Dans la soirée, Jésus quitta donc Béthanie et prit avec ses apôtres le chemin de Jérusalem, de manière à arriver au cénacle un peu avant l’heure où devait commencer le repas légal[1179]. La ville était toute en fête. Les rues étaient remplies de gens qui se dirigeaient aussi, joyeux et affairés, vers la maison où ils mangeraient l’agneau pascal. De cette cité qu’il avait tant aimée et qui avait résisté constamment à ses appels, Notre-Seigneur devait sortir le lendemain, chargé d’un bois infâme, pour aller au Golgotha afin d’y être crucifié. Mais, auparavant, quel doux et consolant mystère il allait célébrer au milieu de ses disciples les plus chers et les plus intimes, et quel mémorial infiniment précieux il laisserait à son Église ! Conduit sans doute par l’un de ses deux envoyés, qui l’avait rejoint dans la soirée, il pénétra dans la grande salle, bien ornée et bien éclairée, qui avait été mise en réserve et préparée pour lui.
Lorsque les trompettes sacerdotales, au son strident, eurent donné le signal convenu, pour annoncer qu’il était l’heure de commencer le repas, Jésus et les apôtres se mirent à table, c’est-à-dire ainsi qu’il a été expliqué antérieurement, qu’ils s’étendirent à demi sur les divans disposés en fer à cheval. Il ne paraît pas qu’il y ait eu, ce soir-là, d’autres convives que les membres du collège apostolique, les évangélistes ne mentionnent que ces derniers soit avant, soit pendant, soit après le repas, et l’on conçoit que le divin Maître ait voulu demeurer seul, en cette circonstance solennelle, avec ceux qui représentaient éminemment son Église. N’allait-il pas ajouter une dignité nouvelle, celle du sacerdoce, à celle dont il les avait honorés déjà depuis longtemps, et n’avait-il pas à leur faire, dans un saint et très doux tête-à-tête, des recommandations particulières[1180] ?
À l’origine, conformément à la loi[1181], les Hébreux mangeaient l’agneau pascal debout, les reins ceints, un bâton à la main, dans l’attitude des voyageurs. Mais cette prescription ne tarda pas à tomber en désuétude, avec plusieurs autres qui avaient particulièrement en vue la « Pâque égyptienne », comme parlent les rabbins[1182]. La Pâque dite « perpétuelle » n’avait plus le caractère simple et austère des temps anciens. Des règles nouvelles s’étaient introduites, en particulier celle de célébrer la cène légale, non plus debout comme des esclaves, mais dans l’attitude que les Grecs et les Romains avaient adoptée pour prendre leurs repas[1183], Nous voudrions connaître exactement la place occupée sur les divans par Notre-Seigneur et par chacun des Douze ; mais on ne peut faire à ce sujet que des conjectures plus ou moins vraisemblables, d’après les usages gréco-romains. Plus loin, cependant, une particularité du récit de saint Jean nous permettra peut-être de préciser certains détails avec quelque vraisemblance.
On admet assez généralement que c’est vers le début du repas, et à propos du placement à table, que se produisit, entre les apôtres, une contestation d’amour-propre qui n’est racontée que par saint Luc[1184], et que nous avons le droit de trouver doublement inopportune en un tel moment. Ils se demandaient, non sans jalousie et sans aigreur, quel était le plus grand d’entre eux. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’ils se montraient chatouilleux sur le point d’honneur. À plusieurs reprises[1185], les écrivains sacrés nous ont mis sous les yeux, avec une parfaite candeur, des scènes du même genre, mais qui paraissaient moins odieuses qu’à l’occasion de ce dernier repas. Le Sauveur mit promptement fin à cette triste querelle, en rappelant aux Douze, une fois de plus, l’idéal de la vraie grandeur chrétienne, dont ils s’écartaient si étrangement alors.
Les rois des nations leur commandent en maîtres, et ceux qui ont l’autorité sur elles sont appelés leurs bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas ainsi de vous ; mais que celui qui est le plus grand parmi vous devienne le plus petit, et celui qui gouverne, comme celui qui sert. Car, lequel est le plus grand ? celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Moi, cependant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert.
En réprimant jadis l’ambition des fils de Zébédée, Jésus avait déjà établi ce même contraste, entre l’humilité que doivent pratiquer les chefs de son Église et l’orgueil des rois païens, qui exerçaient une rude domination sur leurs sujets, et qui se faisaient attribuer quand même par eux des titres élogieux, tels qu’« Evergète[1186] » « Père de la patrie », etc. L’Église chrétienne aura son aristocratie, sa hiérarchie ; mais ce sera une aristocratie d’humble et généreux dévouement. Pour donner plus de force à sa recommandation, Jésus cite un fait d’expérience emprunté directement à la situation. De deux hommes, dont l’un est mollement étendu sur un divan, en face d’une table bien garnie, tandis que l’autre, débout, sert le premier, lequel est le supérieur ? Personne ne saurait s’y méprendre ! Et pourtant, continue Notre-Seigneur, résumant toutes les relations qu’il avait eues avec ses apôtres, depuis qu’il se les était associés, il s’était fait toujours et partout leur serviteur. Il leur donne donc son exemple à imiter.
Mais, ne voulant pas les laisser sous le coup d’un reproche, il acheva sa petite allocution par un éloge plein de tendresse.
Vous, vous êtes demeurés avec moi dans mes tentations ; et moi[1187], je vous prépare le royaume, comme mon Père me l’a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume, et que vous soyez assis sur des trônes, jugeant les douze tribus d’Israël.
C’était vrai. Malgré leurs défauts, les apôtres étaient demeurés pour leur Maître des amis loyaux et fidèles. Ils avaient partagé vaillamment ses « tentations », c’est-à-dire ses nombreuses épreuves, les persécutions, les outrages que ses adversaires lui avaient fait subir sous bien des formes. Pour cela, ils n’avaient pas craint de s’exposer eux-mêmes au mépris et à l’hostilité de leurs compatriotes. Avec quelle bonté délicate Jésus, pour leur témoigner sa reconnaissance, leur promet, comme un héritage très sûr, bonheur et gloire à tout jamais dans son royaume céleste[1188] ! Et c’est la veille de sa mort ignominieuse qu’il fait ces magnifiques promesses, qu’il distribue des trônes et des couronnes !
Nous pouvons croire que la scène mémorable, infiniment touchante, du lavement des pieds, suivit de près l’allocution du Sauveur à ses apôtres. Il venait de leur prescrire l’exercice de l’humilité. Il leur avait dit, entre autres choses : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert ». Il va maintenant prêcher d’exemple, et mettre lui-même en pratique sa recommandation. Cet incident constitue l’un des plus riches et des plus beaux joyaux du quatrième évangile[1189]. Le narrateur ouvre son récit par une phrase longue et solennelle, chargée de participes qui décrivent des circonstances extérieures, ou des sentiments de Notre-Seigneur. Elle met dans un parfait relief la dignité suprême du Sauveur et l’amour extraordinaire qu’il témoigna dans cette occasion à ses apôtres. « Sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, Jésus, après avoir aimé les siens qui étaient en ce monde, les aima jusqu’à la fin ». Ce début majestueux entoure déjà le front du divin Maître d’une auréole plus céleste que jamais. Jésus savait qu’il allait mourir ; cette connaissance surnaturelle fut pour lui un motif de manifester plus fortement et plus tendrement son amour aux privilégiés de son cœur. Cet amour, il leur en avait donné des preuves sans nombre ; mais, avant de les quitter, il voulait leur en laisser un souvenir d’un ordre entièrement nouveau. « Jusqu’à la fin : » telle est la traduction littérale des deux mots grecs employés par l’évangéliste[1190]. Mais, de l’avis des meilleurs hellénistes, elle peut signifier aussi « jusqu’à l’excès », au plus haut degré. Saint Cyrille et saint Jean Chrysostome déclaraient déjà leurs préférences pour ce second sens, qui correspond si bien à la réalité. L’évangéliste rappelle ensuite, au moyen d’un trait signalé plus haut par saint Luc[1191], que le démon « avait mis dans le cœur de Judas Iscariote le dessein » de trahir son Maître. Il relève ainsi la générosité du cœur de Jésus, dont cette noire ingratitude n’avait pas arrêté l’élan. Puis la phrase se poursuit en ces termes : « Jésus, sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains, et qu’il était sorti de Dieu, et retournait à Dieu, se leva de table et ôta ses vêtements ; et ayant pris un linge, il s’en ceignit. Puis il versa de l’eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint ».
Voilà donc l’acte extraordinairement remarquable auquel le narrateur voulait en venir. Il ne pouvait pas l’introduire plus magnifiquement, ni mieux en marquer la cause, qui était l’ardent amour de Jésus pour les siens ; ni en souligner la valeur par des contrastes plus saisissants, qui se résument dans celui-ci : le Fils de Dieu, ayant pleinement conscience de sa divinité et s’abaissant jusqu’à remplir envers d’humbles mortels un rôle réservé alors aux esclaves[1192]. Au point de vue littéraire, qui mérite aussi notre attention, quelle différence entre ce grandiose préambule et le petit récit vivant, aux phrases courtes et dramatiques, dans lequel Notre-Seigneur nous est apparu, faisant des préparatifs pour le lavement des pieds ! Et, nous pouvons bien le supposer aussi, quels sentiments de surprise, d’émotion, parmi les apôtres, qui se demandaient ce qu’allait faire leur Maître ! Ils le surent bientôt, lorsque Jésus, passant derrière les divans, s’arrêta auprès de Pierre, et se mit en mesure de commencer par lui la scène du lavement des pieds. Tout porte à croire, en effet, que c’est de lui que le Sauveur s’approcha eu premier lieu ; de la sorte, on comprend mieux ses protestations et sa résistance, qui auraient eu moins de raison d’être, si Jésus, avant d’arriver à lui, avait déjà lavé les pieds de plusieurs autres apôtres[1193].
Un dialogue rapide, dans lequel se manifestent la foi vive, l’humilité et aussi l’âme ardente du chef des apôtres, s’engagea alors entre lui et son Maître. Pierre s’écria, avec son entrain accoutumé : « Vous, Seigneur, à moi vous lavez les pieds ? » Parole de stupeur, qui équivalait à un refus. Jésus répondit à Pierre, pour le calmer : « Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant ; mais tu le sauras plus tard ». C’était lui dire : Rassure-toi et laisse-moi faire ; tu comprendras bientôt la portée de mon acte, après l’explication que je vous en donnerai à tous. S’opiniâtrant dans la résistance, Pierre reprit, avec une vigueur de langage plus grande encore : « Vous ne me laverez jamais les pieds[1194] ». Cette fois, Jésus va prendre un ton sévère et menaçant : « Si je ne te lave, dit-il à l’apôtre, tu n’auras point de part avec moi ». Ce qui signifiait : Tu seras exclu de ma communion, de mon amitié. Quels rapports d’intimité pourrait-il y avoir entre un maître, et un disciple qui refuserait d’obéir à ses ordres ? Jésus ne se serait pas séparé de Pierre uniquement parce que celui-ci ne consentait point à se laisser laver les pieds, mais, d’après l’interprétation authentique qui va suivre, parce que l’acte symbolique du Sauveur figurait l’esprit d’humilité, de charité, qui devait régner entre tous les chrétiens, et que l’apôtre ne pouvait pas s’opposer à ce principe sans rompre ouvertement avec Jésus.
Pour rien au monde, Pierre n’aurait consenti à une telle rupture. Aussi se ravisa-t-il promptement, et il s’écria, en passant d’un extrême à l’autre : « Seigneur, non seulement mes pieds, mais aussi les mains et la tête ». Comme si un nouveau degré d’union avec son Maître bien-aimé devait résulter de chaque partie de son corps qu’il laisserait laver par surcroît ! Non, répondit Jésus, « celui qui a pris un bain n’a plus besoin que de se laver les pieds, car il est pur (propre) tout entier ». En Orient, l’usage des bains est fréquent, à cause de la chaleur ; d’autre part, les sandales garantissent fort mal les pieds de la poussière et de la boue, et c’est pour cela que Notre-Seigneur se contentait de laver les pieds de ses apôtres. Leçon de choses, par conséquent, sous la forme d’une image expressive, afin d’indiquer plus fortement quelle sainteté Jésus exigeait des siens, surtout en vue de la divine Eucharistie, qu’il allait leur distribuer dans un instant. C’est en ce sens qu’il ajouta : « Et vous aussi, vous êtes purs » ; c’est-à-dire vous n’avez à vous reprocher aucune faute grave, et il suffit que vous vous purifiiez de vos fautes légères. Le Sauveur se reprit cependant, pour faire une restriction douloureuse, en pensant à Judas : « Vous êtes purs, mais non pas tous ». L’idée d’une trahison si odieuse remplissait son âme ; aussi y reviendra-t-il bientôt plus longuement. D’ailleurs, en parlant ainsi, il faisait un appel indirect au traître, qui était là, ayant l’âme horriblement souillée. Quels sentiments dut-il éprouver, lorsque le si bon Maître daigna lui laver les pieds à lui aussi ? Mais il était désormais endurci dans le mal, et il demeura insensible à l’avertissement.
Lorsque, pour chacun des Douze, Jésus eut accompli cet acte extraordinaire d’humilité et de bonté, il enleva le linge dont il s’était ceint, et remit sur ses épaules la large pièce d’étoffe qui lui servait de manteau, — il l’avait enlevée pour n’en être pas gêné dans ses mouvements, — et ayant repris sa place sur le divan, il donna aux apôtres l’explication qu’il venait de promettre à Pierre :
Savez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître, et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donne l’exemple, afin que ce que je vous ai fait, vous le fassiez aussi. En vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Si vous savez ces choses, vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez.
« Maître, Seigneur » — dans la langue d’alors, Mar, Rabbi —, tels étaient les noms que les disciples en général donnaient aux docteurs dont ils recevaient les leçons. Les apôtres s’en servaient pareillement dans leurs relations avec Jésus. Tirant la conséquence pratique de ce fait, le Sauveur presse les siens d’imiter l’exemple qu’il vient de leur donner. Non qu’il ait eu l’intention de faire du lavement des pieds une institution durable et un rite obligatoire[1195]. Son acte était avant tout une figure de la charité fraternelle, que les chrétiens sont tenus de pratiquer les uns à l’égard des autres. C’est pour la troisième fois que nous entendons l’axiome « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître ». Jésus le répétera encore un peu plus bas[1196]. Il l’accommode chaque fois à de nouvelles conclusions.
Notre-Seigneur ajouta, absorbé qu’il était encore par le souvenir du traître :
Je ne parle pas de vous tous. Je connais ceux que j’ai choisis ; mais il faut que l’Écriture s’accomplisse : Celui qui mange du pain avec moi, lèvera son talon contre moi. Dès maintenant je vous le dis, avant que la chose arrive, afin que, lorsqu’elle sera arrivée, vous croyiez à ce que je suis. En vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j’aurai envoyé, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé.
Cette dernière phrase aussi nous est apparue précédemment dans les évangiles synoptiques[1197]. Elle contient, ici plus que jamais, une grande consolation pour les apôtres demeurés fidèles. Le crime de l’un d’entre eux n’enlèvera au reste du corps apostolique aucun de ses privilèges. Quant à Judas, Jésus n’a été ni surpris ni trompé par les événements[1198]. Le choix qu’il avait fait de lui avait été parfaitement lucide, car il connaissait d’avance sa trahison. En outre, ce choix avait eu lieu en conformité avec les plans divins, signalés depuis longtemps dans les saints Livres, en particulier au Psaume xle[1199], dont Jésus cite un passage saillant. David, auteur de ce poème, décrivant le lâche et cruel abandon où le laissa son ami intime, Achitophel, lorsque éclata la révolte d’Absalom[1200], en relève toute la noirceur au moyen d’un contraste qu’il établit entre sa propre conduite, si aimante, si généreuse, et celle de l’ingrat qui, après avoir reçu de lui toute sorte de faveurs, avait « levé bien haut son talon contre lui ». Image de la haine brutale, empruntée aux ruades dangereuses d’un cheval vicieux. Quoique prédite par les anciens oracles, la trahison de Judas fut, de sa part, un acte pleinement conscient et libre, et, ce soir-là surtout, les avertissements ne lui manquèrent pas. Jésus ajoute qu’en faisant une déclaration si triste, il ne pensait pas seulement au traître, mais aussi aux autres apôtres. Quelques heures plus tard, quand elle aura été réalisée à la lettre, jusque dans une ignominieuse identité de mort pour Judas et pour Achitophel (ils se pendirent tous deux), les disciples ne perdront pas confiance en leur Maître, en dépit des événements ; mais ils comprendront qu’il n’avait pas non plus prédit en vain sa prochaine résurrection.
Nous avons supposé, avec d’assez nombreux interprètes des évangiles, que le lavement des pieds servit de préambule à la cène légale. D’autres préfèrent lui assigner une place un peu plus tardive, immédiatement avant l’institution de l’Eucharistie[1201]. Ces variations d’opinion sont inévitables, dès lors qu’il s’agit d’associer en un tout harmonieux les quatre récits évangéliques. On le regrette, tant on voudrait pouvoir se représenter les dernières heures de Jésus telles vraiment qu’elles se sont écoulées ; mais ces nuances sont relativement légères, et ne lèsent en rien le caractère historique des faits.
Selon l’ordre que nous avons adopté, nous passons maintenant au festin pascal proprement dit. Une cérémonie si solennelle avait naturellement ses rites spéciaux, déterminés par une ancienne tradition, et nous pouvons être sûrs que Notre-Seigneur s’y conforma. Les évangélistes ne les décrivent pas. Saint Matthieu savait qu’ils étaient connus de ses lecteurs judéo-chrétiens ; saint Marc, saint Luc et saint Jean les jugeaient inutiles pour les Romains, les Grecs et les Asiatiques en vue desquels ils écrivaient tout d’abord. Les synoptiques vont droit au fait principal pour les chrétiens : la cène eucharistique. Nous connaissons du moins ces rites, grâce aux anciens documents juifs ; seulement, ils se sont développés après l’époque de Jésus-Christ, et il serait difficile d’indiquer ceux qui étaient strictement obligatoires. Ceux que nous allons mentionner paraissent avoir été regardés comme essentiels[1202].
Le nombre des convives ne devait pas être inférieur à dix, ni dépasser le chiffre de vingt. Ils commençaient par se laver les mains. Lorsqu’ils avaient tous pris leur place, le père de famille ou celui qui le représentait prenait dans ses mains une coupe remplie de vin — habituellement devin rouge —, légèrement trempé d’eau, et il la bénissait en récitant une prière dont les premiers mots étaient : « Sois béni, Seigneur notre Dieu, qui as créé le fruit de la vigne ». Il y trempait ses lèvres, et il la faisait circuler parmi les assistants, dont chacun devait en boire une gorgée. La table était ensuite apportée au milieu des divans. Après avoir prononcé une bénédiction spéciale sur les herbes amères, celui qui présidait au repas en prenait quelques feuilles, les trempait dans la sauce appelée harosel et les mangeait. Tous les autres convives faisaient de même. C’est alors seulement que l’agneau pascal était placé sur la table. Puis, ainsi qu’il avait été prescrit dès l’époque de la sortie d’Égypte[1203], le père de famille expliquait à l’assistance la signification de la fête de Pâque et de ses cérémonies particulières. À la suite de cette explication, on récitait la prière nommée Hallel, qui se composait des psaumes cxii et cxiii, (hébr., cxiii et cxiv). Une seconde coupe était alors remplie et circulait comme la première, La seconde phase du repas s’achevait par la prière : « Sois béni, Seigneur notre Dieu, roi de l’univers, qui nous as délivrés, et qui as délivré nos pères de l’Égypte. »
Pour commencer le troisième acte, on se lavait de nouveau les mains. Le président prenait un pain azyme, le rompait en plusieurs morceaux, en mangeait sa part après y avoir ajouté des herbes amères et avoir trempé le tout dans le haroset ; puis il distribuait le reste aux convives. On procédait alors à la bénédiction de l’agneau pascal, qui était découpé délicatement et partagé entre les assistants. En même temps que lui, on servait d’autres viandes, et le rituel laissait une certaine liberté pour cette partie du repas ; mais il était réglé que l’agneau symbolique serait consommé en dernier lieu et qu’on ne mangerait plus rien ensuite. Le repas achevé, une troisième coupe, qu’on appelait « la coupe de bénédiction » parce qu’on la bénissait en employant une formule spéciale, était vidée comme les deux précédentes ; puis on chantait la seconde partie de la prière Hallel (les psaumes cxiv-cxvii ; hébr., cxv-cxviii). Une quatrième coupe terminait habituellement le festin. Néanmoins, si quelqu’un des convives le souhaitait, on pouvait en ajouter une cinquième, à la condition expresse de réciter le « grand Hallel » (les psaumes cxix-cxxxvi ; hébr., cxx-cxxxvii) comme conclusion générale du repas. Toutes ces cérémonies prolongeaient considérablement la séance ; mais il était recommandé à l’assistance de se retirer avant minuit,
Tels étaient donc les principaux rites du festin pascal. Les quatre coupes, dont personne ne devait se dispenser, le divisaient en autant d’actes d’inégale durée, et en formaient, avec l’agneau, les pains azymes et le haroset, un des éléments principaux. Maintenant, une question se pose : Jésus aura-t-il d’abord célébré entièrement la cène légale, d’après la description qui vient d’en être faite, pour ne passer qu’ensuite à la cène eucharistique ? Ou bien les aura-t-il associées dans un mélange saint et harmonieux, en empruntant à l’ancienne Pâque quelques-unes de ses cérémonies et de ses formules ? Les commentateurs des évangiles n’ont pas plus réussi à se mettre d’accord sur ce point que sur la date de la dernière cène du Sauveur, et ils se sont rangés tantôt à la première, tantôt à la seconde de ces hypothèses. Le nom de « coupe de bénédiction », donné, nous l’avons vu, à la troisième coupe, n’a pas peu contribué à fournir des adhérents à la seconde opinion. Comme saint Paul[1204] désigne le calice eucharistique par cette même appellation, on n’a pas manqué de voir dans cette coïncidence une preuve que Jésus aurait précisément consacré la troisième coupe, et transsubstantié en son sang le vin qu’elle contenait. Mais la coïncidence semble bien n’être que fortuite. Ce qui nous frappe davantage, c’est l’importance qui était attachée à la suite régulière des rites traditionnels. Assurément, le Christ avait d’autant plus le droit de les modifier, qu’il posait actuellement un acte qui devait les abroger dans un prochain avenir. Mais des rares allusions que renferment les évangiles, et du respect que Jésus témoignait en général pour les rites sacrés, lorsque le pharisaïsme n’en avait pas défiguré l’esprit, nous croyons pouvoir conclure que, jusqu’à la quatrième coupe inclusivement, par conséquent jusqu’à la fin du festin légal, tout se passa d’une manière conforme aux rites accoutumés. Saint Luc, par exemple, ne dit-il pas que la coupe eucharistique fut consacrée par Jésus « après le souper[1205] ? » Il est vrai, par contre, que saint Matthieu et saint Marc, avant de raconter la consécration du pain, disent qu’elle eut lieu « pendant qu’ils mangeaient[1206] », c’est-à-dire pendant le repas. Mais ce dernier trait démontre peu de chose, puisque, en fait, ce que nous appelons, pour les mieux distinguer, la cène légale et la cène eucharistique, ne forma qu’un seul et même repas. Du reste, il n’est pas douteux que Jésus, pour instituer l’Eucharistie, employa des formules et se servit d’aliments empruntés à la Pâque Israélite.
Revenons maintenant aux récits évangéliques. C’est, croyons-nous, après le lavement des pieds, qui avait lui-même succédé ; au repas légal, que le Sauveur, laissant un libre cours à un sentiment de tristesse qui l’envahissait de plus en plus, prédit en un langage très clair la noire trahison dont il allait être l’objet. Il y avait déjà fait allusion par deux fois, mais en mots couverts, dans le petit discours prononcé à la suite du lavement des pieds[1207]. Il y revient, sous la pression de l’angoisse et de l’amertume qui remplissaient son cœur. Les quatre évangélistes se rejoignent pour décrire cette scène douloureuse, sur laquelle ils nous fournissent, saint Jean surtout, des détails vraiment dramatiques[1208]. Comme auprès du tombeau de son ami Lazare[1209], Jésus « fut troublé en esprit[1210] » en face de cette ingratitude sans nom, et, continue saint Jean, « il rendit témoignage, en disant : En vérité, en vérité, je vous dis qu’un de vous me trahira ». C’est pour attester avec plus de force la certitude de cette prédiction que Notre-Seigneur l’introduit par sa formule accoutumée de serment.
Les apôtres avaient laissé passer sans protester les deux allusions précédentes, qu’ils n’avaient sans doute pas bien comprises, les termes employés par le Sauveur étant plus vagues et plus indirects. Cette fois, il était impossible de s’y méprendre : c’est par l’intermédiaire de l’un des Douze que le crime de trahison devait être consommé. Aussi une telle annonce retentit-elle au milieu d’eux comme un coup de foudre inattendu. Troublés à leur tour, les apôtres se regardaient les uns les autres, consternés, comme s’ils cherchaient celui d’entre eux que Jésus avait en vue. Plongés dans une morne stupéfaction, ils manquèrent d’abord de paroles pour exprimer leurs sentiments. S’enhardissant ensuite, ils adressèrent tous ensemble à leur Maître cette question pressante : « Serait-ce moi, Seigneur[1211] ? » Chacun d’eux avait interrogé rapidement sa conscience, et personne, à part Judas, n’y avait rien trouvé qui lui donnât lieu de craindre qu’il fût capable de commettre un tel crime. Mais ils savaient par expérience que la parole de Jésus était infaillible, et, malgré leur résolution de lui demeurer fidèles, ils se défiaient de leur fragilité. Cette humble défiance qu’ils ont d’eux-mêmes est touchante en un pareil moment.
La réponse de Notre-Seigneur fut une confirmation pure et simple de la terrible prophétie : « Celui qui met la main au plat avec moi, celui-là me trahira ». En parlant ainsi, Jésus faisait allusion à la coutume orientale d’après laquelle chaque convive porte directement la main au plat commun, et y puise, en s’aidant d’un morceau de pain, un peu de viande ou de légumes et de sauce[1212]. Il ne désignait donc pas encore ostensiblement Judas, car c’est sans autre motif que le désir de prendre cette parole à la lettre, qu’on a cru parfois que le traître étendait alors la main vers le plat, en même temps que son Maître. S’il en eût été ainsi, tous les apôtres auraient compris clairement de qui Jésus voulait parler ; tandis qu’en réalité (la suite du récit ne laisse aucun doute, sur ce point), le Sauveur ne communiqua son secret qu’un peu plus tard au disciple bien-aimé. La formule demeurait donc encore générale ; elle différait à peine de l’oracle cité par Notre-Seigneur, à la fin de sa dernière instruction[1213] ; mais elle insistait sur le caractère monstrueux de la trahison, qui aurait pour auteur un ami, un disciple privilégié, l’un des Douze[1214].
Pour mettre davantage encore en relief le crime du traître, Jésus fit cette déclaration, tout à la fois majestueuse et grosse de menaces : « Pour ce qui est du Fils de l’homme, il s’en va, selon ce qui a été écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’Homme sera trahi ! Il aurait mieux valu pour lui de n’être jamais né ». L’antithèse établie entre l’apôtre criminel et le Fils de l’homme est éloquente au plus haut degré. Jésus « s’en va », c’est-à-dire suivant la signification habituelle de ce verbe dans la littérature évangélique[1215], il suit dans la plénitude de sa liberté la voie qui le conduit à la mort. C’était d’ailleurs pour lui la voie de l’obéissance, puisqu’elle avait été tracée d’avance par les anciens oracles, dont il ne voulait pas laisser un seul mot sans l’accomplir[1216]. Quelle fin différente est réservée au traître, s’il ne profite pas de ces derniers avertissements que Jésus lui prodigue avec autant de miséricorde que de vigueur ! Bien qu’on puisse le regarder plutôt comme un gémissement arraché par la pitié, que comme une malédiction proprement dite[1217], le Vae homini illi n’en est pas moins une parole effroyable, au sujet de laquelle Bossuet écrivait[1218]) : « Il vaudrait mieux pour cet homme qu’il n’eût jamais été, puisqu’il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle ». Ému peut-être en entendant ces mots qui contenaient une sentence de damnation, ou plutôt, craignant d’être dévoilé par son silence même, Judas demanda, lui aussi, avec une froide impudence : « Est-ce moi, Maître ? » Jésus lui répondit à voix basse, de manière à n’être entendu que de lui seul, — ce qui a fait penser qu’ils étaient placés à une petite distance l’un de l’autre : « Tu l’as dit ».
Alors se passa un petit incident que l’auteur du quatrième évangile nous a conservé dans toute sa vie et sa fraîcheur[1219]. Pour bien comprendre cette scène intime, qui fut très rapide, il est bon de se rappeler que chacun des divans sur lesquels les convives étaient à demi étendus contenait d’ordinaire trois personnes, dont la plus digne était placée au milieu, les deux autres devant et derrière elle[1220]. Tout porte à croire, d’après la suite du récit, que Jésus, Pierre et Jean partageaient le même sofa. Notre-Seigneur occupait la place d’honneur, et il avait devant lui son disciple bien-aimé, tandis que Pierre se tenait par derrière, de l’autre côté du divan[1221]. Toujours ardent et désireux de connaître au plus tôt le nom du traître, le prince des apôtres, se redressant à demi fit un geste pour attirer l’attention de Jean, et lui dit un mot rapide, au moment où il se trouvait tourné de son côté. D’ailleurs, quelque rang qu’il occupât, la narration nous montre que les deux disciples n’étaient pas éloignés l’un de l’autre. Que c’est bien Simon-Pierre, « tel que nous le connaissons déjà par les pages antérieures de l’histoire évangélique ! Ardent, inquiet, aimant passionnément son Maître, il ne pouvait supporter plus longtemps la cruelle incertitude excitée en lui par l’annonce de la trahison de l’un des Douze. Peut-être espérait-il sauver Jésus, et il y réussirait plus facilement s’il connaissait l’apôtre infidèle[1222] ». Il demanda donc au disciple bien-aimé : « Quel est celui dont parle le Maître ? » Jean, se retournant, et se penchant sur la poitrine du Sauveur[1223], lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus, qui n’avait pas de secrets pour son apôtre favori, lui répondit tout bas : « C’est celui auquel je présenterai un morceau trempé ». Qu’était ce morceau ? La signification du moi grec employé par l’évangéliste[1224] n’est pas absolument certaine ; il est cependant probable qu’il désigne du pain, comme traduit la Vulgate. Telle est aussi l’opinion générale des interprètes. Jésus rompit donc un morceau de pain azyme et le trempa dans le haroset, cette sauce complexe que nous avons décrite, et le donna à Judas. Cet acte était en soi une marque d’honneur et d’amitié. De nos jours encore, dans l’Orient biblique, lorsque un hôte veut donner à l’un de ses convives un témoignage particulier de respect ou d’affection, il recueille sur un petit morceau de pain quelque débris d’un plat et il le lui présente directement.
Le Talmud dit aussi que le père de famille agissait de même vers la fin du festin pascal[1225].
Quand Judas eut mangé celle bouchée, continue le narrateur, « Satan entra en lui », prenant ainsi une possession plus complète de ce grand criminel. Saint Luc <a>48</a> a signalé une première phase, un premier degré de cette prise de possession, au moment où le traître allait faire aux princes des prêtres son infâme proposition ; saint Jean en décrit ici la dernière phase, qui fut définitive. Plus que jamais Judas, mais sans cesser de garder sa liberté entière, va se conduire comme un instrument de Satan.
Jésus lui dit alors : « Ce que tu fais, fais-le plus vite ». Par ces mots, prononcés à haute voix, il lui manifestait qu’il était au courant de tout. Il lui offrait ainsi une dernière grâce. En même temps, il le congédiait pour qu’il allât accomplir son cynique projet, s’il en avait le triste courage. Aucun des autres apôtres ne comprit pour quel motif Notre-Seigneur avait tenu ce langage à Judas, tant le traître avait réussi à dissimuler ses vices et son jeu. Au dernier moment, ils sont dans une complète ignorance de ses menées perfides. Deux suppositions, très éloignées l’une et l’autre de la vérité, se présentèrent cependant à l’esprit de quelques-uns d’entre eux. Comme Judas était l’économe de la petite communauté, ils pensèrent que leur Maître l’avait chargé d’acheter ce qui était nécessaire pour la fête du lendemain, ou de faire quelques aumônes aux pauvres, selon la coutume des Juifs à l’occasion des grandes solennités religieuses[1226]. Du reste, il est de toute évidence que, parmi les disciples fidèles, personne ne s’attendait à ce que la prophétie de Jésus relative à une trahison qui partirait de leur propre groupe, dût trouver une si prompte exécution.
Judas s’éloigna aussitôt après en avoir reçu l’ordre. Au souvenir du crime qu’il se disposait à commettre, l’évangéliste achève son récit par cette simple réflexion, qui est vraiment, comme on l’a dit, d’« une tragique brièveté », et qui produit un effet saisissant et lugubre : « Il était nuit ». Les ténèbres convenaient à l’œuvre sinistre et révoltante qu’allait accomplir le traître. C’est dans son âme surtout qu’il était nuit. Nous n’avons pas à chercher longuement vers quel lieu il se dirigea en quittant le cénacle. Sans retard il se rendit auprès des princes des prêtres, pour leur annoncer que l’occasion favorable, impatiemment désirée par eux tous, était déjà trouvée, et qu’ils n’avaient qu’à se mettre en mesure de procéder à son arrestation ; Judas se chargeait de le leur livrer « sans attroupement », ainsi qu’il était convenu.
Mais plus d’un lecteur va se demander ici : Le traître n’aura donc pas assisté à l’institution de l’Eucharistie ? Telle est, en effet, l’opinion d’un grand nombre de commentateurs contemporains, et, sans la regarder comme absolument certaine, on peut dire qu’elle est tout au moins fort vraisemblable. Il s’en faut d’ailleurs de beaucoup qu’elle soit récente. Bien que, jusqu’aux temps modernes, le sentiment contraire ait réuni le plus grand nombre de suffrages, la thèse qui exclut Judas de la table eucharistique remonte à une haute antiquité. Tatien au second siècle, Ammonius au troisième, saint Jacques de Nizibe, saint Hilaire et saint Ephrem au quatrième, s’en faisaient déjà les partisans. Plus tard elle a été soutenue par Rupert de Deutz, Pierre Comestor, le pape Innocent III et d’autres exégètes ou théologiens de valeur. Pour qu’une telle dissidence se soit produite sur ce point, qui n’est du reste que secondaire, il faut que le texte évangélique présente quelque difficulté.
Voici, en quelques mots, l’état de la question[1227]. D’après saint Matthieu et saint Marc, le soir étant venu, Jésus se mit à table avec les Douze, et, vers la fin du repas légal qui précéda la cène eucharistique, il prédit à ses disciples que l’un d’eux le trahirait. Le divin Maître consacra ensuite le pain et le vin, qu’il distribua aux assistants, et, après l’action de grâces, il se dirigea avec eux vers Gethsémani. Saint Luc coordonne les faits d’une autre manière. Jésus institue l’Eucharistie et la partage entre les convives ; puis, seulement alors il parle du traître qui doit le livrer à ses ennemis. L’évangéliste rapporte ensuite la discussion qui s’éleva entre les apôtres, pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand, et les paroles du Sauveur à cette occasion[1228]. Ainsi donc, suivant les deux premiers synoptiques, la dénonciation du traître a précédé l’institution de l’Eucharistie ; dans le récit de saint Luc, c’est le contraire qui a lieu. Si les faits se sont réellement succédé d’après l’ordre marqué dans le troisième évangile, il faudrait bien reconnaître que le traître aura communié avec les autres apôtres. Mais il est généralement reconnu que, dans tout ce passage, saint Luc a groupé les faits d’après un ordre plutôt logique et subjectif que réel ; qu’il procède « par fragments » et d’une manière décousue, que les scènes qu’il raconte sont placées à la suite les unes des autres, presque sans transition, d’une manière tout à fait indépendante. Ainsi, il renvoie jusqu’après le souper légal, et même après le repas eucharistique, la discussion qui s’engagea entre les apôtres au sujet de leur dignité réciproque, bien qu’elle ait dû éclater beaucoup plus tôt. Il mentionne deux fois de suite la coupe consacrée ; ce qui est plus grave encore.
On est donc autorisé à préférer ici l’arrangement des faits tel que le donnent saint Matthieu et saint Marc, et dans ce cas, Judas n’aura pas nécessairement participé à l’Eucharistie. Saint Jean permet de trancher la question d’une manière plus positive. Il ne décrit pas, il est vrai, l’institution du sacrement de l’autel ; mais, dans son récit, la prédiction relative à la trahison de l’un des Douze est rattachée immédiatement au lavement des pieds, et comme c’est à la suite de cette prophétie que Judas fut congédié, il devient très probable, en combinant les narrations de saint Matthieu, de saint Marc, et de saint Jean, qu’il avait déjà quitté le cénacle, lorsque Jésus changea le pain et le vin en son corps et en son sang. Dans le cas où cette conclusion serait légitime, on serait heureux de penser que le traître n’attrista point, par son odieuse présence, l’inauguration du banquet eucharistique, et qu’il ne profana point, par un horrible sacrilège, le plus auguste des sacrements, au moment même où il venait d’être institué.
Le départ du traître fut un soulagement pour l’âme du Sauveur, qui, ayant retrouvé tout son calme et ne se sentant entouré que d’amis fidèles, prononça cette parole aimante : « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir[1229] : » On sent passer dans ces mots un mélange de joie et de tristesse : de joie, car il tardait au Sauveur de devenir, comme s’exprime Bossuet, « l’Agneau immolé pour nous, la Victime de notre délivrance », et de se donner à nous sous la forme toute suave, de l’Eucharistie ; de tristesse aussi, parce qu’il allait se séparer, du moins d’une manière extérieure et visible, de ses apôtres qu’il aimait tant. Il ajouta, pour expliquer en partie sa pensée : « Car je vous dis que désormais je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu », L’agneau pascal, qu’il venait de manger pour la dernière fois, était un symbole ; dans le royaume de Dieu parvenu à sa consommation, c’est-à-dire dans le ciel, ce symbole sera complètement réalisé. Cette parole se rapportait donc à la Pâque éternelle des cieux, où il n’y aura plus d’ombres imparfaites, mais une réalité magnifique.
Les synoptiques, qui ont glissé rapidement sur le festin légal, s’étendent davantage sur la cène eucharistique. Leurs récits sont cependant assez brefs, mais d’une parfaite limpidité. Laissant de côté, selon leur habitude, tous les détails secondaires, ils vont droit aux faits, qu’ils décrivent en leur conservant le double caractère de simplicité et de grandeur que Notre-Seigneur sut leur donner. Notons aussi une circonstance très heureuse et toute providentielle, dont nous comprendrons mieux la portée dans un instant : si saint Jean, qui avait consacré plusieurs pages de son évangile à la promesse de l’Eucharistie[1230], dont ses devanciers n’avaient point parlé, a cru pouvoir se dispenser de raconter la réalisation de cette promesse, saint Paul vient le remplacer ici, et joindre son récit de l’institution à ceux des trois premiers évangélistes. Dans sa Ire Épître aux Corinthiens[1231], après avoir dit que le Sauveur en personne lui avait révélé le mystère du cénacle, il en donne une description qui se rapproche beaucoup de celle, de saint Luc, son disciple, celui-ci ayant naturellement utilisé la narration de son maître vénéré. Nous avons ainsi, pour l’institution de l’Eucharistie deux groupes de récits. Saint Matthieu et saint Marc, qui ont entre eux une grande ressemblance, forment le premier groupe ; saint Paul et saint Luc, le second[1232]. Remarquons enfin que Jésus inaugura sa vie publique en recevant le baptême de Jean-Baptiste, prélude du baptême chrétien, et que, sur le point de l’achever, il va nous donner l’Eucharistie : heureuse association de deux des sacrements les plus riches et les plus bienfaisants.
La formule « pendant qu’ils mangeaient » introduit dans les deux premiers évangiles une nouvelle phase, de la dernière cène. Ici, dit saint Jérôme, « on passe au vrai sacrement de la Pâque ». Prenant sur la table un des pains azymes placés devant lui, Jésus le bénit, en prononçant la prière accoutumée[1233] ; puis il le rompit, pour que chacun des Onze en eût sa part. C’est ce rite, imité par les apôtres et leurs successeurs, qui fit donner aux mystères eucharistiques le nom de « fraction du pain » dans la primitive Église[1234]. Lors des deux multiplications miraculeuses des pains, le Sauveur avait procédé de la même manière[1235], levant d’abord les yeux au ciel, comme il dut faire aussi au cénacle. Avant de distribuer le pain à ses disciples, il leur dit : « Prenez et mangez » ; il prononça ensuite cette phrase sacramentelle, : « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous[1236] ».
Pour que le banquet du divin amour fût complet, il fallait un breuvage de même nature. La coupe qui avait déjà circulé plusieurs fois pendant le festin légal va porter aux apôtres une liqueur toute divine. Elle n’avait pas la forme de nos calices actuels. C’était, d’après les données archéologiques, un gobelet peu profond, très évasé muni d’un pied fort bas et de deux petites anses, imité des modèles grecs et romains, selon la coutume juive d’alors[1237]. Dans cette coupe, Jésus versa du vin rouge, qui a toujours été le plus commun en Palestine, et aussi un peu d’eau, comme l’enseigne généralement la tradition. Le rituel juif prescrivait d’ailleurs en termes formels de faire ce mélange dans les coupes du festin légale[1238]. Après ces rapides préparatifs, le Sauveur prononça sur la coupe, ainsi qu’il l’avait fait sur le pain, la formule usuelle de bénédiction. Il l’éleva ensuite légèrement, et il la consacra, en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle Alliance, qui est répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés[1239] ». Elle passa alors de main en main parmi les Onze, « et ils en burent tous », ajoute saint Marc.
C’est ainsi, de la manière la plus simple et la plus relevée en même temps, que le Christ, accomplissant la promesse toute aimable qu’il avait faite autrefois de donner sa chair en nourriture et son sang en breuvage, institua le sacrement de l’autel : En face d’un présent si noble et si généreux, le mieux serait peut-être d’adorer et de nous taire, selon le mot de Fénelon ; mais il est difficile que nous glissions sur les paroles dont Jésus s’est servi pour consacrer le pain et le vin, sans en rappeler la signification et la portée exactes. Nous en avons noté les nuances d’après les quatre rédactions authentiques, et le lecteur a pu constater par lui-même qu’elles sont légères, et n’apportent pas la moindre modification au sens. Telles formules sont plus courtes, les autres plus complètes : elles ne diffèrent guère qu’en cela. N’oublions pas que Jésus s’exprima en araméen, et que les formules eucharistiques ne nous ont été conservées, comme du reste toutes ses paroles en général, que dans une traduction grecque. Ce fait explique les petites variantes que nous avons indiquées. Mais on ne saurait désigner sûrement celles des huit formules qui offrent le plus de garanties d’authenticité. Au fond, elles sont toutes exactes et nous livrent la vraie pensée du Christ. Lorsqu’on les étudie dans les liturgies anciennes, elles présentent des différences analogues[1240], car, au lieu d’adopter l’une ou l’autre des formules bibliques, soit pour la consécration du pain, soit pour celle du vin, on les a combinées entre elles de diverses manières, sans en rien retrancher, mais en les allongeant quelque peu.
Revenons rapidement sur elles, afin d’en bien marquer la signification[1241]. Les lèvres de l’Homme-Dieu ont proféré peu de paroles plus importantes que celles-ci, puisqu’elles ont servi à instituer tout ensemble le sacrement de l’Eucharistie, le sacrifice de la nouvelle Alliance et le sacerdoce chrétien. La formule par laquelle Jésus consacra le pain a été identiquement transmise par nos quatre documents dans sa partie essentielle : « Ceci est mon corps ». Ce langage est d’une parfaite clarté. Le pronom démonstratif « ceci », qui est au neutre dans le texte grec et dans notre version latine, représente d’une manière générale ce que Notre-Seigneur tenait alors entre ses mains, et qu’il se disposait à distribuer aux apôtres. Dans les phrases de ce genre, l’idiome araméen n’employait pas de verbe. « Ceci, mon corps », disait-on énergiquement, ou même avec plus de force, par l’insertion d’un second pronom : « Ceci, lui, mon corps ». Le verbe était exigé par le génie des langues indo-germaniques, et on a dû l’insérer sans modifier sensiblement la parole du Christ ; mais il devient par là-même de plus en plus évident que la proposition « Ceci est mon corps », — et aussi la suivante, « Ceci est mon sang » — ne saurait signifier : « Ceci figure mon corps, symbolise mon sang », comme on l’a si souvent prétendu à la suite de Zwingle. Une seule interprétation est grammaticalement et logiquement possible : Ce que vous voyez, ce que je vais vous donner pour que vous le mangiez, est réellement mon corps, malgré les apparences. N’est-ce pas sa chair, sa propre chair, cachée, il est vrai, sous les espèces du pain, que Jésus avait promise autrefois à ses disciples, comme un aliment céleste de beaucoup supérieur à la manne[1242] ? Et lorsque plusieurs de ses auditeurs se scandalisèrent, parce qu’ils supposaient qu’il leur ferait manger ses membres coupés en morceaux et tout sanglants, il ne se rétracta point, parce que, si ces hommes se trompaient grossièrement sur le mode de l’alimentation proposée, ils avaient bien interprété au fond l’intention du Sauveur. Ainsi donc, dans les formules « Ceci est mon corps, Ceci est mon sang », le sujet et l’attribut sont entre eux dans des relations absolues d’identité. Tandis que Jésus prononçait ces phrases si simples, un changement de substance s’opérait, en vertu de sa volonté toute-puissante : le pain devenait sa chair, et le vin se transformait en son sang.
Cette signification ne souffre pas le moindre doute. C’est celle que comprirent les apôtres, celle qui se répandit dans l’Église primitive par leur intermédiaire, celle dont saint Paul se fait le défenseur, non seulement lorsqu’il décrit ce qu’il nomme « le repas du Seigneur », c’est-à-dire l’institution même du Sacrement, mais plus clairement encore lorsqu’il ajoute : « Quiconque mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur[1243] » Telle est aussi l’interprétation des Pères du second siècle, en particulier de l’auteur de la Didakhé, de saint Ignace d’Antioche, de saint Justin, de saint Irénée, de Tertullien et de tous leurs successeurs[1244]. Nous pouvons donc dire avec Bossuet, avant même d’avoir achevé cette explication des formules de la consécration : « Quelle simplicité, … quelle netteté, quelle force dans ces paroles 1 Si Jésus avait voulu donner un signe, une ressemblance toute pure, il aurait bien su le dire… Quand il a proposé des similitudes, il a bien su tourner son langage d’une manière à le faire entendre, en sorte que personne n’en doutât jamais : Je suis la porte ; Je suis la vigne… Quand il fait des comparaisons, des similitudes, les évangélistes ont bien su dire : Jésus dit cette parabole, il fit cette comparaison. Ici, sans rien préparer, sans rien tempérer, sans rien expliquer ni devant ni après, on nous dit tout court : Jésus dit : Ceci est mon corps, Ceci est mon sang ; mon corps donné, mon sang répandu : voilà ce que je vous donne… Encore une fois, quelle netteté, quelle précision quelle force ! Mais en même temps, quelle autorité, et quelle puissance dans ces paroles ! … Ceci est mon corps ; c’est son corps. Ceci est mon sang ; c’est son sang. Qui peut parler de la sorte, sinon celui qui a tout en sa main ? … Mon âme, arrête-toi ici, sans discours ; mais aussi simplement, aussi fortement que ton Sauveur a parlé, avec autant de soumission qu’il fait paraître d’autorité et de puissance…. Je me tais, je crois, j’adore[1245] ».
Nous avons dit que Jésus a emprunté à la cène légale, qu’il venait de célébrer, plusieurs des rites de la cène eucharistique. C’est ainsi qu’il a béni, rompu et distribué le pain consacré, de même qu’il avait béni, rompu et distribué les pains azymes. Ce n’est pas tout. En découpant l’agneau, il avait dit, conformément au rituel de la fête : « Ceci est le corps de l’agneau pascal ». De même à propos de la coupe consacrée. En calquant ainsi jusqu’à un certain point la cène nouvelle sur l’ancienne, Notre-Seigneur voulait montrer la relation qui existait entre la figure et la réalité. Mais on voit en même temps que, si l’ancienne formule par laquelle on présentait l’agneau pascal aux convives désignait un vrai corps, en chair et en os, la formule nouvelle ne peut désigner à son tour qu’un vrai corps, le corps du Christ, et non pas un simple symbole.
Nous avons vu qu’aux mots « Ceci est mon corps », saint Luc et saint Paul ajoutent un qualificatif : Mon corps, « qui est donné pour vous », et que saint Luc complète aussi de la même manière l’autre parole : Mon sang « qui est répandu pour vous ». Ces mots ont ici une grande valeur, car ils manifestent un caractère spécial que Notre-Seigneur attribuait à son acte. Il entendait que ce fût un sacrifice proprement dit, une immolation mystique de tout son être humain, qui devançait de quelques heures son immolation sanglante du lendemain. Ce sacrifice, il l’offrait à son Père, « pour le salut d’un grand nombre, pour la rémission des péchés », car tel était le but principal de sa passion et de sa mort.
Son sang divin, versé pour nous jusqu’à la dernière goutte, produira encore un autre précieux résultat. C’est ce qu’il indique lui-même, en le présentant comme « le sang de la nouvelle Alliance ». L’alliance du Sinaï, conclue entre Jéhovah et les Hébreux, avait été inaugurée et scellée par le sang de nombreuses victimes[1246]. Moïse, jetant sur le peuple quelques gouttes de ce sang, s’était écrié : « Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a conclue avec vous ». Jésus veut de même inaugurer et sceller par du sang, mais par son propre sang, la nouvelle Alliance, prédite de longue date par Jérémie[1247], et dont le Messie est le glorieux médiateur.
Nous n’avons pas encore énuméré toutes les richesses religieuses que Jésus nous a léguées dans la dernière cène. À deux reprises, suivant le récit de saint Paul[1248], c’est-à-dire immédiatement après la consécration du pain et après celle du vin, Jésus prononça cette autre parole : « Faites ceci en mémoire de moi », qui a fait de l’Eucharistie une institution permanente. La Pâque juive, qui se renouvelait tous les ans, rappelait sans cesse au peuple Israélite le souvenir de l’alliance du Sinaï. Le Sauveur n’a pas voulu non plus que la Pâque chrétienne ne fût qu’un épisode transitoire : c’est pourquoi il a établi le sacrement de l’Ordre en même temps que celui de l’Eucharistie, en donnant à ses apôtres, et par eux à tous leurs successeurs dans la sainte hiérarchie, le pouvoir de consacrer le pain et le vin en son corps et en son sang, comme il venait de le faire lui-même. Son Église aurait ainsi à tout jamais un précieux et très vivant mémorial de sa passion, de sa mort et de son amour. L’Eucharistie, reproduite chaque jour sur les autels chrétiens du monde entier, commémorera une délivrance, à la manière de l’agneau pascal ; mais une délivrance supérieure, universelle, opérée sur la croix par notre Seigneur Jésus-Christ. Il n’y a pas de vraie religion sans sacrifices, et par là-même, sans sacerdoce. Dans son immolation du lendemain, Jésus allait se faire notre victime sanglante ; et cette victime d’un prix infini, c’est lui-même qui l’immolera, en sa qualité de souverain prêtre de la nouvelle Alliance. Mais cela n’a pas suffi à sa généreuse bonté, Il lui a plu de demeurer extérieurement et corporellement au milieu de nous, quoique sous des apparences très humbles, et de se sacrifier sans cesse pour nous à son divin Père, comme victime non sanglante. C’est pour cela qu’il a créé les prêtres, dont la fonction la plus relevée consiste à reproduire réellement le sacrifice du Calvaire, sous la forme qu’il avait reçue tout d’abord au cénacle, sous les espèces du pain et du vin.
Les apôtres comprirent que tel était bien le sens des mots « Faites ceci en mémoire de moi ». Il est d’ailleurs très probable qu’ils reçurent à ce sujet des instructions plus complètes du Sauveur ressuscité. Aussi les voyons-nous, aussitôt après la Pentecôte[1249], célébrer dans les assemblées des fidèles les rites eucharistiques, auxquels on donnait alors le nom significatif de « fraction du pain », parce que, avant de consacrer le pain, on le rompait en morceaux, comme avait fait Jésus lui-même. Saint Paul nous est un témoin très sûr de cette pratique, mentionnée çà et là dans sa vie et dans ses épîtres[1250], et déjà nous avons vu son témoignage confirmé par les écrivains ecclésiastiques les plus anciens. Les monuments chrétiens des premiers siècles sont aussi très instructifs sous ce rapport[1251]. C’est, en effet, une injonction véritable qui est contenue dans la phrase « Faites ceci en mémoire de moi », et elle ne peut recevoir qu’une seule interprétation : À votre tour, prenez du pain et du vin ; consacrez-les en employant les formules que vous venez d’entendre ; entre vos mains, de même qu’actuellement entre les miennes, ces substances seront changées en ma chair et en mon sang, dont vous vous nourrirez pour vivre de ma propre vie. Et ce pouvoir n’est pas limité : « Faites ceci » demain, toujours, en tous lieux, et j’obéirai à votre voix toute-puissante.
Nous avons encore à expliquer deux autres paroles associées par Notre-Seigneur à l’institution de l’Eucharistie. En faisant circuler la coupe et son contenu divin, il dit aux Onze : « Buvez-en tous », et saint Marc a soin de dire qu’obtempérant à cet ordre, « ils en burent tous ». Nous n’avons pas accepté l’opinion d’après laquelle le calice eucharistique serait identique à la troisième coupe du festin légal, dite « coupe de bénédiction[1252] ». Nous croyons, avec beaucoup d’autres commentateurs, que les mots « Buvez-en tous » nous mettent sur la voie d’une interprétation plus solide. Le rituel pascal des Juifs nous a appris qu’on pouvait, à la fin du banquet, sur la demande de quelques convives, servir une cinquième coupe de vin, qui n’avait pas, comme les quatre précédentes, un caractère obligatoire pour tous. Dans le cas où cette cinquième coupe serait celle que Jésus aurait consacrée, on comprendrait mieux l’insistance avec laquelle il dit aux apôtres : « Buvez-en tous », car il voulait qu’aucun d’eux ne se dispensât de tremper ses lèvres dans ce calice rempli de son sang. Telle fut donc, ce nous semble, la vraie coupe eucharistique.
On voudrait connaître tous les détails de cette grande et dernière soirée du Sauveur. C’est pourquoi on s’est demandé s’il a lui-même pris sa part du pain et du vin consacrés. Comme pour toutes les questions de ce genre, où l’on n’a guère, pour guider son jugement, que des raisons de convenance, les théologiens ont pris des positions contradictoires. Tandis que saint Jean Chrysostome[1253], saint Jérôme[1254], saint Augustin[1255], saint Thomas d’Aquin[1256], etc., répondent affirmativement à cette question, d’autres, en grand nombre aussi, font une réponse négative, parce qu’ils croient que l’acte ainsi attribué à Notre-Seigneur répugne à l’idée de la communion, qui suppose au moins deux êtres distincts. Il n’y a plus, car c’est en faisant passer la coupe consacrée, que Jésus prononça cette autre parole, citée par les trois synoptiques : « Je vous le dis, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père[1257]. » En tenant ce langage, à demi calqué sur la formule juive qui servait à bénir les coupes pascales, le divin Maître ne s’excusait-il pas, en quelque sorte, de ne pas tremper ses lèvres dans le calice eucharistique, parce que, à partir de cet instant, il ne goûterait à aucun vin terrestre ? Quoi qu’il en soit, ces mots sont tout empreints d’une grandeur solennelle. Jésus y annonce de nouveau que sa mort sera très prochaine, puisqu’ils reviennent à dire que ce repas est le dernier auquel il participera ici-bas. D’un autre côté, il y prédit son glorieux triomphe, alors qu’il transportait ainsi ses apôtres à l’époque, lointaine il est vrai, où ils l’auraient rejoint dans l’autre vie, et où ils participeraient tous ensemble aux délices du ciel, comparées une fois de plus à un joyeux festin. C’est ainsi qu’à son adieu Jésus associe un au revoir plein des plus douces espérances[1258].
Si l’institution de l’Eucharistie eut lieu d’après l’ordre que nous avons indiqué, l’hymne d’action de grâces mentionné par saint Matthieu et par saint Marc[1259] consista dans le grand Hallel, conformément aux règles traditionnelles[1260]. Une conversation intime s’engagea ensuite entre le Maître et les disciples. Les quatre évangélistes, saint Jean surtout, nous en ont conservé des fragments considérables. Saint Matthieu et saint Marc, dont le récit est très abrégé, semblent dire qu’aussitôt après la cène, Jésus quitta le cénacle pour se diriger vers Gethsémani, et dans ce cas, c’est en chemin que l’entretien aurait commencé, Mais saint Luc et saint Jean nous apprennent formellement que la conversation se prolongea pendant quelque temps dans le cénacle ; l’auteur du quatrième évangile notera même d’une façon très précise le moment du départ[1261].
Le Sauveur fit d’abord trois prédictions, dont la seconde seule avait un caractère consolant. Il commença par prophétiser aux onze apôtres demeurés fidèles jusqu’alors, l’attitude tristement lâche qu’ils allaient prendre à son égard, en l’abandonnant, éperdus d’effroi[1262]. « Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet, leur dit-il ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées ». En plusieurs circonstances, Jésus avait mis les apôtres en garde contre le scandale, c’est-à-dire contre tout ce qui pourrait leur être une occasion de chute[1263] ; jamais l’avertissement n’avait porté sur un point aussi grave, et n’avait annoncé une chute si désolante. Et tous devaient succomber : tous sans exception, même Pierre, même Jacques et Jean[1264]. Toutefois, il n’est question que d’une désertion momentanée, non pas d’un complet abandon. Le coup qui allait frapper le Sauveur allait être une occasion de chute pour ses disciples, comme l’avait prédit le prophète Zacharie[1265] dans un langage imagé, que Jésus cite avec une certaine liberté. D’après le texte hébreu, Dieu lui-même, s’adressant majestueusement à un glaive exterminateur, lui dit : « Glaive, lève-toi contre mon pasteur… ; frappe le pasteur, et les brebis seront dispersées ». Dans l’application que Jésus fait de ce passage, le pasteur fidèle qui sera mis à mort cruellement par son propre peuple, c’est lui-même ; les timides brebis qui s’effarouchent, s’enfuient et se dispersent quand leur berger a été victime d’un attentat, symbolisent les apôtres, dont la foi, quoique si vive, était incapable de résister au choc des terribles événements dont ils seraient témoins. C’est pour les rassurer et les consoler d’avance, que le bon Pasteur se hâte de leur promettre affectueusement qu’il ne les abandonnera pas, lui, et qu’il les regroupera autour de lui dès que les circonstances le permettront : « Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée ». Dans cette province, où Jésus et son petit troupeau avaient été si heureux ensemble, il réunira ses brebis dispersées, et il les fera jouir de son triomphe. Ce qui n’exclut pas, évidemment, les consolations qu’il leur prodiguera tout d’abord à Jérusalem, par ses premières apparitions. Notons, une fois de plus, avec quel soin Notre-Seigneur associe l’annonce de sa résurrection à celle de sa passion et de sa mort.
Se tournant alors vers Pierre, le Sauveur lui dit gravement : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment ; mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, et toi, lorsque tu seras converti, affermis tes frères[1266] ». Parole d’une importance manifeste au point de vue dogmatique. En la prononçant, Jésus faisait à son apôtre une magnifique promesse, analogue à celle qui avait autrefois récompensé sa confession glorieuse[1267]. Mais, actuellement, la promesse est comme entourée d’un voile, car elle suppose, pour Simon-Pierre et pour les autres apôtres, des dangers moraux de la dernière gravité, puisqu’elle montre Satan faisant des efforts acharnés pour les perdre. Comme autrefois pour le saint homme Job[1268], le prince des démons est censé avoir demandé à Dieu et en avoir obtenu la permission de tenter les onze apôtres demeurés fidèles, afin de les rendre semblables à Judas. Il voulait les passer au crible, c’est-à-dire recourir à des moyens violents pour ébranler leur foi, et anéantir ainsi l’Église du Christ dans ses fondements mêmes. Mais, à la prière et aux efforts de Satan, Jésus a déjà opposé une autre prière, et il opposera encore des efforts personnels, tout-puissants, pour sauver les siens, ou plutôt, a-t-il dit, pour sauver en premier lieu le chef du corps apostolique. Le changement du pronom est, en effet, très remarquable. D’une part, « Satan vous a réclamés » ; d’autre part, « J’ai prié pour toi ». Tous sont menacés par les pièges du démon, et cependant c’est spécialement en faveur de Pierre que le Christ a prié. C’est donc qu’il y avait une importance urgente à ce que sa foi n’éprouvât pas une défaillance totale.
Ce qui suit n’est pas moins significatif, Jésus sait que sa prière a été immédiatement exaucée ; mais ses derniers mots insinuent, de la part de Pierre, une chute qui va être d’ailleurs prédite en termes très ouverts. Néanmoins, cette chute n’aura qu’un caractère transitoire, et elle ne brisera pas les liens qui attachaient l’apôtre à son Maître. Il se relèvera promptement, et il reçoit pour mission d’affermir, d’établir dans une foi solide les autres apôtres ses frères, et par là « même tout l’ensemble des fidèles. Les Actes des apôtres nous le montrent admirablement à l’œuvre en ce sens, payant de sa personne, parlant, agissant, s’exposant au péril sans rien craindre, remplissant d’une manière imperturbable le rôle que Jésus lui avait confié. Nous avons donc ici, rien n’est plus certain, une parole parallèle au Tu es Petrus, et établissant, avec une clarté et une vigueur semblables, la primauté de saint Pierre comme chef de l’Église du Christ, son infaillibilité doctrinale, et la transmission de ce double privilège à tous les papes ses successeurs[1269].
Pierre a compris que le Sauveur, tout en lui conférant d’admirables prérogatives, révoquait en doute sa complète fidélité. N’écoutant donc que l’élan de son amour, il répliqua de toute son âme, par cette ardente protestation[1270] : « Seigneur, je suis prêt à aller avec vous à la prison et à la mort ; quand-même tous seraient scandalisés à votre sujet, moi, je ne le serai pas ». Il était sincère en tenant ce langage ; mais il avait le grand tort de trop présumer de ses forces, de se mettre au-dessus des autres apôtres, et de croire à sa fidélité plus qu’à la parole souveraine du Christ. Jésus, qui le connaissait beaucoup mieux qu’il ne se connaissait lui-même, se contenta de lui répondre avec calme, et ce fut la troisième des prédictions annoncées plus haut : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, pendant cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois ». Jésus ne se bornait plus, comme précédemment, à une insinuation. Il affirmait dans les termes les plus précis, les plus catégoriques, le reniement très prochain et réitéré de son apôtre. Le double chant du coq est une particularité de saint Marc, qui tenait ce détail de saint Pierre lui-même. C’était une circonstance aggravante, car l’apôtre, ainsi averti, aurait dû se tenir davantage sur ses gardes, ou du moins revenir à résipiscence dès qu’il entendit le coq lancer pour la première fois son cri strident[1271].
De même que Jésus avait maintenu sa prédiction, de même Pierre maintint sa protestation, en la renforçant de son mieux. « Quand il me faudrait mourir avec vous, s’écria-t-il encore impétueusement, je ne vous renierai pas ». Et il ne se borna pas à ces quelques mots : mais, comme le note saint Marc dans une formule très expressive[1272], « il insistait encore plus ». Que c’est bien lui, tel que nous avons appris à le connaître dans mainte autre occasion, et que ce petit tableau est vraiment marqué au sceau de l’authenticité !
Entraînés par l’exemple de Pierre, et profondément affligés eux-mêmes du doute que le Sauveur avait émis au sujet de leur constance, les autres apôtres déclarèrent à leur tour, avec la même vigueur, qu’ils étaient décidés à subir la mort plutôt que d’être infidèles à un si bon Maître. Jésus les laissa dire, pour ne pas les attrister davantage. En ce moment, ils étaient trop surexcités pour comprendre ses avis et pour en tenir compte. Détournant donc la conversation, il leur rappela l’heureux temps où il les envoyait pour la première fois prêcher la bonne nouvelle à travers la Palestine, surtout à travers la Galilée, et il leur demanda : « Lorsque je vous ai envoyés sans sac et sans chaussures[1273] vous a-t-il manqué quelque chose ? » Ils répondirent, d’une seule voix : « Rien ne nous a manqué[1274] ». En effet, leur Maître était alors très populaire, et on témoignait, en tous lieux une vive sympathie à ses envoyés, qui n’avaient donc pas besoin de s’embarrasser de provisions et de bagages superflus. Mais, à l’avenir tout va changer, comme le leur explique Notre-Seigneur dans un langage dramatique : « Maintenant, que celui qui a un sac le prenne, et une bourse également ; et que celui qui n’en a point vende sa tunique, et achète une épée. Car, je vous le dis, il faut encore que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au rang des scélérats. En effet, ce qui me concerne touche à sa fin ». Ne pouvant plus compter sur une hospitalité généreuse, ni sur des démonstrations d’amitié, et devant se trouver partout en pays ennemi[1275], les prédicateurs de l’évangile auront à se munir d’argent, de vêtements et d’aliments, et même d’armes offensives, pour se garantir des dangers qui menaceront leur vie. Leur Maître a déjà été mis hors la loi ; un sort identique les attend. Acheter un glaive pour se défendre ! Assurément rien n’était plus opposé aux principes du Sauveur que la pensée de convertir le monde à l’évangile à la façon de Mahomet, en employant la violence ouverte. Cette recommandation était purement symbolique et revenait à dire : Attendez-vous à la haine et à des périls de toute sorte. L’oracle inséré par Jésus dans cette petite allocution, « Il a été mis au rang des scélérats », est emprunté au chapitre liiie d’Isaïe[1276], qui prédit si éloquemment les souffrances et les humiliations du Messie. « Il fallait », d’après le plan divin, que ce trait, comme tant d’autres, trouvât un parfait accomplissement. C’est pour cela que nous verrons, dans quelques heures, le Sauveur crucifié entre deux larrons.
Les apôtres interprétèrent à la lettre, très candidement, la parole qui les engageait à se mettre en état de défense, et ils répondirent : « Seigneur, il y a deux glaives ici ». Peut-être les avaient-ils apportés de Galilée, en prévision des dangers que leur Maître et eux-mêmes devaient courir à Jérusalem. Nous ne tarderons pas à voir l’une de ces petites épées[1277] entre les mains de saint Pierre, à Gethsémani. « Cela suffit », reprit Notre-Seigneur, qui indiquait, par cette formule générale, qu’il ne voulait pas pousser la conversation plus avant sur ce point, puisque sa pensée était si mal comprise.