parce qu’ils craignaient de contracter ainsi une souillure légale qui les aurait empêchés de « manger la Pâque[1158] ». Plus loin[1159], saint Jean donne au jour où Jésus fut crucifié le nom de « préparation de la Pâque[1160] : » ce qui donnerait à supposer que ce jour n’était pas le 15 nisan, comme le disent les synoptiques, mais seulement le 14 ; d’où il suit que Notre-Seigneur serait mort avant d’avoir pu célébrer le repas légal.

Comment concilier ces données disparates ? D’avance, nous pouvons être sûrs qu’elles ne vont pas jusqu’à la contradiction, « un seul et même Esprit Saint parlant par l’intermédiaire de tous les évangélistes », comme s’exprimait un ancien auteur grec, traitant de cette même question[1161]. Le tout consiste à découvrir un mode raisonnable et légitime d’établir l’accord. Deux principaux systèmes se sont formés parmi les exégètes croyants, pour réaliser ce but[1162]. Les uns, en effet, prenant le parti de saint Jean, s’efforcent d’interpréter les synoptiques d’après son récit : les quatre évangélistes, disent-ils, seraient d’accord pour fixer la date de la dernière cène au 13 nisan, celle du crucifiement au 14. Les autres, au contraire, s’appuyant sur les synoptiques, travaillent à expliquer ici les notes chronologiques du quatrième évangile d’après celles des trois premiers, qu’ils regardent comme beaucoup plus claires et comme formant un point d’appui beaucoup plus ferme. Nous ne tracerons que les grandes lignes des deux théories, qui ont trouvé l’une et l’autre de savants et zélés défenseurs[1163].

En somme, d’après les partisans du premier système, Notre-Seigneur aurait anticipé la célébration du festin pascal, en le plaçant au soir du 13 nisan, parce qu’il savait qu’il mourrait le lendemain ; ou bien, la cène dont parlent les synoptiques aurait été un simple repas d’adieu et non pas le festin légal. Mais, puisqu’il s’agit de mettre les synoptiques d’accord avec saint Jean, il est évident, d’après les indications données plus haut, que ce moyen ne saurait réussir, puisque les trois premiers évangélistes mentionnent en termes si directs le premier jour des pains azymes, et les préparatifs faits par les deux disciples de Jésus en vue de la Pâque. Comment, dans les deux hypothèses indiquées, le Sauveur aurait-il pu dire qu’il avait ardemment souhaité de « manger cette Pâque » avec les siens avant de mourir[1164] ? Et quelle preuve a-t-on d’une anticipation du festin légal par Notre-Seigneur ? C’est une conjecture entièrement gratuite.

On a fait d’autres hypothèses encore, dans le même sens, mais gratuitement aussi. Par exemple, on a dit que les Galiléens auraient souvent célébré la cène pascale le 13 nisan. Non, tout ce que la Galilée avait d’exceptionnel pour la célébration de la Pâque, c’est qu’on y chômait le 14 nisan tout entier, tandis qu’à Jérusalem on pouvait travailler jusqu’au milieu du jour. On a oublié la plupart du temps, en imaginant ces conjectures dont il est inutile d’allonger la liste, que, sans agneau pascal, il ne pouvait pas y avoir de festin pascal proprement dit. Or, ce fait s’oppose, à lui seul, à l’idée d’une anticipation de ce repas de la part de Notre-Seigneur, puisque l’agneau qui en était le mets principal ne pouvait être immolé que dans les parvis du temple, dans l’après-midi du 14 nisan.

On voit, par ces détails, quel service nous ont rendu les synoptiques, par la netteté de leurs récits, dont il est impossible à l’exégète de ne pas tenir un compte sérieux pour trancher la question en litige. Puisque nous ne pouvons pas les ramener à l’opinion apparente de saint Jean, serait-il loisible d’expliquer les données du quatrième évangile par les leurs ? Sans vouloir nier les difficultés du problème, nous croyons pouvoir répondre affirmativement, à la suite de nombreux commentateurs. Remarquons d’abord qu’il est un fait très certain : c’est que le repas introduit dans la narration de saint Jean par la formule « avant la fête de Pâque » ne diffère pas de celui que saint Matthieu, saint Marc et saint Luc placent dans la soirée du 14 nisan et durant lequel Jésus institua la divine Eucharistie. Deux faits communs à la double rédaction le démontrent suffisamment : durant la cène synoptique comme pendant celle du quatrième évangile, nous entendons Notre-Seigneur dénoncer la trahison de Judas[1165], puis prédire le reniement de Simon-Pierre[1166]. Il s’agit donc d’un seul et même repas.

Restent, dans le récit de saint Jean, les difficultés qui ont été signalées plus haut. Reprenons-les une à une, pour chercher à les faire disparaître. 1° L’expression « avant la fête » ne désigne pas nécessairement une date antérieure à la célébration de la Pâque. Tout à fait à l’origine[1167], il y avait comme deux solennités pascales distinctes : celle du 14 nisan au soir, où l’on mangeait l’agneau symbolique, et celle de la grande octave, qui allait du 15 au 21. On peut fort bien rapporter les mots « avant la fête » au jour particulièrement solennel du 15 nisan[1168], et alors ils désigneront le 14 nisan. Il est à noter que, d’après saint Jean[1169], pendant ce même repas qui s’ouvrît « avant la fête », les apôtres s’imaginèrent que Jésus avait congédié Judas, afin qu’il allât faire des emplettes « pour la fête ». C’était donc alors, comme le disent clairement les synoptiques, le soir du 14 nisan. 2° La manducation de la Pâque, dont les Juifs ne voulurent pas se priver en entrant dans le prétoire et en se contaminant chez des païens, n’est pas nécessairement celle de l’agneau pascal, qui avait eu lieu la veille, d’après les synoptiques. « Manger la Pâque », cela pouvait désigner aussi la participation à divers sacrifices sanglants, qu’on avait coutume d’offrir pendant l’octave pascale, et auxquels on donnait le nom de haguigah[1170]. 3° Le mot « préparation » (paraskeué ou « parascève », était alors généralement regardé et employé comme un nom technique du vendredi, parce qu’on préparait, ce jour-là, tout ce qui était nécessaire pour le samedi, afin de ne pas violer le repas sabbatique. C’est dans ce sens que saint Jean le cite encore un peu plus loin[1171]. Saint Matthieu fait de même, à propos du vendredi 15 nisan[1172]. Ce nom passa dans la littérature chrétienne des premiers siècles, pour désigner pareillement le vendredi[1173]. Pour saint Jean, la formule « préparation de la Pâque » équivalait donc à cette autre, beaucoup plus claire pour nous : le vendredi de l’octave pascale ; ce qui le met de nouveau d’accord avec les synoptiques pour la date de la mort du Christ et pour celle de la dernière cène.

Nous avons encore à répondre à une objection d’une certaine gravité. Si Jésus est mort le 15 nisan, le premier et le plus grand jour de la Pâque, comment expliquer divers actes qui paraissent inconciliables avec la sainteté et le repos de cette fête solennelle, et qui cependant, d’après les quatre évangélistes, furent alors accomplis par les Juifs ? Ainsi, le sanhédrin tient plusieurs séances et prononce une sentence capitale contre Notre-Seigneur ; Jésus est arrêté et conduit de tribunal en tribunal ; Joseph d’Arimathie et Nicodème ensevelissent le corps du Sauveur ; les saintes femmes achètent des aromates ; les apôtres croient que Jésus lui-même envoyait Judas en ville pour faire quelques emplettes.

Nous répondrons que l’incompatibilité entre ces actes et la solennité du 15 nisan est moins réelle qu’on l’a supposé. En effet, il est certain que le repos prescrit à l’occasion des fêtes était beaucoup moins rigoureux que celui du sabbat[1174]. Le Talmud[1175] autorise, en ces jours-là, tous les achats pressants, à la condition qu’on ne remettra que plus tard l’argent aux vendeurs. La loi mosaïque elle-même[1176] autorise à préparer des mets le 15 nisan, ce qui était interdit le jour du sabbat. Enfin il était permis, les jours de fête, de juger les affaires criminelles ; on requérait seulement des juges de ne pas écrire alors la sentence[1177]. Quant à la sépulture du Sauveur et des deux larrons crucifiés avec lui, on en hâta précisément les préparatifs, à cause de l’approche du sabbat[1178].

Somme toute, dans ce grave débat qui remonte jusqu’au second siècle, et que nous n’avons pas la prétention de vouloir trancher, il nous semble que c’est dans les récits des synoptiques qu’on doit chercher la clef de la solution la plus satisfaisante. On l’a vu, leur langage est d’une précision remarquable. Suivant eux, le dernier repas du Sauveur avec ses disciples ne diffère pas de la cène légale, telle que la célébraient tous les Juifs le 14 nisan au soir. Pour leur faire dire autre chose, il est nécessaire de recourir à des hypothèses qui sont en désaccord avec le sens de leurs paroles. Plusieurs textes du quatrième évangile contiennent certainement des difficultés ; mais on peut les résoudre raisonnablement, sans aucune violence d’interprétation, et ramener ainsi les dates fixées par saint Jean à celles des trois premiers évangélistes. Nous admettons donc que Jésus a célébré la Pâque et institué la sainte Eucharistie le soir du jeudi 14 nisan, et qu’il a été crucifié le lendemain vendredi 15 nisan, le jour le plus solennel des fêtes pascales.

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