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II. Le procès religieux de Jésus, devant le Sanhédrin ; le triple reniement de Simon-Pierre.

Les évangélistes attachent tous une très grande importance au procès de notre Seigneur Jésus-Christ, dont ils décrivent sobrement, mais dramatiquement, les péripéties mouvementées : d’abord dans sa phase religieuse, devant le sanhédrin juif, présidé par Caïphe ; puis au prétoire, devant Pilate, le procurateur romain. C’est que ce double procès met dans un parfait relief les deux éléments du caractère messianique du Sauveur, le tribunal juif l’ayant condamné comme Fils de Dieu, et le tribunal romain, comme roi des Juifs. Le procès religieux se composa de trois sessions distinctes, d’intérêt inégal, qui eurent lieu, la première chez Anne, la seconde chez le grand prêtre Caïphe, pendant la nuit ; la troisième, encore chez Caïphe, mais le matin. Dans l’ensemble, cette partie du procès sera conduite avec une précipitation, une partialité et des irrégularités révoltantes[1411].

Revenons à Gethsémani, pour accompagner le divin prisonnier jusqu’à l’endroit où l’on va le soumettre à un semblant de jugement. Il est assez difficile, après tant de bouleversements subis par la capitale juive depuis dix-huit siècles, de reconstituer exactement ce qu’on nomme « la voie de la captivité », c’est-à-dire le trajet qu’on fit suivre à Jésus après son arrestation, pour le conduire, d’abord au palais du grand prêtre, puis de ce palais au prétoire. On connaît du moins la direction générale de cette voie. D’après une tradition qui remonte au moins à l’année 333 de notre ère, le palais pontifical était situé très près du cénacle, sur la colline de Sion. Pour y arriver, le Sauveur, rudement poussé, entraîné par les policiers du temple, dut donc parcourir, mais en sens inverse, à peu près le même chemin qu’il avait suivi avec ses apôtres à l’issue de la cène, peu d’heures auparavant. Il eut ainsi à franchir de nouveau le Cédron, puis à gravir le versant oriental de la colline de Sion[1412]. Ce quartier, qui était alors le plus distingué et le plus splendide de la ville, est actuellement en grande partie désert, entouré de champs, de jardins, de murs en ruine[1413].

Un détail propre au quatrième évangile[1414], nous apprend que Jésus fut tout d’abord conduit, non pas dans le palais de Caïphe, comme on serait porté à le croire d’après le récit des synoptiques, mais chez Anne, ancien grand prêtre, dont Caïphe, le pontife actuel, avait épousé la fille, et qui exerçait encore, bien qu’il eût été déposé dès l’an 15 par le gouverneur romain de cette époque, une influence considérable sur toutes les classes de la société juive. Son nom hébreu était Hanân, auquel les évangélistes ont donné la forme grecque d’Annas, et Josèphe celle d’Ananus. Les grands prêtres juifs étaient généralement impopulaires au sein même de leur nation, à cause de leur arrogance. À ce défaut, Anne ajoutait une avarice qui rendit toute sa famille odieuse : c’est en partie grâce à lui que le prix des animaux vendus pour être immolés en sacrifice avait pris des proportions inouïes jusqu’alors. Mais ce fait importait peu dans la circonstance présente. Ce vieillard astucieux, intrigant, qui réussit à faire hériter après lui de la dignité pontificale, quoique à des intervalles irréguliers et rapides, cinq de ses fils, un de ses petits-fils, et son gendre Caïphe, de telle sorte qu’on pouvait parler de la « maison d’Anne “comme d’une sorte de dynastie[1415], pouvait donner d’excellentes inspirations pour la marche à suivre dans le procès de Jésus. C’est pour cela, comme aussi par suite d’une déférence très naturelle de la part de son gendre, qu’on voulut prendre sou avis, avant de faire comparaître Notre-Seigneur devant le sanhédrin. Du reste, les circonstances se prêtaient d’elles-mêmes à celle entrevue, si, comme on l’admet généralement, Anne avait sa résidence dans le palais de Caïphe, ou dans un palais contigu[1416].

Savons-nous quelque chose de celle audience préliminaire, qui n’eut aucun caractère officiel ? La question a été de tout temps discutée, et il est moralement impossible de la résoudre d’une manière entièrement satisfaisante. Au premier regard, il paraît bien que l’interrogatoire décrit par saint Jean doit avoir eu lieu chez Anne, puisqu’il est raconté immédiatement après l’introduction du Sauveur chez l’ancien grand prêtre, et que, de plus, le narrateur le conclut par ces mots « Anne envoya (Jésus) lié au grand prêtre[1417] ». Mais, d’un autre côté, si la scène que nous allons exposer s’est passée devant Anne, il faudra dire que saint Jean est demeuré tout à fait muet sur la comparution de Jésus devant Caïphe, bien qu’elle ait été la principale ; or, cela ne paraît guère admissible. En outre, le titre de « pontife », attribué à celui qui dirigea l’interrogatoire, ne peut désigner que Caïphe, comme le narrateur a soin de le rappeler en cet endroit même[1418]. Nous admettrons donc, avec de nombreux interprètes[1419] anciens et modernes, que saint Jean s’est contenté de signaler la présentation de Jésus à l’ancien grand prêtre, sans donner aucun détail sur l’audience même, qui, n’ayant qu’un caractère privé, officieux, ne pouvait produire aucun résultat. Ce fut une simple enquête préalable.

Lorsqu’elle eut pris fin, les gardiens du temple et les serviteurs du sanhédrin, sur l’ordre de l’ancien grand prêtre, conduisirent donc Jésus chez Caïphe. Il n’est plus question des soldats romains, dont on n’avait désiré le concours que pour l’arrestation, que l’on croyait devoir être plus ou moins difficile. Ils avaient dû réintégrer leur caserne en quittant Gethsémani, ou au plus tard après avoir accompagné le prisonnier jusque chez Anne.

C’est pour la troisième fois que Caïphe nous apparaît, dans le cours de l’histoire évangélique. Son nom a été prononcé tout d’abord par saint Luc[1420], qui s’en est servi pour dater le début du ministère de Jean-Baptiste. Saint Jean l’a mentionné tout récemment à son tour, pour révéler à ses lecteurs le conseil infâme qu’il avait donné aux membres du sanhédrin au sujet de Jésus[1421]. Ce conseil, l’évangéliste le rappelle ici même, afin d’indiquer d’avance quelle justice on pouvait attendre d’un tribunal dont le chef avait émis cyniquement une telle opinion. « Caïphe », en araméen Kayyafâ, en grec Kaïphas, n’était qu’un surnom du grand prêtre alors régnant. Son vrai nom était Joseph. Institué par le proconsul Valerius Gratus, l’an 18, il exerça le souverain pontificat jusqu’en l’année 36[1422]. Pour avoir été maintenu en charge pendant une si longue période par les Romains, surtout sous un gouverneur de la trempe de Pilate, tandis que les autres pontificats n’avaient pour la plupart qu’une durée éphémère, il dut se faire, avec une basse souplesse et une honteuse docilité, l’agent de leur politique, et se mettre au service de leurs intérêts, aux dépens de ceux de son pays. Au point de vue chrétien, sa grande notoriété lui vient du rôle singulièrement odieux et criminel qu’il va jouer dans la condamnation de Jésus. Il en demeure déshonoré à tout jamais.

Lorsqu’on introduisit chez lui le Sauveur, les membres du sanhédrin, convoqués en toute hôte bien que ce fut encore la pleine nuit, n’étaient pas encore rassemblés. En attendant leur arrivée, le grand prêtre fit subir à Jésus un interrogatoire préliminaire, dont les détails n’ont été conservés que par saint Jean[1423]. Les questions qu’il posa au divin accusé, dans l’espoir de lui arracher quelque aveu compromettant, portèrent sur deux points principaux : Quels étaient ses disciples ? quel avait été son enseignement ? Elles étaient très naturelles l’une et l’autre. Elles démontrent que le grand prêtre connaissait assez bien le genre de vie et les habitudes du Sauveur, puisqu’il savait qu’il était ordinairement accompagné d’un certain nombre de disciples, et qu’il s’adonnait à la prédication. Négligeant la première question, Jésus ne répondit qu’à la seconde, et il le fit avec autant d’habileté que de fermeté :

J’ai parlé ouvertement au monde ; j’ai toujours enseigné dans les synagogues et dans le temple, où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interroges-tu ? Demande à ceux qui m’ont entendu ce que je leur ai dit ; eux, ils savent ce que j’ai dit.

Voilà bien le ton qui convient à une supériorité qui a conscience d’elle-même, à un accusé qui est sûr de son innocence, en face d’un juge inique, dont l’amour de la justice et de la vérité est la moindre des préoccupations. Jésus met dans un relief très piquant, à un double point de vue, le caractère public, universel, de son enseignement. Les docteurs juifs d’alors se contentaient presque toujours d’instruire quelques disciples. Jésus, au contraire, avait donné ses leçons devant de nombreux auditoires, composés de tous ceux de ses compatriotes qui désiraient l’entendre. Elles étaient destinées au monde entier. Les locaux dans lesquels il prenait la parole étaient les plus publics du pays : les synagogues, les cours du temple de Jérusalem ouvertes à tous les Juifs. Il avait aussi prêché en plein air, sur les bords du lac de Génésareth, sur les montagnes ; et n’avait-il pas enjoint à ses disciples de crier sur les toits ce qu’il leur avait lui-même enseigné ? Aucun docteur, avant lui, n’avait autant recherché la publicité. Caïphe n’avait qu’à prendre des informations à ce sujet ; les témoins sérieux et véridiques se comptaient par milliers. Jésus n’en redoutait aucun, bien que plusieurs d’entre eux fussent ses ennemis déclarés.

Le raisonnement avait frappé juste ; aussi le pontife n’eut-il rien à répliquer. Mais un des valets du sanhédrin, qui était alors debout auprès de Jésus, osa le souffleter, en disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au grand prêtre ? » En vil courtisan, ce misérable s’arrogeait ainsi le droit d’user brutalement de violence envers Notre-Seigneur, comme si sa réponse pleine de dignité avait été injurieuse à l’égard du pontife. Caïphe n’ayant pas protesté contre l’intervention coupable de son subordonné, Jésus le fit lui-même, sous la forme de ce dilemme irréfutable : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; mais, si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu[1424] ? »

Peu après, les membres du sanhédrin étant arrivés en très grand nombre, la séance proprement dite commença. Saint Matthieu et saint Marc en décrivent fort bien les principaux détails[1425]. La première partie de l’une des plus récentes prédictions de Jésus était dès lors accomplie : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux anciens[1426] ». Essayons de pénétrer dans la salle d’audience, qui était située au premier étage du palais de Caïphe[1427]. Lorsque le sanhédrin tenait une séance judiciaire dans son local accoutumé, le gazzit, chacun avait sa place marquée. Les juges étaient assis en demi-cercle sur des coussins. Au centre de l’hémicycle, sur des estrades élevées, se tenaient le président, qui n’était autre que Caïphe dans le cas actuel, et le vice-président. Ils avaient auprès d’eux les « Sages », qui étaient les conseillers ordinaires de la haute assemblée. À chacune des extrémités de l’hémicycle était placé un secrétaire : celui de droite avait pour mission de recueillir tout ce qui était à la décharge de l’accusé ; celui de gauche devait noter tout ce qui lui était défavorable. Au milieu de la salle se tenait l’accusé, entouré des gardes qui veillaient sur lui[1428]. Il est probable qu’un placement identique fut adopté chez Caïphe.

Bien que toute idée de justice eut été écartée d’avance, et que l’accusé fût déjà depuis longtemps condamné ; il fallait tout au moins sauver les apparences, et préparer une justification légale de la sentence de mort autrement, quel prétexte alléguerait-on à Pilate, pour obtenir de lui l’exécution de la sentence ? et ne risquait-on pas de s’aliéner la partie, considérable du peuple pour laquelle Jésus était encore un favori ? C’est pourquoi il était nécessaire de procéder en premier lieu à l’audition des témoins, Caïphe et ses complices y avaient songé : aussi ne fut-on pas pris au dépourvu, car de nombreux faux témoins, subornés par eux[1429], se trouvèrent, à point nommé dans la salle d’audience, en même temps que les juges. Ce trait est significatif. En effet, quelle accusation sérieuse pouvait-on formuler contre le Sauveur, qui était l’innocence même ? N’avait il pas réfuté toutes les attaques précédentes de ses ennemis, en les couvrant eux-mêmes de confusion ? Mais ils veulent à tout, prix assouvir leur rage sanguinaire ; aussi ont-ils pris leurs mesures en conséquence.

On donna la parole à ces témoins de mensonge. Mais le perfide espoir de ces juges sans conscience fut promptement frustré, aucune des accusations lancées contre Jésus ne leur ayant paru suffisante, malgré leurs préventions et leur haine, pour légitimer une sentence capitale. Comme le font remarquer les évangélistes, les témoignages n’étaient pas concordants. Or, d’après la loi mosaïque, « un témoignage était de nulle valeur, si ceux qui le portaient n’étaient pas d’accord sur tous les points[1430] ». La Providence permit ce désaccord. Il ne devait pas être dit qu’une condamnation à mort avait été décrétée contre Jésus, sous une apparence quelconque de culpabilité. Au contraire, pendant et après ce double procès, tous ceux qui portèrent un jugement sur Jésus, tous, à part le sanhédrin homicide — Pilate, Hérode, le bon larron, le traître Judas, le centurion romain qui présida au crucifiement —, proclamèrent bien haut son innocence parfaite. C’est en qualité de Messie, de rédempteur du peuple juif et de l’humanité entière qu’il subira le dernier supplice. Il mourra dans les circonstances les plus cruelles, parce qu’il aura été jusqu’au bout fidèle à sa mission. Cependant, après une longue série de fausses accusations, entachées de nullité, deux autres témoins se présentèrent — juste deux, c’était le minimum exigé par la loi[1431] —, et firent la déposition suivante : « Nous l’avons entendu dire : Je détruirai ce temple, fait de main d’homme, et, en trois jours, j’en bâtirai un autre, qui ne sera pas fait de main d’homme[1432] ». L’accusation était grave en elle-même, tant les Juifs étaient jaloux de l’honneur de leur temple, qui formait le glorieux centre de leur religion. Le témoignage avait une force particulière, puisque les deux témoins affirmaient avoir entendu personnellement ces paroles subversives. N’avait-on pas été sur le point de mettre à mort le saint prophète Jérémie, parce qu’il avait prédit la ruine du temple[1433] ?

La parole qui servait de base à cette calomnie avait été prononcée trois ans auparavant, au début du ministère de Jésus. Grâce à saint Jean, qui nous l’a conservée[1434], nous pouvons contrôler l’assertion mensongère des deux accusateurs. Jésus n’avait pas dit : « Je détruirai ce temple… » ; mais : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai… » ; ce qui était très différent. Son langage, simplement hypothétique, ne contenait rien d’irrespectueux pour la maison de Dieu. Par malveillance ou par inintelligence, on l’avait défiguré en le citant, sans compter qu’il ne concernait nullement le sanctuaire de Jérusalem, mais le corps sacré du Sauveur lui-même, qui devait ressusciter trois jours après sa mort. Toutefois cette parole de Jésus avait produit une impression très vive, car l’un des principaux griefs qu’on reprochera un peu plus tard à saint Étienne sera de l’avoir citée, comme si elle prédisait réellement la ruine du temple[1435]. Ici, saint Marc s’empresse d’ajouter qu’elle demeura sans valeur pour le procès, les deux témoins qui la mettaient en avant n’étant pas non plus d’accord entre eux, Ils avaient comparu l’un après l’autre devant le tribunal, conformément aux coutumes juridiques, et le second, sans s’en douter, avait dû contredire le premier sur quelque point important, de sorte que l’accusation tombait d’elle-même. Aussi les juges et leur chef furent-ils désappointés, embarrassés.

Néanmoins, comme il n’était pas possible de condamner Jésus sans aucune preuve de culpabilité, et comme cette accusation spéciale présentait une apparence de légalité, Caïphe va mettre tout en œuvre pour en tirer parti. Se levant, quittant sa place et s’avançant jusqu’au milieu de l’assemblée[1436], simulant, en un mot, une profonde indignation excitée en lui par l’outrage fait au temple du Dieu d’Israël, il pressa l’accusé de se justifier sur ce point, s’il en était capable. « Tu ne réponds rien à ce que ces hommes déposent contre toi ? » lui demanda-t-il avec l’accent d’une vive colère. De la part d’un président d’un tribunal suprême, ce procédé d’intimidation constituait l’irrégularité la plus odieuse. Jésus aurait pu, d’un seul mot, réduire à néant les calomnies de ses accusateurs. Il préféra se renfermer dans un majestueux silence, que saint Marc décrit à l’aide d’une formule très expressive : « Il se taisait, et il ne répondit rien ». Pourquoi aurait-il essayé de se disculper devant de pareils juges, puisque le désaccord des témoins, dûment constaté, entachait de nullité leur accusation ? De plus, ne savait-il pas qu’ils étaient décidés à le condamner quand même ? Saint Pierre faisait plus tard un bel éloge de ce silence si éloquent, qu’il rapprochait d’une prophétie d’Isaïe : « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un modèle, afin que vous suiviez ses traces, … lui qui, outragé, ne rendait point l’outrage ; qui, maltraité, ne faisait pas de menaces[1437] ».

Sa question ayant été rendue vaine par le silence de l’accusé, Caïphe, toujours debout et blessé dans son orgueil, l’interpella avec une solennité affectée : « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils du Dieu béni[1438] ? » On le voit, le grand prêtre savait que Jésus revendiquait le titre de Messie. Comment l’aurait-il ignoré, surtout après l’entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem, et après les discussions qu’il avait eues dans les cours du temple avec les pharisiens, les sadducéens et les membres du sanhédrin ? Mais quelle signification précise donnait-il aux mots « Fils de Dieu ? » Les regardait-il comme un simple synonyme du mot « Christ », pour désigner les relations intimes du Messie avec Dieu ? ou bien, les employait-il dans leur sens strict, pour désigner une génération et une nature divines ? Il n’est pas possible de répondre avec certitude à ces questions, car la divinité du Messie, nous avons eu déjà l’occasion de le dire, n’était pas communément admise alors dans le monde juif. Toutefois, si ce grand personnage n’apparaît qu’avec la dignité de « fils de David » dans les Psaumes de Salomon, il est appelé « Fils de Dieu » par l’auteur du livre d’Hénoch et par celui du IVe livre d’Esdras[1439]. Caïphe peut donc avoir adopté lui-même ce second sentiment ; ou plutôt, sans se préoccuper personnellement de cette question, il aura employé le titre de « fils de Dieu », afin de pousser Jésus à répondre affirmativement : ce qui permettrait ensuite de lancer contré lui une accusation de blasphème, et d’enlever le vote de l’assemblée.

Cette fois, le Sauveur parlera. Interpellé au nom de Dieu, répondant à une interrogation officielle qui lui était posée par le plus haut dignitaire de la nation théocratique, il proclamera sans hésitation, devant l’assemblée suprême du pays, qu’il est vraiment le Messie. « Tu l’as dit », répondit-il d’une voix ferme. Autrefois, au pied de l’Hermon, il avait accepté la confession ardente de Pierre : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant[1440] ». Tout récemment, il agréait comme un hommage légitime les Hosanna du peuple. Mais, ici, il y a quelque chose de plus, puisque c’est lui-même qui revendique positivement le caractère messianique et la divine filiation. Il reprit, complétant et corroborant ainsi son assertion par une déclaration majestueuse, qu’il proféra avec la majesté et l’autorité d’un roi : « Je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel ». Quelle vigueur sereine dans cette simple proposition, « Je vous le dis », qui introduit la prophétie du Sauveur ! Et celle-ci se rattache de la façon la plus claire à la vision de Daniel, plusieurs fois mentionnée, dans laquelle le Fils de l’homme, porté sur les nuées du ciel, vient se présenter à l’« Ancien des jours », qui lui confie « la puissance, l’honneur et le règne[1441] », et qui, d’après le Psaume IXe, le fait asseoir à sa droite comme son vice-roi, muni de toute son autorité, ou plutôt comme son égal. L’expression grecque que nous avons traduite par « désormais[1442] », prise à la lettre, signifie : « à partir de cet instant ». Elle ne saurait donc désigner d’une manière exclusive l’époque du jugement dernier, comme le supposent quelques commentateurs ; En l’employant ainsi, Jésus envisageait le moment où il allait être condamné, comme le début de sa glorification. Sa passion va devenir le point de départ d’un nouvel ordre de choses. Par ce grave langage, Notre-Seigneur renvoyait ses juges à un avenir prochain, qui attesterait que toutes ses revendications étaient légitimes. Malgré son état actuel d’humiliation et d’impuissance, qui va s’aggraver encore dans quelques heures, il leur apparaîtra bientôt, à eux personnellement et en différentes manières, comme le Messie-Dieu, siégeant à la droite de son Père. Ils furent témoins, en effet, des premiers rayons de sa gloire, que manifestèrent les miracles du Golgotha, de la résurrection, de la Pentecôte, les prodiges opérés par les apôtres, et l’établissement rapide de l’Église. Leurs successeurs immédiats, et même plusieurs d’entre eux, contemplèrent de leurs propres yeux la ruine de Jérusalem, qui révéla aussi la toute-puissance vengeresse du Christ. Tous ces faits étaient autant de préludes et de gages de son avènement plus glorieux encore, à la fin des temps[1443].

Cette parole de Jésus contient donc l’un des plus éclatants témoignages qu’il ait rendus à sa propre personne ; toutes les manifestations historiques de son pouvoir à travers les siècles y sont résumées. Il n’affirme pas seulement qu’il est le Messie, mais il proclame qu’il prouvera par des faits la réalité de son caractère messianique ; allant plus loin il déclare que lui, Fils de l’homme ; est vraiment le Fils de Dieu, égal à son Père céleste. Avant que son « heure » fût venue, il avait évité pendant longtemps, avec le plus grand soin, ce qui aurait pu exciter la haine de ses ennemis et hâter l’exécution de leurs desseins criminels. Il s’était tenu dans la plus prudente réserve au sujet de ses titres et de ses droits. Maintenant que cette heure voulue de Dieu et de lui-même est là, il lève sans crainte tous les voiles, et il annonce ouvertement, devant le plus haut et le plus puissant tribunal de son peuple, ce qu’il est, ce qu’il fera. Sa mission terrestre est achevée. On peut le faire mourir ; ce sera contribuer à sa glorification.

Des juges amis delà vérité auraient dû instituer une enquête, — et elle aurait été si facile ! — pour soumettre à un examen sérieux l’assertion de l’accusé. La vie de Jésus, sa prédication et ses miracles, rapprochés de ce témoignage qu’il venait de se rendre solennellement à lui-même, ne contenaient-elles pas la preuve la plus incontestable et la plus authentique de sa mission divine ? Mais il s’agissait bien de justice et d’enquête ! On voulait la mort de Jésus, et c’est dans le sens d’une sentence capitale que les débats avaient été dirigés.

Caïphe, oubliant son rôle de président impartial, va continuer de jouer celui de premier accusateur. Il a atteint son but. Il a réussi à faire parler l’accusé et à obtenir de lui un grave aveu, grâce auquel il sera facile de faire prononcer contre lui un arrêt de mort. Mais il va procéder avec un art consommé. L’Orient a toujours été par excellence le pays des manifestations extérieures : la douleur, l’indignation et l’effroi, en général les vives émotions, y étaient représentés par des actes, qui, naturels en eux-mêmes, avaient été soumis ensuite à des règles toutes conventionnelles. Tel était le cas, chez les Juifs, pour le geste prescrit lorsqu’on entendait un blasphème, ou qu’on était témoin d’une action sacrilège. Il consistait à déchirer, avec les marques d’une sainte colère, les vêtements dont on était couvert[1444]. La loi mosaïque interdisait ce geste au grand prêtre, lorsqu’il s’agissait d’un deuil personnel[1445] ; mais il lui était permis de le faire, lorsqu’un blasphème était prononcé en sa présence. Caïphe saisit donc avec violence la partie supérieure de ses vêtements,[1446] comme s’il venait d’entendre le plus horrible blasphème ; et joignant la parole au geste, il s’écria : « Il a blasphémé ; qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici que vous venez d’entendre le blasphème. Que vous en semble ? » Il était heureux de pouvoir se passer de témoins, un long et minutieux interrogatoire, conduit avec partialité, lui ayant montré l’inutilité de ce moyen pour condamner l’accusé. Mais en ce moment, il joue une indigne comédie[1447], afin de supprimer, non seulement le défilé de nouveaux témoins, même de témoins à décharge, mais toute délibération des juges. C’était un vote par acclamation qu’il demandait. Il l’obtint aussitôt, de cette assemblée servile, digne de son président, dont elle partageait presque toute entière les préjugés et la haine contre Notre-Seigneur. La loi exigeait cependant que, dans les procès criminels, chaque juge exprimât séparément son vote. Mais foulant aux pieds la loi, sur ce point comme sur tant d’autres, le sanhédrin rendit à l’unanimité une sentence de mort contre Jésus. Ne s’était-il pas réuni pour le condamner, et n’est-ce pas dans ce but avoué que les débats avaient été conduits ? Les membres du grand conseil que l’on savait favorables à Jésus — peut-être y en avait-il d’autres que Nicodème et Joseph d’Arimathie — n’avaient probablement pas été convoqués, ou du moins ils s’absentèrent d’eux-mêmes, quand ils connurent le motif de la réunion.

Luc., xxii, 56-62 ; Joan., xviii, 15-18, 25-27Nous avons maintenant à revenir un peu en arrière, pour assister à une autre scène, beaucoup moins grave assurément, mais très douloureuse aussi, qui se passait également chez Caïphe, tandis que le Sauveur était jugé et condamné. Nous voulons parler du triple reniement de saint Pierre. Il est raconté par les quatre évangélistes[1448], en termes dramatiques, qui mettent presque les faits sous nos yeux, et avec de légers écarts de détails, qui proviennent du choix que les divers narrateurs ont fait, ou que la tradition a fait pour eux, entre les paroles prononcées pendant ce petit drame. En effet, comme on l’a tort bien dit,[1449] « le triple reniement de saint Pierre consiste, non pas dans trois actes isolés, mais dans trois circonstances distinctes, où l’apôtre renia plusieurs fois son Maître ». La prédiction du Sauveur « Tu me renieras trois fois », ne doit donc pas être restreinte à trois paroles de dénégation sorties de la bouche de l’apôtre, car en additionnant les différentes circonstances dans lesquelles Pierre renia Jésus d’après les quatre évangélistes, on obtiendrait, d’après le calculs de divers exégètes, non pas trois, mais six, sept et même huit reniements. La prophétie admet un sens plus large. En combinant, ensemble toutes ces dénégations, on obtient trois groupes de questions et de réponses, ou, si l’on veut, trois actes successifs, composés chacun de plusieurs scènes variées, durant lesquelles le chef des apôtres, interrogé à plusieurs reprises par des personnes distinctes, renia plusieurs fois Notre-Seigneur[1450]. En admettant ce principe si simple, il devient promptement évident que ce qu’on affecte parfois de regarder comme de vraies contradictions, n’est qu’un nouvel exemple des menues divergences qu’on rencontre chez tous les historiens qui ont écrit, d’une manière indépendante, sur un même sujet.

Pierre avait pris la fuite en même temps que les autres apôtres, au moment où l’on arrêtait le divin Maître à Gethsémani. Peu après, cependant, ayant recouvré en partie son sang-froid et confus de sa faiblesse, il revint sur ses pas, et suivit à quelque distance le bande qui conduisait Jésus chez Anne. Un sentiment identique avait ramené le disciple bien-aimé, de sorte qu’ils se trouvèrent ensemble à la porte du palais de Caïphe. Nous devons à saint Jean lui-même ce précieux détail, ainsi » que le suivant[1451]. Selon sa coutume, il ne se nomme pas dans son récit, mais, d’après la manière dont il est question de lui, et aussi d’après le sentiment traditionnel très justement adopté par la majorité des commentateurs[1452], il n’est guère possible de penser à un autre apôtre. Jean nous apprend ici qu’il était connu du grand prêtre, c’est-à-dire de Caïphe. Quelle était exactement la nature de leurs relations ? On a fait mainte hypothèse à ce sujet, sans pouvoir résoudre avec quelque apparence de certitude ce petit problème, d’ailleurs sans importance. On a même mis parfois en avant je ne sais quel degré de parenté, dont on ne possède aucune preuve. Notons seulement que, chez les anciens Juifs, les différentes classes de la société ne vivaient pas aussi à l’écart les unes des autres que dans nos sociétés modernes : ce qui simplifie un peu la question. Il est bon de rappeler aussi que saint Jean avait alors, sinon en propriété du moins en location, une maison à Jérusalem[1453]. Quoi qu’il en soit, connu du grand prêtre, Jean l’était, aussi de ses serviteurs, et, ceux-ci le laissèrent pénétrer sans difficulté dans la cour du palais, tandis que Pierre restait dans la rue. Lorsque le disciple bien-aimé s’aperçut que son ami ne le suivait pas, il dit un mot, en sa faveur à la portière, et ils franchirent ensemble le portique, pour se séparer ensuite. Leur démarche à tous deux était certainement alors un acte de vrai courage, qui réparait jusqu’à un certain point leur fuite récente.

Ce fut néanmoins pour son malheur que Pierre obtint ce privilège. Il ne se doutait guère du genre d’épreuve qui l’y attendait. À peine était-il entré, que la servante qui gardait la porte[1454] lui demanda, hardiment et dédaigneusement : « N’es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet homme ? » Surpris et troublé par cette soudaine question, qui indiquait qu’il avait été reconnu comme faisant partie des partisans les plus intimes de Jésus, il répondit, lâchement : « Je n’en suis pas ».

À l’époque de la Pâque, les nuits sont habituellement froides à Jérusalem, qui est bâtie à une altitude de 800 mètres. Aussi les serviteurs de Caïphe et du sanhédrin avaient-ils allumé un grand feu de braise, dans la cour quadrangulaire et à ciel ouvert autour de laquelle se dressaient les constructions qui formaient le palais, et ils se chauffaient tout autour. Pierre alla se mêler à leur groupe. Mais une autre servante, dont l’attention avait été attirée par son visage morne et par sa grave contenance, qui contrastaient avec l’attitude de l’assistance, jeta sur lui un regard pénétrant[1455], puis elle s’écria : « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ». Si les valets l’avaient arrêté pour le conduire à la barre du tribunal, tout porte à croire que Pierre aurait répondu courageusement ; mais, décontenancé de plus en plus, il eut la faiblesse de répondre : « Je ne sais pas et je ne comprends pas ce que tu dis ». Tel est le premier groupe de ses trois reniements. Comme il se dérobe, en affectant de ne savoir ni de qui ni de quoi on lui parle ! C’est à ce moment, d’après saint Marc, que le coq chanta pour la première fois.

Pierre aurait dû quitter ce milieu si dangereux ; mais il était entré dans le palais « pour voir la fin », comme s’exprime saint Matthieu[1456], c’est-à-dire pour connaître au plus tôt l’issue du procès et le sort réservé à son Maître bien-aimé, et il lui répugnait de s’éloigner. Il demeura donc à une petite distance du foyer, qui projetait tout autour une lueur rougeâtre très vive. L’un des assistants, le regardant à son tour, lui adressa la même question que la portière : « N’es-tu pas l’un des disciples ? » Il répondit encore : « Je n’en suis pas ». De plus en plus gêné, il fit quelques pas dans la direction de la porte ; mais une autre servante dit à ceux qui étaient auprès d’elle : « Cet homme aussi était avec Jésus de Nazareth ». Pierre nia de nouveau, en disant. : « Non, je ne le connais pas », et il confirma sa dénégation par un serment[1457]. Ce fut le second groupe des reniements.

Une heure plus tard, suivant une précieuse note de saint Luc, quelques-uns des serviteurs de Caïphe et du sanhédrin, s’approchant de Pierre, lui dirent, cette fois dans les termes les plus positifs : « Certainement tu es aussi de ces gens-là (par ce terme méprisant, ils désignaient les disciples de Jésus), car ton langage te fait reconnaître ». Dans une note antérieure sur la langue alors parlée en Palestine[1458], nous avons dit que l’idiome araméen, tel qu’il était usité en Galilée, se distinguait par certaines particularités, certains défauts de prononciation, qui trahissaient immédiatement l’origine de ceux qui l’employaient. En outre, à Jérusalem surtout, la locution « être Galiléen » signifiait souvent alors, comme dans le cas actuel, faire partie de l’entourage de Jésus, dont les disciples les plus ardents et les plus nombreux étaient de fait originaires de cette province. Pierre s’était donc lui-même dénoncé. Il y eut plus encore. Un des assistants, parent de ce Malchus que le fougueux apôtre avait blessé à l’oreille, au moment de l’arrestation du Sauveur, crut reconnaître l’auteur de ce triste fait d’armes. « Ne t’ai-je pas vu dans le jardin avec ce Jésus ? » lui demanda-t-il. C’en était trop. Mis de plus en plus hors de lui-même par les incidents désolants qui s’étaient précipités coup sur coup, Pierre renia son Maître avec plus d’énergie que jamais, en jurant de nouveau qu’il ne le connaissait pas. Il alla même jusqu’à proférer des imprécations, des anathèmes contre sa propre personne, à se vouer au malheur et à la destruction, pour le cas où il ne dirait pas la vérité. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez », aurait-il répondu d’après saint Marc. Qu’est devenue sa confession glorieuse ? où ont passé toutes ses belles promesses, que lui rappela le second chant du coq, à l’instant même où il achevait son troisième reniement ?

Lorsqu’il entendit ce cri strident[1459], il se souvint tout à coup de la prédiction que le Sauveur lui avait faite quelques heures auparavant, et il comprit toute la gravité de sa faute. Sa douleur s’accrut encore, lorsque Jésus, que l’on conduisait de la salle d’audience, après sa condamnation, au réduit où il allait être enfermé pour le reste de la nuit, se tourna de son côté, en passant auprès de lui, et jeta sur lui un regard pénétrant[1460], par lequel il disait éloquemment qu’il savait tout. L’âme transpercée de douleur, le cœur brisé, Pierre quitta au plus vite le palais de Caïphe et éclata en amers sanglots[1461].

La véracité et l’honnêteté historiques des quatre évangélistes brillent dans les lignes que chacun d’eux a consacrées au reniement du prince des apôtres. Ils ne le ménagent pas, ils n’essayent pas d’atténuer, même légèrement, sa faute. Ils exposent les faits tels qu’ils se sont passés. Cette faute, nous n’avons-pas nous-mêmes à la grossir démesurément. La foi de Pierre n’a pas fléchi, n’a pas été ébranlée. Son reniement, simple effet de la peur, était tout superficiel : Son grand tort consista à ne pas se défier suffisamment de lui-même, et c’est cette présomption qui le jeta imprudemment au milieu du péril. Mais, comme il sut bien racheté ? son péché, en le pleurant durant toute sa vie, en gagnant tant d’âmes à son Maître bien-aimé et en mourant pour lui sur une croix !

Immédiatement après la sentence de mort prononcée contre Jésus, il s’était passé une scène révoltante, que les synoptiques racontent en peu de mots[1462]. Tandis que partout, si ce n’est parfois chez les peuplades barbares, les condamnés à mort sont respectés comme une chose sacrée, depuis le moment de la sentence jusqu’à celui de son exécution, Jésus fut l’objet des traitements les plus indignes. Les vulgaires gardiens entre les mains desquels on avait laissé cette douce et innocente victime, lui firent subir de cruels outrages. Les uns lui crachaient brutalement au visage ; d’autres lui donnaient des soufflets et des coups de poing ; d’autres, plus hardis encore, après lui avoir voilé les yeux, lui demandaient grossièrement : « Prophétise, qui est-ce qui t’a frappé ? » Puisqu’il prétendait être un prophète, ils l’invitaient, en ricanant, à faire usage de ses pouvoirs surnaturels. Ils proférèrent contre lui beaucoup d’autres blasphèmes. Et Jésus supportait tout sans se plaindre, avec une patience héroïque. Isaïe avait clairement prédit cette scène douloureuse, lorsqu’il prêtait au Messie ces paroles : « J’ai livré mon corps à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe, je n’ai pas dérobé mon visage aux ignominies et aux crachats. Le Seigneur Dieu m’a secouru ; c’est pourquoi je n’ai pas été confondu[1463] ». Combien grande était la haine des pontifes, des scribes et des autres membres du sanhédrin, qui tolérèrent ces infamies, auxquelles prirent part, comme le dit saint Luc, les officiers subalternes qui dirigeaient la police du temple ! Ce trait n’est malheureusement que trop conforme aux mœurs très dures, souvent cruelles, des temps anciens.

« Lorsqu’il fit jour, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les scribes s’assemblèrent, et ils introduisirent Jésus dans leur conseil ». Divers commentateurs identifient ce passage du troisième évangile, et les quelques lignes qui le développent[1464], avec la séance du sanhédrin que nous avons exposée plus haut d’après saint Matthieu et saint Marc. Mais ce sentiment est difficilement acceptable, car la séance en question avait eu lieu pendant la nuit et peu de temps après l’arrestation du Sauveur, tandis que celle-ci eut lieu le matin, « dès qu’il fit jour », comme l’auteur du troisième évangile le note expressément. De plus, les deux autres synoptiques supposent très clairement aussi que le sanhédrin tint deux réunions distinctes[1465] à propos du procès de Jésus. Seulement, comme ils ont raconté la première avec quelques détails, ils se contentent de mentionner la seconde. Saint Luc, au contraire, qui n’a rien dit de la session nocturne, trace une esquisse de la session du matin, qui, du reste, fut rapide et n’eut guère lieu que pour la forme. On la crut nécessaire pour sauver les apparences. En effet, il paraît avoir été contraire à la loi juive d’alors, de traiter les affaires capitales durant la nuit, en sorte qu’une sentence de mort prononcée pendant une séance nocturne était regardée comme nulle et invalide. On voulait donc donner, de ce côté aussi, un semblant de légalité au procès, reprendre le jugement à l’aube du jour, pour le ratifier officiellement. Il importait également de déterminer les chefs d’accusation qu’on pourrait présenter bientôt à Pilate, pour obtenir plus facilement de lui qu’il condamnât Jésus à son tour. Mais on avait hâte d’en finir.

Saint Luc ne mentionne aucune audition de témoins ; seulement, on fit répéter à Jésus la parole qui avait servi d’occasion à l’arrêt de mort. « Es-tu le Christ ? dis-le nous », lui demanda le président du tribunal. Caïphe allait ainsi directement au fait principal, en négligeant, les faits secondaires. Le Sauveur répondit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas, et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas et vous ne me relâcherez pas ». Il y a, dans ce dilemme, une protestation énergique, quoique indirecte, contre les procédés iniques du sanhédrin. Soit que Jésus eût ouvertement fait connaître aux magistrats juifs, sur leur demande, sa mission divine, soit qu’il eût essayé d’argumenter avec eux, il n’avait rencontré auprès de ces hommes passionnés que la dureté de la haine. Le fait était si vrai, que tous les membres du grand Conseil durent garder le silence. Jésus répéta donc, mais en l’abrégeant, sa prophétie solennelle de la séance de nuit : « Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ». De nouveau, il évoquait ainsi : devant ses ennemis l’image glorieuse et redoutable du Fils de l’homme, muni d’une puissance à laquelle rien ne pourra résister. Tous s’écrièrent alors : « Tu es donc le Fils de Dieu ? » Ils ont compris sans peine qu’en se désignant ainsi, Jésus se déclarait égal à Dieu, comme il l’avait affirmé, en termes plus précis encore, quelques heures auparavant. « Je le suis », répondit Notre-Seigneur. Aussitôt ils s’écrièrent d’une façon tumultueuse, indigne de juges intègres : « Qu’avons-nous encore besoin de témoignages[1466] ? Nous l’avons entendu nous-mêmes de sa bouche ». Cela dit, ils confirmèrent purement et simplement leur sentence de mort[1467].

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