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CHAPITRE VII
Généalogie du Sauveur
Matth. I, 1-18
Voir note XXV
Après avoir décrit la naissance du Précurseur, nous arrivons naturellement à la généalogie du Sauveur qui précède sa Nativité dans l'Évangile de saint Matthieu ; car on y lit dès le début ces paroles (I, 1) : Livre de la génération temporelle de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. Saint Matthieu, écrivant en hébreu, a suivi l'usage des Hébreux qui avaient coutume de désigner les livres par les premiers mots ou par les premières matières qu'on y trouvait. Voilà pourquoi commençant par la généalogie du Christ, il appelle ou intitule son Évangile Livre de la génération. Il nomme, avant tous les autres, David et Abraham, comme étant les deux principaux ancêtres du Christ, l'un parmi les patriarches et l'autre parmi les rois, parce que ces deux grands personnages avaient seuls reçu dans l'Ancien Testament la promesse expresse d'avoir le Christ pour descendant ; ils sont aussi nommés tous deux d'abord, pour montrer que la dignité sacerdotale provenant d'Abraham et la majesté royale provenant de David, appartenaient au Messie par droit de naissance. David est nommé avant Abraham qui est cependant plus ancien, parce que la royauté doit l'emporter sur l'ancienneté. De plus, si David qui fut un grand pécheur est nommé avant le juste Abraham, c'est pour indiquer que la naissance de Jésus-Christ est l'effet de la seule miséricorde ; c'est encore parce que la promesse avait été faite plus clairement, et plus souvent d'une manière plus positive, plus solennelle, à David. C'est enfin pour ne pas intervertir l'ordre de la généalogie que saint Matthieu remonte directement de Jésus-Christ à David d'abord, puis de David à Abraham, afin de redescendre ensuite d'Abraham jusqu'à Joseph par toutes les générations intermédiaires. Si cependant il se borne à dire Livre de la génération et non pas des générations, c'est parce qu'il n'énumère successivement toutes les autres, que pour atteindre celle par laquelle Marie devint mère de Jésus appelé Christ. Il est appelé Jésus relativement à sa divinité, et Christ relativement à son humanité : Jésus est donc un nom propre, et Christ un nom commun : Jésus est un nom de gloire, et Christ un nom de grâce.
Maintenant d'où vient que saint Matthieu dresse la généalogie de Jésus-Christ en descendant ? C'est pour montrer que le Christ est descendu jusqu'à nous par son humanité dont il fait spécialement l'histoire, et que Dieu dans sa bonté s'est revêtu de notre faiblesse. Commençant donc à Abraham, l'Évangéliste nous fait voir comment le Seigneur est venu dans le monde en prenant la chair issue des patriarches, et il arrive parla série des générations jusqu'à Joseph époux de Marie, cette Vierge de laquelle seule Jésus a reçu la vie temporelle, tandis qu'il tenait de Dieu son Père la vie éternelle. — Mais pourquoi saint Luc au contraire donne-t-il la généalogie du Christ en remontant ? C'est pour marquer que les fils de la grâce montent par Jésus-Christ au royaume du ciel, et comment notre nature a été élevée jusqu'à Dieu. C'est pourquoi, partant du baptême de Jésus-Christ qui nous fait enfants de la grâce, il parvient jusqu'à Adam ; car la génération spirituelle comprend tous les fils d'Adam qui veulent devenir fils de Dieu en Jésus-Christ. — Sur cette différence des deux Évangélistes, saint Hilaire (Canone. I in Matth.) dit que saint Matthieu décrit la généalogie de Jésus-Christ suivant la succession de la royauté, et saint Luc selon l'ordre du sacerdoce, afin de prouver que le Seigneur par son origine appartenait aux deux tribus de Juda et de Lévi  Voir note XXVI. De la sorte les deux Évangélistes ont prouvé chacun pour leur part que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est Roi et Prêtre éternel, réunissait dans sa naissance charnelle la gloire propre aux deux races royale et sacerdotale. Touchant cette double dignité de Jésus-Christ, saint Augustin (lib. Quaest. Vet. et Novi Test. c. 49) a dit : « Sous l'ancienne loi, les rois et les prêtres, qui seuls étaient consacrés, figuraient d'avance le seul Roi et Prêtre éternel, Jésus-Christ ; car, remplissant à la fois ces deux fonctions, il nous gouverne et intercède pour nous, et nous fait ses propres membres, afin qu'en lui nous soyons également des Christs. »
Ainsi donc, saint Matthieu, commençant à Abraham et arrivant par Juda jusqu'à David, premier roi issu de la tribu de Juda, donne par ordre la généalogie de tous les personnages qui se sont succédé jusqu'à saint Joseph, pour démontrer que notre Sauveur descend selon la chair de la race d'Abraham, le plus grand des patriarches ; de la famille de David, le plus illustre des rois ; et de la tribu de Juda, la plus célèbre d'Israël ; car Jésus-Christ avait été promis à Abraham et à David ; en outre il avait été annoncé comme devant sortir de la tribu de Juda. — Or l'Évangéliste fait la généalogie de Jésus-Christ par trois séries composées chacune de quatorze générations : parmi ces générations successives, les unes ont existé avant la loi, les autres sous la loi, et la dernière, celle même du Christ, existait sous le règne de la grâce, qui commence à la Conception du Sauveur dans le sein de Marie. Cependant, durant ces trois époques, beaucoup furent sauvés par la foi en Jésus-Christ. Selon la remarque de saint Chrysostôme, lorsque les trois séries de quatorze générations furent écoulées, le peuple juif passa sous un nouveau régime : d'Abraham à David, il avait eu des juges ; de David à la captivité, des rois ; de la captivité jusqu'à Jésus-Christ, des pontifes. Mais de même que après ces quarante-deux générations le gouvernement du peuple juif fut changé, de même aussi l'état de l'humanité a changé depuis Jésus-Christ qui est devenu le Juge, le Roi, le Pontife universel. Jésus-Christ a perfectionné l'obéissance au Décalogue, et consommé la vérité de l'Évangile, par la foi en la Trinité, au moyen de laquelle il nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Joan. I, 12) ; et si nous suivons le Décalogue et l'Évangile, Jésus-Christ, qui est le soleil de justice, se manifeste en nous par une lumière toute spirituelle. En traversant quarante-deux générations, nous sommes arrivés à Jésus-Christ qui nous a été promis en récompense, comme les Israélites étaient parvenus à la Terre promise, après avoir fait quarante-deux stations dans le désert. Les trois séries de quatorze générations embrassent trois époques, celle qui a précédé la loi, celle de la loi, et celle de la grâce : la première série depuis Abraham jusqu'à David comprend les patriarches, la seconde série depuis David jusqu'à la captivité de Babylone renferme les rois ; la troisième depuis la captivité de Babylone jusqu'à Jésus-Christ contient les chefs appelés de différents titres. Dans la première série sont compris d'abord ceux qui sont nés avant l'entrée en Egypte depuis Juda ; ceux qui sont nés en Egypte depuis Phares ; enfin ceux qui sont nés après la sortie d'Egypte depuis Naasson.
Les trois séries de générations figurent la génération spirituelle de Jésus-Christ par la grâce dans trois espèces d'âmes, savoir dans l'âme pénitente, dans l'âme avancée, et dans l'âme parfaite. — La génération spirituelle de Jésus-Christ par la grâce dans l'âme pénitente se manifeste suivant les trois degrés de la pénitence, le commencement, le progrès et la consommation. Le commencement de la pénitence se compose de trois sortes d'actes : ceux qui précèdent, ceux qui constituent et ceux qui conservent la pénitence. Deux actes précèdent la pénitence, savoir : la confiance en la bonté divine figurée par Abraham, et l'espérance du pardon figurée par Isaac. Trois actes constituent la pénitence : la contrition, qui suppose une lutte intérieure pour détester le péché précédemment aimé, est figurée par Jacob, la confession par Juda, et la satisfaction par les frères de Juda. Trois actes aussi conservent la pénitence : la crainte qui éloigne du péché, est figurée par Phares qui veut dire division ; le désir de la gloire éternelle est figurée par Zaram qui veut dire Orient ; l'horreur de l'enfer est figurée par Esron qui veut dire flèche. — Ensuite la génération spirituelle de Jésus-Christ dans l'âme se manifeste par le progrès de la pénitence ; et ce progrès comprend quatre dispositions qui correspondent à quatre générations : la première disposition qui est le choix du bien préférablement au mal, est figurée par Aram, qui veut dire choisi ; la seconde disposition qui est une volonté parfaite de faire le bien, est figurée par Àminadab, qui veut dire spontané ; la troisième disposition qui est la prudence pour discerner les choses utiles des choses nuisibles, est figurée par Naasson qui veut dire sage ; la quatrième disposition qui est la délectation dans le bien, est figurée par Salmon qui veut dire sensible. — La génération spirituelle dans l'âme est encore marquée par la consommation de la pénitence, et cette consommation comprend aussi quatre dispositions qui correspondent également à quatre générations. Ainsi la première disposition qui est la force contre les tentations du péché, est figurée par Booz qui veut dire force ; la seconde disposition qui est la docilité aux inspirations de la grâce, est figurée par Obed, qui veut dire obéissant ; la troisième disposition qui est la fermeté parmi les rigueurs de la peine, est figurée par Jessé qui veut dire îles du Liban, car les îles sont battues par les flots ; la quatrième disposition, qui est la constance de la persévérance finale, est figurée par David qui veut dire main forte et puissante. C'est ainsi que la première série de quatorze générations figure la génération spirituelle de Jésus-Christ parla grâce dans l'âme pénitente.
La deuxième série figure la génération spirituelle de Jésus-Christ dans l'âme avancée, suivant quatre degrés, dont le premier consiste à vouloir le bien, le second à fuir le mal, le troisième à exécuter les préceptes, et le quatrième à embrasser les conseils. — La volonté du bien comprend trois choses : la paix du cœur pour nous-mêmes, figurée par Salomon qui signifie paisible ; l'étendue de la charité pour le prochain, figurée par Roboam qui signifie largeur du peuple ; la soumission de la volonté à Dieu, figurée par Abias qui signifie père et seigneur, auquel on obéit par respect et par amour. — La fuite du mal comprend aussi trois choses : d'abord éviter le scandale, et c'est ce que désigne Aza, qui veut dire celui qui ôte ; puis ne pas juger témérairement, et c'est ce que désigne Josaphat, qui veut dire celui qui juge ; ensuite ne pas mépriser le prochain, et c'est ce que désigne Joram, qui veut dire fier, élevé ; en d'autres termes, il faut éviter le mal en effet, en pensée et en affection. — L'observation des préceptes soit dans l'adversité soit dans la prospérité correspond à quatre générations. Dans l'adversité, il faut deux choses : la force d'âme pour entreprendre des choses difficiles, et elle est représentée par Ozias c'est-à-dire le fort du Seigneur ; puis la patience pour vaincre les obstacles, elle est représentée par Joathan, c'est-à-dire parfait, parce que la patience rend l'œuvre parfaite (Jac. 1, 4). Dans la prospérité il faut aussi deux choses : la continence, pour ne pas nous délecter d'un bien éphémère, c'est ce qu'indique Achaz qui signifie continent ; la fermeté pour s'attacher au bien immuable, c'est ce qu'indique Ezéchias qui signifie le Seigneur m'a affermi. — En outre l'accomplissement des conseils comprend quatre choses. Il faut oublier les choses terrestres de ce monde ; c'est ce que marque Manassès qui signifie oubli ; il faut accepter le joug du Seigneur comme une nourriture spirituelle ; c'est ce que marque Amon qui signifie nourri ; aussi Jésus-Christ a dit : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés, et je vous procurerai la réfection, le soulagement nécessaire (Matth. XI, 28). Il faut encore une ardente dévotion pour acquérir le mérite présent, c'est ce que marque Josias qui signifie encens offert au Seigneur : de plus il faut une fidèle préparation pour obtenir la récompense future, c'est ce que marque Jéchonias qui signifie préparation.
Enfin la troisième série de quatorze générations figure la génération spirituelle de Jésus-Christ par la grâce dans l'âme parfaite, suivant quatre degrés : ces quatre degrés de perfection sont ceux des religieux, des prélats, des fidèles qui mènent la vie active, et en général de tous les chrétiens qui persévèrent. En quittant la captivité de Babylone, c'est-à-dire l'état d'imperfection, on arrive à la perfection des religieux qui consiste en trois choses : dans l'obéissance prompte signifiée par Jéchonias qui veut dire préparation ; dans la pauvreté volontaire, ne cherchant que Dieu et signifiée par Salathiel qui veut dire Dieu est mon seul désir ; dans la discipline régulière signifiée par Zorobabel qui veut dire dominant le désordre ; car la discipline empêche le désordre du péché. — La perfection des prélats consiste en quatre choses, savoir : la sollicitude paternelle à l'égard des subordonnés qui est marquée par Abiud c'est-à-dire celui-ci est mon père ; la doctrine capable de stimuler les négligents, qui est indiquée par Éliacim, c'est-à-dire celui qui ressuscite ; la science suffisante pour éclairer les ignorants, qui est signifiée par Azor, c'est-à-dire voyant la lumière ; la sainteté de vie pour servir d'exemple aux autres, qui est représentée par Sadoc, c'est-à-dire juste. — La perfection de ceux qui mènent la vie active renferme quatre choses : une charité parfaite envers le prochain, comme l'indique Achim, c'est-à-dire mon frère ; un amour parfait envers Dieu, selon que le marque Éliud, c'est-à-dire mon Dieu ; une confiance parfaite en Dieu dans l'adversité, ainsi que l'indique Éléazar, c'est-à-dire Dieu mon soutien ; une humilité parfaite dans la prospérité qui nous fasse regarder tous les biens comme venant de Dieu ; c'est ce que marque Mathan, c'est-à-dire don. — La perfection commune de tous ceux qui persévèrent, suppose trois choses : la destruction des vices qui est marquée par Jacob, c'est-à-dire celui qui supplante ; l'accroissement continuel des vertus qui est représenté par Joseph, c'est-à-dire celui qui augmente ; la fermeté inébranlable de la foi qui est signifiée par ces mots virum Mariae, car Marie rappelle cette Étoile de la mer qui se tient immobile au même pôle. — Or tous ces personnages qui viennent d'être énumérés figurent Jésus-Christ chacun à leur manière ; car à lui s'appliquent toutes les interprétations que comportent leurs noms.
Maintenant considérons les plus proches parents du Seigneur qui n'a pas dédaigné d'en avoir de pauvres et de pécheurs. Pourquoi n'a-t-il pas voulu naître de parents riches et illustres ? Parce que nous ne devons nous glorifier ni de nos parents, ni même de nos vertus et de nos œuvres, pour ne pas nous exposer à diminuer ou même à perdre complètement la récompense qui leur est attachée. Selon saint Chrysostôme (hom. III, in Matth.), « ce qui fait éclater davantage la dignité du Christ, c'est d'avoir eu non pas des parents illustres et puissants, mais humbles et obscurs ; car les grands personnages paraissent d'autant plus glorieux et admirables qu'ils s'humilient et s'abaissent volontairement davantage. » Ainsi nous admirons Notre-Seigneur, parce qu'il n'a pas seulement daigné souffrir et mourir, mais encore parce qu'il s'est laissé crucifier et ensevelir. Nous devons aussi l'admirer dans sa génération, non-seulement parce qu'il a pris chair et s'est fait homme, mais encore parce que, sans rougir de notre abjection, il a consenti à prendre une telle parenté. Il a voulu sans doute nous apprendre par là que nous ne devons jamais rougir des défauts de nos parents, mais que nous devons chercher uniquement et toujours la noblesse et l'honneur provenant des vertus personnelles : car ce ne sont ni les vertus ni les défauts des parents qui rendent quelqu'un digne d'éloge ou de blâme ; ce n'est pas là ce qui véritablement élève ou abaisse. Bien plus, je ne sais pas si l'homme issu de parents vicieux, mais qui se rend recommandable par ses propres mérites, ne brille pas d'un plus grand éclat. Que personne donc ne s'enorgueillisse d'appartenir à des parents distingués, mais que considérant ceux de Notre-Seigneur, il comprime tout sentiment de vanité pour se glorifier seulement des vertus : que dis-je ? Il ne faut pas même se glorifier de ses vertus ; car c'est pour s'en être glorifié que le pharisien est descendu au dessous du publicain. — Gardez vous donc de gâter le fruit de vos travaux, de répandre en vain des sueurs, d'entreprendre une course inutile ; et après mille peines, de perdre la récompense qui était due à vos labeurs. Notre-Seigneur connaît mieux que vous les mérites de vos vertus : n'allez donc pas vous enfler de superbe ; mais regardez-vous comme inutiles, afin d'être rangés plus tard parmi ceux qui ont su se rendre utiles ; car si vous réclamez l'éloge, vous n'obtiendrez que le blâme, lors même que votre requête eût été fondée. Si vous avouez, au contraire, votre néant, vous obtenez l'éloge quoiqu'auparavant vous n'eussiez obtenu que le blâme. Il faut donc absolument que nous oubliions nos vertus passées ; cet oubli nécessaire est le plus sûr moyen d'en conserver le précieux trésor. En effet, si nous les portons continuellement dans notre mémoire comme pour les faire valoir, nous excitons imprudemment l'ennemi, le démon à nous combattre, à nous poursuivre, à nous tromper et à nous dépouiller. Au contraire, notre trésor sera en sûreté, si personne ne le connaît que celui-là seul aux yeux duquel les choses les plus secrètes ne peuvent échapper. Ne prenons pas l'habitude d'éventer ces sortes de biens, de peur que quelqu'un ne les pille ; c'est ce qui est arrivé au Pharisien ; il les publiait et le démon les a ravis. Gardons-nous bien de dire quelque chose avantageuse de nous-mêmes ; cela nous rendrait odieux aux hommes et abominables au Seigneur : mais plus ce que nous faisons est grand, plus nous devons parler modestement de nous-mêmes ; nous acquerrons ainsi une très-grande gloire devant Dieu et devant les hommes ; bien plus, nous obtiendrons du Seigneur non pas seulement la gloire, mais une riche récompense, et une rétribution éternelle ; car lorsque nous faisons de saintes actions, le Seigneur devient certainement notre débiteur ; et lorsque nous pensons n'avoir rien fait, nous méritons davantage pour cet humble sentiment, que pour les œuvres elles-mêmes que nous faisons. C'est pourquoi le bien de l'humilité surpasse le mérite de toutes les vertus, et sans l'humilité les vertus ne sont plus dignes de louange. Si donc vous voulez faire quelques grandes choses, n'allez pas croire qu'elles soient grandes, parce qu'elles cesseraient d'être grandes. Ainsi le centurion a dit (Matth. VIII, 8) : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure » et il en est devenu digne pour cela même, de manière que le Sauveur l'a préféré à tous les Juifs. Saint Paul a dit également (I ad Cor. XV, 9) : « Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre », et il est devenu le premier des apôtres. Saint Jean a dit aussi (Marc. I, 7 — Joan. I, 27) : « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers » et il est devenu l'ami privilégié du divin Époux ; et cette main que le saint Précurseur n'avait pas jugée digne de dénouer les cordons des souliers du Sauveur, celui-ci l'a fait reposer sur sa propre tête. Saint Pierre a dit pareillement (Luc. V, 8) : « Éloignez vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur » et il est devenu le fondement de l'Église. Rien, en effet, ne nous rend plus agréables à Dieu, que de nous estimer peu de chose. L'humilité s'acquiert et se développe surtout par l'application continuelle à s'examiner et à se connaître soi-même. Celui qui est humble de cœur, et contrit, ne sera point enflé de superbe, ni rongé d'envie, ni transporté de colère ou de fureur, ni possédé de quelque autre passion violente. Aussi le Seigneur a dit (Matth. XI, 29) : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Voulons-nous donc jouir d'un parfait repos, mettons dans le fond de nos âmes cette humilité qui est la source de tous les biens. Alors nous pourrons traverser la mer orageuse de ce monde, et arriver au port de salut où nous goûterons une éternelle tranquillité.
Prière
Seigneur Jésus, mon espérance et ma confiance, souvenez-vous de ce que vous avez pris pour nous racheter. Souvenez-vous, ô Créateur de l'univers, qu'en prenant notre nature, vous avez daigné vous faire participant du limon dont nous avons été formés. Vous êtes venu, Seigneur, pour les pécheurs afin d'effacer tous les péchés. Que peut-on vous rendre, que peut-on vous faire qui soit digne d'une telle grâce ? Je vous loue, je vous remercie de tout mon cœur pour les immenses bienfaits que vous nous avez octroyés, en secourant le genre humain qui était perdu. Très-clément Seigneur, qui avez été compatissant pour nous, jusqu'à daigner vous faire homme, je vous en supplie, ne laissez pas périr en nous ce que vous avez voulu si miséricordieusement adopter, et faites que je vous rende, d'une manière qui vous soit agréable, le service qui vous est dû. Ainsi soit-il.


CHAPITRE VIII
Doute de Joseph qui veut renvoyer Marie
Matth. I, 18-25
Après avoir prouvé par la généalogie précédente que le Christ est vraiment homme, saint Matthieu montre ensuite que le Christ est également Dieu, par la manière prodigieuse dont il a été conçu. En disant (I, 18) : Voici maintenant quelle était la génération du Christ, c'est comme si l'Évangéliste disait : N'allez pas croire que Dieu ait été engendré par le commerce de l'homme et de la femme, comme tous les personnages cités plus haut ; non, sa génération a été toute miraculeuse, ainsi que nous allons le rapporter. Marie, qui avait épousé Joseph, était retournée dans sa maison à Nazareth, après avoir visité sa cousine Elisabeth. Joseph, venant alors de Judée en Galilée, voulut emmener chez lui son épouse, avant qu'ils eussent eu commerce ensemble, c'est-à-dire avant qu'ils eussent célébré leurs noces. D'après celte expression, ne pensez pas que plus tard ils aient eu commerce ensemble ; c'est une façon de parler semblable à celle-ci : Avant qu'il eût fait pénitence, il fut frappé de la mort, ce qui n'implique nullement qu'il ait ensuite fait pénitence. On peut entendre aussi avant qu'ils se fussent réunis dans une commune habitation, ou avant qu'ils demeurassent dans la même maison ; car jusqu'alors tous les deux avaient leur domicile particulier, parce que chez les Juifs il n'était pas permis à des époux de se réunir et d'habiter ensemble, si les noces n'avaient pas été célébrées. Or, avant cette réunion, Joseph s'aperçut que Marie était enceinte. — Mais qu'arriva-t-il ? Il ne découvrit point et ne reconnut point d'une manière évidente que c'était là l'œuvre du Saint-Esprit. Il eut beau chercher, il ne put pénétrer le secret d'un si grand mystère ; alors il fut en proie à la douleur et au trouble. Cependant il ne voulut pas la traduire en public, c'est-à-dire la dénoncer et la diffamer, parce qu'elle aurait été lapidée comme adultère (Matth. I, 19). Ou bien il ne voulut pas la conduire chez lui pour habiter avec elle, parce que, ignorant la cause de ce grand miracle, il s'estimait indigne d'une pareille société. Il résolut donc de la renvoyer sans bruit à ses parents qui la lui avaient donnée. En effet Joseph avait lu qu'un rejeton sortirait de la tige de Jessé (Isai. XI, 1), et il savait que Marie sortait de cette tige. Il avait lu encore qu'une Vierge concevrait (Id. VII, 14), et il appliquait cette prophétie à Marie d'autant plus qu'après avoir conçu, un éclat tout divin illumina son front virginal, en sorte que les yeux éblouis de Joseph ne pouvaient la considérer sans une crainte respectueuse. Il voulut donc s'humilier devant cette grâce insigne, se jugeant indigne de demeurer avec une telle Vierge. Selon saint Jérôme (I in Matth.) c'est un précieux témoignage en faveur de Marie, que Joseph, connaissant sa chasteté, et remarquant sa grossesse avec surprise, enveloppa du silence le fait dont il ignorait le mystère. « Éloge incomparable pour Marie ! s'écrie saint Chrysostôme (hom. I operis imperf.), Joseph croyait plus à la chasteté qu'à la grossesse de son épouse, et à la grâce qu'à la nature en elle. Il voyait qu'elle était enceinte, et ne pouvait soupçonner qu'elle fût coupable : car il croyait moins impossible que Marie conçût en restant vierge qu'en devenant adultère. »
Marie n'était pas non plus exempte d'inquiétude ; car en voyant Joseph fort troublé, elle l'était aussi beaucoup. Toutefois son humilité lui faisait garder le silence, elle tenait caché le don divin, préférant passer pour coupable plutôt que de révéler le glorieux secret, et de dire une parole suspecte de quelque jactance : mais elle conjurait le Seigneur d'apporter le remède convenable, et de dissiper la tribulation qui lui était commune avec son époux. Vous voyez combien grande était leur angoisse, et comment le Seigneur a permis cette cruelle épreuve pour enrichir leur couronne ; mais enfin il les tira d'embarras. Joseph, qui pensait à congédier Marie, délibérait sur ce grave dessein, comme on doit le faire longtemps dans les incertitudes et les doutes, si on ne veut pas pécher par témérité et par légèreté ; ce fut alors que Dieu lui députa son Ange, c'est-à-dire Gabriel, selon saint Augustin, et pour trois raisons, suivant saint Chrysostôme (hom. I, operis imper.) Car il ne fallait pas qu'un homme juste fît une action injuste avec une intention droite ; il fallait de plus sauvegarder l'honneur de Marie, afin que son renvoi ne la rendît pas suspecte d'un crime ; en outre, lorsque Joseph connaîtrait la cause de cette grossesse, il traiterait la Vierge avec beaucoup plus de révérence. La Glose ajoute comme quatrième raison qu'un homme aussi recommandable par son équité, ne devait pas être livré plus longtemps à la perplexité.
Un Ange apparut donc à Joseph en songe, (Matth. I, 20) et non pas dans une vision manifeste comme celle des prophètes inspirés, parce que le doute d'esprit, où il était plongé, était comme un sommeil d'infidélité. Joseph, fils de David, dit l'Ange, pour lui rappeler comme l'explique saint Chrysostôme (loc cit.) la promesse faite à David touchant le Christ. Selon la Glose, c'est comme s'il disait : Reconnais la promesse faite à David dont tu descends ainsi que Marie, et vois en celle-ci la prédiction réalisée. — Ne craignez pas de prendre et de retenir chez vous Marie votre épouse, pour avoir avec elle, non pas un commerce charnel, mais une habitation commune, pour lui rendre une assistance dévouée, avec cette affection mutuelle qui constitue le vrai mariage. À l'exemple de Marie et de Joseph, les chrétiens mariés peuvent d'un commun accord rester dans la continence, et néanmoins vivre dans le mariage non par l'union des corps mais par l'union des cœurs. Aussi Joseph est appelé l'époux de Marie, parce que tous deux se sont gardés l'amour réciproque comme de véritables époux et que d'ailleurs Marie n'est pas restée stérile. — Puis comme pour dire : Ne soupçonnez pas qu'il y ait ici l'intervention de l'homme, l'Ange ajoute : Car ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit ou en d'autres termes : Ce qui a été conçu en elle a été produit par la vertu divine. Remarquons que les expressions naître en elle signifient être conçu, et naître d'elle, venir au monde ; c'est ainsi qu'on dit qu'il y a une double naissance, l'une dans le sein et l'autre hors du sein de la mère, in utero et ex utero : Nous naissons de la première manière, lorsque nous sommes conçus, et de la seconde manière, lorsque nous venons au monde. — Ce fut donc alors qu'une révélation expresse fut faite par l'Ange à Joseph. Celui-ci connaissait implicitement déjà qu'il y avait quelque chose de divin dans la grossesse de la Vierge, comme nous l'avons dit ; mais il ne savait pas explicitement la cause du fait, et le mode de la Conception, c'est-à-dire le mystère ; et c'est ce que l'Ange lui apprend clairement, en disant: (Matth. I, 21) Elle enfantera un fils, quand sera venu le temps de la seconde Nativité, comme l'étoile produit le rayon, l'arbre la fleur et la terre la plante. Et vous lui donnerez le nom de Jésus c'est-à-dire Sauveur ; car ce sera lui qui sauvera son peuple, en le délivrant de ses péchés ; œuvre importante, parce qu'il n'est pas de servitude comparable à celle du péché qui est la chose la plus méprisable. L'Ange montre ainsi que le Christ est vraiment homme, puisqu'il est enfanté par une Vierge, et vraiment Dieu, puisqu'il arrache son peuple au péché, comme Dieu, seul peut le faire.
Joseph, assuré comment Marie est tout à la fois Vierge et enceinte, quitte aussitôt le sommeil du doute, (Matth. I, 24) et suivant l'ordre que l'Ange lui avait donné, il retient son épouse, reste vierge lui-même avec cette Vierge qu'il sert fidèlement comme sa Dame. Apprenons par là de saint Joseph à faire promptement ce que Dieu nous avertit de faire. Et si vous avez promis quelque chose au Seigneur, accomplissez-le tout de suite, si vous le pouvez ; mais si vous êtes empêché actuellement, n'oubliez pas que vous êtes tenu de l'exécuter dès que vous serez libre : vous devez même remplir sans retard les promesses qui ont été contractées sans époque déterminée. — Saint Chrysostôme a dit : « Joseph instruit du mystère céleste, s'empresse tout joyeux de suivre le conseil de l'Ange, et d'obéir à l'ordre de Dieu. Il retient Marie son épouse, et au comble de ses vœux, il s'applaudit d'apprendre du sublime messager qu'il a pour épouse la Vierge Mère du divin Sauveur. » — Joseph qui songe à renvoyer Marie, et qui, après l'avertissement de l'Ange, consent à la garder, figure l'homme qui, chancelant d'abord dans sa foi ou dans sa conduite, est ensuite raffermi par un zélé prédicateur ou confesseur dont il reçoit avec docilité les exhortations et les conseils.
Joseph n'avait point connu Marie quand elle enfanta son fils premier-né (Matth. I, 25), parce que ce fut après la naissance de Jésus qu'il connut davantage la dignité de la Mère. « Assurément, dit saint Chrysostôme (hom. I operis imperf.), il ne connaissait pas auparavant quelle était la grandeur de Marie ; mais après qu'elle eut enfanté, il reconnut qu'elle était plus belle et plus excellente que le monde entier, puisqu'elle seule avait renfermé dans les limites de son chaste sein Celui que tout l'univers ne peut contenir. » — Par ces mots : Joseph ne la connaissait pas, on entend aussi qu'il n'avait pas eu commerce charnel avec elle, à cause de ce que l'Ange lui avait appris. Le mot donec, ici, doit être pris dans le sens de jamais ; car il a plusieurs significations. Quelquefois il désigne un temps déterminé, après lequel on fait une chose ; ainsi on dit qu'un homme n'a pas mangé jusqu'à telle heure, pour indiquer qu'il a mangé ensuite. D'autres fois le mot donec est pris dans le sens de toujours, lorsqu'il marque tous les temps, comme quand Dieu dit à son Fils (Ps. CIX, 1) Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que j'aie réduit vos ennemis à servir d'escabeau à vos pieds ; c'est-à-dire restez toujours assis à ma droite. Enfin le mot donec est pris dans le sens de jamais lorsqu'il exclut même le temps le plus court, comme dans le cas présent ; car si Joseph n'avait pas connu Marie charnellement avant qu'elle eût enfanté, à plus forte raison il ne l'a pas connue ensuite. L'aurait-il pu, en voyant tous les signes et miracles qui accompagnèrent et suivirent la naissance du Sauveur, pour lui prouver la divinité de l'enfant ? — Quelques interprètes de ce même passage prétendent que Joseph ne connaissait pas Marie de visage, car, disent-ils, la présence du Christ dans le sein de la Vierge fit briller d'un tel éclat le visage de la Mère, que Joseph ne pouvait regarder en face Celle sur qui le Saint-Esprit avait répandu sa plénitude. C'est ainsi qu'autrefois les enfants d'Israël ne pouvaient contempler la figure de Moïse, à cause de la clarté dont elle resplendissait, après qu'il eut conversé avec Dieu sur le Sinaï. Ainsi Joseph n'avait point vu face à face, avant qu'elle eût enfanté, Celle qu'il avait épousée. Il demeure donc et reste joyeux avec son épouse bénie ; il la chérit d'un amour chaste vraiment ineffable, et lui prodigue toutes ses attentions ; de son côté Marie est heureuse d'habiter avec Joseph en qui elle met toute sa confiance ; et tous deux vivent contents dans leur pauvreté. Nous les avons vus plongés dans la tribulation, les voilà maintenant remplis de consolation. Voulons-nous éprouver la môme réaction ? Sachons conserver la patience parmi les afflictions.
Le Seigneur Jésus, comme les autres enfants, resta renfermé neuf mois dans le sein d'une mère, pour ramener en la société des neuf chœurs angéliques les hommes prisonniers dans ce monde, ou captifs dans les limbes. Sa bonté l'a réduit à cet état où sa patience le retient, et lui fait attendre le moment fixé pour sa naissance. Que nos cœurs soient touchés de ce qu'il a voulu descendre à une si profonde humilité ; affectionnons beaucoup cette vertu, et gardons-nous de jamais nous enorgueillir de notre élévation ou de notre réputation, quand le Seigneur de toute majesté s'est tant abaissé. Et comme nous ne pourrons jamais rendre dignement à Jésus-Christ ce bienfait d'être resté si longtemps pour nous dans le sein de sa Mère, sachons du moins le reconnaître ; remercions-le de tout notre cœur de ce qu'il a daigné nous choisir parmi tant d'autres pour nous attacher à son service dans la retraite. C'est là de sa part un pur bienfait, un grand bienfait que nous devons beaucoup agréer et estimer, sans l'avoir mérité ; car ce n'est pas pour nous punir, mais pour nous garantir, que nous sommes enfermés ici dans la citadelle inexpugnable de la religion, où les flèches empoisonnées d'un monde pervers et les flots tumultueux d'une mer orageuse ne peuvent nous atteindre, à moins de nous y exposer témérairement. Faisons donc tous les efforts possibles pour fermer rentrée de notre âme aux choses caduques, afin de ne penser qu'à Dieu dans la pureté de notre cœur ; car la retraite extérieure sert de peu ou ne sert de rien sans la retraite intérieure. « A quoi sert, dit saint Augustin, que votre corps soit dans la solitude si votre esprit est dans la dissipation ? » « A quoi sert, dit saint Grégoire, de vivre dans un cloître si l'imagination s'égare dans le siècle ? »
Efforçons-nous aussi de rendre grâces à Dieu en toutes choses, et de le bénir de tout notre cœur ; car ce qui donne à nos vertus de la noblesse et de la valeur devant Dieu, c'est que, sous le joug de l'obéissance, dans l'exil, dans la pauvreté, dans le mépris, dans la maladie, dans les tribulations nombreuses de l'âme et du corps, nous voulions, nous sachions et nous puissions louer et bénir Dieu avec amour, le remercier avec joie, le glorifier par nos œuvres et porter nos désirs vers le ciel. « Heureux le fidèle, s'écrie saint Bernard, qui soumet tous ses sens et toutes ses passions à la justice et à la raison, de sorte qu'il souffre tout pour le Fils de Dieu ; ses lèvres ne connaissent point les murmures, mais ne prononcent que des paroles de reconnaissance et de louange. » L'homme en effet qui réfléchirait attentivement à cette sentence de l'apôtre (Rom. VIII, 28) : Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, parviendrait à une grande quiétude d'esprit, et verrait se réaliser en lui cet oracle du Sage (Prov. XII, 21) : Quoiqu'il arrive au juste, il n'en sera pas attristé. « Car tout ce qui nous arrive, dit saint Augustin (in Ps. LXXXVI), nous arrive par la permission de Dieu et non par la puissance de notre ennemi. » Il pourrait dire aussi avec Job (I, 21): Il m'est arrivé comme il a plu au Seigneur ; que son saint nom soit béni. — Oui, n'en doutez pas, Dieu ne permet les afflictions et les malheurs, que pour le bien de ses serviteurs ; quelquefois c'est afin que l'homme dégoûté du monde méprise tous les avantages temporels, et que s'attachant au Seigneur, il soupire après les biens éternels. Car, selon la remarque de saint Augustin (in Ps. IX), « l'âme ne se convertit à Dieu que quand elle se détourne du siècle ; et rien n'est plus propre à la détourner du siècle que de voir les eaux de la douleur mêlées aux périls de la volupté. Si Dieu ne détrempait d'amertumes les joies présentes, nous l'oublierions bien vite. C'est encore la pensée du Psalmiste qui dit à Dieu (Ps. XV, 4) : Vous avez multiplié leurs maux, et ils sont accourus vers vous.
D'autres fois, Dieu envoie des tribulations à l'homme, afin qu'il connaisse mieux ses péchés, qu'il s'en repente et s'en corrige, et qu'il soit ainsi purifié et justifié. Suivant saint Augustin (in Ps. XXIV) : la tribulation est pour l'homme juste ce que la lime est pour le fer, le creuset pour l'or, et le fléau pour le grain. Nous avons bien mérité ces châtiments, disaient les frères de Joseph, parce que nous avons péché contre notre frère (Gen. XLII, 21). — La tribulation fait aussi mieux connaître à l'homme sa faiblesse, lorsqu'il se voit sans secours. Après l'avoir expérimenté, le prophète royal le confessait au Seigneur en ces termes : Au temps de ma prospérité j'ai dit que je ne m'éloignerais jamais de vous ; mais pour me montrer mon impuissance, vous avez détourné votre face de moi, et je suis tombé dans le trouble et l'affliction (Ps. XXIX, 7). — La tribulation maintient l'humilité, et garde toutes les vertus, parce qu'elle nous empêche de présumer de nos mérites et de nous enfler de superbe. De peur que je ne m'enorgueillisse des sublimes révélations, dit saint Paul, Dieu m'a donné pour me confondre et pour me tourmenter l'aiguillon de la chair, l'ange de Satan (II ad Cor. XII, 7). La tribulation nous fait voir quel grand mal c'est d'abandonner Dieu et d'en être abandonné, comme le fait observer Jérémie (II, 19) en disant : Sachez et voyez combien il est funeste et amer d'avoir quitté le Seigneur votre Dieu, et de ne posséder plus sa crainte. — D'autres fois, au moyen de la tribulation, Dieu veut faire éclater la patience de quelque illustre personnage, afin de nous enseigner cette vertu par les exemples des saints. Nous en trouvons un parfait modèle dans Job lorsqu'il dit (VI, 10) : Dans les douleurs extrêmes dont le Seigneur m'accablera sans ménagement, qu'il me reste du moins cette consolation de ne contredire jamais en rien ses saintes ordonnances.
Quelquefois, Dieu frappe les uns pour effrayer les autres, afin de les porter par une crainte salutaire à changer de conduite ; c'est ce qu'exprime cette maxime du livre des Proverbes : Le coupable châtié rendra le fou plus sage (Prov. XIX, 25) — Quelquefois aussi, le Seigneur afflige ceux qu'il sauve ensuite pour prouver sa gloire et manifester sa puissance. C'est ce que Jésus-Christ lui-même a déclaré en guérissant l'aveugle-né, et en ressuscitant son ami Lazare (Joan. XIX et XXI). — Le Seigneur afflige encore pour que nous ressentions les effets de son amour, et que nous reconnaissions les marques de sa miséricorde ; car, d'après le second livre des Machabées (VI, 13), c'est une preuve remarquable de la bonté divine de punir promptement les pécheurs, afin de ne pas les laisser longtemps agir à leur guise. Suivant saint Jérôme (in cap. VIII Ezech.), c'est un grand malheur de ne pas obtenir miséricorde ici-bas par la voie des souffrances. Selon saint Augustin (in Ps. LXXXVIII) : c'est un signe que Dieu est fort irrité contre un homme, quand bien loin de le punir de son péché, il le laisse précipiter sans frein dans le péché. — Par les afflictions, Dieu se préveut encore exciter en nous plus de confiance et d'espérance. Vous devez être dans la crainte, dit saint Augustin (loco cit.), lorsque vous êtes dans la prospérité. Ne vaut-il pas mieux être tenté et éprouvé, que de n'être pas tenté et d'être réprouvé ? C'est lorsque Dieu ne paraît pas irrité, qu'il l'est davantage, dit saint Bernard (Serm. 2 in Cant,) ; ce n'est pas lorsque j'ignore, mais c'est lorsque je ressens sa colère, que je suis particulièrement assuré de sa clémence ; car après son courroux, il se souviendra de sa miséricorde (Tob. III, 13).
Le Seigneur afflige quelquefois, afin de montrer combien il est disposé à secourir l'homme qui l'invoque du fond de son cœur. De la tribulation où j'étais plongé, dit le saint roi David (Ps. CXIX, 1), j'ai crié vers le Seigneur, et il m'a exaucé. — D'autres fois Dieu envoie des afflictions, afin d'éprouver si l'homme l'aime sincèrement et s'il possède de solides vertus. La tribulation, dit saint Grégoire, fait connaître si une âme qui était dans le calme avait pour Dieu une véritable affection, car personne ne connaît ses forces dans la paix, et on ne peut exercer ses vertus sans combat. — Dieu afflige aussi l'homme pour lui faire gagner une couronne plus brillante par le mérite de la patience, comme Job et les martyrs en sont témoins. Heureux l'homme, déclare saint Jacques (I, 12), qui supporte la tentation, parce que, après avoir subi l'épreuve, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ses vrais amis. — En outre, d'après saint Chrysostôme, Dieu envoie la tribulation à l'homme comme un signe qu'il possède des trésors et qu'il a reçu des dons excellents que le démon cherche à lui ravir ; car Satan ne l'environnerait pas de pièges, s'il ne le voyait entouré de quelque grand honneur : s'il a attaqué Adam, c'est parce qu'il a remarqué sa dignité, s'il a assailli Job, c'est parce qu'il a envié sa gloire.
Enfin, il y a des hommes que Dieu accable de maux et de calamités, non pour les purifier et les délivrer de leurs péchés, mais pour les punir et se venger par un commencement anticipé de leur damnation éternelle. C'est ce qui arrive aux réprouvés ; c'est ce qui est arrivé à Antiochus, à Hérode et à plusieurs autres. Aujourd'hui encore beaucoup de personnes souffrent, auxquelles paraissent convenir ces terribles paroles de Jérémie (XVII, 18) : Affligez-les, Seigneur, d'une double affliction. Car pour les pécheurs impénitents, les douleurs d'ici-bas sont comme le prélude et le début des peines de l'enfer ; et la grandeur de leurs misères présentes est comme un signe des supplices incompréhensibles qui les attendent. Dieu agit bien autrement à l'égard de ses serviteurs : car dans sa miséricorde, il dispose tout pour leur avantage. Ainsi donc tout ce que le Seigneur fait ou permet est déterminé par sa justice ou sa miséricorde, de sorte que nous devons le louer en toutes choses. C'est pourquoi saint Augustin a dit : « La véritable humilité des fidèles consiste à ne s'enorgueillir de rien, et à ne se plaindre de rien, n'être ni ingrat, ni murmurateur, mais à remercier Dieu dans tous ses jugements, et à le glorifier dans toutes ses œuvres qui sont ou justice ou miséricorde. »
En présence de toutes ces considérations, appliquez-vous à fortifier et à régler votre cœur de telle façon que vous acceptiez avec humilité, soumission, patience et joie, toutes les adversités et contrariétés qu'il plaira au Seigneur de vous envoyer. Exercez-vous ainsi dans la vie spirituelle avec une ferveur si grande que vous soyez heureux de tout endurer pour l'amour de Jésus-Christ : car par lui-même et par les siens, il nous a frayé et montré cette voie de la perfection, en nous laissant son exemple pour y marcher tous à sa suite. En effet, s'il a souffert c'est afin de nous apprendre que les élus et les fils du royaume céleste doivent souffrir dans le corps et dans l'âme ; car, d'après saint Paul (Heb. XII, 8), ceux qui ne sont point affligés ne sont point les véritables enfants de Dieu. Selon saint Augustin (in Ps. XXXVIII) : « celui qui n'est pas soumis à quelque peine, ne doit pas être compté parmi les enfants légitimes. » « Que personne, ajoute-t-il, n'attende autre chose que ce que l'Évangile lui promet : car ce que les saintes Écritures ont annoncé doit nécessairement être accompli jusqu'à la fin. Or elles ne nous annoncent dans ce monde que tribulations, persécutions, angoisses, surcroît de douleurs et multitude de tentations. Préparons-nous avec soin, pour ne pas succomber, quand il plaira à Dieu de nous les envoyer. Quelquefois cependant les pécheurs ne sont pas ou ne sont presque pas affligés en ce monde, parce qu'il n'y a chez eux aucun espoir d'amendement. Mais la souffrance est une nécessité pour tous ceux à qui la vie éternelle est réservée ; car, au témoignage de saint Paul (Heb. XII, 6), Dieu châtie comme un père tout fils qu'il admet dans sa maison, c'est-à-dire qu'il doit admettre dans son héritage éternel. Remarquez bien que l'apôtre dit tout fils, par conséquent le Fils unique lui-même qui était sans péché. Or le Père qui châtie le Fils unique qui n'a pas péché, pourra-t-il ne pas châtier le fils adoptif qui a péché ? Apprenons donc à souffrir par l'exemple de ce Fils unique qui a été châtié, quoiqu'il n'eût pas péché. Ainsi ne nous troublons point si nous voyons quelque homme juste et saint subir des traitements cruels et indignes ; mais pensons à ce qu'a enduré le Juste et le Saint par excellence : il a méprisé tous les biens de ce monde, pour nous apprendre à les mépriser et à ne pas les chercher comme s'ils pouvaient nous rendre heureux ; il a de plus souffert tous les maux de ce monde, pour nous engager à les souffrir, et à ne pas les craindre comme s'ils pouvaient nous rendre malheureux, » Telles sont les paroles même de saint Augustin. — Concluons que la tribulation et l'affliction ici-bas nous sont utiles et avantageuses, que par conséquent elles ne doivent pas nous abattre et nous impatienter : mais plutôt que nous devons les désirer et les aimer, parce que souvent elles nous éloignent du mal et nous portent au bien. Au contraire, tout ce qui n'est pas souffrance, nous devons le regarder et fuir comme un danger, parce qu'il entraîne au mal et nous éloigne du bien.
Prière
Seigneur Jésus, vous le rempart inexpugnable de tous ceux qui espèrent en vous, soyez mon refuge dans la tribulation ; voyez les afflictions et les angoisses qui me pressent de toutes parts, ayez pitié de ma misère, et assistez-moi dans votre miséricorde. Considérez combien je suis faible, et protégez-moi comme un père compatissant, de sorte que soutenu par votre providence, je ne sois jamais privé de votre consolation et de votre grâce. Souvenez-vous, Seigneur, que je suis votre créature, et éloignez de moi les embûches de mes ennemis, afin que fortifié par votre secours je ressente la douceur de votre bonté, et que je paie pour mes péchés la dette d'une digne pénitence.

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