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CHAPITRE IX
Naissance du Sauveur
Luc. II, 1-20
En ce temps-là, lorsque Marie était enceinte, on publia un édit de César-Auguste, pour faire le dénombrement de tous les habitants de la terre, (Luc. II, 1), c'est-à-dire que chaque citoyen de l'Empire devait être inscrit dans sa ville, pour payer le cens. Lorsque la naissance du Sauveur est proche, dit saint Grégoire, un recensement de l'univers est ordonné, parce qu'il allait paraître dans la chair, Celui qui devait inscrire ses élus pour l'éternité. Daignez, Seigneur Jésus, me compter quoique indigne parmi vos élus, et m'inscrire pour l'éternité ! — Le Christ étant notre Roi, nous devons lui rendre le tribut de la foi et de la justice par nos sentiments, nos paroles et nos œuvres. Nous lui devons un denier, c'est-à-dire nous lui devons l'hommage de notre âme qui reflète la lumière de son visage, et qui reproduit sa ressemblance ; nous lui devons aussi l'observation du décalogue qui porte l'empreinte de notre Roi et qui représente sa volonté : de même que personne ne pouvait se soustraire à l'obligation de l'impôt, de même personne ne peut se soustraire à l'obligation de la loi chrétienne.
Le premier empereur romain fut Jules César ainsi appelé, suivant saint Isidore, ou parce qu'il vint au monde par le moyen de l'opération dite césarienne, ou parce qu'il naquit à Cesaria, ou parce qu'il taillait en pièces ses ennemis, (fortiter hostes caedebat). C'est de lui que les autres empereurs ont tiré leur nom de César. Après sa mort, il eut pour successeur comme second empereur son neveu Octave appelé Auguste, du mot latin augere, parce qu'il augmenta, agrandit beaucoup la république et l'empire romain : c'est aussi de lui que les autres empereurs ont pris leur nom d'Auguste. Octave ajoutant à son nom celui de son oncle se fit appeler César-Auguste. C'est à causede lui que le mois dit auparavant sextilis, ou le sixième, a été appelé août, soit parce qu'Auguste avait vu le jour à cette époque de l'année, soit parce qu'il était alors revenu triomphant après la fameuse bataille d'Actium. Ce fut Auguste qui à Rome inaugura le gouvernement impérial ou monarchique absolu : il régna cinquante-sept ans, et jouit douze ans d'une paix profonde, vers le temps où naquit le Christ. Le Christ voulut naître alors au sein de cette paix qui lui faisait honneur comme à son maître : car il chérit tellement la paix qu'il daigne visiter continuellement ceux qui la cherchent avec amour comme le fruit de la charité. Il convenait aussi que la paix précédât la naissance de Celui que les prophètes avaient prédit comme un Roi pacifique, comme le Prince de la paix, et qu'elle annonçât l'avènement de Celui qui devait la prêcher aux hommes en vivant sur la terre, et la laisser à ses disciples en remontant au ciel. On doit tirer de là cette conclusion morale ; que le Verbe éternel ne prend naissance que dans un cœur où règne la paix ; il a choisi sa demeure dans la paix, comme le Psalmiste le déclare (Ps. LXXV, 3).
L'univers étant donc pacifié dans toutes les parties, après plusieurs siècles de perturbations continuelles, se recueillait et se reposait en silence sous le tranquille gouvernement de César-Auguste. Cet empereur désireux d'entretenir la paix universelle par des lois équitables, porta un édit général qui ordonnait le dénombrement du monde entier. Il voulait connaître le nombre des provinces assujetties à la domination romaine, dans chaque province le nombre des villes, et dans chaque ville le nombre des personnes ; il saurait par là quels impôts étaient dus d'après les lois pour ne pas grever injustement les diverses contrées, et quel régime était plus convenable pour administrer les pays tributaires. Dans ce but, il avait décrété que les citoyens des villes, bourgs et villages, quelque fût le lieu de leur habitation, se rendraient à la cité sur le territoire de laquelle ils auraient leurs propriétés, ou bien auraient pris naissance ; que chacun se reconnaîtrait soumis à l'empire et obligé à l'impôt, en donnant au proconsul un denier. Car le nom et l'effigie de César étaient gravés sur cette pièce en argent, appelée denier, parce qu'elle avait la valeur de dix as ou dix sous ordinaires. Or ce paiement du denier légal était appelé profession, parce que chacun, quand il remettait au proconsul le denier légal, le plaçait sur sa tête, en professant verbalement qu'il était sujet de l'empereur. Ce paiement était appelé aussi enregistrement, parce qu'on inscrivait sur les registres publics le nombre exact de toutes les personnes contribuables. Il y avait ainsi une triple profession ; l'une de fait, lorsqu'on payait le cens par tête à l'empereur ; l'autre de vive voix, lorsqu'on s'avouait sujet de l'empire ; la troisième par écrit, lorsque le nom de chaque contribuable était inscrit.
Ce premier dénombrement fut fait par le gouverneur de Syrie, Cyrinus que César-Auguste avait envoyé pour gouverner la Syrie, avec la double qualité de proconsul et de juge. La Judée qui n'avait pas de gouverneur spécial, dépendait de celui de la Syrie, dont elle faisait partie. Ce dénombrement est représenté comme le premier, peut-être relativement à Cyrinus : car, la Syrie étant une province au milieu de laquelle la Judée est située, comme le centre même de la terre habitable, on dit que Cyrinus avait été chargé de commencer le dénombrement que les autres proconsuls devaient continuer dans les régions environnantes. Peut être aussi que ce dénombrement fut le premier universel et commandé pour tout l'univers, au lieu que tous les précédents avaient été partiels et ordonnés seulement pour quelque région. Peut-être encore que ce premier dénombrement ici mentionné, est celui des individus qui devait être fait dans chaque cité par le gouverneur ; tandis que le second, celui des cités, devait être fait dans chaque région par un délégué de l'empereur ; et le troisième, celui des régions, devait être fait à Rome en présence de César  Voir note XXVII. Ce fut, alors que la Judée commença à devenir tributaire des Romains ; et depuis cette époque le paiement de l'impôt paraît avoir eu lieu chaque année, puisque nous lisons dans l'Évangile ces paroles adressées à saint Pierre ; Votre maître ne paie-t-il pas les deux drachmes, c'est-à-dire le tribut annuel ? (Matth. XVII, 23).
Tous allaient donc se faire enregistrer, chacun dans la ville dont il était originaire (Luc. II, 3). Les neuf mois de la grossesse de Marie touchaient à leur terme, lorsque Joseph partit de Nazareth, en Galilée, où il demeurait ; et avec Marie son épouse qui était enceinte, il monta vers Bethléem de Judée, appelée la cité de David, parce que ce roi y était né et y avait été sacré (Luc. II, 4). Joseph et Marie qui étaient tous deux de la maison et de la famille de David, allèrent en cette ville où habitaient leurs parents et alliés, afin de s'y faire enregistrer comme les autres. Admirez ici comment le Seigneur, à cause de vous, fait inscrire son nom sur la terre, afin que votre nom soit inscrit au ciel. En cela, il nous donne un exemple de cette humilité parfaite qui a commencé dès sa naissance et qui continuera jusqu'à sa mort, où il s'est anéanti lui-même, en se soumettant au supplice de la croix. Considérez avec attention, dit saint Bède (in cap. II, Luc), combien grande et combien charitable fut l'humilité du Sauveur, qui non seulement s'est incarné pour nous, mais qui a daigné s'incarner dans le temps où il allait être soumis au cens de César, afin de nous procurer la liberté par cette servitude volontaire. Remarquez aussi que la Bienheureuse Vierge Marie, quoiqu'elle eût déjà conçu le Roi du ciel et de la terre, voulut, comme son époux Joseph, obéir au décret impérial, afin de pouvoir dire avec son fils : C'est ainsi que nous devons accomplir toute justice (Matth. III, 15) ; et afin de nous apprendre à obtempérer aux puissances supérieures.
Ce long voyage cause de nouvelles fatigues à Notre-Dame ; car il y a trente-cinq milles de Nazareth à Jérusalem, et cinq milles environ de Jérusalem à Bethléem ou Ephrata, qui est située vers le midi, sur le penchant de la montagne de Jérusalem. En voyant Marie aller ainsi d'une province à une autre, malgré son état de grossesse et l'approche de son terme, on reconnaît qu'elle n'avait point le corps appesanti. « La Vierge quoique enceinte, dit saint Augustin, conservait une joyeuse agilité ; car la lumière qu'elle portait en son sein, ne pouvait être un poids pour elle. » — Ce n'est pas sans instruction pour nous que Joseph, afin de payer le cens à l'empereur, monte d'une province en une autre, de Galilée en Judée, et d'une ville en une autre, de Nazareth à Bethléem. En effet, Joseph qui signifie accroissement, figure tous ceux d'entre nous qui veulent croître spirituellement. Si nous voulons payer le tribut de dévotion au Roi éternel, comme Joseph, nous devons marcher dans la voie des vertus, et monter de Galilée en Judée, c'est-à-dire de la vie inconstante et légère du monde nous élever à la confession et à la louange de Dieu ; car, Galilée signifie transmigration ou passage, roue qui tourne, chose versatile ; et Judée signifie confession, louange. En allant ainsi, nous monterons de Nazareth à Bethléem, c'est-à-dire de la vie active où fleurissent les vertus, à la vie contemplative, où les âmes trouvent leur véritable nourriture ; car Nazareth signifie fleur, et Bethléem, maison du pain ou de réfection. Comme Joseph monta avec Marie, et vécut avec Marie jusqu'à sa mort, nous devons aussi avoir toujours pour compagne la pénitence signifiée par le nom de Marie, mer d'amertume.
Joseph et Marie, arrivés à Bethléem, ne purent, à cause de leur pauvreté, trouver un logement, parce que l'affluence était très-considérable. Que nos cœurs soient ici touchés de compassion, à la vue de cette Vierge tendre et délicate, âgée de quinze ans, fatiguée d'un long voyage, n'osant se produire parmi les hommes, cherchant et ne trouvant point un lieu pour se reposer. Tout le monde rejette les deux époux ; ils se retirent alors dans un gîte situé sur la voie publique, à l'extrémité de la ville, près de ses portes. Il était pratiqué dans le creux du rocher, et n'avait point d'autre toit que la saillie du rocher. D'après saint Bède, cet abri, placé entre deux rues, a de chaque côté un mur et une issue sur chaque rue. Il est couvert pour soustraire aux intempéries de l'air les hommes qui, aux jours de fête, viennent y goûter les douceurs de la conversation et du repos. C'est la figure de l'Église qui est située entre le paradis et le monde, pour nous fournir un asile contre les débordements du siècle. — Les personnes qui venaient pour affaires à Bethléem, laissaient ordinairement à l'endroit dont nous parlons, les animaux qu'elles avaient amenés. Probablement, Joseph, qui était charpentier, avait fait une crèche pour l'âne et le bœuf qu'il avait conduits avec lui : car l'âne avait porté la Vierge enceinte, et le bœuf devait être vendu pour payer les frais du cens et du voyage. Peut-être aussi, Joseph avait amené seulement un âne qui mangeait à la même crèche avec un bœuf, que quelqu'autre avait amené pour le vendre. Peut-être même que d'autres personnes avaient conduit les deux animaux qui se trouvèrent en ce gîte. Quoi qu'il en soit, écoutons ici saint Chrysostôme (Hom. de Nativitate Domini ex Luca) : « ô vous tous qui êtes pauvres, cherchez ici votre consolation ; Joseph et Marie, la Mère du Seigneur, n'avaient ni serviteur, ni servante ; ils viennent seuls, sans monture de Galilée et de Nazareth. Ils sont eux-mêmes leurs maîtres et domestiques tout à la fois. Chose étonnante ! Ils vont chercher un abri, non dans une maison de la ville, mais dans une hôtellerie près de la porte de cette ville ; car pauvres et timides, ils n'osent se mêler avec les grands et les riches.
C'est dans cette espèce de grotte que l'heure de l'enfantement arriva, à minuit du Dimanche. En effet, pendant la nuit du jour même où il avait dit autrefois (Gen. I, 3) : Que la lumière soit, le Verbe divin, descendant des demeures célestes, nous visita comme le soleil levant (Luc. I, 78) ; et alors la Vierge mit au monde son Fils, que l'Évangile appelle premier-né, pour marquer, non pas qu'elle en eut d'autres ensuite, mais qu'elle n'en avait pas eu d'autre auparavant ; car, selon Bède le Vénérable (in cap. II Luc), on appelle premier-né, non pas celui qui a été suivi, mais celui qui n'a pas été précédé d'autres enfants. Puis le même auteur ajoute : Tout fils unique est premier-né, et tout premier-né est comme tel, fils unique. D'ailleurs, comme le Fils de Dieu a voulu naître dans le temps d'une mère selon la chair, pour avoir un grand nombre de frères adoptifs par la régénération spirituelle, c'est pour cela qu'on l'a plutôt appelé premier-né que Fils unique ; aussi, le Vénérable Bède ajoute que Jésus-Christ est fils unique comme Dieu par la génération éternelle, et premier-né comme homme par l'Incarnation. Il naît dans la nuit, parce qu'il vient sans éclat, pour ramener à la lumière de la vérité ceux qui étaient plongés dans la nuit de l'erreur. — Dès que son Fils fut né, la Vierge mère l'adora comme Dieu, puis elle s'empressa de l'emmailloter dans des langes qui étaient chétifs et vieux, comme semble l'indiquer le mot pannus ; ensuite elle le coucha, non pas dans un berceau doré, mais dans une simple crèche, entre deux vils animaux, un bœuf et un âne, parce qu'elle n'avait pu trouver d'autre place dans l'hôtellerie (Luc. II, 7) Voir note XXVIII. Telle fut l'extrême pauvreté et l'indigence du Christ ; que non-seulement il ne put naître dans sa propre maison, mais qu'il ne put pas même trouver dans une hôtellerie publique un endroit convenable, et que, à défaut d'autre place, il fallut le mettre dans une crèche. C'était l'accomplissement de cette parole : Les renards ont leurs tanières, les oiseaux leurs nids, et le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (Matth. VIII, 20). L'étable même était tellement encombrée, qu'il rencontra seulement un espace très-resserré entre de vils animaux ; en sorte qu'il a pu dire comme le Psalmiste (Ps. LXXII, 23) : J'ai été traité chez vous comme une bête de somme, comme un être dépourvu de raison et cependant je suis toujours resté avec vous.
Jésus-Christ reposa d'abord dans le sein d'une Vierge, puis dans la crèche des animaux, ensuite sur le gibet de la croix, enfin dans un sépulcre qui ne lui appartenait pas. Quelle indigence ! Quels lits de repos ! Ainsi, dès sa naissance, il commença à nous enseigner par son exemple l'état de la perfection qui consiste dans l'humilité, la mortification et la pauvreté ; de façon qu'il put dire avec le Psalmiste (Ps. LXXXVII, 16) : Je suis pauvre et souffrant depuis mon enfance. Dans la crèche, il condamne les honneurs, les pompes et les vanités de ce monde, ainsi que les délices, les voluptés et les plaisirs de la chair, avec les richesses, les possessions et les superfluités de la terre. Aussi entendons saint Anselme qui s'écrie (in speculo Evangelici sermonis, IV) : « ô admirable condescendance qui mérite tout notre amour ! Dieu dont la gloire est immense n'a pas dédaigné de devenir un chétif vermisseau ; le souverain Seigneur de tous a voulu paraître esclave avec nous. Ce n'était pas assez pour vous, grand Dieu, de vous rendre notre semblable ; vous avez encore voulu devenir notre frère. Et vous, Maître de l'univers à qui rien ne manque, vous n'avez pas refusé de ressentir les rigueurs humiliantes de la dernière pauvreté, dès vos premiers pas dans la carrière de la vie mortelle : car, comme vous ne naissiez point pour vous, vous n'avez point trouvé pour vous de place dans une hôtellerie, vous n'avez pas eu de berceau pour y reposer vos membres tendres et délicats ; mais une misérable crèche, dans une pauvre étable, a reçu votre faible corps enveloppé de haillons ; telle est la première couche que votre mère a été contrainte d'emprunter à de grossiers animaux, pour vous qui soutenez la terre de votre main puissante. Consolez-vous donc, oui consolez-vous, chrétiens, qui vivez dans les privations, puisqu'un Dieu partage votre dénuement. Il n'est pas étendu sur un lit splendide et agréable, il n'est pas logé dans un palais somptueux et magnifique. Pourquoi donc, ô riches qui n'êtes que poussière, vous glorifiez-vous d'une couche élégante et moelleuse, lorsque le Roi des rois a ennobli par son choix le grabat des pauvres ? Pourquoi avez-vous horreur d'une couche austère, lorsque le tendre Enfant qui possède tous les empires, a préféré à la soie et à la plume de vos lits, le foin et la paille des animaux ? »
Après saint Anselme entendons saint Bernard dire sur le même sujet (serm. V in Natali Domini) : « Le Christ condamne par son enfance silencieuse les longues conversations, par ses larmes touchantes les ris excessifs, par ses rudes haillons les habits luxueux, par l'étable et la crèche ceux qui ambitionnent les places les plus honorables dans les assemblées. La grande nouvelle du Sauveur naissant est portée aux pauvres bergers qui veillent et qui travaillent, et non pas à vous, riches, qui cherchez en vous et non en Dieu la consolation. Le même saint docteur dit ailleurs : « Le Fils de Dieu vient au monde, et Lui, qui pouvait à son gré choisir l'époque la plus convenable, choisit la saison la plus rigoureuse, surtout pour le petit enfant d'une mère pauvre, qui avait à peine quelques langes pour l'emmaillotter, et une simple crèche pour le coucher. Quant aux chaudes fourrures qui lui étaient si nécessaires, il n'en est fait aucune mention. Or, si le Christ, qui est la vérité infaillible, a choisi ce qui était le plus pénible et le plus contraire à la chair, c'est que cela même doit être préféré comme le meilleur et le plus utile ; si quelqu'un prétendait enseigner ou persuader une autre doctrine, il faudrait le fuir comme un séducteur. Cependant, mes frères, l'enfant réduit à un tel état est celui-là même qu'Isaïe a promis autrefois (VII, 15), comme sachant réprouver le mal et choisir le bien. Il faut donc que les plaisirs de la chair soient un mal et que les mortifications du corps soient un bien, puisque celles-ci sont adoptées et que ceux-là sont rejetés par cet Enfant, la Sagesse même, par le Verbe revêtu d'une chair faible, d'un corps tendre, incapable de tout effort et de toute résistance. Hommes sensuels, fuyez donc la volupté, parce qu'avec la délectation elle fait entrer la mort dans l'âme : faites pénitence, parce que la pénitence ouvre la porte du ciel. Telle est la leçon qui ressort et qui s'échappe de cette étable et de cette crèche. N'est-ce pas ce que vous disent clairement les membres délicats de ce Nouveau-né ? N'est-ce pas ce que vous annoncent hautement ses larmes et ses vagissements ? Oh ! Puissiez-vous, Seigneur, attendrir mon cœur qui est si dur ! Puisque le Verbe s'est fait chair, faites que mon cœur soit sensible comme la chair ! N'est-ce pas ce que vous avez promis, en disant par la bouche de votre prophète Ézéchiel (XXXVI, 26) : Je vous enlever ai ce cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair ? » Ainsi parle saint Bernard.
Puisque vous avez contemplé la naissance du Roi des rois et l'enfantement de la Reine des Cieux, vous avez pu remarquer dans Jésus et Marie la pauvreté la plus stricte. Cette vertu est la pierre précieuse de l'Évangile, pour l'achat et pour l'acquisition de laquelle nous devons tout vendre et tout donner ; elle est la pierre fondamentale de l'édifice spirituel ; elle est la voie qui conduit au salut, la base de l'humilité, et la racine de la perfection, racine dont les fruits sont très abondants, quoique cachés. — Vous avez pu observer aussi dans Jésus et Marie l'humilité la plus profonde, puisqu'ils n'ont pas dédaigné l'étable, la crèche, les langes et les animaux, afin de nous donner l'exemple d'une parfaite humilité. Car sans l'humilité, point de salut, parce qu'aucune œuvre entachée d'orgueil ne peut être agréable à Dieu. Si nous pouvons acquérir, ou conserver, ou développer en nous quelques vertus, c'est à l'humilité que nous le devons ; et sans elle, toutes les autres vertus n'ont pas même l'apparence de vertu. — Vous avez pu considérer encore dans Jésus et Marie, et surtout dans le divin Enfant, des souffrances corporelles qui ne furent pas médiocres. Mais entre autres afflictions qu'il dut endurer, il en est une que nous devons mentionner. Ainsi, comme sa mère n'avait point d'oreiller ou autre coussin, lorsqu'elle le déposa dans la crèche, elle ne put, sans une vive amertume de cœur, lui mettre sous la tête qu'une dure pierre, recouverte sans doute du foin emprunté aux animaux. On dit que l'on voit encore cette pierre conservée comme un précieux souvenir. Efforcez-vous donc d'aimer et de pratiquer la pauvreté, l'humilité, la mortification corporelle, afin d'imiter le Christ en cela, selon votre faible pouvoir. « Jésus-Christ, dit saint Bernard (serm. IV de Resurrectione), nous montre par trois exemples la voie que nous devons suivre. Ainsi, en rejetant les richesses de ce monde, il nous a donné l'exemple de la pauvreté qui rend l'homme léger et dégagé pour mieux marcher ; en méprisant les honneurs de ce monde, il nous a donné l'exemple de l'humilité, qui rend l'homme modeste et petit pour mieux se cacher ; en souffrant les peines de ce monde, il nous a donné l'exemple de la patience, qui rend l'homme ferme et courageux pour mieux résister. »
Maintenant examinons quels ont dû être les motifs de l'Incarnation ? D'abord, selon saint Anselme, notre Rédempteur a voulu, par le remède de son Incarnation, guérir l'aveuglement de notre âme ; car, nous qui ne pouvions regarder Dieu environné de son éclatante majesté, nous pouvons le considérer revêtu de l'enveloppe humaine, de telle sorte que nous le connaissions, que nous l'aimions, et qu'en le servant avec ardeur, nous nous efforcions de parvenir à sa gloire. Il a pris notre vie corporelle pour nous rappeler à la vie spirituelle ; il s'est rendu participant de notre mortalité, pour nous rendre participants de son immortalité ; il est descendu jusqu'à notre bassesse pour nous élever jusqu'à sa grandeur. D'après saint Chrysostôme (hom. II In Matth.), le propre Fils de Dieu a daigné devenir fils de David, pour nous faire enfants de Dieu ; il a voulu avoir son serviteur pour aïeul, afin que Dieu fût à son tour notre père. Ce n'est pas sans cause ni sans effet qu'il s'est abaissé à une si profonde humilité ; c'est pour nous retirer d'un abîme d'humiliation. Il est né selon la chair, pour nous faire renaître selon l'esprit. Comme l'enfantement suit la conception, et comme le fruit remplace la fleur, il convenait que Jésus-Christ ayant été conçu à Nazareth, qui signifie fleur, naquit ensuite à Bethléem, qui signifie maison du pain ou de réfection. Chaque jour également, Jésus-Christ est conçu à Nazareth, et naît à Bethléem, lorsque quelque fidèle reçoit la fleur du Verbe divin dans son âme et devient la maison du pain éternel. Il convenait encore que Jésus-Christ naquît à Bethléem, c'est-à-dire dans la maison du pain, parce qu'il est lui-même le pain vivant descendu du ciel (Joan. VI, 51) et la nourriture spirituelle des élus. En outre, il naît à Bethléem, la plus petite cité de la Judée, pour n'avoir pas à se glorifier de la célébrité de sa ville natale. Il naît en voyage, et non dans la demeure de ses parents, pour nous montrer qu'il est étranger sur la terre et que son royaume n'est pas de ce monde ; d'ailleurs ne dit-il pas : Je suis la voie qui conduit à la patrie céleste (Joan. XIV, 6).
Jésus se retire dans une hôtellerie, pour nous apprendre que nous ne devons point chercher ici-bas des palais, mais seulement des gîtes comme voyageurs. Il choisit une étable pour le lieu de sa naissance, parce qu'il dédaigne la beauté des édifices et la gloire du monde. Il se fait petit, pour nous rendre grands comme des hommes parfaits, et afin que désormais personne sur la terre n'osât se glorifier de sa grandeur. Il se rend faible, afin que nous soyons forts et puissants pour les bonnes œuvres. Il devient pauvre, pour nous enrichir par son dénuement, et afin que personne ne s'applaudisse de ses possessions terrestres. Il se laisse emmaillotter avec de vils langes, pour nous arracher aux étreintes de la mort, et nous revêtir de la robe primitive de l'immortalité. Si ses pieds et ses mains sont retenus et resserrés, c'est afin que nos mains soient libres pour l'exécution du bien, et que nos pieds soient dirigés dans le chemin de la paix. Il manque de place dans une hôtellerie, afin de nous préparer de nombreuses demeures dans la maison de son Père. S'il veut être couché dans une crèche étroite, c'est pour nous apprendre à ne pas rechercher les lits moelleux et les magnifiques habitations ; c'est pour dilater nos âmes, en les remplissant des joies célestes ; c'est pour que nous lui ouvrions une demeure agréable dans notre cœur qu'il demande par ces paroles touchantes (Prov. XXIII, 26): Mon fils, donne-moi ton cœur.
Si Jésus veut être ainsi déposé dans la mangeoire même des bestiaux, c'est pour que sa chair devienne la pâture des saintes âmes, et afin qu'il soit aussi comme la nourriture de créatures inintelligentes ; car par le péché l'homme est devenu comme un être sans raison, d'après cette parole du Psaume XLVIII, 15 : L'homme n'a pas compris l'honneur auquel il avait été élevé ; il s'est rabaissé au niveau des brutes, et s'est fait semblable à elles. C'est pourquoi le Seigneur s'est fait comme l'herbe des champs qui est la pâture des animaux ; car le Verbe s'est fait chair, dit saint Jean (I, 14), et toute chair est comme l'herbe des champs, dit Isaïe (XL, 6). Le bœuf qui représentée peuple juif, et l'âne qui figure le peuple gentil, ont vu le Seigneur au milieu d'eux ; par miracle, ils l'ont reconnu, ils l'ont adoré en restant les genoux courbés en sa présence et ils l'ont loué, selon leur pouvoir, en faisant retentir leurs voix. « Vous entendez les vagissements de l'enfant, dit saint Ambroise (in Luc), mais n'entendez-vous pas aussi les mugissements du bœuf qui reconnaît le Seigneur ? » Car, selon la prophétie d'Isaïe (I, 3), le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son Seigneur. Ce qui fait dire à saint Grégoire de Nazianze (Oratione in Nativitatem Domini) : « Ah ! chrétien, vénère cette crèche ; car, tandis que tu étais comme un animal sans raison, tu trouves pour aliment dans cette crèche le Verbe et la Sagesse même de Dieu. Comme le bœuf reconnais ton maître, et comme l'âne reconnais ton Seigneur dans la crèche, tâche d'être au nombre des animaux que la loi ancienne regardait comme purs, c'est-à-dire sois au nombre de ces chrétiens qui savent ruminer et méditer souvent la parole de Dieu, et qui peuvent servir aux saints autels et aux divins sacrifices ; autrement, tu seras compté parmi les animaux que la loi appelait immondes, et tu ne pourras servir ni comme nourriture, ni comme victime au Seigneur. » — Marie peut bien représenter notre Mère l'Église, et Joseph, époux de Marie, figurer l'évêque qui porte l'anneau comme un époux de l'Église. De même que Marie devint féconde par la vertu du Saint-Esprit, et non par le secours de Joseph, de même l'Eglise, par la seule grâce de Dieu, enfante des chrétiens qui montent vers Bethléem, leur cité céleste, et se déclarent les humbles sujets de l'Empereur universel. L'Église produit un fruit de salut en chaque âme vertueuse, qui exécute le bien qu'elle avait conçu ; cette âme enveloppe de langes ce fruit de salut, si elle soustrait sa bonne œuvre aux louanges humaines ; elle le couche dans la crèche, si au lieu de s'enorgueillir de sa bonne action, elle ne fait que s'humilier davantage.
Aussitôt que le Seigneur fut né, les Anges l'environnèrent pour lui rendre hommage. Il y avait alors aux environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs, où ils veillaient tour à tour à la garde de leur troupeau (Luc. II, 8). Ils étaient à un mille environ de la grotte, près d'une tour appelée la tour du troupeau, située entre Bethléem et Jérusalem, à l'endroit où Jacob, revenant de la Mésopotamie, s'était arrêté avec son troupeau, et avait enseveli Rachel son épouse. C'est là qu'on voit encore dans une église trois monuments élevés en l'honneur de ces heureux bergers. Et tout à coup, un Ange du Seigneur vint à eux (Luc. II, 9), vers la quatrième veille de la nuit ; car on comptait quatre veilles de la nuit : il leur apparut avec une robe éclatante de blancheur, et avec un visage rayonnant de joie. On croit que c'était Gabriel, celui-là même qui avait annoncé à la Vierge l'Incarnation du Verbe en son sein. Aussi se réjouissait-il plus que les autres de voir l'accomplissement de sa promesse, et il s'empressait plus que tous de publier la naissance du Christ. Les bergers furent environnés d'une lumière divine, qui éclaira tout à la fois leurs corps extérieurement et intérieurement leurs âmes. C'était un signe que le Soleil de justice venait de se lever, que le jour de la foi commençait à luire pour les cœurs droits, et que la splendeur de la gloire ne tarderait pas à briller. L'Ange apportait justement la lumière, parce qu'il venait annoncer Celui qui est la lumière véritable venant en ce monde pour tout homme (Joan. I, 9).
Mais pourquoi l'Ange apparaît-il à des bergers de préférence à d'autres hommes ? D'abord, parce qu'ils étaient pauvres ; car c'était pour eux que le Christ venait au monde, d'après cette parole qu'il a prononcée par la bouche du Psalmiste : Je viens maintenant à cause de la misère des indigents et de l'affliction des pauvres (Ps. XI, 6). Ensuite, parce qu'ils étaient simples ; car le Seigneur aime à converser avec les gens simples comme nous l'apprenons par le livre des Proverbes (III, 32). C'était aussi parce qu'ils étaient vigilants : car le Seigneur dit en ce même livre (VIII, 17) : ceux qui veillent pour moi le matin me trouveront. C'était en outre à cause du sens mystique, pour signifier que l'enseignement doit être transmis aux fidèles par le canal des pasteurs et des prélats. Et ils furent saisis d'une grande crainte, parce qu'ils n'étaient pas accoutumés à ces visions angéliques, et qu'ils avaient été surpris par cette clarté soudaine ; mais l'Ange les rassura, en disant : Ne craignez point ; car je viens vous apporter une bonne nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour tout le peuple, c'est-à-dire pour l'Église qui doit se recruter de tous les peuples, des Juifs et des Gentils : il est né pour vous, pour votre bien comme pour celui de tous ; aujourd'hui, c'est-à-dire dans ce jour naturel, en joignant la nuit qui précède au jour qui suit ; je dis aujourd'hui plutôt qu'en cette nuit, parce que cette nuit illuminée de la clarté divine ressemble au jour le plus brillant ; oui, aujourd'hui même, il vous est né un Sauveur, l'auteur et le dispensateur du salut, celui qui est le Christ comme homme et le Seigneur comme Dieu ; il vous est né dans la cité de David, à Bethléem, d'où cet illustre monarque était originaire (Luc. II, 10). Le nom de Christ qui vient du grec, signifie oint ou sacré. Dans l'ancienne loi, on sacrait, par une onction particulière, les rois et les pontifes. Or, puisque Jésus est roi et pontife tout ensemble, c'est à bon droit qu'il est appelé Christ, c'est-à-dire oint ou sacré. Ce n'est point la main de l'homme, mais celle de Dieu le Père qui, de concert avec les deux autres personnes de l'adorable Trinité, a versé dans l'humanité du Sauveur, la plénitude de sa grâce.
D'après Bède le Vénérable (cap. II Luc.), l'Ange n'informa pas les bergers, comme il avait informé Marie et Joseph : à Marie, il avait annoncé qu'elle concevrait ; à Joseph, que Marie avait conçu ; et il annonce aux bergers que le Seigneur est né. Pourquoi ces messages différents ? C'était pour instruire suffisamment les hommes, et pour servir continuellement son Créateur. — Et parce que les Juifs avaient coutume de demander des signes (Ep. I. ad Corint. I, 22), l'Ange ajoute aux berger (Luc. II, 12) : voici le signe que je vous donne, vous trouverez, en le cherchant, parce qu'il ne se montre pas, mais qu'il se cache, vous trouverez un enfant, c'est-à-dire Celui qui ne parle pas encore, quoiqu'il soit la Parole substantielle, le Verbe divin, enveloppé de langes, non d'étoffes précieuses, et couché dans une crèche, non dans un riche berceau ; voilà d'un côté l'extrême indigence avec les vils habits, et d'un autre côté l'incomparable humilité, par laquelle le Seigneur des seigneurs descend jusqu'à reposer sur la litière de deux animaux grossiers. Comme les pasteurs étaient des gens simples et pauvres, de condition basse et méprisable, il fallait pour qu'ils ne craignissent pas d'approcher, leur montrer ainsi dans le Christ les indices de l'enfance, de la pauvreté et de l'humilité. Tels sont les signes de son premier avènement, mais bien différents seront ceux de son second avènement.
Les faits précédents contiennent pour nous d'utiles instructions. Nous apprenons par qui et comment Jésus-Christ peut être trouvé. L'enfance à laquelle il est réduit, n'appelle que les cœurs purs et simples ; les langes dont il est enveloppé, ne demandent que des pauvres ; et la crèche où il est couché, n'attire que les âmes humbles. Ce triple état de Jésus-Christ correspond au triple vœu de religion : le premier représente la chasteté, le second la pauvreté, le troisième l'obéissance. — Quand le souverain Pasteur naquit, un Ange apparut aux bergers qui gardaient leurs troupeaux pendant la nuit, comme pour nous montrer quelles qualités conviennent aux pasteurs de l'Église, qu'ils doivent être humbles et vigilants. Dans le sens mystique, dit saint Bède (cap. II Luc.), les bergers gardiens des troupeaux représentent les docteurs et les directeurs des âmes fidèles, qui veillent sur la conduite de leurs sujets, de peur qu'ils ne défaillent, et qui passent la nuit à garder leurs brebis, de peur qu'elles ne soient dévorées par les loups infernaux. La nuit figure le péril des tentations, que les pasteurs parfaitement vigilants savent toujours éloigner des âmes confiées à leurs soins. L'Ange, à son tour, se tient à leurs côtés pour les protéger, et la lumière divine les environne pour les diriger avec les ouailles dont ils sont chargés. — Suivant le même saint Père, ce ne sont pas seulement les évêques, les prêtres, les diacres ou les supérieurs des monastères, qui peuvent être appelés pasteurs ; mais encore tous les fidèles qui sont chargés de la plus petite famille, peuvent bien être appelés pasteurs, en ce qu'ils sont obligés de veiller avec la plus grande sollicitude. Quiconque même est chargé habituellement d'un ou deux de ses frères au moins, doit remplir à leur égard les fonctions de pasteur, en leur distribuant l'instruction nécessaire comme une nourriture spirituelle. Bien plus, chaque individu, le simple particulier lui-même, est pasteur par rapport à lui-même ; car tous nous avons un petit troupeau spirituel à paître, à conduire, à garder en veillant même la nuit sur lui ; c'est le troupeau de nos bonnes actions et de nos bonnes pensées, que nous devons gouverner avec une sage direction, entretenir avec les aliments célestes des saintes Ecritures, et défendre avec une attention continuelle contre les embûches des esprits immondes.
Les bergers étaient dans l'étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu ; et, de crainte qu'un témoignage isolé ne parût pas une autorité suffisante, cette première nouvelle ne tarda pas à recevoir une confirmation imposante : car, à l'Ange qui comme principal héraut avait annoncé la naissance du Christ, se joignit aussitôt une troupe nombreuse de la milice céleste (Luc. II, 13) ; sous ce nom sont compris les Anges qui combattent pour le salut des hommes contre les puissances de l'enfer, et leur multitude est justement désignée comme une armée, lorsque le Roi céleste naît pour les conduire au combat comme leur chef. Aussi ils unissent leurs voix pour louer Dieu de cette naissance, qui, comme ils le savent, doit procurer le salut des hommes, et réparer la chute des Anges : et, d'un commun accord, ils entonnent ce cantique (Luc. II, 14) : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux ! Sans doute, sa gloire brille partout, mais elle éclate surtout dans le ciel empyrée, qui est l'heureux séjour des Anges et des Saints ; c'est donc comme s'ils disaient : ici-bas, beaucoup méprisent Dieu, mais dans le ciel, tous les habitants le glorifient. Et paix sur la terre aux hommes, non pas quels qu'ils soient, mais de bonne volonté ; c'est-à-dire à ceux qui reçoivent le Christ nouveau-né, avec une grande satisfaction, loin de le persécuter ; car il n'y a aucune paix pour l'impie, mais il y a une grande paix pour ceux qui aiment la loi du Seigneur, comme l'atteste le Saint-Esprit (Ps. CXVIII, 165). « La véritable paix pour le chrétien, dit le Pape saint Léon (sermone VI de Nativitate Domini), consiste à ne pas s'opposer à la volonté de Dieu, et à ne se plaire que dans le service de Dieu ; car, être en paix avec Dieu, c'est vouloir ce qu'il commande, et ne vouloir pas ce qu'il défend ; aussi la paix est annoncée aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire aux hommes qui sont bons. En effet l'homme est bon par la volonté plutôt que par les autres facultés de son âme, parce que la volonté détermine les autres facultés à agir, de façon que sa bonté ou sa malice rejaillit sur toutes les autres puissances spirituelles, comme la cause influe naturellement sur tous ses effets. Mais pour les hommes mauvais, c'est-à-diredont la volonté est mauvaise, il n'y a point de paix ; il n'y en a pas pour les impies (Isaïe XLVIII. 22). — D'après la parole des anges, il est évident que la paix qui, suivant la prédiction des prophètes, devait accompagner l'avènement du Christ, était la paix intérieure de la bonne volonté ; parce que, selon la maxime du livre des Proverbes (XII, 21) : Quoiqu'il lui arrive, le juste n'en sera pas contristé ; et la paix temporelle dont jouissaient tous les peuples, soumis à la domination romaine lorsque le Christ naquit, n'était que la figure de cette paix intérieure. Oui, gloire à Dieu et paix aux hommes ; car par la naissance du Christ, le Père est glorifié, la paix est rétablie entre Dieu et l'homme, entre l'Ange et l'homme, entre le Juif et le Gentil. Aux paroles que les Anges avaient entonnées, saint Hilaire, comme on le croit, ajouta les paroles qui complètent cette hymne, et le pape Anastase II ordonna de la chanter à la messe les jours de dimanche et de fête, parce que c'est un cantique de joie et d'allégresse Voir note XXIX.
Cassiodore, commentant ce verset du psaume (CXVII, 24) : Voici le jour que nous a fait le Seigneur, dit (De gaudio Natalis Dominici) : « Sans doute Dieu a créé tous les jours, mais il a fait surtout celui qui a été consacré par la naissance de Jésus-Christ ; livrons-nous donc à la joie et à l'allégresse, en ce jour où le démon a été vaincu et le monde sauvé. » — Ce n'est pas sans instruction pour nous, qu'une troupe d'Anges se réunit à celui qui annonçait la naissance de Jésus Christ, pour confirmer le témoignage du premier. « Lorsqu'un Ange porte la bonne nouvelle, dit saint Bède (in cap. II Luc.), une multitude d'esprits célestes fait éclater un concert de louanges au Créateur ; c'est ainsi qu'ils remplissent leur office envers Dieu, et qu'ils donnent l'exemple aux hommes, car ils nous apprennent à louer Dieu par nos sentiments, nos paroles et nos œuvres, dès que nous entendons quelque sainte exhortation, ou que nous nous rappelons quelque pieuse réflexion. Cette manifestation commune des Esprits bienheureux montrait encore que la naissance de Jésus-Christ devait conduire les hommes à l'unité de foi, d'espérance et de charité, pour la glorification de la Divinité. Les Anges, faisant retentir leurs hymnes d'allégresse, s'élèvent dans les cieux, où ils vont porter la grande nouvelle à leurs concitoyens. C'est une fête générale ; toute la cour céleste, transportée de joie, fait monter vers le trône du Père éternel les accents de louange et les actions de grâce ; puis tous les chœurs angéliques descendent sur la terre, pour contempler à leur tour l'auguste face du Seigneur leur Dieu : ils rendent hommage au divin Enfant et à sa Mère ; ils expriment leurs respectueux sentiments par d'harmonieux accords. En apprenant de telles merveilles, quel esprit bienheureux aurait pu rester dans les cieux, et ne pas visiter son Seigneur qui daignait s'humilier si profondément sur la terre ? Aucun d'eux n'aurait pu se laisser entraîner à un tel excès d'orgueil ; car, au témoignage de saint Paul (Ep. Ad Heb. I, 5), lorsque Dieu envoya son Fils unique sur la terre, il enjoignit à tous ses Anges de l'adorer.
« Jésus-Christ, dit saint Augustin (De humilit. Christi nasc.), naît dans une étable, il est enveloppé de langes et couché dans une crèche : car Marie sa mère n'a point un palais de cèdre où elle puisse enfanter le Créateur, ni un berceau d'ivoire où elle puisse déposer le Rédempteur. Comme une exilée et une étrangère, elle met au monde le Maître de l'univers dans une maison qui ne lui appartient pas, et comme une femme pauvre, elle l'emmaillote avec de viles bandelettes, et le place dans la crèche des animaux. Elle adore aussitôt son enfant comme son Dieu. Ô heureuse étable ! Ô crèche bénie ! où le Christ est né et où est couché le Très-Haut. Les phalanges célestes assistèrent à l'enfantement divin et félicitèrent la divine Mère ; des myriades d'Anges firent retentir leurs applaudissements ; tandis que le Christ vagissait dans l'étable, la joie éclatait dans le ciel ; tandis que le Christ pleurait dans la crèche, l'armée céleste, triomphant à cause de lui, célébrait la gloire de Dieu dans les hauteurs des cieux, et proclamait la paix pour les hommes de bonne volonté sur la terre, parce que la Bonté suprême avait vu le jour ici-bas. Et parce que la paix véritable était descendue du ciel, les Anges satisfaits chantaient : Gloire à Dieu dans le ciel. Ils tressaillent de voir naître leur Roi, et Marie frémit de se voir Mère de Dieu ; ils se livrent sans crainte à l'allégresse au sujet du Christ, tandis qu'elle, se tenant à ses côtés, est partagée entre la crainte et l'allégresse. » Ainsi parle saint Augustin.
Ensuite les bergers se disent les uns aux autres (Luc. II, 15) : Allons jusqu'à Bethléem, dont on nous a parlé, et voyons-y de nos propres yeux cette parole, c'est-à-dire cet événement mémorable, cette chose importante que le Seigneur a pu seul accomplir, qu'il a réalisée sans doute, et qu'il nous a découverte par révélation. C'est comme s'ils disaient : Allons voir l'Enfant qui est né, et qui nous a été signalé par la parole de l'Ange. Dans l'Écriture sainte, le mot latin verbum ou sermo se prend souvent pour une chose ou un événement considérable digne d'être rapporté et mentionné : c'est ainsi que le prophète Isaïe (XXXIX, 2), parlant d'un prince visité par un autre, dit : il n'y avait pas dans son palais de chose notable (verbum) qu'il ne lui montrât. On peut encore interpréter ainsi les expressions des bergers : Allons voir comment ce Verbe qui était dès le commencement avec le Père, s'est fait chair ; car, lorsqu'on voit la chair de Notre-Seigneur, on voit le Verbe, Fils de Dieu, qui s'est fait chair, d'après le décret éternel de la Trinité tout entière ; et ainsi en se faisant homme mortel, Jésus-Christ nous prouve qu'il était invisible comme Dieu.
Les bergers vinrent donc en grande hâte, pressés d'abord par la joie extrême et par le vif désir de voir l'Enfant nouveau-né, et pressés aussi par la volonté de retourner promptement à leur troupeau qu'ils laissaient à l'abandon. Apprenons de ces bergers à chercher Jésus-Christ avec sollicitude et avec dévotion, car nul ne le peut trouver s'il le cherche avec langueur ; et cet empressement, selon saint Bède (in cap. II, Luc), ne consiste pas dans la rapidité de la marche, mais dans l'ardeur de la foi et dans le progrès de la vertu. Ils trouvèrent Marie et Joseph avec l'Enfant qui était couché dans la crèche (Luc. II, 16). Comme le monde jouissait d'une paix profonde, les portes restaient constamment ouvertes, à cause des nombreux voyageurs qui arrivaient pour obéir à l'édit. de César ; c'est pourquoi les bergers purent entrer pendant la nuit et pénétrer jusqu'à l'Enfant. Ils trouvèrent Jésus-Christ avec la Vierge Marie et le juste Joseph dans l'étable ; ce qui nous apprend que pour trouver Jésus, il faut avoir par rapport à soi-même la pureté de cœur, signifiée par Marie ; à l'égard du prochain la justice signifiée par Joseph ; et vis-à-vis de Dieu l'humble révérence figurée par cette pauvre étable. On trouve Jésus-Christ par l'entremise de Marie et de Joseph, c'est-à-dire par le moyen de la contemplation et de l'action que représentent Rachel et Lia, toutes deux épouses de Jacob appelé aussi Israël, c'est-à-dire voyant Dieu. Les bergers, voyant des yeux du corps cet Enfant nouveau-né dans la chair, connurent par les yeux de la foi le Verbe éternel, c'est-à-dire le Fils de Dieu, selon ce qui leur avait été révélé (Luc. II, 17). C'est ainsi que la vue de son humanité les conduisit à la connaissance de sa divinité, parce qu'ils furent éclairés extérieurement et intérieurement tout à la fois pour découvrir le Verbe incarné. Aussi en l'adorant, ils racontaient ce que les Anges leur avaient appris, et tous ceux qui les entendirent furent saisis d'admiration (Luc. II, 18), touchant le mystère de l'Incarnation et la déclaration des bergers.
La conclusion morale de tout ce qui précède, c'est que, si l'on veut spirituellement trouver le Christ, trois choses sont nécessaires, savoir : lui parler par la méditation des Ecritures, passer à lui par la contemplation des créatures, et courir vers lui par la jouissance des grâces divines ; ou bien encore, pour trouver Jésus-Christ, nous devons lui parler par la confession et l'aveu de nos fautes, passer à loi par le renoncement et le mépris des choses temporelles, et courir vers lui par la ferveur et l'empressement de nos désirs ; c'est ainsi que nous parviendrons jusqu'à Bethléem ou maison du pain par le goût des choses divines : nous trouverons alors Jésus-Christ dans la crèche, c'est-à-dire au fond de notre cœur, où il nous fera jouir de sa présence, lui qui fait ses délices d'habiter avec les enfants des hommes. Dans un sens moral et analogique tout à la fois, Bethléem qui signifie maison du pain, nous désigne la patrie céleste, où réside le pain vivant dont Jésus-Christ a dit (Luc. XIV, 15): Heureux celui qui mangera ce pain dans le royaume de Dieu. Pour parvenir à cette Bethléem d'en haut, il faut monter par trois degrés différents ; d'abord, passer du vice à la vertu, puis avancer de vertu en vertu, enfin aller de ce monde à Dieu notre Père, c'est-à-dire aller de la mort à la vie. Suivant le conseil de saint Bède (in cap. II Luc.), tâchons, à l'exemple des bergers, de parvenir jusqu'à Bethléem, la cité de David, en nous proposant l'Incarnation du Christ comme le digne objet de nos pensées, de nos affections et de nos hommages. Rejetant toutes les convoitises charnelles, hâtons-nous aussi, par toute l'ardeur de nos désirs, de parvenir jusqu'à cette Bethléem céleste, ou maison du pain vivant, laquelle n'a pas été construite par les hommes, mais par Dieu même, pour subsister éternellement ; et rappelons-nous avec amour que le Verbe incarné y est monté avec son corps, et y siège à la droite de son Père éternel ; c'est là que nous devons le suivre par la pratique continuelle des vertus ; appliquons-nous sans relâche à mortifier nos passions et nos sens, afin que nous méritions de voir, assis comme un Roi sur le trône de sa gloire, Celui que les bergers ont vu couché comme un enfant dans la crèche des animaux. Les négligents et les paresseux ne pourront jamais arriver à ce grand bonheur que peuvent atteindre seulement les fidèles imitateurs du Christ. Et comme les bergers qui le virent et qui le connurent aussitôt, empressons-nous d'accueillir avec dévotion les merveilles que nous entendons dire du Sauveur, pour qu'un jour nous puissions en obtenir une vue complète et une parfaite connaissance.
Marie, la Vierge très-prudente, conservait, dans le trésor de son cœur, le souvenir de tous les prodiges concernant le message de l'Ange, la sanctification du Précurseur, la naissance du Sauveur, le cantique des Esprits célestes et la visite des pieux bergers ; et dans son esprit, elle conférait ces prodiges avec les prédictions des livres saints. Ainsi cette excellente disciple du Saint-Esprit conservait toutes les choses qu'elle avait apprises, les confiait à sa mémoire, et n'en livrait aucune à l'oubli ; mais elle les repassait souvent, et les comparait attentivement, de sorte qu'elle était comme une arche vivante, renfermant les précieux secrets des révélations divines. Elle gardait donc avec soin le souvenir de toutes ces merveilles, pour les enseigner et les raconter plus tard à ceux qui devaient les consigner par écrit et les prêcher dans le monde entier. C'est d'Elle en effet que les Apôtres ont appris les diverses circonstances de la vie de Jésus avant leur vocation ; car ils consultaient Marie comme leur maîtresse. Comme elle avait lu les Écritures, étudié les prophéties, elle rapprochait ce qu'elle avait vu et entendu touchant le Seigneur, de ce qui en avait été écrit et annoncé par les auteurs inspirés ; elle examinait avec prudence de quelle manière les oracles précédents s'étaient accomplis en cet Enfant nouveau-né, et plus elle voyait clairement la réalisation de ces oracles, plus elle croyait fermement à la divinité de ce même Enfant. Ces méditations qui lui étaient si délectables, devaient être très-utiles à l'Église. En effet, selon saint Jérôme (Serm. de Assumptione B. Mariae), si la sainte Vierge, après l'ascension de son divin Fils, resta quelque temps encore sur la terre, ce fut pour compléter l'instruction des apôtres ; parce qu'elle pouvait leur exprimer et rapporter plus exactement que personne, ce qu'elle avait considéré et touché familièrement ; car, selon le même saint docteur, mieux nous connaissons une chose, mieux aussi nous pouvons la faire connaître.
Attentive à ne rien dire ni rien faire qui pût trahir sa pudeur virginale, Marie, non moins réservée dans ses discours que dans ses actes, ne voulait pas divulguer les secrets du Christ dont elle était dépositaire ; mais elle les cachait dans son cœur, et les approfondissait en silence, attendant avec respect et résignation le temps et la manière convenable que Dieu avait déterminés pour les communiquer au monde. Cependant elle ne cessait de comparer les choses dont elle voyait l'accomplissement en elle-même, avec les choses dont elle avait lu la prédiction dans les Écritures. Ainsi elle avait lu dans Isaïe (VII, 14) : Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et elle voyait qu'elle avait conçu et enfanté sans perdre sa virginité. Elle avait lu (Isaïe I, 3) : Le bœuf a connu son possesseur, et l'âne a connu la crèche de son maître, et elle voyait le Fils de Dieu qui était son propre fils couché dans une crèche au milieu de ces animaux. Elle avait lu (Isaïe, II, 1) : Une tige sortira de la racine de Jessè etc, et elle voyait qu'elle était issue de la race même de David. Elle avait lu : Cet enfant sera appelé Nazaréen, et elle voyait qu'elle l'avait conçu à Nazareth par l'opération du Saint-Esprit. Elle avait lu (Mich. V, 2) : Bethléem, terre de Juda, de toi sortira le Chef qui gourvernera mon peuple, et elle voyait qu'elle avait mis son fils au monde dans la ville de Bethléem. Rapprochant ainsi les prophéties dont elle était témoin, la mère de la divine Sagesse y trouvait en tout un parfait accord, et un aliment continuel pour sa foi. Oh quelle joie devait inonder le cœur de Marie, lorsqu'elle se reconnaissait être véritablement la Mère d'un Dieu ! Car proclamer simplement que la Vierge Marie est Mère de Dieu, au sentiment de saint Anselme, c'est dire en son honneur tout ce qu'il y a de plus grand après la Divinité (lib. de Excellentia Marise).
Les bergers se repèrent ensuite pleins de joie, et s'en retournèrent garder leur troupeau (Luc. II, 20), glorifiant dans leur cœur et louant de leur bouche le Très-Haut, comme le seul auteur de tout ce qu'ils avaient appris des Esprits célestes et de tout ce qu'ils avaient contemplé de leurs propres yeux, selon ce que l'ange leur avait annoncé. C'est-à-dire, ils glorifiaient et louaient Dieu de ce qu'ils avaient trouvé toutes choses comme elles leur avaient été révélées. Ils témoignaient ainsi toute leur gratitude au Seigneur, pour l'insigne bienfait qu'il avait accordé généralement à tout le monde, et manifesté spécialement à eux mêmes. Mais ils ont prouvé surtout leur dévouement, en ce que, après avoir visité le Sauveur avec piété, ils ont repris leurs travaux avec ardeur. En cela, ils ont donné l'exemple aux pasteurs de l'Église qui, comme eux, doivent veiller pendant que les autres dorment ; puis aller passer quelque temps à Bethléem pour contempler les choses divines et étudier les saintes Écritures ; ensuite, après y avoir recueilli le pain céleste de la vraie doctrine, revenir à leur ministère pour paître leurs ouailles. Ils sont représentés, dans la vision d'Ézéchiel, par les animaux mystérieux qui allaient et revenaient (I, 14).
Maintenant à votre tour, chrétiens, allez voir le Verbe qui s'est fait chair pour vous ; et fléchissant les genoux, adorez le Seigneur votre Dieu, vénérez son auguste Mère, et saluez respectueusement saint Joseph. Ensuite baisez les pieds de l'enfant Jésus qui est couché dans la crèche, et priez Notre-Dame de vous le donner ou de vous permettre de le prendre. Recevez-le, et retenez-le dans vos bras. Considérez son visage avec attention, embrassez-le avec amour, et pressez-le avec joie sur votre cœur. Vous pouvez faire tout cela sans crainte et avec confiance, parce qu'il est venu pour sauver les pécheurs, qu'il a daigné converser avec eux, et qu'il a fini par leur laisser sa chair pour nourriture. Aussi le doux Jésus vous permettra de le toucher, selon vos désirs, si c'est l'amour et non la présomption qui vous anime. Cependant n'approchez jamais sans une crainte respectueuse, parce qu'il est le Saint des Saints ; rendez-le ensuite à sa mère, et remarquez avec quel zèle et avec quelle convenance elle l'allaite, le traite et lui prodigue tous les soins que réclame son enfance. Tenez-vous prêts à servir Jésus et à aider Marie, si vous le pouvez. Que ces grands mystères soient le sujet habituel de vos affections, de vos joies et de vos méditations ; demeurez, tant que vous pourrez, auprès de Notre-Dame et de l'enfant Jésus ; ne vous lassez point de considérer les traits de celui que les Anges se plaisent à contempler sans cesse (Ep. I Petr. I, 12) : mais que ce soit toujours avec les sentiments d'une crainte respectueuse, comme je l'ai déjà dit, de peur que la présomption ne vous fasse éprouver quelque refus ; car vous devez croire que vous êtes indignes de demeurer dans une si noble société.
Saint Anselme nous dit à ce sujet (De excellentia Mariae) : « Accompagnez dévotement Marie jusqu'à Bethléem ; pénétrant avec elle dans l'étable, assistez à la naissance de l'enfant Jésus ; voyez-le couché dans la crèche, et répétez avec des transports d'allégresse les paroles d'Isaïe (IX, 6) : Un petit enfant nous est né, Dieu nous a donné son propre Fils. Couvrez de vos baisers ce divin berceau ; que l'amour tempère le respect, et que l'affection chasse la crainte, afin de redoubler vos embrassements et d'appliquer vos lèvres sur les pieds sacrés de ce doux Enfant. Rappelez-vous la visite des bergers, admirez l'armée des Anges qui accourent, et mêlant vos humbles prières à leurs célestes concerts, chantez avec eux de cœur et de bouche : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Saint Augustin nous dit également (Hom. XVI, de Nativ. Domini) : « A la lecture de l'Evangile, nous avons entendu la voix des anges qui annonçaient aux bergers la naissance de Jésus-Christ, par ces paroles : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ces compliments et ces félicitations ne s'adressent pas à la femme seule qui vient d'enfanter, mais à tout le genre humain en faveur duquel la Vierge a mis au monde le Sauveur. Disons donc, nous aussi, dans l'excès de notre allégresse, redisons avec foi et avec amour, de cœur et de bouche : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Méditons ces paroles angéliques, ces louanges divines, et que la joie bien comprise de cette bonne nouvelle augmente notre foi, fortifie notre espérance, embrase notre charité. » Saint Grégoire de Nazianze nous dit aussi (In Christi Nativit.) : « Allez avec les bergers adorer l'enfant Jésus, joignez votre voix à celles des anges, et formez un chœur avec les archanges. Tressaillez d'allégresse, sinon comme Jean dans le sein de sa mère, du moins comme David à la réception de l'arche d'alliance. Vénérez cette heureuse naissance qui a fait cesser l'esclavage de notre naissance terrestre. » — Après avoir entendu les pressantes invitations que nous adressent les saints Docteurs, allons chaque jour visiter Jésus dans sa crèche spirituelle, c'est-à-dire sur l'autel où il repose, afin de nous rendre dignes de participer avec les saintes âmes à sa chair sacrée qui est le vrai froment des élus.
Nous devons distinguer trois naissances en Jésus-Christ : sa naissance divine par laquelle le Père l'engendre dans l'éternité ; sa naissance humaine, par laquelle sa Mère l'enfante dans le temps ; et sa naissance spirituelle, par laquelle la grâce le produit dans nos âmes. Ces trois naissances correspondent aux trois substances qui sont en Jésus-Christ, la divinité, la chair et l'esprit. Selon la divinité, il naît toujours de son Père ; selon la chair il naît une fois seulement de sa Mère ; et selon l'esprit, il naît souvent par la grâce. Dans sa naissance divine, il a un père et n'a pas de mère ; dans sa naissance humaine, il a une mère et n'a pas de père ; dans sa naissance spirituelle, il a un père et une mère, comme lui-même l'a certifié en disant (Matth. II, 50) : Quiconque fait la volonté démon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur et ma mère. L'Église nous représente ces trois naissances de Jésus-Christ dans la fête de Noël. Elle représente la première par la messe de minuit, parce que la naissance divine nous est entièrement cachée ; la seconde par la messe de l'aurore, parce que la naissance temporelle nous est en partie cachée, quant au mode, et en partie manifestée, quant à ses effets ; la troisième par la messe du jour, parce que la naissance spirituelle de Jésus-Christ est manifestée dans nos âmes où notre affection le conçoit, où notre action le produit, où notre progrès l'entretient.
Voir note XXX
Maintenant tournez vos regards respectueux vers la cité de Bethléem ; car, bien que petite, elle n'en est pas moins le chemin pour retourner à la patrie véritable, le paradis. Cette ville peu étendue fut d'abord appelée Ephrata ; mais ayant été désolée par une affreuse famine, elle fut ensuite favorisée d'une telle abondance qu'on la nomma Bethléem, ou maison du pain. Parmi les principales cités de Juda, celle-ci n'est pas la moindre, à cause de l'excellence de sa dignité. Bethléem, en effet, fut témoin d'abord des mystères qui précédèrent l'avènement du Christ ; car c'est là que David reçut l'onction royale, que Samuel offrit un sacrifice solennel, que Booz et Ruth célébrèrent leur union ; c'est là que furent ainsi figurés d'avance l'union de la divinité et de l'humanité, le sacrifice véritable et le règne immuable de Notre-Seigneur. Bethléem fut aussi témoin des joies qui accompagnèrent l'avènement du Christ. Oh ! qui peut justement apprécier combien furent grandes, la joie des anges qui le louèrent, la joie des bergers qui le visitèrent, la joie des mages qui l'adorèrent, la joie des peuples qui crurent en lui ! Bethléem fut encore témoin des immolations qui suivirent l'avènement du Christ, quand l'impie Hérode fit massacrer les saints Innocents. Enfin Bethléem est heureuse surtout d'avoir donné naissance à cet illustre et salutaire rejeton qui devait être le chef et le dominateur d'Israël, peuple de Dieu. Ce qui fait dire à saint Bernard (Serm. in Vigilia Nativitatis Domini) : « Tu étais petite, ô Bethléem ! mais le Très-Haut t'a exaltée par dessus toutes les autres villes, lorsqu'il s'est fait petit enfant dans tes murs. À cette nouvelle, quelle cité n'envierait la noblesse de ton étable et la gloire de ta crèche ? Partout on raconte des choses admirables de toi, ô cité de Dieu ! car partout on chante avec le Prophète royal, que tu as donné naissance à un Homme-Dieu, et que le Très-Haut lui-même a fondé ta grandeur » (Ps. LXXXVI, 3 et 5).
Bethléem est située sur une montagne longue, mais étroite, qui s'étend de l'Orient à l'Occident : à son extrémité orientale, sous une roche qui dépendait d'une hôtellerie voisine, s'est levé pour nous le soleil de justice, le Christ notre Dieu (Breviar. Rom.) ; et à quatre ou cinq pieds de là, vers l'Occident, était la crèche où fut déposé Jésus nouveau-né Voir note XXXI. Dans cette ville, sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, a fait construire, en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, une magnifique basilique qui inspire une grande dévotion ; et dans la crypte de cette basilique, on voit un très-bel autel en marbre, à l'endroit même où la Vierge enfanta le Sauveur. Cette église renferme encore une très-jolie chapelle, à l'endroit où était placée la vénérable crèche ; elle possède aussi le tombeau des saints Innocents, celui de saint Jérôme, et ceux des saintes Paule et Eustochium, qui y reposent. Saint Jérôme choisit cette ville chérie de Dieu pour s'y consacrer au service du Seigneur. Foulant aux pieds la gloire du monde pour l'amour de Jésus-Christ, sainte Paule et sa fille sainte Eustochium, avec plusieurs autres vierges, vinrent en ce saint lieu fonder un monastère, où elle se livrèrent uniquement à la prière et à la contemplation. Beaucoup d'autres chrétiens encore qui avaient quitté leur patrie, leur famille et leur fortune pour visiter la Terre sainte, y fixèrent également leur habitation pour mieux satisfaire leur piété ; quoique l'affluence et le tumulte des hommes ne soient pas favorables au recueillement religieux, ils préférèrent subir quelques inconvénients extérieurs, plutôt que d'abandonner les villes spécialement sanctifiées par le séjour privilégié du Sauveur ; et ils ne voulaient pas s'éloigner de Jérusalem, de Bethléem et de Nazareth, qui respirent encore la bonne odeur de la présence corporelle de Jésus-Christ. En effet, c'est à Nazareth qu'il a été conçu par l'opération du Saint-Esprit, dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie : c'est à Bethléem qu'il est né ; c'est à Jérusalem qu'il a été crucifié pour notre salut, qu'il est mort et qu'il a été enseveli. À sept milles environ de Bethléem, où le second Adam vit le jour, est située vers le midi la ville d'Hébron, où le premier Adam fut formé d'une terre rouge dans le champ appelé Damascène ; à une petite distance de là est une double caverne où Adam et Eve furent inhumés, ainsi que les trois grands patriarches, Abraham Isaac et Jacob avec leurs épouses Voir note XXXII.
La naissance du Christ qui venait pour délivrer l'homme de la servitude, avait été figurée par le songe de l'échanson de Pharaon. Tandis que cet officier était en prison, il vit sortir de terre une vigne, garnie de trois branches qui produisirent des fleurs, puis des fruits ; exprimant alors le jus du raisin dans la coupe de Pharaon, il l'offrit à ce prince qui en but. Joseph interpréta cette vision, suivant laquelle l'échanson fut délivré trois jours après. Ainsi, lorsque le genre humain gémissait dans une triste captivité, le Christ croissait en Marie comme la vigne dans une terre privilégiée, et présentait comme trois branches distinctes, la chair, l'âme et la divinité. Ces trois branches peuvent encore représenter les trois personnes de la sainte Trinité. Le troisième jour après que Jésus-Christ eut répandu sur la croix et offert au Roi céleste la précieuse liqueur de son sang, le genre humain fut affranchi de la captivité ; car cette liqueur enivra tellement le Roi céleste qu'il remit aux hommes toutes leurs offenses. Jésus-Christ nous a laissé ce vin délicieux dans l'adorable Sacrement, afin qu'il soit offert tous les jours au Roi céleste pour les péchés du monde qui l'offense tous les jours. Aussi lorsque le Christ naquit, les vignes d'Engaddi fleurirent comme pour montrer que la véritable vigne avait paru. — En outre la manière dont le Christ naquit avait été figurée dans la verge d'Aaron qui produisit les fleurs et les fruits de l'amandier. De même que cette verge poussa miraculeusement, ainsi Marie conçut miraculeusement. La verge d'Aaron produisit son fruit sans le suc de la terre, la sainte Vierge conçut son Fils sans le secours de l'homme. Sous l'écorce de l'amande se trouvait une noix pleine de saveur, sous la chair du Christ se cachait la douceur suprême de la Divinité. Dans la verge d'Aaron, nous voyons la verdeur des feuilles, la suavité des fleurs, et la fécondité des fruits ; dans Marie, nous trouvons la verdeur de la virginité, la suavité de la piété, et la fécondité d'une abondance perpétuelle.
Le Christ n'a pas annoncé sa venue seulement aux Juifs, mais encore aux païens, parce qu'il a voulu sauver tous les hommes (Ep. I ad Timot. II, 4). En effet, à cette époque, Octave qui dominait sur tout le monde connu, et que les Romains considéraient comme un Dieu, consulta la Sybille, prophétesse, pour savoir s'il devait y avoir dans le monde un plus grand prince que lui. Or le jour même que le Christ naissait en Judée, la Sybille contemplait à Rome un cercle d'or qui environnait le soleil ; et dans ce cercle se tenait une Vierge très-belle qui portait sur son sein un très bel enfant. La Sybille, montrant ce prodige à César Octave, lui déclara qu'un Roi plus puissant que lui venait de naître Voir note XXXIII.
Méditez donc avec joie le grand objet de cette solennité : aujourd'hui est né le Christ, ce Roi éternel, Fils du Dieu vivant ; un Enfant nous est né, un fils nous a été donné ; le Soleil de justice qui était dans les nuées, a clairement brillé : aujourd'hui l'Époux de l'Église, le Chef des Élus, est sorti de sa couche nuptiale ; le plus beau des enfants des hommes a montré sa face tant désirée : aujourd'hui a lui ce jour de notre rédemption, de notre réparation, de notre éternelle félicité ; la paix a été annoncée aux hommes, comme l'Église le chante, en répétant l'hymne que les anges entonnèrent en ce saint jour : aujourd'hui, comme nous le lisons dans l'office, les cieux ont fait couler le miel sur toute la terre (Breviar. Rom.) : aujourd'hui notre divin Sauveur a manifesté sa bénignité et son humanité (Ep. ad Titum, II, 4) ; parce que, selon la remarque de saint Bernard (serm. I in Nativ. Domini), si la puissance a brillé dans la création de l'univers, et si la sagesse se manifeste dans le gouvernement du monde, la bénignité de la miséricorde apparut surtout dans l'humanité du Sauveur. Aujourd'hui Dieu est adoré dans la ressemblance de la chair de péché : aujourd'hui nous sommes engendrés avec le Christ, parce que la naissance du Christ est l'origine du peuple chrétien : aujourd'hui s'accomplissent deux miracles qui surpassent toute intelligence, et que la foi seule peut saisir : un Dieu naît et une Vierge enfante. Voilà la source des autres nombreux miracles qui jaillit aujourd'hui. Enfin, toutes les prophéties concernant l'Incarnation deviennent plus claires désormais ; les mystères qui n'étaient auparavant qu'indiqués et ébauchés sont maintenant expliqués et accomplis. Comparez, approfondissez toutes ces merveilles, et dites-nous si ce jour n'est pas justement consacré à la joie, à la jubilation et aux transports d'allégresse Voir note XXXIV.
Prière
Doux Jésus, qui, ayant reçu de votre humble servante une humble naissance, avez voulu être enveloppé de chétifs langes et couché dans une vile crèche, Seigneur très-clément, par votre ineffable nativité, faites-moi trouver une nouvelle naissance dans une sainte vie ; que, caché sous le pauvre habit de ma profession religieuse, comme si j'étais enveloppé de langes, et que resserré dans les exercices de la discipline régulière, comme si j'étais couché dans une crèche, je puisse atteindre la perfection de la véritable humilité. Et vous qui avez daigné devenir participant de notre humanité et de notre mortalité, accordez-moi de devenir participant de votre divinité et de votre éternité. Ainsi soit-il.

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