Les quatre évangélistes s’étendent presque aussi longuement sur ce thème que sur celui de la passion du Sauveur. Ils relatent d’abord quelques témoignages remarquables, rendus au divin Crucifié, immédiatement après sa mort, par la nature et par les hommes ; puis ils nous montrent avec quel saint zèle quelques-uns de ses disciples s’occupèrent de sa sépulture.
Du côté de la nature, les témoignages consistèrent en plusieurs phénomènes que les écrivains sacrés regardent évidemment comme miraculeux. Les synoptiques racontent simultanément le premier[1760] : « Voici que le voile du temple se déchira de haut en bas ». Nous savons par le Talmud[1761] que deux voiles ou tentures fermaient l’entrée du naos ou sanctuaire proprement dit. Le premier était placé devant le Saint, qu’il séparait du vestibule ; le second, en avant du Saint des saints[1762]. Ils étaient l’un et l’autre très épais, en partie composés de pourpre et d’or, recouverts presque entièrement de chérubins en broderie. Il ne fallait rien moins qu’un éclatant prodige pour déchirer en deux morceaux, de haut en bas, de pareilles tentures. Les évangélistes ne nous disent pas lequel des deux voiles fut l’objet du miracle ; mais tout porte à croire que ce fut celui qui était le plus rapproché de l’entrée du Saint des saints, car il était le voile par excellence, et, pour le désigner, saint Matthieu et saint Marc emploient son nom grec le plus usuel[1763]. Cette rupture soudaine exprimait un symbole d’une grande portée. Dieu marquait ainsi que désormais, grâce à la mort rédemptrice du Messie, tous les hommes pourraient s’approcher librement de lui, tandis que, sous la loi ancienne, le seul grand prêtre, et une seule fois par an, à l’occasion de la fête de l’Expiation, avait le droit de pénétrer pour quelques instants dans la partie la plus intime du sanctuaire juif[1764]. Sous la nouvelle Alliance, toute barrière de ce genre est supprimée ; chacun de nous peut aller directement à Dieu, sûr d’être accueilli avec bonté.
Ce fut là un grave avertissement pour les Juifs. Fait remarquable : trois documents distincts, indépendants les uns des autres, racontent, en dehors des évangiles, que le temple fut, vers cette époque, le théâtre d’une catastrophe qui jeta l’épouvante dans la nation juive. Dans l’évangile apocryphe dit des Hébreux, on lisait ce détail, qui nous a été conservé par saint Jérôme[1765] : le linteau de pierre, énorme et extrêmement solide, auquel le voile du temple était attaché, se serait brisé et mis en pièces. Josèphe raconte, de son côté[1766], que la porte orientale du temple s’ouvrit d’elle-même pendant une nuit ; ce qui fut regardé comme un prodige menaçant. Le Talmud[1767] signale le même fait, dont il fixe la date quarante ans environ avant la destruction du temple, de sorte qu’il coïnciderait en gros avec l’époque de la mort du Sauveur. Ces trois traditions ne seraient-elles pas un souvenir plus ou moins déformé du prodige qui eut lieu dans le temple, à la mort du Christ ?
A ce premier phénomène miraculeux, en succédèrent plusieurs autres, non moins frappants. À Jérusalem, la terre se mit à trembler, comme si elle était saisie de mouvements convulsifs, et qu’elle voulût, à l’exemple du firmament, manifester l’horreur que lui causait le déicide des. Juifs. Ce tremblement de terre eut une double conséquence : des rochers se fendirent, et plusieurs des sépultures qui étaient creusées dans le roc, aux environs de la ville, s’ouvrirent. Saint Matthieu, auquel nous devons ces détails[1768], ajoute que « beaucoup des corps des Saints qui s’étaient endormis — c’est-à-dire qui étaient morts depuis un certain temps — ressuscitèrent ». Il dit encore, mais par anticipation, pour compléter dès à présent le récit de ce miracle, que ces Saints, sortant de leurs tombeaux après la résurrection de Notre-Seigneur[1769], vinrent dans la cité sainte, et apparurent à des personnes nombreuses, attestant que le Christ était lui-même véritablement revenu à la vie[1770].
Le paganisme lui-même fournit ce jour-là au Sauveur des témoins irrécusables[1771]. Le centurion romain qui avait présidé au triple crucifiement, et les soldats placés sous ses ordres, avaient contemplé et entendu de près tout ce qui s’était passé d’extraordinaire aux derniers moments et après la mort de Jésus. Ils en éprouvèrent un sentiment très vif de terreur religieuse. Ils se demandaient sans doute, en face des marques de la puissance surnaturelle de celui auquel ils venaient de donner la mort, s’ils n’allaient pas tomber sous les coups de sa vengeance. Le centurion, à l’âme plus élevée, avait reçu, de toute cette tragédie, une impression profonde. Lui qui avait assisté à de nombreuses scènes de crucifiement, il avait promptement compris que Jésus, bien loin d’être un vulgaire condamné, était beaucoup plus qu’un homme ordinaire. Sa patience inaltérable, sa prière pour ses bourreaux, ses autres paroles, tout l’ensemble de son attitude sur la croix, l’avaient surpris, puis édifié. Le grand cri que le Sauveur avait jeté avant de rendre le dernier soupir l’avait particulièrement frappé ; car il savait qu’habituellement les crucifiés mouraient d’épuisement, tandis que Jésus était encore plein de vigueur au moment de sa mort[1772]. Il résuma ses sentiments dans l’exclamation suivante : « Vraiment, cet homme était un fils de Dieu[1773] ». Il n’est guère douteux qu’il ne faille interpréter ce titre de « Fils de Dieu » dans le sens large qu’il dut avoir sur les lèvres d’un païen. Saint Luc en donne une traduction très générale : « Vraiment cet homme était un juste ». En tout cas, le centurion avait remarqué en Jésus quelque chose de surhumain, et il le disait à sa manière. D’après une tradition que saint Jean Chrysostome citait sans en garantir l’authenticité, il aurait accepté peu après la foi chrétienne et serait mort martyr du Christ.
D’autres témoins des scènes du Calvaire manifestèrent une émotion poignante : c’étaient des Juifs nombreux, qui s’en allaient en se frappant la poitrine, montrant, par ce geste du deuil et de la douleur, le regret qu’ils éprouvaient de la mort de Jésus[1774].
Les synoptiques[1775] signalent un troisième groupe, dont la peine était beaucoup plus vive et plus intime, parce qu’il était plus aimant. C’était celui des saintes amies du Sauveur, surtout des Galiléennes si dévouées, qui l’accompagnaient fréquemment dans ses courses de missionnaire et qui subvenaient à ses besoins[1776]. Parmi ces dernières, Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques le Mineur et de Joseph, Salomé mère de Jacques le Majeur et de Jean, reçoivent une mention à-part. Nous avons vu que leur présence avait apporté quelque consolation aux derniers moments du divin Maître. Même après sa mort, elles demeurèrent au poste que leur sainte affection leur avait fixé. Elles ne s’éloigneront que lorsqu’on aura rendu les derniers devoirs à ses restes sacrés. Elles déployaient « cette constance tenace dans l’affection dont les femmes sont plus capables que les hommes dans les situations désespérées[1777] ». On est heureux, cependant, d’apprendre par saint Luc qu’il y avait aussi, debout auprès de la croix, indépendamment des saintes femmes, « tous ceux qui avaient connu[1778] » Jésus. L’expression est évidemment hyperbolique ; mais elle paraît désigner quelques-uns des amis et des disciples intimes du Sauveur, peut-être Lazare de Béthanie et ses sœurs, qui, comme saint Jean, étaient accourus au Calvaire, pour lui donner une dernière preuve de leur affection. Quels étaient, maintenant, leurs sentiments à tous ? Leur foi était chancelante, leurs espérances étaient obscurcies ; du moins leur amour brûlait encore. Quant à Marie, la mère du Christ, elle était là toujours, inconsolable, sûre que son divin Fils ressusciterait comme il l’avait prédit, et donnait à tous l’exemple de la vaillance et de la fermeté.
Cependant le sabbat approchait, car, d’après la règle antique, il s’ouvrait au coucher du soleil. Or, c’était un sabbat particulièrement solennel, puisqu’il tombait dans l’octave pascale. Pour ce motif, les membres du sanhédrin, qui avaient mis tant de hâte à obtenir le crucifiement de Jésus, n’étaient pas moins pressés de faire disparaître son corps et ceux des deux larrons.
D’après la coutume romaine, les corps des crucifiés demeuraient assez longtemps attachés à la croix. Souvent ils y tombaient en putréfaction, ou bien, c’étaient les bêtes fauves et les oiseaux de proie qui les en arrachaient. On les rendait très rarement à la famille. Au contraire, la loi mosaïque s’opposait très formellement à ce que le cadavre d’un supplicié passât la nuit sur le gibet[1779]. L’y laisser, c’eût été profaner la Terre sainte toute entière, et attirer sur elle la malédiction divine. Avant que Jésus expirât, les princes des prêtres et leurs collègues de la haute assemblée envoyèrent donc demander à Pilate qu’on vînt pratiquer sur les trois crucifiés du Golgotha l’opération nommée crurifragium en latin[1780] qui consistait à briser à coups de massue les jambes des suppliciés, afin d’accélérer leur mort. C’était une barbarie de plus : mais, au prix de nouvelles souffrances, on compensait ce qui était enlevé à la durée du crucifiement[1781]. Le gouverneur n’avait aucune raison de refuser son consentement. Il envoya donc aussitôt des soldats, qui rompirent d’abord les jambes des deux larrons crucifiés à droite et à gauche de Jésus. Au moment où ils allaient faire subir ensuite le même traitement au Sauveur, ils s’aperçurent qu’il était déjà mort. Ils renoncèrent donc à le frapper. Néanmoins l’un d’eux, pour plus de sûreté, voulut lui donner ce qu’on appelle le « coup de grâce » et lui perça la poitrine avec sa lance[1782]. On aimerait à savoir de quel côté le coup fut porté. La traduction éthiopienne et les évangiles apocryphes de l’Enfance de Jésus[1783] et de Nicodème[1784] affirment que ce fut du côté droit, et cette ancienne croyance a pu s’appuyer sur une base historique. De la plaie béante, assez large pour que l’apôtre Thomas ait pu y introduire sa main toute entière[1785], on vit sortir simultanément du sang et de l’eau (c’est-à-dire de la lymphe). De ce détail, les médecins ont conclu que le péricarde, sac membraneux qui enveloppe le cœur, dut être touché par la lance. À la manière dont saint Jean raconte ce trait[1786], on voit qu’il le trouva extraordinaire ; peut-être même lui aura-t-il attribué un caractère miraculeux. Il certifie à deux reprises qu’il en fut directement témoin, et il y fait encore allusion dans sa Ire Épître[1787].
Dans ce sang et cette eau qui sortirent du côté de Jésus, les saints Pères ont trouvé les plus touchants symboles. Ils y ont vu parfois l’Église, formée de latere Christi dormientis, de même qu’Eve était née de latere Adam[1788] ; le plus souvent, les deux sacrements du baptême et de l’Eucharistie[1789]. C’est en partie pour perpétuer le souvenir de ce fait mystérieux que l’Église ordonne à ses prêtres de verser quelques gouttes d’eau dans le vin du saint sacrifice de la messe.
Non content d’attirer l’attention de ses lecteurs sur ces détails remarquables, saint Jean y voit une coïncidence toute providentielle, l’accomplissement de deux anciens oracles relatifs à la passion du Messie. D’après les injonctions de Dieu lui-même, on prenait les plus grandes précautions pour ne pas briser les os de l’agneau pascal[1790], qui était le type du futur rédempteur. Or, dit l’évangéliste, si les jambes de Jésus ne furent pas rompues, comme celles des deux brigands, c’était en réalité, « pour que fût accomplie l’Écriture (qui dit) : Vous ne briserez aucun de ses os ». Un second texte se réalisa de même par le coup de lance dont fut frappé le côté du Sauveur, car « un autre passage de l’Écriture dit : Ils contempleront celui qu’ils ont transpercé ». Cet autre oracle est emprunté au prophète Zacharie[1791], qui décrit en termes émouvants le repentir qu’éprouveront les Juifs, lorsqu’ils se convertiront, et qu’ils comprendront le grand crime qu’ils ont commis en crucifiant leur Messie.
Il pouvait être quatre heures du soir, lorsque se passaient les faits racontés en dernier lieu, et c’est vers six heures que le soleil se couche en Palestine à cette époque de l’année. Il était donc urgent de prendre au plus tôt des mesures en vue de la sépulture du Sauveur. Mais on ne pouvait rien sans l’autorisation préalable de Pilate. C’est alors qu’intervint Joseph d’Arimathie, comme nous l’apprennent les quatre évangélistes[1792], en allant trouver le procurateur, pour obtenir qu’il voulût bien consentir à lui livrer le corps sacré de Jésus. Cette démarche exigeait, ainsi que le note saint Marc[1793], un véritable courage, après tout ce qui s’était passé, car c’était se déclarer ouvertement l’ami de celui que Pilate avait condamné au supplice de la croix ; c’était aussi s’exposer à la colère des ennemis du Sauveur, qui auraient été heureux de le voir privé d’une sépulture honorable. Mais celui qui s’est à tout jamais illustré par cet acte, avait tout ce qu’il fallait pour l’entreprendre avec quelques chances de succès. D’abord, il était lui-même membre du sanhédrin[1794] ; ce qui lui permettait d’être immédiatement reçu par le gouverneur. En outre, il possédait, en même temps qu’une fortune considérable, des qualités morales personnelles ; ce qui augmentait encore son influence[1795]. D’un autre côté, après avoir été du nombre de ces Israélites « qui attendaient le royaume de Dieu[1796] », et par là-même le Messie, auquel Dieu avait dévolu le rôle de fondateur de ce royaume, il était devenu le disciple de Jésus, mais jusqu’à ce jour disciple secret, « par crainte des Juifs », comme le dit expressément saint Jean. En cela, il ressemblait à Nicodème[1797], et ce respect humain n’était pas à leur gloire. Mais la mort de Jésus a fait disparaître toutes leurs craintes, et ils vont s’associer vaillamment, pour procurer au corps sacré du Christ les honneurs auxquels il avait droit.
Joseph était originaire d’Arimathie, et on ajoute à son nom celui de cette localité, pour le distinguer des autres Joseph ; mais il s’était installé à Jérusalem depuis un certain temps, puisqu’il y possédait un tombeau. Les palestinologues n’ont pas encore réussi à fixer avec certitude l’emplacement d’Arimathie. Ils hésitent entre trois localités principales : Ramleh, Renthis ou Renthieh et Neby-Samouîl. La première, qui est aujourd’hui une ville d’environ 7. 000 habitants, est bâtie sur une dune qui s’élève au-dessus de la plaine de Saron, sur la route de Jaffa à Jérusalem, à 30 kms environ de cette dernière ville. Elle a en sa faveur une tradition qui remonte au moins jusqu’aux croisades, et qui semble même s’appuyer sur le témoignage d’Eusèbe de Césarée[1798] et de saint Jérôme[1799], car ils placent Arimathie dans le voisinage de Lvdda, la Loudd actuelle, dont Ramleh est très rapprochée. Le village de Renthis, situé un peu plus au nord, remplit à peu près les mêmes conditions ; aussi a-t-il trouvé de nos jours d’assez nombreux partisans. Neby-Samouîl, colline pittoresque qui se dresse au nord-ouest et à environ 10 kms de Jérusalem, représente plutôt Maspha que Ramathaîm-Sophim, la patrie du prophète Samuel ; ce qui lui enlèverait toutes ses chances de représenter Arimathie[1800].
Saint Joseph avait été chargé providentiellement de veiller sur l’enfance et la jeunesse du Sauveur ; un autre Joseph reçut la mission de veiller à sa sépulture. Pilate, qui n’était peut-être pas exempt de remords après s’être laissé arracher si lâchement la condamnation inique de Jésus, accueillit avec bienveillance la requête du noble sanhédrite. Toutefois, il manifesta d’abord quelque étonnement de ce que la mort de Jésus avait été si prompte ; ce qui n’a pas lieu de nous surprendre, après ce qui a été dit plus haut de la lenteur avec laquelle mouraient d’ordinaire les crucifiés. Mais, lorsqu’il eut reçu de la bouche du centurion, consulté sur ce point, la confirmation officielle du décès, il s’empressa de lever tout obstacle, et il autorisa Joseph d’Arimathie à détacher de la croix le corps de Jésus, et à l’ensevelir comme il l’entendrait. Parfois, une permission de ce genre coûtait des sommes énormes[1801]. Pilate se montra généreux et ne demanda rien. Saint Marc a peut-être voulu souligner ce fait, par l’emploi d’un verbe qui représente un don gratuit[1802].
Au sortir du prétoire, Joseph se procura au plus tôt une grande pièce d’étoffe, destinée à servir de linceul[1803] à Jésus ; puis il revint au Calvaire, où, de concert avec Nicodème, qui s’était également affranchi de toute crainte humaine, il procéda à la délicate opération de la descente de croix, dont l’art chrétien a donné des représentations si touchantes. Souvent la croix était d’abord abaissée et étendue à terre[1804], et l’on arrachait ainsi plus facilement les clous. D’autres fois, on la laissait debout pour « détacher »[1805] le corps du crucifié. Avec quel respect, mélangé d’une profonde tristesse, Joseph, Nicodème et les autres disciples qui leur prêtèrent leur concours, n’enlevèrent-ils pas la dépouille du Maître bien-aimé ! Marie était là, et elle prit part sans doute aux soins dont fut entouré le corps sacré de son Fils. Après qu’on l’eût lavé, pour faire disparaître le sang qui le défigurait tout entier, on l’entoura, membre par membre, selon la coutume juive[1806], de bandelettes préalablement saupoudrées de substances aromatiques. Nicodème avait apporté, dans ce but, jusqu’à cent livres d’une précieuse mixture, composée de myrrhe et d’aloès : deux matières grasses et résineuses, très parfumées. La myrrhe, qui avait été apportée au berceau de Jésus[1807], servit aussi à embaumer son corps et son sépulcre. L’aloès aromatique provient d’une plante originaire des Indes[1808]. Cent livres[1809] : c’était une quantité vraiment princière, une prodigalité qui rappelle celle de Marie, sœur de Lazare[1810], et qui avait pour but, non seulement d’honorer le plus possible le corps inanimé du Sauveur, mais aussi, pensait-on, de le conserver plus longtemps incorruptible, grâce à cette accumulation d’ingrédients préservateurs[1811].
Après ces préliminaires, on procéda à la mise au tombeau. La sainte dépouille, enveloppée dans le linceul qu’avait apporté Joseph d’Arimathie et qui n’avait servi jusqu’alors à aucun usage — saint Matthieu relève ce fait —, fut portée (avec quels sentiments de douleur et de vénération !) dans un tombeau qui était la propriété de Joseph, et qui n’était qu’à une légère distance, environ 39 mètres, du Calvaire. Ce sépulcre avait été récemment taillé dans le roc, car, en Orient, il n’est pas rare que les personnes riches se préparent à l’avance un tombeau. Joseph avait été heureux de le mettre à la disposition de la sainte Vierge. Il était situé dans un jardin qui appartenait vraisemblablement aussi à Joseph. D’après divers détails consignés dans le quatrième évangile[1812], il semble avoir consisté en une chambre unique, taillée horizontalement dans le rocher. Saint Luc et saint Jean ont soin de noter que personne encore n’avait été enseveli dans ce tombeau : détail important pour la suite du récit, car la réalité de la résurrection de Jésus n’en sera que mieux démontrée. Le corps du Sauveur fut déposé dans la salle funéraire. C’était un arrangement provisoire, puisqu’on devait compléter l’embaumement dès qu’aurait pris fin le repos du sabbat. On ferma ensuite l’ouverture du sépulcre en roulant devant elle, selon la coutume, une grosse pierre destinée à écarter les bêtes fauves et les voleurs. Ces portes avaient quelquefois la forme d’un disque rond et plat, qu’on encastrait habilement dans le roc, et qu’on faisait rouler en avant pour fermer le sépulcre, en arrière pour l’ouvrir[1813].
Dans les évangiles synoptiques[1814], le récit de la sépulture de Jésus s’achève d’une manière identique à celui du crucifiement. De part et d’autre, nous voyons, à l’arrière-scène du tableau, les saintes femmes, d’abord debout au pied de la croix, puis assises en face du sépulcre, attentives à ce qui se passait autour d’elles[1815]. Elles ne s’éloignèrent qu’après que les restes précieux du Sauveur eurent été enfermés dans l’intérieur du sépulcre. Les écrivains sacrés redisent encore le nom de deux d’entre elles : Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques le Mineur et de Joseph. Leur pieuse tendresse, dit Origène, les enchaînait en ce lieu. Elles songeaient, du reste, à revenir aussitôt après le sabbat, pour compléter l’embaumement trop précipité qui avait précédé la mise au tombeau ; c’est pour cela qu’elles regardaient en quel endroit du sépulcre avait été placé le corps de leur divin ami. Rentrées chez elles avant l’ouverture du sabbat, elles demeurèrent en paix pendant toute la durée du repos sacré, attendant douloureusement l’heure où elles pourraient retourner au sépulcre, avec les aromates qu’elles avaient achetés en partie le vendredi soir, en partie le samedi soir[1816].
Quel vide et quelle souffrance dans le cœur maternel de Marie, lorsque, accompagnée du disciple bien-aimé, elle gagna la demeure de ce fils adoptif que Jésus venait de lui léguer ! Elle, du moins, elle n’éprouvait pas le plus léger doute au sujet de la prochaine résurrection du Christ, et cette certitude l’empêchait de succomber.
Saint Matthieu raconte[1817], concernant la sépulture du Sauveur, un dernier trait qui achève de révéler toute la violence de la haine des sanhédrites à l’égard de Jésus, qu’elle poursuit jusqu’après sa mort. Dans la matinée du samedi saint, une délégation, composée de princes des prêtres et de pharisiens, alla trouver Pilate, pour lui dire, au nom du grand Conseil :
Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, lorsqu’il vivait encore : Après trois jours je ressusciterai. Ordonnez donc que le sépulcre soit gardé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent dérober son corps, et ne disent au peuple : Il est ressuscité d’entre les morts ; dernière imposture qui serait pire que la première.
Avec quel respect ils lui parlent, et comme ils adoucissent leurs voix, pour obtenir plus sûrement ce qu’ils désirent ! En même temps, avec quel dédain ils parlent de Jésus, qu’ils osent une fois de plus désigner par le titre de « séducteur » ! Mais ils ont encore peur de lui, même maintenant qu’il est enfermé dans un tombeau. C’est qu’ils ont eu connaissance de la prophétie en vertu de laquelle il devait ressusciter le troisième jour après sa mort, et elle leur causait une inquiétude réelle. Ils craignaient aussi ses disciples, à l’entière disposition desquels son corps avait été laissé. Qu’arriverait-il, si ceux-ci le faisaient disparaître, pour pouvoir affirmer ensuite qu’il était ressuscité ? Ce que les délégués nomment « la dernière imposture » serait précisément la croyance des masses à la résurrection de Jésus ; « la première imposture » avait consisté à le regarder comme le Messie. Leur inquiétude perce à travers leurs paroles. Hier, ils étaient triomphants, tout ayant marché au gré de leurs désirs ; aujourd’hui ils s’effrayent, comme si le succès pouvait leur échapper, et ils deviennent d’humbles suppliants devant Pilate. Qu’est devenue leur morgue si orgueilleuse ?
Le procurateur accéda aussitôt à cette nouvelle demande, mais froidement. Il se contenta de leur répondre : « Ayez des gardes ;[1818] allez, et gardez-le comme vous l’entendrez ». Il consentait donc à mettre, cette fois encore, une escouade de ses prétoriens à leur disposition ; mais il se désintéressait d’une affaire dont il regrettait de s’être trop occupé. Les délégués s’en retournèrent très satisfaits. Pour se rendre les maîtres du sépulcre, ils apposèrent les scellés sur la pierre qui en obstruait l’entrée ; puis ils placèrent les soldats romains tout à côté, non sans leur recommander la plus stricte vigilance[1819]. Toutes ces précautions étaient providentielles. Rlles serviront à mettre hors de doute la réalité du fait de la résurrection du Christ, dont elles multiplieront les témoins. Dans les conditions qui ont été décrites, toute fraude ne devenait-elle pas impossible[1820] ? Sans la prévoyance minutieuse du sanhédrin, le mensonge de l’enlèvement du corps de Jésus par les disciples[1821] se serait propagé avec un succès plus grand encore.
Cependant, qu’était devenue l’âme du Sauveur, après qu’elle eut laissé son corps sans vie, suspendu à la croix ? Les évangélistes ne nous le disent pas ; mais Jésus avait annoncé lui-même au bon larron, peu de temps avant d’expirer[1822], qu’après sa mort il irait dans le « paradis », c’est-à-dire dans les limbes. C’est donc là que son âme passa le temps qui s’écoula entre son dernier soupir et sa résurrection, occupée à consoler les justes qui y étaient enfermés en attendant l’heureux moment où le Sauveur les introduirait dans le ciel avec lui, au jour de son ascension. Tel est aussi l’enseignement de saint Pierre, qui nous montre le Christ « mis à mort selon la chair, … allant prêcher aux esprits emprisonnés » dans le séjour des morts[1823]. La tradition chrétienne la plus ancienne affirme le même fait[1824], qui forme un dogme de la foi catholique, mentionné de très bonne heure dans les symboles, sous la forme Descendit ad inferos, « Il est descendu dans le séjour des morts[1825] ».
[1348] Matth., xxvi, 36-46 ; Marc., xiv, 22-42 ; Luc., xxii, 39-46. Saint Jean n’a pas raconté cet épisode.
[1349] Sur ce « torrent d’hiver », comme il est caractérisé par saint Jean (Joan., xviii, 1) et par , Antiquitates judaicæ, VIII, i, 5 (Χείμαρρος), voir le t. I, p. 117.
[1350] L. Cl. Fillion et H. Nicole, Atlas géographique de la Bible, pl. xiv, xv, xvi.
[1351] C’est ce mot qui traduit le mieux le substantif χωρίον, employé par saint Matthieu et par saint Marc (Vulg., villa et prœdium). Saint Jean parle d’un κήπος ou « Jardin », mais dans un sens large.
[1352] , Onomasticon, nu mot Gethsemane : Ad radices montis Oliveti.
[1353] Gathch’mâni ; la transcription grecque est Γηθσν, μανε !. , Commentarium in Matthæum, xxvi, 36, propose la traduction vallis pinguissima, « la Vallée très grasse », d’après la prononciation adoucie Gué chfimâni.
[1354] Le doute provient de ce que, d’après , De bello judaico, VI, i, 1, Titus, lorsqu’il assiégeait Jérusalem en 70, aurait fait couper tous les arbres de ce côté de la ville.
[1355] , Le Nouv. Testament et les découv. arch, 2e éd., p. 170.
[1356] , Onomasticon, loc. cit. Voir , La Palestine…, 2e éd., p. 190-193.
[1357] Quividebantur fideliores et fortes, dit Origène, Comment. in Matth., ser. 71.
[1358] Marc., v, 37 ; Luc., viii, 51.
[1359] Matth., xvii, 1 ; Marc., ix, 1 ; Luc., ix, 28.
[1360] Marc., xiii, 3.
[1361] Matth., vi, 6.
[1362] Matth., xiv, 23 ; Marc., i, 35 ; vi, 46.
[1363] ΛυπεΐσΟαι (S. Matth.), εκΟαμβεϊσθαι (S. Marc). άδημονεΐν (S. Mattli. et S. Marc). Ces trois verbes réunis représentent une souffrance morale parvenue à son dernier degré d’intensité. Le premier marque une vive tristesse ; le second une frayeur irrésistible ; la troisième signifie : n’en pouvoir plus.
[1364] , Dialogus cum Tryphone, 125. Cf. Gen., xxxii, 22-32.
[1365] Luc., xxii, 43.
[1366] Le mot grec άπεσπάσΟη (Vulg., avulsus est) suppose un effort violent.
[1367] Saint Matthieu et saint Marc signalent expressément ce fait.
[1368] Hebr., v, 7.
[1369] Le mot araméen abba à la signification de « père ». Celte prière du Sauveur est reproduite avec de légères variantes par les trois synoptiques ; mais elle se compose chez tous des mêmes éléments.
[1370] Nous avons déjà rencontré plus haut, Matth., xx, 22-23 ; Marc., x, 38-39, cette métaphore orientale, facile à comprendre. Cf. Ps., x, 7 ; lxxiv, 8-9 ; etc.
[1371] Matth., vi, 10.
[1372] Voir Petau, De incarnatione, IX, vi, 4.
[1373] Summa theoloy., IIIa, q. xlvi, art. 6, ad 4.
[1374] Premier sermon pour le Vendredi saint, exorde.
[1375] Is., liii, 4-6.
[1376] Tandem gravatum animi anxielate corpus altior somnus oppressit. Quinte-Curce, IV, xiii, 17. Cf. Apulée, ii. Saint Matthieu et saint Marc expriment cet engourdissement par deux participes énergiques : βεβαρημένοι et καταβα-ρυνομένοι (Vulg., grwmli). Les yeux des apôtres étaient alourdis, appesantis par le sommeil.
[1377] Marc., ix, 1 ; Luc., ix, 32.
[1378] Saint Paul a souvent décrit ce triste contraste.
[1379] Πάτερ μου (Vulg., Pater mi). Le cas est unique, croyons-nous, dans les évangiles.
[1380] Le mot grec έκτενέστερον marque plutôt l’Intensité de In prière que s ; i prolongation (Vulg., pro/i’n’ii. vA
[1381] Luc., xxii, 43-44.
[1382] On discute au sujet de leur véritable place. Plusieurs commentateurs les associent à la première phase de la lutte. Nous croyons, avec d’autres interprètes, qu’elles conviennent mieux à la troisième et dernière phase : la sueur de sang, comme indice extrême de la violence du combat ; l’apparition de l’ange, pour aider Jésus à compléter sa victoire. Déjà Tatien, dans son Diatessaron, les plaçait a cet endroit. Saint Luc ne nous est d’aucun secours pour résoudre cette petite difficulté chronologique, car il condense toute l’histoire de l’agonie dans un seul et même assaut.
[1383] Sur les doutes formulés contre leur authenticité, et sur les autres objections des néo-critiques, voir l’Appendice IX.
[1384] ’ΏφΟη, « fui vu ».
[1385] D’après la vraie leçon du texte grec, le participe καταβαίνοντες se rapporte aux gouttes de sang. La Vulgate (decurrentis) a lu καταβαίνοντος, comme si cette épithète retombait sur le mot « sang ».
[1386] Cf. , Essais d’exégèse, p. 123-126 ; Lœnartz, De sudore sanguinis, 1850 ; Stroud, Physical causes of Christ's death, p. 115-120 ; etc. Voir encore l’Appendice XI.
[1387] Matth., xxvi, 47-56 ; Marc., xiv, 43-52 ; Luc., xxii, 47-53 ; Joan., xxviii, 2-11.
[1388] La μαχαίρα des Grecs.
[1389] Saint Jean parle d’une cohorte (σπείρα), qui, dans les conditions ordinaires, aurait été composée de cinq ou six cents hommes ; mais il est vraisemblable qu’il ne s’agit ici que d’un détachement plus ou moins considérable. Un trop grand déploiement de forces aurait nui au but qu’on se proposait, en attirant trop l’attention.
[1390] , Neue Beiträge zur Erläuterung der Evangelien aus Talmud und Midrasch, p. 339.
[1391] C’est ce qu’indique, dans le grec, le verbe compose κατεφίλτ, σεν, « il baisa à plusieurs reprises ».
[1392] Il est à remarquer que le substantif grec qui correspond ή ce mot n’est point φίλε, le vrai terme de l’amitié, mais εταίρε, qui a plutôt le sens de » camarade ».
[1393] Luc., iv, 30,
[1394] Entre autres , Homilia in Joannis Evangelium, lxxxiii ; saint Léon, Sermo ii, de Passione ; , In Joannis evangelium tractatus, cxii. Cf. Langen, Die letzten Lebenslage Jesu, p. 220-221.
[1395] , Les miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, p. 330-337. Plusieurs auteurs rationalistes. (Strauss lui-même) reconnaissent que l’evàngeliste a voulu raconter un fait miraculeux.
[1396] J. Belser, Geschichite des Leidens und Sterbens… des Herrn, p. 262.
[1397] Evangelium secundum Joannem…, p. 523.
[1398] Joan., xvii, 12.
[1399] Aucun des synoptiques ne mentionne ici son nom, probablement parce qu’il y aurait eu quelque inconvénient, et même quelque péril pour l’apôtre, à le désigner directement tout d’abord. L’inconvénient n’existait plus lorsque saint Jean composa son évangile ; c’est pourquoi il y a inséré ce détail intéressant.
[1400] Luc., xxii, 38.
[1401] Luc., xxii, 50.
[1402] L’équivalent grec de cette parole, έατε ε’ω{ τούτου (Vulg., siniie lis-que hue), est assez obscur, et a été différemment interprété (voir les commentaires). La traduction que nous avons adoptée nous paraît la plus naturelle.
[1403] La légion romaine se composait habituellement de 6000 soldats ; mais, au grand complet, elle, pouvait en contenir jusqu’à 10000.
[1404] Cf. Matth., xxvi, 24, 31, 54, 56.
[1405] Matth., xxvi, 31 ; Marc., xiv, 27.
[1406] Saint Marc appuie sur ce fait douloureux, en renvoyant le mot πάντες, « tous », à la fin de la phrase. Dans l’évangile apocryphe de Pierre, vii, 26-27, on essaie de pallier leur faute. Ils se seraient simplement cachés en passant, et ils s’excusent, en disant : « (Les Juifs) nous cherchaient comme des malfaiteurs, sous prétexte que nous voulions incendier le temple… Nous avons, jeûné et nous sommes demeurés dans la tristesse et les larmes, jour et nuit, jusqu’au samedi ».
[1407] Marc., xiv, 51-52.
[1408] Le mot σινδών, qu’emploie ici saint Marc, désignait chez les anciens une grande pièce de lin ou de coton. Dans ce passage, il représente une sorte de couverture ou de linge de nuit.
[1409] Saint Jean Chrysostome, Hom. in Ps. xiii ; , Enarrationes in Ps. xxxvi ; saint Grégoire le Grand, Moral », xiv, 14.
[1410] , Adversus hæreses, lxxxvii, 13.