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CHAPITRE V
Conception de notre Sauveur
Luc. I, 27-38
Le sixième mois de la conception du Précurseur, au commencement du sixième âge du monde, lorsque fut arrivée la plénitude de ce très-saint et très-heureux temps où la souveraine Trinité avait résolu de réparer le genre humain par l'Incarnation du Verbe, le Dieu tout-puissant appela l'archange Gabriel, un des premiers princes de son royaume, et l'envoya dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, vers la vierge Marie, mariée à Joseph, homme de sa tribu. Tous deux étaient de la maison de David, de la famille royale, de tribu et de race nobles, mais surtout religieuses, comme dit saint Bernard (hom. II sup. Missus). Il plut à Dieu de relever l'homme suivant le même ordre et de la même manière qu'il l'avait vu tomber. Or, ainsi que le vénérable Bède le fait remarquer (hom. de Annunt.), l'homme était tombé par la ruse du diable, par l'intermédiaire du serpent, par l'influence de la parole, et par la connivence de la femme. Il a été relevé suivant le même ordre par des moyens contraires, par la sagesse de Dieu, par le ministère de l'Ange, par la vertu du langage, et par le consentement d'une Vierge. Or, ajoute le même Docteur, ces circonstances sont tellement pleines de mystère, qu'elles doivent être précieusement notées, et méditées avec d'autant plus de soin qu'elles contiennent avec plus d'évidence toute l'économie de notre rédemption ; car nous devons nous rappeler volontiers comment notre salut s'est opéré.
Observons d'abord que le nombre six est pas sans mystère : c'est un nombre parfait Voir note XVI. Aussi le Christ a été conçu dans le sixième âge du monde, parce que toutes choses devaient être perfectionnées par lui. Il a été conçu dans le sixième millénaire qui est la limite de tous les nombres, de même que le Christ est la limite et la fin de tous les êtres. Il a été conçu dans le sixième mois, parce qu'en ce mois le monde avait été fait par celui même qui devait le refaire. Il a été conçu le sixième jour de la semaine, parce qu'en ce jour l'homme avait été créé par celui qui devait le réparer. C'est pour cette même raison qu'après avoir vécu trente trois ans, le divin Sauveur est mort dans le sixième âge du monde, dans le sixième millénaire, dans le sixième mois, et dans le sixième jour de la semaine. On peut croire aussi que pour établir des rapports plus exacts entre toutes choses, il a été conçu à la sixième heure, parce qu'il a souffert à la sixième heure, de même que l'homme avait péché à la sixième heure ; et que, d'après une certaine convenance, comme Eve avait été séduite par le démon à la sixième heure, Marie a été instruite par l'Ange à la sixième heure.
Ce messager céleste était l'Ange Gabriel, dont le nom signifie force de Dieu ; car il devait annoncer que la Vertu et la Sagesse de Dieu allaient se revêtir de notre humanité pour combattre sous ces humbles apparences les puissances aériennes. Ce messager devait appartenir à l'ordre des Archanges, parce qu'il portait de grandes nouvelles. Dieu qui le députait, était toute la Trinité, bien que cette députation soit attribuée particulièrement au Père. En effet le Père le députa, parce que sa Providence devait veiller sur le Fils, sur l'épouse et la mère ; le Fils aussi le députa, parce que lui-même devait s'incarner dans le sein de la Vierge ; le Saint-Esprit également le députa, parce qu'il devait sanctifier Marie, en la couvrant de son ombre. — Gabriel fut donc envoyé dans une ville de Galilée, mot qui signifie transmigration parce que le Christ devait abandonner les Juifs incrédules pour les Gentils fidèles. Or il y a deux Galilées : la Galilée des Gentils que Salomon donna au roi Hiram dans le voisinage de Tyr ; ce n'est pas celle qui est mentionnée ici ; la Galilée des Juifs qui est située le long de la mer de Galilée, et c'est celle-là dont il est ici question. Le nom de la ville était Nazareth qui signifie fleur, car il convenait que le Christ, la véritable fleur, fût conçu dans une fleur, c'est-à-dire dans Nazareth, et d'une fleur, c'est-à-dire de la bienheureuse Vierge, et avec les fleurs, c'est-à-dire dans la saison où elles commencent à paraître. Jésus-Christ est appelé fleur, à cause de la beauté et de l'éclat de sa sainte vie, à cause de la suavité et de l'odeur de sa bonne renommée, à cause du fruit de sa passion et du profit qu'en retirent les fidèles pour leur conduite. Cette fleur a éclos dans la Conception, s'est épanouie dans la Nativité, s'est flétrie dans la Passion, et a refleuri dans la Résurrection. Si donc vous voulez cueillir cette fleur, suivez la beauté de ses exemples, répandez l'odeur de ses vertus, et vous goûterez ainsi le fruit de sa passion. Le Seigneur n'a pas voulu imiter les Rois de la terre, en choisissant une grande ville, pour être témoin de l'alliance qu'il allait contracter avec la nature humaine ; mais il a choisi Nazareth, ville toute petite, afin de nous donner un exemple d'humilité, en nous apprenant que pour faire le bien nous devons toujours préférer les endroits les plus humbles : il a voulu au contraire souffrir dans la grande cité de Jérusalem, afin de nous enseigner que nous ne devons point rougir d'endurer publiquement les opprobres pour son amour.
Gabriel fut envoyé non pas vers une vierge quelconque, mais une vierge de cœur, de corps, de profession. Or le Christ a voulu pour plusieurs raisons être conçu et naître d'une telle vierge. 1° D'après saint Bernard (in serm. de Adv.), si Dieu devait être conçu et naître, il était convenable qu'il ne fût conçu et ne naquît, que d'une vierge ; et si une vierge devait concevoir et enfanter, elle ne pouvait concevoir et enfanter qu'un Dieu. 2° Suivant saint Jean Damascène, Celui qui dans le ciel a un père sans mère devait sur la terre avoir une mère sans père. 3° Selon saint Augustin (de sancta virginitate, VI), afin de signifier que ses membres mystiques devaient naître spirituellement de l'Église qui est vierge, Jésus-Christ notre chef commun a voulu naître d'une vierge. 4° Comme le premier Adam a été formé d'une terre vierge, le second Adam devait se revêtir de notre humanité dans le sein d'une vierge. 5° Comme la perte du genre humain avait été causée par Eve encore vierge, il fallait qu'elle fût réparée par Marie toujours vierge. — L'ange fut député vers une Vierge mariée à un homme (viro). Nous avons dit plus haut, au chapitre du mariage de la Vierge Marie, pourquoi le Christ a voulu naître d'une personne mariée. Joseph son époux, comme le fait remarquer saint Bernard (hom. II, sup. Missus est), est appelé Vir qui signifie fort, parce que c'était un homme vertueux et juste, qui par conséquent devait être un témoin irrécusable des plus grandsmystères. Aussi est-il nommé Joseph, c'est-à-dire celui qui va croissant, en latin accrescens, parce que croissant toujours en sainteté, il a fait de continuels progrès dans les vertus. Il faut remarquer qu'on trouve dans L'Écriture quatre hommes célèbres nommés Joseph : le premier fut ce fils de Jacob, illustre par sa prudence, qui expliqua sagement les songes de Pharaon ; le second fut l'époux de Marie distingue par sa tempérance, qui respecta la virginité de Marie ; le troisième est cet homme riche d'Arimathie, remarquable par sa force ou son courage, qui ne craignit pas d'aller trouver Pilate pour lui demander le corps de Jésus ; le quatrième est ce disciple du Sauveur, caractérisé par sa justice qui lui mérita le surnom de Juste. Il convenait bien à l'époux de la Vierge de porter un nom qui résumait mystérieusement toutes les vertus. Il est dit ensuite que Joseph était de la maison de David, pour montrer que le Christ est descendu de la race de David, comme les prophètes l'avaient prédit ; car bien que Joseph n'ait pas été le père du Sauveur, cependant la Vierge Marie de laquelle le Christ a pris chair, était de la même race que Joseph et par conséquent de la race même de David.
C'est bien justement que la Vierge a été appelée Marie Voir note XVII, car ce nom vénérable comprend trois significations différentes selon trois langues principales : en hébreu, il signifie étoile de la mer, ou illuminatrice ; en latin, mer d'amertume ; en syriaque, maîtresse. Marie fut en effet l'Étoile de la mer à la naissance de son divin fils, car d'elle sortit alors le rayon qui éclaira toute la terre ; elle fut une mer d'amertume, dans la Passion du Sauveur, car alors un glaive de douleur transperça son cœur ; elle fut maîtresse dans son Assomption, lorsqu'elle fut élevée par dessus tous les chœurs angéliques. En outre, Marie est étoile de la mer dans la conduite des pécheurs, parce qu'elle les dirige à travers la mer de ce monde vers le port de la pénitence jusqu'à ce qu'elle les amène à son divin fils. C'est pour cette raison qu'à la naissance du Christ, une étoile apparut aux Mages qui les conduisit jusqu'au lieu où était l'enfant nouveau-né. Que les yeux des pécheurs soient donc sans cesse fixés sur Marie, comme ceux des nautoniers sur leur étoile, « Ne détournez jamais vos regards de cet astre brillant, nous dit saint Bernard (loc cit.), si vous ne voulez pas être engloutis par la tempête. Ô vous donc qui savez qu'emportés par les courants du siècle, vous êtes bien plutôt exposés aux dangers de la mer, qu'établis sur la terre ferme, regardez l'Étoile, invoquez Marie. Etes-vous assaillis par les flots de l'orgueil, de l'ambition, de la calomnie, ou de l'envie, regardez l'Étoile, appelez Marie. Si les mouvements impétueux de la colère, de l'avarice, ou de la volupté bouleversent la nacelle de votre âme, regardez l'Étoile, invoquez Marie. Si épouvanté de la grandeur de vos crimes, si confus des souillures de votre conscience, vous vous sentez entraîné vers l'abîme du désespoir, regardez l'Étoile, invoquez Marie. Dans les périls, dans les angoisses, dans les incertitudes, pensez à Marie, invoquez Marie ; que toujours son nom soit sur vos lèvres, que toujours son souvenir soit dans votre cœur ; et pour obtenir les suffrages de sa prière, imitez les exemples de sa vie. En la suivant, vous ne dévierez point ; en l'invoquant, vous ne désespérerez jamais ; sa pensée vous préservera de toute erreur, son bras de toute chute, sa protection de toute crainte, sa conduite de toute fatigue, et avec son secours vous parviendrez heureusement au port, et par votre expérience vous reconnaîtrez que la Vierge a été à bon droit nommée Marie, c'est-à-dire étoile de la mer. » Ainsi parle saint Bernard.
Le nom de Marie signifie aussi illuminatrice ; elle a en effet illuminé le monde par la splendeur de sa grâce, et par l'exemple de sa vie très-sainte : aussi l'Église lui dit dans ses chants : Vous, dont la vie admirable a éclairé toutes les Églises (Brev. rom.). Saint Bernard dit également (serm. de Nativit. Mariae) : « Otez le soleil, où est le jour ? De même, enlevez Marie, cette Étoile de la mer, et vous n'aurez plus qu'obscurité, que les ténèbres les plus épaisses et les ombres de la mort. » Elle est en effet l'Étoile de la mer, de cette mer ténébreuse, remplie de maux et d'écueils sans nombre. Le ciel a beaucoup d'étoiles, la mer en a une seule qui surpasse toutes les autres en clarté et en bonté ; c'est Marie resplendissante par ses mérites, et brillante par ses exemples. C'est d'elle seule qu'est sorti le vrai soleil de justice, qui éclaire l'univers ; celui qui la suit ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie (Joan. VIII, 12). Quel éclat doit avoir cette étoile qui a produit pour le monde un si grand soleil ? Celui qui marche après elle ne saurait s'égarer et se perdre. — Marie est encore une mer d'amertume dans la conversion des pécheurs, parce qu'elle leur obtient la grâce de sortir de leurs péchés par la contrition, en changeant pour eux l'eau de la délectation charnelle en vin de componction salutaire. Ce nom lui convient spécialement, parce que la mer de ce monde fut pour elle remplie d'amertume et sans attrait, à cause du désir qu'elle avait de voir le royaume céleste de son divin fils. De plus en latin, le nom de Marie est dérivé du mot mer, mare, en ce sens que, comme tous les fleuves confluent à la mer, ainsi toutes les grâces se réunissent en Marie.
Enfin Marie est dite Maîtresse, parce qu'elle nous assiste dans nos tentations, en nous délivrant des périls au temps opportun ; car elle peut et elle veut nous secourir en sa qualité de reine du ciel et de mère de miséricorde (Brev. Rom.). Elle est en effet la maîtresse, la souveraine, non-seulement des hommes sur la terre, mais aussi des anges dans le ciel, et des démons dans l'enfer ; c'est pourquoi dans toutes les tentations, et surtout contre les attaques des démons il faut invoquer Marie : car « de même, dit saint Bernard, qu'une armée bien rangée en bataille jette l'effroi dans le camp ennemi, de même le nom, le patronage et l'exemple de Marie font trembler les puissances aériennes : comme le vent fait voler la poussière, comme le feu fait fondre la cire, ainsi l'invocation de Marie dissipe et renverse les mauvais esprits. À ce seul nom, les démons prennent la fuite, les coupables reçoivent le pardon, les malades la santé, les pusillanimes la force, les affligés la consolation, et les voyageurs le secours dont ils ont besoin. » On peut dire encore que Marie en tant que mer d'amertume est la figure des chrétiens dans la vie active ; comme étoile de la mer, illuminatrice, illuminée, elle est le modèle des âmes dans la vie contemplative ; en sa qualité de maîtresse ou reine, elle est le type des prélats dans l'Église.
L'ange Gabriel fut envoyé à Marie afin de lui déclarer que le Fils du Très-Haut, charmé de sa beauté, l'avait choisie pour devenir sa mère, et afin de l'engager en même temps à le recevoir avec joie comme son propre fils, parce que Dieu avait résolu d'opérer par elle la rédemption du genre humain. « Ô bienheureuse Marie ! s'écrie saint Bernard (hom. I et II sup. Missus), vous avez su réunir l'humilité à la virginité ! Il convenait en effet que celle qui devait concevoir et enfanter le Saint des Saints fût sainte de corps, et c'est pour cela qu'elle reçut le don de la virginité ; il convenait également qu'elle fût sainte d'esprit, et c'est pour cela qu'elle reçut le don de l'humilité. Ainsi couronnée des plus précieuses vertus qui ornaient son corps et son âme d'une double auréole, cette Vierge royale mérita de fixer sur elle, par l'éclat de sa beauté, les regards de la cour céleste, et les complaisances du Roi éternel qui de son trône députa vers elle un céleste ambassadeur. L'ange alla donc trouver Marie, mais en quel lieu ? Sans doute dans l'endroit le plus retiré de sa maison, où elle s'était renfermée pour adresser ses prières au Père Eternel. N'allons pas supposer que l'ange trouva ouverte la demeure de la Vierge qui avait résolu de fuir la société et la conversation des hommes, de peur qu'ils ne vinssent troubler le silence de son oraison, ou ternir l'éclat de sa chasteté. Cette Vierge prudente tenait donc à toute heure son habitation fermée aux hommes, mais non pas aux anges. » Marie ne s'arrêtait donc pas dans les rues ou sur les places publiques, mais elle restait seule dans le secret de sa demeure. Que dis-je, seule ? Non, elle était environnée de toutes ses vertus. « L'envoyé du Très-Haut, comme le fait également remarquer saint Chrysostôme, trouva Marie non pas au dehors dans la dissipation, mais dans la solitude, livrée à la contemplation ; et parce qu'elle ne cherchait pas les faveurs du monde, elle trouva les bonnes grâces de Dieu. » Saint Ambroise dit aussi (lib. II in Luc.) : « A l'arrivée de l'ange, Marie était retirée sans témoin dans l'intérieur de sa maison, afin que personne n'interrompît son recueillement. Elle ne désirait point la société des autres femmes, Celle qui avait pour compagnes ses bonnes pensées ; elle ne se croyait jamais moins seule que quand elle était seule ; car elle avait alors pour société les saints livres, les Archanges et les Prophètes : l'ange Gabriel trouva donc Marie dans le lieu où il avait coutume de la visiter. » Saint Jérôme écrivant à sainte Eustochium, lui dit aussi : « Vous vous choisirez une petite cellule pour vous y retirer seule ; mais que dis-je, seule ! vous aurez pour société tous les Anges et les Saints : vous y lirez l'Évangile, et vous y écouterez Jésus ; vous entretiendrez conversation avec les Apôtres et les Prophètes ; pourriez-vous avoir jamais une meilleure compagnie ? » Saint Bernard a dit également: « Je ne suis jamais moins seul, que quand je suis seul. »
Nous devons croire qu'en ce moment Marie était plongée dans une fervente oraison, ou élevée à une sublime contemplation ; peut-être même elle méditait sur la rédemption prochaine du genre humain, pour savoir comment elle devait s'opérer par l'intermédiaire d'une Vierge. Quelques auteurs prétendent qu'elle était occupée à lire ce passage du prophète Isaïe (VII, 14) : Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils qui sera nommé Emmanuel. Ce fut lorsqu'elle était intimement unie à Dieu par une sublime contemplation, que l'ange lui apparut. Ne convenait-il pas en effet que le Verbe éternel, qui voulait s'unir corporellement à Marie, choisît l'instant où elle-même s'unissait spirituellement à lui par la contemplation ? L'ange se présenta donc à Marie retirée dans sa chambre ou son oratoire, et s'adressant à elle, sous une forme sensible et humaine, il lui dit : Salut ô vous qui êtes pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes (Luc. I, 28). L'ange apparut ainsi sous une forme humaine, comme pour montrer par un exemple qu'il venait annoncer l'incarnation de Dieu et la coopération de l'Esprit saint ; car, afin de déclarer que le Seigneur invisible en lui-même voulait prendre d'une Vierge un corps visible, il convenait que le messager d'un tel mystère fût revêtu lui-même d'une forme corporelle. L'ange se forma donc un corps lumineux, et, selon saint Augustin (serm. VIII de tempore), apparut à la Vierge avec un visage éclatant et avec des vêtements blancs. Il était bien juste que l'Incarnation fût annoncée à Marie, afin qu'elle pût d'abord concevoir par la foi dans son cœur celui qu'elle devait ensuite concevoir selon la chair dans son sein.
L'ange renversant le nom d'Eve (Eva), dit à Marie: (Ave), Salut, pour signifier qu'elle était délivrée de toute malédiction (ab omni vae liberam). C'est à juste titre qu'elle est saluée pleine de grâce ; car tandis que les autres reçoivent la grâce avec mesure, elle seule a mérité la faveur de recevoir en son sein l'Auteur même de la grâce. Si, avant de le concevoir, elle était déjà pleine de grâce, qui pourrait comprendre de quelle grâce surabondance elle fut comblée après l'avoir conçu ? C'est ce qui fait dire à saint Jérôme (serm. de Assumpt. Mariae) : « Elle est justement appelée pleine de grâce, car les autres ne reçoivent la grâce que par parties, au lieu que Marie a reçu la grâce dans toute sa plénitude. » Elle est vraiment pleine de grâce, celle par qui les dons du Saint-Esprit se sont répandus sur toutes les créatures ; celle qui procura la gloire au ciel, un Dieu à la terre, la paix aux hommes, la foi aux nations ; celle à qui sont dus la fin des crimes, la réforme des mœurs, et l'ordre dans la conduite de la vie.
L'ange ajoute : Le Seigneur est avec vous : c'est-à-dire, qu'il soit dans votre sein et qu'il remplisse vos entrailles, celui qui est déjà dans votre âme, et qui remplit votre cœur. Qu'il soit avec vous non-seulement par son essence, sa puissance et sa présence, comme il est en toutes choses ; non-seulement par sa grâce, comme il est dans tous les saints, mais qu'il soit spécialement avec vous en se formant un corps de votre sang le plus pur. Remarquez ici que si toute la salutation angélique fut très agréable à Marie, ces paroles, le Seigneur est avec vous, la comblèrent d'une joie toute particulière ; aussi devons-nous les répéter avec une singulière dévotion ; car, bien que Dieu fût avec Marie auparavant, il lui envoya cependant un nouveau messager, pour lui annoncer qu'il voulait être avec elle d'une manière plus intime. Il la fait proclamer seule bénie entre toutes les femmes, et au dessus de toutes les femmes ; car depuis la chute originelle, toute femme est assujettie à la malédiction de Dieu ou bien de la loi. Si elle n'est plus vierge, elle est assujettie à la malédiction de Dieu qui a dit, tu enfanteras dans la douleur (Gen. III, 16) ; si elle est restée vierge, elle est assujettie à la malédiction de la loi qui frappe de déshonneur la stérilité : Marie néanmoins évita ces deux malédictions, la malédiction divine, puisqu'elle demeura vierge, et la malédiction légale, puisqu'elle devint mère. Ainsi cette maîtresse des Vierges abolit la malédiction de la loi, lorsque la première elle voua sa virginité à Dieu ; c'est donc avec raison quelle est proclamée bénie, puisque par elle le monde est délivré de la malédiction.
Remarquons que jamais homme ne parviendra à saluer cette auguste Vierge, en termes plus excellents et plus agréables à son cœur, que ceux qui furent dictés par Dieu lui-même et transmis par l'ange. Chacune de ces paroles en effet renferme des mystères pleins de douceur : car Dieu le Père la disposa par sa toute-puissance, de telle sorte qu'elle fût exempte de toute malédiction (ab omni vae) ; c'est ce que signifie le mot Ave. Dieu le Fils l'illumina de toute sa sagesse, pour qu'elle devint cet astre brillant qui devait éclairer le ciel et la terre ; c'est ce que marque le nom de Marie qui signifie Étoile de la mer. Le Saint-Esprit la pénétrant de toute sa douceur, la rendit par sa grâce tellement agréable à Dieu, que quiconque cherche la grâce par son entremise, la trouvera certainement ; et c'est ce qu'indiquent ces paroles : Vous êtes pleine de grâce. Ces autres expressions : Le Seigneur est avec vous, nous montrent l'accomplissement de cette ineffable union que la Trinité tout entière consomma en elle, lorsque la substance prise de sa propre chair fut unie en une seule personne à la nature divine, de façon qu'un Dieu devînt homme et qu'un homme devînt Dieu. Qui pourra jamais sentir ou exprimer tout ce que Marie éprouva de joie et de douceur dans cet instant précieux ? Par ces paroles : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, chacun la reconnaît avec admiration et la proclame bénie et élevée au dessus de toutes les créatures tant célestes que terrestres. Par ces autres paroles que nous ajoutons : Béni est le fruit de vos entrailles, nous bénissons et nous exaltons le fruit divin sorti de son sein virginal, et auquel toutes les créatures doivent la vie, la sainteté et la gloire pour toute l'éternité Voir note XVIII.
Lorsqu'elle entendit la salutation de l'Ange, la Vierge Marie, fut troublée, et ne répondit point : pourtant son trouble ne venait ni d'un défaut de foi, comme celui de Zacharie, ni d'aucun motif blâmable, ni même de l'apparition de l'ange, car elle était habituée à de pareilles visites. Cependant elle fut troublée, d'abord, selon saint Chrysostôme, à cause du nouveau mode d'apparition ; car si elle était accoutumée à voir les Anges, ce n'était pas sous une forme corporelle ni avec une splendeur éblouissante : c'est ce qui l'effraya un peu, comme l'exprime l'Église, en disant : La Vierge fut surprise de tant de lumière (Brev. rom. in die Annunt.) Et expavescit Virgo de lumine. Elle fut troublée aussi par crainte pour son vœu de virginité ; car, comme dit saint Ambroise (lib. II, in Luc), « c'est le propre des vierges de s'alarmer à l'approche des hommes et de redouter leurs entretiens. » Elle fut troublée encore par la formule inouïe de cette salutation ; car, ajoute le même saint Docteur, « Marie fut tout étonnée et émerveillée de ce nouveau genre de salutation qui était jusqu'alors inconnu et réservé à elle seule. » Enfin elle fut troublée à cause des éloges et des louanges que l'Ange lui prodiguait ; car c'est le propre des âmes vraiment humbles de craindre d'autant plus qu'on les élève davantage. Marie fut donc troublée, mais pour des motifs vertueux et honnêtes, sans pourtant être déconcertée. Aussi comme une vierge prudente, sage et très-réservée, elle ne répondit rien ; mais rentrant en elle-même, elle réfléchissait sur les paroles insolites qui lui étaient adressées ; car elle n'avait jamais entendu les Anges lui donner un pareil salut, et lui tenir un tel langage. L'ange en effet venait de la féliciter de trois titres sublimes : de ce qu'elle était pleine de grâce, de ce que le Seigneur était avec elle, et de ce qu'elle était bénie entre toutes les femmes. Or Marie, cette reine de l'humilité ne pouvait sans rougeur et sans trouble entendre des louanges aussi extraordinaires ; car c'est le propre de celui qui est vraiment humble de rougir et de gémir, quand il se voit comblé d'éloges et d'honneurs. « Si Marie fut troublée à la parole de l'ange, ce fut, dit saint Bernard (hom. III, sup. Missus), l'effet de sa pudeur virginale, mais sa force d'âme l'empêcha d'être bouleversée, et son silence réfléchi fut le fruit de sa prudente discrétion. »
L'Ange alors considérant la Vierge, et pénétrant les diverses pensées qui agitaient son cœur et causaient son trouble, voulut la consoler et la rassurer ; l'appelant familièrement par son nom, comme une personne qui lui était connue, il lui persuada doucement qu'elle ne devait point craindre, il lui donna même comme un ordre, en disant : (Luc. I, 30) Ne craignez point, Marie ; ne soyez pas confuse des louanges que je vous ai adressées, elles ne sont que l'expression de la vérité. Non-seulement vous êtes pleine de grâces, mais vous avez recouvré et retrouvé auprès de Dieu pour tout le genre humain une abondance de grâces que jamais aucune créature n'aurait pu obtenir. Selon saint Chrysostôme, c'est comme s'il disait : « Celui qui mérite grâce auprès de Dieu, n'a pas sujet de craindre. » Vous avez trouvé grâce, mais vous ne la devez qu'à votre humilité, à votre amour de la chasteté, et à la pureté de votre conscience. Qui pourrait en effet, dit encore saint Chrysostôme, sans l'humilité trouver grâce devant Dieu (I. Petr. V, 5), qui ne la donne qu'aux âmes vraiment humbles ? Et saint Grégoire ajoute : Marie trouva grâce auprès de Dieu, en lui préparant une demeure agréable dans son cœur embelli par l'éclat de la virginité, en lui gardant une chasteté sans souillure et une conscience sans tache. Vous avez donc trouvé grâce, c'est-à-dire la paix entre Dieu et les hommes, la destruction de la mort et le rétablissement de la vie, afin que par vous Dieu rachète, éclaire et ressuscite le monde. Ainsi celle qui était pleine de grâce a trouvé encore la grâce, mais pour la distribuer aux autres « Ô Marie, dit saint Augustin, vous avez trouvé grâce devant Dieu, et vous avez mérité de la répandre sur tout l'univers. » Aussi l'Ange ne dit pas, vous avez possédé vous avez acquis, mais vous avez trouvé : car ce que nous possédons, ce que nous acquérons justement, nous pouvons le garder comme notre propre bien ; mais ce que nous trouvons, nous devons le rendre à qui Ta perdu. Ainsi Marie a trouvé grâce, non pas afin de la conserver pour elle, mais afin de la restituer aux autres. Eve avait perdu la grâce. Marie l'a retrouvée non pour elle seule, mais aussi pour nous, ou plutôt à cause de nous ; car si nous n'eussions pas été pécheurs, Dieu ne se serait pas incarné dans son sein. Nous tous donc, qui par le péché avons perdu les faveurs du Très-Haut, allons avec confiance au trône de Marie qui est le trône de la grâce ; et, par nos pieuses larmes, par nos ferventes prières, conjurons-la de nous rendre cette grâce que nous avons perdue et qu'elle a retrouvée pour nous et à cause de nous : elle est si pleine de justice, de tendresse et de miséricorde qu'elle ne sait rien refuser à celui qui l'implore. Sur ce sujet écoutons saint Bernard (serm. de Nativit. Mariae) : « Marie s'est faite toute à tous, elle a ouvert à tous son sein miséricordieux, afin que tous reçoivent de sa plénitude ; car elle procure la rédemption aux captifs, aux malades la santé, aux affligés la consolation, le pardon aux pécheurs, la grâce aux justes, la joie aux anges, enfin la gloire à la Trinité tout entière. Puis il ajoute : « Mes chers enfants, Marie est l'échelle des pécheurs, l'objet principal de ma confiance, l'unique fondement de mon espoir. Oui certainement, si vous la sollicitez avec foi, si vous l'invoquez avec piété, elle compatira à vos maux, elle pourvoira à vos besoins ; elle le peut, puisqu'elle est la Reine du ciel ; elle le veut, puisqu'elle est la Mère de la Miséricorde. Elevez donc vos regards vers cette source de tous les biens ; Dieu lui en a confié toute la plénitude, afin que nous l'honorions avec une dévotion plus affectueuse ; parce que si nous pouvons espérer quelque chose, obtenir la grâce et parvenir au salut, sachons que nous lui devons tout : car Dieu n'a rien voulu accorder aux hommes qui ne passât par les mains de Marie. »
Vous avez donc trouvé grâce, (Luc. I, 31) ô Marie, vous qui deviez concevoir l'auteur même de toute grâce ; car vous concevrez dans votre sein sans péché et sans souillure, et vous enfanterez un fils sans larmes et sans douleur, en demeurant vierge dans cet enfantement comme dans cette conception. C'est avec raison que l'ange lui dit : Vous concevrez dans votre sein, car elle avait déjà conçu dans son cœur par la foi et l'amour. C'est ainsi que nous devons concevoir Jésus en nous par la foi et l'amour, puis l'enfanter par nos bonnes œuvres. Vous l'appellerez du nom de Jésus, c'est-à-dire Sauveur. L'ange ne dit pas : vous lui imposerez le nom de Jésus, car Dieu le Père lui avait imposé de toute éternité ce nom que l'ange révéla à Marie et à Joseph, et que tous deux manifestèrent aux autres. Ce nom avait été donné à cause de sa propre interprétation qui devait avoir une réalisation future, car le genre humain devait être sauvé par Jésus qui signifie salut ; aussi l'Ange ajoute : car il sauvera non pas un peuple quelconque, mais son peuple, c'est-à-dire celui qui s'attachera à lui par la foi et qui l'imitera par ses bonnes œuvres. Il le délivrera de ses péchés, montrant par là qu'il est véritablement Dieu, parce que Dieu seul peut sauver et délivrer des péchés, comme le fait remarquer saint Chrysostôme. Le peuple du Christ ne se compose pas seulement de la nation juive, mais de tous ceux qui viennent à lui, et qui le reconnaissent pour leur Dieu et leur Roi. Daignez aussi, Seigneur Jésus, m'admettre quoique pécheur parmi votre peuple, afin que, malgré mon indignité, vous me sauviez et délivriez de mes péchés !
Il sera grand (Luc. I, 32) non pas comme Jean dont l'Ange avait dit : Il sera grand devant le Seigneur ; sa grandeur sera bien différente, ainsi que l'explique saint Ambroise (lib. II, in Luc), car Jean devait être grand comme homme devant le Seigneur, tandis que Jésus devait être grand comme Dieu lui-même et Fils de Dieu. Il est dit que Jésus sera grand non pas qu'il n'ait point été grand, avant même d'être conçu dans le sein de Marie, (car comme Dieu il a toujours été grand), mais il sera grand comme homme ; parce que cette grandeur qu'il a possédée de toute éternité par sa nature comme Fils de Dieu, il la recevra dans le temps par grâce comme Fils de Marie, et il la gardera pendant toute l'éternité, comme réunissant en sa personne l'humanité et la divinité. C'est bien justement qu'il sera grand, lui qui méritera d'être appelé le Fils du Très-Haut. L'Ange ajoute en effet : Et il sera appelé le Fils du Très-Haut ; c'est-à-dire le propre Fils de Dieu même qui seul est le Très-Haut. Il est vrai que l'homme est au dessus des créatures corporelles et l'Ange au dessus de l'homme, mais Dieu est au dessus de tout.
L'Ange dit ensuite : Et le Seigneur Dieu lui donnera le trône, c'est-à-dire le royaume de David son père. Selon le vénérable Bède (in cap. I Luc), « l'Ange qui précédemment avait appelé le Christ Fils du Très-Haut, le désigne comme Fils de David, pour montrer par là que la personne du Christ réunirait les deux natures ; la nature divine en tant qu'il est Fils de Dieu, et la nature humaine en tant qu'il est Fils de David. » Or il lui donnera le trône de David, non pas en figure, mais en vérité ; non pour un temps sur la terre, mais éternellement dans les cieux ; ce royaume éternel enfin que représentait le royaume temporel du Roi-prophète. C'est ce qui fait dire au même auteur : Le Christ occupa le trône ou royaume de David ; afin que ce même peuple que David avait gouverné par ses sages ordonnances, édifié par ses vertueux exemples, excité par ses chants et par ses hymnes spirituels à la foi et à l'amour de son Créateur, le Christ lui-même, par ses œuvres, ses instructions, ses promesses et ses libéralités, le conduisit au royaume indéfectible du ciel, et à la vision béatifique de Dieu son père. L'Ange ne parle donc pas d'un règne temporel que le Christ lui-même devait rejeter devant Pilate, en disant (Joan. XVIII, 36) : Mon royaume n'est pas de ce monde. Aussi le Christ en ce monde n'exerça point une autorité temporelle sur le peuple juif, quoiqu'elle lui appartînt comme héritage par droit de naissance. Mais l'Ange parle du règne spirituel, sur l'Église militante ici-bas, et sur l'Église triomphante au ciel. Ce règne spirituel était figuré par le règne temporel de David, comme la Jérusalem céleste était représentée par la Jérusalem terrestre. De même donc que David régna temporellement sur son peuple, de même le Christ régnera spirituellement sur son Église, pendant l'exil et dans la patrie.
C'est pourquoi l'Ange continue (Luc. I, 32) : Et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, c'est-à-dire sur tous les élus ; car la maison de Jacob dont il est question ici n'est pas celle du temps, mais celle de l'éternité. En effet, parmi les descendants d'Abraham et d'Isaac, plusieurs ont été rejetés comme Ismaël et Esaü ; parmi les fils de Jacob au contraire, il n'en est point que les saints docteurs ne comptent au nombre des élus ; parce que si plusieurs ont commis des fautes, ils en ont fait pénitence. En outre Jacob signifie supplantateur ou qui triomphe. Ceux en effet qui triomphent de leurs vices et de leurs passions déréglées ont le Christ pour roi ; mais ceux qui se laissent dominer par elles ont le démon pour maître. Le Christ régnera donc non-seulement sur la maison de David, c'est-à-diresur la tribu de Juda ; mais aussi sur la maison de Jacob, c'est-à-dire sur tout le peuple d'Israël, sur toute l'Église et sur tous les élus, non selon la succession de la chair, mais selon celle de la foi. Ainsi sont compris dans ce royaume tous ceux qui imitent la foi et la justice de David et de Jacob : ce sont eux qui forment spirituellement et pour toujours le trône de David et la maison de Jacob. C'est là que siégera et que régnera éternellement le Seigneur Jésus, dès maintenant par sa grâce, et dans la suite par sa gloire. Heureux ceux sur lesquels Jésus régnera ainsi éternellement, parce qu'ils régneront aussi avec lui !
L'Ange poursuit (Luc. I, 33) : Et ce règne n'aura pas de fin. Le Christ en effet, comme Dieu et comme homme, régnera pendant l'éternité non-seulement sur les hommes, mais aussi sur les anges. Cet empire indestructible ne lui sera jamais enlevé, parce que le pouvoir de Dieu qui est sans bornes s'étend à tous les siècles des siècles. « Qu'il est beau, s'écrie saint Bernard (hom. IV sup. Missus), qu'il est glorieux ce royaume, où tous les rois sont réunis ensemble pour louer et glorifier Celui qui seul est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ; où les justes, illuminés par la contemplation de sa splendeur infinie brilleront comme des soleils éclatants dans le palais de leur Père commun ! Oh que je serais heureux si Jésus, qui est miséricordieux pour son peuple, daignait se souvenir de moi pécheur, lorsqu'il viendra dans son royaume ! Oh que je serais heureux ! si dans ce jour où il remettra l'autorité à son Père, il daignait me visiter dans sa bonté afin que je puisse partager le bonheur de ses élus, goûter la joie de ses sujets, et chanter ses louanges avec ses serviteurs ! En attendant ce jour désiré, venez, Seigneur Jésus, arracher les scandales de votre royaume, c'est-à-dire de mon âme, afin que vous puissiez y régner, comme vous le devez ; car vous êtes mon Roi et mon Dieu, vous qui envoyez le salut à la maison de Jacob ! »
En entendant de la bouche de l'Ange de si grandes merveilles, Marie demeura indécise ; car, selon saint Ambroise (lib. II in Luc), « elle ne devait pas ne point croire aux paroles angéliques, mais elle n'osait prétendre à d'aussi sublimes privilèges. » Toutefois, voulant s'assurer de la conservation de sa virginité pour laquelle elle craignait davantage, elle s'informe de la manière dont s'opérera la mystérieuse conception. Vous me promettez que j'enfanterai un fils (Luc. I, 34), mais comment cela pourra-t-il se faire, puisque je ne connais pas d'homme ? c'est-à-dire je n'ai point et je n'aurai jamais commerce charnel avec aucun homme, parce que j'ai pris la résolution et j'ai fait le vœu de demeurer toujours vierge, bien que je sois fiancée et mariée. Etant ainsi vierge de cœur, de corps et de volonté, c'est comme si elle eut dit : Je crois le fait que vous m'annoncez, mais je demande de quelle manière il se réalisera ; car le Seigneur mon Dieu qui connaît toutes mes pensées, sait que je lui ai consacré pour toujours ma virginité ; par quel moyen lui plaira-t-il donc d'opérer ce miracle ? Marie, dit saint Ambroise, ne doute point que la chose ne dût se faire, mais elle s'informe comment elle pourra se faire. Elle avait lu dans Isaïe (VII, 14) : Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils. Aussi elle croyait que la prophétie s'accomplirait, mais elle n'avait point lu comment cette prédiction s'accomplirait ; car c'est là ce nouveau mystère qui n'avait encore été révélé à aucun prophète, et il ne devait pas être proclamé d'abord par l'organe d'un homme mais par la bouche d'un ange.
Ce mystère, lui dit l'Ange, s'opérera d'une manière non pas humaine mais divine ; non par le ministère d'un simple mortel, mais par l'action même du Saint-Esprit qui surviendra dans vous (Luc. I, 35). Ce feu divin embrasera votre cœur, sanctifiera votre chair pour qu'elle soit digne d'être unie au Fils de Dieu par la plus parfaite pureté, et il vous rendra ainsi miraculeusement féconde, en sorte que, par son opération surnaturelle, vous concevrez un fils, sans que vous perdiez rien de votre virginité. Le Saint-Esprit était d'abord venu en Marie, lorsqu'elle fut conçue, pour la purifier du péché originel Voir note XIX ; mais lorsqu'elle conçut le Fils de Dieu, le Saint-Esprit vint de nouveau en elle pour la remplir d'une grâce supérieure qui sanctifia non-seulement son âme, mais sa chair et son chaste sein. Le Saint-Esprit survint donc en Marie, comme la vertu du soleil qui descend sur la rose et sur le lis pour leur communiquer la fécondité. Quoique cette ineffable conception soit l'œuvre de la Trinité tout entière, puisque l'opération des trois personnes divines est indivisible, elle est pourtant attribuée spécialement au Saint-Esprit, et cela pour plusieurs raisons. 1° D'après saint Augustin (in Enchir. XL), c'est pour montrer que cette conception est une grâce donnée sans mérite précédent d'aucun homme ; car la grâce divine est attribuée au Saint-Esprit, dont le nom, suivant la Glose, désigne toute grâce inspirée de Dieu. 2° D'après saint Ambroise, c'est pour marquer que cette conception est une œuvre extraordinaire de clémence et de bonté, et de telles œuvres sont attribuées au Saint-Esprit. 3° D'après le Maître des sentences (lib. III, c. 4), c'est pour manifester l'infinie charité avec laquelle le Verbe s'est fait chair, et avec laquelle Dieu aima le monde au point de lui donner son Fils unique (Joan. III, 16) : or la charité est attribuée au Saint-Esprit.
L'Ange ajouta: Et la Vertu du Très-Haut, c'est-à-dire le Verbe ou le Fils de Dieu que l'apôtre appelle la Sagesse du Père éternel, vous couvrira de son ombre (Luc. I, 35) ; ou plutôt il prendra dans votre sein un corps matériel qui lui servira de voile pour cacher sa divinité comme l'hameçon sous l'appât ; car la Vertu de la divinité s'est cachée dans la bienheureuse Vierge, sous le voile de la chair. En se revêtant de l'humanité, la divinité se montra couverte d'une ombre à la Vierge qui put ainsi jouir d'une faveur que jamais femme mortelle ne pouvait obtenir autrement ; car elle supporta la présence d'une majesté infinie, et soutint la vue d'une lumière inaccessible qui s'offrait à elle sous l'enveloppe d'un corps animé. Ainsi nos yeux qui ne peuvent fixer le soleil dans tout son éclat peuvent bien le considérer à travers quelque nuage. « Parce que Dieu est esprit et que nous sommes matière, dit saint Bernard (Hom. IV, sup. Missus), il ne pouvait se rendre visible à nos faibles regards que sous une forme corporelle ; il s'est donc fait homme, afin que nous puissions contempler le Verbe dans la chair, comme le soleil sous une nuée, comme une lumière sous un verre. En disant ici que le corps du Christ a été par rapport à la majesté de Dieu comme l'ombre par rapport à la lumière, nous ne contredisons point ce que l'Église chante dans une préface de la messe, touchant la sainte Vierge: qu'elle a conçu le Fils unique de Dieu en recevant l'ombre du Saint-Esprit (Missale rom. pref. De Beata). En effet comme le Fils et le Saint-Esprit sont les Vertus du Père également, le corps du Christ convient à ces deux Vertus, au Fils qui se l'est uni et au Saint-Esprit qui l'a formé ; en sorte qu'il peut être regardé comme l'ombre de l'un et de l'autre.
Remarquez ici la manière dont l'ange révèle à Marie le mystère de la Trinité. Il désigne d'abord le Saint-Esprit par son propre nom, puis le Fils par le nom de Vertu, ensuite le Père sous la dénomination de Très-Haut. Pour montrer que toute la Trinité a produit l'Incarnation, il attribue l'opération de ce mystère au Saint-Esprit en disant : l'Esprit-Saint surviendra en vous ; l'union hypostatique de la chair au Fils, en ajoutant : Et la Vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; enfin l'autorité souveraine au Père qu'il appelle le Très-Haut. L'incarnation est donc l'œuvre sublime de toute la Trinité, parce que comme les trois personnes divines sont inséparables, leurs œuvres sont également indivisibles ; de sorte que quand une personne opère, les autres coopèrent avec elle. Néanmoins le Fils seul s'est incarné, et non le Père, ni le Saint-Esprit, afin que la même Sagesse de Dieu qui avait créé le monde procurât sa réparation, et afin que celui qui était Fils de Dieu dans sa divinité fût aussi Fils de l'homme dans son humanité : car pour que les relations réciproques des personnes divines fussent mieux harmonisées, il ne fallait pas que le nom de Fils passât à une autre personne qui ne fût pas Fils selon la génération éternelle. Afin d'expliquer comment toute la Trinité agit dans l'incarnation, prenons pour exemple trois personnes qui travaillent conjointement à revêtir une d'entre elles ; on peut dire qu'elles font toutes trois ensemble une même œuvre ; ce que l'une fait, l'autre le fait aussi, et pourtant une seule d'entre elles est revêtue. De même, dit saint Augustin (lib. VII de Trinit. c. 4 et 5), la Trinité entière opère dans tous les actes que produit chaque personne divine, en sorte que quand l'une opère, les deux autres coopèrent avec elle, et toutes trois s'accordent pour agir ensemble, bien que chacune puisse agir efficacement.
L'Ange dit ensuite à Marie (Luc. I, 35) : C'est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu, non par adoption comme les autres hommes, mais par nature, et quoiqu'il soit Fils de Dieu de toute éternité, il ne sera désigné et manifesté sous ce nom que dans le temps. C'est comme si l'Ange disait : Parce que vous deviendrez féconde par la vertu du Saint-Esprit, vous mettrez au monde non pas l'enfant d'un homme, mais le Fils de Dieu ; et parce que vous concevrez sans concupiscence, vous enfanterez sans douleur non pas un pécheur, mais le Saint par excellence. Au jugement de saint Bernard (Hom. IV, sup. Missus), « qu'est-ce à dire : Vous concevrez non par le secours d'un homme, mais par l'opération du Saint-Esprit ? sinon vous concevrez la Vertu du Très-Haut ou le Fils du Très-Haut ; c'est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous, de votre propre nature, sera appelé le Fils de Dieu : c'est-à-dire, non-seulement Celui qui descendra du sein de l'Éternel dans votre sein pour vous couvrir de son ombre, mais encore Ce qu'il prendra de votre substance pour l'unir à sa personne sera appelé le Fils de Dieu ; en sorte que ce Fils engendré du Père avant tous les siècles sera aussi désormais votre Fils, et celui qui naîtra de vous sera son Fils ; cependant il n'y aura pas deux fils, mais un seul ; car bien que différemment engendré du Père comme Dieu, et né de vous comme homme, il ne sera pas néanmoins un fils distinct pour chacun des deux, mais un même fils pour l'un et pour l'autre. » Ainsi s'exprime saint Bernard. — Et remarquez que l'Ange dit à Marie d'une manière absolue et indéterminée : le fruit saint qui naîtra de vous, parce que s'il ont dit, la chair sainte, l'homme saint, ou toute autre chose semblable, il n'eût pas semblé dire assez, et n'eût pas exprimé complètement la sainteté ; mais il dit indéfiniment le fruit saint, parce que le fruit que la Vierge a produit est saint sans aucun doute ni sans aucune comparaison, ou plutôt c'est le Saint par excellence.
Pour confirmer la foi de Marie à sa maternité future, l'Ange lui allégua la grossesse inattendue d'une femme âgée et jusqu'alors stérile, montrant ainsi que Dieu peut tout ce qui n'est pas contraire aux lois absolues de la raison, bien qu'il paraisse contraire aux lois ordinaires de la nature. Celui qui a donné miraculeusement un fils à une femme stérile, peut bien en donner un également à une Vierge. Afin donc que vous croyiez plus facilement à mes paroles, Voici, dit l'Ange à Marie (Luc. I, 36), que votre cousine Elisabeth quoique très-âgée et depuis longtemps stérile, a conçu depuis six mois un fils, par la vertu divine. Pourtant, comme la comparaison n'était point parfaite, parce que devenir mère est un plus grand miracle pour une Vierge que pour une femme stérile, l'Ange allègue la toute-puissance divine, en disant (Luc. I, 37) : Car rien rie est impossible à Dieu ; c'est-à-direqu'il peut accomplir tout ce qu'il promet et qu'il peut exécuter tout ce qu'il veut, puisque pour lui, dire c'est faire, commander c'est créer, selon cette parole du Psalmiste (Ps. CXLVIII, 5) : Il a dit et tout a été fait, il a commandé et tout a été créé. En effet tout ce qui n'implique pas contradiction est possible à Dieu, comme rendre une vierge mère ; mais les choses qui impliquent contradiction, comme faire qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, ne sont pas possibles à Dieu ; l'impossibilité ne vient pas alors de Dieu qui est tout-puissant, mais de la chose qui est absurde. Si donc l'Ange affirme que rien n'est impossible à l'égard de Dieu, c'est pour montrer que selon l'ordre naturel la femme stérile et la vierge ne peuvent concevoir, mais que par la puissance divine elles le peuvent l'une et l'autre. Aussi, comme le fait remarquer saint Bernard (Hom. IV, sup. Missus), il ne dit pas « qu'il n'est point d'œuvre, mais qu'il n'est point de parole impossible pour Dieu, car comme les hommes peuvent aisément articuler ce qu'ils veulent, Dieu peut bien plus facilement encore réaliser tout ce qu'ils peuvent exprimer. En outre, d'après le même saint docteur, la maternité d'Elisabeth est révélée à Marie, afin que sa joie fût augmentée en apprenant ce nouveau miracle. » De plus il convenait que la Vierge connût avant les autres ce qu'Elisabeth avait tenu secret jusqu'alors, mais qui ne pouvait plus être caché désormais ; et que la première elle fût instruite de ce qu'elle devait apprendre aux écrivains sacrés touchant son divin Fils et le saint Précurseur. D'ailleurs Jésus-Christ voulait par sa présence sanctifier Jean-Baptiste encore dans le sein de sa mère ; et Marie devait nous montrer toute son humilité, en servant sa cousine ; car Marie et Elisabeth étaient parentes au second degré, puisqu'elles étaient filles des deux sœurs Anne et Hysméria, et que toutes deux appartenaient ainsi à la tribu de Juda.
Contemplez ici toute la sainte Trinité admirant avec joie et avec amour les vertus incomparables de sa fille bien-aimée, et attendant ce qu'elle va répondre. Oh ! qu'elle est illustre cette petite demeure où sont présentes de si augustes personnes et où de si grandes affaires sont négociées ! Car quoique la sainte Trinité soit partout, elle est ici d'une manière toute spéciale et pour une œuvre toute particulière. Considérez aussi avec quel respect, avec quelle douceur, l'Ange s'adresse à Marie comme à sa souveraine ; avec quel soin, avec quelle sagesse, il mesure toutes ses paroles pour lui faire comprendre et accepter les sublimes propositions de son Maître ! Avec quelle timidité, quelle pudeur, quelle modestie, la Vierge étonnée reçoit le discours inouï du céleste messager ! Elle ne s'enorgueillit point, ne s'estime point elle-même ; et lorsqu'elle entend dire d'elle des choses merveilleuses qui ne furent jamais dites d'une autre créature, elle ne s'attribue rien, mais elle rapporte tout à la grâce divine. Enfin l'Ange, qui a rempli sa mission de la part du Très-Haut, attend la réponse de la Vierge. « Ô Vierge ! s'écrie saint Bernard (Hom. IV, sup. Missus), vous venez de l'entendre, vous serez mère, non par le secours d'un homme, mais par l'opération du Saint-Esprit. L'ambassadeur doit retourner vers Dieu qui l'a député, il attend votre réponse. Nous l'attendons aussi cette réponse favorable, ô notre souveraine ! nous qui gémissons sous le poids de notre condamnation. Voici que le prix de notre rançon vous est offert ; si vous consentez, c'en est fait, nous sommes sauvés. Ô Vierge compatissante ! Adam, chassé du paradis terrestre avec toute sa postérité malheureuse, sollicite avec larmes cette réponse ; David et tous les patriarches vos ancêtres, qui habitent les ténébreuses régions de la mort, la demandent avec instances ; le monde entier prosterné à vos genoux l'attend avec ardeur. Ô grande Reine ! donnez-la donc cette réponse qui tient en suspens la terre, les limbes et les cieux. Prononcez une courte parole, et recevez en vous la Parole éternelle, le Verbe divin. » « Ô bienheureuse Marie ! s'écrie également saint Augustin (serm. XVII de tempore), l'univers entier qui gémit dans l'esclavage, sollicite votre consentement : car il vous a pris pour caution, il vous a fait garant de sa foi, ô puissante Maîtresse ! ne tardez pas davantage, ô Vierge bénie ! hâtez-vous de donner votre parole à l'ambassadeur céleste, et acceptez pour votre fils le Verbe éternel. »
Enfin la Vierge très-prudente va donner son assentiment à la proposition de l'Ange, et, comme on le rapporte, dans son ardente dévotion, elle fléchit les genoux en terre, élève les yeux au Ciel, étend les mains qu'elle joint aussitôt ; puis dans sa profonde humilité, elle profère ces paroles tant désirées que nous devons accueillir avec la plus grande affection (Luc. I, 38) : Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. Quelle prompte obéissance, quelle soumission dans ce souhait, quelle foi dans ce consentement ! Je suis, dit-elle, la servante du Seigneur ; je suis non pas à moi-même, mais à lui seul ; qu'il me soit donc fait selon que vous me lavez annoncé. Celle que le Seigneur choisit pour sa mère, ne se donne que pour sa servante, sans penser à quelle sublime dignité elle est élevée par la bonté divine ; et, avec un parfait dévouement, elle désire voir s'accomplir les promesses de l'Ange. Saint Augustin entendant cette voix de Marie s'écrie (serm. II, de Annunt.) : « Ô grâce insigne ! ô bienheureuse obéissance de celle qui par son humble foi mérite d'attirer en elle le suprême Créateur ! » « Ô foi, ô humilité agréable à Dieu, dit saint Anselme (hom. in Evang,), ô obéissance plus douce au cœur du Très-Haut que tous les sacrifices ! Ô Vierge sublime, qui, devenant la digne Mère de Dieu se proclame son humble servante ! Que peut-on imaginer de plus sublime et de plus humble en même temps ? » « Admirez, dit saint Ambroise, admirez l'humilité et la dévotion de Marie ; elle se proclame la servante du Seigneur au moment où elle est choisie pour être sa Mère ; elle ne s'élève point par la pensée des grandes promesses qui lui sont faites ; au milieu de grâces si excellentes elle ne s'attribue aucun mérite ; elle dit obéir simplement aux ordres qu'elle reçoit. Il convenait en effet que celle qui devait enfanter le Dieu de douceur et d'humilité fût elle-même douce et humble de cœur. » « La vertu d'humilité, dit saint Bernard (hom. IV, sup. Missus), est la compagne ordinaire de la grâce divine, car Dieu qui résiste aux superbes donne sa grâce aux humbles (Jac, IV, 6). Aussi pour préparer une demeure digne de la grâce, c'est l'humilité qui répond : Voici la servante du Seigneur. Qu'elle est sublime cette humilité de la Vierge qui ne sait point s'élever parmi tant d'honneurs, ni s'enorgueillir au milieu de tant de gloire ! Ce n'est pas une chose grande ni difficile d'être humble dans la bassesse et l'abjection ; mais s'abaisser au milieu des distinctions et des faveurs, voilà une vertu grande et rare. » Ainsi parle saint Bernard. Plus Marie se voyait élevée au dessus des autres créatures par le mystère de l'Incarnation, plus elle s'abaissait profondément à ses propres yeux ; c'est pourquoi son incomparable humilité est proclamée au dessus de toutes ses autres vertus, et cette vertu spéciale de la Vierge fut si agréable au Fils de Dieu qu'elle l'attira du Ciel dans le sein de Marie, de même que l'aimant attire le fer. « Ô admirable humilité, dit saint Augustin (serm. I de tempore), laquelle enfanta un Dieu pour les hommes, donna la vie aux mortels, leur ouvrit le paradis et délivra les âmes des pécheurs ! L'humilité de Marie fut cette échelle céleste par laquelle Dieu est descendu sur la terre. » « Il convenait, en effet, dit le vénérable Bède (hom. de Annunt.), que comme la mort était entrée dans le monde par l'orgueil d'Eve, la vie y rentrât par l'humilité de Marie. » Ces paroles de la Vierge : Voici la servante du Seigneur, furent si agréables au Christ, que dans les saintes Écritures il se nomme de préférence le Fils de la Servante plutôt que le Fils de la Vierge. D'où l'on conclut avec raison que Marie fut encore plus agréable à Dieu par son humilité que par sa virginité.
Chaque parole de l'Évangile renferme des mystères étonnants, mais celles par lesquelles Marie manifesta son consentement aux promesses de l'Ange, en contiennent de plus remarquables encore. En effet, elle ne prononça que six paroles, et ces paroles expriment les six principales vertus qui brillaient en elle. Ecce marque sa prompte obéissance ; ancilla, son humilité parfaite ; Domini, sa virginité inviolable ; fiât, son ardente charité ; mihi, sa ferme espérance ; secundùm verbum tuum, sa foi dévouée, inébranlable. Elle fut grande en Marie cette foi par laquelle, sur la promesse de l'Ange, elle crut au mystère qui devait s'accomplir, car c'était un mystère inouï depuis l'origine des siècles et qui n'était jamais venu dans la pensée des hommes. Saint Bernard parlant de cette foi, dit (lib. sentent.) : « Dieu opéra trois merveilles dans l'incarnation : l'union de la divinité à l'humanité, l'union de la maternité à la virginité et l'union de la foi au cœur humain. Cette troisième union est bien inférieure sans doute aux deux premières, mais elle n'est pas moins forte ; car n'est-il pas surprenant que le cœur humain ait pu prêter foi aux unions supérieures, qu'il ait pu croire qu'un Dieu se ferait homme, et que la mère qui lui donnerait naissance resterait Vierge ? De semblables merveilles ne pouvaient s'opérer que par la puissance du Saint-Esprit.
Aussitôt donc que Marie eût consenti et répondu, le Saint-Esprit survint en elle, elle conçut le Fils de Dieu. À cette heure très-sainte, le Fils de Dieu entra dans les chastes entrailles de la Vierge de laquelle il prit chair, tout en demeurant dans le sein du Père éternel. En un seul instant, le corps tout entier du Christ fut organisé, et en même temps son âme raisonnable fut créée : tous les deux alors furent unis ensemble à la divinité dans la personne du Fils, qui devint ainsi tout à la fois Dieu et homme, sans que les deux natures perdissent en lui leurs propriétés. Or le corps du Christ fut formé non pas de la chair de la Bienheureuse Vierge, mais d'une portion de son sang qui instantanément prit de la consistance et fut jointe hypostatiquement à une âme et à la divinité. Le Christ aussitôt devint homme complet et parfait quant à l'âme et au corps ; ce corps avait tous ses linéaments, mais si petits qu'ils étaient presque imperceptibles à l'œil humain. Bien que ses différents membres n'aient pas été formés peu à peu et animés plus tard, comme il arrive pour les autres enfants, ils se développèrent cependant selon les lois ordinaires dans le sein de Marie. Jésus-Christ fut donc tout à la fois Dieu parfait et homme parfait, composé, selon la nature humaine, d'une âme raisonnable et d'un corps charnel, qui étaient unis tous deux à la nature divine, dans la seule personne du Verbe. Tandis qu'en Dieu il n'y a qu'une essence et trois personnes : dans le Christ au contraire, il n'y a qu'une personne et trois essences, savoir : la divinité, l'âme et la chair, la première éternelle, la seconde nouvelle, et la troisième ancienne. En effet, sa divinité existe de toute éternité ; son âme est nouvelle puisqu'elle fut créée au moment de l'Incarnation ; sa chair est ancienne, puisqu'elle tire son origine d'Adam. Jésus-Christ est engendré quant à sa divinité, créé quant à son âme, formé quant à son corps. Il y eut également trois unions en Jésus-Christ : l'union de la divinité à l'âme et de l'âme à la divinité ; l'union de la divinité au corps et du corps à la divinité ; l'union de l'âme avec le corps et du corps avec l'âme. Depuis qu'elles ont commencé, les deux premières n'ont jamais cessé ; la troisième seule fut interrompue à l'instant de la mort. L'union de la divinité à l'humanité ne consiste donc pas dans l'unité de nature, mais de personne ; non de personne humaine, mais divine ; non d'une personne divine quelconque, mais de la seule personne du Verbe éternel. En effet, comme il est impossible que la nature divine concoure avec une autre nature, pour en constituer une troisième dont elle ferait partie, ni qu'elle passe en une autre ou qu'une autre passe en elle, la divinité et l'humanité ne peuvent pas être unies en unité de nature mais de personne. De plus, parce que la nature divine ne peut subsister que dans une personne qui lui soit propre, la nature divine ne peut être unie à la nature humaine dans une personne humaine, mais dans une personne divine. Par conséquent il n'y a qu'une Unité personnelle, qu'une personnalité dans le Verbe incarné, et Jésus-Christ n'est pas une personne en tant qu'homme, mais en tant que Dieu.
C'est pourquoi Hugues de Saint-Victor a dit : « Dès l'instant que Dieu se fit homme, il prit l'homme tout entier avec son corps et son âme, c'est-à-dire la nature de l'homme, non la personne de l'homme, mais bien l'homme dans sa personne. En effet, avant qu'ils fussent unis au Verbe en personne, le corps et l'âme n'étaient pas unis l'un à l'autre pour constituer une personne ; car le Verbe, l'âme et la chair ne furent pas unis entre eux successivement, mais simultanément ; de sorte que l'union ne s'opéra pas tout d'abord entre le Verbe et la chair, ou entre le Verbe et l'âme, mais elle s'opéra tout d'un coup entre le Verbe, l'âme et la chair. Le Verbe ne commença pas à devenir personne, quand il commença à devenir homme ; mais l'homme qu'il s'unit commença dès lors à devenir personne, non pas cependant personne distincte de celle qui se l'unissait. La personne du Verbe s'est donc unie non pas la personne, mais la nature de l'homme, en sorte que celui qui s'unit et ce qu'il s'unit fussent une seule personne dans la sainte Trinité. Ainsi donc Jésus-Christ en personne descendit aux enfers, mais seulement selon son âme ; et il demeura dans le tombeau, mais seulement selon son corps ; en même temps il était aussi présent partout, mais seulement selon sa divinité. Vous demanderez peut-être si, en disant que le Christ demeura dans le tombeau, on prend le tout pour la partie ? N'allez pas croire que le Christ fut composé comme de trois parties, savoir : la divinité, l'âme et la chair ; car le Verbe n'est pas une partie, et l'homme une autre partie du Christ, mais le Christ tout entier est Verbe, et le Christ tout entier est homme. La divinité ne fut pas en lui par parties, car la divinité n'a point de parties ; l'humanité seule a des parties, savoir le corps et l'âme, et où se trouve une de ces deux parties, là se trouve aussi une partie de l'humanité. Il est donc vrai de dire que le Christ demeura dans le tombeau, non pas cependant l'homme tout entier, bien que l'homme tout entier fut le Christ ; car l'âme et le corps furent unis au Verbe divin, de telle sorte que là où était le corps, le Verbe y était nécessairement. » Ce sont les paroles même de Hugues de Saint-Victor.
Saint Anselme parlant de cette Incarnation du Verbe (de Incarnationis beneflcio) dit : « Seigneur, vous avez vu l'affliction de votre peuple, et profondément touché d'une charitable compassion, vous avez formé sur nous des pensées de paix et de salut. Bien que vous soyez le Fils de Dieu, le vrai Dieu lui-même, coéternel et consubstantiel au Père et au Saint-Esprit, bien que vous habitiez une lumière inaccessible, et que par votre seule parole toute-puissante vous souteniez tous les mondes, vous n'avez pas craint d'abaisser votre suprême Majesté en descendant dans notre prison mortelle, et vous avez daigné partager nos misères, afin de nous en délivrer et de nous reconquérir la gloire que nous avions perdue. Ô bon Jésus, votre amour pour nous n'eût pas été satisfait, en envoyant un chérubin, un séraphin, ou tout autre esprit céleste pour consommer le grand ouvrage de notre rédemption, vous avez voulu venir en personne pour nous racheter, selon l'ordre de votre Père dont nous avons éprouvé l'infinie charité en vous-même. Car vous êtes venu, non en changeant de demeure, mais en vous revêtant de la chair afin de manifester votre présence parmi nous : du trône de votre gloire, vous êtes descendu dans le chaste sein d'une humble vierge, qui se disait votre servante, et qui vous avait voué sa virginité. Vous avez été conçu dans ses sacrées entrailles, par la vertu ineffable du Saint-Esprit, qui vous a fait prendre la véritable nature de notre humanité sans diminuer la grandeur de votre divinité, et sans violer l'intégrité de la Vierge qui vous donna naissance. » Le même saint Anselme écrivait à sa sœur : « Pénétrez avec la bienheureuse Marie dans sa modeste demeure, parcourez avec elle les livres des prophètes qui ont annoncé l'enfantement de la Vierge et l'avènement du Christ. Là attendez la visite de l'Ange, voyez comme il entre, écoutez comme il salue, alors, saisie d'étonnement et d'admiration, unissez-vous à lui pour répéter à l'honneur de la très-douce Marie, votre Dame : Ave, Maria, gratia plena. Rappelez-lui souvent cette plénitude de grâces dont elle fut comblée, et par laquelle le monde fut racheté au moment où le Verbe se fit chair. Contemplez avec surprise le Seigneur dont la puissance et la gloire remplissent le ciel et la terre, se renfermant dans le sein d'une jeune fille que le Père a sanctifiée, que le Fils a fécondée et que le Saint-Esprit a couverte de son ombre. Ô bonne Reine ! de quelle douce joie n'avez-vous pas été inondée, de quel ardent amour n'avez-vous pas été embrasée, lorsque vous avez senti en vous-même la présence de cette souveraine majesté, en ce moment sublime où de votre propre corps fut formé ce corps dans lequel devait habiter toute la plénitude de la divinité ? » — Oh ! si nous pouvions comprendre quel incendie d'amour, quelle source intarissable de joie, quelle abondance de consolation vinrent alors du ciel remplir le cœur de Marie ! Quelle fut la dignité de la Vierge mère ! quelle fut l'exaltation de la race humaine ! quelle fut la condescendance de la majesté divine ! Si nous pouvions entendre les sublimes cantiques de la bienheureux Marie, nous ne pourrions retenir nos transports, et nous ne cesserions de témoigner nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance à Dieu pour le grand bienfait de l'Incarnation. Afin de renouveler en notre auguste Reine le délicieux souvenir de son immense bonheur, et afin de ne le point oublier nous-mêmes, allons souvent nous prosterner à ses pieds pour y déposer les baisers d'une tendre dévotion, en récitant les paroles de la salutation angélique ; Ave Maria. » « Ô Marie, s'écrie saint Bernard, c'est pour vous comme un doux baiser que d'entendre ce verset angélique Ave ; et chaque fois qu'on vous répète dévotement ce salut Ave, c'est comme si l'on vous donnait agréablement un baiser. Allez donc, mes très-chers frères, allez souvent à son image, fléchissez-y les genoux, imprimez-y vos lèvres en redisant avec piété : Ave, Maria. » Puis le saint docteur ajoute : À ces mots Ave Maria les cieux nous répondent, les Anges se réjouissent, le monde tressaille et les démons tremblent. »
A l'exemple de Marie, l'âme chrétienne doit apporter six dispositions pour concevoir spirituellement Jésus-Christ en elle. 1° Elle doit demeurer dans la séparation et dans l'éloignement de toute vaine délectation, afin d'habiter ainsi, comme en Galilée, mot qui signifie exil ou transmigration. Or, l'âme habite véritablement en exil, lorsqu'elle est éloignée de toute jouissance mondaine et qu'elle ne prend plaisir à aucune chose créée, à moins qu'elle n'y contemple l'image et la perfection du Créateur, et qu'elle ne l'aime en considération de Dieu et du prochain, ou comme pouvant être utile à son salut. 2° L'âme chrétienne doit vivre dans une certaine efflorescence de l'opération divine, afin d'habiter ainsi comme à Nazareth, qui signifie fleur ou verdure, sainteté, consécration ; c'est-à-dire qu'elle doit être florissante par la candeur de son innocence, et comme verdoyante par la sève de la grâce divine ; qu'elle doit vivre dans un état de sainteté par la ferveur de son amour envers Dieu, et dans une sorte de consécration, par l'éclat de sa vertu. 3° L'âme chrétienne doit être vierge, c'est-à-dire exempte non-seulement de tout mouvement sensuel, mais aussi de toute délectation terrestre, de sorte que rien de souillé ou de dangereux n'entre en elle qui puisse la porter à la concupiscence de la chair ou à la curiosité de l'esprit. Une telle âme, au jugement de saint Augustin, est à bon droit réputée vierge. 4° L'âme chrétienne doit être fiancée, c'est-à-dire concentrer sa foi et son amour sur un seul bien qui est Dieu, et non pas sur un objet incertain, comme font les âmes qui affectionnent tantôt une chose et tantôt une autre. Comme Marie, elle doit être fiancée à Joseph qui signifie accroissement ou augmentation, afin que progressant dans la foi et l'amour elle avance continuellement ; car dans la vie spirituelle, ne pas avancer, c'est reculer, en quelque sorte. On ajoute justement que Joseph était de la maison de David, qui signifie main forte, puissante, parce que pour avancer dans la vie spirituelle et dans le chemin de la perfection, il faut livrer, des combats et faire des efforts généreux. 5° L'âme chrétienne doit être tout illuminée, parce que son nom est Marie qui signifie illuminée, c'est-à-dire qu'elle doit être éclairée par la lumière divine et remplie de la joie spirituelle. 6° Comme Marie, en recevant la visite et la salutation de l'Ange Gabriel dont le nom signifie force de Dieu, fut soutenue de Dieu par le don de force qui vient du Saint-Esprit ; de même l'âme contemplative fortifiée de Dieu élève ses espérances, jusqu'à désirer la présence du Seigneur, la plénitude de sa grâce et même ses bénédictions particulières entre toutes les créatures.
Relativement à la troisième disposition dont nous avons parlé, nous remarquerons ici, dans un sens mystique, que, comme Jésus-Christ fut conçu et formé dans le sein virginal de Marie, par l'opération du Saint-Esprit, il doit être aussi conçu et formé spirituellement dans l'âme purifiée, par la vertu du même Esprit saint. En effet pour qu'elle puisse concevoir le Verbe divin, l'âme doit être vierge, c'est-à-dire exempte non-seulement de tout péché, mais aussi de toute affection aux choses créées : car, comme toute créature est sujette à la vanité, suivant le témoignage de l'apôtre saint Paul (Rom. VIII, 20), l'âme qui conserve de l'affection pour les choses créées est par là même esclave de la vanité qui la corrompt et l'empêche de tendre vers les biens supérieurs. C'est à ce détachement que saint Denis exhortait saint Timothée, en lui disant : « Ô mon ami, renoncez courageusement aux impressions des sens et aux opérations de l'esprit, à tous les objets que vous pourriez sentir ou connaître, afin de ne vous attacher qu'à Celui-là seul qui surpasse toute substance et toute intelligence. » Ce renoncement constitue la parfaite béatitude dont parle Notre-Seigneur, en disant (Matth. V, 8) : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, c'est-à-dire le cœur dégagé de toutes les choses extérieures, parce qu'ils verront Dieu dès ici-bas par la contemplation intérieure, et dans la patrie par la jouissance éternelle. De telles âmes parce qu'elles sont Vierges suivent l'agneau sans tache partout où il va (Apoc. XIV, 4). C'est d'elles que saint Bernard a dit (serm. XXXV in Cant.) : « Dès qu'une âme est instruite par Dieu à rentrer en elle-même pour ne soupirer qu'après la présence divine, elle préférerait endurer pour un temps les tourments et les horreurs de l'enfer plutôt que de perdre ces suavités spirituelles qu'elle a commencé de goûter, et plutôt que de retourner à des plaisirs charnels, qui ne sauraient satisfaire ses immenses désirs. Oui, je le répète, cette âme, une fois qu'elle a goûté ces désirs célestes, ferait tout au monde plutôt que d'être forcée de recourir aux consolations, ou mieux aux désolations que l'on trouve dans les choses de la terre. »
La ville de Nazareth où l'Annonciation eut lieu possède deux églises : l'une s'élève sur l'emplacement même de la maison où l'ange apparut à Marie pour lui annoncer le mystère de l'Incarnation. Un autel y est dédié à la Vierge, à l'endroit même où elle était quand l'ange la salua, un autre autel est dédié à saint Gabriel, à l'endroit où il se tenait au moment de l'Annonciation. L'autre église est sur l'emplacement où était la maison dans laquelle fut nourri le Seigneur encore enfant Voir note XX.
La Conception de Notre-Seigneur a été figurée par ce buisson ardent qui brûlait sans perdre sa verdeur, comme Marie conçut son divin Fils sans perdre la virginité. Le Seigneur, qui demeurait dans ce buisson ardent, habita aussi dans le sein de Marie. De même qu'il était descendu dans ce buisson pour délivrer les Juifs en les tirant de l'Egypte, de même il descendit en Marie pour racheter les hommes, en les arrachant à l'enfer. — Le choix que Dieu fit de Marie parmi toutes les femmes pour se revêtir de notre chair, a été figuré par la toison de Gédéon. En effet de même que cette toison reçut seule la rosée céleste pendant que toutes les terres voisines restaient sèches, de même aussi Marie fut seule remplie de cette rosée divine dont aucune autre créature ne fut trouvée digne dans le monde entier. Comme l'humidité de la toison signifiait la délivrance des Israélites, ainsi la Conception de Marie était le signal de notre Rédemption. La Vierge Marie est cette toison dont Jésus-Christ se forma une tunique. La toison de Gédéon reçut la rosée du ciel sans qu'elle fût endommagée, et Marie conçut l'Homme-Dieu sans que sa virginité fut altérée. Gédéon exprima la rosée dont il remplit un vase, et Marie enfanta celui qui a rempli tout le monde de sa grâce. — Le mystère de la Conception que Gabriel fut chargé d'annoncer à Marie a été figuré encore par la mission qu'Éliézer serviteur d'Abraham remplit à l'égard de Rébecca fille de Bathuel. Abraham avait envoyé son serviteur afin de procurer à son fils une épouse qui fut vierge, et Rébecca en donnant à boire à Éliézer mérita d'être choisie pour l'épouse d'Isaac. Ainsi le Père céleste a envoyé son ange afin de chercher une mère vierge pour son divin Fils, et Gabriel trouva Marie cette fille très-pure qui satisfit à sa demande et consentit à sa proposition. Rébecca fournit à boire non-seulement au messager, mais encore à ses chameaux ; et Marie procure aux Anges et aux hommes la véritable fontaine de vie.
Gabriel, après avoir accompli sa mission, s'inclina avec respect devant celle qu'il vénérait comme sa Reine. Puis prenant congé d'elle, il disparut, joyeux de rapporter une réponse favorable au Dieu qui l'avait député. L'Époux divin était déjà venu, lorsque le paranymphe céleste se retira, le laissant consommer l'union dans la chambre nuptiale de l'épouse. Le messager se retira d'elle, mais le Roi des Anges, Fils unique du Très-Haut, resta avec elle. Auprès d'elle restèrent aussi de nombreux esprits pour rendre honneur à sa dignité et à leur Roi. Lorsque l'ambassadeur, triomphant du succès, retourna dans la patrie annoncer l'heureuse nouvelle, la milice céleste transportée d'enthousiasme célébra avec une allégresse extraordinaire cette fête nouvelle.
Maintenant, âmes chrétiennes, considérez la grandeur de cette présente solennité qui n'en a jamais eu de pareille dans tous les siècles, et goûtez avec délices la joie quelle doit vous causer. En effet, c'est un jour solennel pour Dieu le Père qui unit son Fils unique à la nature humaine par une alliance indissoluble ; pour le Verbe éternel qui célèbre ses noces dans le sein de Marie, en attendant qu'il les rende publiques par sa naissance ; pour le Saint-Esprit, l'auteur spécial de cette merveilleuse union dont il commence à faire ressentir les salutaires résultats au genre humain. C'est un jour solennel aussi pour notre glorieuse Reine qui fut alors adoptée et reconnue par le Père pour sa fille, par le Fils pour sa mère, et par le Saint-Esprit pour son épouse. C'est encore un jour solennel pour toute la Cour céleste qui vit le commencement de sa réparation ; mais surtout pour l'humanité tout entière qui reçut le gage de sa rédemption et de sa réconciliation, qui fut élevée à la plus sublime dignité, et unie à la suprême majesté ; car le Fils de Dieu, qui n'a jamais pris la nature des anges, a pris aujourd'hui la nature des hommes dans la race d'Abraham pour l'adjoindre à sa propre personne (Hebr. II, 16). Aujourd'hui le Fils docile aux nouveaux ordres de son Père, s'élança comme un géant pour parcourir la voie de notre salut (Ps. XVIII, 6) ; il descendit du trône de sa gloire pour se renfermer dans le sein d'une vierge ; il se fît semblable à nous, devint notre frère pour partager notre exil, et opérer notre délivrance. Aujourd'hui la lumière véritable est venue du ciel pour dissiper nos ténèbres ; aujourd'hui le pain vivant qui donne la vie au monde a été préparé dans le sein de Marie pour être cuit plus tard sur la croix comme dans le four ; aujourd'hui le Verbe s'est fait chair pour habiter parmi nous, et a mérité le nom d'Emmanuel ou Dieu avec nous, c'est-à-dire Dieu et homme ; aujourd'hui ont été réalisées les anciennes figures, les saintes Écritures, et les prédictions des prophètes qui demandaient avec des désirs inénarrables, et qui attendaient avec une impatience extrême ce jour présent ; c'est pourquoi l'avènement du Christ est appelé la plénitude des temps. Aussi ce jour est le principe et le fondement de toutes les solennités, le commencement de notre bonheur ; car Dieu qui, depuis le péché de nos premiers parents, était irrité contre le genre humain, oublie sa colère, en voyant son propre Fils revêtu de notre humanité. Voyez donc quelle œuvre admirable s'est accomplie en cette fête très solennelle ; combien elle doit exciter votre amour et votre vénération ; avec quelle dévotion et quelle allégresse vous devez la célébrer. Que ce soit là le principal objet de vos méditations et de vos joies, en attendant qu'il plaise au Seigneur de vous communiquer de plus grands biens, si vous êtes fidèles et vigilants Voir note XXI.
Prière
Ô Jésus, Fils du Dieu vivant, vous qui, selon la volonté du Père céleste et avec la coopération de l'Esprit saint, êtes sorti du sein de votre Père comme le fleuve du paradis de délices ; vous qui, visitant les profondeurs de nos vallées et regardant l'humilité de votre servante, êtes descendu dans le sein d'une Vierge où, par une conception ineffable, vous avez revêtu notre chair mortelle ; je vous supplie, miséricordieux Jésus, par les mérites de cette Vierge votre mère, de répandre votre grâce sur moi votre très-indigne serviteur, afin que je vous désire ardemment, que je vous conçoive dans mon cœur par l'amour, et qu'avec le secours de celle même grâce, je produise les fruits salutaires des bonnes œuvres. Ainsi-soit-il.

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