CHAPITRE X
Circoncision de Notre-Seigneur
Huit jours après sa naissance, l'enfant fut circoncis selon le précepte de la loi (Luc. II, 21)
Voir note XXXV. Comme c'était en cette cérémonie que l'on donnait le nom aux enfants,
on donna au Seigneur celui de Jésus, qui signifie
Sauveur. Déjà ce nom avait été imposé par Dieu, et indiqué par l'ange, avant que la Vierge eut conçu le Verbe par l'opération du Saint-Esprit. Le bienheureux patriarche Abraham avait inauguré le rit de la circoncision, quand il avait reçu le complément de son nom. Car, avec le sceau de la circoncision, il mérita le changement de son nom en un plus excellent, de sorte que celui qui s'appelait auparavant
Abram, c'est-à-dire
père élevé, fut ensuite appelé
Abraham, c'est-à-dire
père de nombreuses nations, en récompense de sa foi. Sa vénérable épouse mérita pareillement une augmentation de nom, en sorte que celle qui s'appelait auparavant
Saraï, c'est-à-dire
ma princesse ou
princesse de sa famille, s'appela désormais
Sara, c'est-à-dire
princesse de toutes les femmes ayant la vraie foi. C'est donc de là qu'était venue la coutume de donner un nom aux enfants, dans la cérémonie de leur circoncision ; et c'est ce qu'on observa pour l'enfant Jésus. Commençant ainsi par pratiquer l'humilité qui est la racine et la gardienne des vertus, Jésus reçut le sceau de la circoncision ; et il ne différa pas plus longtemps de verser son sang précieux pour notre propre rédemption, afin de prouver qu'il était notre véritable Sauveur, annoncé par tant de prophéties et de figures aux anciens pères, et semblable à eux en tout, hormis l'ignorance et le péché
Voir note XXXVI.
Deux grandes choses furent faites en ce jour. La première c'est qu'alors fut manifesté au monde ce nom de Jésus, décrété par Dieu de toute éternité et transmis par l'ange avant l'Incarnation ; car l'ange Gabriel député vers Marie lui avait dit : Vous concevrez dans votre sein, et vous mettrez au monde un fils que vous nommerez Jésus, lors de sa circoncision, parce que Dieu son père lui a imposé ce nom. C'est pourquoi Isaïe avait dit longtemps auparavant (LXII, 2.) : Vous recevrez un nom nouveau que la bouche du Seigneur a prononcé. Suivant Origène, le nom de Jésus est doux et glorieux, très-digne de toute notre adoration et de notre amour. Ce nom qui est au dessus de tout nom, ne pouvait pas convenablement être prononcé et apporté dans le monde par les hommes d'abord, mais il devait leur être transmis et annoncé par un être supérieur d'une nature plus excellente. Il est comme naturel et inné au Verbe incarné, dont la mission propre et spéciale est d'être Sauveur. Il avait été donné précédemment à d'autres personnages, qui avaient été sauveurs de leurs concitoyens en certaines circonstances particulières, mais il fut donné extraordinairement d'une manière nouvelle au Christ, qui en a seul accompli toute la signification comme sauveur de tous les hommes. C'est à bon droit que le Christ a été nommé Jésus ou Sauveur par excellence. En effet, si l'on considère d'abord la puissance qu'il a de sauver, ce nom lui convient de toute éternité, selon que Dieu son père l'a décrété. Si l'on considère ensuite la disposition où il est de sauver, ce nom lui convient depuis le premier instant de sa conception ; aussi ce fut alors que l'ange le révéla. Si l'on considère enfin l'acte par lequel il mérita de nous sauver, ce nom lui convient depuis la première effusion de son sang ; aussi ce fut dans la circoncision qu'il lui fut donné publiquement. Suivant saint Chrysostôme (hom. I in Matth.), le nom de Jésus qui lui fut appliqué dès le sein de sa mère, n'était pas nouveau pour lui, mais ancien ; car, s'il fut alors appelé Jésus ou Sauveur selon la chair, il était déjà sauveur selon la divinité.
Considérons que la dignité du nom de Jésus lui vient de quatorze titres différents ; il a été ordonné et consacré de toute éternité ; il est tombé de la bouche divine, il a été désiré par les patriarches et anciens pères ; il a été prédit par les prophètes ; il a été figuré par Josué, dit Jésus Nave ; il a été annoncé par l'Ange à Marie puis à Joseph ; il a été proclamé par la bienheureuse Vierge ; il a été donné par Joseph dans la circoncision ; il a été publié par les Anges ; il a été prêché par les Apôtres ; il a été attesté par les Martyrs ; il a été glorifié par les Confesseurs ; il a été savouré par les Vierges ; enfin il est vénéré par tous les fidèles. Selon saint Augustin (tract. II, in Epist. Joan.), il y a une différence entre le nom de Jésus et celui de Christ. Le nom de Jésus est un nom propre, et le nom de Christ est un nom commun. Le nom de Christ est un nom de grâce, mais le nom de Jésus est un nom de gloire. Ainsi, entre le nom de Christ et celui de Jésus, il y a la même différence qu'entre la grâce et la gloire. Selon saint Bède (in cap. II. Luc), comme le Christ reçut le nom de Jésus dans la circoncision corporelle, ainsi les élus sont participants de ce nom, dans leur circoncision spirituelle ; de façon que, comme ils sont dits chrétiens à cause du Christ, ils seront également sauvés à cause du Sauveur : et ce nom leur a été destiné par Dieu de toute éternité, bien avant qu'ils fussent entrés par la foi dans le sein de l'Église.
Le nom de Jésus surpasse tout autre nom (Philip, II, 9) ;
parmi tous les noms donnés aux hommes, il n'en est point d'autre sous le ciel, par lequel nous puissions être sauvés (Act. Apost. IV, 12). Selon saint Bernard (serm. XV in Cantic), ce nom est un miel dans la bouche, une mélodie dans l'oreille, une joie dans le cœur. Ce nom pour l'âme a toutes les propriétés d'une huile excellente, il éclaire lorsqu'il est annoncé, il nourrit lorsqu'il est médité, il adoucit et fortifie lorsqu'il est invoqué. Ce nom, dit saint Pierre Chrysologue, a fait marcher les boiteux, il a rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vie aux morts ; la vertu de ce nom a chassé des corps la puissance des démons qui les tourmentaient. Jésus, dit saint Anselme (In méditation.), est un nom doux, un nom délectable, un nom consolant pour le pécheur, un nom d'heureuse espérance. Ô Jésus, soyez donc pour moi Jésus ! Le nom de Jésus a une admirable vertu, selon cette parole de l'Apôtre (Ep. I ad Corint. VI, 11) :
Vous êtes purifiés, vous êtes sanctifiés, vous êtes justifiés au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. En effet le nom de Jésus a la vertu de purifier, en effaçant la tache du péché ; il a la vertu de sanctifier, en pardonnant la coulpe ; il a la vertu de justifier, en remettant la peine. Or, comme dans tout péché il y a trois choses, savoir la tache, la coulpe et la peine, ces trois choses sont détruites par le nom de Jésus. C'est pourquoi saint Jean a dit :
Vos péchés vous sont remis à cause de son nom (Epist. I. II, 12).
A ce nom, tout genou fléchit au Ciel, sur la terre et dans les enfers. (Ep. ad Philip. II, 10).
Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (Rom. X, 13). C'est en parlant de ce nom que le Seigneur dit lui-même
Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous l'accordera (Joan. XVI, 23). Nous devons donc employer ce nom dans toutes nos prières et présenter toutes nos suppliques au nom du Christ ; c'est pourquoi l'Église termine toutes ses oraisons par cette formule ou quelque autre semblable :
Par le Christ, Notre-Seigneur. Celui-là ne demande pas au nom du Christ, qui demande une chose contraire à la volonté divine, à son salut, ou à celui du prochain ; il est même certain que sa demande est contraire à ce saint nom. Jésus est donc appelé proprement et véritablement Jésus, parce que c'est en ce seul nom que nous pouvons obtenir le salut éternel : Aussi il dit de lui-même :
Je suis l'alpha et l'oméga, le principe et la fin (Apoc. I, 8). En effet, de même que toutes choses ont été produites par le Verbe éternellement proféré, toutes choses sont aussi réparées, relevées et complétées par le Verbe uni à la chair
Voir note XXXVII.
Le second mystère accompli en ce jour, c'est que le Seigneur Jésus a commencé à répandre pour nous son sang précieux, puisque sa chair a été coupée avec le couteau de la circoncision. Il voulut de bonne heure souffrir pour nous, car bien qu'il n'eût jamais commis le péché, il commence cependant aujourd'hui à porter la peine que nos péchés méritaient. Ce n'est pas seulement dans l'âge viril, mais c'est dès la plus tendre enfance qu'il voulut répandre son sang pour nous. Aujourd'hui même l'enfant Jésus verse des larmes, à cause de là douleur qu'il ressent en sa chair ; car il eut une chair véritable et passible comme les autres hommes. Mais en le voyant pleurer, pensez-vous que sa Mère pût s'empêcher de pleurer ? Oui certes, elle mêle ses larmes aux siennes. Compatissons à leur commune douleur, et pleurons avec celui qui a pleuré amèrement aujourd'hui. Il est vrai que dans ces solennités, nous devons concevoir une grande joie à cause du salut qu'il nous a procuré ; mais nous devons aussi concevoir une vive affliction à cause des angoisses qu'il a endurées pour nous. Lorsque nous le voyons tant souffrir pour les péchés des autres, nous devons être fortement excités à souffrir quelque chose pour nos propres péchés. « Qui ne rougirait, dit saint Bernard, d'éviter les moindres peines pour ses fautes personnelles, quand il sait que le Christ a supporté de si cruelles douleurs non pour ses propres offenses, mais pour celles d'autrui ? »
Il faut remarquer que Jésus a répandu son sang pour nous, six fois différentes : premièrement, dans la circoncision, où il commença l'œuvre de notre rédemption ; secondement, dans sa prière et son agonie au jardin des Olives, où il manifesta le désir de notre rédemption ; troisièmement dans sa flagellation ; quatrièmement dans son couronnement d'épines, où il mérita la grâce de notre rédemption, car nous avons été guéris par ses meurtrissures, d'après la prédiction d'Isaïe (LIII, 5) ; cinquièmement dans son crucifiement, où il offrit le prix de notre rédemption, car il payait alors la dette qu'il n'avait pas contractée, suivant la parole du Psalmiste (Ps. LVIII, 5) ; sixièmement enfin, lorsqu'on lui ouvrit le côté, et ce fut là le signe du sacrement de notre rédemption ; car le sang et l'eau qui sortirent de son côté, figuraient que nous devions être purifiés par l'eau du baptême qui tire toute son efficacité du sang de Jésus-Christ. Ces six circonstances réunies dans lesquelles le Sauveur consomma l'ouvrage de notre rédemption, par l'effusion de son sang, nous marquent six conditions que nous devons réaliser pour nous assurer l'effet de cette rédemption. Ainsi, notre volonté doit être circoncise par le retranchement du péché, notre esprit doit être éprouvé par l'angoisse, notre chair doit être domptée par la mortification, notre âme doit être ornée de vertus, nos membres doivent être liés par la loi divine, notre cœur doit être blessé de l'amour divin. Vous voyez donc combien de fois le Christ a versé son sang pour notre rédemption: où sont maintenant vos larmes, vos gémissements, vos actions de grâces pour une si abondante effusion de sang ? Venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui, pleurons en présence du Seigneur qui nous a faits et qui nous a rachetés si généreusement (Ps. XCIV, 6) ; car, comme le dit saint Bernard, « bien qu'une seule goutte de ce sang très-précieux eût suffi pour racheter l'univers entier, le Christ a voulu le verser en abondance, pour montrer son amour et exciter notre reconnaissance par la grandeur du bienfait ; car il a payé surabondamment notre rachat, selon la parole du Roi-Prophète (Ps. CXXIX, 7). »
Comme nous l'avons dit, la cérémonie religieuse de la circoncision remonte à Abraham. C'est lui qui, le premier, après avoir témoigné sa foi inébranlable en un seul Dieu, reçut la circoncision comme un signe propre à distinguer les fidèles des infidèles. Car, avant d'être circoncis, Abraham avait cru qu'il aurait un fils, ainsi que le Seigneur l'avait promis, et, en signe de cette confiance, il reçut la circoncision comme marque qu'il était justifié par sa foi. La circoncision a donc été donnée d'abord pour récompenser la foi d'Abraham, afin que, comme il différait des autres nations par la foi, il en différât aussi par le sceau de la circoncision. Elle fut aussi établie, afin que le peuple descendant d'Abraham fût reconnu par la marque particulière de la circoncision, comme la nation privilégiée de Dieu, distinguée de toutes les autres, et comme la postérité légitime de celui qui avait reçu la circoncision pour récompense de sa foi. Elle fut encore prescrite, afin que si des Juifs étaient tués sur le champ de bataille, on pût facilement les distinguer des Gentils, pour les ensevelir comme appartenant à une race sainte. C'est pourquoi la circoncision ne fut point pratiquée dans le désert où les Juifs vivaient loin des Gentils. Enfin elle fut instituée pour remédier au péché originel, et pour réprimer la concupiscence charnelle. En outre la circoncision était une préparation à la grâce de la foi ; car elle est une certaine profession de la loi mosaïque que l'on devait observer, comme le baptême est une profession de la loi évangélique, et on était disposé à cette seconde profession par la première. C'est pourquoi la circoncision fut un précepte de L'Ancien Testament ; et parce qu'elle était le signe du Christ promis à Abraham, elle dut être observée jusqu'à la naissance du Sauveur ; mais lorsque cette naissance eut accompli la promesse, la circoncision, qui en était le signe, dut être abrogée. On exécutait cette cérémonie avec des couteaux de pierre, qui représentaient Jésus-Christ comme devant être la vraie Pierre fondamentale.
Le Christ voulut être circoncis pour plusieurs raisons, comme s'il eut été obligé d'observer cette cérémonie. 1° Il voulait se déclarer descendant d'Abraham, qui le premier avait reçu le précepte de la circoncision avec la promesse du Christ futur. 2° Il voulait suivre l'exemple des Patriarches, donner satisfaction aux Juifs, leur ôter tout scandale apparent et tout prétexte de ne pas croire en lui et de ne pas le recevoir. 3° Il voulait montrer qu'il approuvait la loi ancienne, et qu'il regardait la circoncision établie par Dieu comme sainte, juste et bonne. 4° Il voulait nous recommander par son exemple les vertus d'obéissance et d'humilité, en observant le précepte d'une loi qui ne l'obligeait pas. 5° Il voulait remplir le commandement qu'il avait donné aux autres, et ne pas déprécier le remède propre à purifier la chair de péché, lui qui était venu non pas, il est vrai, dans la chair de péché, mais dans la ressemblance de la chair de péché. 6° Il voulait, en acceptant le joug de la loi, délivrer les autres qui ne pouvaient en supporter le poids ; car, d'après saint Paul (Ep. ad Galat. IV, 4 et 5), le Christ s'est soumis librement à la loi, pour racheter ceux qui lui étaient nécessairement assujettis. 7° Il voulait répandre son sang pour nous dès sa plus tendre enfance, et commencer de bonne heure à souffrir. 8° Il voulait prouver qu'il avait une vraie chair humaine, et confondre les hérétiques qui ont prétendu qu'il n'avait pas un corps véritable mais fantastique. 9° Il voulait réprouver la concupiscence charnelle, et recommander la chasteté qui consiste à retrancher tous les actes sensuels. 10° Il voulait, en la recevant, supprimer la circoncision corporelle pour lui substituer la circoncision spirituelle ; car, selon la parole de l'Apôtre, la fin de la loi, c'est le Christ qui justifie tout fidèle croyant (Ep. ad. Rom. X, 4).
Aujourd'hui donc la circoncision légale a cessé, et en sa place nous avons le baptême qui procure une plus grande grâce et cause une moindre peine ; car le sacrement de baptême qui est survenu a rendu vaine la cérémonie de la circoncision : ainsi les fleurs tombent et sèchent quand les fruits naissent et mûrissent. Selon saint Grégoire (lib. IV. Moral. II), « ce que l'eau du baptême opère en nous aujourd'hui, était produit autrefois dans les enfants par la foi de leurs pères, dans les adultes par la vertu du sacrifice, et dans les descendants d'Abraham par le mystère de la circoncision. » Mais, suivant la remarque de saint Bède (in cap. II Luc), « si la circoncision au temps de là loi fournissait un remède contre la blessure du péché originel, comme le baptême en ce temps de la grâce, il y a cette immense différence que la porte du ciel n'était pas encore ouverte aux Juifs circoncis, comme elle est ouverte maintenant aux fidèles baptisés. Sans le mérite de la Passion du Sauveur, le baptême n'aurait pas de lui-même cette vertu, et avec ce mérite la circoncision aurait eu toute la vertu du baptême. La circoncision se pratiquait précisément sur la partie du corps où domine surtout la concupiscence, par laquelle se propage le péché originel, car il convenait d'appliquer le remède là où le mal siège principalement. »
La circoncision de la chair figure la circoncision de L'Esprit par laquelle notre âme est purifiée des vices ; et nous devons ainsi pratiquer la circoncision spirituelle en toutes choses, à l'intérieur comme à l'extérieur, de manière que nous soyons entièrement affranchis des inclinations mauvaises. Car le Christ a été circoncis pour apprendre aux hommes qu'ils doivent retrancher d'eux-mêmes toutes les superfluités des passions et des péchés. Selon saint Bernard (serm. de Circumcisione), « nous devons effectuer en nous une double circoncision, l'une intérieure et l'autre extérieure. lia circoncision extérieure doit consister en ce que nos habits ne soient point recherchés, que nos actes ne soient point répréhensibles, et que nos discours ne soient point excessifs. La circoncision intérieure doit consister également en trois choses, en ce que nos pensées soient saintes, nos affections pures et nos intentions droites. » Nous devons donc être circoncis de cœur, c'est-à-dire éloignés des pensées coupables et impures, des jugements faux et téméraires, des intentions et volontés iniques ou injustes ; de telle sorte que nous craignions de penser en la présence de Dieu ce que nous rougirions de dire ou de faire en la présence des hommes ; car les pensées sont devant Dieu ce que les paroles et les faits sont devant les hommes. De plus, nous devons être circoncis de la langue, c'est-à-dire nous abstenir de toute parole honteuse, calomniatrice, mensongère, oiseuse et superflue ; car, au jour du jugement, nous rendrons compte de toute parole inutile (Matth. XII, 36), même proférée par ignorance, ainsi que de la plus légère pensée. Nous devons encore être circoncis dans tous nos sens et membres du corps, de manière que nous évitions toutes les actions illicites, tous les plaisirs défendus, tous les vains amusements, et non-seulement les péchés, mais toutes les occasions de péché ; car celui qui ne fuit pas l'occasion finit par tomber. Telle est cette circoncision qui enlève tous les vices et fait disparaître toutes les fautes.
La circoncision se pratiquait avec raison le huitième jour après la naissance ; parce que c'est au huitième jour qu'aura lieu la résurrection générale, lorsque l'homme circoncis dans tous ses membres, c'est-à-dire délivré de toutes ses passions, lavé des moindres taches et entièrement renouvelé, ressuscitera pour l'immortalité. Le huitième jour est aussi le premier, parce que c'est en ce jour que le monde a commencé, que le Christ est ressuscité, et c'est en ce même jour qu'arrivera la résurrection universelle. Il y a dans cette vie six époques pendant lesquelles nous devons travailler pour Dieu et afin de gagner le repos éternel. Durant la septième époque qui n'appartient plus à cette vie, nous dormons dans le tombeau jusqu'au temps de la résurrection générale. La huitième époque est le jour même de cette résurrection, et de cette vie bienheureuse qui n'aura point de fin. Alors les saints non-seulement circoncis, mais affranchis de tous les péchés, purs et immaculés, recevront un nom et un héritage éternels.
Celui-là donc est parfaitement circoncis à l'intérieur et à l'extérieur, qui écarte de lui toute pensée, parole et action vaine ou mauvaise. Il sert peu à l'homme de n'être circoncis qu'en partie, car, comme dit le pape saint Pie Le passage qui est ici attribué au pape saint Pie 1er n'est point authentique « Il est inutile de jeûner, de prier et d'exercer les autres actes de religion, si l'on ne garde son esprit de l'iniquité et sa langue de la médisance. Cela ne profite aucunement pour la vie éternelle, quoiqu'il puisse profiter pour la vie temporelle. » Saint Bède dit également (in cap. II, Luc.) : « Lorsque quelqu'un entend parler de la circoncision, qu'il n'aille pas croire qu'il suffit d'avoir circoncis un seul membre, par exemple de s'abstenir de la fornication seulement, ou d'user du mariage avec modération, ou même de se maintenir dans une virginité honorable, sans pratiquer les autres vertus, comme s'il n'était pas nécessaire de réprimer tous nos sens, tant intérieurs qu'extérieurs. Ainsi celui-là seul est vraiment circoncis, qui bouche ses oreilles pour ne pas entendre le mal, et qui ferme ses yeux pour ne pas voir le péché ; qui veille sur sa langue pour qu'elle ne défaille pas dans ses paroles, et qui veille sur son âme pour qu'elle ne s'appesantisse pas dans l'ivresse et la débauche ; qui s'éloigne de toute mauvaise société, et qui se détourne de toute voie perverse ; qui châtie son corps en tout et le réduit en servitude, mais qui principalement garde son cœur avec un soin continuel, parce que c'est de lui que procède la vie. Une bonne action qui se fait en secret n'a pas moins besoin d'être circoncise, afin que, quand je jeûne, quand je prie, quand je fais l'aumône, je ne cherche pas à me satisfaire moi-même et à contenter mon amour-propre. C'est pourquoi l'Apôtre recommande instamment cette circoncision intime du cœur qui reçoit l'éloge, la récompense non des hommes mais de Dieu (Ep. ad Rom. II, 29). » De tout ce que saint Bède vient de dire, nous devons conclure qu'il faut éviter tout péché, soit intérieur, soit extérieur, et être circoncis spirituellement dans tous nos sens.
L'homme est circoncis, toutes les fois qu'il revient du péché à la pénitence. Les huit jours qui précédaient la circoncision charnelle, figurent les huit illuminations des grâces divines qui préparent la circoncision spirituelle de l'âme pénitente. D'abord le pécheur se tourne vers Dieu, puis il reconnaît sa faute, il s'en repent, il s'en accuse, il s'en punit lui-même, il la déteste, et se propose de l'éviter ; enfin il est justifié par l'infusion de la grâce qui chasse le péché ; c'est ainsi qu'après les huit illuminations précédentes la circoncision est opérée par la complète justification de l'âme pénitente. Cette circoncision spirituelle n'est autre chose que l'amputation des vices faite avec le couteau de la pénitence : car, comme la circoncision du corps consistait à couper une partie superflue de la chair, la circoncision de l'esprit consiste à retrancher les vices et les péchés qui sont en nous les seules choses superflues, puisque toutes les autres choses que Dieu a créées en l'homme sont très-bonnes. Et si cette circoncision ne se fait pas dans l'esprit, L'Esprit est un fils de perdition, selon cette sentence de la Genèse : l'enfant mâle qui ne sera pas circoncis sera exterminé du milieu de mon peuple (XVII, 14). Les huit jours qui précédaient la circoncision, peuvent encore figurer les sept dons du Saint-Esprit ou les sept vertus principales, avec la persévérance finale figurée par le huitième jour. Et, comme les péchés ne peuvent être effacés que par le Christ, car il est l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde (Joan. I, 29), la circoncision se faisait avec des couteaux de pierre qui représentaient le Christ, la pierre fondamentale (Ep. I ad Corint. X, 4), comme nous l'avons dit. Voilà donc ce que signifiait la circoncision, et sans cela elle n'eut été sans valeur, comme une cérémonie inutile, aussi, c'est pour nous faire remarquer cette signification que Jésus-Christ a voulu recevoir la circoncision : car, comme c'est pour nous qu'il est né, qu'il a été baptisé et qu'il a souffert, c'est aussi pour nous et non pour lui qu'il a été circoncis. Efforçons-nous donc d'opérer cette première circoncision spirituelle, figurée par la circoncision corporelle, afin d'obtenir cette autre circoncision spirituelle, qui, à la huitième époque, au jour de la résurrection, nous affranchira éternellement de toute faute, de toute peine et de toute corruption. Il y a donc trois circoncisions. Celle qui se faisait sur le corps, était sacramentelle et figurative ; les deux autres sont la réalisation de la figure et la fin même du sacrement, savoir, la circoncision du péché qui se fait chaque jour dans l'âme, et la circoncision du péché et de toute peine due au péché qui aura lieu dans l'âme et dans le corps, au jour de la résurrection.
Prière
Ô très-clément Jésus, qui, après être né de la Vierge, avez voulu être circoncis selon la loi, faites, miséricordieux Sauveur, qu'étant votre serviteur je sois circoncis dans mes pensées, mes paroles et mes œuvres, afin qu'en elles il n'y ait rien de contraire à votre volonté. Faites que tous mes sentiments soient conformes à vos jugements infaillibles, que tous mes discours soient réglés suivant vos préceptes équitables, et que tous mes actes soient dirigés vers l'accomplissement de vos ordonnances suprêmes. Seigneur, je vous consacre mon cœur, ma langue, mes sens et mes membres ; ils s'efforcent de vous servir mais par eux-mêmes ils ne peuvent opérer aucun effet surnaturel. Produisez vous-même ce que seuls ils ne peuvent produire, et affermissez dans le bien la volonté d'un pécheur comme moi, vous qui aimez à exaucer les désirs des justes, vos serviteurs. Ainsi soit-il.
Manifestation de Notre Seigneur aux Rois Mages
Matth. II, 1-12
Le treizième jour après sa naissance, l'Enfant Jésus se manifesta aux nations dans la personne des Mages qui étaient Gentils. Depuis longtemps déjà, Balaam, prophète de la Gentilité, avait prédit qu'une étoile sortirait de Jacob, et qu'un homme extraordinaire s'élèverait d'Israël. Ainsi l'apparition d'un astre nouveau avait été donnée comme le signe du Christ naissant. Les Mages, voyant donc cette nouvelle étoile, connurent, par une inspiration divine, que c'était celle que Balaam avait annoncée, et ils partirent aussitôt pour aller adorer l'Enfant nouveau-né. Ils descendaient de Balaam, et ils étaient les successeurs et les héritiers de sa foi comme de sa race. On les appelait Mages, non parce qu'ils exerçaient l'art magique, mais parce qu'ils possédaient une science remarquable, qu'ils étaient distingués par leur sagesse et versés dans l'astronomie ; car les Perses appelaient Mages ceux qui étaient nommés Scribes chez les Hébreux, Philosophes chez les Grecs, et Sages chez les Latins. Les Mages n'étaient donc pas des magiciens, mais des docteurs qui devinrent les prémices de notre foi : ils sont aussi appelés Rois, parce qu'en ce temps les Philosophes et les Sages avaient coutume de régner. C'est pourquoi Sénèque (Epist. XC) parlant de la félicité des anciens temps, dit que le souverain bonheur des peuples consistait en ce que le plus sage pouvait seul devenir le plus puissant. Dans cet heureux siècle qu'on appelle l'âge d'or, le commandement était plutôt une fonction qu'un honneur, et un roi pouvait sans art et sans difficulté se trouver dans un palais. Ainsi, pour donner un exemple d'un philosophe qui était alors comme un roi, Sénèque rapporte de Diogène le cynique, qu'un jour ayant vu un enfant boire de l'eau dans le creux de sa main, il brisa de suite le vase qu'il avait tiré de sa besace pour cet effet, en s'adressant à lui-même ce reproche : Jusqu'à présent, que j'ai été fou de porter un fardeau inutile ! Et pour se loger et dormir, il ne se réserva qu'un tonneau. Quelle différence entre les maîtres de ce temps-là et les monarques de notre époque ! Les derniers font tout le contraire des premiers : ils courent après les richesses, les honneurs et les plaisirs ; ils seront aussi dans l'autre vie traités plus sévèrement que les Gentils.
Les Mages vinrent d'Orient (Matth. II, 1), c'est-à-dire des contrées qui sont à l'Orient par rapport à Jérusalem et à la Judée ; car selon saint Chrysostôme (Hom. II. Operis imperf.) le commencement de la foi devait venir des contrées où naît la lumière, puisque la foi est la lumière des âmes. Suivant saint Bernard (Serm. III, in Epiphania Domini) ce n'est pas sans raison que nous viennent de l'Orient ceux qui nous annoncent le lever si désiré du nouveau Soleil de justice, et qui par cette joyeuse nouvelle illuminent tout le monde. Les Mages venaient des frontières des Perses, des Mèdes et des Chaldéens, où coule le fleuve Saba qui a donné le nom de Sabée à cette contrée voisine de l'Arabie. Il y a deux Arables ; l'une, qui touche à la Judée vers l'Orient par rapport à Jérusalem, est celle d'où les Mages semblent être venus ; l'autre Arabie, qui touche à l'Inde, est distante de Jérusalem presque d'une année de chemin, et par conséquent les Mages n'auraient pu franchir cet espace en moins de treize jours. D'après Remi d'Auxerre, ceux qui prétendent que les Mages venaient de l'Arabie la plus lointaine allèguent que l'Enfant nouveau-né pouvait bien les conduire en peu de temps près de son berceau. Mais s'ils étaient les successeurs de Balaam, la contrée qu'ils habitaient n'était pas éloignée de la Terre promise, en sorte qu'ils pouvaient sans miracle arriver à Jérusalem en un court intervalle de temps.
Aussitôt que les Mages virent l'étoile, ils comprirent, par la lumière du Saint-Esprit, ce qu'elle signifiait, et ils se mirent à chercher le Christ, Dieu fait homme, que l'inspiration divine leur disait être indiqué par l'apparition de l'étoile. Cette étoile différait en plusieurs manières des autres: 1° d'abord, quant à la substance ; la matière des autres étoiles est la quintessence céleste, tandis que la matière de celle-ci était une substance corruptible ; 2° quant, à la cause efficiente ; les autres étoiles ont été créées de Dieu par le Verbe, sans l'aide d'aucune créature, tandis que celle-ci fut formée par le Verbe avec le ministère d'un Ange ; 3° quant à la durée ; les autres étoiles existent depuis le commencement du monde et dureront jusqu'à sa fin ; celle-ci au contraire apparut en même temps que le Christ naissait, et s'éteignit presque aussitôt ; 4° quant à la position ; les autres étoiles sont placées dans le firmament, et celle-ci se tenait dans l'atmosphère voisine de la terre ; 5° quant à la grandeur ; selon Ptolémée, les étoiles qui nous apparaissent au firmament, sont plus grandes que la terre ; celle-ci n'avait peut-être pas plus de deux ou trois coudées d'étendue ; 6° quant au mouvement ; les autres se meuvent circulairement de l'orient à l'occident, celle-ci allait en ligne droite du levant au midi ; 7° les autres marchent continuellement et ne s'arrêtent jamais, celle-ci marchait avec les Mages, et se reposait avec eux ; 8° tantôt elle se montrait, tantôt elle se cachait ; ainsi lorsque les Mages entrèrent à Jérusalem, elle disparut, et lorsqu'ils prirent congé d'Hérode, elle reparut ; 9° les autres ne luisent que la nuit, mais celle-ci brillait en plein midi ; la lumière du jour ne l'obscurcissait pas, et saint Chrysostôme dit qu'elle faisait pâlir les rayons du soleil (Hom. II, Operis imperfecti) ; 10° les autres n'indiquent que la distinction des saisons et des années, celle-ci marquait la naissance du Créateur ; 11° les autres influent sur les corps inférieurs, celle-ci n'avait d'autre effet que d'annoncer le Sauveur naissant ; 12° les autres ont été créées pour le service de toutes les nations, et celle-ci ne fut produite que pour le service du Christ ; 13° les autres sont visibles à tous ceux qui sont dans leur hémisphère, et celle-ci n'était visible qu'aux trois Mages ; 14° les autres ne se meuvent qu'en vertu de la loi générale qui régit tous les astres, celle-ci était conduite par l'Ange qui avait annoncé la naissance du Christ aux bergers.
Le Seigneur Jésus a fait en ce jour de grandes et nombreuses choses, surtout eu faveur de son Église : premièrement, il l'a prise pour fiancée en la personne des Mages, car elle est composée en majeure partie de Gentils convertis. Le jour de sa naissance, en la personne des bergers, il s'était montré aux Juifs dont quelques-uns seulement ont reçu le Verbe divin ; mais aujourd'hui il se manifeste aux Gentils qui ont rempli l'Église ; car l'éclat de l'étoile figurait d'avance la grâce de Dieu, et l'élection des trois Mages préparait la vocation des Gentils. Les Mages furent donc les prémices des Gentils dont ils présageaient la conversion au Christ. C'est pourquoi cette solennité est proprement la fête de l'Église et des fidèles chrétiens. Secondement, aujourd'hui Jésus-Christ a sanctifié l'Église son épouse, et se l'est véritablement unie par le baptême qu'il daigna recevoir, à pareil jour, dans sa trentième année. Aussi nous chantons avec joie dans l'office :
Aujourd'hui l'Église est unie à son Époux céleste qui l'a purifiée de ses souillures dans le Jourdain (Brev. Rom. in die Epiph.). Car c'est par le baptême qui tire toute sa vertu du baptême de Jésus-Christ, que l'âme est unie à Jésus-Christ, et l'Église n'est que l'assemblée des fidèles baptisés. Troisièmement, c'est à pareil jour, un an après son baptême, que Jésus-Christ opéra son premier miracle, en changeant l'eau en vin aux noces de Cana ; or, comme nous le verrons plus tard, ce miracle a un rapport frappant avec les noces spirituelles que le Christ a célébrées avec l'Église. Ainsi, comme le chante l'Église dans son office,
trois actions merveilleuses ont rendu ce saint jour digne de toute notre vénération. (Brev. Rom. ibidem). C'est pourquoi saint Maxime, évêque de Turin, (De tribus apparitionibus) dit que dans les anciens livres liturgiques, on l'appelait
le jour des Épiphanies, c'est-à-dire des
manifestations du Christ, car le mot Épiphanie signifie
manifestation. Cependant les trois manifestations célébrées en ce jour étaient aussi distinguées par des noms particuliers ; car on appelait spécialement
Épiphanie, celle qui avait eu lieu dans l'air, par le moyen de l'étoile ;
Théophanie, celle qui était venue de Dieu le Père, au baptême du Sauveur ;
Bethphanie, celle qui avait été faite dans une maison, aux noces de Cana, car le mot
beth signifie
maison. C'est donc avec raison, conclut saint Maxime, que nous proclamons trois mystères en un seul jour, nous qui confessons un seul Dieu en trois personnes ineffables. Origène ajoute qu'à pareil jour le Seigneur rassasia quatre mille hommes avec sept pains et quelques petits poissons. Oh ! qu'il est vénérable ce jour choisi par le Seigneur pour l'accomplissement de tant de choses merveilleuses ! Aussi, l'Eglise, considérant tous les bienfaits signalés que son divin Époux lui a octroyés aujourd'hui veut se montrer reconnaissante ; elle se réjouit, s'applaudit avec transport, et célèbre avec magnificence cette fête solennelle
Voir note XXXVIII. Parlons maintenant du premier mystère que nous honorons en ce jour ; les autres viendront plus tard à leur rang.
Selon la prophétie de Michée, Jésus était donc né à Bethléem de Juda (Matth. II, 1), c'est-à-dire dans la tribu de Juda, et non à Bethléem de Galilée, dans la tribu de Zabulon ; au temps du roi Hérode, c'est-à-dire en la trentième année de son règne. Ce qui prouve que le temps assigné pour la naissance du Christ était arrivé déjà ; car le patriarche Jacob (Gen. XLIX) avait prédit que le Christ naîtrait à l'époque où le peuple juif perdrait le sceptre de l'autorité, et cesserait d'avoir un chef ou un roi pris dans son sein. Ce qui fut accompli en la personne d'Hérode Ascalonite, originaire d'Idumée, qui fut le premier roi étranger du peuple juif. Ce fut alors que les Mages, représentant toute L'Église qui devait se composer des Gentils convertis, vinrent des contrées orientales à Jérusalem ; et dans cette cité royale, ils s'informèrent du Christ enfant : Où est le roi des Juifs qui est né ? disaient-ils. (Matth. II, 2). Voilà donc le titre de Roi qui est donné maintenant au Messie par les Mages et qui lui fut ensuite refusé par les Juifs, quand ils dirent à Pilate : N'écrivez pas qu'il est roi des Juifs ; mais ce titre fut alors confirmé par l'Écriture et par la bouche de Pilate, lorsqu'il répondit : Ce que j'ai écrit est écrit. (Joan. XIX, 21 et 22). — Les Mages ajoutèrent : Nous avons vu en Orient son étoile, c'est-à-dire celle qui lui est propre, qu'il a créée pour se manifester lui-même ; et nous sommes venus en personne l'adorer humblement et uniquement. Ainsi, après que les bergers étaient venus pour le reconnaître, les rois venaient pour le vénérer, et plus tard les vieillards viendront pour le féliciter. Les premiers représentent les prélats, les seconds figurent ceux qui mènent la vie active, et les troisièmes ceux qui s'adonnent à la vie contemplative ; les premiers voient et prêchent le Christ, les seconds le vénèrent et l'adorent, les troisièmes l'embrassent et le retiennent avec amour.
Suivant quelques auteurs, lorsque les Mages entrèrent en Judée, l'étoile disparut, afin qu'ayant perdu le guide de leur route, ils fussent forcés d'avancer jusqu'à la ville royale de Jérusalem, pour s'informer du Roi nouveau-né. Selon d'autres interprètes, lorsque les Mages furent entrés à Jérusalem pour s'informer de l'Enfant, ils cessèrent d'apercevoir l'étoile qui les conduisait, parce qu'en recherchant le secours humain, ils méritèrent de perdre le secours divin ; car ceux qui préfèrent le premier à l'autre sont justement privés de ce dernier. Cette étoile peut donc signifier la lumière de la grâce qui abandonne les bons quand ils consultent les méchants. Mais que l'étoile ait disparu avant ou après l'entrée des Mages à Jérusalem, Dieu a permis cet événement pour plusieurs causes. 1° Il voulait que les Mages, avertis d'abord par un signe céleste, fussent confirmés dans leur recherche par l'oracle prophétique, d'après la réponse des docteurs résidant à Jérusalem. 2° Il voulait que la naissance du Christ fût connue dans la cité royale, et que l'accomplissement de la prédiction sur le lieu où le Messie devait naître fût démontré. 3° Il voulait, par le zèle des Mages, condamner la négligence des Juifs qui ne firent aucune démarche pour trouver le Christ que les Gentils cherchaient avec empressement. 4° Il voulait que si les Juifs refusaient de recevoir le Christs ils ne pussent alléguer leur ignorance touchant son avènement, puisque les Mages leur en désignaient l'époque et qu'eux-mêmes en indiquaient le lieu aux Mages. Cette disparition de l'étoile figurait encore que les Gentils devaient religieusement accepter la foi du Christ, tandis que les Juifs devaient en majeure partie la rejeter, et persister dans leur incrédulité. Ces Mages étaient très-affermis dans la foi et dans la crainte du Christ ; car ils n'ignoraient pas l'édit impérial, condamnant à mort quiconque donnerait le titre de roi à un autre qu'à celui qui tenait sa couronne de l'Empereur romain ; et cependant ils ont le courage d'appeler le Christ Roi. « Eh quoi donc ! s'écrie saint Chrysostôme (Hom. II, Operis imperfecti), les Mages ne savaient-ils pas qu'Hérode régnait à Jérusalem ? Ne comprenaient-ils pas que quiconque, pendant la vie du roi, donne à un autre le titre de roi ou lui rend hommage encourt la peine de mort ? » Mais en considérant le Roi futur, ils ne redoutaient point le Roi présent ; ils n'avaient pas encore vu le Christ, et déjà ils étaient prêts à mourir pour le Christ. « Ô bienheureux Mages, ajoute le même saint docteur, vous ne craignez pas, en face d'un monarque très-cruel, de confesser le Christ souverain monarque, avant même que vous ayez contemplé son visage ! »
Or le roi Hérode apprenant ce qui se disait de l'Enfant nouveau-né, en fut troublé (Matth. II, 3) ; il craignait de le voir un jour régner à sa place, après avoir été lui même dépossédé comme étranger. Saint Augustin dit à ce sujet : (Serm. II, de Epiphania Domini) « Si cet enfant couché dans une crèche a fait trembler les monarques superbes, quelle terreur ne causera-t-il pas lorsqu'il siégera sur son tribunal, comme Juge suprême ? Tremblez donc, ô princes de la terre, devant Jésus assis à la droite de Dieu son Père, puisqu'un roi impie a tremblé devant lui lorsque sa Mère le tenait encore sur ses genoux. » Hérode ne se troubla pas seul, mais tous les habitants de Jérusalem s'émurent avec lui de ce prodige extraordinaire ; car ils voulaient faire leur cour à celui qu'ils redoutaient comme leur maître. Souvent la complaisance et la servilité du peuple sont en raison de la tyrannie et de l'impiété de son chef ; c'est ainsi que les mauvais princes sont environnés de ministres impies et adulateurs. Jérusalem tout entière, dit saint Chrysostôme (Hom. II, Operis imperfecti), se trouble avec Hérode ou par adulation ou par frayeur. » Ce monarque et ses sujets se troublent également, parce que l'iniquité ne peut se réjouir de voir l'avènement de la justice. On peut aussi, en prenant la partie pour le tout, entendre par Jérusalem les favoris et les courtisans d'Hérode, car lorsque les principaux personnages d'une ville font quelque acte public, on dit communément que toute la ville le fait ; c'est ce qui arriva dans la circonstance actuelle, où les grands de Jérusalem, qui étaient attachés au gouvernement partagèrent, la crainte du roi.
Et il convoqua tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, c'est-à-dire les sages des Juifs, pour apprendre d'eux où devait naître le Christ (Matth. II, 4). Comme Hérode voulait faire mourir le Christ, il s'empressa de se faire bien informer sur le lieu de sa naissance par ceux qui connaissaient les prophéties relatives au Messie et les générations descendant de David. Ils lui répondirent: À Bethléem de Juda c'est-à-dire à Bethléem, située dans la terre de Juda, comme il est écrit dans la prophétie de Michée (Matth. II, 5). Selon la remarque de saint Augustin (Serm. VI de Epiphania), les Juifs qui firent connaître aux autres l'endroit où le Christ devait naître, sans y aller eux-mêmes, ressemblaient à ceux qui aidèrent Noé à construire l'arche ; ils fournirent aux autres un moyen de salut dont eux-mêmes ne profitèrent point pour échapper au déluge. Le même saint docteur compare les Juifs à ces pierres milliaires qui indiquent la route au voyageur et restent elles-mêmes immobiles. Ils ont indiqué la source de vie aux autres, ajoute-t-il, et ils sont morts eux-mêmes de soif. Les scribes et les prêtres qui montrèrent, d'après les prophéties, le lieu où le Christ devait naître, et qui cependant ne l'adorèrent point, mais le persécutèrent plutôt, figurent ces docteurs qui par leur saine doctrine annoncent le Christ, et qui le combattent par leur mauvaise conduite.
Alors Hérode, ayant appelé secrètement les Mages, s'enquit d'eux avec grand soin du temps auquel l'étoile leur était apparue (Matth. II, 7). Connaissant déjà le lieu de la naissance du Christ par la réponse des Juifs, il voulut encore savoir des Mages l'époque de cette naissance, afin de pouvoir ainsi plus sûrement le faire périr. Comme il était un prince étranger, il se défiait des Juifs auxquels il cacha son cruel projet. Envoyant les Mages à Bethléem (Matth. II, 8), il leur tint ce langage hypocrite et traître : Allez, et cherchez soigneusement l'Enfant nouveau-né, puis, lorsque vous l'aurez trouvé, venez me l'annoncer, afin qu'à mon tour j'aille l'adorer ; promesse fallacieuse de vénération, pour mieux tromper les Mages, en les engageant à retourner par Jérusalem. Le fourbe, dit saint Chrysostôme (Hom. II, Operis imperfecti), promettait de vénérer le Christ, et il méditait de lui donner la mort ; c'est ainsi qu'il cachait ses perfides desseins sous des dehors respectueux. Ainsi font tous les méchants ; plus ils veulent nuire gravement à quelqu'un en secret, plus ils lui témoignent extérieurement de déférence et d'amitié. Hérode, dit Raban-Maur, par l'expression de sa figure comme par ses paroles, feignit de vouloir adorer celui que, dans son cœur jaloux, il se proposait de faire périr. Il dissimulait ainsi afin que les Mages fussent plus portés à revenir vers lui, et de peur que les Juifs n'essayassent de lui soustraire leur Roi futur ; il est en cela le type des hypocrites qui feignent de chercher Dieu pour le servir et ne méritent jamais de le trouver. De même qu'Hérode, sous une apparence de religion, résolut de tuer le Christ, ainsi les hypocrites le font mourir, autant qu'ils le peuvent, en crucifiant de nouveau en eux-mêmes le Fils de Dieu, comme l'atteste saint Paul (Heb. VI, 6). La sainteté simulée est une double iniquité, selon saint Grégoire ; et, d'après saint Chrysostôme (Hom. VII, in Matth.), ceux qui reçoivent indignement la sainte communion ressemblent à Hérode ; car ils font semblant d'adorer Jésus-Christ auquel ils donnent la mort, dans leur cœur, comme l'assure l'Apôtre, en disant : Celui qui mange ce pain et qui boit ce vin indignement, se rend coupable du corps et du sang de Jésus-Christ (Ep. I ad Cor. XI, 27).
Après avoir entendu le roi Hêrode (Matth. II, 9), sans soupçonner sa mauvaise intention, les Mages partirent de Jérusalem pour aller vers Bethléem, suivant l'indication de la prophétie. Et lorsqu'ils furent sortis de la capitale tout à coup l'étoile qu'ils avaient vue on Orient, et qui avait momentanément disparu, se montra de nouveau à leurs yeux étonnés ; parce qu'en laissant le secours des hommes, ils méritèrent de recouvrer le secours de Dieu. À l'endroit même où l'étoile réapparut aux Mages, on a bâti une église pour conserver la mémoire du fait. Cette étoile les précédait pour leur marquer la route, jusqu'à ce que, étant arrivée sur le lieu où était l'Enfant, elle s'arrêta. Elle s'arrêtait en quelque sorte sur la tête de l'enfant, comme pour les avertir par sa position et leur dire : Ici, se trouve le Roi dont je vous ai attesté la naissance. Car elle indiquait par sa position Celui qu'elle ne pouvait indiquer par la parole. Ainsi guidés par l'étoile et poussés par la joie qui les transportait, les Mages parvinrent au pauvre réduit où était né le Seigneur Jésus.
Ici se présente une difficulté ; lorsque les Mages étaient en Orient, avaient-ils vu cette étoile demeurant immobile au dessus de la Judée ; ou bien l'avaient-ils vue se mouvoir en Orient pour les accompagner jusqu'en Judée ? D'après l'opinion commune admise par saint Chrysostôme (Hom. VI, in Matth.), cette étoile s'était levée en Orient d'où elle avait amené les Mages à Jérusalem, en les précédant. D'après saint Fulgence au contraire, les Mages avaient vu cette étoile immobile au dessus de la Judée, comme un signe qui les avertissait d'aller en ce pays, et ils étaient venus à Jérusalem, parce que cette ville en était la capitale ; puis lorsqu'ils en sortirent, l'étoile les précéda d'une manière sensible jusqu'à ce qu'ayant accompli sa mission, elle revint à son premier état.
Les Mages, entrant dans la maison, trouvèrent l'enfant avec Marie, sa Mère (Matth. II, 11) qui, probablement assise, le tenait sur ses genoux, et ils furent ravis de joie parce que leurs désirs n'avaient pas été vains, ni leurs peines inutiles. Ils sont contents, dit saint Chrysostôme (Hom. VI, in Matth.), parce qu'ils ont enfin trouvé l'objet de leurs vœux et de leurs recherches, parce qu'ils sont devenus les messagers de la vérité, parce qu'ils n'ont pas affronté sans succès les fatigues d'un long voyage que l'espérance de voir le Christ leur avait fait entreprendre. Oh ! que Marie est heureuse d'être toujours avec Jésus ! Car Jésus n'est point né sans Marie qui était le ministre de son Incarnation : Jésus n'est point trouvé sans Marie qui était chargée de son éducation ; Jésus n'a point été crucifié sans Marie qui était associée à sa Passion. Joseph n'est point ici mentionné, parce que, selon saint Chrysostôme, on ne parle pas encore des fonctions propres au père nourricier. Ou bien, selon saint Hilaire et Raban Maur, Dieu voulut qu'à cette heure Joseph fut absent, pour ne pas donner occasion aux Mages de croire qu'il était le père de l'Enfant et que cet Enfant auquel ils étaient venus apporter leurs offrandes avec leurs adorations n'était pas Dieu.
Étant donc entrés et s'étant prosternés tant de cœur que de corps, les Mages fléchissent humblement les genoux devant l'Enfant Jésus, et l'adorent comme le vrai Dieu incarné auquel ils rendent le culte suprême ; car s'ils l'honorent comme Roi, ils l'adorent aussi comme Dieu ; et s'ils voient son humanité, ils reconnaissent en outre sa divinité. Ils se prosternent pour témoigner leur humilité, vertu sans laquelle il n'y a point de véritable adoration ; car le véritable adorateur doit déposer tout faste et toute confiance en lui même, afin de manifester à Dieu sa soumission intérieure par son abaissement extérieur, et afin de s'abandonner au Seigneur comme une victime toute dévouée, en lui présentant un cœur contrit et humilié. Ô bienheureuse Vierge, qui pourra comprendre la joie dont vous fûtes remplie, en voyant adoré déjà comme Dieu celui que vous veniez d'enfanter ? Oh ! que la foi des Mages fut grande ! Car semblait-il croyable que ce petit Enfant, enveloppé de chétifs langes, assisté d'une pauvre Mère, logé dans un réduit abject, sans société, sans famille, sans aucune pompe, fut véritablement Roi et Dieu ? Et cependant ils croient à sa royauté et à sa divinité, puisqu'ils lui rendent leurs adorations et leurs hommages. Tels étaient les modèles et les prémices que nous devions avoir. Or il est évident qu'une révélation surnaturelle leur fit connaître la nature divine du Christ ; car, en voyant cet Enfant qui était emmailloté sur les genoux d'une femme obscure, et qui n'avait aucun insigne de la dignité royale, il n'est pas vraisemblable qu'ils l'eussent environné de la plus profonde vénération, s'ils n'avaient pas reconnu en lui quelque chose qui le rendait supérieur à l'homme.
« Les Mages, dit saint Bernard (Serm. II, in Epiphania), offrent leurs adorations et leurs présents à un enfant à la mamelle. Mais, ô Mages, où est la pourpre qui doit décorer ce Roi ? sont-ce ces vils langes qui l'emmaillotent ? Si cet Enfant est Roi, où est son diadème ? Ah ! vous l'avez vu vraiment avec le diadème dont sa Mère l'a couronné (Cantic. III, 11), c'est-à-dire avec l'enveloppe de notre mortalité dont il a dit lui-même en ressuscitant (Ps. XXIX, 12) : Vous avez brisé mon enveloppe, et vous m'avez revêtu de joie. » Plus loin, le même saint docteur ajoute : « Etrangers, pourquoi venez-vous adorer Jésus-Christ ? car nous n'avons pas trouvé tant de foi en Israël. Quoi donc ! Cette étable qui lui sert de demeure, cette crèche qui devient son berceau, la vue de cette pauvre Mère qui allaite son petit Enfant ne vous choquent pas, ne vous scandalisent point ? Que faites vous, ô Mages, que faites-vous ? Vous adorez, dans un misérable réduit, et sous des haillons grossiers, un Enfant à la mamelle. Est-il donc un Dieu ? Mais assurément Dieu réside dans son sanctuaire, Dieu règne dans le ciel (Ps. X, 5) ; et vous le cherchez dans le réduit des animaux, sur les genoux d'une femme ! Que faites-vous ? vous lui offrez de l'or : il est donc Roi ? et où est son palais, son trône, sa cour ? son palais est-ce cette étable ? son trône est-ce cette crèche ? Joseph et Marie composent-ils toute sa cour ? Comment des hommes sages sont-ils devenus assez insensés pour adorer un Enfant qui semble méprisable par son âge et parle dénuement de ses parents ? Ils se sont justement faits insensés pour devenir sages ; car le Saint-Esprit leur a d'avance enseigné ce que l'Apôtre prêcha plus tard (Ep. I ad Cor. III, 18) : Celui qui veut être sage, qu'il commence par devenir fou. N'était-il pas à craindre, mes frères, que les Mages ne fussent scandalisés, et ne se crussent les jouets d'une illusion devant un spectacle si peu digne d'un Roi ? De la cité royale où ils avaient présumé trouver ce Roi, on les envoie dans la petite ville de Bethléem ; ils entrent dans une étable, et trouvent un Enfant dans des langes. Loin d'être choqués de ces insignes de la pauvreté, loin d'être scandalisés à la vue de cet Enfant que sa Mère allaite, ils se prosternent devant lui, le vénèrent comme Roi, l'adorent comme Dieu. À coup sûr, celui qui les avait conduits les avait instruits lui-même, celui qui les avait avertis extérieurement, au moyen d'une étoile, les avait éclairés intérieurement de la vérité. »
Après avoir entendu saint Bernard, écoutons sur le même sujet saint Augustin (Serm. X, ad patres) : « Cet Enfant, dit-il, n'était pas assis sur un trône, ni revêtu de la pourpre, ni ceint d'un diadème éclatant : ce n'était donc ni le faste de sa cour, ni la terreur de son armée, ni la renommée de ses batailles et de ses triomphes qui faisaient venir les Mages des contrées lointaines auprès de son berceau pour lui présenter leurs vœux suppliants. On voyait couché dans la crèche le Nouveau-né dont la petitesse et l'indigence ne semblaient pas commander le respect : toutefois sous ces humbles apparences étaient cachées des grandeurs que la terre n'avait point appréciées, mais que le ciel avait révélées à ces illustres personnages. » Saint Chrysostôme commente de la manière suivante ces paroles évangéliques (Hom. II, Operis imperf.) : « Et étant entrés dans la demeure, ils trouvèrent l'enfant avec Marie sa Mère ; sa Mère, dit-il, non pas couronnée d'un diadème, non pas resplendissante d'or, ou reposant sur une couche magnifique, mais ne possédant qu'un simple vêtement qui ne servait pas à parer, mais à garantir son corps ; car quels vêtements pouvait avoir l'épouse d'un charpentier qui était en voyage et loin de son pays ? Si donc les Mages fussent venus pour voir un roi de la terre, ils auraient ressenti plus de peine que de joie d'avoir affronté sans motif les fatigues d'une si longue route ; mais, parce qu'ils cherchaient le Roi du ciel, quoiqu'ils n'aperçussent aucune marque de sa royauté si ce n'est dans le témoignage de l'étoile, ils sont heureux de contempler cet Enfant qui paraissait extérieurement si chétif et si faible, mais que le Saint-Esprit leur montrait intérieurement si terrible et si puissant. »
« Ce n'est pas sans raison, dit saint Léon, pape (Serm. De Epiph.), que les trois Mages, conduits par une étoile miraculeuse pour adorer Jésus au berceau, ne jouissent pas du spectacle d'un Dieu commandant aux démons, ressuscitant les morts, rendant la vue aux aveugles, faisant marcher les boiteux et parler les muets, ou accomplissant quelque autre acte de sa puissance souveraine : non, ils ne voient qu'un Enfant silencieux et paisible, entouré de soins maternels, et qui ne montre en sa personne aucun signe de sa puissance, mais un grand miracle d'humilité. Toute la vie du Seigneur, qui a été un triomphe sur le démon et sur le monde, n'a été aussi qu'un acte continuel d'humilité depuis le commencement jusqu'à la fin. Tous ses jours ont été marqués par la douleur et la persécution ; dès son enfance, il souffre par le pressentiment de sa Passion, et dans sa Passion il conserve la douceur de son enfance. Aussi le grand art de la sagesse chrétienne ne consiste pas dans l'éloquence de la parole, dans la subtilité du raisonnement, dans la recherche de la louange et de la gloire, mais bien dans cette humilité véritable et volontaire que le Seigneur Jésus a pratiquée avec courage, et qu'il nous a constamment enseignée depuis sa naissance jusqu'à sa mort ignominieuse sur la croix. » C'est ainsi que s'exprime saint Léon. Voulez-vous donc, vous aussi, triompher du démon et du monde, faites tous vos efforts pour pratiquer, à l'exemple de Jésus-Christ, la patience et l'humilité, parce que, avec le secours de ces vertus, vous pourrez surmonter facilement vos ennemis tant visibles qu'invisibles.
Et les Mages, ayant trouvé l'enfant, ouvrirent leurs trésors (Matth. II, 11) ; ce qui nous apprend que nous ne devons point ouvrir nos trésors sans attendre que nos ennemis soient passés, pour les offrir à Dieu seul en secret du fond de notre cœur. Et ils offrirent chacun à l'enfant Jésus, de l'or, de l'encens et de la myrrhe. C'était une coutume chez les anciens de ne paraître jamais devant le Seigneur, ou devant un roi les mains vides et sans apporter quelque présent. Or, les Arabes, qui étaient très-riches en or et en toutes sortes de parfums, composaient leurs dons de ces objets précieux, comme le firent les Mages. Quoiqu'en cela ces trois Sages suivissent l'usage de leur pays, ils n'agissaient pas sans une inspiration d'en-haut, car, par ces présents symboliques, ils exprimaient de sublimes mystères et manifestaient une foi profonde ; ils professaient ainsi leur croyance à la Trinité qu'ils adoraient en Jésus-Christ ; ils témoignaient aussi que Jésus-Christ était Dieu, Roi et Homme, et qu'ils vénéraient sa puissance royale, sa majesté divine et son humanité mortelle. Les Mages en effet reconnaissaient ces trois titres dans le Sauveur, lorsqu'ils demandaient, comme nous l'avons vu, Où est celui qui vient de naître Roi des Juifs ; car nous sommes venus pour l'adorer ; s'il venait de naître, il était donc Homme, et s'ils venaient l'adorer, il était donc Dieu celui qu'ils appelaient Roi des Juifs. Aussi, ils confessèrent sa puissance royale, en lui offrant l'or, qu'on paie comme tribut aux rois ; car, à cause de sa supériorité sur les autres métaux, l'or est un don digne des rois ; l'or montre donc que cet Enfant est Roi, puisqu'il convient à sa dignité. Ils confessèrent en outre la majesté divine en lui offrant de l'encens, qu'on brûle en l'honneur de Dieu dans les sacrifices ; l'encens montre donc que cet Enfant est Dieu et de plus qu'il est Prêtre, parce que cette oblation appartient au sacerdoce. Ils confessèrent encore son humanité mortelle en lui offrant de la myrrhe qui sert à embaumer les corps ; et Jésus-Christ, qui était Roi et Prêtre, a voulu mourir pour le salut de tous. « Ainsi, dit saint Augustin (Serm. De Epiphan.), on offre à cet Enfant le tribut de l'or comme au Roi souverain, le sacrifice de l'encens comme au Dieu véritable, et l'aromate de la myrrhe comme à Celui qui doit mourir un jour pour le genre humain. »
Chacun des Mages, comme nous l'avons dit, offrit les trois sortes de présents, ainsi que l'exigeait leur signification mystérieuse ; car personne ne peut être appelé vraiment chrétien s'il ne confesse que le Christ est Dieu, qu'il possède la royauté, qu'il a subi la mort, en un mot qu'il réunit ces trois qualités figurées par les trois sortes de présents. « Les Mages, assure Remi d'Auxerre, n'offrirent pas au Christ chacun un présent, mais chacun trois présents, de façon qu'ils proclamèrent également par ce triple hommage sa divinité, sa royauté et son humanité tout à la fois. » — Voilà les parfaits modèles que doivent imiter tous les chrétiens sincères. À leur exemple, offrons à Jésus de l'or, en croyant qu'il est le monarque suprême, Roi de l'univers ; de l'encens, en témoignant qu'il est le vrai Dieu, créateur du monde ; de la myrrhe, en déclarant qu'il s'est fait homme et passible pour nous. C'est ainsi qu'une foi sainte ne cesse d'offrir ces trois présents au Christ, tant qu'elle le reconnaît comme vraiment Dieu, vraiment homme et vraiment mort pour nous. D'après saint Hilaire (Can. I, in Matth.), « l'offrande des trois présents manifeste la connaissance de profonds mystères par rapport à Jésus-Christ, savoir de sa mort comme Homme, de sa résurrection comme Dieu et de sa judicature comme Roi. » Quant à moi, Seigneur Jésus, marchant sur les traces de vos serviteurs, je vous adore siégeant sur le trône de la gloire d'où vous dominez avec Dieu votre Père l'univers entier, et je vous offre avec gratitude cette foi dont vous m'avez éclairé, pour croire que vous êtes le Roi immortel de tous les siècles, Dieu de Dieu, né d'une Vierge et mort pour nos péchés.
Après avoir offert à Jésus-Christ ce qui lui appartient, offrons-lui ce qui nous appartient aussi. Quand nous croyons qu'il est Roi, Dieu et Homme, nous lui attribuons ce qu'il possède ; mais ce que nous possédons, nous le tenons du Seigneur, et nous devons lui en faire une triple offrande qu'il aura pour agréable. Offrons d'abord notre âme qui est désignée par l'or ; car de même que l'or l'emporte sur les autres métaux par sa valeur et son éclat, de même notre âme ne le cède à rien devant Dieu par son prix et sa beauté. Offrons aussi notre corps qui est figuré par la myrrhe ; car l'amertume de la myrrhe marque l'amertume que doit causer à notre corps la mortification ou la souffrance. Offrons encore pour le corps et pour l'âme une vie sainte et irréprochable qui est indiquée par l'encens ; car comme l'encens n'exhale point son parfum, s'il n'est consumé par le feu, ainsi notre vie ne rend point d'odeur pour Dieu, si elle n'est éprouvée par la tribulation. De plus, nous devons offrir à Jésus-Christ l'or de notre amour, en pensant à ce qu'il a souffert pour notre salut, l'encens de nos louanges, en le remerciant de ses bienfaits, la myrrhe de notre compassion, en méditant sur sa mort. Dans le sens moral, L'Église possède aussi de l'or, c'est la sagesse parfaite, la doctrine pure et la foi véritable ; de l'encens, ce sont les oraisons ferventes, les pieuses pensées et les bons exemples ; de la myrrhe, ce sont l'amertume de la pénitence, la mortification de la chair et les bonnes œuvres. L'or est offert par les docteurs, l'encens par les martyrs et les confesseurs, la myrrhe par les pécheurs pénitents ; car toute offrande est comprise dans ces trois sortes de présents ; c'est ainsi que les dons des Mages expriment tout ce que l'Église croit, prescrit et observe. — D'après saint Bernard (Serm. III, in Epiphan.), « nous offrons de l'or au Sauveur, lorsque pour la gloire de son nom nous abandonnons tous les biens de ce monde ; mais il ne suffit pas de mépriser toutes les choses de la terre, si nous ne cherchons les choses du ciel avec un ardent désir, et c'est alors que nous offrons le parfum de l'encens qui figure les prières des saintes âmes. En outre, il faut non-seulement fouler aux pieds le siècle présent, mais encore réduire la chair en servitude et la châtier ; si notre renoncement au monde est joint à la mortification du corps, il n'y a pas de doute que notre prière, ainsi portée sur ces deux ailes, pénétrera jusque dans les cieux, et montera devant Dieu comme la fumée de l'encens : c'est de cette manière qu'avec l'or et l'encens nous offrirons aussi la myrrhe au Seigneur. »
En résumé, les Mages honorèrent le Christ de trois manières, en lui offrant leur corps, lorsqu'ils se prosternèrent ; leur âme, lorsqu'ils l'adorèrent ; et leur fortune, lorsqu'ils donnèrent des présents : l'offrande ne pouvait être plus complète, car l'homme ne possède pas autre chose que son corps, son âme et sa fortune. Les Mages sont au nombre de trois pour plusieurs raisons ; soit parce que ceux qui embrassent la foi chrétienne doivent confesser l'indivisible Trinité ; soit parce que ceux qui adorent Dieu doivent avoir les trois principales vertus qui sont la foi, l'espérance et la charité ; soit parce que ceux qui désirent voir Dieu doivent employer toutes leurs pensées, paroles et actions, c'est-à-dire leur mémoire, leur intelligence et leur volonté, à fuir le mal et à pratiquer la vertu. « C'est avec raison, dit saint Grégoire (lib. XXVI, Moral, 26), que les saints sont appelés rois parce qu'au lieu de consentir et de succomber aux mouvements déréglés de la chair, ils savent les dompter et les régir à leur gré. » Selon saint Isidore, les rois sont ainsi nommés, parce qu'ils doivent régir suivant les règles ; par conséquent, on mérite le nom de roi en faisant le bien, et en faisant le mal on n'est plus digne de porter ce titre. Les Rois Mages partent de l'Orient pour signifier qu'ils abandonnent la prospérité humaine consistant dans trois sortes de biens temporels, savoir les richesses, les honneurs et les plaisirs. L'étoile qui leur apparaît, représente la Vierge Marie dont le nom signifie Étoile de la mer : elle se manifeste à des Rois et à des Mages, elle se montre à ceux qui sont maîtres de leurs passions et amis de la sagesse ; elle les dirige à travers les écueils et les tempêtes de ce monde vers le port du salut qui est le Christ ; et lorsqu'ils l'ont trouvé, ils lui rendent leurs hommages, lui offrent leurs présents, savoir l'or de la charité, l'encens de la prière et la myrrhe de la mortification.
Le même jour où Jésus naquit en Judée, la nouvelle en fut donnée aux Mages en Orient ; car ils virent alors une nouvelle étoile où paraissait un enfant dont la tête était surmontée d'une croix toute resplendissante d'or ; ils entendirent une voix qui leur disait : Allez en Judée, c'est là que vous trouverez un Roi nouveau-né. Ils s'empressèrent de partir pour la Judée, ne craignirent pas de pénétrer en ce pays, et y offrirent leurs présents à l'Enfant Roi du Ciel
Voir note XXXIX. Ces trois généreux Mages avaient été figurés autrefois par les trois courageux soldats qui coururent à la citerne de Bethléem pour désaltérer David, leur roi (II Reg. XXIII) car comme ces trois braves, sans redouter l'armée des ennemis, traversèrent avec intrépidité leur camp et puisèrent l'eau tant désirée ; ainsi, les trois Mages, sans appréhender la puissance d'Hérode, entrèrent hardiment à Jérusalem et s'informèrent du nouveau Roi. Les trois soldats allèrent à Bethléem pour y chercher l'eau naturelle de la citerne, mais les trois Mages y vinrent pour y trouver l'eau spirituelle de la grâce que leur fournit le céleste Échanson. Cette citerne de Bethléem figurait donc qu'en ce même lieu naîtrait un jour Celui qui devait procurer à tous les hommes altérés l'eau spirituelle de la grâce nécessaire pour la vie éternelle.
Salomon dans toute sa gloire fut également la figure de ce nouveau Roi aux pieds duquel les Mages vinrent déposer leur offrande (III Reg. X). En effet Salomon siégeait sur un trône fait de l'ivoire le plus éclatant, et revêtu de l'or le plus pur : tous les rois de la terre aspiraient à le voir et lui envoyaient les présents les plus précieux ; la reine de Saba lui en apporta de si nombreux et de si magnifiques que jamais on n'en avait vu de semblables. Or, ce trône de Salomon représentait la Bienheureuse Vierge Marie dans laquelle résida Jésus-Christ, la Sagesse incarnée. Ce nouveau trône de l'Enfant-Jésus était aussi formé de l'ivoire le plus éclatant et de l'or le plus pur : car l'ivoire par sa blancheur et sa froideur désigne la chasteté et la pureté virginale ; mais comme l'ivoire en vieillissant tourne au rouge, ainsi la virginité gardée longtemps équivaut au martyre. L'or, qui par sa valeur intrinsèque l'emporte sur tous les autres métaux, signifie la charité qui est la mère de toutes les vertus. C'est donc avec raison que Marie est appelée Tour d'ivoire, à cause de sa chasteté virginale, et Maison d'or, à cause de son excellente charité : elle réunit en sa personne ces vertus incomparables, parce que devant Dieu la virginité n'est rien sans la charité. Le trône de Salomon était élevé sur six degrés, et Marie domine sur les six états des Saints, puisqu'elle est Reine des Patriarches, des Prophètes, des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs et des Vierges. Douze figurines de lionceaux ornaient les degrés du trône de Salomon, et représentaient soit les douze Apôtres qui servaient Marie comme la Reine du Ciel, soit les douze Patriarches qu'elle comptait parmi ses aïeux. Le sommet du trône par sa forme ronde indiquait la parfaite innocence de Marie qui était sans tache et sans défaut : et les deux bras qui garnissaient le trône de chaque côté figuraient le Père et le Saint-Esprit qui soutenaient sans cesse la Mère du Fils de Dieu.
Lorsque les Mages eurent rendu leurs hommages et leurs adorations au divin Enfant, ils lui baisèrent les pieds avec amour et respect ; puis, après avoir reçu sa bénédiction, ils s'inclinèrent et se retirèrent le cœur comblé de joie. Comme ils délibéraient sur le chemin à prendre,
Dieu leur fit savoir en songe qu'ils ne devaient point retourner vers Hérode (Matth. II, 12). Nous apprenons par là que quand on a connu la vérité, on ne doit point revenir à l'erreur, et qu'il ne faut pas lier société avec les impies. Sénèque lui-même, quoique philosophe païen, (De Beneficiis), ne dit-il pas que quitter l'erreur pour embrasser la vérité n'est pas de l'inconstance, et qu'il n'y a pas de honte à changer de résolution, quand c'est pour le bien ? À l'exemple de Moïse qui, sans proférer une parole, criait vers le Seigneur, les Mages du fond de leur cœur conjuraient en silence le Très-Haut de leur manifester sa volonté touchant leur retour auprès d'Hérode ; et, par leur pieuse ferveur, ils méritèrent de recevoir une réponse divine soit par une révélation intérieure, soit par le ministère d'un Ange. Alors ils descendirent vers la mer, montèrent sur un navire, s'en allèrent par Tharsis, et
rentrèrent ainsi dans leur pays par un autre chemin ; parce que, dit saint Jérôme (Hieron. in Matth.), ils ne devaient pas se mêler aux Juifs incrédules. À la nouvelle de leur départ, dit Arnobe le Jeune (Com. in Ps. XLVII), Hérode furieux fit brûler tous les vaisseaux de Tharsis, accomplissant ainsi cette prophétie de David :
Tu briseras dans ta colère les vaisseaux de Tharsis. (Ps. XLVII, 8) « Considérez, dit saint Chrysostôme, la foi des Mages ; ils ne se scandalisent pas et ne se disent pas à eux-mêmes : Si cet Enfant est le Très-Haut, pourquoi fuir, pourquoi dissimuler notre départ ? La vraie foi ne chercha pas à connaître les raisons et les motifs de celui qui commande, elle ne sait qu'une chose, se soumettre et obéir. À l'exemple des Mages, allons dévotement vers Dieu, et dans toutes nos œuvres soyons attentifs à ce qu'il demande de nous, afin de ne pas revenir vers le démon, mais de retourner dans notre patrie céleste par les sentiers des vertus, en suivant le Christ q
ui est la voie, la vérité et la vie. Apprenons de là à mettre dans le Christ notre salut et notre espérance, et à quitter les voies que nous avions prises avant notre conversion. « Puisque notre vie est changée, dit saint Augustin (lib. IV, de Trinit. c. 12), nous ne devons pas revenir par où nous sommes venus ; nous ne devons plus marcher dans nos anciennes voies, mais dans des voies nouvelles. » — « En revenant dans leur pays par un autre chemin, les Mages nous donnent une grande leçon, dit saint Grégoire (Homil. X, in Evang.). En effet, notre patrie véritable, c'est le paradis ; la connaissance de Jésus-Christ doit nous y faire rentrer, mais par un chemin différent de celui que nous avions suivi en le perdant. Nous en avons été chassés à cause de notre orgueil, de notre désobéissance, pour avoir convoité les choses terrestres, et pour avoir mangé du fruit défendu ; nous ne pouvons y rentrer que par notre repentir, notre obéissance, notre mépris des créatures, et la mortification de nos sens. Enfin, nous retournons dans notre patrie par une autre route, parce que la pénitence doit nous amener au paradis d'où la concupiscence nous a éloignés. » Pour confirmer cette explication que saint Grégoire nous donne, le Souverain Pontife, dans la procession de ce jour, ne rentre point au chœur par le même côté qu'il était sorti- Les Mages revenus dans leur pays glorifièrent Dieu avec plus d'ardeur qu'auparavant, et le firent connaître à un grand nombre de Gentils
Voir note XL.
On peut croire que Marie, si zélée pour la pauvreté, comprenant la volonté de son divin Fils, répandit en peu de jours dans le sein des pauvres tout l'or que les Mages avaient apporté : car, lorsqu'elle vint au temple, bientôt après, elle n'avait pas même de quoi acheter un agneau pour l'offrir à la place de son Enfant ; mais elle se contenta d'offrir, comme les pauvres, deux tourterelles ou colombes. Nous voyons ici la pauvreté doublement recommandée ; d'abord, parce qu'en ce jour Jésus avec sa Mère reçut l'aumône comme un pauvre ; ensuite, parce que non seulement il ne chercha point les biens terrestres, mais qu'il refusa même de garder ceux qui lui étaient donnés. C'est ainsi qu'il allait croissant dans l'amour de la pauvreté, et de plus, si vous y faites bien attention, dans la pratique de l'humilité. En effet, il est des chrétiens qui se plaisent à s'estimer vils et méprisables à leurs yeux, mais qui ne voudraient pas paraître tels aux autres : ce n'est pas ainsi qu'agit l'Enfant Jésus, le Maître de tous ; il ne craignit point de montrer aux autres sa misère et son indigence, non seulement à quelques personnes vulgaires, mais aux rois eux-mêmes et à toute leur suite, malgré la gravité des circonstances ; car il était à craindre que les Mages venus de si loin pour visiter le Roi des Juifs qu'ils croyaient aussi être un Dieu, ne fussent ébranlés dans leur foi en le voyant dans un tel état, et que, s'imaginant être joués, ils ne retournassent dans leur pays sans croire en lui et sans l'honorer. Malgré ces considérations, le divin amateur de l'humilité n'abandonna point son état d'humiliation, afin de nous apprendre à ne point sortir de notre abaissement extérieur, sous prétexte de quelque bien apparent, et à ne point craindre de paraître vils et abjects aux yeux des autres.
Après le départ des Mages, Marie, cette Reine du monde, demeura dans l'étable, avec Jésus son fils et Joseph, son époux, jusqu'à ce que le quarantième jour eût été accompli, pour se conformer aux prescriptions légales, comme si elle eût été une femme ordinaire, et que Jésus eût été un enfant semblable aux autres. Qui pourrait peindre le zèle et les soins dont cette tendre Mère entourait le divin Enfant ? Oh ! avec quelle sollicitude, avec quel empressement, elle veillait à ce qu'il ne manquât pas de la moindre chose ! Avec quel profond respect, quelle précaution et quelle pieuse timidité elle touchait Celui qu'elle savait être son Seigneur et son Dieu ! Qu'elle le lève ou qu'elle le couche, elle fléchit le genou devant lui. Avec quelle joie, quelle confiance et quelle autorité maternelle elle le prend dans ses bras, le couvre de ses baisers, le presse doucement contre son cœur ! car elle met toutes ses complaisances en Celui qu'elle regarde comme certainement et véritablement son propre Fils. Avec quelle attention et quelle convenance elle enveloppe de langes et dispose dans la crèche ses membres délicats ! Car si elle était très-humble, elle était aussi très-prudente. Aussi elle lui rendit soigneusement tous les devoirs et tous les services à chaque instant du jour et de la nuit, qu'il fût éveillé ou qu'il reposât, non-seulement lorsqu'il était tout petit enfant, mais encore lorsqu'il eut grandi. Avec quelle douce satisfaction, elle le nourrit de son lait ! cette satisfaction ne saurait être comparée à celle que peuvent éprouver les autres mères. Le Fils qu'elle avait conçu sans concupiscence et enfanté sans douleur, elle l'allaitait d'une céleste rosée. Vierge avant l'enfantement, vierge dans l'enfantement, elle restait vierge après l'enfantement. Saint Augustin (Serm. IX, de Natali Domini) adresse à la Vierge-Mère ces douces paroles : « Ô Marie ! Allaitez le Christ qui est votre Seigneur et le nôtre, allaitez Celui qui est le pain vivant descendu du ciel, allaitez Celui qui vous a faite digne de le porter dans votre chaste sein, Celui qui par son Incarnation vous a procuré l'avantage de la fécondité, et qui par sa naissance ne vous a point enlevé le don de la virginité. » « Qu'ils étaient affectueux, dit saint Anselme (lib. de Excellentia B. Virginis, IV), les sentiments de Marie, quand elle portait dans ses bras et qu'elle suspendait à son sein ce divin Enfant ! Et quand elle voyait ses pleurs, ou qu'elle entendait ses cris, avec quel empressement elle cherchait à éloigner de lui tout ce qui pouvait l'incommoder ! » Et saint Bernard (Serm. de Nativitate Domini) nous représente saint Joseph tenant sur ses genoux l'Enfant Jésus, qui lui sourit avec tendresse.
Nous aussi, considérons Marie auprès de la crèche, et joignons-nous à cette Vierge-Mère pour nous réjouir avec l'Enfant Jésus, parce qu'une vertu toute spéciale s'échappe de lui. Que l'âme chrétienne et surtout que l'âme religieuse aille chaque jour depuis la Nativité jusqu'à la Purification, adorer Jésus dans l'étable et vénérer sa sainte Mère, en méditant affectueusement sur la pauvreté et la mortification, sur l'humilité et la douceur dont ils nous donnent l'exemple. À la vue de Marie qui demeure ainsi patiemment de longs jours dans une grossière étable avec Jésus et Joseph, pourrions-nous trouver dur et pénible de garder le cloître et la solitude ? Considérons maintenant quelle est la grandeur de cette solennité, et livrons-nous à la joie, parce que ce jour est vraiment l'origine de notre foi. « Reconnaissons, mes très-chers frères, dit saint Léon, pape, (Serm. II, in Epiph.) reconnaissons dans les Rois Mages qui adorent Jésus dans la crèche, les prémices de notre vocation à la foi, et célébrons avec allégresse le principe de toutes nos espérances. Honorons ce très-saint jour, où l'auteur de notre salut s'est manifesté ! Et celui que les Mages vinrent saluer tout petit enfant dans l'étable, adorons-le régnant au ciel dans toute sa puissance. Comme les Mages lui offrirent les présents symboliques de leurs trésors, offrons-lui les hommages sincères de nos cœurs qui soient dignes de lui. De la sorte, nous devons toujours réaliser le mystère de cette présente fête, que nous ne cesserons de célébrer véritablement, si le Seigneur Jésus-Christ se manifeste dans toutes nos actions. Afin de prouver d'une manière éclatante la naissance du Sauveur, saint Chrysostôme résume en ces termes les nombreuses merveilles qui l'ont précédée, accompagnée et suivie. (Hom. I, ex variis locis in Matth.) « Un Ange apparaît dans le temple à Zacharie, et lui promet qu'Elisabeth lui donnera un fils, malgré sa vieillesse ; le prêtre qui ne croit point à la parole de l'Ange perd l'usage de la parole ; cependant la femme stérile conçoit, et bientôt Jean tressaille de joie dans le sein de sa mère. Une Vierge enfante aussi, et un Ange annonce à des bergers que le Sauveur du monde vient de naître, alors les bergers se réjouissent avec les Anges qui font entendre leurs concerts ; cette admirable naissance remplit le ciel et la terre d'une joie immense ; enfin une étoile miraculeuse apparaît aux Rois Mages, leur apprenant que le Roi des Juifs, le Désiré des nations, le Maître du ciel et de la terre est arrivé.
Prière
Ô bon Jésus, qui, étant né d'une Vierge, vous êtes révélé aux Mages conduits par une étoile jusqu'à votre berceau, et qui les avez ramenés dans leur pays par une autre voie, Sauveur miséricordieux, que la lumière de votre grâce dissipe les ténèbres de ma conscience, et par votre joyeuse manifestation, accordez-moi une parfaite connaissance de vous même et de moi-même, en sorte que je vous contemple et vous trouve au dedans de mon âme, et que, dans ce sanctuaire intime, j'offre à votre suprême majesté la myrrhe d'une sincère componction, l'encens d'une prière fervente et l'or d'une pure charité ; enfin, puisque, c'est en suivant la voie de l'erreur et du péché, que j'ai abandonné la patrie de la félicité céleste, faites que je la regagne, sous votre conduite, en suivant la voie de la grâce et de la vérité, Ainsi-soit-il.