Nous voici arrivés au dénouement tragique de la Passion et de la vie terrestre du Sauveur. La dernière fois que Jésus a prédit à ses apôtres cette issue sanglante de son ministère, il a déclaré en propres termes, d’après la rédaction de saint Matthieu[1591], qu’il subirait le supplice de la croix. Si David, au Psaume xxi[1592], qui donne, avec le chapitre liiie d’Isaïe, une vision si saisissante des souffrances du Messie, n’a pas prononcé le nom de cet affreux gibet, il indique nettement que le Christ devait mourir sur une croix, puisqu’il met sur les lèvres de l’auguste victime les mots « Ils ont percé mes mains et mes pieds », qui font une allusion évidente au crucifiement.
« Le Messie crucifié », selon l’expression emphatique de saint Paul[1593], et crucifié sur la demande expresse des chefs de son peuple, quel profond mystère ! quel fait exceptionnel dans l’histoire religieuse du monde ! Nous comprendrons mieux encore ce qu’il y a de frappant, d’étrange à première vue, dans l’association de ces deux mots, lorsque nous aurons décrit ce supplice de la croix, qui était alors regardé, à juste titre, comme aussi infamant que cruel. La croix, dira encore saint Paul[1594], « scandale aux yeux des Juifs, folie pour les Gentils ! » D’après les idées juives[1595], le malheureux qui mourait sur ce bois infâme n’était pas seulement déshonoré à tout jamais ; c’était avant tout un maudit sous le rapport religieux. Aussi les membres du sanhédrin savaient-ils bien ce qu’ils faisaient, en poussant devant Pilate, avec leur cruelle ténacité qui triompha de sa faiblesse, le cri : « Crucifie-le, crucifie-le ! » Il fallait, en principe, s’être rendu coupable de si grands forfaits pour être condamné à une telle mort ! Aussi les saints Pères durent-ils parfois réfuter des objections que tantôt les Juifs, tantôt les païens tiraient de la croix de Jésus contre sa mission et sa nature divines. « S’il était vraiment Dieu et s’il voulait mourir, disait-on, pourquoi n’a-t-il pas choisi un genre de mort honnête ? pourquoi a-t-il choisi spécialement la croix, ce supplice infâme, qui est indigne d’un homme libre, cet homme fût-il coupable[1596] ? »
Et pourtant, au regard de la foi, cette croix, si avilissante par elle-même, n’a pas peu contribué à gagner au divin Crucifié des milliers et des milliers de disciples, qui lui demeurent à tout jamais fidèles. Il avait dit, en faisant allusion à son genre de mort : « Quand j’aurai été exalté — c’est-à-dire élevé sur la croix —, j’attirerai tout à moi[1597] ». Cette prophétie s’est promptement et pleinement réalisée. Ce qui devait, semblait-il, vouer Jésus à un mépris éternel, lui a, procuré une gloire unique et sans fin. Bien loin de l’humilier, de lui nuire, elle l’a grandi, idéalisé ; elle lui a conquis les esprits et les cœurs. Aussi, immédiatement après la Pentecôte, les apôtres, bien loin de rougir d’avoir eu un crucifié pour maître, affectent-ils de donner ce nom à Jésus, à la suite des anges[1598], comme si c’était un titre d’honneur, et, dans leur prédication, au lieu de tirer un voile sur ce qu’il y avait eu de dégradant dans sa mort aux yeux des hommes, ils en font le centre de la religion nouvelle[1599].
Mais laissons de côté ces considérations générales, quelque utiles et attachantes qu’elles soient, et passons aux détails que nous fournissent les récits évangéliques sur la mort tout à la fois ignominieuse et glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ. Comme nous l’écrivions ailleurs, « la sévère simplicité avec laquelle les quatre historiens de Jésus racontent les scènes pourtant si émouvantes de sa Passion, a été souvent admirée. Elle est un gage manifeste de leur parfaite impartialité. Leurs narrations ne seraient pas plus incolores, si c’étaient des rapports officiels, émanés de Pilate ou de ses subordonnés. On n’y rencontre pas une seule épithète destinée à exprimer ou à exciter soit l’indignation contre les bourreaux, soit la compassion pour la victime… Les écrivains sacrés se bornent à constater les faits… Ils ont exposé le drame du Calvaire aux yeux du monde, tel qu’ils l’ont vu ou tel qu’ils l’ont connu. Chaque génération nouvelle contemple à travers une atmosphère claire et limpide l’image du divin Crucifié, que ne recouvre aucune draperie formée par la rhétorique du sentiment[1600] ». Le fond de leur récit est le même chez les quatre évangélistes ; mais, comme ils gardent habituellement leur indépendance, chacun d’eux a inséré dans cette douloureuse histoire quelques traits nouveaux, de suite qu’ils se complètent mutuellement, et qu’ils nous donnent, sur les dernières heures du Christ, non pas tout ce que notre pièté désirerait, mais du moins tout ce que l’Esprit Saint a jugé utile pour notre instruction et notre édification. Du reste, si la sobriété de leurs récits en égale le calme[1601], parce que le supplice de la croix, alors d’un fréquent usage, n’était que trop connu de la plupart de leurs lecteurs dans tous ses affreux détails, ils ont cru pouvoir se contenter d’en esquisser les traits principaux, il nous sera facile de combler cette lacune, grâce aux données des anciens auteurs grecs et romains, soit païens, soit chrétiens. L’historien juif Josèphe nous fournira aussi quelques précieux renseignements[1602].
Dans les scènes si navrantes, et en même temps si réconfortantes, dont se compose la tragédie du crucifiement, Jésus nous apparaîtra singulièrement beau, plus beau peut-être que dans toutes les autres circonstances de sa vie. Sans le Calvaire et sans la croix, nous n’aurions pas connu toute la beauté idéale de son caractère[1603]. Deux traits principaux résument cette splendeur morale : d’un côté, une patience, une douceur parfaites[1604] et une entière résignation à la volonté du Père céleste ; de l’autre côté, une force d’âme héroïque, capable de supporter les plus violentes tortures. De toutes manières, Jésus, durant ces heures terribles, a réalisé l’idéal du sacrifice, comme personne ne l’avait fait avant lui, et comme personne ne le fera jamais après lui.
Chez les anciens peuples, en particulier chez les Romains et chez les Juifs, il n’y avait d’ordinaire presque aucun intervalle entre les sentences judiciaires et leur mise à exécution[1605]. Aussitôt après avoir prononcé la sentence de Jésus, Pilate donna donc l’ordre de préparer la croix[1606], à supposer qu’il n’y en eut pas déjà de prêtes, et tout ce qui était nécessaire pour le crucifiement. La croix[1607], cet antique et cruel instrument de supplice, d’origine orientale, et transmis par les Perses, les Assyriens, les Chaldéens, aux Phéniciens, aux Grecs, aux Carthaginois, aux Égyptiens et aux Romains[1608], reçut dans le cours des temps des formes assez variées. Après avoir été à l’origine un simple poteau, auquel on attachait le condamné, ou qui servait à l’empaler[1609], on fixa au sommet une fourche (furca) à laquelle il était suspendu par le cou. Puis elle ne tarda pas, grâce à l’addition d’une branche transversale (patibulum), à prendre un aspect complètement nouveau. On eut ainsi, selon le mode dont cette branche était rattachée au tronc primitif, trois sortes de croix : la crux decussala, la crux commissa, et la crux immissa. La première, plus connue sous le nom de croix de saint André, était en forme d’X. La seconde, appelée parfois croix de saint Antoine, ressemblait à la lettre T.
La troisième ne différait de la seconde que par une légère projection du poteau vertical au-dessus de la traverse : c’est la croix dite « latine », T, qui nous est si familière[1610]. Il est à peu près certain que la croix du Sauveur eut cette dernière forme ; c’est celle que favorise une tradition très ancienne[1611]. En effet, les comparaisons dont se servent les Pères pour décrire la croix de Jésus, — Moïse priant les bras étendus[1612], l’étendard romain[1613], les quatre points cardinaux[1614], un homme qui nage ou un oiseau qui vole[1615], etc., —ne peuvent guère s’appliquer qu’à la crux immissa. Du reste, la tablette fixée au-dessus de la tête du crucifié aurait donné à une crux commissa l’aspect d’une croix latine. Malheureusement, l’iconographie ne nous est ici que d’une faible utilité, car on ne commença guère qu’au v° siècle à représenter la croix sur les monuments chrétiens, et encore était-elle d’abord dépourvue de l’image de la divine victime, qui n’y apparaît qu’un siècle plus tard[1616].
Quand tout fut prêt pour le départ, le lugubre cortège se mit en marche. D’après l’usage, en tête s’avançait le « centurion préposé » au supplice », comme le nomme Sénèque[1617]. Derrière lui venait un héraut, qui proclamait le motif de la condamnation. Ensuite, s’avançait péniblement, épuisé par l’insomnie, le manque de nourriture, et surtout par les émotions, par la flagellation et les traitements brutaux, le divin Cruciarius (c’était le nom classique des crucifiés), chargé de sa lourde croix[1618]. On avait enlevé la chlamyde jetée par dérision sur ses épaules pendant la scène du couronnement d’épines, et on l’avait de nouveau recouvert de ses vêtements. Il était entouré des soldats, d’ordinaire au nombre de quatre[1619], qui devaient remplir l’office de bourreaux et monter ensuite la garde auprès du condamné, jusqu’à ce qu’on l’eût descendu de la croix après sa mort. Peut-être, pour plus de sécurité, une escouade d’autres prétoriens accompagna-t-elle le convoi jusqu’au lieu du supplice. La vue de Jésus, portant ainsi l’instrument de son supplice[1620], rappelait aux anciens écrivains ecclésiastiques Isaac, cette autre douce et innocente victime, montant au Moriah, chargé du bois destiné à le consumer après qu’il aurait reçu le coup de mort[1621]. Deux bandits, peut-être deux émeutiers qui avaient fait partie de la troupe de Barabbas et qui avaient été aussi condamnés à être crucifiés ce jour-là, venaient à la suite de Jésus, portant également leur croix et accompagnés de leurs bourreaux. De chaque côté, dans les rues étroites de la ville, se pressait une foule bruyante, qui prodiguait aux cruciarii, mais surtout à celui qui avait prétendu être le Messie, le roi des Juifs, les injures et les outrages de tout genre[1622].
Toujours, chez les Juifs, et habituellement chez les Romains, les exécutions capitales avaient lieu en dehors des villes[1623], quoique, le plus souvent, près d’une voie fréquentée, afin de produire ainsi une plus grande impression. Comme on l’a dit, « ce serait un beau problème résolu de trouver à Jérusalem le chemin que Jésus à parcouru, arrosé de son sang, pendant sa Passion. Malheureusement, les traditions relatives à la Voie douloureuse sont presque modernes ; c’est-à-dire que les stations désignées aujourd’hui n’ont été définitivement arrêtées qu’au moyen âge. Les seuls points fixes sont le prétoire, qui certainement était situé dans la tour Antonia[1624], le Calvaire et le tombeau : tout le reste est conjectural. Les transformations profondes et successives qu’à subies la Ville sainte rendent presque impossible de reconnaître exactement la ligne parcourue ; on se perd dans un dédale de constructions modernes qui empêchent de l’aborder. Au point de vue de la foi, une approximation est tout à fait suffisante[1625] ».
La direction générale va de l’est à l’ouest ; la longueur est d’environ douze cent pas. Des quatorze stations, les neuf premières seules sont actuellement dans les rues de Jérusalem ; les cinq suivantes sont situées à l’intérieur de la basilique du Saint-Sépulcre. La partie de la Voie douloureuse qui monte au Saint Sépulcre d’une manière assez abrupte a un cachet tout à fait pittoresque.
Au moment même où le collège débouchait par la porte de la ville qui conduisait au lieu choisi pour l’exécution des trois condamnés, on rencontra un Juif nommé Simon, qui revenait de la campagne[1626], où il avait peut-être son habitation, à une légère distance des remparts. À son nom, les trois synoptiques[1627] ajoutent l’épithète de Cyrénéen, parce qu’il était originaire de la Cyrénaïque, province située sur la côte septentrionale de l’Afrique, à l’est, et peut-être même de Cyrène, sa capitale[1628], dont le quart de la population était juive[1629]. Du reste, les Cyrénéens paraissent avoir été alors assez nombreux à Jérusalem, où ils avaient une synagogue qui portait leur nom[1630]. Simon se présentait à point nommé : les soldats mirent aussitôt la main sur lui[1631], et, usant du droit de réquisition exercée de tout temps en Orient, ils le contraignirent[1632] de porter la croix de Jésus pour le reste du parcours. Ce n’est pas qu’ils éprouvassent un sentiment de compassion pour Notre-Seigneur, car leurs âmes avaient désappris la pitié ; mais ils le voyaient tellement à bout de forces, qu’ils craignaient qu’il lui fût impossible d’atteindre le lieu du supplice, si on ne le déchargeait de sa croix. À prendre à la lettre une expression de saint Marc, les soldats auraient même été obligés de « porter » Jésus, ou tout au moins de le soutenir pendant la dernière partie du chemin[1633]. D’autre part, ces mots de saint Luc, « ils contraignirent (Simon) de porter la croix derrière Jésus », ont été mal compris par de nombreux peintres et par quelques exégètes, comme s’ils signifiaient que le pesant fardeau demeura sur les épaules du Sauveur, et que le Cyrénéen n’eut qu’à soulever l’extrémité de la poutre verticale. Les textes des deux autres synoptiques ne laissent pas le moindre doute à ce sujet. On conçoit la répugnance avec laquelle Simon dut remplir malgré lui cette fonction humiliante ; mais c’est elle qui a immortalisé son nom. Il est probable même qu’elle lui valut une récompense meilleure encore, car saint Marc, en ajoutant pour ses lecteurs de Rome que Simon était le « père d’Alexandre et de Rufus », semble indiquer par là-même que ces deux fils du Cyrénéen étaient des chrétiens connus d’eux. Or, saint Paul, dans son épître aux Romains[1634] adresse précisément une salutation spéciale à un chrétien distingué de Rome, nommé Rufus, que l’on identifie généralement au second fils de Simon. Si cette identification est exacte, comme tout porte à le croire, le Cyrénéen se sera converti au christianisme avec sa famille entière[1635].
Le lieu du supplice n’était pas loin des remparts d’alors. On pouvait donc décharger Jésus de sa croix. Le but principal était atteint, puisqu’il avait eu la honte de traverser, en tenant entre ses mains sa croix infamante, les rues alors si populeuses de Jérusalem, et de recevoir mille outrages, selon la barbare coutume de ces temps[1636]. Nous connaissons encore, grâce à saint Luc[1637], un autre incident de la « Via crucis », qui révèle, cette fois, des sentiments de sympathie très réelle pour l’auguste victime. La foule qui suivait le funèbre cortège, ou qui le regardait passer, ne se composait pas seulement d’ennemis de Jésus ou de curieux vulgaires. Elle comprenait un certain nombre de personnes amies, parmi lesquelles l’évangéliste signale quelques habitantes de Jérusalem, — distinctes, par conséquent, des pieuses Galiléennes avec lesquelles on a eu tort quelquefois de les confondre, — qui ne craignaient pas de manifester publiquement, en laissant un libre cours à leurs larmes et à leurs sanglots, et en se frappant la poitrine en signe de deuil[1638], la vive compassion que leur inspirait « l’homme de douleurs ». Un édit spécial interdisait pourtant les manifestations de ce genre, sur le passage des condamnés à mort[1639] ; mais, pour ces femmes aux sentiments pleins de noblesse, Jésus était tout autre chose qu’un « cru-ciarius » ordinaire. Leur présence et leur conduite prouvaient qu’à Jérusalem, bien que la masse des habitants fût hostile ou indifférente à son égard, des âmes délicates avaient été conquises par sa sainteté, sa prédication, ses miracles et sa bonté.
Oubliant ses propres souffrances, et se tournant vers ces femmes compatissantes, Jésus leur dit gravement :
Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car voici qu’il viendra des jours où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont pas d’enfants, et les mamelles qui n’ont point allaité. Alors ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. Car s’ils traitent ainsi le bois vert, que fera-t-on au bois sec ?
En tenant ce langage, le Sauveur était loin de blâmer la conduite des personnes auxquelles il s’adressait, et de rejeter leur sympalhie. Mais, oubliant ses propres souffrances, qui bientôt le conduiraient à la gloire, il leur prédit, comme il l’avait fait dans plusieurs de ses récents discours[1640], les malheurs qui les atteindront elles-mêmes, directement ou dans leurs enfants, lorsque la cité déicide, quarante ans plus tard, subira le sort le plus affreux avant d’être détruite par les Romains. On avait dit autrefois de la mére du Sauveur : « Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles qui vous ont allaité[1641] ! » Ici, nous entendons une béatitude très différente, qui, renversant l’ordre de la nature, et se mettant en opposition avec la parole révélée[1642], tout aussi bien qu’avec les sentiments les plus sacrés des Juifs et des autres peuples anciens[1643], regarde la maternité comme un affreux malheur, à cause des angoisses épouvantables que les mères ressentiront au sujet de leurs enfants. Les mots « Tombez sur nous, couvrez-nous », adressés aux montagnes et aux collines, sont empruntés au livre du prophète Osée[1644], où ils représentaient déjà une scène d’horrible désespoir, des calamités intolérables auxquelles on désire échapper par une fin soudaine. Saint Jean, dans l’Apocalypse[1645], les mettra à son tour sur les lèvres des damnés. Pour justifier sa terrible menace, Jésus a recours à une comparaison saisissante. Le bois vert, chargé de feuilles, de fleurs et de fruits, c’est lui-même. Le bois sec, coupé depuis longtemps et mis en réserve pour le feu, c’est Israël coupable, impénitent. Si donc le Christ subit de telles souffrances, malgré sa sainteté parfaite, à quelle destinée ne doivent pas s’attendre les Juifs, dont la malice crie vengeance vers le ciel[1646] ?
Après avoir prononcé ces paroles, les seules qui semblent être sorties de ses lèvres pendant qu’il s’avançait vers le lieu du crucifiement, Jésus rentra dans son majestueux silence.
Les évangélistes canoniques n’exposent aucun autre incident relatif à la Voie douloureuse. Y a-t-il quelque élément historique dans les récits qui concernent soit la Véronique, qui aurait essuyé de son voile la sainte face du Sauveur, souillée de sueur, de poussière et de crachats, soit la rencontre émouvante de Jésus et de sa Mère ? Il est difficile de le dire. Au premier de ces deux récits s’entremêlent de nombreux détails légendaires ; au second, plusieurs traits peu dignes de Marie. De graves auteurs nient la vérité de l’un et de l’autre[1647].
Après une marche des plus angoissantes pour Jésus, on parvint au lieu du supplice, dont saint Matthieu, saint Marc et saint Jean citent le nom en araméen, la langue alors parlée en Palestine. On l’appelait Golgotha, ou plus exactement Goulgolta (l’équivalent de l’hébreu goulgolet), mot qui signifie « lieu du crâne », d’après les trois mêmes évangélistes[1648] ; simplement « crâne », d’après saint Luc[1649] : ce qui est plus conforme à l’étymologie. Le Calvaire, comme nous l’appelons en français en nous rapprochant de la traduction latine, n’était pas une colline, comme on se l’imagine fréquemment, mais un simple mamelon rocheux, une proéminence qu’on aura ainsi nommée, d’après l’opinion la plus probable, parce que sa forme rappelait plus ou moins vaguement celle d’un crâne humain[1650]. Rien n’indique, contrairement à l’avis de saint Jérôme[1651], que le Golgotha fût, à Jérusalem, le lieu habituel des exécutions capitales, et moins encore, que les crânes des suppliciés auraient été jetés là sans sépulture : ce que les Juifs n’auraient jamais toléré, car leurs idées religieuses s’y opposaient absolument. Dans ce cas, du reste, on eût dit « le lieu des crânes », et non pas « du crâne ». Suivant une autre opinion, signalée par plusieurs Pères[1652], le Golgotha aurait été ainsi nommé parce qu’Adam y avait reçu primitivement la sépulture. Saint Jérôme[1653] a raison de ranger cette tradition parmi les légendes. « Elle chatouille les oreilles, disait-il avec la vigueur accoutumée de sa critique, mais elle n’est pas vraie ». Elle doit évidemment son origine à l’idée, toute chrétienne, de faire mourir le second Adam à l’endroit où aurait été enterré notre premier père ; C’est de cette légende que vient l’antique usage « le placer, au-dessous du crucifix, deux ossements croisés et surmontés d’une tête de mort. Les évangélistes nous disent très expressément que le Golgotha était situé en dehors de Jérusalem[1654], quoique à une faible distancé des fortifications. Si l’on vénère actuellement dans l’enceinte même de la ville le double emplacement de la mort et de la sépulture de Jésus[1655], cela tient à ce qu’un nouveau rempart, construit par Agrippa Ier, peu d’années après la Passion[1656], engloba le Calvaire et une partie considérable de la banlieue de la ville sainte, au nord-ouest. Au milieu du xixe siècle, quelques palestinologues protestants[1657] ont violemment contesté, au nom de la topographie, l’authenticité du Golgotha traditionnel. Mais on leur a répondu, aussi bien du sein du protestantisme que des rangs catholiques, par des preuves péremptoires[1658]. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans les détails de cette grave discussion, qui dure encore. Qu’il suffise de dire, en employant le langage des savants les plus compétents, que « l’authenticité du Calvaire et du Saint Sépulcre est revêtue des meilleures garanties de certitude à espérer en un tel sujet », que « la sécurité archéologique » est entière[1659], de sorte que le chrétien peut se prosterner en toute confiance dans ce majestueux sanctuaire, comme dans la basilique de Bethléem, pour y vénérer les mystères les plus sacrés du Verbe incarné, aux lieux mêmes où ils se sont produits.
En vertu d’une ancienne coutume, tolérée par les Romains et mentionnée par le Talmud[1660], chez les Juifs, on offrait aux condamnés à mort, au moment où allait commencer leur supplice, une coupe remplie d’un vin généreux, auquel on avait mêlé un peu de myrrhe et d’encens. Les anciens appréciaient beaucoup ce mélange, à cause de son goût aromatique très prononcé[1661] ; mais, en outre, ils le regardaient comme un puissant narcotique[1662], et c’est précisément sur ce second motif que se basait l’usage que nous venons de mentionner. On l’appuyait aussi sur un texte biblique, interprété dans un sens large. « Donnez des liqueurs fortes à celui qui va périr, est-il dit au livre des Proverbes[1663], et du vin à celui dont le cœur est rempli d’amertume ; qu’il boive et qu’il oublie sa misère, et qu’il ne se souvienne plus de ses peines ». À Jérusalem, les dames de la meilleure société s’étaient réservé le privilège de préparer ce breuvage[1664], que saint Marc désigne, avec sa précision habituelle, par le nom de « vin mêlé de myrrhe[1665] ». Saint Matthieu, qui signale le même fait, a créé quelque embarras aux interprètes, en disant que le breuvage en question était « du vin mêlé de fiel[1666] ». S’il fallait prendre son texte à la lettre, il s’agirait bien moins d’un allégement apporté aux souffrances du Sauveur que d’un nouvel outrage ajouté à tant d’autres. Mais, chez les Grecs, le mot qui désigne habituellement le fiel servait aussi à représenter les substances amères, dont la myrrhe fait partie[1667]. Le récit du premier évangile se ramène donc à celui de saint Marc.
Lorsqu’on présenta ce breuvage à Jésus, il se contenta d’y tremper ses lèvres desséchées ; mais il refusa de le boire. On comprend le motif qui dicta son refus. Celui qui se disposait à racheter le monde par ses souffrances, voulait endurer le dernier supplice sans le moindre soulagement en regardant la mort eu face, et dans la pleine possession de tout son être. Quant au calice d’amertume que lui présentait son divin Père, il allait le vider entièrement, comme s’il s’y était depuis longtemps engagé.
« Ils le crucifièrent : » c’est tout ce que disent les quatre évangilistes[1668] au sujet de cet horrible supplice, dans lequel la cruauté humaine avait habilement combiné toutes choses pour retarder la mort le plus possible, en accumulant les tortures. Plus haut, nous avons donné la description de la croix ; nous avons à décrire maintenant le crucifiement de Jésus, en groupant, à la suite des archéologues, les documents qu’on trouve épars ça et là chez les anciens auteurs[1669].
Le condamné était d’abord dépouillé de tous ses vêtements. Nudi crucifiguntur : c’était la règle générale[1670]. Elle fut appliquée à Notre-Seigneur comme aux autres cruciarii. Mais tout porte à croire que, sur ce point aussi, on se conforma à la coutume juive, mentionnée par le Talmud[1671], d’après laquelle un linge fut respectueusement passé autour des reins de la divine Victime. Ceux des membres du sanhédrin qui assistaient au supplice et qui exerçaient un certain contrôle sur les opérations, exigèrent sans doute que les convenances juives ne fussent pas grièvement blessées[1672].
On procéda ensuite au crucifiement. En général, les croix n’étaient pas très hautes, et ne dépassaient guère le double de la taille humaine. Le corps du patient était assez rapproché du sol pour qu’il fût possible aux bêtes sauvages de le dévorer[1673]. Au milieu de la tige verticale était fixée une cheville de bois, qui s’avançait à la façon d’une « corne » — c’est le nom qu’on lui donnait parfois[1674]. Sur cette sorte de chevalet, le condamné était hissé au moyen de cordes ou de courroies[1675]. Ce support était nécessaire pour maintenir le corps du crucifié ; autrement, les mains se seraient bientôt déchirées et le supplicié aurait roulé jusqu’à terre[1676]. Le petit tabouret qu’on place d’ordinaire sous les pieds de Jésus en croix aurait pu remplir le même but ; mais il n’est pas probable qu’il ait existé, car les auteurs les plus anciens n’en font pas mention.
On procédait au crucifiement d’après deux méthodes différentes. Quelquefois, la croix était d’abord étendue à terre ; les bourreaux y attachaient le condamné, puis elle était dressée et consolidée[1677]. Mais ce procédé n’était employé qu’assez rarement. Le plus souvent on commençait par planter la croix en terre, le patient était ensuite élevé sur le chevalet décrit plus haut, et on clouait ses mains et ses pieds au moyen d’énormes clous[1678] ; ses mains d’abord, à la traverse horizontale, et ses pieds au montant vertical.
On a parfois supposé que les pieds du Sauveur n’auraient pas été cloués, mais simplement attachés à la croix avec des cordes. Cette hypothèse a contre elle, tout à la fois le témoignage unanime de la tradition[1679], qui voit dans le crucifiement de Jésus la réalisation du célèbre oracle : « Ils ont percé mes mains et mes pieds[1680] », et, dans les évangiles mêmes, ces lignes de saint Luc[1681] : « Jesus leur dit (aux disciples réunis dans le cénacle) : Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ; touchez et voyez. ; Et après avoir dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds[1682] ». Y eut-il un seul clou pour les deux pieds, ou un clou pour chaque pied ? C’est aussi une question controversée. Mais il est beaucoup plus probable que chacun des pieds du Sauveur fut fixé à la croix par un clou distinct. Saint Cyprien, qui avait souvent assisté à des crucifiements, parle au pluriel des clous qui perçaient les pieds[1683]. Saint Ambroise[1684], saint Augustin[1685], Rufin[1686], Théodoret[1687], et d’autres encore mentionnent expressément les quatre clous qui furent employés pour crucifier Notre-Seigneur. Du reste, il aurait, été beaucoup plus difficile d’attacher les pieds avec un seul clou.
On s’est également demandé si Jésus fut crucifié avec la couronne d’épines sur sa tête, ainsi qu’on le représente d’ordinaire. Ceux des anciens auteurs qui se sont posé cette question font une réponse affirmative : par exemple, Origène[1688], les Oracles Sibyllins[1689] et l’évangile de Nicodème[1690]. Il était assez naturel que « le roi des Juifs » fût crucifié par les Romains avec cet emblème ironique de sa royauté. C’était une cruauté de plus ; mais ces bourreaux ne s’en souciaient guère.
Une cruauté de plus ! Qui pourrait dire toutes les souffrances que Jésus eut à endurer sur sa croix, pendant, six heures, s’il faut prendre à la lettre l’indication chronologique de saint Marc[1691], tout au moins pendant trois heures d’après saint Jean ? Nous avons parlé plus haut du caractère infamant du supplice de la croix, réservé dans l’empire romain aux esclaves[1692] et aux criminels de la pire espèce. Mais le crucifiement était encore plus douloureusement atroce que dégradant. Cicéron n’a pas exagéré, lorsqu’il le qualifiait de terrimum crudelissimumque supplicium[1693]. Bossuet a raison, de son côté, lorsqu’il dit que c’est « de toutes les morts la plus inhumaine », en sorte que Jésus a passé les dernières heures de sa vie « parmi des douleurs incroyables[1694] ». Les souffrances physiques, déjà si violentes lorsqu’on enfonçait les clous — « les clous amers et acérés », écrivait saint Méliton de Sardes[1695] —, dans des organes extrêmement sensibles et délicats, allaient toujours en augmentant. Elles devenaient bientôt de véritables tortures, par le poids du corps suspendu sur quatre blessures béantes, par l’immobilité forcée du patient, par une fièvre ardente qui ne tardait pas à se déclarer, par la soif brûlante que produisait cette fièvre, par les convulsions et les spasmes, et aussi — car ce détail compte en Orient — par les mouches que le sang et les plaies attirent par centaines. Et cependant, comme aucune pièce maîtresse du corps n’est atteinte, bien que tous les membres soient comme tordus, brisés par cette horrible suspension, le crucifié peut demeurer un jour, deux jours et même davantage sur l’arbre cruel, avant d’être délivré par la mort[1696].
Comment décrire aussi les souffrances morales supportées par notre Seigneur Jésus-Christ pendant cette affreuse agonie ? Il semble en quelque sorte, dit encore Bossuet[1697] « n’être élevé au-dessus de ce bois infâme, qu’afin de découvrir de plus loin une multitude de peuple qui repaît ses yeux du spectacle de sa misère ». Nous serons témoins des outrages sanglants dont il fut abreuvé jusqu’à ses derniers moments, et nous l’entendrons lui-même déclarer son indicible angoisse, lorsqu’il se croira délaissé par son Père. La vue même de sa Mère bien-aimée et des amis dévoués que ses maux plongeaient dans une si profonde tristesse, était pour lui un tourment de plus. C’est ainsi que tout lui était une souffrance dans ses membres, dans son esprit, dans son cœur et dans son âme. Là, sur cette croix, si abominable que les Romains en avaient soigneusement exempté quiconque portait chez eux le titre de civis romanus, il mourait goutte à goutte pour ainsi dire, torturé de toutes manières, consolé cependant par la pensée qu’il accomplissait la volonté de Dieu et qu’il procurait notre salut.
Tandis qu’on enfonçait les clous dans ses mains, qui avaient répandu tant de bénédictions et de bienfaits, la douce Victime rompait pour la première fois le silence dépuis son arrivée au Golgotha. Ce ne fut pas pour se plaindre ; mais pour demander à Dieu le pardon de ses bourreaux. « Père, dit Jésus, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Les paroles du Christ agonisant, « l’humanité les a comptées. Il y en a sept, marquées au coin d’une élévation, d’une force, d’une tendresse, d’une douceur infinies. Ces sept paroles terminent la vie publique de Jésus comme les huit béatitudes l’avaient ouverte, par la révélation d’une grandeur qui n’est pas de la terre. Seulement, il y a ici quelque chose de plus beau, de navrant, de poignant, de plus divin[1698] ». Saint Matthieu et saint Marc ne nous en ont transmis qu’une seule[1699]. Saint Luc en cite trois ; saint Jean trois aussi[1700]. Les trois premières furent prononcées au début du crucifiement ; les quatre autres, peu de temps avant la mort du Sauveur. Elles forment ainsi deux séries, dont l’une concerne les rapports de Jésus avec les hommes et avec, le monde, l’autre ses relations avec Dieu. À leur manière, elles manifestent aussi dans le Christus patiens une dignité surhumaine. Autour de lui, c’est la violence, c’est la haine, qui s’acharnent à le torturer et à l’outrager ; en lui, c’est une patience divine, une majesté céleste, une confiance qui ne sera troublée qu’un instant.
« Père, pardonnez-leur ! » Ce généreux pardon, et l’excuse non moins généreuse qui l’accompagne[1701], ne retombaient pas seulement sur les soldats romains qui remplissaient alors le rôle de bourreaux, comme des instruments inconscients, mais sur tous les ennemis de Jésus, plus particulièrement sur ceux des Juifs qui étaient la cause directe de sa cruelle mort. Leur ignorance était sans doute gravement coupable, car il leur aurait été facile de reconnaître le caractère divin de la mission de Jésus, s’ils ne s’étaient pas laissé égarer par leur haine ; mais elle atténuait quand même leur culpabilité dans une certaine mesure, et c’est ce que diront aussi plus tard saint Pierre et saint Paul[1702]. Parmi ses horribles souffrances, le Sauveur s’oubliait ainsi lui-même, pour ne penser qu’aux pécheurs de tous les temps, dont il expiait les fautes. Lorsque les soldats eurent achevé leur tâche sinistre, ils se partagèrent les vêtements de leur victime[1703], qui leur étaient adjugés par la loi[1704]. Ils étaient quatre ; ils firent donc quatre parts, — peut-être, le manteau, la coiffure, la ceinture et les sandales, — et comme ces parts étaient inégales, le lot de chacun fut marqué par le sort. Nous devons à saint Jean de très précieux renseignements au sujet de la tunique, qui formait le vêtement principal. Elle était sans couture, et d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. C’était probablement l’œuvre des mains maternelles de Marie ; ou bien, le présent de quelqu’une des saintes femmes. La partager, c’eût été la détruire, et aucun des soldats ne voulait renoncer à ses droits sur elle. Ils se dirent donc mutuellement : « Ne la déchirons pas ; mais tirons au sort, pour savoir à qui elle appartiendra ». C’est ce qu’ils firent à l’instant. Dans ce fait, saint Jean a vu l’accomplissement littéral d’un autre passage du Psaume XXI[1705], qui se rapporte tout entier au Messie, dont il décrit en détail et en termes saisissants la passion et le crucifiement. Le texte est cité littéralement par l’évangéliste, d’après la traduction des Septantes : « Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique ». Le partage terminé, les bourreaux s’assirent au pied de la croix, pour la garder. Cette coutume de monter la garde auprès des crucifiés est signalée par les auteurs classiques[1706]. Elle avait pour but d’empêcher les parents et les amis des suppliciés de venir les détacher de leur croix, pour essayer de les sauver à force de soins[1707]. Ainsi qu’il a été dit plus haut, le crucifiement ne produisait pas directement la mort, car l’hémorragie était bientôt arrêtée par l’enflure des membres qu’avaient percés les clous, de sorte qu’on pouvait survivre de longues heures à l’horrible opération.
Les quatre évangélistcs attirent encore notre attention sur un autre incident très, caractéristique[1708]. On avait placé au sommet de la croix, suivant l’usage, la planchette sur laquelle était peinte, tantôt en noir, tantôt en rouge, la cause de la condamnation des crucifiés[1709]. C’est Pilate lui-même qui avait composé, en qualité de juge suprême, l’inscription destinée à Jésus. Elle était en trois langues : en latin, le langage officiel du gouvernement romain ; en grec et en hébreu — plus exactement, en araméen, — les idiomes habituellement parlés en Palestine. Elle varie légèrement dans les quatre récits, et peut-être variait-elle aussi dans chacune des trois langues. C’est saint Jean qui l’a transcrite sous sa forme la plus complète : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs[1710] ». Elle indique le nom du condamné, son pays et son prétendu crime. Les mots « le roi des Juifs » sont contenus dans toutes les rédactions. C’étaient les principaux en réalité. La Providence a voulu que la royauté messianique de Jésus fût proclamée comme un titre glorieux, jusque sur l’instrument ignominieux de son supplice, et cela dans les langues des trois nations les plus célèbres et les plus civilisées d’alors.
Comme le Golgotha était situé tout auprès de la ville, et sur une voie très fréquentée, beaucoup de Juifs purent lire cette inscription, et ils furent choqués de voir attribuer ainsi à un crucifié, publiquement et officiellement, le titre de roi de leur nation. Les membres du sanhédrin, qui ressentirent l’humiliation plus que personne, surtout après les incidents du prétoire, s’empressèrent d’envoyer à Pilate une délégation, pour lui proposer de modifier le texte, de manière à le rendre acceptable à tout le monde. « N’écrivez pas : Roi des Juifs, demandèrent-ils ; mais qu’il a dit : Je suis le roi des Juifs ». Cette nouvelle rédaction donnait, en effet, un tout autre sens à la formule. Cette fois, le gouverneur tint bon, n’ayant plus rien à craindre, et il répondit dédaigneusement : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». Ces Juifs superbes ont tenu à faire condamner Jésus comme un candidat à la royauté ; c’est à ce titre que Pilate veut qu’on sache qu’il a été crucifié. Son but était atteint, puisqu’il s’était proposé d’humilier les sanhédrites et de se venger d’eux, en donnant cette forme à l’inscription.
En même temps que Jésus, on avait crucifié les deux « larrons », comme on les nomme habituellement d’après notre traduction latine, bien qu’ils fussent plutôt, suivant toute la force du texte grec, de véritables bandits[1711], des brigands séditieux, comme Barabbas. La Palestine en était alors toute infestée[1712]. Leurs croix furent dressées, l’une à droite, l’autre à gauche de celle de Jésus, comme pour faire honneur au « roi des Juifs » ; en réalité, par un surcroît de dérision. Dieu permit qu’il fût fait ainsi, ajoute saint Marc, pour accomplir un trait frappant de la grande prophétie d’Isaïe relative à la passion du Messie : « Il a été rangé parmi les scélérats[1713] ».
Par deux fois déjà, chez Caïphe et au prétoire, après la sentence de mort prononcée contre Notre-Seigneur, nous avons vu des valets et des soldats sans pitié insulter le divin condamné. Les outrages le poursuivront jusque sur la croix, et des gens de toute sorte, appartenant aux classes les plus diverses de la société, — la foule des curieux et des passants, le sanhédrin lui-même, les soldats et les larrons, — prendront part tour à tour à ce jeu cruel, à ce débordement de la passion fanatique[1714], La multitude sans cœur donna l’exemple, comme elle le fait d’ordinaire en pareil cas, par de grossières et triviales injures ; Saint Luc, au style, fréquemment dramatique, la représente « debout, contemplant », prenant une joie cruelle à ce spectacle qui attire toujours sa curiosité. Les passants, et ils étaient nombreux, puisque le crucifiement avait lieu, selon l’usage[1715], en un lieu très fréquenté, joignant les geste aux paroles, branlaient la tête en signe de mépris, et disaient : « Ah ![1716] toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ». Si Jésus était assez puissant pour détruire les gigantesques constructions du temple de Jérusalem et pour les relever en trois jours, s’il était le Fils de Dieu, le Messie, ainsi qu’il le prétendait, il lui était facile de descendre miraculeusement de sa croix, malgré les clous qui l’y tenaient attaché.
Une seconde catégorie d’insulteurs se composait d’un certain nombre de membres du sanhédrin, qui étaient venus pour se repaître des souffrances et des humiliations de leur victime. Les évangélistes nous font aussi entendre leurs sarcasmes. Les lazzis de la foule s’adressaient directement à Jésus. En hommes mieux appris, les sanhédrites parlent entre eux de lui à la troisième personne ; mais leurs insultes n’en deviennent que plus mordantes : « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. S’il est le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui. Il a confiance en Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ; car il a dit : Je suis le Fils de Dieu ». Le sarcasme ne pouvait pas être plus amer, ni l’ironie plus sacrilège. Du moins, même en se moquant, ces hommes cruels rendaient une fois de plus témoignage à la réalité des miracles de celui qu’ils insultaient. Auraient-ils vraiment « cru en lui, s’ils l’avaient vu descendre de la croix, comme ils l’y provoquaient ? À cette question, saint Jérôme croyait pouvoir répondre négativement. La prédication éloquente du Sauveur, ses prodiges sans nombre, sa parfaite sainteté n’avaient pas réussi à convertir ces hommes endurcis dans l’incrédulité ; sa résurrection même les laissa insensibles. Peut-être auraient-ils attribué encore à Beelzébub ou à la magie le miracle qu’ils exigeaient insolemment, et leurs sentiments de haine s’en seraient-ils accrus. Cependant, on est heureux de lire, au livre des Actes[1717], qu’après l’ascension du Sauveur, « une multitude de prêtres (juifs) obéirent à la foi ».
À l’exemple des autorités juives, les prétoriens de garde auprès de la croix injurièrent le Sauveur, eu disant, eux aussi : « Si tu es le roi des juifs, sauve-toi ? » Puis, s’approchant du divin crucifié, ils lui présentaient dans un verre le mélange d’eau et de vinaigre, nommé en latin posca[1718], qui formait alors le breuvage ordinaire des soldats romains.
Les brigands qui avaient été crucifiés aux côtés du Sauveur mêlèrent eux-mêmes leur voix à ce triste concert d’injures[1719]. « Si tu es le Christ, répétaient-ils à la suite du peuple et des princes des prêtres, car ils appartenaient l’un et l’autre au judaïsme, si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous avec toi ». Mais voici que Jésus va trouver tout à coup un défenseur inattendu, et ce sera dans la personne même de l’un de ces bandits, en celui que le langage populaire désigne par le nom de « bon larron ». Au milieu de cette multitude fanatique ameutée contre le Christ, lui seul osera élever la voix pour faire de lui une émouvante apologie. S’adressant d’abord à l’autre brigand, il lui dit : « Toi non plus, tu ne crains donc pas Dieu, toi qui es condamné au même supplice ? Encore, pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos œuvres ; mais celui-ci n’a fait aucun mal[1720] » C’est comme s’il eut dit : Dans quelques heures nous allons paraître devant Dieu, et nous aurons à répondre de tant de crimes ! Tu ne crains donc pas de l’offenser davantage en ce moment suprême, puisque tu insultes cet innocent ? Sorti d’une telle bouche, un pareil éloge n’en a que plus de force. À l’œil exercé du criminel, peu de temps avait suffi pour reconnaître la parfaite sainteté de son compagnon d’infortune, dont il avait admiré la résignation et le noble calme. Se tournant ensuite vers le Sauveur, il lui adressa cette prière, avec l’accent de la foi la plus vive : « Seigneur[1721], souvenèz-vous de moi, lorsque vous viendrez en qualité de roi[1722] ». Parler ainsi, c’était proclamer en termes formels sa croyance au caractère messianique de Jésus. En effet, le royaume auquel il fait allusion ne différait pas de celui dont tous les Juifs, aussi bien que l’évangile, attribuaient l’établissement au Messie. L’acte de foi du bon larron est donc vraiment admirable, vu surtout les circonstances dans lesquelles se trouvait alors Notre-Seigneur. Mais, selon la remarque de saint Augustin[1723], la croix avait été pour lui une école parfaite, et par quel Maître n’y avait-il pas été instruit ?
Jésus s’était tu noblement, en face des blasphèmes dont il était de tous côtés l’objet ; mais il daigna faire la plus douce réponse à la prière du larron pénitent : « En vérité, je te le dis, tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis ». Il accordait ainsi au suppliant beaucoup plus que celui-ci n’avait demandé, car il lui promettait, sous le sceau de son serment accoutumé, non seulement de lui donner une place dans son futur royaume, à l’époque de son second avènement, mais de l’introduire en ce jour même au « paradis », c’est-à-dire dans le lieu de repos où les âmes des justes étaient réunies, en attendant que le Messie vînt les chercher pour les conduire au ciel[1724]. Telle fut la seconde parole du Christ mourant. Elle respire une sérénité et une confiance incomparables. Heureux celui en faveur de qui elle fut prononcée, puisqu’elle accorda si promptement à son repentir tardif le salut éternel[1725].
La troisième parole, qui se dédouble, fait partie d’une scène émouvante à l’extrême, décrite avec autant de délicatesse que de simplicité par le disciple bien-aimé, qui en fut le héros, avec la mère du divin Crucifié[1726]. Près de la croix de Jésus se tenait, le cœur brisé, mais vaillante quand même, cette sainte Mère, qu’aucune crainte, aucun obstacle n’avaient pu tenir éloignée de son Fils en ce moment suprême. Avec elle étaient sa sœur, nommée aussi Marie, femme de Cléophas et mère des apôtres Jacques le Mineur et Jude, Marie-Madeleine et saint Jean[1727]. La pieuse pénitente de Magdala ne pouvait guère manquer à cette scène de généreuse et noble compassion. Les synoptiques mentionnent aussi Salomé et plusieurs autres saintes femmes, comme faisant partie de ce groupe aimant et désolé[1728].
La mère du Christ subissait alors toutes les angoisses que le vieillard Siméon lui avait prédites trente-trois ans auparavant[1729] ; mais elle oubliait ses propres douleurs, pour ne penser qu’à celles de son Fils. Jésus lui-même ressentait et partageait les souffrances intimes qui transperçaient l’âme de Marie comme un glaive acéré. Quel coup douloureux ce fut pour lui, lorsqu’il l’aperçut non loin de la croix, et quelle profonde tristesse n’y eut-il pas dans le regard aimant qu’ils échangèrent ! Mais, de sa douleur même, Jésus fera naître une consolation pour sa mère. À côté d’elle, il vit aussi Jean, son apôtre de prédilection, debout et fidèle, au poste d’honneur où l’avaient conduit les saintes tendresses dont il avait été l’objet et qu’il ressentait si vivement lui-même. Voulant alors donner à Marie une dernière consolation avant de mourir, et adoucir l’amertume du reste de sa vie, il lui dit : « Femme[1730], voilà ton Fils ! » En même temps, d’un regard il désignait son disciple. Il dit ensuite à celui-ci : « Voilà ta mère ! » Certes, pour Marie, cet échange était en lui-même ineffablement douloureux. Qui donc pouvait tenir auprès d’elle la place de son divin Fils ? Le principal avantage était pour Jean, auquel Jésus donnait, avant d’expirer, une si grande marque d’affection, en lui confiant ce trésor incomparable[1731]. Du moins Marie ne serait pas seule après la mort de son vrai Fils. C’est ce que note l’évangéliste, en disant par anticipation qu’après que Jésus eut rendu le dernier soupir, Jean conduisit Marie « chez lui[1732] », c’est-à-dire vraisemblablement, dans la maison qu’il possédait ou qu’il occupait à Jérusalem. La tradition nous le montre auprès d’elle aussi longtemps qu’elle vécut, la consolant par ses prévenances filiales[1733].
De ce saisissant tableau de sollicitude filiale, nous passons aux descriptions émouvantes que les écrivains sacrés ont consacrées aux derniers moments du Christ rédempteur. Ils mentionnent d’abord un phénomène remarquable, qui se produisit vers la sixième heure du jour, c’est-à-dire vers midi, peu de temps après que Jésus eut été mis en croix. À partir de cet instant, disent-ils[1734], jusqu’à la neuvième heure (trois heures du soir), par conséquent jusqu’au moment où le Sauveur exhala son dernier soupir, le soleil s’obscurcit, et des ténèbres qui eurent certainement un caractère miraculeux, enveloppèrent non seulement la cité déicide, mais « toute la terre : » expression vraisemblablement hyperbolique en cet endroit, pour désigner, comme en d’autres passages de la Bible, « tout le pays », c’est-à-dire la Judée[1735], et même la Palestine entière, peut-être aussi une partie des contrées environnantes. Ces ténèbres ne provenaient pas d’une éclipse, comme on le faisait déjà remarquer dès le second siècle[1736], attendu que la lune était alors dans son plein. C’était un fait providentiel, un vrai prodige, en vertu duquel la nature elle-même semblait prendre le deuil, au moment où le fils de Dieu allait mourir sur une croix. Les hommes se montraient sans pitié pour lui ; mais le monde inanimé lui témoignait ainsi sa sympathie, et protestait à sa manière contre le plus grand crime qui ait jamais été commis sur la terre[1737].
Un peu avant trois heures, Jésus prononça, d’une voix forte, ces mots, que saint Matthieu et saint Marc[1738] nous ont conservés dans l’idiome araméen : Eli, Eli — ou, d’après la prononciation galiléenne, reproduite par saint Marc : Eloï, Eloï —, lamma sabachtani ? Ce qui signiiie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » C’est un vrai cri de détresse, d’angoisse indicible, dont Jésus emprunte les termes au Psaume XXIe, qui contient, nous l’avons déjà dit, d’après Tertullien[1739] et les Pères de l’Église, « toute la passion du Messie ». Mais comment expliquer qu’un tel abîme de douleur ait existé dans l’âme du Christ, à ce point, qu’au moment même où il se sacrifiait héroïquement pour accomplir la volonté de son Père dans les moindres détails, il ait pu se dire abandonné de lui ? Il y a là, certainement, un profond mystère, car il est difficile à notre intelligence de concilier cette affreuse angoisse avec la béatitude qui doit nécessairement régner dans le cœur d’un Dieu. Mais ce sentiment d’abandon, ici plus encore qu’à Gethsémani, montre jusqu’à quel point il avait adopté notre nature avec toutes ses misères.
Non, Dieu ne l’abandonnait pas ; mais si Jésus parle de délaissement, c’est sous l’impression d’un trouble passager, qui s’était emparé de lui au milieu de tant de souffrances physiques et morales, et sous le poids accablant des péchés de tout le genre humain, pour lequel il s’était porté caution. Sa plainte est déchirante, il est vrai ; mais elle n’est pas, comme on ne craint point de le répéter à la suite du païen Celse et de Julien l’Apostat, la plainte d’un désespéré. Elle est, au contraire, entièrement résignée, puisqu’elle est un appel à Dieu, l’appel d’un fils soumis, qui, tout en gémissant, tant sa désolation est grande, accepte la volonté paternelle, se contentant de demander le « pourquoi » de tant de souffrances. Ce sentiment d’angoisse, renfermé dans la quatrième parole du Christ mourant, fut d’ailleurs de courte durée, car Jésus retrouva bientôt tout son calme, après avoir redit du fond de son âme le Fiat le plus parfait.
Cette parole du Sauveur donna lieu à un incident qui fut peut-être d’abord simplement le résultat d’une méprise, mais dans lequel se glissa bientôt aussi la méchanceté[1740]. Plusieurs des assistants — des Juifs sans doute, car les soldats de garde ne devaient pas comprendre l’araméen, et ne connaissaient guère le prophète Élie — se dirent les uns aux autres : « Voici qu’il appelle Élie ! » Ayant mal entendu, ils s’imaginaient que Jésus appelait à son secours le célèbre prophète, auquel les Israélites ont toujours attribué une puissance extraordinaire, spécialement pour les secourir au temps du malheur. De plus, nous avons vu que, d’après l’opinion courante, Élie devait jouer un rôle important aux jours du Messie[1741]. Presque en même temps, Jésus prononça sa cinquième parole, la plus courte de toutes, mais qui décrit en un seul mot l’une des souffrances les plus intolérables des crucifiés : « J’ai soif ». Saint Jean, le seul des évangélistes qui l’ait citée[1742], l’introduit au moyen d’une formule solennelle : « Jésus, sachant que tout était accompli, afin que l’Écriture fût accomplie, dit : J’ai soif ». Ce mot était donc plus qu’une simple plainte, arrachée par une fièvre brûlante. En le disant, le Sauveur se proposait directement de réaliser ceux des anciens oracles qui avaient spécifié la soif comme une partie intégrante des souffrances du Messie : « Ma langue s’attache à mon palais[1743]. Dans ma soif, ils m’abreuveront de vinaigre[1744] ». L’un des assistants, saisi de pitié, accourut alors, et saisissant une éponge qui se trouvait là, et qui avait peut-être servi aux ablutions des soldats à la suite du crucifiement, il la trempa dans le mélange acidulé dont il a été déjà question ; puis il la fixa à un rameau d’hysope[1745] qu’il avait également sous la main, et il en humecta les lèvres desséchées du Christ. Mais les autres essayèrent de l’en empêcher, en disant avec une ironie cruelle : « Laisse ! voyons si Ëlie viendra le délivrer ».
Lorsque Jésus eut goûté au breuvage, il s’écria : « Tout est accompli[1746] ». Ce fut sa sixième parole sur la croix. Parole de parfaite obéissance, car elle résume, dans sa brièveté, toute l’œuvre de notre Seigneur Jésus-Christ, prédite par les oracles et les figures de l’Ancien Testament, et réalisée par lui d’une manière adéquate, depuis son entrée dans le monde par l’incarnation, jusqu’au dernier instant de sa vie terrestre. En même temps, parole de sainte joie et de glorieux triomphe, puisqu’elle proclamait tant de victoires. Désormais, le Christ pouvait mourir en paix, et aller se reposer dans le sein de Dieu.
La septième et dernière parole de Jésus suivit de près la sixième[1747]. Elle consista de nouveau en un emprunt fait aux Psaumes[1748] : « Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Elle est toute imprégnée de confiance et de tendresse filiales. Immédiatement après l’avoir proférée, le Sauveur poussa un grand cri, marquant ainsi qu’il était encore plein de vie et de force ; puis il pencha la tête, et, dans la plénitude de sa liberté, ainsi qu’il convenait au Messie, Fils de Dieu, il rendit le dernier soupir[1749]. Il était trois heures de l’après-midi, l’heure où l’on offrait dans le temple le sacrifice du soir. Les évangélistes signalent tous, par des expressions choisies, le caractère entièrement libre et spontané de la mort du Christ. Aucun d’eux n’emploie le terme ordinaire : il mourut. Mais ils ont recours à des locutions spéciales, pour montrer qu’il « rendit l’esprit », qu’il le « livra », le « remit » à son Père par un acte souverain de sa volonté d’Homme-Dieu. Il avait dit un jour : « Personne ne m’ôte la vie ; mais je la livre de moi-même. J’ai ie pouvoir de la livrer, et j’ai le pouvoir de la reprendre[1750] ». C’est bien dans ces conditions qu’il exhala doucement son âme, au lieu de mourir d’épuisement, comme les autres crucifiés.
Nous venons de mentionner le sacrifice du soir, qui consistait dans l’immolation d’un agneau sans tache. Mais qu’était ce sacrifice, malgré la solennité dont on l’entourait[1751], si on le compare à celui de notre véritable Agneau pascal[1752] immolé sur l’autel de la croix ? Sa valeur était infinie, comme celle de la victime qui y était offerte, d’autant plus infinie, que le Pontife par lequel elle était consacrée n’était autre que l’Homme-Dieu lui-même[1753], prêtre selon l’ordre de Melchisédech, prêtre et victime tout ensemble, suivant la belle parole, Sacerdos suœ victimae, Victima sui sacerdotii. Aussi ce sacrifice n’a-t-il été offert qu’une fois pour toutes, et a-t-il remplacé tous les autres, qui ont disparu devant lui, comme l’ombre fuit devant la lumière et la figure devant la réalité[1754]. Il n’est donc pas possible de concevoir un sacrifice plus parfait, réunissant tout ce qui peut plaire le plus à Dieu, et faire descendre du ciel sur la terre toutes les bénédictions dont elle a besoin.
Le but et la signification de cette immolation du Sauveur sur la croix n’étaient pas douteux, car Jésus les avait lui-même clairement marqués, en plusieurs circonstances solennelles. Sa mort sur la croix était ainsi une œuvre de rédemption et de réconciliation. Il ne meurt et ne se sacrifie sur cet arbre infamant, que pour expier les péchés des hommes, et écarter d’eux le châtiment éternel qu’ils avaient mérité en offensant le Dieu de toute sainteté, de toute bonté, et aussi de toute justice. Il s’est donc substitué à l’humanité coupable, pour subir à sa place, lui Victime innocente, parfaite, d’une valeur infinie, puisqu’il était Dieu, les coups de la justice divine. De là le nom de satisfactio vicaria donné par les théologiens à son admirable intervention. « Le Fils de l’homme est venu… pour donner sa vie comme la rançon d’un grand nombre[1755]. Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle Alliance, qui sera répandu pour beaucoup, en rémission de leurs péchés[1756] : » ces paroles du Sauveur suffisent, à elles seules, pour démontrer cette thèse magnifique, profondément consolante, qui était déjà celle d’Isaïe, lorsqu’il prophétisait la passion du Messie ; cette thèse qui a été celle des apôtres et des docteurs de l’Église, et qui demeure l’un des dogmes les plus beaux, les plus relevés de la foi catholique[1757].
C’est ainsi que la croix, cet instrument cruel et ignominieux, est devenu une gloire, non seulement pour Jésus lui-même, mais aussi pour le christianisme, dont elle est le symbole naturel et caractéristique, depuis que, selon le magnifique langage de saint Paul[1758] le Sauveur a détruit, en le clouant sur la croix, l’acte de condamnation que Dieu avait lancé contre nous[1759].