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Chapitre IV : La divine victime.

Ici nous entrons dans le sanctuaire même de la Passion du Christ, après nous être tenus quelque temps debout sous son portique. L’auguste victime va nous offrir un sublime spectacle de douce résignation et de courage invincible, parmi les souffrances physiques et morales les plus affreuses qu’on puisse concevoir. Nous pouvons distinguer quatre actes dans ce drame si émouvant. Le premier acte correspond à l’agonie du Sauveur et à son arrestation à Gethsémani ; le second, au procès ecclésiastique, devant le sanhédrin ; le troisième, au procès civil, devant Pilate ; le quatrième, au crucifiement et à la mort de Jésus. Les récits sont plus touchants que jamais, tout en conservant leur caractère de noble simplicité. Chacun d’eux, tout en maintenant avec les autres la ressemblance accoutumée, nous offrira des traits ou des tableaux particuliers du plus vif intérêt.

I. L’agonie et l’arrestation du Sauveur à Gethsémani.

Le drame s’ouvre par une scène douloureuse à l’excès. Seule, en effet, l’agonie de la croix peut être comparée à l’agonie de Gethsémani. C’est que les tortures infligées par les hommes, quelque déchirantes qu’elles puissent être, sont peu de chose à côté des souffrances morales directement imposées par Dieu. Or, c’est Dieu lui-même qui fit porter à l’âme du Sauveur, dans le jardin de Gethsémani, le poids horrible de tous les péchés du monde[1348].

Après son admirable prière, Jésus se remit en marche et ne tarda pas à atteindre La vallée du Cédron[1349] très resserrée en cet endroit, qui longe, d’un côté, les remparts de Jérusalem en se dirigeant vers le sud, et, de l’autre, le pied du mont des Oliviers[1350]. Il traversa, sur l’un des ponts qui le franchissaient alors, le lit presque toujours à sec de ce ruisseau, et arriva bientôt à l’entrée du domaine[1351] de Gethsémani, situé à la base de la colline[1352], en face de la partie la plus septentrionale de l’esplanade du temple. Ce lieu, dont le nom hébreu signifie « Pressoir à huile[1353] » est l’un des plus sacrés de la terre ; aussi a-t-il toujours été, de la part des chrétiens, l’objet d’une vénération particulière. Sa forme est celle d’un carré irrégulier, qui mesure environ cinquante mètres de côté, et qui est entouré d’un grand mur. Mais il paraît certain que ses dimensions étaient autrefois plus considérables, surtout dans la direction du nord et du sud. Ce qui frappe le plus le regard lorsqu’on y pénètre, ce sont huit oliviers vénérables, qui « portent les marques de la plus haute vieillesse. Ils sont soutenus par une maçonnerie, et chacun d’eux a trois ou quatre troncs, séparés les uns des autres par un assez large intervalle, parce qu’ils ont repoussé dans la suite des siècles, en s’écartant de plus en plus du tronc primitif. Leur écorce est toute rugueuse et crevassée, comme couverte des cicatrices ou des rides de la vieillesse. Si ces oliviers ne sont pas les mêmes qui ont été témoins de l’agonie du Sauveur[1354], ils en sont du moins les rejetons… Ces troncs eux-mêmes sont certainement (plusieurs fois) séculaires et leur aspect contraste singulièrement avec celui des jeunes pousses qu’ils produisent encore[1355] ». La tradition qui fait de cet emplacement le théâtre de l’agonie de Jésus remonte au moins jusqu’à Constantin, et son témoignage se fait entendre clairement et régulièrement à travers les siècles[1356].

En pénétrant dans l’oliveraie, dont le propriétaire était peut-être un disciple, Jésus s’arrêta un instant, pour dire à ses apôtres : « Demeurez ici, tandis que j’irai là, pour prier ». En même temps, il désignait d’un geste l’endroit du domaine vers lequel il allait s’enfoncer. Il prit cependant avec lui trois d’entre eux, Pierre, Jacques et Jean, les plus dévoués, les plus aimés aussi[1357], auxquels il avait accordé plusieurs fois, mais en des circonstances bien différentes, le privilège de l’accompagner. Actuellement, ce n’était plus sa puissance et sa gloire qu’ils allaient contempler de près, comme aux jours où il ressuscitait la fille de Jaïre[1358], où il était transfiguré sur la montagne[1359] et qu’il leur dévoilait les mystères de l’avenir[1360], mais sa faiblesse humaine et sa profonde humiliation. Ils seront pour nous de précieux témoins, car c’est à eux que nous devons les poignants détails qui nous sont parvenus sur l’agonie de Gethsémani. D’ordinaire, conformément à la pratique qu’il avait autrefois conseillée[1361], Jésus se tenait à l’écart pour prier[1362] ; mais, cette fois, il éprouvait le besoin d’avoir non loin de lui des amis sur la sympathie desquels il pouvait compter.

La nuit devait être alors très avancée, car il était prescrit de ne pas prolonger le festin pascal au-delà de minuit, et un temps notable s’était écoulé depuis que le Sauveur et les apôtres avaient quitté le cénacle. Tout à coup, un flot d’amertume, dont la violence était extrême, envahit l’âme de Jésus, comme s’il eut voulu la submerger totalement. C’était, d’après les expressions énergiques par lesquelles les écrivains sacrés ont essayé de le décrire, un mélange indicible de tristesse, d’effroi, de dégoût, d’impuissance[1363]. Saint Justin a dit de cette douleur, parvenue à un si haut degré d’intensité, que, sous son influence, « tout dans Jésus était paralysé, » comme autrefois la force de Jacob sous la main mystérieuse de l’ange[1364] ». Du reste, Jésus révéla lui-même à ses trois confidents, par un mot vraiment tragique, l’affreuse angoisse qui s’emparait de tout son être : « Mon âme, leur dit-il, est triste à en mourir ». Un homme ordinaire aurait infailliblement succombé sous un si pesant fardeau ; mais Dieu soutenait son Fils, le tenant en réserve pour d’autres supplices encore. Ce n’était là cependant, saint Matthieu et saint Marc le disent en termes exprès, que le commencement de la terrible agonie. Aussi Jésus ajouta-t-il : « Demeurez ici, et veillez avec moi ». La pensée que trois de ses meilleurs amis veilleront à quelques pas de lui sera une consolation pour son cœur désolé. Ce prélude de la passion du Christ en fut, on le voit, un des moments les plus pénibles. Seule l’agonie de la croix peut être comparée à l’agonie de Gethsémani. « Agonie » le mot est de saint Luc[1365], et aucun, autre terme ne saurait exprimer aussi exactement la lutte déchirante qui se passa alors dans l’âme du Sauveur. Mais, si la victime peut s’effrayer un instant et trembler, le souverain prêtre qu’était en même temps Jésus réussit promptement à la calmer, et à lui inspirer un courage invincible. Les détails qui suivent en sont la preuve manifeste.

Se séparant des trois apôtres par un acte énergique de sa volonté[1366], malgré la répugnance qu’éprouvait sa nature humaine à affronter de telles angoisses, Jésus s’avança sous les arbres — à la distance d’un jet de pierre, d’après saint Luc, c’est-à-dire à environ cinquante pas —, pour épancher plus librement son âme devant Dieu. Puis, par un geste qui montre aussi l’intensité de son trouble, il se laissa tomber sur ses genoux[1367], et se prosterna le visage contre terre. Dans cette attitude de la désolation, de l’adoration, de la soumission la plus absolue, il conjurait son Père d’éloigner de lui, s’il était possible, cette heure affreuse, de telle sorte qu’elle pût passer sans lui apporter les souffrances dont elle était comme chargée. Saint Paul fait allusion à celle scène, lorsqu’il dit[1368] que Jésus « offrit, avec de grands cris et des larmes, des prières et des supplications à celui qui avait le pouvoir de le délivrer de ce mal ». « Mon Père, disait-il à haute voix, vous pouvez toutes choses ; transportez ce calice loin de moi ; cependant, non pas que ce que je veux, mais ce que vous voulez ». Il y a, s’il est permis de parler ainsi, un grand art dans cette prière qui s’échappe du cœur de Jésus, sous le coup d’une douleur sans pareille. Après avoir lancé vers le ciel une appellation de vive tendresse, Mon Père, ou, comme nous lisons au second évangile, « Abba, Père[1369] », elle rappelle à Dieu que tout lui est possible, qu’il sait atteindre ses fins de mille manières, qu’il peut par conséquent éloigner du suppliant la coupe d’amertume[1370]. Elle s’achève par un acte d’acquiescement complet. En un sens, rien n’eût été plus facile à Dieu que d’écarter des lèvres du Fils de l’homme l’affreux calice. Toutefois, ses décrets relatifs à la rédemption du monde grâce aux mérites des souffrances et de la mort du Messie étaient arrêtés de toute éternité, et c’est parce qu’il les connaissait si bien, que Jésus en éprouvait un tel trouble. En même temps, c’est cette connaissance qui l’aide à se résigner avec tant de courage. Quoi qu’il arrive, sa confiance en son Père ne sera pas troublée, même s’il doit, comme il s’y attend, vider le calice jusqu’à la lie.

S’il est vrai que jamais la terre n’avait contemplé une pareille angoisse, il l’est aussi qu’elle n’avait jamais entendu une plus touchante et une plus belle prière. Ce désir conditionnel d’échapper à des souffrances inconcevables, ce gémissement de la nature en de telles conditions étaient parfaitement dans l’ordre ; mais, ce qui dominait sur tout le reste dans l’âme du Christ, c’était son abandon sans réserve au bon plaisir de Dieu. Il a exposé finalement sa demande, car il sait qu’il ne subit pas les coups d’un destin inexorable. Cela fait, il se tait ; ou, s’il prolonge sa supplication, c’est pour redire le Fiat héroïque, qui est comme l’écho d’une des demandes de l’Oraison dominicale[1371]. Nos lecteurs le savent, la prière de Jésus à Gethsémani, indépendamment de l’exemple salutaire qu’elle offre aux chrétiens de tous les temps pour leurs heures d’épreuve, a une importance dogmatique de premier ordre ; car elle manifeste très clairement en Jésus, d’une part, deux natures très distinctes, la nature divine et la nature humaine, d’autre part, deux volontés également distinctes : la volonté humaine, à laquelle répugnaient tant de souffrances, et la volonté divine, qui ne différait pas de celle de son Père[1372]. L’antagonisme qui vient de nous apparaître entre les deux volontés est mystérieux sans doute ; mais il se comprend sans peine, dès lors qu’on admet l’incarnation du Verbe avec toutes ses conséquences.

Mais demandons-nous maintenant, avec le sentiment du plus profond respect, ce que Jésus contemplait de si amer, de si désolant, dans le calice placé sous ses yeux, pour qu’il ressentît une épouvante si intense, une répugnance qui révoltait tout son être humain, il y voyait d’abord sa passion et sa mort, avec leurs horribles détails, et il y avait en cela déjà de quoi l’impressionner vivement. Comme l’a dit le prince de la théologie, saint Thomas d’Aquin[1373], la mort, et surtout la mort cruelle qu’il savait lui être réservée, inspirait au Sauveur une aversion très légitime : c’était aussi une conséquence de l’incarnation. « L’âme veut naturellement rester unie au corps, et ce désir a existé dans l’âme du Christ… La séparation était donc opposée au désir naturel : c’est pourquoi cette séparation l’attristait ». Mais telle n’était pas la cause unique, ni la cause principale de l’angoisse du Christ à Gethsémani ; la supposition contraire serait une injure pour son cœur capable de tous les héroïsmes. Aussi saint Thomas a-t-il soin d’ajouter : « Si le Christ a été ainsi affligé, ce n’est pas seulement parce qu’il allait perdre la vie ; c’est aussi à cause des péchés de tous les hommes ». Tel fut le véritable motif de son épouvantable agonie. C’est le poids énorme de nos péchés qui l’accablait et qui lui faisait crier merci vers la divine justice. Bossuet avait donc raison de dire, dans un beau mouvement d’éloquence[1374] : « Ο Jésus, que je n’oserai plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs, on va vous traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives, votre Père vous abandonne à vous-même… Baissez, baissez la tête ; vous avez voulu être caution, vous avez pris sur vous nos iniquités, vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette, sans remède, sans miséricorde ». « C’est pour nous qu’il souffre, écrivait déjà Isaïe, le prophète-évangéliste[1375]. Il a été transpercé à cause de nos péchés, brisé à cause de nos iniquités…, et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris… Jéhovah a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous ».

Mais nous n’avons assisté qu’à la première phase de l’agonie de Jésus. Toujours sous le poids de ses terreurs, il revint auprès des trois apôtres privilégiés, pour chercher quelque consolation dans leur amitié. Hélas ! cette marque de sympathie allait lui manquer aussi, car il les trouva endormis. S’adressant d’abord à Pierre, dont les protestations avaient été les plus ardentes au moment où était prédit le triste abandon de tous les apôtres, il lui dit : « Simon, tu dors ? » Sa plainte, si douce, devint ensuite générale : « Vous n’avez pas pu veiller une heure avec moi ? » Au cénacle cependant, ils s’étaient déclarés prêts à sacrifier leur vie même pour leur Maître. Qu’était donc devenu leur courage ? Mais, comme le note formellement saint Luc, l’évangéliste médecin, ce sommeil n’était pas celui de l’indifférence, tant s’en faut ; indépendamment de l’heure avancée de la nuit, il avait une cause toute physiologique, la tristesse. Celle-ci, en effet, en des cas nombreux, produit une tension qui ne tarde pas à engourdir les sens et à plonger dans un sommeil de plomb[1376]. C’est malgré eux que les trois disciples s’étaient endormis. Comme autrefois sur la montagne de la transfiguration[1377], ils étaient en proie à un sommeil extraordinaire ; aussi, ajoute saint Marc, « ne savaient-ils pas que répondre » à Jésus, ainsi qu’il arrive aux personnes qu’on vient de réveiller tout à coup. C’étaient des amis trop fidèles pour qu’ils n’aient pas fait des efforts sérieux afin de se tenir éveillés, comme le leur avait demandé le Sauveur.

À son reproche affectueux, Jésus joignit un grave enseignement : « Veillez et priez, pour ne pas succomber à la tentation ; car l’esprit est prompt, mais la chair est faible ». Pour Pierre, Jacques et Jean, et aussi pour les autres apôtres, le danger moral le plus prochain était celui d’abandonner ou de renier leur Maître. C’est pourquoi ils auraient dû recourir aux deux grands préservatifs que désigne la foi : à la vigilance, qui avertit de la présence de l’ennemi ; à la prière, qui aide puissamment à le vaincre. Leur esprit était sans doute généreux et plein d’entrain ; ils l’avaient montré par leurs promesses enthousiastes. Mais, tandis que l’esprit, qui représente ici la partie supérieure de l’âme, a de nobles élans, de ferventes aspirations qui portent l’homme en haut, la chair mortelle et animale l’entraîne facilement en bas[1378].

Les consolations terrestres, même les plus légitimes, lui faisant défaut, Jésus s’éloigna de nouveau pour aller se réconforter dans la prière. Toujours plongé dans une angoisse profonde, il s’écria : « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite ». Cette fois, le pronom possessif accompagne le nom de Père[1379]. Selon la remarque de saint Jérôme, c’est là comme une caresse filiale (dixit blandiens) que Jésus donne à son Père, pour obtenir plus facilement d’être exaucé. Sa prière était exprimée presque dans les mêmes termes qu’auparavant ; mais elle mettait davantage en relief la résignation la plus entière aux volontés divines. La demande directe a disparu ; elle n’apparaît plus que voilée sous l’expression d’un assentiment complet. La continuation de ses souffrances intérieures est, pour Jésus, un indice manifeste qu’il n’entre pas dans le plan de son Père de l’épargner. Il se prépare donc à une obéissance absolue. Telle fut la seconde phase de l’agonie du Christ. Après avoir soutenu pendant quelque temps ce nouvel assaut, il revint auprès des trois disciples ; mais il les trouva encore endormis. Sans les réveiller cette fois, il regagna sa solitude, et réitéra sa prière, sous sa seconde forme, celle qui exprimait le mieux, son cœur le lui disait, le sentiment le plus conforme aux décrets divins. Tant que dura la lutte, il se tint ainsi étroitement uni à Dieu, laissant gémir la nature, mais triomphant d’elle par sa soumission héroïque. C’est ce que saint Luc exprime avec vigueur, par ce trait remarquable : « Étant tombé en agonie, il priait avec plus d’insistance[1380] ». Aux assauts réitérés de ses répugnances humaines, il opposait des élans toujours plus sublimes de prière et de résignation.

Le même évangéliste est seul à signaler[1381] deux incidents extraordinaires, appartenant, l’un à l’ordre surnaturel, l’autre à l’ordre purement naturel, qui paraissent avoir servi de conclusion à l’agonie de Gethsémani[1382]. « Un ange, dit-il, apparut du ciel à Jésus pour le fortifier, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui coulait à terre ». Ces deux faits comptent parmi les particularités les plus précieuses dont l’auteur du troisième évangile a enrichi la biographie de Notre-Seigneur[1383]. Rien ne pouvait mieux manifester à quel degré l’angoisse avait pénétré jusqu’au plus profond de l’âme du Sauveur, et quelle violence extrême il dut opposer à la nature, pour accepter pleinement la volonté de son Père.

L’apparition de l’ange fut un phénomène externe, que les trois apôtres les plus rapprochés du Sauveur purent constater par eux-mêmes. L’expression grecque employée par le narrateur[1384] ne peut s’entendre que d’une vision objective, proprement dite. Les anges avaient en quelque sorte introduit le Christ sur cette terre, en annonçant sa naissance aux pasteurs, ils l’avaient assisté après sa tentation, ils se feront bientôt les témoins de sa résurrection et de son ascension. N’est-il pas naturel que nous trouvions l’un d’eux auprès de lui au moment de sa terrible agonie, envoyé par Dieu lui-même, pour le réconforter et l’encourager ? Mais quel indice d’une angoisse indescriptible, intolérable pour la nature humaine du Christ, livrée à ses propres forces !

Le second trait, dont la mention nous surprend moins, si nous nous souvenons que saint Luc était médecin, est plus impressionnant encore. Sous l’influence profonde de la terreur, de l’anxiété, de la lutte, les palpitations du cœur sacré de Jésus devinrent si rapides, si violentes, et la circulation du sang fut tellement accélérée, qu’une véritable sueur de sang se produisit, couvrit tout le corps du Sauveur et tomba en grosses gouttes sur le sol[1385]. Les apôtres purent en voir les marques sur son visage, lorsqu’il les rejoignit. Il fut possible à d’autres encore d’en apercevoir les traces à l’endroit où il s’était agenouillé. Des faits nombreux, constatés dès les temps les plus reculés, démontrent jusqu’à l’évidence la possibilité d’une sueur de sang, dans des conditions analogues à celles où se trouvait alors Notre-Seigneur[1386].

On a vu, par les détails qui précèdent, que l’agonie de Jésus se composa, comme sa tentation au désert, de trois assauts successifs et d’une triple victoire. Complètement rasséréné après avoir triomphé du dernier assaut, et après avoir repris, si l’on peut s’exprimer de la sorte, la pleine possession de lui-même, le Sauveur revint une dernière fois auprès de ses disciples. Assez fort désormais pour se passer de tout secours humain, il leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous. Voici que l’heure approche où le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs ». Dans ces paroles, divers interprètes croient apercevoir les traces d’une piquante ironie. Voici qu’on va m’arrêter ; dormez si vous en avez le courage : tel en serait le sens. Mais l’ironie semble peu digne du Sauveur en un pareil moment. Rien n’indique qu’il se soit départi alors de l’esprit de douceur qui avait animé toutes ses paroles et tous ses actes, dans cette nuit mémorable Nous préférons donc, avec la plupart des commentateurs, à la suite d’Origène, de saint Hilaire et de saint Augustin, laisser à la phrase sa signification naturelle, et supposer que Jésus engagea les trois disciples à profiter, pour prendre un peu de repos, du répit d’ailleurs bien court qui leur était accordé. Sous la garde affectueuse de leur Maître, ils s’endormirent donc de nouveau. Après quelque intervalle, lorsqu’il entendit les pas de la bande sinistre qui venait pour l’arrêter, il les réveilla, en disant : « Levez-vous, allons ; voici que celui qui doit me trahir approche, et le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs ». Jésus avait recouvré tout son calme, toute sa sérénité, tout son courage, et il s’avança au-devant de ses bourreaux, au-devant des « pécheurs », selon le nom caractéristique qu’il leur donne.

« il parlait encore », disent de concert les trois synoptiques, lorsque Judas — « l’un des Douze », répètent-ils une fois de plus, pour mieux flétrir ce misérable —, se présenta, suivi d’une foule nombreuse à laquelle il servait de guide, et qui venait de la part du sanhédrin, pour arrêter Jésus. Les quatre évangélistes racontent avec de nombreux détails cette scène dramatique de l’arrestation[1387].

Depuis sa sortie du cénacle, le traître n’était pas demeuré inactif. Il était allé trouver les princes des prêtres, auxquels il s’était vendu honteusement, et il les avait avertis que le moment présent était très favorable à l’exécution de leur contrat. Il se faisait fort de leur livrer son Maître à l’heure même, sans occasionner d’attroupement. Ils lui fournirent sur le champ une partie de l’escorte avec laquelle il vient de pénétrer dans l’enclos de Gethsémani : c’étaient des valets du sanhédrin, et des policiers du temple, munis, les uns du glaive très court qui était alors d’un fréquent usage[1388], les autres de simples bâtons. Quelques-uns des capitaines de la police accompagnaient leurs hommes, et plusieurs membres du sanhédrin s’étaient joints à eux, pour assister à l’arrestation de leur ennemi. Saint Jean signale aussi, dans la bande sinistre, un certain nombre de soldais romains, que les princes des prêtres avaient facilement obtenus du gouverneur, en alléguant qu’ils seraient utiles pour faciliter une opération de simple police, qui se heurterait peut-être à quelque résistance. Ils furent détachés de la garnison habituellement casernée dans la vaste tour Antonia, qui se dressait à l’angle nord-ouest du temple. Un tribun avait été placé à leur tête[1389]. Quelques-uns des policiers ou des soldats portaient des lanternes et des torches ; pour fouiller au besoin l’oliveraie, car la lune de Pâque, à supposer qu’elle brillât cette nuit-là, ne pouvait éclairer que faiblement la partie boisée du domaine.

Saint Jean nous fait aussi connaître le motif pour lequel Judas vint directement et sûrement avec sa bande sinistre, chercher Jésus à Gethsémani. Soit pendant ses séjours antérieurs à Jérusalem, soit aux derniers soirs, le divin Maître y était venu fréquemment passer la nuit avec ses disciples, lorsqu’il n’allait pas jusqu’à Béthanie. Le traître avait tout prévu, tout organisé d’avance. La plupart de ceux qui formaient l’escorte ne connaissaient pas de vue Notre-Seigneur : un signe conventionnel était donc nécessaire, surtout pendant la nuit, pour le désigner à ceux qui étaient spécialement chargés de le faire prisonnier. C’est pourquoi Judas, qui ne prévoyait pas que le Sauveur se présenterait de lui-même, avait dit aux gens de sa suite : « Celui que je baiserai, c’est lui ; saisissez-le, et emmenez-le avec précaution ». Nous devons à saint Marc ce dernier trait. Judas, connaissant par expérience la puissance de Jésus, et craignant aussi quelque résistance de la part des apôtres, fait appel à toute l’attention et à toute l’énergie de sa troupe. Bien que le baiser fût, chez les Juifs, le mode habituel de salutation des disciples à l’égard de leurs maîtres[1390], le choix d’un tel signe, dans la circonstance présente, révèle à quel point d’infamie l’apôtre apostat était tombé. Il fallait une âme vile comme la sienne, pour transformer la marque de l’amitié, de la tendresse, en un signe de trahison et de perfidie.

Dès qu’il eut aperçu Jésus à l’entrée de l’enclos, Judas, s’avançant en tête de sa troupe, alla droit à lui, et le baisa au visage avec affectation[1391], en lui disant : « Je vous salue, Maître ». Et le Sauveur le laissa faire, et ne retira pas son divin visage pour se soustraire à cette caresse ignoble. Du moins, il tint à montrer à Judas qu’il n’était pas dupe de son hypocrisie. Il protesta donc avec fermeté, quoique avec calme. « Ami[1392], lui demanda-t-il, pourquoi es-tu venu ? Judas, tu trahis le Fils de l’homme par un baiser ? » Il y a dans ces mots un appel foudroyant à la conscience du traître. Celui-ci fut incapable de faire la moindre réponse.

Alors se passa une scène dramatique, dont saint Jean seul a conservé le récit. Les détails dont elle se compose, font admirablement ressortir la noble majesté du Sauveur, son courage invincible et la liberté avec laquelle il se livra lui-même à ses ennemis. Ce ne sont pas eux qui l’arrêtent ; c’est lui qui se constitue leur prisonnier. Faisant quelques pas pour aller à leur rencontre, il leur demanda : « . Qui cherchez-vous ? » Ils répondirent, en employant son nom populaire : « Jésus de Nazareth ». Il répliqua, avec une majestueuse sérénité : « C’est moi ! » Par un de ces contrastes saisissants dans lesquels il excelle, saint Jean nous montre — détail tragique qu’il lui avait été impossible d’oublier — à côté de la douce et noble figure du Sauveur, le masque satanique du traître : « Judas qui le trahissait, était aussi avec eux ». À peine Notre-Seigneur eut-il prononcé ces simples mots, « C’est moi », que ceux des serviteurs du sanhédrin, des policiers du temple et des soldats romains qui étaient le plus rapprochés de lui, reculèrent et tombèrent à terre. Ce fut là, il est difficile d’en douter, l’effet d’un miracle proprement dit, analogue à celui par lequel Jésus avait autrefois échappé aux mains homicides des habitants de Nazareth[1393]. Les anciens interprètes[1394] n’ont jamais hésité à reconnaître ce prodige, qui appartient, dans les évangiles, à la catégorie des victoires morales remportées par le Christ sur des volontés rebelles[1395]. Jésus consentait donc à se laisser lier et entraîner par les valets du sanhédrin ; mais il tenait à leur démontrer que, s’il l’eût voulu, ils auraient été absolument impuissants contre lui[1396]. D’ailleurs, le récit évangélique ne nous engage pas à appliquer à toute la troupe qui accompagnait Judas les mots « Ils reculèrent et ils tombèrent à terre ». Ceux qui tombèrent furent ceux que Jésus avait interrogés et qui lui avaient répondu, et pas nécessairement la bande entière, qui grossie, chemin faisant, de curieux et de fanatiques, devait être assez considérable[1397].

Lorsque ceux qui étaient tombés se furent relevés, le Sauveur leur demanda une seconde fois : « Qui cherchez-vous ? » Ils dirent encore, mais sans doute avec moins d’arrogance que précédemment, car ils étaient à peine remis de leur effroi : « Jésus de Nazareth ». Notre-Seigneur reprit : « Je vous ai dit que c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci ». En disant ces mots, il désignait d’un geste ses apôtres, rangés timidement à quelque distance. Tout en se livrant lui-même, le bon Pasteur prend la défense de ses disciples les plus chers, « afin que s’accomplît », continue l’évangéliste, cette parole qu’il avait dite dans sa prière à son Père, deux ou trois heures auparavant : « De ceux que vous m’avez donnés, je n’en ai perdu aucun[1398]. »

Les policiers et les soldats se jetèrent alors sur lui et le lièrent brutalement. Du moins, il ne devait pas être dit que le Christ serait ainsi traité sans qu’un seul des siens prît sa défense. « Seigneur, frapperons-nous avec l’épée », s’écrièrent les apôtres, qui, se souvenant de la recommandation récente de leur Maître, au sujet de la nécessité de se munir de glaives, et l’interprétant toujours à la lettre, crurent le moment venu de se servir de leurs armes. Sans attendre sa réponse, Simon-Pierre[1399] à l’âme ardente et prompt à se décider, brandit l’un des deux glaives-coutelas dont il avait été question au cénacle[1400] et qu’il avait caché sous ses vêtements, et il en frappa l’un des agresseurs, qui jouait peut-être un rôle plus odieux que les autres dans cette scène de violence. Mais le coup fut mal dirigé, et au lieu de pénétrer dans la tête, le glaive n’atteignit que le lobe ou quelque autre partie de l’oreille droite. Nous tenons ce dernier trait de l’évangéliste médecin[1401]. Le blessé, nommé Malchus, était un des serviteurs du grand prêtre Caïphe. « Restez-en là[1402] », dit aussitôt Jésus à ses disciples, pour les empêcher de continuer cette lutte par trop inégale, et même dangereuse, comme il le déclarera dans un instant. Il toucha ensuite l’oreille blessée, qui paraît n’avoir pas été complètement détachée de la tête, et il la guérit. Ce fut son dernier miracle, le seul de ce genre qui lui soit attribué dans les évangiles.

Cette intervention du chef des apôtres manifestait un dévouement et un courage incontestables. Mais elle était absolument inutile. Elle augmentait même le péril que couraient le Maître et les disciples, car elle pouvait leur attirer les pires représailles. C’est ce que Jésus fit entendre à l’apôtre trop fougueux, par quelques graves observations qui développaient et expliquaient l’ordre « Restez-en là ». « Remets ton épée à sa place, lui dit-il, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, qui m’enverrait à l’instant plus de douze légions[1403] d’anges ? Comment donc s’accompliront les Écritures, qui annoncent qu’il en doit être ainsi ? Ne boirai-je pas le calice que mon Père m’a donné ? »

Jésus sait que l’heure est définitivement venue de boire le calice d’amertume, et il est prêt, maintenant, à le vider jusqu’à la dernière goutte. Il ne demandera plus, même conditionnellement, qu’il soit écarté de ses lèvres, tant sa volonté humaine est en parfaite harmonie avec celle de son Père. Aussi se gardera-t-il bien, en appelant Dieu et les anges du ciel à son secours, de donner comme un démenti aux divins oracles, qui avaient si clairement annoncé que le Messie souffrirait et mourrait pour le salut du monde. D’ailleurs, il n’avait aucun besoin de l’aide des anges. S’il l’avait voulu, il était assez, puissant pour échapper de lui-même à ses persécuteurs.

Après avoir tenu cet admirable langage à ses apôtres, le Sauveur, se tournant vers ceux qui l’avaient iniquement arrêté, et plus spécialement vers les vrais responsables, les princes des prêtres et les chefs de la milice du temple, protesta avec une gravité pleine de noblesse, contre les procédés odieux, lâches et injustes, dont, ils venaient d’user à son égard. Il leur dit, en les regardant bien en face : « Vous êtes venus comme après un voleur, munis d’épées et de bâtons, pour vous emparer de moi. Tous les jours j’étais assis au milieu de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas arrêté ». Ce sévère reproche tombait juste. Le grand nombre des agresseurs, leurs armes, ce lieu solitaire, cette heure nocturne, tout semblait indiquer qu’ils étaient à la recherche d’un bandit dangereux. Et pourtant Jésus n’avait jamais cherché à se mettre à l’abri de leurs poursuites, ainsi qu’il le dit en opposant à leurs perfides manœuvres sa manière d’agir si franche et si ouverte. Il insista de nouveau sur la nécessité d’accomplir les divins oracles : « Tout cela s’est fait afin que ce que les prophètes ont écrit soit réalisé ». C’était pour la quatrième fois, dans cette soirée, qu’il répétait cette grave pensée, tant elle remplissait son esprit et son cœur[1404]. Il ajouta, pour flétrir davantage encore la conduite de ses ennemis :

« Mais c’est ici votre heure et la puissance des ténèbres » ; langage figuré, qui revenait à dire : Votre heure est celle de Satan lui-même, prince des ténèbres, dont vous vous faites ainsi les dignes complices.

C’est alors qu’une autre récente prédiction du Sauveur[1405] reçut son triste accomplissement. Voyant, que leur Maître rejetait toute idée de résistance humaine, et qu’il refusait même de faire appel au secours du ciel, les apôtres furent pris de panique, car ils craignaient pour leur propre liberté, peut-être même pour leur vie. Ils s’enfuirent donc tous sans exception[1406], même Pierre, même Jacques et Jean. Le Pasteur était frappé, et les brebis se dispersaient.

Saint Marc est seul à esquisser ici un petit épisode, en partie mystérieux, mais caractéristique, qui prouve combien il était alors dangereux de passer pour un partisan de Jésus, et à quelles violences pouvaient se livrer les sbires qui l’avaient arrêté[1407]. Tandis qu’ils emmenaient le divin captif chez le grand prêtre, un jeune homme, attiré par le bruit, se mit à suivre le cortège à quelque distance. Était-ce sympathie ? n’était-ce que de la curiosité ? Éveillé en sursaut, il était sorti, simplement recouvert d’un drap[1408]. Dès qu’ils l’eurent aperçu, les agents du sanhédrin et les soldats romains essayèrent de le saisir ; mais lui, se dégageant lestement, réussit à s’échapper, en laissant la pièce d’étoffe entre leurs mains. On a fait, mais à pure perte, plusieurs hypothèses pour déterminer quel était ce jeune homme. On a prononcé à son sujet les noms de Lazare, le ressuscité de Béthanie, du disciple bien-aimé[1409], de son frère Jacques[1410], et même de Saul, le futur saint Paul. D’assez nombreux commentateurs

contemporains l’identifient à l’évangéliste saint Marc. Ce qui est certain c’est qu’il n’habitait pas Jérusalem, car il n’aurait pas traverse les rues en costume de nuit. Il demeurait évidemment dans le voisinage de Gethsémani, et c’est sans doute en simple curieux qu’il était sorti,

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