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IV. Le grand discours d’après la cène et la prière sacerdotale de Jésus.

Le divin Maître se recueillit un instant ; puis il prononça le discours incomparable qui remplit trois chapitres du quatrième évangile[1278]. « Il règne dans ces pages un étonnant mélange d’élévation toute divine et de douce simplicité. La plupart des détails sont d’une intelligence facile. On les saisit sans peine, ou du moins on croit les saisir à une première lecture ; mais, quand on essaye de pénétrer plus avant, on y découvre toute la hauteur du ciel, et l’on se convainc qu’un Dieu seul a pu tenir ce langage. Même dans le quatrième évangile, où l’on découvre tant de sublimités, nulle part, si ce n’est au Prologue[1279], on ne trouve des passages comparables à ce discours et à la prière qui le suit. Les richesses théologiques y abondent, et surtout les preuves de la divinité de Jésus-Christ[1280].

« Discours d’adieu, ou Testament du Sauveur : ces noms expriment assez bien l’idée dominante autour de laquelle se groupent d’elles-mêmes toutes les autres pensées. Dans quelques heures, Jésus va mourir ; avant de se séparer de ses apôtres, il leur adresse ses dernières paroles, sous la forme de consolations, d’avertissements, de recommandations. Durant ces rapides moments d’intimité qui ne reviendront plus dans des conditions semblables, les sentiments se pressent à son cœur, et, comme un mourant, il les épanche avec une ineffable suavité sur ceux qu’il aime. De là ce va-et-vient mouvementé des pensées, qui est plus apparent que réel…, car, bien que l’enchaînement logique se montre peu à découvert, il n’est pas un seul instant rompu, et on suit avec émotion cette douce ondulation de la pensée, qui paraît abandonner un sujet pour le reprendre un peu plus loin[1281].

« L’idée mère et centrale du discours est donc celle de la prochaine séparation ; les autres pensées viennent se greffer pour ainsi dire sur elle[1282] ». Naturellement, elle jette comme un voile de tristesse sur l’ensemble ; mais l’espérance ou plutôt la certitude du revoir, et aussi la confiance inébranlable de Jésus dans la victoire finale, mettent partout aussi un rayon de soleil. Le ton est grave, ému, affectueux, solennel. Tout le long du discours, le Sauveur s’exprime comme si sa passion était déjà un fait accompli, et comme si ses disciples actuels et futurs en avaient déjà recueilli les heureux résultats. Rien de plus conforme à la psychologie que l’ordre d’après lequel le tout est exposé. Après avoir prononcé le mot de départ[1283], le Christ se hâte de consoler les apôtres, en leur dévoilant les heureuses conséquences qui résulteront pour eux et pour lui-même de la séparation[1284]. Il les exhorte ensuite à se tenir étroitement unis, soit à lui, soit les uns aux autres, par les liens d’une charité indéfectible[1285]. Enfin, il les instruit de ce qui les attend dans l’avenir, et il contrebalance les prédictions douloureuses par de brillantes promesses de succès et de bonheur[1286]. C’est la foi qui est le nœud du discours au chapitre xive ; l’amour au chapitre xve, l’espérance au chapitre xvie.

« Au point de vue purement extérieur les mots “Levez-vous, sortons d’ici[1287]” partagent le discours en deux parties. La première[1288] a quelque chose de plus familier ; c’est une sorte de dialogue avec les apôtres. Thomas, Philippe et Jude posent successivement à leur Maître des questions auxquelles il répond avec bonté. La seconde, partie est plus grave et plus solennelle : à part deux interruptions des apôtres, c’est un discours soutenu[1289] ».

Un court exorde annonce la séparation désormais si prochaine, et en indique les heureux résultats[1290].

Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu le glorifiera aussi en lui-même ; et c’est bientôt qu’il le glorifiera. Mes petits enfants, je ne suis plus que pour peu de temps avec vous. Vous me chercherez, et, ce que j’ai dit aux Juifs : Là où je vais, vous ne pouvez venir, je vous-le dis aussi maintenant. Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. C’est en ceci que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres.

Le début est grandiose. L’évangéliste, qui n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie, le rattache immédiatement au départ de Judas. Jusqu’alors, la présence du traître avait oppressé le cœur de Jésus et en avait gêné les effusions ; après l’avoir congédié, retrouvant toute sa liberté, il éclate en un sublime transport. Dans ces premières lignes, l’accent est joyeux, triomphant. Le Christ regarde sa passion comme virtuellement achevée ; il s’exprime donc comme si la sainte glorification qu’elle devait lui procurer ainsi qu’à Dieu son Père, était elle-même déjà produite. La quintuple répétition du mot « glorifier » dans ce chant de victoire, accentue fortement la pensée. Dieu glorifiera le Fis de l’homme ; mais le but principal de l’existence humaine du Christ avait été de glorifier son Père : admirable échange d’honneurs qu’ils se procuraient mutuellement.

Mais, pour aller jouir au ciel de la gloire immense qui lui était réservée, Jésus devra quitter ses chers apôtres, et avec quelle tendresse ne prépare-t-il pas ses « petits enfants », comme il les nomme, à cette cruelle séparation ! Il leur rappelle que, précédemment[1291], il avait annoncé déjà son départ à ses ennemis ; mais c’était sous la forme d’une grave menace, car il s’agissait alors d’une rupture absolue entre eux et lui, tandis qu’il ne quittera ses disciples que pour un temps, ainsi qu’il le dira bientôt plus longuement. En attendant son retour, il les engage à se serrer les uns contre les autres, par la pratique de la charité fraternelle. « Aimez-vous, les uns les autres : » comme il insiste sur ce précepte, commençant par le mentionner, le répétant ensuite pour en préciser le mode, et le réitérant encore pour en faire ressortir l’extrême importance ! C’est, dit-il, « un commandement nouveau ». Et pourtant, il faisait déjà partie intégrante de la loi mosaïque, où on le trouve en toutes lettres[1292] ; mais, dans la pratique et la réalité de la vie juive, il ne dépassa guère les limites d’une bienveillance restreinte, tandis qu’ici il est élargi, complété, vraiment renouvelé. N’est-ce pas une charité inouïe jusqu’alors que celle qui va jusqu’à donner sa vie pour le prochain, à l’exemple de Jésus lui-même ? Les premiers chrétiens ont fidèlement accompli ce beau précepte. « Voyez comme ils s’aiment les uns les autres », disaient d’eux les païens[1293], étonnés de ce spectacle, si rare dans leurs propres rangs.

Le bon Maître, voyant ses disciples troublés à l’extrême par les désolantes prédictions qu’il venait de faire coup sur coup, suggère à leur foi divers motifs de consolation. La pensée, comme le langage, ne cessera pas de monter de sphère en sphère. En premier lieu, il leur certifie que son départ actuel n’est point un départ sans espoir de retour. C’est au ciel, auprès de son Père, qu’il s’en va, et il leur préparera là-haut une place, et d’ici là, il vivra mystiquement auprès d’eux dans une très intime association.

Que votre cœur ne se trouble point. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit ; car je vais vous préparer une place. Et lorsque je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi. Vous savez où je vais, et vous en savez le chemin[1294].

Avec quelle suavité il les rassure, et aussi par quels puissants motifs ! Il veut qu’ils aient en lui une confiance inébranlable, comme en Dieu lui-même, puisqu’il était Dieu. Jamais il ne pourra consentir à vivre sans eux ; c’est pourquoi, même avant la réunion éternelle du ciel, il saura bien les retrouver, dès ici-bas, puisqu’il est perpétuellement présent à son Église d’une manière très réelle, quoique invisible.

À ce moment, l’apôtre Thomas interrompit Notre-Seigneur, pour lui demander un éclaircissement au sujet de sa dernière parole. « Seigneur, lui dit-il, nous ne savons pas où vous allez ; comment pourrions-nous en connaître le chemin ? » Cette question, posée au nom de tous, est d’une surprenante naïveté, puisque Jésus venait de dire qu’il allait vers son Père ; ce qui désignait manifestement le ciel. Mais les apôtres ne voulaient pas se résoudre à croire que leur Maître allait les quitter, mourir et remonter au ciel. La réponse du Sauveur est remarquable par sa profondeur et sa beauté. En quelques mots seulement, il marquera le terme de son voyage — il va « au Père » —, et la route qu’on doit suivre pour y aller avec lui.

Je suis la voie, la vérité et la vie ; personne ne vient au Père, si ce n’est par moi. Si vous m’aviez connu, vous auriez connu mon Père ; et bientôt vous le connaîtrez, et vous l’avez déjà vu.

Il est la voie ; c’est le mot principal, que les deux autres contribuent à expliquer davantage. Il ne suffit pas à Jésus de montrer le chemin, comme ferait un guide ordinaire. Il est lui-même ce chemin, il porte les siens à la manière d’une mère, jusqu’à ce qu’il les ait conduits au Père. Il est de même personnellement la vérité que nous devons croire, la vie supérieure que nous devons nous assimiler.

Ici, nouvelle interruption naïve, provenant cette fois de Philippe : « Seigneur, montrez-nous Le Père, et cela nous suffit ». L’apôtre a pris à la lettre la parole « Vous avez vu le Père », et il en voudrait, la réalisation extérieure. Jésus lui répondit :

Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas ! Philippe, celui qui me voit, voit aussi le Père. Comment peux-tu dire : Montrez-nous le Père ? Ne croyez-vous pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; mais le Père, qui demeure en moi, fait lui-même mes œuvres. Ne croyez-vous pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Croyez-le du moins à cause de mes œuvres.

De plus en plus Notre-Seigneur appuie sur les preuves de son identité avec le Père, sur sa participation à la nature divine. Le voir, c’est voir aussi le Père. Il est dans le Père et le Père est en lui, parce qu’ils possèdent une seule et même substance. Fréquemment, dans l’évangile selon saint Jean, Jésus en appelle au double témoignage de ses paroles, c’est-à-dire de son enseignement, et de ses œuvres, c’est-à-dire spécialement de ses miracles, pour démontrer la divinité de sa nature et de sa mission[1295]. Il parle et il agit en Dieu. Que les apôtres avaient été lents à comprendre cette vérité ! Philippe méritait d’autant plus, ce paternel reproche, qu’il avait été associé des premiers à la vie du Sauveur[1296].

La touchante série des consolations qu’on vient de lire aurait pu être intitulée : le Christ et Dieu le Père. Celle que nous abordons maintenant se résume dans les mots : Le Christ et les apôtres. Même après avoir quitté extérieurement ses disciples de prédilection, Jésus leur manifestera par plusieurs faits incontestables sa présence invisible. Et tout d’abord, il en fait le serment, il leur accordera le pouvoir d’accomplir des œuvres encore plus éclatantes que les siennes, et il exaucera toutes leurs prières.

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui-même les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes, parce que je m’en vais auprès du Père. Et tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai[1297].

« Celui qui croit en moi : » c’est la condition indispensable ; mais quelles merveilles n’est-elle pas capable de produire ! Jésus vient de mentionner ses miracles, et les évangélistes nous en ont révélé la multiplicité, la beauté, la puissance, la richesse. La terre n’avait jamais rien vu de semblable, Et cependant, le divin thaumaturge promet aux apôtres qu’ils en opéreront de plus grands encore. Nous saxons, en effet, que saint Pierre et saint Paul, entre autres, qui accompli des prodiges que le Sauveur ne parait pas avoir opérés lui-même[1298]. Et quelle longue liste nous pourrions tracer, si, en prenant les mots « Celui qui croit » dans leur acception générale, nous consultions sur ce point les annales de l’Église ! Quelle éloquence déjà dans les seuls noms d’un Grégoire le Thaumaturge et d’un François Xavier ! Mais il est probable que la promesse actuelle de Notre-Seigneur allait beaucoup plus loin que ces miracles particuliers. Elle concernait avant tout la prédication des apôtres et des premiers missionnaires chrétiens, qui, par l’immense étendue de son théâtre et par l’éclat de ses succès, dépassa la prédication de Jésus.

À cette faveur, le Christ, du séjour de sa gloire, en ajoutera une autre des plus précieuses. Lorsque les apôtres, et aussi jusqu’à un certain point les autres croyants, auront besoin d’une grâce spéciale, ils n’auront qu’à la demander à Dieu au nom de Jésus, pour l’obtenir. Nous entendrons plusieurs fois encore cette promesse dans la suite du discours d’adieu[1299]. C’est elle qui a engagé l’Église à terminer la plupart de ses prières officielles par la belle formule : « au nom de notre Seigneur Jésus-Christ… » Mais le désir du Sauveur va plus loin. Prier en son nom, c’est le faire à sa place, pour ainsi dire, et de sa part ; c’est demander ce qu’il demanderait lui-même à Dieu ; c’est faire valoir ses mérites infinis.

En second lieu, Jésus promet aux apôtres de leur envoyer son Esprit Saint, qui demeurera perpétuellement avec eux.

Si vous m’aimez, gardez mes commandements. Et moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Paraclet, afin qu’il demeure éternellement avec vous : l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit pas, et qu’il ne le connaît pas. Mais vous, vous le connaîtrez, parce qu’il demeurera avec vous et qu’il sera en vous[1300].

La consolation dont il vient d’être question devait être accordée aux apôtres en récompense de leur foi. Celle-ci suppose de leur part une qualité d’ordre supérieur, un amour généreux, sincère, qui se manifeste par une stricte obéissance aux commandements du Sauveur. Le nom de Paraclet désigne ici le Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité. Il est calqué sur le mot grec Paraclétos[1301], qui désigne étymologiquement un avocat, puis, par extension, un consolateur, Jésus parle d’envoyer un « autre Paraclet, » parce qu’il avait été lui-même le premier avocat de ses apôtres. Puisqu’il est obligé de les quitter, il se fera remplacer par le divin Esprit auprès de son Église ; mais le monde, dont Notre-Seigneur prononcera encore plusieurs fois la condamnation dans la suite du discours, est exclu d’avance de la participation aux lumières et aux grâces de l’Esprit Saint. Il n’y a entre eux aucune affinité ; le monde éloigne l’Esprit de Jésus par son manque total de foi et par sa triste conduite.

Toutefois, l’amour du Sauveur pour ses apôtres ne sera pas encore satisfait. Même après avoir délégué auprès d’eux, en son nom, un avocat aussi puissant, un consolateur aussi tendre que le divin Paraclet, il viendra lui-même établir auprès d’eux sa demeure, d’une manière permanente aussi. Plus haut, il les a appelés ses « petits enfants » ; il continue, comme dit Bossuet, de leur parler en père :

Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viendrai à vous. Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez, parce que je vis, et que vous vivez. En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. Celui qui a mes commandements, et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. Or, celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui[1302].

Bientôt donc, les apôtres ne verront plus leur Maître ; c’est encore la note dominante. Et pourtant il sera toujours avec eux, car il établira mystiquement sa demeure au milieu d’eux, et au milieu de l’Église qu’ils représentent. Ce n’est pas de son second avènement, à la fin du monde, qu’il veut parler ici. « Je viens à vous », dit-il au temps présent, d’après le texte grec. S’ils ne le voient plus des yeux du corps, ils pourront le contempler des yeux de l’âme et du cœur ; du reste, il saura bien manifester sa présence par sa protection de tous les instants, et surtout à l’heure du péril. « Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous : » synthèse admirable, qui marque, entre Jésus et ses disciples, l’union la plus étroite, la plus tendre et la plus noble pour eux. Ils ne formeront ensemble qu’un seul organisme, lui étant la tête, le chef, et eux les membres. Mais le Sauveur exige de nouveau des siens un amour sans bornes, et en retour, il daigne leur promettre l’amour de son Père et le sien. Quel échange à leur avantage !

Jésus en était la de son discours, lorsqu’il subit une autre interruption. Jude, ou Lebbée, ou Thaddée, l’apôtre aux trois noms[1303], relevant sa dernière parole, lui demanda : « Seigneur, d’où vient que vous vous manifesterez à nous, et non pas au monde ? » Il avait compris que le Sauveur parlait d’une manifestation restreinte, qu’il réservait à ses seuls disciples, par contraste avec le monde. Or, il croyait, comme la plupart des Juifs, que le Messie devait se manifester au monde entier, dans tout l’appareil de sa gloire et de sa puissance. Jésus lui répondit :

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. Celui qui ne m’aime point, ne garde pas mes paroles ; et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais de Celui qui m’a envoyé, du Père[1304].

Dans cette réponse, Jésus ne fait guère que réitérer la déclaration qui avait occasionné la question de l’apôtre. Et néanmoins, il donne au fond l’explication désirée, car dés lors que, pour mériter d’être aimé du Père et du Fils, et de jouir de leur ineffable présence, on doit leur témoigner d’abord amour et obéissance, il est évident que le monde est incapable de remplir cette double condition. Ce n’est pas pour lui que le ciel descendra et habitera sur la terre.

Cela dit, Jésus résuma la première partie de son discours dans les lignes suivantes, promettant aux apôtres la paix dans l’Esprit Saint, signalant les résultats avantageux de son départ, et affirmant à nouveau son entière résignation à toutes les volontés de son Père céleste.

Je vous ai dit ces choses pendant que je demeurais avec vous. Mais le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra eu mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas comme le monde la donne que je vous la donne. Que votre cœur ne se trouble pas, et qu’il ne s’effraye pas. "Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens à vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais auprès du Père, parce que le Père est plus grand que moi. Et je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent, afin que, lorsqu’elles seront arrivées, vous croyiez. Je ne vous parlerai plus guère, car le prince de ce monde vient, et il n’a aucun droit sur moi ; mais il vient, afin que le monde connaisse que j’aime le Père, et que je fais ce que le Père m’a ordonné[1305].

Jésus n’avait pu donner à ses apôtres, surtout à cause de leurs préjugés si nombreux et des défauts de leur éducation antérieure, qu’une instruction nécessairement imparfaite. Mais le Saint-Esprit viendra la compléter. Cela, de deux manières. Le Sauveur avait posé dans l’intelligence des Douze la base de toutes les vérités chrétiennes : son Esprit élargira et consolidera cette base ; sous son action fécondante les germes parviendront à maturité. De plus, le divin Paraclet rappellera aux apôtres, lorsqu’ils en auront besoin, telles et telles paroles, tels et tels préceptes de leur Maître, qu’ils n’avaient pas bien compris au premier moment. En attendant, Jésus leur donne et leur laisse, comme un précieux héritage, sa paix, sa propre paix, par opposition à la fausse paix du monde. Même parmi les adversités et les périls de tout genre qui les menacent, elle leur procurera un calme parfait. Il souhaite qu’au lieu de s’abandonner au découragement à cause de son départ, ils s’en réjouissent, en pensant qu’il ne les quitte que pour retourner auprès de son Père, et pour goûter au ciel un bonheur, une gloire auxquels ils ne peuvent manquer de s’associer, puisqu’ils l’aiment.

Nous ne nous arrêterons point sur la parole « Mon Père est plus grand que moi », qui ne marque nullement, comme le voulaient les Ariens, comme le veulent encore les néo-critiques, une véritable infériorité du Fils. Les grands docteurs de l’Église, et les théologiens à leur suite, l’ont démontré de la façon la plus claire, Jésus tenait ce langage en tant que Fils de l’homme ; il est donc naturel qu’à ce point de vue il ait placé son divin Père au-dessus de lui. Ou bien, ainsi qu’on a dit encore avec une nuance, « le Père est plus grand que le Fils, parce que le nom même de Père est plus grand que celui de Fils[1306]. » Quant au « prince de ce monde », qui n’est autre que Satan[1307], s’il va jouer un rôle si important dans la passion du Christ, ce n’est pas qu’il eût sur lui le moindre droit — nouvelle et haute assertion de la sainteté parfaite de Jésus[1308], — mais Dieu le lui permettait pour la réalisation de ses desseins de salut. « Il vient » donc, et le Sauveur l’attend avec calme, consentant à se laisser vaincre momentanément par lui, afin de montrer ainsi à quel point il aime son Père, dont il est heureux d’exécuter toutes les volontés, même quand elles réclament de lui le sacrifice de sa vie.

Après une courte pause, Jésus ajouta : « Levez-vous ; sortons d’ici ». Jusqu’alors, lui et ses apôtres étaient restés sur leurs divans. Le premier, il se leva ; les autres l’imitèrent, et ils quittèrent ensemble le cénacle, pour se diriger vers Gethsémani, en contournant le flanc oriental de la colline de Sion et en descendant jusqu’à la vallée du Cédron[1309]. La suite du discours fut donc prononcée le long du chemin[1310]. « Sortons d’ici ! » Ces mots si simples marquent, de la part du Christ, la spontanéité courageuse, l’entière liberté, le généreux esprit de sacrifice avec lesquels il accomplissait cette démarche décisive. Il va au-devant de la souffrance, des humiliations et de la mort, comme s’il allait à la victoire et à l’honneur.

Ici nous abordons la seconde partie du discours d’adieu, dans laquelle nous retrouverons la même élévation de pensées et de sentiments, le même accent plein de tendresse, la même émotion contenue. Les deux chapitres du quatrième évangile qui la renferment[1311] correspondent assez, bien à la division du sujet traité. Dans une première section (chap. xv), il est question des relations futures des apôtres avec le Seigneur Jésus, entre eux et avec le monde. On l’a très heureusement résumée dans ces trois mots : Union, Communion, Séparation[1312].

L’idée de l’union entre Jésus et ses apôtres a été déjà exprimée plus haut. Mais alors, le rôle principal appartenait à Notre-Seigneur lui-même, tandis que, maintenant, la part la plus active est dévolue aux disciples. Cette union, très riche en fruits de bénédiction, qui devra exister plus que jamais après son départ, est exprimée sous la forme d’une allégorie saisissante, la vigne et les sarments[1313], dont on vante à juste titre la vigueur particulière et l’exquise beauté.

Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui ne porte pas de fruit en moi, il le retranchera, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émondera, afin qu’il porte plus de fruit. Vous êtes déjà purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée. Demeurez en moi et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez pas non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, porte beaucoup de fruit, car, sans moi, vous ne pouvez, rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment et il séchera ; puis on le ramassera, et on le jettera au feu, et il brûlera. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé. En ceci mon Père sera glorifié, que vous portiez beaucoup de fruit, et que vous deveniez mes disciples. Comme le Père m’a aimé, je vous ai aussi aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j’ai moi-même gardé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour. Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite[1314].

L’idée que Notre-Seigneur voulait mettre en relief est parfaitement claire ; au reste, il a pris soin de la commenter lui-même, par des applications pratiques, tour à tour suaves et menaçantes. Sur cette vigne symbolique, comme sur les ceps matériels, il y a des sarments de deux sortes, qui sont soumis à des traitements très divers. Le vigneron retranche sans pitié ceux qui demeurent stériles ; il se contente d’élaguer, d’émonder les autres, pour qu’ils portent plus de fruits. Jésus a la bonté de dire aux apôtres que cette utile opération de l’émondage a été pratiquée sur eux par l’éducation qu’ils ont reçue de lui. Après avoir décrit la conduite du vigneron, le Sauveur passe à celle des sarments, qui se ramène à une union étroite et constante avec le cep. C’est la leçon principale de l’allégorie ; aussi est-elle répétée sous toutes les formes. Malheur au sarment qui se séparerait de la vigne ! Heureux, au contraire celui qui demeure attaché à Jésus ! Or, quand il s’agit d’un sarment doué de la vie intellectuelle et morale, c’est par l’amour, l’amour obéissant, qu’il est uni au Christ. Les fresques des Catacombes représentent souvent cette vigne mystique, qui n’avait guère moins frappé l’imagination des premiers chrétiens que la parabole du bon Pasteur.

Passant ensuite aux relations réciproques de ses disciples, le Sauveur place, en avant et à la fin de cet autre petit paragraphe, l’idée mère, qui est : « Aimez-vous les uns les autres ». De beaux développements forment le centre.

Ceci est mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que, tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis, et je vous ai établis afin que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit, demeure ; afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres[1315].

« Ceci est mon commandement ; … Ce que je vous commande… » Jésus l’a déjà dit au début de ce discours[1316], le précepte de la charité fraternelle, pratiqué à son exemple, est un commandement spécial et distinctif, auquel il tient entre tous. C’est pour cela qu’il y revient avec tant d’insistance. On sent passer tout son cœur dans le titre d’amis qu’il veut bien donner à ses apôtres, et dont il relève la dignité, la beauté. Avec quel charme il rappelle la condescendance avec laquelle il avait formé lui-même cette sainte amitié ! C’est de lui qu’était partie l’initiative ; c’est lui, si ineffablement grand et parfait, qui avait choisi les disciples pour amis ; cela dans leur intérêt personnel, pour les aider à porter des fruits nombreux. Qu’ils demeurent donc unis ensemble, de même qu’il se les est unis.

Tout à coup le tableau s’assombrit. En effet, les apôtres du Christ ne pourront pas rester étrangers au monde, puisqu’ils auront pour mission de travailler à le convertir, en étant pour lui le sel qui arrête la corruption et la lumière qui éclaire les âmes[1317]. Or, ce monde méchant, incrédule, après avoir haï et persécuté leur Maître, ne manquera pas de les haïr et de les maltraiter eux-mêmes. Toutefois, aimés de Dieu et du Sauveur, soutenus par leur affection mutuelle, ils redouteront moins cette hostilité aussi injuste que cruelle.

Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ; mais, parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais, ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé. Si je n’étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant, ils n’ont pas d’excuse de leur péché. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait parmi eux des oeuvres qu’aucun autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant, ils ont vu, et ils ont haï et moi et mon Père, afin que la parole qui est écrite dans leur Loi soit accomplie : Ils m’ont haï sans sujet[1318].

C’est ainsi que Notre-Seigneur fortifiait d’avance ses disciples contre la haine du monde. La dernière parole, qui fait si bien ressortir le caractère inexcusable de la haine du monde envers Jésus-Christ, est extraite des Psaumes[1319]. Au début de cet alinéa, la quintuple répétition du mot « monde » est d’un grand effet ; elle fait ressortir vivement l’antagonisme qui existe fatalement entre le monde et l’Église. Plus bas, l’allusion faite par le Sauveur à l’inutilité de sa prédication et de ses miracles, dans un langage rythmé, solennel, est très émouvante. N’avoir pas cru en lui, malgré les marques les plus certaines de sa mission divine, constitue le grand péché du monde. Aussi les paroles par lesquelles. Jésus vient de le condamner, comptent-elles parmi les plus sévères qu’il ait jamais prononcées. Qu’avait donc fait le si bon Maître, pour être traité avec tant d’ingratitude ?

À ce petit réquisitoire contre le monde, Notre-Seigneur s’empresse d’associer, ainsi qu’il le fait souvent dans ce discours, une consolation pour ses disciples. Ceux qui le haïssent ne réussiront pas à compromettre le succès de son œuvre. Pour la défendre, il aura deux sortes de témoins, dont la voix ne demeurera pas impuissante : un témoin tout divin, l’Esprit Saint lui-même ; des témoins humains, entièrement dévoués, les apôtres.

Mais, lorsque le Paraclet, que je vous enverrai de la part du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi. Et vous, vous rendrez aussi témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement[1320].

Comme nous l’avons dit, le chapitre xvie de saint Jean contient une autre section de la seconde partie du discours d’adieu. Nous y trouvons de nouveau trois idées principales. Jésus renouvelle en termes plus explicites et plus développés sa promesse d’envoyer aux apôtres le divin Paraclet ; il annonce ensuite son propre retour ; finalement, il récapitule le discours tout entier. Les premières lignes servent d’introduction. Elles nous montrent les apôtres en butte à la persécution du monde, ainsi que leur Maître le leur avait récemment prédit. Il revient sur cette pensée, afin que, dûment avertis, ils ressentent moins de trouble lorsque la calamité fondra sur eux.

Je vous ai dit ces choses, afin que vous ne soyez point scandalisés. Ils vous chasseront des synagogues, et l’heure vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu. Et ils vous traiteront ainsi parce qu’ils ne connaissent ni le Père ni moi. Je vous ai dit ces choses afin que, lorsque l’heure en sera venue, vous vous souveniez que je vous les ai dites. Je ne vous les ai pas dites dès le commencement, parce que j’étais avec vous[1321].

Le trait « Quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu » suppose, de la part des persécuteurs, une rage et une haine fanatiques, qui ne reculeront devant aucune cruauté pour se satisfaire[1322]. Les derniers mots sont exquis de délicatesse. Bien que Jésus eût annoncé depuis longtemps à ses disciples que leur mission ne serait pas sans péril, il n’avait pas insisté sur ce point, ne voulant pas les trop effrayer d’avance. D’ailleurs, aussi longtemps qu’il était avec eux, ils n’avaient rien à craindre, car sa douce et puissante présence suffisait pour les réconforter.

Cela dit, Notre-Seigneur revient à sa promesse relative à l’envoi si bienfaisant de l’Esprit Saint. La pensée est d’abord générale.

Et maintenant, je vais à Celui qui m’a envoyé, et aucun de vous ne me demande : Où allez-vous ? Mais, parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre cœur. Cependant, je vous dis la vérité : il vous est utile que je m’en aille. Car si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra point à vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai[1323].

« Où allez-vous ? » C’est la question toute naturelle des enfants, des amis, au père ou à l’ami qui leur fait part d’un projet de voyage. Saint Pierre et saint Jacques l’avaient posée à leur Maître dans le cénacle[1324], mais d’une manière toute superficielle. Jésus aurait voulu qu’ils la réitérassent maintenant, avec des vues plus hautes, et d’après le sens plus profond qu’ils pouvaient entrevoir à la suite de ses explications. « Comme s’il disait : Vous ne songez point où je vais ; en quel lieu, à quelle gloire, à quelle félicité ; mais sans songer où je vais et ce que je vais y faire, vous vous affligez. En quoi il les reprend secrètement du peu d’attention qu’ils ont à ce qu’il fait, et du peu d’amour qu’ils ont pour lui, puisqu’ils ne songent qu’à eux-mêmes et ne s’occupent que de leur tristesse[1325] ». Son départ est du reste un avantage pour eux, puisqu’il est une condition indispensable de l’envoi du Paraclet.

Ce que Jésus va dire de la venue et de l’action du Saint-Esprit concerne tour à tour le monde et les apôtres. Par rapport au monde, le langage est gros de légitimes menaces.

Lorsqu’il sera venu, il convaincra le monde en ce qui concerne le péché, la justice et le jugement. En ce qui concerne le péché, parce qu’ils n’ont pas cru en moi ; en ce qui concerne la justice, parce que je m’en vais à mon Père, et que vous ne me verrez plus ; en ce qui concerne le jugement, parce que le prince du monde est déjà jugé[1326].

Nous retrouvons encore, dans plusieurs de ces lignes, le rythme et le parallélisme de la poésie hébraïque. Sur les trois points indiqués, il sera facile au Paraclet de convaincre le monde de sa grave culpabilité. Il lui prouvera qu’il est « tout entier plongé dans le mal[1327] », dans le péché ; qu’il s’est conduit d’une façon criminelle envers Jésus-Christ, le juste par excellence, auquel Dieu, son Père, prépare une entrée triomphale dans le ciel ; qu’il mérite une sévère sentence de condamnation, de même que son chef, le démon, dont le jugement a déjà été proclamé.

Toute autre sera l’action de l’Esprit Saint à l’égard des apôtres. Avec une parfaite suavité, et en parlant au nom de Jésus, il achèvera leur instruction et leur formation, qui avaient été, jusque-là, simplement ébauchées.

J’ai encore beaucoup de choses à vous dire ; mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. Quand cet Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité ; car il ne pariera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous annoncera l’avenir. Il me glorifiera, parce qu’il recevra de ce qui est à moi, et il vous l’annoncera. Tout ce qu’a le Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit : Il recevra de ce qui est à moi et il vous l’annoncera[1328].

Le divin Maître, cet éducateur incomparable, n’avait pas voulu charger l’esprit et la mémoire de ses disciples d’enseignements qu’ils n’étaient pas encore capables de comprendre. Le Paraclet complétera son œuvre, après les avoir munis de lumières et de grâces spéciales. Il leur enseignera « toute vérité : » c’est-à-dire la vérité chrétienne pleine et entière, dans toute son étendue et sans danger d’erreur, autant du moins qu’il sera nécessaire pour leur ministère futur. Il leur révélera même en partie les secrets de l’avenir, lorsqu’il y aura à cela quelque avantage pour l’Église. Notons aussi, dans ce passage, la force avec laquelle est exprimée l’identité d’essence du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et aussi, une fois de plus, la manière dont notre Seigneur Jésus-Christ rattache tout à sa personne. Même après son retour au ciel, il demeurera le centre de l’Église.

Dans la première partie de ce discours[1329], le Sauveur avait associé la promesse de son retour à la venue du Paraclet. Il fait de même ici, avec des développements plus considérables. Des promesses d’avenir que nous venons d’entendre, il revient aux tristesses si grandes du temps présent, pour dire qu’elles seront prochainement transformées en joies. « Encore un peu de temps, continue-t-il, et vous ne me verrez plus ; et encore un peu de temps, et vous me verrez, parce que je m’en vais auprès du Père ». Jésus affecte ici un langage mystérieux, paradoxal en apparence. Dans quelques heures, en effet, lorsque la mort le leur aura ravi, ses disciples ne pourront plus le voir. Puis, entre sa résurrection et son ascension, ils auront le bonheur de le retrouver. De part et d’autre, il n’y aura qu’« un peu de temps ». Cette parole donna lieu à une petite scène très vivante. Quelques-uns des apôtres se demandèrent les uns aux autres, à voix basse : « Que signifie ce qu’il nous dit : Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; et encore un peu de temps et vous me verrez ; et, parce que je m’en vais auprès du Père ? Nous ne savons de quoi il parle[1330] ». Les voilà très perplexes au sujet de l’expression « un peu de temps[1331] », et avouant leur embarras avec leur candeur accoutumée. Jésus, qui avait entendu leur réflexion, ou qui la connaissait par sa science surnaturelle, reprit à son tour la formule énigmatique, pour en donner une interprétation tout au moins partielle. Sans préciser la durée historique des deux Modicum, il caractérisera assez clairement, en ce qui concernait les apôtres, chacune des périodes ainsi désignées. Son explication renferme une double prophétie, annonçant de profondes tristesses pour le moment présent, des joies très vives pour l’avenir.

Vous vous demandez entre vous ce que j’ai dit : Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; et encore un peu de temps, et vous me verrez. En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous gémirez, vous, et le monde se réjouira. Vous, vous serez dans la tristesse ; mais votre tristesse sera changée en joie. Lorsqu’une femme enfante, elle a de la tristesse, parce que son heure est venue ; mais, lorsqu’elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de la souffrance, dans la joie qu’elle a d’avoir mis un homme au monde. Vous donc aussi, vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie[1332].

La période de tristesse est décrite au moyen d’expressions accumulées, qui marquent une profonde désolation intérieure et extérieure. La joie insolente du monde, mise en contraste avec le chagrin et le deuil des apôtres, contribue à rendre la prédiction plus poignante encore. C’est la même cause qui produira d’un côté la douleur, de l’autre la joie ; car le monde se félicitera et sera dans l’allégresse, en se croyant délivré de celui qu’il regardait comme son ennemi mortel. Mais une comparaison vivante, empruntée à la vie de famille, expose à merveille la rapidité avec laquelle la tristesse des disciples sera transformée en jubilation. Les douleurs de l’enfantement, résultat direct du péché originel, sont souvent mentionnées dans la Bible d’une manière proverbiale[1333]. Mais elles font promptement place à une joie très vive, quand la mère presse sur son cœur le fils auquel elle vient de donner le jour. Il en sera de même pour les apôtres, qui, lorsque leur Maître leur apparaîtra plein de vie, après sa résurrection, seront au comble du bonheur, et d’un bonheur permanent, que personne ne sera capable de leur enlever.

Le Sauveur signale ensuite deux avantages particuliers, d’un très grand prix, que la période inaugurée par sa résurrection procurera aux membres du collège apostolique. Ils consisteront dans une connaissance parfaite de la vérité et dans la toute-puissance d’intercession, deux bienfaits déjà promis antérieurement.

En ce jour-là, vous ne m’interrogerez plus sur rien. En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez, et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite[1334].

Ce qui suit est comme la péroraison de ce magnifique discours. Notre-Seigneur prédit encore aux apôtres, dans un majestueux langage et avec une confiance sûre d’elle-même, son triomphe et le leur dans l’avenir.

Je vous ai dit ces choses en paraboles. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement du Père. En ce jour-là, vous demanderez en mon nom ; et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous, car le Père vous aime lui-même, parce que vous m’avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; je quitte de nouveau le monde, et je vais auprès du Père[1335].

Jésus s’était servi d’un assez grand nombre d’expressions figurées, durant tout ce discours, — son départ, son retour, la vigne, la femme qui enfante, le modicum, etc., — et plusieurs d’entre elles avaient « couvert d’ombre » la pensée, comme par le saint Jean Chrysostome. Mais, dans peu de jours, le divin Maître fera aux apôtres d’importantes révélations sans aucun voile, surtout par l’intermédiaire de l’Esprit Saint. Ce qu’il affirme dès à présent sur sa nature divine et sur ses relations avec Dieu le Père est particulièrement remarquable. Il y a tout un Credo dans les deux dernières lignes. La génération éternelle du Verbe, son incarnation, la rédemption, le triomphe éternel de Jésus-Christ y sont clairement insinués. Les apôtres durent recevoir avec une vive émotion l’assurance que le Père de Jésus les aimait, en récompense de l’affection fidèle et généreuse qu’ils avaient témoignée à son Fils. En outre, Notre-Seigneur leur ayant dit qu’il leur parlerait désormais ouvertement, sans figures, ils crurent que ce moment était déjà venu, et, l’interrompant, ils firent cette réflexion, naïve comme celles qui échappent parfois aux enfants : « Voici que, maintenant, vous parlez ouvertement et vous ne dites plus de parabole. Maintenant nous savons que vous connaissez toutes choses, et que vous n’avez pas besoin que personne vous interroge ; voilà pourquoi nous croyons que vous êtes sorti de Dieu ». Déjà ils s’imaginent avoir tout compris. Mais leur candeur nous plaît, associée qu’elle est à une si grande fidélité. Jésus leur répondit :

Vous croyez à présent ? Voici que l’heure vient, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés, chacun de son côté, et où vous me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Dans le monde, vous aurez des afflictions ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde[1336].

Il n’y a qu’un instant, le Sauveur louait la foi des apôtres, pour les remercier et les encourager ; et voici que tout à coup, quand ils la mentionnent eux-mêmes, il leur rappelle combien elle est encore vacillante. C’est qu’il se propose, en face des terribles événements qui approchent, de leur montrer combien ils doivent se défier de leur propre faiblesse. Là-dessus, il renouvelle la triste prédiction d’après laquelle ils allaient, dans quelques heures, le délaisser lâchement et se disperser chacun de son côté. Mais, reprend-il fièrement et vaillamment, même alors il ne sera pas seul. Il n’a besoin d’aucun secours humain. Il a conscience, à tout instant, de la sainte et douce présence de son divin Père ; elle lui suffit. Après leur avoir encore promis « la paix en lui », malgré les tribulations extérieures, il les encourage à demeurer dans une confiance inébranlable, parce qu’il a « vaincu le monde ». On a dit avec raison qu’il y a une énergie et une beauté incomparables dans ce cri de triomphe, par lequel s’achève le discours. Cependant, quoi de plus étrange en apparence qu’une telle assertion, au moment où va s’ouvrir la série des humiliations et des défaites extérieures de notre Seigneur Jésus-Christ !

Mais il était si sûr de sa victoire finale, qu’il la regarde déjà comme un fait accompli. C’était vrai ; il avait par avance vaincu le monde et l’enfer.

Cette conclusion est sublime ; mais le divin Maître nous réserve du plus sublime encore. Suspendant sa marche et levant les yeux au ciel, il prononça lentement, en araméen, la merveilleuse prière à laquelle on donne depuis longtemps le nom de « prière sacerdotale du Christ », parce qu’elle sortit embrasée du cœur de notre Pontife suprême, qui était sur le point d’offrir son sacrifice sanglant. « Combien doit-on imposer silence à tout le créé, écrivait Bossuet[1337], pour entendre au fond de son cœur les paroles que Jésus-Christ adresse à son Père dans cette intime et parfaite communication ! » Les évangiles synoptiques, tout spécialement celui de saint Luc, mentionnent de temps à autre les prières du Sauveur ; mais à part deux exceptions[1338], ils n’en citent pas le texte. Au contraire, nous possédons, grâce à saint Jean, la prière sacerdotale sous sa forme authentique, telle qu’elle s’échappa, toute ardente, du cœur du Christ s’épanchant devant Dieu. Bien que l’expression soit partout très simple et qu’elle ne prenne nulle part le ton du dogme, sa richesse théologique est immense[1339]. L’accent triomphal qui a retenti à la fin du discours d’adieu continue de s’y faire entendre.

La prière se divise en trois parties » Jésus prie d’abord pour lui-même ; il prie ensuite pour ses apôtres et pour toute l’Église. Rien de plus beau n’a jamais été écrit dans le langage humain.

Pour lui-même, en tant que Fils de l’homme, Jésus demande à Dieu la glorification qu’il a si bien méritée par son obéissance et ses épreuves.

Père, l’heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie, en donnant, selon la puissance que vous lui avez accordée sur toute chair, la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. Je vous ai glorifié sur la terre ; j’ai accompli l’œuvre que vous m’aviez donnée à faire.

Et maintenant, glorifiez-moi, vous, Père, auprès de vous-même, de la gloire que j’ai eue auprès de vous, avant que le monde fût[1340].

C’est jusqu’à six fois que Jésus répétera le nom du Père, qui ouvre cette prière au caractère constamment filial. Il y a quelque temps il disait à Dieu : « Glorifiez votre nom[1341] ». Maintenant, c’est sa propre gloire qu’il le conjure d’établir, promettant, en retour, de travailler à celle du Père. Admirable réciprocité, déjà mentionnée au début du discours d’adieu[1342], et que Jésus développe ici même, en indiquant ce qu’il tient de Dieu — une souveraineté universelle, absolue, sur le genre humain, pour qu’il procure le salut éternel à tous ceux qui s’en rendront dignes, — et ce qu’il fera lui-même pour Dieu, en répandant partout sa connaissance et celle de son Christ. Connaître Dieu et Jésus-Christ son Fils, les goûter par l’amour en même temps que par la foi : on ne saurait donner une définition plus sublime de la vie chrétienne. Le Sauveur insiste sur la fidélité avec laquelle il a rempli sa mission à cet égard, et il fait valoir en termes touchants ses droits à la gloire du ciel. N’a-t-il pas mené une vie de rudes sacrifices, et accompli dans les moindres détails l’œuvre que son Père lui avait confiée ? Que Dieu lui rende donc la gloire primordiale dont il s’était volontairement dépouillé en se faisant homme !

La partie la plus longue et aussi la plus émouvante de la prière de Jésus a pour objet ses apôtres bien-aimés, qui devaient être les continuateurs de son œuvre. Qu’ils soient saints, en vue de leur fonction toute sainte !

J’ai manifesté votre nom aux hommes que vous m’avez donnés du milieu du monde. Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés ; et ils ont gardé votre parole. Maintenant, ils savent que tout ce que vous m’avez donné vient de vous ; car, je leur ai donné les paroles que vous m’avez données, et ils les ont reçues, et ils ont vraiment connu que je suis sorti de vous, et ils ont cru que vous m’avez envoyé[1343].

Dans ces premières lignes, Notre-Seigneur indique les deux puissants motifs sur lesquels il appuyait cette portion de sa demande. Les apôtres avaient été fidèles à Dieu, fidèles aussi à son Christ, à son Fils, auquel il les avait lui-même donnés pour collaborateurs. Après cette sorte de captatio benevolentiœ, Jésus passe à l’intercession proprement dite :

C’est pour eux que je prie ; ce n’est pus pour le monde que je prie, mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous. Tout ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi ; et j’ai été glorifié en eux. Et déjà je ne suis plus dans le monde ; mais eux, ils sont dans le monde, et moi je viens à vous. Père saint, gardez en votre nom ceux que vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme nous. Lorsque j’étais avec eux, je les gardais en votre nom. Ceux que vous m’avez donnés, je les ai gardés, et aucun d’eux ne s’est perdu, si ce n’est le fils de perdition, afin que l’Écriture fut accomplie. Mais maintenant, je viens à vous, et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient ma joie complète en eux-mêmes. Je leur ai donné votre parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi non plus, je ne suis pas du monde. Je ne vous prie pas de les Ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi non plus, je ne suis pas du monde. Sanctifiez-les dans la vérité. Votre parole est la vérité. Comme vous m’avez envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. Et je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité[1344].

Tout est délicat, pressant, suave et énergique dans cette prière, dont chaque mot révèle l’amour de Jésus pour son Père et pour ses apôtres. Nous ne devons pas prendre trop à la lettre les mots « Je ne prie pas pour le monde », car le Sauveur n’a pas plus exclu le monde de ses supplications, qu’il ne l’a exclu des mérites de sa mort. Il recommande aux chrétiens de prier pour leurs ennemis, et il n’a pas manqué de joindre l’exemple au précepte[1345]. Bien plus, dans un instant nous l’entendrons prier directement pour le monde. Il emploie donc ici cette forme de langage, pour mieux mettre sous les regards du Père ses disciples qui étaient alors l’objet direct, tout spécial, de son intercession. Jésus répète à Dieu qu’ils sont leur propriété commune, dont il peut d’autant moins se désintéresser, qu’ils ont travaillé de leur mieux à glorifier le Fils. Ils méritaient donc pleinement la protection divine. Le trait « Tout ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi » contient une nouvelle preuve irrécusable de la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ.

La suite de la prière, aux phrases courtes, entrecoupées par l’émotion, signale les circonstances qui rendaient plus que jamais nécessaires pour les apôtres l’appui paternel et la grâce spéciale du Très-Haut. Leur Maître, qui avait été jusqu’alors leur protecteur dévoué, va les quitter, les laissant seuls au milieu de graves dangers. Jésus ne se lasse pas de redire à son Père qu’il les avail reçus en don de ses mains divines, et qu’en remontant au ciel, il les confie à ces mêmes mains toutes-puissantes. Il implore pour eux deux faveurs entre toutes : qu’il y ait toujours entre les brebis de ce troupeau mystique, même après le départ du bon Pasteur, une sainte et parfaite harmonie, analogue à celle qui unit le Père et le Fils ; que les apôtres soient « sanctifiés », c’est-à-dire d’après le sens qui convient ici à cette expression, mis à part en vue de leur rôle tout céleste, et munis des vertus nécessaires pour son parfait accomplissement. On sent passer la tristesse poignante du Sauveur à l’endroit où il mentionne le « fils de perdition », le traître Judas, qui s’était volontairement livré à Satan. On sent de même passer toute sa tendresse dans les passages où il parle du soin pour ainsi dire maternel qu’il prenait des apôtres, afin de les préserver de tout mal, et de sa propre joie, qu’il veut partager avec eux. Enfin, quelle révélation consolante quand il dit que pour eux « il s’est sanctifié », ce qui signifie qu’il s’est séparé de tout, pour se dévouer entièrement à leur formation morale et à son œuvre de rédemption !

Dans la troisième partie de sa prière, Jésus a en vue tous les chrétiens de l’avenir, qui formeront son Église dans le cours des siècles. Étendant sur cette épouse mystique, de la manière la plus aimante, ses mains sacerdotales pour la bénir, il conjure son Père de lui accorder ici-bas, comme aux apôtres, le don précieux d’une parfaite unité, puis la gloire et le bonheur éternels du ciel.

Ce n’est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme vous, Père, êtes en moi, et moi en vous, afin qu’ils soient, eux aussi, un en nous, pour que le monde croie que vous m’avez envoyé. Et la gloire que vous m’avez donnée, je la leur ai donnée, afin qu’ils soient un, comme nous sommes un, nous aussi. Moi en eux, et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité, et que le monde connaisse que vous m’avez, envoyé, et que vous les avez aimés, comme vous m’avez aimé. Père, je veux que, là où je suis, ceux que vous m’avez donnés y soient aussi avec moi, afin qu’ils voient ma gloire, que vous m’avez donnée, parce que vous m’avez aimé avant la création du monde[1346].

D’abord l’union, allant jusqu’à produire, l’unité des esprits et des cœurs, union appuyée sur Dieu et cimentée par lui. Le monde est profondément désuni, car l’égoïsme, qui est à la base de toutes ses démarches, ne peut créer que la division. L’admirable unité de l’Église sera pour lui un phénomène saisissant, dont il devra, malgré son incrédulité, faire remonter la cause jusqu’au divin fondateur du christianisme. Lorsque le Christ arrive à sa seconde demande pour l’Église, on dirait qu’il cesse de prier. « Je veux, s’écrie-t-il énergiquement, parlant en Fils de Dieu. Il léguait ainsi à tous les membres fidèles de son Église le ciel et la bienheureuse éternité, car il ne consent pas à se séparer d’eux ; son amour exige une union sans fin.

Jésus ajouta, pour achever sa prière :

Père juste, le monde ne vous a pas connu ; mais moi, je vous ai connu, et ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé. Je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et moi aussi en eux[1347].

Les idées dominantes sont répétées et groupées ici : l’incrédulité du monde, la foi d’un grand nombre, le rôle de Jésus-Christ dans le passé et dans l’avenir, par-dessus tout l’amour de Dieu et pour Dieu. Conclusion et synthèse dont la noblesse, la vigueur, la tendresse, remplissent d’une joyeuse confiance l’âme de tout chrétien.

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