CHAPITRE II : L’ÉVANGILE DE L’ESPÉRANCE CONFIÉ À L’ÉGLISE DU NOUVEAU MILLÉNAIRE
« Réveille-toi, ranime ce qui te reste de vie défaillante ! » (Ap 3,2)
I. Le Seigneur appelle à la conversion
Jésus s’adresse aujourd’hui à nos Églises
23. « Ainsi parle celui qui tient les sept étoiles en sa droite et qui marche au milieu des sept candélabres d’or [...], le Premier et le Dernier, celui qui fut mort et qui a repris vie [...], le Fils de Dieu » (
Ap 2,1 Ap 2,8 Ap 2,18). C’est
Jésus lui-même qui
parle à son Église. Son message s’adresse à toutes les Églises particulières et concerne leur vie interne, parfois marquée par la présence de conceptions et de mentalités incompatibles avec la tradition évangélique, souvent en butte à diverses formes de persécutions et, de façon plus périlleuse encore, menacée par des symptômes préoccupants de sécularisation, de perte de la foi des origines, de compromis avec la logique du monde. Il est fréquent que les communautés aient perdu l’amour d’antan (cf.
Ap 2,4).
On constate que
nos communautés ecclésiales sont affrontées à des faiblesses, à des lassitudes et à des contradictions. Elles ont besoin, elles aussi, d’écouter à nouveau la voix de l’Époux qui les invite à la conversion, qui les pousse à se lancer avec audace sur des chemins nouveaux et qui les appelle à s’engager dans la grande œuvre de la « nouvelle évangélisation ». L’Église doit constamment se soumettre au jugement de la parole du Christ et vivre son existence humaine dans un état de purification pour être toujours plus et toujours mieux l’Épouse sans tache ni ride, revêtue de lin d’une blancheur éclatante (cf.
Ep 5,27 Ap 19,7-8).
C’est ainsi que Jésus Christ appelle nos Églises en Europe à la conversion et elles deviennent alors, avec leur Seigneur et par la force de sa présence, porteuses d’espérance pour l’humanité.
L’action de l’Évangile tout au long de l’histoire
24. L’Europe a été largement et profondément pénétrée par le christianisme. « Il n’y a pas de doute que, dans l’histoire complexe de l’Europe, le christianisme représente un élément central et caractéristique, renforcé par le solide fondement de l’héritage classique et des contributions multiples apportées par divers mouvements ethniques et culturels qui se sont succédée au cours des siècles. La foi chrétienne a façonné la culture du continent et a été mêlée de façon inextricable à son histoire, au point que celle-ci serait incompréhensible sans référence aux événements qui ont caractérisé d’abord la grande période de l’évangélisation, puis les longs siècles au cours desquels le christianisme, malgré la douloureuse division entre l’Orient et l’Occident, s’est affirmé comme la religion des Européens eux-mêmes. Dans la période moderne et contemporaine aussi, lorsque l’unité religieuse s’est progressivement fractionnée tant à cause de nouvelles divisions intervenues entre les chrétiens qu’en raison des processus qui ont amené la culture à se détacher des perspectives de la foi, le rôle de cette dernière a gardé un relief non négligeable ».
[45]
25. L’intérêt que l’Église porte à l’Europe provient de sa nature même et de sa mission. Tout au long des siècles en effet, l’Église a eu des liens très étroits avec notre continent, si bien que le visage spirituel de l’Europe s’est trouvé modelé par les efforts de grands missionnaires, par le témoignage de saints et de martyrs, et par l’action assidue de moines, de religieux et de pasteurs. À partir de la conception biblique de l’homme, l’Europe a forgé sa culture humaniste dans ce qu’elle a de meilleur ; elle y a puisé son inspiration pour ses créations intellectuelles et artistiques ; elle a élaboré des normes de droit et, par-dessus tout, elle a promu la dignité de la personne, source de droits inaliénables.
[46] Ainsi l’Église, dépositaire de l’Évangile, a contribué à répandre et à affermir les valeurs qui ont donné un caractère universel à la culture européenne.
Se souvenant de tout cela, l’Église d’aujourd’hui se rend compte, avec une responsabilité renouvelée, qu’il est urgent de ne pas perdre ce précieux patrimoine et d’aider l’Europe à se construire elle-même en redonnant vie aux racines chrétiennes de ses origines.
[47]
Pour façonner un véritable visage d’Église
26. Que l’ensemble de l’Église en Europe entende comme lui étant adressés le commandement et l’invitation du Seigneur : reviens à moi, convertis-toi, « Réveille-toi, ranime ce qui te reste de vie défaillante ! » (
Ap 3,2). C’est une exigence qui se fait jour aussi lorsqu’on observe notre temps : « La grave situation d’indifférence religieuse de tant d’Européens, le grand nombre de ceux qui, sur notre continent aussi, ne connaissent pas encore Jésus Christ et son Église, et qui ne sont pas encore baptisés, le sécularisme qui gagne une large frange de chrétiens qui pensent, décident et vivent de manière habituelle comme si "le Christ n’existait pas", tout cela, loin d’éteindre notre espérance, la rend plus humble et plus capable de se fier à Dieu seul. De sa miséricorde, nous recevons
la grâce et l’engagement de la conversion ».
[48]
27. Même si parfois, comme dans l’épisode évangélique de la tempête apaisée (cf.
Mc 4,35-41 Lc 8,22-25), on a l’impression que le Christ dort et abandonne sa barque à la fureur des vagues, il est demandé à l’Église en Europe de
cultiver la certitude que le Seigneur, par le don de son Esprit,
est toujours présent et agit toujours en elle et dans l’histoire de l’humanité. Il prolonge sa mission dans le temps, faisant de l’Église un fleuve de vie nouvelle qui se répand dans la vie de l’humanité comme un signe d’espérance pour tous.
Dans un contexte où l’on est facilement tenté par l’activisme, même sur le plan pastoral, il est demandé aux chrétiens en Europe de continuer à
être un vrai reflet du Ressuscité, en vivant dans une communion intime avec lui. On a besoin de communautés qui, contemplant et imitant la Vierge Marie, figure et modèle de l’Église par sa foi et sa sainteté,
[49] gardent le sens de la vie liturgique et de la vie intérieure. Avant tout et surtout, elles devront louer le Seigneur, le prier, l’adorer et écouter sa Parole. Ce n’est qu’ainsi qu’elles pourront assimiler son mystère, vivant totalement pour Lui, comme membres de son Épouse fidèle.
28. Face aux influences permanentes qui poussent à la division et à l’opposition, les diverses Églises particulières en Europe, fortes de leur lien avec le Successeur de Pierre, doivent s’engager à
être véritablement lieu et instrument de communion pour tout le peuple de Dieu, dans la foi et dans l’amour.
[50] C’est pourquoi elles cultiveront un climat de charité fraternelle, vécue avec une radicalité évangélique, au nom de Jésus et de son amour ; elles développeront une ambiance de rapports amicaux, de communication, de coresponsabilité, de participation, de conscience missionnaire, d’attention et de service ; elles seront animées par des attitudes d’estime, d’accueil et de correction mutuelle (cf.
Rm 12,10 Rm 15,7-14), ainsi que de service et de soutien réciproque (cf.
Ga 5,13 Ga 6,2), de pardon mutuel (cf.
Col 3,13) et d’édification les uns des autres (
1Th 5,11) ; elles s’emploieront à poursuivre une pastorale qui, mettant en valeur toutes les légitimes diversités, favorise en même temps une collaboration cordiale entre tous les fidèles et leurs différentes associations ; elles relanceront pour cela les organismes de participation, qui sont de précieux instruments de communion en vue d’une action missionnaire concertée, suscitant la présence d’agents pastoraux préparés de manière appropriée et dûment qualifiés. Ainsi, ces Églises, animées par la communion qui est manifestation de l’amour de Dieu, fondement et raison de l’espérance qui ne déçoit pas (cf.
Rm 5,5), seront à la fois un reflet plus resplendissant de la Trinité et un signe qui interpelle et invite à croire (cf.
Jn 17,21).
29. Pour que la communion dans l’Église puisse être vécue plus pleinement, il convient de
mettre en valeur la variété des charismes et des vocations, qui convergent toujours plus vers l’unité et qui peuvent l’enrichir (cf.
1Co 12). Dans cette perspective, il est également nécessaire, d’une part, que les nouveaux mouvements et les nouvelles communautés d’Église, « renonçant à toute tentation de revendiquer des droits d’aînesse et à toute incompréhension des uns à l’égard des autres », progressent sur le chemin d’une plus authentique communion entre eux et avec toutes les autres réalités ecclésiales, et qu’ils « vivent avec amour dans la pleine obéissance aux Évêques » ; d’autre part, il est nécessaire aussi que les Évêques, « en leur manifestant l’amour paternel qui est le propre des pasteurs »,
[51] sachent reconnaître, mettre en valeur et coordonner leurs charismes et leur présence, pour l’édification de l’unique Église.
En effet, par une collaboration croissante entre les différentes réalités ecclésiales sous la conduite aimante des pasteurs, l’Église entière pourra présenter à tous un visage plus beau et plus crédible, reflet plus limpide de celui du Seigneur, et elle pourra ainsi contribuer à redonner espérance et consolation à ceux qui la cherchent comme à ceux qui, bien qu’ils ne la cherchent pas, en ont besoin.
Afin de pouvoir répondre à l’appel de l’Évangile à la conversion, « il nous faut faire tous ensemble un humble et courageux
examen de conscience pour reconnaître nos peurs et nos erreurs, pour confesser avec sincérité nos lenteurs, nos omissions, nos infidélités et nos fautes ».
[52] Loin de favoriser des attitudes défaitistes de découragement, la reconnaissance évangélique de ses propres fautes ne pourra que susciter dans la communauté l’expérience que vit le baptisé : la joie d’une profonde libération et la grâce d’un nouveau départ, ce qui permet de poursuivre avec une vigueur renouvelée le chemin de l’évangélisation.
Pour progresser vers l’unité des chrétiens
30. Enfin, c’est aussi
dans le domaine œcuménique que l’Évangile de l’espérance est une force et un appel
à la conversion. Dans la certitude que l’unité des chrétiens répond à la volonté du Seigneur « pour qu’ils soient un » (cf.
Jn 17,11) et qu’elle se présente aujourd’hui comme une nécessité pour une plus grande crédibilité de l’évangélisation et comme une contribution à l’unité de l’Europe, il faut que toutes les Églises et Communautés ecclésiales « soient aidées et encouragées à interpréter le cheminement œcuménique comme un mouvement où l’on "va ensemble" vers le Christ »
[53] et vers l’unité visible voulue par lui, de telle sorte que l’unité dans la diversité resplendisse dans l’Église comme don de l’Esprit Saint, artisan de communion.
Pour que cela se réalise, il convient que tous fournissent un effort patient et constant, animé d’une authentique espérance et en même temps d’un sobre réalisme, et visant à « la mise en valeur de ce qui déjà nous unit, à l’estime sincère et réciproque, à l’élimination des préjugés, à la connaissance et à l’amour mutuels ».
[54] Dans ce sens, le fait de s’engager pour l’unité, si l’on veut que cet engagement repose sur des bases solides, ne peut pas ne pas comporter la recherche passionnée de la vérité, par un dialogue et une confrontation qui, tout en reconnaissant les résultats déjà obtenus, sachent les utiliser comme une incitation à aller de l’avant pour surmonter les divergences qui divisent encore les chrétiens.
31. Il est indispensable de
poursuivre le dialogue avec détermination, sans capituler devant les difficultés et les épreuves. Ce dialogue doit être mené « sous divers aspects (doctrinal, spirituel et pratique), en suivant la logique de l’échange des dons, que l’Esprit suscite dans chaque Église, et en éduquant les communautés et les fidèles, surtout les jeunes, à vivre des moments de rencontres et à faire de l’œcuménisme bien compris une dimension ordinaire de la vie et de l’action ecclésiales ».
[55]
Ce dialogue est une des préoccupations majeures de l’Église, surtout en Europe, elle qui, au cours du précédent millénaire, a vu naître trop de divisions entre les chrétiens et qui progresse aujourd’hui vers une plus grande unité. Nous ne pouvons pas nous arrêter en chemin ni retourner en arrière ! Nous devons poursuivre notre marche et vivre dans la confiance, car, avec la grâce de Dieu, l’estime réciproque, la recherche de la vérité, la collaboration dans la charité et surtout l’œcuménisme de la sainteté ne pourront pas ne pas porter leurs fruits.
32. Malgré les inévitables difficultés, j’invite tout le monde à reconnaître et à apprécier, avec amour et dans un esprit fraternel, la contribution que les
Églises catholiques orientales, par leur présence même, par la richesse de leur tradition, par le témoignage de leur « unité dans la diversité », par l’inculturation qu’elles ont réalisée dans l’annonce de l’Évangile et par la diversité de leurs rites, peuvent apporter à une édification plus réelle de l’unité.
[56] En même temps, je veux une fois encore assurer les pasteurs, ainsi que nos frères et sœurs des Églises orthodoxes, que la nouvelle évangélisation ne peut en aucune manière être confondue avec le prosélytisme, restant sauf le devoir de respecter la vérité, la liberté et la dignité de toute personne.
II. L’Église entière envoyée en mission
33. Servir l’Évangile de l’espérance par une charité qui évangélise est un
devoir et une responsabilité pour tous. Quel que soit en effet le charisme ou le ministère de chacun, la charité est la voie royale indiquée à tous et que tous peuvent parcourir : c’est la voie que la communauté ecclésiale tout entière est appelée à suivre sur les pas de son Maître.
L’engagement des ministres ordonnés
34. Les prêtres, en vertu de leur ministère, sont appelés de manière spéciale à célébrer, à enseigner et à servir l’Évangile de l’espérance. En raison du sacrement de l’Ordre qui les configure au Christ, Chef et Pasteur, les évêques et les prêtres doivent conformer toute leur vie et toute leur action à Jésus ; par la prédication de la Parole, par la célébration des sacrements et en guidant la marche de la communauté chrétienne, ils rendent présent le mystère du Christ et, à travers l’exercice même de leur ministère, ils « sont appelés à prolonger la présence du Christ, unique et souverain Pasteur, en retrouvant son style de vie et en se rendant en quelque sorte transparents à lui au milieu du troupeau qui leur est confié ».
[57]
Insérés
dans le monde sans être
du monde (cf.
Jn 17,15-16), ils sont appelés, dans la situation culturelle et spirituelle présente du continent européen, à être signes de contradiction et d’espérance pour une société qui est malade de vivre à un niveau horizontal et qui a besoin de s’ouvrir au Transcendant.
35. De ce point de vue, le
célibat sacerdotal prend un relief particulier comme signe d’une espérance fondée totalement sur le Seigneur. Le célibat n’est pas une simple discipline ecclésiastique imposée par l’autorité ; au contraire, il est avant tout une grâce, un don inestimable de Dieu pour l’Église, valeur prophétique pour le monde actuel, don de soi dans le Christ pour son Église, source de vie spirituelle intense et de fécondité pastorale, témoignage du Royaume eschatologique, signe de l’amour de Dieu envers ce monde en même temps que signe de l’amour sans partage du prêtre envers Dieu et envers son peuple.
[58] Vécu comme réponse au don de Dieu et dépassement des tentations d’une société hédoniste, non seulement le célibat favorise l’épanouissement humain de celui qui y est appelé, mais il se révèle un facteur de croissance pour les autres aussi.
Estimé dans toute l’Église comme un bien pour le sacerdoce,
[59] exigé comme une obligation par l’Église latine,
[60] tenu en grand respect par les Églises orientales,
[61] le célibat, dans le contexte de la culture actuelle, apparaît comme un signe éloquent qui doit être conservé comme un bien précieux pour l’Église. Une révision de la discipline actuelle en ce domaine ne permettrait pas de résoudre la crise des vocations au presbytérat à laquelle on assiste en de nombreuses régions d’Europe.
[62] Le service de l’Évangile de l’espérance requiert aussi que, dans l’Église, on s’efforce de présenter le célibat dans toute sa richesse biblique, théologique et spirituelle.
36. Nous ne pouvons ignorer que l’exercice du ministère sacré est confronté de nos jours à bien des difficultés liées tant à l’ambiance culturelle qu’à la diminution du nombre de prêtres, avec l’accroissement des charges pastorales et la fatigue qui en découlent. En conséquence, les prêtres qui se consacrent avec un dévouement et une fidélité admirables au ministère qui leur est confié sont encore plus dignes d’
estime, de
gratitude et d’
affection.
[63]
Avec confiance et gratitude, je veux moi aussi leur exprimer mes
encouragements, en reprenant les propos des Pères du Synode : « Ne perdez pas cœur et ne vous laissez pas accabler par la fatigue ; en pleine communion avec nous, évêques, en fraternité joyeuse avec les autres prêtres, en cordiale responsabilité avec les consacrés et tous les fidèles laïcs, continuez votre œuvre précieuse et irremplaçable »
[64] !
Outre les prêtres, je désire évoquer aussi les
diacres, qui participent au sacrement de l’Ordre, bien qu’à un degré différent. Envoyés pour servir la communion ecclésiale, ils exercent, sous la direction de l’Évêque et avec son presbyterium, la « diaconie » de la liturgie, de la parole et de la charité.
[65] De cette manière qui leur est propre, ils sont
au service de l’Évangile de l’espérance.
Le témoignage des personnes consacrées
37. Le témoignage des
personnes consacrées est particulièrement éloquent. À ce propos, il faut avant tout reconnaître le rôle fondamental qu’ont eu le monachisme et la vie consacrée dans l’évangélisation de l’Europe et dans l’édification de son identité chrétienne.
[66] Un tel rôle ne doit pas disparaître de nos jours, au moment où une « nouvelle évangélisation » du continent se fait urgente et où l’établissement de structures et de liens plus complexes le met en face d’un tournant délicat. L’Europe a toujours besoin de la sainteté, de l’esprit prophétique, de l’activité d’évangélisation et de service des personnes consacrées. Il convient aussi de souligner la contribution spécifique que les Instituts séculiers et les Sociétés de Vie apostolique peuvent apporter grâce à leur aspiration à transformer le monde, de l’intérieur, par la puissance des béatitudes.
38. L’
apport spécifique que les personnes consacrées peuvent fournir à l’Évangile de l’espérance
trouve son point de départ dans quelques aspects qui caractérisent de nos jours le visage culturel et social de l’Europe.
[67] Ainsi, la demande de nouvelles formes de spiritualité, qui se fait sentir aujourd’hui dans la société, doit trouver une réponse dans
la reconnaissance du primat absolu de Dieu, vécu par les personnes consacrées dans le don total d’elles-mêmes, dans la conversion permanente d’une existence offerte comme un vrai culte spirituel. Dans un monde marqué par le laïcisme et soumis au vertige de la consommation, la vie consacrée, don de l’Esprit à l’Église et pour l’Église, devient toujours plus signe d’espérance dans la mesure où elle témoigne de la dimension transcendante de l’existence. D’autre part, dans la situation pluriculturelle et multireligieuse actuelle, le témoignage de
fraternité évangélique qui caractérise la vie consacrée est exigé, faisant de cette dernière une incitation à la purification et à l’intégration de valeurs différentes grâce au dépassement des antagonismes. La présence de nouvelles formes de pauvreté et de marginalisation doit susciter la créativité qui fut celle de tant de fondateurs d’Instituts religieux pour
venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Enfin, la tendance à un certain repliement sur soi demande que l’on trouve un antidote dans la disponibilité des personnes consacrées, afin que soit poursuivie
l’œuvre de l’évangélisation sur d’autres continents, malgré la diminution du nombre de membres que l’on constate dans certains Instituts.
Le souci des vocations
39. L’engagement des ministres ordonnés et des personnes consacrées étant déterminant, on ne peut passer sous silence le manque inquiétant de séminaristes et de candidats à la vie religieuse, surtout en Europe occidentale. Une telle situation exige l’engagement de tous en faveur d’
une pastorale appropriée des vocations. C’est seulement « quand on présente aux jeunes la personne du Christ dans toute sa plénitude que naît en eux une espérance qui les pousse à tout laisser pour le suivre, en réponse à son appel, et pour être ses témoins auprès de leurs contemporains ».
[68] Le souci des vocations est donc une question vitale pour l’avenir de la foi chrétienne en Europe et, par suite, pour le progrès spirituel des peuples qui y vivent ; c’est un passage obligé pour l’Église, si elle veut annoncer, célébrer et servir l’Évangile de l’espérance.
[69]
40. Pour mettre en œuvre l’indispensable pastorale des vocations, il convient de présenter aux fidèles la foi de l’Église concernant la nature et la dignité du sacerdoce ministériel ; d’encourager les familles à vivre comme de véritables « Églises domestiques », afin que les diverses vocations puissent y être discernées, accueillies et accompagnées ; de réaliser une action pastorale qui aide les fidèles, surtout les jeunes, à faire le choix d’une vie fondée sur le Christ et totalement consacrée à l’Église.
[70]
Sachant que l’Esprit Saint est à l’œuvre aujourd’hui encore et que les signes de sa présence ne manquent pas, il s’agit avant tout d
’insérer la pastorale des vocations dans tous les secteurs de la pastorale ordinaire. Pour ce faire, il est nécessaire de « raviver, surtout chez les jeunes, une profonde nostalgie de Dieu, créant ainsi le contexte capable de faire surgir de généreuses réponses de vocations » ; « il est urgent qu’un grand mouvement de prière traverse les communautés ecclésiales du continent européen », car « le changement des conditions historiques et culturelles exige que la pastorale des vocations soit perçue comme un des objectifs premiers de toute la communauté chrétienne ».
[71] Il est indispensable aussi que les prêtres eux-mêmes vivent et agissent en parfaite harmonie avec leur identité sacramentelle véritable. En effet, si l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes est opaque ou terne, comment pourraient-ils pousser les jeunes à les imiter ?
La mission des laïcs
41. La participation des
fidèles laïcs à la vie de l’Église est unique : le rôle qui leur revient dans l’annonce et le service de l’Évangile de l’espérance est en effet irremplaçable, car, « par eux, l’Église du Christ est présente dans les secteurs les plus variés du monde, comme signe et source d’espérance et d’amour ».
[72] Participant pleinement à la mission de l’Église dans le monde, ils sont appelés à montrer que la foi chrétienne est la seule réponse exhaustive aux interrogations que la vie pose à tout homme et à toute société, et ils peuvent implanter dans le monde les valeurs du Royaume de Dieu, promesse et gage d’une espérance qui ne déçoit pas.
L’Europe d’hier et d’aujourd’hui connaît
une présence significative et l’exemple lumineux de telles figures de laïcs. Comme l’ont souligné les Pères du Synode, il faut évoquer entre autres, avec gratitude, le souvenir d’hommes et de femmes qui ont témoigné et qui témoignent du Christ et de son Évangile, par leur service de la vie publique et les responsabilités que celle-ci comporte. Il est d’une importance capitale « de susciter et de soutenir des vocations spécifiques au service du bien commun : des personnes qui, à l’exemple et avec le style de ceux qui ont été appelés "les pères de l’Europe", sachent être les artisans de la société européenne de l’avenir, en l’asseyant sur les bases solides de l’esprit ».
[73]
Il faut apprécier tout autant l’œuvre accomplie par des laïcs chrétiens, hommes et femmes, souvent dans une vie ordinaire et cachée, à travers d’humbles services qui leur permettent d’annoncer la miséricorde de Dieu à ceux qui sont plongés dans la pauvreté ; nous devons leur être reconnaissants pour l’audacieux témoignage de charité et de pardon qu’ils donnent, évangélisant par ces valeurs les vastes horizons de la politique, de la vie sociale, de l’économie, de la culture, de l’écologie, de la vie internationale, de la famille, de l’éducation, de la vie professionnelle, du travail et de la souffrance.
[74] À cette fin,
il est utile d’avoir des itinéraires pédagogiques qui rendent les fidèles laïcs capables d’un engagement de foi au sein des réalités temporelles. De tels parcours, fondés sur un sérieux apprentissage de la vie ecclésiale, en particulier sur l’étude de la doctrine sociale, doivent être en mesure de leur apporter non seulement la doctrine et le dynamisme, mais aussi les éléments spirituels adaptés qui soutiennent leur engagement vécu comme un authentique chemin de sainteté.
Le rôle de la femme
42. L’Église est bien consciente de l’apport spécifique de la
femme dans le service de l’Évangile de l’espérance. L’histoire de la communauté chrétienne montre que les femmes ont toujours eu une place importante dans le témoignage évangélique. Il faut se souvenir de tout ce qu’elles ont fait, souvent dans le silence et de manière cachée, dans l’accueil et la transmission du don de Dieu, aussi bien par la maternité physique ou spirituelle, les activités éducatives, la catéchèse, l’accomplissement de grandes œuvres de charité, que par la vie de prière et de contemplation, les expériences mystiques et la rédaction d’écrits remplis de sagesse évangélique.
[75]
À la lumière des très riches témoignages du passé, l’Église manifeste sa confiance dans ce que les femmes peuvent faire aujourd’hui pour la croissance de l’espérance à tous les niveaux. Il y a des aspects de la société européenne contemporaine qui constituent un défi pour la capacité qu’ont les femmes d’accueillir, de partager et d’engendrer dans l’amour, avec ténacité et générosité. Que l’on pense, par exemple, à la mentalité scientifique et technique largement répandue, qui relègue dans l’ombre la dimension affective et le rôle des sentiments, à l’absence du sens de la gratuité, à la crainte diffuse de donner la vie à des êtres nouveaux, à la difficulté de se placer dans une relation de réciprocité avec l’autre et d’accueillir celui qui est différent de soi. C’est dans ce contexte que l’Église attend des femmes l’apport vivifiant d’une nouvelle vague d’espérance.
43. Mais pour que cela puisse se vérifier, il est nécessaire que, avant tout
dans l’Église, soit promue la dignité de la femme, car l’homme et la femme ont la même dignité, ayant été créés tous deux à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf.
Gn 1,27), et comblés chacun de dons propres et particuliers.
Comme cela a été souligné durant le Synode, il est souhaitable que, pour favoriser la pleine participation des femmes à la vie et à la mission de l’Église, leurs talents soient davantage mis en valeur, y compris par l’attribution de fonctions ecclésiales qui reviennent de droit aux laïcs. Il faut aussi mettre convenablement en valeur la mission de la femme comme épouse et mère, et son dévouement dans la vie familiale.
[76]
L’Église ne manque pas d’élever la voix pour dénoncer les injustices et les violences perpétrées contre les femmes, en quelque lieu ou circonstance qu’elles se produisent. Elle demande que soient véritablement appliquées les lois qui protègent les femmes et que soient prises des mesures efficaces contre l’usage humiliant d’images féminines dans la publicité commerciale et contre le fléau de la prostitution ; elle souhaite que le service rendu par les mères dans le cadre de la vie familiale, au même titre que le service rendu par les pères, soit considéré comme une contribution au bien commun, y compris à travers des formes de reconnaissance économique.