Ici s’ouvre le second acte du procès de Notre-Seigneur. De la juridiction religieuse, nous passons à la juridiction civile ; du sanhédrin, nous passons au prétoire ; de Caïphe à Ponce-Pilate. Dans cette autre partie du jugement, nous trouverons aussi trois phases, comme dans la précédente. Une première séance sera tenue au prétoire, une seconde au palais d’Hérode Antipas, une troisième encore au prétoire. Nous assisterons à ce frappant contraste : les sanhédrites multiplieront les efforts énergiques pour obtenir du procurateur romain la ratification de leur arrêt de mort ; Pilate s’efforcera au contraire d’en empêcher l’exécution. Des deux côtés, on aura recours à d’habiles manœuvres, et on rivalisera de souplesse, de ruse. Dans ce duel, c’est le lutteur le plus puissant, Pilate, qui sera honteusement vaincu. Parmi les membres du sanhédrin, ce sont les princes des prêtres, les hiérarques, qui vont désormais prendre l’affaire du procès en mains, et la pousser avec tout l’acharnement de la passion, se faisant aider de la populace, à laquelle ils sauront communiquer leur fanatisme contre Jésus. C’est que le Sauveur, en se dressant énergiquement contre les abus qu’ils avaient tolérés dans le temple, menaçait de restreindre non seulement leur autorité, mais aussi une des meilleures sources de leurs revenus.
Les récits vont se multiplier encore sous la plume fidèle des quatre évangélistes, et les détails deviendront de plus en plus tragiques. Saint Matthieu insiste sur la culpabilité du sanhédrin et des foules juives ; l’impression qui se dégage de sa narration, c’est que les vrais bourreaux du Christ ne furent ni Pilate, ni les soldats romains, quelque grande qu’ait été leur responsabilité, mais les autorités judaïques et la partie du peuple qui leur servit de complice. Ce fait, si réel, si frappant, est moins mis en lumière par saint Marc, qui abrège beaucoup ici, pour conduire ses lecteurs, à sa manière vivante et vibrante, au douloureux dénouement. La narration de saint Luc a l’avantage de mettre en relief les accusations lancées contre Jésus par ses ennemis, et la perfidie avec laquelle ceux-ci transformèrent, devant Pilate, leur grief religieux en un délit politique. Nous devons aussi à l’auteur du troisième évangile l’épisode de la comparution du Sauveur devant le tétrarque Hérode. Du reste, chacun des narrateurs nous a conservé quelques faits spéciaux, dont l’association nous permet de reconstruire l’histoire du procès séculier, presque toute entière. C’est saint Jean qui a la part la plus considérable de ces détails nouveaux, qui complètent, et même qui expliquent les récits des synoptiques. C’est grâce à lui surtout, que nous pouvons nous faire une idée assez exacte de ce qui se passa au prétoire, durant ces heures qui ont eu un si grand retentissement dans l’histoire. Aucun des narrateurs ne nous révèle mieux que lui les péripéties du duel dont nous parlions plus haut. Sa description est un chef-d’œuvre de psychologie.
Immédiatement après la séance matinale qui s’était achevée par l’arrêt de mort définitif porté contre Jésus, les membres du sanhédrin, sans perdre un seul moment, tant ils étaient pressés d’assouvir leur haine, se dirigèrent vers le prétoire, conduisant avec eux leur prisonnier[1468]. Ils avaient pris la précaution de lui remettre ses liens, dont on l’avait délivré dès qu’il avait été en sûreté chez Caïphe. Les rues étaient déjà remplies de pèlerins allant au temple, et un coup de main était à craindre de la part des disciples de Jésus. La haute assemblée était presque au complet[1469], car elle voulait impressionner Pilate, en donnant toute la solennité possible à sa démarche, et obtenir ainsi de lui plus facilement la confirmation de la sentence qu’elle venait de prononcer. Les sanhédrites ne se doutaient guère qu’ils réalisaient alors une partie des prophéties faites par Notre-Seigneur au sujet de sa passion et de sa mort : « Ils (les princes des prêtres, les scribes et les anciens) le condamneront à mort, et ils le livreront aux Gentils[1470] ». Ils se doutaient moins encore que, lorsque l’heure de leur châtiment serait venue, ils seraient livrés à leur tour aux Romains, avec, toute la malheureuse nation dont ils étaient les chefs indignes. Nous avons vu qu’il était encore très matin[1471] : environ six heures ; mais les tribunaux romains s’ouvraient dès le point du jour[1472], et les sanhédrites avaient dû prévenir Pilate de leur arrivée.
Mais cette démarche auprès du représentant officiel de Rome était-elle donc nécessaire ? Puisqu’ils avaient le droit de porter des sentences de mort, n’avaient-ils pas aussi celui de les mettre à exécution ? Non, nous les entendrons bientôt l’avouer eux-mêmes : « Il ne nous est pas permis de mettre personne à mort[1473] ». Le Talmud rapporte[1474], en effet, que, quarante ans avant la destruction du temple, les Romains « avaient enlevé à Israël le jugement sur la vie et sur la mort », c’est-à-dire ce qu’on nomme en langage juridique le jus gladii. Quarante ans est un chiffre rond, à la manière orientale. En fait, c’est probablement à la déposition d’Archélaus, en l’an 7[1475], quand la Judée devint province romaine, que remontait cette interdiction[1476]. Le pouvoir de prononcer des sentences capitales était donc une concession dérisoire que Rome avait faite au sanhédrin juif. Il ne fallait rien moins qu’une dure nécessité, pour amener ces hommes superbes à implorer l’assistance d’un magistrat romain, surtout d’un Romain tel que Pilate. C’est pour cela que nous les trouvons de si bonne heure au prétoire.
Le mot « prétoire » désigna tout d’abord, chez les Romains, la tente du général en chef dans les camps de marche ou dans les camps permanents. Plus tard, il servit à dénommer le local occupé soit habituellement, soit d’une manière temporaire, par les dignitaires supérieurs de l’empire[1477]. À Jérusalem, c’est donc la résidence de Pilate qui portait ce nom. Quelle fut cette résidence, en l’année de la passion du Sauveur ? Il est assez difficile de répondre à cette question, qui intéresse pourtant la piété chrétienne à un très haut degré. Les évangélistes ne nous fournissent aucune indication précise sur le quartier de la ville occupé par le prétoire. Tout ce qu’il nous disent, c’est que l’édifice où résidait alors Pilate était précédé d’une place, sur laquelle les Juifs viendront se rassembler en masse compacte, et muni d’une cour intérieure. La tradition, d’ordinaire si précieuse pour nous renseigner en pareil cas, ajoute plutôt ici à la difficulté, car elle s’est modifiée dans le cours des siècles. Aux premiers temps, dès l’année 333, elle plaça le prétoire dans la vallée de Tyro-pceon ; à l’époque des croisades, elle chercha Sion non loin du cénacle ; à partir du xiv° siècle seulement, elle le localise dans la citadelle Antonia, située, nous l’avons dit, à l’angle nord-ouest du temple, et servant de caserne à la garnison romaine. Si nous consultons l’histoire contemporaine, elle nous apprend, d’une part, que le roi Hérode avait agrandi et embelli cette vieille citadelle, construite autrefois par les princes asmonéens, qui lui avaient donné le nom de Baris, transformé par lui en celui d’Antonia, eu l’honneur de Marc Antoine. Il y avait même aménagé un palais somptueux[1478], dans lequel Pilate était intéressé à s’installer au temps des fêtes juives, car il pouvait, de là, surveiller plus facilement les abords du temple, où éclataient souvent des émeutes. D’autre part, nous savons qu’Hérode le Grand avait bâti au nord-ouest de la ville haute, tout à côté de la porte actuelle de Jaffa, un autre palais, d’une magnificence extraordinaire[1479], flanqué de trois tours énormes, — la tour Hippique, la tour Phasaël et la tour Mariammé, — dans lequel les procurateurs romains de la Judée résidèrent plusieurs fois[1480]. D’assez nombreuse commentateurs et palestinologues croient trouver en cet endroit le véritable emplacement du prétoire ; d’autres se décident en faveur du Xystos, large place entourée de portiques, située à l’ouest des murs du temple, dans la vallée de Tyropœon ; d’autres enfin donnent leur préférence à la citadelle Antonia, sur l’ancien terrain de laquelle on vénère aujourd’hui les mystères de la flagellation du Christ, du couronnement d’épines, de l’Ecce homo et de la ratification par Pilate de la sentence capitale du sanhédrin[1481]. En toute hypothèse, la distance qui séparait le palais de Caïphe de la résidence actuelle de Pilate n’était pas considérable.
Tandis que les membres du sanhédrin, accompagnés de leur escorte qui entraînait brutalement le divin condamné, franchissaient rapidement cet intervalle, qui représente la deuxième partie de la Voie dite de captivité[1482], la vengeance du ciel atteignait Judas, et lui préparait une fin horrible, digne de son crime[1483]. Quand le traître vit que Jésus était définitivement condamné à mort, et que ses juges le conduisaient eux-mêmes chez le gouverneur pour le lui livrer, il comprit toute l’énormité de son forfait. Ignorait-il donc, en vendant son Maître pour un vil prix, qu’on en viendrait à cette extrémité ?. On l’a parfois vainement supposé[1484]. Il est impossible qu’il ne se soit pas rendu compte, dès le premier instant de sa trahison, du terme fatal auquel elle, devait aboutir, car la haine passionnée des autorités juives à l’égard de Jésus n’était un secret pour personne. Mais c’est un phénomène psychologique fréquemment signalé[1485] : il arrive Souvent que les grands criminels ne comprennent bien toute l’horreur de leurs attentats qu’après les avoir consommés ; jusque-la, ils sont comme aveuglés par la passion, la haine, ou tout autre mobile analogue. C’est donc en ce sens que Judas est maintenant rempli d’horreur pour son infâme trahison, bien qu’il l’eût librement préparée, puis mise à exécution. C’est en ce même sens qu’il est dit ici de lui, non pas précisément qu’il se repentit, mais simplement qu’il aurait voulu n’avoir pas commis son crime[1486]. Le vrai repentir aurait produit en lui toute autre chose que le désespoir et le suicide.
Sous l’impression de son violent remords, il résolut d’abord de se défaire au plus vite de la somme qu’il avait reçue la veille au soir, comme prix de son odieux marché. Autant elle avait flatté son avarice mesquine, autant elle lui brûle actuellement les mains, et il s’empresse de la reporter à ceux qui la lui ont donnée. Arrivé auprès des princes des prêtres, dans l’enceinte du temple, l’œil hagard, le visage contracté et convulsionné, il confessa ouvertement l’iniquité de son acte. « J’ai péché, leur dit-il d’une voix sourde, en livrant le sang innocent ». Quoique sorti d’une bouche si impure, un tel témoignage possède une force particulière. Celui qui proclame ainsi l’innocence du Sauveur, est un disciple qui a vécu durant plusieurs années dans son intimité, et qui l’a étudié de près avec des sentiments hostiles. Le ver rongeur qui déchirait son âme ne lui laissa pas de trêve, jusqu’à ce qu’il eût fait cet aveu, « Que nous importe ? C’est ton affaire, “répondirent froidement les hiérarques. Que leur importait, en effet, l’innocence de Jésus ? Ils ne l’avaient pas condamné parce qu’ils le croyaient digne de mort, mais à cause de leur haine implacable. Toute leur méchanceté nous est dévoilée par ces quelques mots. Qu’importait aussi aux prêtres juifs le regret tardif de leur complice ? Judas n’avait été pour eux qu’un instrument vulgaire ; libre à lui, maintenant, de se briser si c’est son désir. Ils l’abandonnent cruellement, à sa destinée.
Poussé à bout par cette réponse pleine de dédain, Judas franchit la cour dite d’Israël, puis celle des Prêtres[1487] et alla jeter peut-être dans le sanctuaire même[1488], bien qu’il fût rigoureusement interdit aux laïques d’y pénétrer, tout au moins dans le vestibule, les trente sicles qui avaient été l’occasion déterminante de sa perte, et qui retentirent sur les dalles. Cela fait, il sortit de la ville dans la direction du sud, traversa la vallée d’Hinnom, gravit le versant escarpé de la colline dite du Mauvais Conseil[1489], et s’arrêta un peu à l’ouest de l’endroit ou le val d’Hinnom rejoint celui du Cédron, Là se dressent quelques rochers ébréchés. Il passa autour de son cou sa longue ceinture, ou une corde dont il s’était muni en sortant du temple ; puis, après l’avoir attachée soit à la dent d’un rocher, soit à quelque arbre qui se trouvait là, il se jeta dans le vide. Ici s’arrête le récit de l’évangéliste. Saint Pierre l’a complété dans le discours qu’il prononça, le jour de l’Ascension, pour proposer aux disciples réunis dans le cénacle d’élire un successeur à Judas. « Cet homme, dit-il[1490], après avoir acquis un champ avec le salaire du crime, se pendit et se brisa par le milieu, et toutes ses entrailles se répandirent ». Ce qui s’explique par la rupture de la corde, ou de la branche d’arbre, ou de la dent rocheuse qui avait servi de moyen de suspension.
Ce n’est pas le traître en personne qui avait acquis le champ en question. L’achat fut fait par les princes des prêtres, comme l’ajoute saint Matthieu, et c’est par une figure de rhétorique que le chef des apôtres l’attribue à Judas, très justement du reste, puisque ce terrain fut acheté avec l’argent qui avait été si horriblement gagné. L’évangéliste nous montre d’abord les hiérarques embarrassés par les trente sicles que Judas leur avait rendus malgré eux. « Il n’est pas permis, dirent-ils, de les mettre dans le trésor, car c’est le prix du sang ». La loi mosaïque interdisait, en effet[1491], de faire entrer dans le trésor du temple tout argent qui proviendrait de sources impures en elles-mêmes, ou censées telles par la coutume. Aux yeux des prêtres, les trente sicles étaient tout entachés de sang et souillés moralement. Scrupule étrange, qui rappelle le reproche adressé peu de jours auparavant par le Sauveur aux pharisiens : « Conducteurs aveugles, qui filtrez le moucheron, et qui avalez le chameau[1492] ». Les hiérarques n’avaient-ils pas pris, de gaieté de cœur, la responsabilité du meurtre d’un innocent ? Ils tinrent conseil pour délibérer sur l’emploi qui serait fait de cet argent. Il fut décidé que les trente sicles serviraient à acheter le champ d’un potier, situé dans le voisinage du lieu où Judas s’était suicidé, et qu’on y établirait un cimetière pour y enterrer les Juifs étrangers qui mourraient à Jérusalem. Ce champ fut ensuite nommé Haceldama, mot araméen qui signifie : « Champ du sang[1493] », par allusion au sang de Jésus, vendu par Judas pour trente sicles. On montre encore aujourd’hui aux pèlerins ce lieu sinistre, dont l’authenticité est garantie par d’anciens et nombreux témoignages[1494].
Dans l’emploi que les princes des prêtres firent de la somme rendue par Judas, saint Matthieu voit l’accomplissement d’un oracle de l’Ancien Testament, et il le cite selon sa coutume : « Alors s’accomplit ce qui avait été prédit par le prophète Jérémie : Ils ont reçu les trente pièces d’argent, prix de celui qui a été évalué, qu’on a évalué de la part des enfants d’Israël, et ils les ont données pour le champ d’un potier, comme le Seigneur me l’a, ordonné ». Dans ce texte, l’évangéliste paraît avoir combiné ensemble divers passages extraits, soit de la prophétie de Jérémie[1495], soit de celle de Zacharie[1496], dont il n’allègue d’ailleurs aucun d’une façon littérale, dès lors qu’il a attribué au plus célèbre des deux auteurs l’alliage ainsi obtenu. Comme les paraphrastes juifs, saint Matthieu aura cité le texte hébreu à la manière dont il s’harmonisait le mieux avec l’accomplissement historique
Nous avons laissé la divine victime et ses juges sur le chemin du prétoire. Arrivés à l’entrée du palais, les membres du sanhédrin firent avertir Pilate de leur présence, et du motif pressant qui les amenait ; mais ni eux ni leurs satellites ne pénétrèrent à l’intérieur. Les habitations des païens étant regardées comme impures d’après le rituel juif[1497], ils auraient contracté, s’ils avaient franchi le seuil du prétoire, une souillure légale qui aurait duré jusqu’au soir, de sorte qu’il leur aurait été interdit, en ce grand et saint jour de la Pâque, de manger leur part des victimes sacrées, ainsi qu’il a été dit plus haut[1498]. C’était la un autre scrupule monstrueux, dans lequel on reconnaît l’influence pernicieuse de l’enseignement et de la législation des scribes.
Plusieurs fois déjà, nous avons mentionné Pilate, dont le nom complet en latin était Pontius Pilatus. Peut-être appartenait-il à la gens Pontia, célèbre dès les premiers temps de l’histoire romaine. Pilatus n’était qu’un surnom, — comme l’on disait alors, un « cognomen », — dont il est difficile d’expliquer la provenance. Pilate fut le cinquième des gouverneurs romains, ou, d’après le titre officiel, des procurateurs[1499], de la Judée et de la Samarie, réunies en une seule province. Il exerça cette fonction depuis la douzième année de Tibère, l’an 26 de notre ère, jusqu’à l’année 36. Ce que les historiens sacrés et profanes racontent de son administration montre à quel point était pénible et délicate, à cette époque, la tâche d’un gouverneur de la Judée, et d’un autre côté, combien Pilate fit peu d’efforts pour se montrer conciliant à l’égard des Juifs. La lettre d’Agrippa Ier à Caligula, citée par Philon, dans son célèbre écrit Legatio ad Caium[1500], trace de lui un portrait probablement trop noirci, mais dont l’histoire ne constate que trop bien l’exactitude générale. Cette lettre dit de lui qu’il était « inflexible de caractère et dur avec arrogance ». Elle lui reproche « la vénalité, les violences, la rapine, les mauvais traitements, les vexations, les perpétuelles exécutions sans jugement préalable, des cruautés sans nombre et insupportables ». Détestant les Juifs, et ne comprenant rien à leur tempérament national ni à leurs sentiments religieux, il prétendit les gouverner d’après sa propre volonté et les faire fléchir en tout et malgré tout. Mais, aussi faible et indécis par moments — il va nous en donner la plus triste preuve — qu’il était d’ordinaire intraitable, il contribuait lui-même à amoindrir son autorité ; aussi fut-il vaincu à plusieurs reprises — nous allons aussi en être témoins —, par ceux dont il croyait pouvoir aisément triompher. Il finit même par être tout à fait brisé par eux. Son opiniâtreté et sa maladresse occasionnèrent plus d’une fois des mouvements insurrectionnels, qu’il dut ensuite étouffer dans le sang[1501]. En somme, c’était une âme vulgaire, égoïste, sans conscience et sans valeur morale. Son mépris du judaïsme s’étale sans le moindre déguisement dans l’attitude qu’il va prendre envers les membres du sanhédrin. Il ne se prêtera qu’avec une répugnance visible au rôle très louche que ceux-ci veulent lui faire jouer. Au contraire, il manifestera presque immédiatement de la sympathie pour Jésus, dont il n’aura pas de peine à découvrir l’innocence. Et pourtant, après quelques essais d’une molle résistance, il pliera et cédera lâchement.
Le résultat sera celui que signale Tacite[1502] : Christus, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum supplicio adfectus fuerat.
La remise de Jésus à Pilate par le sanhédrin est signalée comme un fait important dans les quatre évangiles <a>36</a>. Cela se comprend, puisque c’est un autre procès qui va commencer, une juridiction toute différente qui va s’exercer. Nous avons dit que saint Jean, par l’abondance des renseignements qu’il nous fournit ici, nous permet, surtout si on le complète par les autres narrateurs, de nous faire, une idée très précise des faits, et même de leurs mobiles intimes. Il divise son récit en plusieurs petites scènes, qui se passèrent alternativement au dedans et au dehors du prétoire : à l’intérieur, entre Pilate et Jésus ; au dehors, entre Pilate et les sanhédrites. Ce que nous avons appelé la première phase du procès séculier[1503] nous présente trois de ces scènes, dans lesquelles s’encadrent harmonieusement les détails que nous ont transmis les synoptiques[1504].
Voilà donc la divine Victime debout devant un nouveau tribunal et devant un nouveau juge. Les serviteurs du sanhédrin l’avaient remise, dès son arrivée au prétoire, entre les mains des légionnaires, qui l’avaient introduite dans la cour ou dans quelque chambre du palais. Les accusateurs de Jésus refusant d’entrer chez lui, le gouverneur fit une concession à leurs préjugés religieux, et consentit à venir les rejoindre sur le perron extérieur. Après qu’ils lui eurent exposé en quelques mots leur requête, il leur demanda : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » Cette question préalable était toute naturelle, car, pour juger en dernier ressort, il fallait évidemment que Pilate connût les motifs sur lesquels s’était appuyé l’arrêt de mort. Du reste, les Romains se piquaient de procéder, dans les cas de ce genre, avec les meilleures garanties de justice pour l’accusé. Leurs séances judiciaires étaient publiques, tandis que le sanhédrin avait condamné Notre-Seigneur en comité secret. De plus, d’après la procédure romaine, on ne pouvait condamner personne, si ce n’est à l’occasion de délits bien démontrés : Nocens nisi accusatus fuerit, condemnari non potest ; Ne quis indicta causa condemnetur, disait expressément la législation de Rome, et ses fonctionnaires, fussent-ils sceptiques et arbitraires, réglaient habituellement leur conduite sur ce sage principe[1505].
Les membres du sanhédrin furent pris au dépourvu, leur réponse le prouve jusqu’à l’évidence, par la demande, cependant si simple, du procurateur. Ils espéraient emporter de pied levé, sans contrôle sérieux, la confirmation de leur propre sentence ; ils redoutent maintenant une instruction judiciaire qui pourrait bien se terminer par l’élargissement de Jésus. Ils répondirent d’une manière évasive, embarrassée, quoique avec une fierté affectée, comme si leur honneur était en cause : « Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré ». Un malfaiteur ! Ce mot peut désigner de très grands crimes ; mais il est tellement vague, qu’il ne signifiait rien dans la circonstance présente, car un tribunal exige des délits bien déterminés. Aussi Pilate, froissé à son tour en voyant qu’on le prenait de si haut avec lui, et qu’on voulait, selon l’expression très exacte de saint Léon[1506], faire de lui executorem sententiae, non arbitrum causae, répliqua-t-il sèchement : « Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi ». L’ironie était amère, puisque ces Juifs venaient précisément de juger Notre-Seigneur d’après leur loi, et qu’ils n’étaient en ce moment au prétoire que pour obtenir la ratification de leur sentence. Baissant le ton, ils furent obligés de confesser humblement leur impuissance. « Il ne nous est pas permis, avouèrent-ils, de mettre personne à mort ». Comprenant alors que le procurateur ne ratifierait leur arrêt qu’en pleine connaissance de cause, les sanhédrites lancèrent contre Jésus plusieurs graves accusations, auxquelles ils eurent soin de donner une couleur politique. S’ils n’avaient mentionné que le côté religieux de leurs griefs, c’est-à-dire le prétendu blasphème, la revendication de la dignité de Messie, ils savaient bien que Pilate n’y aurait prêté aucune attention. Ils n’auront recours que plus tard à cet argument, lorsqu’ils trouveront l’occasion de le placer avec utilité pour leur cause.
Tout d’abord, c’est d’un crime de lèse-majesté contre l’empereur qu’il accusent Jésus, le représentant comme un prétendant au trône et comme un révolutionnaire dangereux. Ils dirent donc au gouverneur : « Nous avons trouvé cet homme pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César, et se disant le Christ-roi[1507] » « Nous avons trouvé : » ils parlent comme s’ils avaient réellement convaincu Jésus de ces trois forfaits, qui faisaient de lui un agitateur très menaçant pour César et pour l’empire. La seconde des accusations était une indigne calomnie, réfutée d’avance, tout récemment, par la solution du cas de conscience que les disciples des pharisiens avaient proposé à Notre-Seigneur[1508]. Mais elle découlait naturellement des deux autres. Si, comme le prétendaient les sanhédrites, Jésus avait l’intention de se faire proclamer roi, il ne pouvait pas permettre à ses partisans de payer encore l’impôt aux Romains et de manifester plus longtemps cette marque de servitude. Mais avec quelle perfidie ces calomniateurs, pour donner à leur attestation une apparence de vérité, défigurent la signification du mot « Christ », — si sacré cependant pour de vrais Israélites, — en y ajoutant le titre de roi, comme si Jésus avait essayé de soulever toute la nation juive contre Tibère ! Lui qui avait, au contraire, juste un an auparavant, refusé de se laisser proclamer roi par une foule enthousiaste[1509] ! Néanmoins, le choix du grief était habile, car il ne pouvait guère manquer de faire impression sur le gouverneur. De plus, il était possible d’en faire la preuve dans une certaine mesure, puisque la prédication et les miracles du Sauveur avaient réellement produit un mouvement de surexcitation dans le pays, quoique dans un sens bien opposé au faux témoignage des sanhédrites.
Cette fois, l’accusation était nette ; aussi Pilate rentra-t-il dans l’intérieur du prétoire, pour procéder à une enquête personnelle, et il fit comparaître Jésus devant lui. Saint Jean nous a conservé les points essentiels du dialogue qui s’engagea entre le juge et l’accusé, en langue grecque, selon toute vraisemblance. D’après les quatre évangélistes, la première question posée à Jésus par Pilate fut celle-ci : « Es-tu le roi des Juifs ? » Le pronom, mis en avant d’une manière très emphatique dans le texte grec et dans la Vulgate[1510], marque un vif étonnement. Dans sa situation actuelle, vêtu comme un homme du peuple, portant sur ses traits les marques d’une grande fatigue, les mains liées comme s’il eût été un véritable malfaiteur, Notre-Seigneur n’avait guère l’apparence d’un candidat à la royauté, d’un rival de l’empereur. Cependant, sa dignité, son calme, la sainteté qui brillait sur sa physionomie, produisaient un effet imposant. Il répondit au gouverneur par une contre-question, selon sa fréquente coutume : « Dis-tu cela de toi-même, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? » D’autres : par ce mot, il désignait ses ennemis acharnés.
Remarquons ici que le Sauveur tiendra une conduite toute différente, selon qu’il sera interrogé en particulier par Pilate, ou qu’il subira son interrogatoire en public devant ses accusateurs. Dans le premier cas, il reconnaît implicitement le droit qu’avait le gouverneur d’examiner sa cause, et il répond simplement à ses questions. Dans le second cas, il se tait, comme durant la plus grande partie du procès religieux, parce qu’on ne porte contre lui que des accusations iniques. Pilate était incapable de saisir cette nuance ; aussi, comme le fait remarquer saint Matthieu, s’étonnera-t-il beaucoup du silence de Jésus.
Le procurateur reprit : « Est-ce que je suis Juif, moi ? Ta nation[1511] et les princes des prêtres t’ont livré à moi. Qu’as-tu fait ? » On le dirait blessé dans sa fierté romaine. Avec quel dédain il se défend d’appartenir au peuple juif ! Mais on dirait aussi que déjà il se défie des accusateurs, puisqu’il en appelle au témoignage direct de ce majestueux accusé. Il avait avoué indirectement qu’il n’avait pas adressé de son propre mouvement à Jésus la question « Es-tu le roi des Juifs ? » D’autres, que nous connaissons bien, la lui avaient suggérée.
Laissant de côté la seconde interrogation de Pilate, « Qu’as-tu fait ? » Jésus donna une réponse riche et concise à la première, en un langage rythmé, vraiment royal ». Mon royaume, dit-il, n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu, pour je ne fusse pas livré aux Juifs ; mais mon royaume n’est point d’ici ». Le Sauveur reconnaît donc qu’il est à la tête d’un royaume, mais d’un royaume qui n’a rien de politique et de terrestre (son état actuel d’abandon en est une preuve irréfragable), rien de menaçant, pour l’empire romain. Il ne veut régner que sur les esprits et sur les cœurs, afin de les sanctifier et de les conduire au ciel, où sa royauté se manifestera éternellement, d’une manière ineffable,
Vivement surpris, Pilate demanda une seconde fois : « Es-tu donc roi[1512] ? » Jésus répondit avec une dignité de plus en plus majestueuse : « Tu le dis, je suis roi ». Sa déclaration ne pouvait pas être plus ferme ni plus nette, surtout après le commentaire qu’il vient d’en donner[1513]. Continuant de caractériser sa royauté, il dit encore : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour ceci, pour rendre témoignage à la vérité ». La diffusion de la vérité sous sa forme la plus relevée, la plus parfaite, spécialement sous la forme religieuse, tel est donc le but de son règne, ou, comme il l’insinue, de son incarnation, désignée ici par les mots « Je suis venu dans ce monde[1514] ». Le Christ n’a pas cessé un seul instant, durant sa vie, de remplir cette mission royale, de parler et d’agir en vigoureux témoin de la vérité. Et ceux-là seuls sont ses véritables sujets, qui sont nés eux-mêmes, pour ainsi dire, de la vérité, et qui se maintiennent constamment et étroitement en relations avec elle. C’est ainsi que Jésus proclama hautement son titre de roi devant Pilate, comme il avait proclamé précédemment sa dignité messianique devant le sanhédrin. Saint Paul fait expressément l’éloge de cette « bonne confession », ainsi qu’il la nomme dans sa Ire épître à Timothée[1515].
« Qu’est-ce que la vérité ? » demanda brusquement le procurateur qui, sans attendre de réponse, quitta Jésus, pour aller rejoindre les membres du sanhédrin en dehors du prétoire. Sa question n’avait rien de sérieux ; c’était la saillie d’un homme d’affaires superficiel, dépourvu de convictions, qui lance au hasard un propos des plus graves, et qui rompt soudain la conversation pour passer à autre chose, n’ayant pas le temps de s’occuper de sujets si abstraits, il n’avait pas compris, et ne s’inquiétait guère de comprendre la parole mystérieuse de l’accusé. Du moins, il savait pertinemment qu’un pareil roi n’était guère à craindre. Plus d’une fois des sicaires juifs, compromis dans des émeutes, avaient été amenés à son tribunal ; ils avaient une toute autre apparence, des manières bien différentes. « Malgré le misérable état où Jésus était réduit, malgré les émotions, les fatigues, les mauvais traitements, sa distinction native, l’expression de son visage, son regard doux et résigné[1516] » le distinguaient à première vue des vulgaires émeutiers.
En abordant les sanhédrites, Pilate leur dit : « Je ne trouve en lui aucune cause de condamnation[1517] ». C’était l’équivalent de la formule juridique Non liquet, que prononçaient d’ordinaire les juges romains, quand la culpabilité d’un accusé n’avait pas été bien démontrée. Comprenant, à ce langage, que leur proie allait peut-être leur échapper, les princes des prêtres et leurs collègues du sanhédrin insistèrent bruyamment[1518] sur celui de leurs griefs qu’ils croyaient le plus capable d’impressionner un gouverneur de la Judée, toujours à la merci d’un mouvement de rébellion de la part des Zélotes juifs, ces patriotes exaltés, qui ne reculaient devant aucun moyen pour faire opposition à Rome. Ils dirent à Pilate : « Il soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée[1519], depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici ». L’accusation était absolument fausse dans le sens que lui donnaient les ennemis du Sauveur ; mais elle présentait un simulacre de vérité, car, si l’on en retranche l’insinuation politique, elle résume assez bien la vie publique de Jésus. La prédication, commencée en Galilée, continuée en Judée et à Jérusalem, parmi des mouvements d’enthousiasme populaire et de résistance de la part des pharisiens : tel en avait été le cadre général. Mais les sanhédrites ont soin de la présenter sous un aspect qui la dénaturait criminellement. D’après eux, Jésus n’aurait été qu’un dangereux tribun, qui surexcitait tout le pays.
Pilate n’éprouva pas le désir de contrôler les faits, car il commençait à entrevoir la trame du complot que ces violents accusateurs avaient ourdi contre un homme si visiblement innocent. Il n’en était que plus étonné de voir que Jésus ne protestait pas avec indignation contre de telles calomnies, et qu’il se renfermait, au contraire, dans un silence duquel on aurait pu conclure à sa culpabilité, reconnue tacitement par lui-même. Pris de pitié, il lui demanda : « Tu ne réponds rien ? Ne vois-tu pas quels témoignages accablants ils portent contre toi[1520] » En effet, il aurait suffi à Jésus de quelques paroles, pour réduire à néant les accusations de ses ennemis ; mais le procurateur n’eut pas la satisfaction de les lui entendre prononcer, car, ajoute l’évangéliste[1521], Notre-Seigneur ne répondit « pas un seul mot ». L’étonnement de Pilate n’en devint que plus grand. Que n’agissait-il alors selon sa conscience, qui lui disait bien haut que l’accusé n’avait commis aucun acte condamnable, et qu’il était du devoir d’une juge honnête de le remettre aussitôt en liberté ? Mais, les réclamations toujours plus hardies du sanhédrin l’intimidaient au fond, et n’osant pas lutter contre eux de front, il eut recours à un expédient, d’ailleurs assez habile, pour dégager sa responsabilité (du moins il le croyait).
Le nom de la Galilée, mentionnée comme point de départ des mouvements soi-disant révolutionnaires de Jésus, l’avait frappé. Aussi s’empressa-t-il de demander si l’accusé appartenait à cette province[1522]. Ayant appris qu’il en était ainsi, et que Jésus était par là même de la juridiction d’Hérode Antipas, qui se trouvait alors à Jérusalem, à l’occasion des fêtes de Pâque, il ordonna qu’on le conduisît sans retard chez ce prince. On croit que le tétrarque occupait, lorsqu’il séjournait à Jérusalem, l’ancien palais des princes Asmonéens, descendants des glorieux Machabées[1523]. Cette résidence était située à une petite distance de l’angle sud-ouest du temple, sur un des côtés de la place du Xystos. C’est donc là que le sanhédrin et ses policiers conduisirent le divin accusé.
Le tétrarque leur donna audience immédiatement. En voyant Jésus, il ne dissimula pas sa joie ; car, depuis longtemps il était désireux[1524] de le contempler de près, parce qu’il avait entendu dire à son sujet beaucoup de choses merveilleuses, et qu’il espérait réussir à lui faire accomplir sous ses yeux quelque prodige. En notant ces détails, saint Luc fait allusion à la crainte superstitieuse qu’avait autrefois excitée, dans l’âme d’Antipas, la renommée des miracles de Notre-Seigneur[1525]. Ces traits psychologiques, fort bien esquissés par l’évangéliste, peignent sur le vif ce prince superficiel, qui comptait goûter un nouveau genre d’amusement, grâce à Jésus. Il lui posa donc de nombreuses questions sur toute sorte de sujets[1526]. Mais aucune d’elles ne dut être sérieuse ; aussi Jésus garda-t-il de nouveau un noble silence, qui contrastait avec la conduite des sanhédrites. Ceux-ci, en effet, auxquels leur haine ne laissait aucun repos, renouvelèrent sans relâche leurs accusations contre lui devant Hérode, comme ils l’avaient fait devant Pilate[1527]. Mais ils en furent pour leurs frais de zèle, puisque Hérode ne tint aucun compte de leurs calomnies. Toutefois, blessé dans son amour-propre, il se permit envers Jésus la vengeance la plus mesquine. Après l’avoir fait revêtir d’une robe blanche[1528], qui simulait la dignité royale à laquelle il prétendait, il le tourna en dérision, avec ceux des gens de sa cour, de ses favoris et de ses gardes qui l’avaient accompagné à Jérusalem. À la suite de cette parodie grossière, il le renvoya à Pilate, en évitant, lui aussi, d’engager sa responsabilité personnelle dans cette affaire.
Entre ces deux hommes néfastes, il existait depuis un certain temps une profonde inimitié, due probablement à quelque conflit de juridiction. À partir de ce jour, une réconciliation momentanée se fit entre eux, le tétrarque ayant été flatté de l’attention qu’avait eue Pilate de déférer Jésus à son tribunal.
Ici commence la troisième et dernière phase du procès civil du Sauveur. Elle sera la plus émouvante de toutes, et aussi la plus tragique. Le procurateur dut éprouver un mouvement de profonde déception, lorsqu’il vit retomber sur ses épaules, comme un fardeau gênant, cette cause délicate, dont il avait cru se débarrasser habilement. Mais il fut prompt, à se raviser, et il entreprit sur le champ une nouvelle tentative, pour arracher à la mort ce condamné, qui était évidemment innocent, et auquel il s’intéressait de plus en plus. Une foule considérable, attirée par l’arrestation et la condamnation du prophète galiléen, que ses partisans avaient naguère triomphalement introduit dans la métropole juive à titre de Messie, était accourue, et avait envahi les abords du prétoire. S’adressant aux membres du sanhédrin et à ces masses populaires, sans cesse grossissantes, le gouverneur résuma en quelques mots, très heureusement choisis, les faits qui démontraient la non-culpabilité absolue du prisonnier. « Vous m’avez présenté, dit-il, cet homme, comme portant la nation à la révolte ; et voici que, l’interrogeant devant vous, je ne l’ai trouvé coupable d’aucun des crimes dont vous l’accusez. Ni Hérode non plus ; car je vous ai envoyés à lui, et on ne lui a rien fait qui montre qu’il mérite la mort. Je le renverrai donc, après l’avoir châtié[1529] ».
La première partie de cette conclusion découlait très naturellement des prémisses, qui exigeaient un verdict d’acquittement. Mais on ne comprend pas la seconde. Pourquoi « châtier » Jésus, puisqu’il est innocent ? Pourquoi surtout lui infliger le supplice épouvantable de la flagellation, désigné ici par cet euphémisme ? Mais, en faisant cette concession — concession monstrueuse— aux membres du sanhédrin, Pilate croyait qu’il serait ensuite assez habile pour arracher l’accusé à la mort. Nous avons noté plus baut que le gouverneur s’était promptement- douté que Jésus était victime de la haine des autorités juives. Il en était maintenant convaincu, car quelle autre explication pouvait-on donner du zèle si nouveau, si étrange, que le sanhédrin manifestait tout à coup pour les intérêts de Rome, au détriment d’un membre de la nation juive ? Une circonstance très opportune, et dont il s’empressa de profiter pour sauver Jésus, lui suggéra un expédient dont le succès dut lui paraître moralement certain[1530].
Nous avons vu, à l’occasion du droit de porter des sentences de mort concédé au sanhédrin, que, sur certains points, les Romains se montraient assez larges à l’égard des coutumes des peuples soumis à leur domination, à condition que leur propre autorité n’eût pas à en souffrir. C’est ainsi qu’ils avaient laissé aux Juifs la jouissance d’une ancienne coutume, en vertu de laquelle ils pouvaient, à chaque fête de Pâque, exiger la mise en liberté d’un prisonnier, et choisir eux-mêmes celui qui serait ainsi gracié. Il est probable que cet usage avait été anciennement établi en souvenir de la délivrance du joug des Égyptiens, laquelle avait eu lieu lors de la première de toutes les Pâques[1531]. La foule compacte qui s’était amassée devant le prétoire se mit donc à réclamer à grands cris l’exercice de son droit accoutumé[1532]. Le gouverneur entra pleinement dans ses vues, car il lui semblait qu’il y avait là un excellent moyen d’arriver à ses propres fins, en dirigeant, adroitement le choix du peuple.
Dans la prison romaine de Jérusalem se trouvait alors un détenu fameux, qui avait été arrêté quelque temps auparavant, avec d’autres Juifs séditieux, et qui s’était rendu coupable d’un meurtre pendant une émeute dont Jérusalem avait été le théâtre. Il s’appelait Barabbàs : nom araméen assez fréquent dans le Talmud, et sur l’étymologie duquel les hébraïsants ne sont pas d’accord, les uns lui donnant la forme de Bar-‘rabbâ. « fils du père » ; les autres celle de Bar-rabbân, « fils de notre docteur ». Pilate se crut sûr du succès, en donnant à la foule, qui commençait à devenir bruyante, l’option entre Jésus et cet homicide. « Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? demanda-t-il ; Barabbàs, ou Jésus, qui est appelé Christ ? » L’âme chrétienne frémit de douleur, en voyant ainsi placer sur une même ligne Jésus, la sainteté même, et Barabbàs, aux mains souillées -de sang humain. Mais des émotions plus douloureuses encore lui sont réservées.
Pilate était alors assis sur le fauteuil d’ivoire, appelé chaise curule, d’ordinaire richement orné[1533] qui était réservé aux plus hauts magistrats de Rome, quand ils exerçaient les fonctions de juges et qu’ils étaient sur le point de prononcer une sentence officielle. Il attendait la réponse du peuple, lorsque se produisit un incident remarquable, que saint Matthieu est seul à raconter[1534] en quelques mots rapides. Primitivement, une interdiction sévère avait empêché les fonctionnaires romains envoyés dans les provinces de l’empire, d’emmener leurs femmes avec eux. Tibère rapporta cette loi ; mais il fut établi que les magistrats seraient responsables de la conduite de leurs femmes, et spécialement des intrigues qu’elles pourraient nouer[1535]. Il n’est donc pas étonnant que Claudia Procula, ou simplement Procla, comme la nomme la tradition[1536], ait accompagné son mari en Judée, et même à Jérusalem. Elle intervient tout à coup de la façon la plus touchante, dans le procès de Jésus, en envoyant à Pilate, en pleine audience, ce pressant message : « Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste, car j’ai beaucoup souffert aujourd’hui en songe, à cause de lui ». Ce songe pouvait avoir une base naturelle, car il est difficile que Claudia Procula n’eût pas entendu parler de Jésus depuis qu’elle était arrivée à Jérusalem ; peut-être même, avant de prendre son sommeil, avait-elle appris les événements de la dernière nuit. Mais, comme l’admettent les Pères[1537] et la plupart des commentateurs croyants, sur cette base Dieu avait placé une révélation surnaturelle, dont nous venons d’entendre l’écho : par la bouche de cette païenne, il rendait un nouveau témoignage à l’innocence, à la sainteté de son Christ. « Ce juste : » aucune épithète ne pouvait mieux résumer le caractère moral de Jésus. Le bref message dont elle fait partie manifeste, dans celle qui l’avait transmis à Pilate, non seulement un intérêt passager pour Notre-Seigneur, mais aussi une âme profondément religieuse, qui s’élevait au-dessus des préjugés étroits du paganisme. Procla était-elle du nombre de ces femmes romaines, dont parle l’historien Josèphe[1538], et qui, gagnées par les beautés dogmatiques et morales de la religion mosaïque, s’étaient fait recevoir prosélytes[1539] ? Le livre apocryphe des Acta Pilati l’affirme[1540], mais il n’est guère une autorité pour nous. Une tradition qui remonte au moins jusqu’à Origène[1541] va plus loin, et assure que cette Romaine serait devenue chrétienne après la mort du Sauveur. On ne peut du moins s’empêcher d’admirer sa belle âme, et sa sympathie pour la divine victime, alors si délaissée,
L’intervention de sa femme en faveur de Jésus ne devait pas avoir plus de puissance sur le cœur de Pilate que le témoignage tardif de Judas n’en avait eu sur l’esprit des princes des prêtres. Ceux-ci étaient trop haineux, trop endurcis, celui-là trop faible, pour se laisser influencer de manière à rendre à Notre-Seigneur une complète justice. Du reste, tandis que la grâce divine agissait visiblement sur Pilate par l’intermédiaire de Claudia Procla, pour qu’il se conduisît en juge équitable, le démon se servait des hiérarques et des autres membres du sanhédrin, pour forcer la main au lâche gouverneur. Monebat uxor, lucebat in nocte gratia, divinitas eminebat ; nec sic a sacrilega sententia lemperavit, dit éloquemment saint Ambroise[1542]. Les ennemis du Christ, profitant de l’interruption occasionnée par le message de Procla, avaient parcouru les rangs de la foule, remuant les passions mauvaises qu’il est si facile à des hommes influents d’exciter dans les rassemblements de ce genre, multipliant contre Jésus les mensonges perfides, les insinuations les plus capables de le rendre odieux, proclamant bien haut qu’il fallait demander la délivrance de Barabbas, qu’ils représentaient comme un valeureux défenseur de la nationalité juive contre le despotisme romain. Leur succès fut prompt et complet, car, lorsque Pilate eut répété sa question, « Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? » tous s’écrièrent d’une seule voix : « Barabbas ! » Il fut vivement désappointé, en voyant échouer ce second expédient ; mais, dissimulant son dépit, il reprit, dans l’espoir qu’il réussirait à ramener cette multitude à de meilleurs sentiments, et à lui faire demander quand même la mise en liberté du Sauveur, maintenant qu’elle avait reçu satisfaction au sujet de Barabbas : « Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ ? » ou, selon la rédaction de saint Marc : « Que voulez-vous donc que je fasse du roi des Juifs ? »
Quelle qu’ait été la forme de la demande, elle n’était pas heureuse dans la circonstance : en présentant Jésus à cette foule, déjà surexcitée contre lui, comme son Christ et son roi, elle ne pouvait que redoubler sa rage. En effet, tous, le peuple et les membres du grand Conseil poussèrent cette vocifération barbare[1543] : « Qu’il soit crucifié ! » Ce n’est point la mort pure et simple qu’ils réclament pour Jésus, mais le supplice ignominieux et cruel de la croix. Désormais, cette masse populaire, qu’Origène compare très justement à une bête fauve déchaînée[1544], docile au mot d’ordre qu’elle a reçu de ses chefs, va souligner de ses cris homicides chacune des questions de Pilate ; les hiérarques lui ont communiqué leur fanatisme. « Mais quel mal a-t-il fait ? » demanda encore le gouverneur, en ajoutant : « Je ne trouve en lui rien qui mérite la mort ». Et il renouvela, toujours dans l’espoir de les calmer ainsi, la proposition inique qu’il avait faite peu d’instants auparavant : « Je vais donc le châtier (le flageller) et je le renverrai ». Mais ils insistaient à grands cris, exigeant qu’on fît mourir Jésus sur la croix. Leurs vociférations sauvages redoublaient d’intensité, comme le marquent très expressément les synoptiques : « Crucifie-le ! qu’il soit crucifié ! » Saint Pierre reprochera bientôt aux Juifs cette conduite criminelle. « Le Dieu de nos pères, leur dira-t-il[1545] a glorifié son serviteur Jésus, que vous avez livré et renié devant Pilate, alors qu’il était d’avis qu’on le relâchât. Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez sollicité la grâce d’un meurtrier. Vous avez fait mourir l’auteur de la vie ».
Pilate s’aperçut trop tard qu’il était débordé. Bien loin d’avoir retiré aucun avantage de ses lâches avances, il n’a abouti qu’à rendre la foule plus exigeante et plus violente. Va-t-il donc enfin se redresser, et comprendre qu’un acte de vigueur est seul capable d’arracher à la mort celui dont il a reconnu et proclamé l’innocence ? Non ; comme le raconte saint Matthieu[1546], il aura recours à un nouvel expédient, encore plus vain que les premiers. Il se fit donc apporter une aiguière remplie d’eau, un bassin et une serviette ; puis, après s’être lavé les mains devant toute l’assistance, il s’écria d’une voix forte : « Je suis innocent du sang de ce juste ; c’est à vous de voir[1547] ! » Il croira, après cet acte symbolique[1548] par ce nouveau certificat d’innocence donné à Jésus, par cette protestation destinée à légitimer sa conduite personnelle, avoir dégagé sa responsabilité, libéré entièrement sa conscience de magistrat. En réalité, il n’en a pas moins commis devant Dieu et devant l’histoire un vrai meurtre judiciaire, sur la personne adorable de notre Seigneur Jésus-Christ. Et même, en insistant une fois de plus sur l’innocence de l’accusé, il mettait davantage encore en relief l’iniquité de sa propre conduite. On lui a répondu avec un sentiment de juste indignation : « Depuis dix-huit siècles, il est un formulaire en douze articles que toutes les lèvres chrétiennes récitent chaque jour. Dans ce sommaire de notre foi… figurent, en outre des trois noms adorables des personnes divines, le nom mille fois béni de la femme qui a donné la naissance au Fils de Dieu, et le nom mille fois exécrable de l’homme qui lui a donné la mort. Or, cet homme, ainsi marqué du stigmate déicide, … quel est-il donc ? Ce n’est ni Hérode, ni Caïphe ; ni Judas, ni aucun des bourreaux juifs ou romains cet homme, c’est Ponce Pilate. Et cela est justice. Hérode, Caïphe, Judas, et les autres ont eu leur part dans le crime ; mais enfin, rien n’eût abouti sans Pilate. Pilate pouvait sauver le Christ, et sans Pilate on ne pouvait mettre le Christ à mort. Lave tes mains, ô Pilate ! Déclare-toi innocent de la mort du Christ. Pour toute réponse, nous dirons chaque jour, et la postérité la plus reculée dira encore : Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique du Père, qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie, et qui a endura mort et passion sous Ponce-Pilate[1549] ».
À supposer que le président d’un tribunal, après une enquête sérieuse, déclare officiellement qu’il croit à l’innocence d’un accusé, et qu’il confirme cette conviction par un acte analogue à celui de Pilate, au moyen duquel il décline toute participation à un arrêt de mort, où trouverait-on un jury capable de prononcer cet arrêt ? Mais les bandes juives qui avaient envahi les abords du prétoire se souciaient peu de la justice, et elles étaient en ce moment la proie d’une surexcitation fanatique, qui ne leur faisait craindre aucune responsabilité. Ce qu’un juge païen ne faisait qu’à regret, cette foule sans cœur l’accomplit haut la main. Elle s’écria d’une voix unanime : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Chez les anciens Juifs, lorsque des juges avaient prononcé une sentence de mort, pour attester leur parfaite impartialité dans les débats, ils s’approchaient du condamné, élevaient leurs mains au-dessus de sa tête, et disaient : « Que ton sang retombe sur toi ! »[1550] Ici, au contraire, la foule sinistre qui réclame violemment la mort de Jésus prononce un souhait exécrable, dont elle ne tardera pas à porter tout le poids. L’anathème qu’elle lançait ainsi contre elle-même et contre les générations suivantes, se réalisa pleinement, quarante ans plus tard, lorsque les Romains s’emparèrent de Jérusalem et y mirent tout à feu et à sang. On crucifia un si grand nombre des malheureux habitants de la ville, que bientôt, d’après le récit de Josèphe[1551], le bois manqua pour fabriquer des croix. Ce fut un horrible spectacle, dans lequel il est difficile de ne pas voir le châtiment que la nation déicide avait ainsi appelé sur elle-même.
Pilate, feignant alors de renoncer à toute résistance, fit mettre Barabbas en liberté, comme le voulaient les Juifs. En même temps, conformément au désir qu’il avait manifesté à deux reprises[1552], il livra Jésus à ses licteurs, pour qu’on le flagellât.
Les évangélistcs, fidèles jusqu’au bout à leur méthode de signaler simplement et objectivement les faits les plus douloureux comme les plus glorieux de la vie du Sauveur, se bornent à mentionner le nom[1553] de ce supplice dégradant et cruel à l’extrême, dont les anciens auteurs — particulièrement Cicéron[1554] et Philon[1555]— nous ont laissé des descriptions tragiques, auxquelles nous emprunterons la plupart des détails qui suivent[1556].
Chez les Romains, la flagellation était infligée tantôt comme un châtiment isolé et complet en lui-même, tantôt comme prélude du crucifiement[1557]. Nul doute, d’après la suite des faits, que, dans la pensée du procurateur, elle ne fût un autre expédient pour arracher Jésus à la mort, en excitant la pitié de la multitude. Déjà il l’a présentée, usant d’un étrange euphémisme[1558], comme un châtiment passager, comme un avertissement qui rendra le condamné plus circonspect à l’avenir.
Le malheureux patient, après qu’on avait mis à nu la partie supérieure de son corps, était attaché, les mains liées, à un poteau peu élevé, ou à une colonne basse[1559], le dos courbé, de telle sorte que les coups étaient assénés sans rien perdre de leur force. Sur l’ordre de celui qui présidait au supplice, deux licteurs au moins — parfois quatre et même six —, hommes vigoureux, habitués à manier le fouet. « horrible », ainsi qu’Horace le nomme[1560], frappaient de toutes leurs forces, sans pitié. Dès les premiers coups, la Chair volait en lambeaux, tandis que le sang jaillissait des veines à grands flots. La poitrine n’était pas moins cinglée que le dos par le terrible instrument, aux cordes ou aux lanières duquel on attachait souvent, pour le rendre encore plus cruel, des osselets, ou des morceaux de fer ou de plomb[1561]. Chez les Juifs, le nombre des coups était strictement limité par la législation criminelle ; mais aucune limite de ce genre n’existait d’après le droit romain, de sorte que le condamné était livré sans défense au bon plaisir, c’est-à-dire à la férocité des licteurs. À la suite du supplice, on apercevait parfois les veines et les entrailles mises à nu des suppliciés. Leur visage même était défiguré par les coups. Beaucoup d’entre eux étaient emportés à demi morts et ne tardaient pas à succomber[1562]. Il arrivait même que les bourreaux, lorsque la fatigue les arrêtait, n’avaient plus devant eux qu’un cadavre[1563]. Plusieurs fois, entre autres la loi Porcia et la loi Sempronia[1564], exigeaient qu’aucun citoyen romain ne fût soumis à ce traitement barbare et infamant. Il était réservé aux esclaves ; mais les habitants des provinces soumises à l’empire n’en étaient pas exemptés. C’est pourquoi Jésus dut le subir sans le moindre adoucissement, comme un vulgaire criminel, selon qu’il l’avait prédit : « Il sera livré aux païens, qui le flagelleront[1565]. »
D’autres sanglants outrages étaient réservés au Christ avant les horreurs du crucifiement. De même que les valets du sanhédrin lui avaient fait subir toutes sortes d’insultes après sa condamnation à mort, de même les prétoriens de Pilate firent de lui cruellement leur jouet, lui appliquant, avec tout le raffinement de la malice brutale, un genre de torture qui ne s’adressait pas moins à l’âme qu’aux membres du corps. Comme le fait remarquer saint Jean Chrysostome, il semble que l’enfer tout entier ait été alors déchaîné contre le Fils de Dieu, pour accroître le nombre et l’acuité de ses souffrances. La scène si douloureusement émouvante du couronnement d’épines, dont saint Matthieu et saint Marc nous ont conservé une description assez complète, et que saint Jean se contente de signaler en quelques mots[1566], eut vraiment, en effet, un caractère diabolique.
Jésus avait affirmé qu’il était roi. La soldatesque romaine va donc s’égayer ignoblement à ses dépens, en lui rendant les honneurs royaux d’une façon dérisoire. Toute la cohorte qui était alors de garde au prétoire fut rassemblée[1567]. À la suite de la flagellation, on avait remis au Sauveur sa tunique. On la lui enleva de nouveau, et on la remplaça par une « chlamyde écarlate[1568] », c’est-à-dire par un vieux manteau de soldat, qui figurait la pourpre dont se revêtaient les rois. On tressa ensuite à la hâte, avec quelques rameaux flexibles, cueillis sur un de ces arbustes épineux qui abondent en Palestine, une rude couronne, qui fut placée sur le front de Jésus en guise de diadème. On aimerait à savoir au juste quelle sorte d’épines fut consacrée à ce cruel usage ; mais on est réduit sur ce point à des conjectures, les évangélistes n’ayant rien spécifié. Peut-être ce triste honneur fut-il réservé au Zizyphus, ou jujubier, dit Spina Christi,[1569] aux épines aiguës, longues, recourbées. Un roseau à la tige solide, de la nature du jonc de Chypre et d’Espagne, fut placé dans la main droite du Sauveur, pour figurer le sceptre du commandement. Après la cérémonie de la vêture, on passa à celle de l’investiture et de l’hommage-lige, qui fut aussi une caricature dérisoire des usages prescrits en pareil cas. On fit asseoir Jésus sur une estrade[1570], et les soldats vinrent faire tour à tour ironiquement la génuflexion devant lui, en lui disant : « Salut, roi des Juifs ». C’était une imitation du célèbre Ave Cœsar, victor, imperator[1571]. Puis ils lui crachaient au visage, remplaçant par cette grossière injure le baiser du cérémonial des Orientaux. Allant encore plus loin, ils lui arrachaient des mains le roseau et ils lui en assénaient sur la tête des coups violents, qui y faisaient pénétrer les épines ; ou bien, ils lui donnaient d’infâmes soufflets, digne tribut payé au roi des Juifs par cette bande sauvage. Et Jésus supportait tout cela avec une patience incomparable, sans proférer une seule plainte ; il se consolait en offrant pour nous à son Père ses horribles souffrances.
C’est ainsi que fut parodiée, à l’intérieur du prétoire, l’intronisation royale du Messie. Personne, pas même Pilate, ne songea à arracher le divin condamné aux mains des prétoriens. Selon le mot de Tacite[1572], c’était une fréquente et atroce coutume de ces temps d’accabler d’outrages ceux qui allaient subir une sentence de mort, ut pereuntibus addita ludibria. Le procurateur crut l’occasion opportune pour essayer, une fois de plus, d’apitoyer les Juifs par l’état effrayant auquel tant de tourments avaient réduit Jésus. Saint Jean a raconté dans un langage simple et saisissant cette scène de l’Ecce homo, dans laquelle tant d’âmes affligées ont trouvé la paix et la consolation, tant de pécheurs un repentir sincère, tant d’illustres peintres les inspirations les plus nobles[1573]. Jésus était resté enfermé dans le prétoire, depuis que les sanhédrites s’étaient dessaisis de lui. Pilate sortit de nouveau et dit aux Juifs : « Voici que je vous l’amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation ». Il ne se lassait pas de proclamer l’innocence du Christ, et il conservait encore le vain espoir de désarmer la haine de la foule, en lui montrant à quel triste état Jésus avait été réduit. Le Sauveur apparut alors, couvert d’un manteau rouge et couronné d’épines, le visage sanglant, défiguré par les coups de fouet et par les crachats. Le gouverneur le présenta à la foule houleuse, en disant : « Voilà l’homme ! » C’était une parole de pitié, par laquelle il faisait appel aux sentiments de compassion que ne pouvait manquer d’exciter la vue de telles humiliations et de telles souffrances. Les ennemis les plus acharnés de Notre-Seigneur devaient être, ce semble, pleinement satisfaits. Mais une fois de plus, Pilate se trompait étrangement. À peine les grands prêtres et les serviteurs du sanhédrin eurent-ils aperçu Jésus, qu’ils se mirent à pousser encore, de toute leur force, afin d’entraîner ainsi la foule, leur cri sanguinaire : « Crucifie-le, crucifie-le ! » Un dialogue rapide, très mouvementé, s’engagea entre le procurateur et les Juifs. « Prenez-le donc vous-même, et crucifiez-le, répliqua Pilate ; car moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation ». En tenant pour la seconde fois ce langage[1574], le gouverneur savait pertinemment que, sans son autorisation expresse, les sanhédrites n’oseraient pas mettre à exécution la sentence de mort qu’ils avaient prononcée contre le Sauveur. Beaucoup d’ironie se dissimulait donc encore sous cette concession apparente. Les autorités juives répondirent : « Nous avons une loi, et, suivant notre loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait fils de Dieu ». La loi mosaïque décrétait, en effet, la peine de mort contre les blasphémateurs, et Jésus, au dire de ses ennemis, avait commis un crime de lèse-majesté divine, en revendiquant le titre de Fils de Dieu. Les hiérarques avaient fort bien compris que Pilate ne leur avait accordé qu’un droit illusoire ; c’est donc pour obtenir sa sanction positive qu’ils lancent soudain cette accusation d’un genre nouveau. La haine les rend vraiment habiles : selon les circonstances, ils reprochent à leur ennemi un délit politique, pour passer ensuite à un délit religieux et pour revenir finalement, nous le verrons bientôt, à une accusation politique. C’est dans un sens strict qu’ils prennent ici les mots « Fils de Dieu », et non pas comme un synonyme de Messie, car ils avaient accusé plus haut Notre-Seigneur de se dire le « Christ-roi », et il est évident qu’ils poussent ici leur pointe plus avant.
Très impressionné déjà par l’attitude si noble et si digne de Jésus, Pilate le fut davantage encore par cette réflexion des membres du sanhédrin[1575], qu’il interpréta naturellement d’après ses idées païennes. Si ce condamné, à l’air si majestueux, était vraiment le fils de quelque divinité, à quelles vengeances terribles ne risquait-il pas de s’exposer, en ratifiant l’arrêt du sanhédrin ! Il se hâta donc de rentrer avec Jésus dans l’intérieur du prétoire, pour l’interroger de nouveau : « D’où es-tu ? » lui demanda-t-il brusquement. La question est laissée dans un certain vague. Elle pouvait simplement signifier : Quelle est ta patrie ? Mais Pilate espérait découvrir, dans les renseignements que Jésus lui donnerait sur son origine, quelques données sur sa véritable nature. Mais Jésus ne fit aucune réponse. Est-ce que ce païen aurait pu et voulu comprendre ? Pilate, mécontent, lui dit d’un ton sévère, faisant valoir son autorité sans limites, pour l’intimider : « Tu ne me parles pas ? Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te crucifier, et le pouvoir de te mettre en liberté ? » Avec quelle noblesse et quel calme le divin Maître se mit au-dessus de ce juge superbe, en lui répondant, cette fois : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui m’a livré à toi est coupable d’un plus grand péché ». Pilate parle de sa puissance absolue, Jésus lui rappelle sa dépendance et sa responsabilité. Les rôles changent, et c’est le président du tribunal qui devient lui-même l’accusé. Quoique muni par l’empereur de tous les pouvoirs qu’un simple mortel pouvait mettre en œuvre, qu’était un procurateur de Judée relativement à Dieu, auquel il rendrait compte un jour de sa conduite ? Jésus reconnaît cependant que Caïphe et le sanhédrin avaient commis « un plus grand péché » que Pilate, en le condamnant à mort, lui leur Messie, et en le conduisant au prétoire pour faire ratifier leur criminelle sentence.
En entendant ces mots, le gouverneur fut plus troublé que jamais, et pour calmer sa conscience, il résolut de faire un effort suprême, plus vigoureux que les précédents, afin d’arracher Jésus à la mort. Saint Jean va nous décrire admirablement encore cette dernière tentative et ses résultats[1576]. Pilate essaya donc[1577] de parlementer de nouveau avec les sanhédrites. Mais ceux-ci, qui avaient vu faiblir sa résistance, lui tinrent tête énergiquement, redoublant de ruse pour empêcher qu’on ne leur enlevât leur victime. « Si tu le délivres », criaient-ils[1578] au procurateur, chargeant encore Jésus d’un délit politique, « si tu le délivres, tu n’es pas ami de César ; car quiconque se fait roi, se déclare contre César ». Le Christ avait admis qu’il était roi. Or, se proclamer roi dans un royaume déjà établi et organisé, c’est évidemment se dresser contre le souverain régnant ; c’est commettre le crime de lèse-majesté, crime dont le seul soupçon soulevait la colère et la vengeance « atroce » de Tibère[1579]. Les accusateurs savaient donc ce qu’ils faisaient, en tenant ce langage. Ils insinuaient que Pilate, en mettant en liberté leur prisonnier, irait lui-même contre les intérêts de Tibère, son bienfaiteur et maître, et risquerait de perdre sa faveur.
La menace qui se glissait dans ces paroles n’échappa point au gouverneur, qui vivait dans la crainte perpétuelle d’offenser le terrible empereur, et qui n’accepterait certainement pas de mettre sa situation en péril, pour empêcher la mort d’un Juif qu’il connaissait à peine, et à l’égard duquel il ne ressentait qu’un intérêt superficiel et transitoire. Sans répondre à ses interlocuteurs, il fit de nouveau sortir Jésus du prétoire, et le ramena devant la foule. Puis il s’assit solennellement sur sa chaise curule. Les faits se précipitent, on sent que l’heure décisive est arrivée. Saint Jean nous a conservé en deux langues distinctes, en grec et en araméen, le nom de l’emplacement sur lequel le tribunal était dressé. On l’appelait en grec Lithostrotos, « lieu pavé en mosaïque », en araméen, Gabbâtha, « lieu élevé ». Le nom hébreu n’était donc pas l’équivalent du nom grec, bien qu’il désignât le même local[1580].
Le même évangéliste précise également le jour et l’heure de ce jugement, dont la portée a été si grande dans l’histoire du monde. C’était, dit-il, le vendredi[1581] de l’octave pascale. Cette année-là, c’était aussi, nous avons essayé de le démontrer plus haut, le 15 nisan, le grand jour de la Pâque. Saint Jean ajoute qu’il était alors « environ la sixième heure », c’est-à-dire environ midi. Mais comment concilier cette donnée avec un texte ultérieur de saint Marc[1582], d’après lequel Jésus aurait été crucifié dès la troisième heure, à neuf heures du matin d’après notre manière de compter ? Il y a là, comme le disait déjà saint Augustin[1583], une grande difficulté, qu’on a essayé de résoudre de bien des manières, sans pouvoir réussir à établir un accord parfait entre les deux renseignements[1584]. D’après les divers récits du procès commencé de grand matin chez Pilate, il semblerait difficile que les débats aient duré plus de trois heures, y compris l’intermède au palais d’Hérode. D’autre part, on ne doit pas oublier, dans les questions de ce genre, que les anciens, qui n’avaient pas d’horloge, ne pouvaient pas déterminer les heures aussi facilement que nous ; de là les expressions : < À peu près telle heure ; environ telle heure », qui apparaissent plus d’une fois chez les écrivains sacrés[1585]. On a remarqué, de plus, que saint Marc n’est pas toujours parfaitement exact pour les indications de temps, de sorte que, dans le cas actuel, c’est en faveur de saint Jean qu’il faut trancher le différent, mais en prenant une moyenne raisonnable, comme nous y invite l’adverbe « environ[1586] », et en admettant que Pilate aura prononcé la sentence de Jésus un peu avant onze heures.
Sur le point de céder lâchement aux exigences des Juifs, le gouverneur voulut se donner la vaine satisfaction de se moquer d’eux pour se venger. « Voici votre roi », leur dit-il. Cette fois, de sa part, ce n’est plus une parole de pitié, mais un vrai sarcasme. Ils s’écrièrent alors, pleins de rage : « Ote-le, ôte-le, crucifie-le ! » Il reprit, de plus en plus ironique : « Votre roi, le crucifierai-je ? » Les chefs d’Israël, les organes officiels de la théocratie, ne craignirent pas de se dégrader à tout jamais eux-mêmes, par cette odieuse repartie : « Nous n’avons pas d’autre roi que César ». Plutôt que de reconnaître Jésus comme le Messie, ils osaient affirmer que l’infâme Tibère était leur roi. Ils reniaient ainsi toute l’histoire et tous les glorieux privilèges de leur peuple, en se déclarant les sujets de l’empereur romain, qu’au fond ils détestaient. À leur bassesse sacrilège, correspondit celle de Pilate qui, s’adressant à Jésus, prononça en latin la formule officielle de la condamnation au supplice du crucifiement : Ibis in crucem, « Tu iras sur la croix ».
Les évangélistes n’emploient pas une expression inexacte, lorsqu’ils disent, en faisant allusion aux Juifs qui avaient réussi à obtenir la ratification de leur arrêt de mort, que le procurateur « leur livra Jésus pour qu’il fût crucifié[1587] », ou qu’il « le livra à leur volonté[1588] ». Ils signifient par là que, dans ce grand crime judiciaire, les Juifs eurent de beaucoup la part la plus considérable, et qu’ils commirent, ainsi que l’avait dit Jésus, « le plus grand péché », bien que Pilate ait été pour eux un sinistre complice, qui n’échappa pas plus qu’eux à la céleste vengeance. En effet, peu d’années après la mort du Sauveur (l’an 36), il perdit sa situation honorable et lucrative, à laquelle il avait sacrifié, malgré les réclamations de sa conscience, le sang de la plus innocente et de la plus sainte des victimes. Et pourtant, ce triste personnage a excité de bonne heure la sympathie de la légende chrétienne, qui lui savait gré d’avoir proclamé à’plusieurs reprises, dans les termes les plus précis, l’innocence de Jésus, et d’avoir fait quelques efforts pour lui sauver la vie. C’est pour cela que, dans l’évangile de Nicodème[1589], il est désigné comme « incirconcis de chair, mais circoncis de cœur », et que le grave Tertullien lui-même va jusqu’à dire de lui qu’il était jam pro conscientia sua christianus[1590].