§ 26. Généalogie selon saint Luc : Lc 3,23-30
(Lc 3,23-30)
À remarquer d'abord la situation de cette généalogie : non pas en tête et dans un ordre descendant, comme la < Genèse > de Mt 1,1-17, mais “ quand Jésus commence son ministère ”, et dans un ordre remontant, comme une chaîne reliant Jésus à son origine divine, qui lui donne toute sa force : Fils d'Adam, Fils de Dieu. Cela répond, suivant la lignée humaine, à l'investiture du baptême qui précède immédiatement: “ Tu es mon Fils ” (
Lc 3,22). De même, la généalogie de Moïse vient-elle juste avant qu'il soit envoyé “ comme un Dieu ” devant Pharaon (
Ex 6-7). Sous une forme différente, le propos est le même que dans Saint-Marc, syncopant tout l'intermédiaire humain pour mieux faire jaillir l'étincelle entre les deux pôles ainsi rapprochés : “ Commencement de l'Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu ” (
§ 19 ) — Mc 1,1 *). Seulement Saint-Luc, lui, inclut la longue chaîne humaine.
Lc 3,23 // 2S 5,4 — Jésus avait environ trente ans: comme David au début de son règne effectif : rapprochement non négligeable pour rappeler que le Messie est bien “ fils de David ”, même si le propos général de la généalogie ne permet pas de le souligner au passage (comme le fait Mt 1,6).
Pour que la continuité de la chaîne des générations ressorte mieux, Luc en effet se borne à une liste de noms, rattachés entre eux par le mot-agrafe: “ fils de... fils de... ” répété 76 fois: procédé litanique, envoûtant. C'est ce rythme sans faille qui importe, plus que les noms eux-mêmes.
Pour que le rythme ne soit pourtant pas trop haletant, les générations se regroupent en septénaires, dont presque tous s'ouvrent par un nom évocateur: Joseph, Mattathias, (Sémeîn), Salathiel, Jésus, Joseph, David, (Admîn), Abm-\ ham, Sala, Hénoch, pour finir en apothéose, sur le nom de Dieu.
// Jn 6,42) — Fils de Joseph : ainsi “ pensait-on ”. Après Lc 1-2 et Mt 1-2, nous savons quel est en réalité le rôle de Joseph, précisément pour inscrire Jésus I dans la généalogie qui, depuis “ les promesses faites à Abraham et David ”, était porteuse de l'espérance messianique (cf.
§ 13 *). Marie n'est même plus nommée.
Au premier abord, on est déconcerté par la diversité des noms entre Mt et Lc, du moins entre Joseph et David. Joseph est ici “ fils d'Héli ”, tandis qu'en Mt 1,16, il l'est de Jacob. On l'explique d'ordinaire en ce que Mt aurait choisi la paternité légale (ce qui correspond à la mentalité juive), tandis que Lc relève la paternité naturelle (suivant la mentalité hellénistique, qui est encore la nôtre). La valeur historique de ces deux généalogies et leurs rapports viennent de se voir étudiés à fond (600 pages) et, dans l'ensemble confirmés, par J. Masson : Jésus, < fils de David dans les généalogies de Saint-Matthieu et de Saint-Luc (Téqui 1982). On en trouvera, pour l'essentiel, un bilan aussi clair que possible dans. Laurentin: Ev. de l'Enfance, p. 393-425.
// 1Ch3,17.19;Esd3,2;Rt4,18-22;Gn 11,10-24; 5,6-29) — Ces quelques extraits des généalogies de l’A.T...permettront de retrouver les noms dont la Bible nous parle, et de bien relier Jésus à toute cette < histoire sainte > (Sur le sens des généalogies bibliques, cf. BC I *, p. 309-311).
//
Gn 5,1 — Certes, Jésus est le seul “ Fils de Dieu ”, unique et consubstantiel au Père. Mais en cela même, il accomplit * ce que, dès la création, le < conseil divin > avait projeté en se proposant: “ Faisons l'homme à notre image et comme notre ressemblance ” (
Gn 1,26 — Cf. BC I *, p. 39). Dieu voit loin! Et! l'on comprend quelque chose de son satisfecit: “ En lui, mon amour est parfait” I (
§ 24 ) — Lc 3,22, verset précédant par conséquent immédiatement cette généalogie; elle orchestre donc, sur ce point aussi, l'investiture baptismale). La patience I de Dieu s'étend, nous le savons maintenant, sur les millions d'années où Dieu conduit l'homme jusqu'au Fils de l'Homme, son propre Fils...
Irénée: Adv. Hoer. III, 22,4 (SC 211, p. 442): Le Seigneur en devenant le premier-né d'entre les morts, et en recevant dans son sein les pères antiques, les a réengendrés pour la vie de Dieu car il était devenu le principe des vivants, comme Adam était devenu le principe des morts. C'est pourquoi Luc a commencé sa généalogie par le Seigneur, remontant après cela jusqu'à Adam: il signifie par là que ce ne sont pas les pères qui ont engendré le Seigneur, mais que c'est lui qui les a engendrés pour l'Évangile de vie.
§ 27. Les tentations du désert : Mt4,l-ll; Mc 1,12-13; Lc 4,1-13
(Mc 1,12-13)
Après l'investiture du baptême (
§ 24 ), Jésus commence son oeuvre, qui est notre rédemption: dans Saint-Jean sous la figure de l'Agneau de Dieu (
§ 25 ); dans les Synoptiques, en un affrontement avec le diable, qui récapitule et retourne (= < convertit >) toute l'histoire humaine, d'Adam et Eve au Peuple d'Israël, et jusqu'à nous.
Aux suggestions fallacieuses du < Tentateur >, en effet, Jésus oppose trois Paroles, toutes tirées du Deutéronome, évoquant très précisément les tentations du désert, durant l'Exode. Israël y succomba, et seul Moïse sauva son peuple, au prix d'une seconde Quarantaine de jeûne et de prière. Ainsi le Deutéronome se trouve-t-il accompli en Jésus, Nouveau Moïse mais aussi Nouvel Israël, cette fois fidèle. D'où la conclusion de Rupert:
Rupert de Deutz Sur Mt III (PL 168, 1378-79): Le Deutéronome est la seconde Loi, de même que notre Seigneur est appelé le second Israël, suivant la prophétie que nous avons citée : “ Israël est enfant, je l'ai aimé, et d'Egypte j’ai appelé mon Fils ”. C'est surtout pour ce second Israël qu'a été formulée la seconde Loi, alors que la loi des cérémonies charnelles avait été posée pour l'Israël prévaricateur. Dans le Deutéronome, il n'est presque pas question de cérémonies, mais tous les préceptes sont de justice et de charité ; et presque tous ceux qui renferment les mystères de la vie et du salut s'adressent à la personne, en l'interpellant familièrement au singulier. Israël y est ainsi exhorté comme un seul homme, car vraiment il y aurait un jour < un homme > qui réaliserait fidèlement et parfaitement tout ce que l'homme doit à Dieu : et c'est Lui, le véritable Israël. Par exemple, “ Et maintenant, Israël, que demande de toi le Seigneur ton Dieu, sinon que tu craignes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu aimes le Seigneur ton Dieu et que tu lui rendes un culte de toute ton âme... ” (Dt 10,12). Ce précepte et d'autres qui sont donnés sur un ton familier comme à un seul interlocuteur, le Fils Unique les écouta bien, et les accomplit bien. Et toutes les tentations dans lesquelles le premier Israël, c'est-à-dire le peuple d'Israël, avait été trouvé infidèle — en ce qui concerne les réprouvés — et à moitié fidèle en ce qui concerne les élus, toutes ces tentations, dis-je, il les porta et il y fut trouvé fidèle (Si 44,20), ce passage de l'Évangile l'atteste.
Mc 1,12-13 — Marc s'en tient à l'essentiel : Aussitôt (c'est bien la suite de l'investiture baptismale) — Il était tenté par Satan (ce que Mt et Lc explicitent) — Avec les bêtes sauvages et les anges (Voilà le paradis retrouvé — Mt 4,11 *).
L'Esprit le jette : soit au sens où Ézéchiel se trouve transporté sous l'emprise de Dieu (Ez 3,14-15 Ez 8,3 Ez 11,24); soit au sens de renvoyer, jeter dehors (< ekballô >), comme en Mc 1,43 Mc 5,40 ; cf. Jn 10,4. Rupert force donc à peine la note quand il interprète: “ Parce qu'il avait pris sur lui les iniquités de nous tous, Jésus est chassé comme un coupable, comme portant la faute du premier homme, expulsé du Paradis terrestre ” (Mt 1374). Avec cette double différence réparatrice qu'Adam subit la peine pour avoir succombé à la tentation, au lieu que le Christ est “ jeté au désert ” pour vaincre le Serpent — qui avait vaincu Adam. Mais l'important est le rapport établi entre les deux Adam.
Mt 4,1 et Lc 4,1 emploient un verbe moins flamboyant, mais plus conforme aux rapports entre le Christ et l'Esprit qui le conduit. Avec chez Mt la nuance à la fois topographique et spirituelle: “ Il le fit monter au désert ”, tandis que Luc insiste sur l'intériorité de cet Esprit qui le remplit (comme Jean-Baptiste, Elisabeth, Zacharie, et plus tard les Apôtres, Etienne, Barnabé, Paul), et le mène de l'intérieur — ce que nous traduisons par : “ sous l'impulsion de l'Esprit ”. Ainsi, plus tard, sous forme de langues de feu, l'Esprit de la Pentecôte remplira-t-il les Apôtres, les enflammant pour porter l'Évangile à toute la terre.
dans le désert: Terre désolée, inhumaine (Dt 1,19 Dt 32,10, et passim dans les Prophètes), par conséquent lieu d'élection du démon et des démoniaques (Mc 5,3-5); mais de par son dénuement même et son étendue illimitée, terre où s'expérimente la proximité de Dieu, pour Israël (Exode et Os 2,16 Os 13,5), Jésus lui-même (Mc 1,35 Lc 5,16), et jusqu'à notre temps (par exemple: Psichari). Il faut lui garder cette ambivalence jusque dans cette tentation où le Christ, vainqueur du diable, accède comme au paradis (Mt 4,11 *).
Quarante jours et quarante nuits: Sous cette forme redoublée, l'expression renvoie directement à Moïse, avant et après le Veau d'Or (
Ex 24,18 et // 34,28). Mais par-delà, elle évoque plus ou moins directement les autres quarantaines de l’A.T...: celle des 40 années d'errance d'Israël, en punition de son manque de confiance en ce qu'annonçaient les 40 jours d'exploration de la Terre Promise (
Nb 14,34 et //
Dt 8,2); les 40 ans de répit après la victoire des Juges Otniel, Débora et Gédéon (
Jg 3,11 Jg 5,32 Jg 8,28) ou au contraire de l'oppression des Philistins avant la victoire de Samson (préfigure du Christ comme nous l'avons vu, dès l'annonce de sa naissance —
§ 4 ) ; et encore, les 40 années de la judicature d'Héli (
1S 4,18), du règne de David (
2S 5,4 — en // à
§ 26 ), ou de Salomon et de Joas (
2Ch 9,30 2Ch 24,1); des 40 jours (et nuits) de marche du prophète Élie, dans le désert, vers l'Horeb (
1R 19,8); des apparitions d'armées célestes au temps critique de la persécution d'Antiochus Épiphane (
2M 5,2-4); du < carême > d'Ézéchiel et de Ninive (
Ez 4,6 Jon 3,4): temps par conséquent de châtiment et d'épreuve, mais aussi de pénitence et de salut, comme l'est encore notre carême: “ Le voici le temps favorable, le voici maintenant le jour du Salut ” (
2Co 6,2 Ps 95,8-11 commenté par
He 3,7 à
He 4,11).
Les tentations n'interviennent en Mt qu'à la fin de la quarantaine! (“ après... ”), alors que chez Lc et Mc elles s'étendent sur tous ces jours! (“ pendant... ”).
Mt 4,3 : Le tentateur ; Mc 1,13 : Satan ; Lc 4,2-3 Lc 4,5 Lc 4,13 : Le Diable. Il a beaucoup de noms, dans le N.T. et dans la réalité. Satan, c'est l'Adversaire et plus précisément l'Accusateur (Ps 109,6 Za 3,1-5 — Cf. Vtb.). Diable en est la traduction, avec originellement le sens de: celui qui divise, désunit, en particulier par la calomnie. Tentateur, dès l'origine (Gn 3).
On sait que la < tentation > peut être soit une épreuve — et dans ce cas, de l'homme mettant Dieu à l'épreuve (
Ps 95,9) non moins que de Dieu éprouvant l'homme (
Ps 81,8 — soit une < tentation > proprement dite, au sens de séduction finalement décevante. En ce dernier sens, au moins depuis le Retour de l'Exil de Babylone, et à fortiori dans le N.T., la tentation ne saurait être attribuée à Dieu, mais seulement au Diable (
Jc 1,13-15 — en // à
§ 62 ,
Mt 6,13a * — Cf.
J. Dupont: Les tentations au désert... p. 15. Dans ce qui suit, nous utilisons ce commentaire, ainsi que le cours d'
A. Feuillet: Baptême et Tentation du Christ... p. 79-96; et, du même, le récit lucanien de la tentation).
Il n'est pas exclu que le Diable tente le Christ aux deux sens : à titre d'épreuve, pour le jauger, non moins que pour le séduire et l'amener à épouser ses vues, comme l'examen de la triple tentation nous le fera mieux comprendre, Mais précisément, Satan ne saurait retrouver dans le Christ la même complicité que dans les hommes, rendus vulnérables par le Péché Originel:
Grégoire le Grand : Sur Mt 4,11 (PL 76,1135): Sachons que dans la tentation, il y a trois degrés ou phases: la suggestion, la délectation, le consentement. Et nous, quand nous sommes tentés, nous allons généralement jusqu'à la délectation, ou même jusqu'au consentement. Car, nés de la chair de péché, nous portons en nous-mêmes le combat qu'il nous faut soutenir. Mais Dieu qui, incarné dans le sein de la Vierge, vint au monde exempt de péché, ne portait en lui aucune contradiction. Il put donc être tenté jusqu'à la suggestion, mais la délectation mauvaise n'eut aucune prise sur son esprit. C'est pourquoi toute cette tentation diabolique se passa à l’extérieur, non à l'intérieur.
“ Que cela plaise ou non ”, comme dit J. Dupont, on doit reconnaître ici (et par la suite), le rôle capital que joue Satan d'après les Évangiles: “ C'est d'ailleurs relativement aisé à comprendre: si dans la Bible “ l'idée de péché est comme l'envers de l'idée de Dieu ” (A. Gelin), Jésus qui vient détruire le péché et établir le Règne de Dieu rencontre tout naturellement sur son chemin l'Adversaire par excellence de Dieu et de son Règne. Quelle qu'ait été la pensée personnelle de l'auteur yahviste en Gn 3, la tradition subséquente (Sg 2,24 Jn 8,44 Ap 12,9) a vu dans le serpent du paradis terrestre le diable qui, dès les origines, a cherché à introduire le désordre dans l'oeuvre du créateur... La place prise soudain par le Tentateur dans les Evangiles est un signe de l'importance primordiale de la mission de Jésus. Ainsi que le souligne avec beaucoup de force fascherï (Jésus und der Satan, Halle 1949, p. 29 ss), sans l'acceptation franche du personnage de Satan, il est impossible de comprendre la profondeur de l'oeuvre rédemptrice du Christ.
Il est à noter avec le même exégète que ce personnage de Satan est inassimilable de la part de la pensée grecque... Les auteurs modernes qui regardent le diable comme un mythe, et traitent les passages évangéliques qui en parlent comme autant de créations de la communauté (Gemeindetheologie) ou de haggadas * scripturaires, obéissent à un présupposé philosophique qui dérive en dernière analyse du monde grec ” (A. Feuillet : Baptême et Tentation... p. 90). -En faveur de l'historicité de la Tentation du Christ, cf. J. Dupont, p. 76-130). I
// Dt 8,2-3 Dt 6,16 Dt 6,12-13 — À la triple tentation, Jésus réplique par trois Paroles de Dieu qui sont, dans le Dt, la leçon tirée par Yahvé des trois tentations auxquelles Israël succomba dans le désert: la faim, la mise à l'épreuve de Dieu lors du manque d'eau à < Massa >, et l'adoration du Veau d'Or (Ex 16 Ex 17 Ex 32). Toutes sortes de détails, dans les Évangiles de Mt ou de Lc, prouvent que cette mise en parallèle — antithétique évidemment — des tentations du Premier Israël et du Nouvel Israël (qu'inauguré ici le Christ), est bien voulue (cf. l'analyse détaillée qu'en fait J. Dupont).
Mt 4,3-4 Lc 4,3-4 — Première tentation : Ces pierres... des pains : Jean-Baptiste: “ De ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham ” (Mt 3,9), et tout aussi facilement des pains. Le Diable dit donc vrai, en détournant seulement la vérité de son sens, comme toujours, comme en Gn 3, où son assurance - “ Vous ne mourrez pas ” (d'empoisonnement), “ Vous serez comme des Dieux ” (cf. Jn 10,34, citant Ps 82,6), “ Vos yeux s'ouvriront ” (“ et ils virent qu'ils étaient nus ”) — disait vrai en un sens, mais qui n'était pas le bon. C'est cette duplicité qui nous trompe, si nous commençons à dialoguer avec lui, comme Eve... (Cf. BC I *, p. 57) — Rupert).
Dieu peut faire et multiplier les miracles, Satan lui-même le proclame ici. Donc Jésus aussi, puisqu'il est le Fils de Dieu — et Il saura bien le montrer quand cela rentrera dans sa mission. Mais non pour son profit particulier, sinon Il cesserait par le fait même d'être < le Fils > qui rapporte tout à la volonté de son Père (= “ en qui cette volonté paternelle qui l'envoie s'accomplit, parfaite ” — cf.
§ 24 ) —
Mt 3,17 *. Cf.
A. George: Sur Luc, p. 221). On voit combien l'argument du Tentateur, juste en soi, est spécieux.
Mt 4,4 Lc 4,4 — En citant cette Parole, Jésus ne coupe pas seulement court au dialogue engagé par le Démon, en recourant à un argument d'autorité : il pratique cette Parole, il en fait vraiment “ sa nourriture ”.
De quoi en effet se nourrit le “ Fils de Dieu ” ? Il le dira lui-même à ses Apôtres : “ Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, d'accomplir son oeuvre ” (Jn 4,34). Ce qui le nourrit, c'est d'assimiler cette volonté, de la faire sienne : tout comme nous faisons, de ce que nous mangeons, notre être même. L'Écriture est cette Révélation, ce miroir où Jésus lit cette volonté de Dieu et s'en nourrit, c'est-à-dire s'engage dans cette volonté et cet accomplissement de l'oeuvre pour laquelle il a été envoyé.
Voilà donc l'exemple qu'il nous donne : à la tentation du diable rabaissant notre faim vers “ les nourritures terrestres ”, répondre par un engagement à hauteur des visées de Dieu, telles que nous les révèle soit l'Écriture, soit Jésus lui-même, Verbe et Miroir de Dieu, dont il suffit par conséquent de suivre l'exemple. C'est cela, la foi.
Mt 4,5-7 Lc 4,9-12 — Seconde tentation : l'aplomb du Diable est inouï. Jésus se réfère à l'Écriture? Qu'à cela ne tienne, Satan va lui servir le Ps 91. C'est la même < tentation > que précédemment, encore plus vaine puisque sans nécessité — comme quand on a faim — et pour la seule vaine gloire du miracle. Mais c'est surtout la même < épreuve > : “ Si tu es Fils de Dieu ”, montre-le !
// Ps 91,10-13 — Par excellence psaume de la confiance, choisi par l'Église pour les refrains liturgiques du Carême. Les v. 11-12 sont évidemment une image; mais le Démon affecte de la prendre dans sa littéralité matérielle. Mt 4,11 * et Mc 1,13b * montreront en quel sens “ les anges le servent ”, et “ les bêtes ” perdent pour lui leur venin. Ici encore, l'allégation du Diable n'est pas fausse, mais faussée.
Mt 4,7 Lc 4,12 // Dt 6,16 1Co 10,9 Jdt 8,11-17 — À Massa, la faute d'Israël fut de “ tenter Yahvé en disant: < Yahvé est-il avec nous, oui ou non > ” exigeant ainsi de Lui qu'il se manifeste par un miracle (l'eau jaillie du Rocher — Ex 17,7). Même Moïse eut alors un doute (Nb 20,10-12). Et il en tira la leçon du Dt 6,16, que cite le Nouveau Moïse.
Le //
1Co 10,9 fait allusion à la plaie des “ serpents brûlants ” contre les murmurateurs du désert (que sauvera le Serpent d'airain, que Jésus citera comme préfigurant sa mort rédemptrice sur la Croix en
Jn 3,14 —
§ 78 ). En ce cas, le Livre des Nombres (
Nb 21,4-9) ne reprochait pas que les Hébreux aient demandé un miracle, mais au contraire qu'ils se soient découragés. Ainsi, comme la présomption, le manque de foi-espérance revient-il à < tenter > Dieu: on peut pécher par défaut comme par excès ; la vraie confiance filiale est de “ ne rien demander, ne rien refuser ” (François de Sales). Le // de
Jdt 8,11-17 est l'exemple de ce “ Saint Abandon ” sans condition, jusque dans les situations les plus désespérées. Il n'a rien de passif ni de démissionnaire, comme Holopherne va l'apprendre sans tarder Au contraire : s'appuyant sur Dieu, il n'y a plus à douter de rien.
Mt 4,8-10 Lc 4,5-8 — Troisième tentation: Comme dans la vie des saints, repoussé dans les deux premières tentations, plus spécieuses, Satan attaque de front, et jette son dernier atout: une alliance entre son Pouvoir et l'ambition humaine.
// Dt 34,1-5 — Sur une montagne élevée (Mt) : Plus encore que Moïse, Jésus a reçu la Promesse “ des nations en héritage, et pour domaine, les extrémités de la terre ” (Ps 2,8), en suite de l'investiture baptismale : “ Tu es mon Fils ” (// Ps 2,7). Mais comme Moïse au mont Nébo, Jésus doit d'abord mourir; et c'est cette mort même qui “ jettera dehors le Prince de ce monde ”, “ attirant tous les hommes à Lui ” (Jn 12,31-32). Dès son 1° verset, par l'expression “ quarante jours et quarante nuits ”, Mt nous avait prévenus qu'au // entre les Hébreux et Jésus au désert, s'ajouterait celui de Moïse et du Nouveau Moïse: il prend ici tout son sens (Sur ce point, cf. J. Dupont: L'arrière-fond... p. 295-298, et l'article de Jérémias dans Twnt IV, p. 852-878 < Moïse >).
Lc 4,5 — Lui montra... en un éclair: Litt. < en un point du temps >. Mais il y a, dans cette brièveté même, quelque chose de fulgurant. L'expression < en un éclair > conjugue ces deux sens, et laisse supposer que la vision montre ces royaumes terrestres (“ de l'oikouménè ” = du monde habité) dans tout l'éclat de “ leur gloire ” (Lc 4,5-6 Mt 4,8).
Elle m'a été livrée, et je la donne à qui je veux (Lc) : Cette fois encore, Satan dit vrai. Jésus ne niera point cette “ puissance de l'Ennemi ” (Lc 10,19), surtout à l'Heure qui est la sienne mais aussi de “ la puissance des Ténèbres ” (Lc 22,53), et du “ Prince de ce monde ” (Jn 14,30 — en un sens, nous dit-on, “ politique ” (J. Dupont : Les tentations..., p. 56-57 et note II de Tob à Lc 4,6). Mais la proposition n'en est pas moins fallacieuse, car “ Satan est déjà jugé, va être jeté dehors, et tomber comme un éclair ” (Jn 16,11 Jn 12,31 Lc 10,18).
Toutefois, son emprise demeure, tant que nous en faisons “ le Dieu de ce monde ” (2Co 4,4) — cf. J. Dupont. L'arrière-fond..., p. 291 n. 3), et jusqu'au Retour glorieux du Christ “ comme un éclair éblouissant qui part d'une extrémité du ciel et resplendit jusqu'à l'autre extrémité ” (Lc 17,24).
Si tu te prosternes et m'adores (Mt) : Redondance, car la prosternation * est à elle seule adoration. Tel est le marché: possession immédiate, mais vassale: le péché rend esclave...
“ Retire-toi, Satan! ” (Mt) : La seule Parole du Christ qu'il ne tire pas de l'Écriture. Réplique immédiate et qui vient du coeur: l'honneur de son Père c'est sacré. Dieu seul !
// Da 3,1-18 — Toujours les croyants refusent non le pouvoir, mais d'oublier qu'il n'est légitime que pour autant que Dieu le donne (Da 4,14 Da 4,22 Da 4,34 Rm 13,1), et le totalitarisme idolâtre de l'État, qui signe sa dépendance de Satan.
// Dt 6,12 — Mise en garde contre l'idolâtrie qui va tenter Israël dans la Terre de Canaan, où il entrera bientôt. Israël ne succombera que trop à cette tentation (Jg 2,11 Jg 2,19), dont Yahvé fera une épreuve pouvant servir à la probation de la fidélité de son Peuple (Jg 2,22 Jg 3,4).
Mt 4,11 Mc 1,13b — Le paradis retrouvé. La familiarité avec les bêtes sauvages évoque à la fois le Paradis Terrestre, donc le Premier Adam s'il n'avait précisément succombé à la tentation (// Gn 1,28 cf. Gn 2,19-20 Gn 4,7), et les prophètes qui font de cette paix paradisiaque retrouvée le symbole de l'ère messianique (// Is 11,6-9).
Et voici *: Souligne l'événement: c'est gagné!
Des anges s'approchèrent: Ils étaient donc en retrait, durant l'affrontement entre Jésus et Satan? Ainsi, au moment de la tentation, a-t-on l'impression que Dieu même est lointain ou absent. Lors de sa Passion, c'est volontairement que Jésus renonce à faire appel aux légions d'anges... (Mt 26,53).
et ils le servaient: < Diakonein >, surtout dans les Synoptiques, signifie fondamentalement: servir à table, même si ce verbe prend souvent un sens plus général. Aussi A. Feuillet met en // 1R 19,5-8 — rejoignant ainsi Rupert de Deutz (Pl 168,1339). Jésus Nouvel Élie...
// Ps 91,13 Ex 23,20 — Ce que le Christ promet à ses disciples en Mt 6,33, se vérifie d'abord en Lui : pour s'en être remis uniquement à son Père, “ tout le reste lui est donné par surcroît ”, y compris le ministère des anges.
Du même coup aussi se trouve réalisée la promesse du // Ex 23,20, confirmant que cette scène est bien le Nouvel Exode. Et le Christ, Nouvel Adam, apparaît aussi comme le Nouveau Moïse, pour guider le Nouvel Israël qu'il porte en Lui (cf. // He 4,15 He 2,18).
Mais plus généralement, les anges sont consacrés au service de Dieu. Le fait qu'ils escortent le Christ (Mc 8,38 Mc 13,27 Mt 25,31) comme des serviteurs, est un des signes de sa transcendance divine (He 1,4-14).
J. Dupont : Les tentations de Jésus au désert, p. 41-42: L'histoire des tentations complète celle du baptême en montrant en quel sens le titre de Fils de Dieu revient à Jésus : non pas dans le sens d'un messianisme temporel conforme aux aspirations de ses contemporains, qui se présente à lui comme une tentation satanique, mais dans la fidélité à la mission que Dieu lui a confiée et l'obéissance à sa parole.
[Du même, dans: L'arrière-fond... p. 304]: Par son attitude, Jésus triomphe des tentations auxquelles Israël a succombé dans le désert; il fait siennes les leçons que le Deutéronome a tirées de ces tentations... L'histoire d'Israël est assumée par lui et portée à son accomplissement.
Lc 4,13 — Le Diable le quitta jusqu'au temps marqué: La finale de Saint-Luc nous avertit que la tentation au désert n'était que le premier acte d'un drame qui va se nouer très vite au cours de la prédication du Christ, jusqu'à l'affrontement définitif, à Gethsémani et sur la Croix. Satan n'apparaîtra plus désormais, parce qu'il a trouvé des relais pour tenter Jésus : - soit perfidement, comme les Pharisiens demandant un signe et notamment qu'il descende de la Croix comme d'un autre Pinacle, dans le même but de prouver avec éclat qu'il était “ Fils de Dieu ” (// Mt 27,41 cf. Mt 12,38-42 Mt 16,1-4), - soit même innocemment, comme ses disciples par leur contresens au sujet du pain dont se préoccupe le Christ (Mt 16,5-12), ou la foule qui, dans son enthousiasme, voudrait le faire roi (Jn 6,14-15).
Il est remarquable que dans tous ces cas, on retrouve précisément les 3 formes de tentation primordialement présentées par le Diable au désert : les nourritures terrestres, le miracle détourné au profit du thaumaturge, et la royauté temporelle.
Ayant épuisé toute tentation : Luc semble en effet bien dire par là que d'ailleurs, il n'y a pas tant de types fondamentaux de tentations. Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que la Tradition ait mis en // cette triple tentation avec la triple convoitise dénoncée par Saint-Jean (// 1Jn 2,16) : celle de la chair (les pains), celle des yeux (en s'appuyant non sur la foi mais sur le miracle) et celle de l'orgueil (la Volonté de Puissance). Comme par hasard, cette triple et fatale déviation est déjà celle du Péché Originel: “ Le fruit de l'arbre était bon à manger, agréable à voir, et désirable pour avoir l'Intelligence (du Bien et du Mal, donc tout dominer) ” (Gn 3,6 — Cf. BC I *, p. 56-57). Pour la tradition la plus ancienne, cf. M. Steiner : La tentation de Jésus dans l'interprétation patristique de saint Justin à Origène (Gabalda 1962); pour aujourd'hui, cf. A. Feuillet: Le récit lucanien de la tentation, dans < Biblica > 1959, p. 613-631.
// He 4,15 He 2,18 — Si le Christ a connu la tentation (comme le baptême, comme la mort et la résurrection), c'est pour nous : pour être avec nous dans nos tentations, les connaître d'expérience humaine (4,15), certes! mais plus encore nous secourir (2,18) en établissant de son humanité à la nôtre, en un grand < corps mystique >, des < vases communicants > entre son combat et les nôtres. Il prend sur Lui notre terrible vulnérabilité et complicité (depuis Adam), et nous transmet quelque chose de sa fermeté et de sa victoire sur Satan.
Pour montrer comment la Tradition est effectivement nourrie de cette référence continuelle à l'Évangile et à la tentation du Christ, nouvel Adam, pour l'appliquer à la vie chrétienne, dans ce qu'elle a de constant aussi bien que dans ses modalités nouvelles, voici deux exemples:
Gregoire de Nysse De Inst. Christ. Ed. Jaeger VIII, 1, p. 74; trad. fse, p. 48 : Vous qui avez donné vos âmes “ en haut ”, vous qui n'avez qu'une pensée : Plaire au Seigneur! — et qui ne voulez ni perdre le souvenir du ciel, ni recevoir les honneurs de cette vie — courez donc en cachant à l'estime des autres votre course spirituelle. Ainsi le tentateur qui suggère les honneurs de la terre n'aura pas l'occasion d'arracher votre esprit aux choses vraies... S'il ne trouve pas d'opportunité ni d'entrée pour séduire ceux qui, par l'âme, vivent “ en haut ”, il est perdu... Qu'il ne se mêle pas d'éduquer et de conduire à la “ connaissance du bien et du mal ” les parties faibles de l'âme!
C. Journet: L'Église du Verbe Incarné III, p. 567 ss. : En entrant dans le baptême de Jean, c'est pour un Oui total, prononcé sous la pleine mouvance de l'Esprit, que Jésus inaugure sa mission de Serviteur de Yahvé, qui s'achèvera dans le Baptême du sang. Et le premier effet de cette libre et amoureuse obéissance, c'est, nous disent les Synoptiques, de le “ pousser ” au désert, pendant quarante jours et quarante nuits, “ pour être tenté par Satan ”.
D'une part, le Sauveur du monde. D'autre part celui que Jésus appellera avec une sorte d'emphase le Prince de ce monde — et dont néanmoins il sera dit qu'il “ va être jeté bas ”, quand, élevé de terre, Jésus attirera tous les hommes à soi... C'est l'heure où, décisivement, s'affrontent dans leurs chefs les deux cités transcendantes : la Cité du primat de l'amour de Dieu, et la Cité du primat de l'amour de l'homme...
Sans soupçonner encore en quel sens profond Jésus peut être Fils de Dieu, le diable devine qu'un rôle exceptionnel lui est réservé. Si ses dons le préparent à être Messie, à être Christ, il peut être capable, tout autant, d'être anti-Messie, anti-Christ, et d'entraîner les foules à sa suite.
Les trois suggestions qu'il va lui proposer, Dostoïevski l'a vu, deviendront, là où elles seront écoutées, les trois revendications majeures de l'humanité révoltée contre Dieu ; et elles susciteront, là où elles seront refusées, les trois formes du témoignage d'amour des enfants de Dieu.
“ Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains ”... Jésus comprend toute la portée de la suggestion. Il sait que jusqu'à la fin du monde le cri de la faim montera de la terre vers le ciel... Il prie pour ceux qui auront cédé à la révolte, afin que leur soit envoyé au moins à leur dernier moment un rayon de cette grâce capable de fondre l'aveuglement de leur coeur. Mais il n'a pas, ni son Eglise, à justifier son Père. Sa réponse est brève: “ L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4,4 Dt 8,3)... Cette parole se revêtait ici d'une solennité jusqu'alors inouïe. Elle devenait une lumière suprême pour l'humanité. Elle divisait entre elles les deux Cités. Elle prophétisait que partout où serait proclamé le primat du temporel et de l'économique, c'est le pain lui-même, chez les hommes devenus sans coeur, qui commencerait de se changer en pierres...
... Mais Dieu ne demande-t-il pas un abandon total ? “ Ses anges te porteront sur leurs mains, pour qu'à la pierre ton pied ne se heurte ” (Ps 91,11-12). Et voici venir la perfidie de la seconde tentation : “ Si donc tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ”.
Il y a un abandon né de l'espérance théologale, béni et lumineux. Et il y a un abandon que prêche le diable, qui est un mensonge et un défi à Dieu. A ce moment de son épreuve au désert, Jésus voit, dans le déchirement de son coeur, la multitude de ceux qui, au cours des âges, se laisseront séduire et s'enivreront de pareils poisons. Il voit ceux qui, se réclamant du nom de Dieu, s'engageront dans des entreprises pour lesquelles ils n'avaient pas reçu mission de l'Esprit, et qui finiront dans les échecs et le désespoir. Il voit ceux qui se scandaliseront de la part immense laissée au mal physique et au mal moral dans notre monde...
Extraordinaire dialogue, où les interlocuteurs se renvoient comme des balles les paroles de l'Écriture!...
La lutte se fait maintenant plus serrée... Le diable comprend que Jésus est très grand. Peut-être est-il le Messie ? Mais alors, il est une chose que Jésus ne peut pas mépriser, qu'il ne peut pas ne pas ardemment désirer, et qui même explique sa venue, à savoir la terre tout entière à gagner... Et si Dieu même a besoin d'un Médiateur à qui confier une telle mission, comment l'ange du mal pourrait-il s'en passer ? Au vrai Messie, au vrai Christ, il lui faudra opposer un Adversaire, un Antichrist (2Th 2,4)... La seule ivresse, terrible, que Satan puisse désormais connaître, est celle de la volonté de puissance. Pourquoi ne pas la proposer à ce Jésus, l'associer à sa puissance, lui faire partager sa destinée ?
Jésus voit alors en esprit tous ceux qui céderont à l'orgueil et à l'ivresse du pouvoir. L'autorité est de soi chose sainte, elle vient de Dieu (Mt 24,45). Mais le besoin de commander peut devenir une passion... au paroxysme, la volonté de puissance est la forme suprême du désespoir... Jésus voit encore en esprit tous ceux qui dans leur désir de rassembler l'humanité céderont au vertige des nivellements par le bas [qui se fera] par la force, la réduction de l'humanité à la condition d'un troupeau d'esclaves. Sur le plan du spirituel, un événement de notre siècle est sans doute l'oecuménisme... mais en marge de l'oecuménisme authentique, béni, seul vraiment chrétien, comment ne pas voir apparaître l'ombre d'un oecuménisme-du-nivellement-par-le-bas, où la primauté est donnée à l'action sur la vérité, au facile sur le difficile, aux postulations des volontés humaines sur les exigences de la révélation divine ? Danger plus grave encore, la tendance aujourd'hui à entrer en sympathie avec toutes les religions en les tenant toutes pour relatives, à considérer l'évangélisation des peuples non-chrétiens comme un attentat à leur liberté...
Jésus connaît d'avance tous les ressorts de ce drame immense...
II. LES PREMIERS TEMPS - PARAGRAPHES 28 À 145
1. PREMIERS MIRACLES, PREMIÈRES CONTROVERSES (§ 28-49)
§ 28. Jésus revient en Galilée : Mt 4,12-17; Mc 1,14-15; Lc 4,14-15
(Mt 4,12-17 Mc 1,14-15 Lc 4,14-15)
Programme et teneur de la prédication du Christ.
Mt 4,12 Mc 1,14 // Mt 17,22 — Après que Jean eut été livré: Mt et Mc enjambent donc les premiers chapitres de Saint Jean (Cana, Nicodème, le dernier témoignage de Jean-Baptiste). Celui-ci est livré comme le sera Jésus (// Mt 17,22): un passif qui laisse dans l'ombre Hérode ou le Sanhédrin, pour suggérer que dans la Passion du Baptiste comme du Christ s'opère un mystère, où le véritable auteur de l'iniquité est < le péché du monde > (“ Pilate livra Jésus à leur — à notre — volonté ”, Lc 23,25), mais que le sacrifice volontaire de la victime (“ Il m'a aimé et s'est livré pour moi ”, Ga 2,20 Jn 10,17-18) transforme en action de Salut, réalisant ainsi la Volonté de l'Amour éternel de Dieu (“ Le Fils de l'homme doit être livré ”, Mt 17,22, “ pour accomplir tout ce que dans Ta puissance et Ta sagesse, Tu as déterminé par avance ”, Ac 4,28).
Rupert de Deutz ; Sur Mt III (PL 168, 1380): Aussi longtemps que Jean prêcha, Jésus n'assuma pas l'office de la prédication publique. Mais quand fut close la bouche de la Loi et des prophètes — car tous les prophètes et la Loi aboutissent à Jean — alors vint ce qui avait été prophétisé, et l'Évangile du Christ resplendit.
Lc 4,14 — Dans la puissance de l'Esprit: Donc “ sous l'impulsion divine qui conduit le Christ ” (
§ 27 ) —
Lc 4,1 *), et avec cette < Dynamis > divine qui se manifestera dans sa prédication non moins que dans ses miracles (
§ 4 -
Lc 1,35 a *).
Il vint habiter à Capharnaùm: Son port d'attache (Mc 1,21 Mc 2,1 Mc 9,33 etc. ).
Dans les régions de Zabulon et de Nephtali: la citation donne le sens et l'envergure du ministère galiléen : oeuvre de Lumière et de Paix, caractéristiques de l'ère messianique, dans un cadre non pas seulement de la judaïté, mais ouvert aux nations à qui, en définitive, s'adresse l'Evangile (Mt 28,19). Car s'il convient que Jésus meure à Jérusalem (Lc 13,33), d'où vient le Salut (Jn 4,22), c'est de la Galilée que le Christ ressuscité enverra ses Apôtres au monde entier (Mt 28,16), non moins que de Jérusalem (Lc 24,47).
Mc 1,14 c — Annonçant: Comme Jean-Baptiste (
§ 19 ) —
Mt 3,1 b *), c'est la proclamation du Kérygme (< Kérussôn >), donc de l'essentiel de la prédication du Christ.
Annonçant l'Évangile de Dieu: < de Dieu > parce que c'est Lui qui envoie la Bonne Nouvelle, dont le Christ, < Envoyé > du Père, se fait le héraut (sens impliqué dans < Kérussôn >). En ce sens, cf. Rm 1,1 Rm 15,16 2Co 11,7 2Th 2,2 2Th 2,8-9. En même temps, Jésus est cette Bonne Nouvelle, en son Être même où se ré-unit l'homme avec Dieu, si bien que Dieu est aussi l'objet de cette Bonne Nouvelle (double sens du génitif, comme sujet ou comme objet) : c'est ce qu'explicite la Vulgate: “ Praedicans Evangelium Regni Dei”; c'est ce que précise en tous cas le v. 15 de Mc.
Mt 4,17 Mc 1,15 — Tel est donc le Kérygme, le centre rayonnant de d'Évangile >. Il s'articule en 2 ou 3 points:
1) Le Règne de Dieu est proche : Toute la suite de l'Évangile, notamment de Mt (ch.5-7.13.18) expliquera ce que le Christ vient instaurer sous ce nom de “ Règne ou Royaume de Dieu ou des cieux ” (sur ces questions de vocabulaire, cf.
§ 19 ) — Mt 3,2 *). Mais la Bonne Nouvelle ici est précisément qu'il soit proche. Ce qui signifie :
— < Il s'approche >, il vient au-devant de vous. C'est Dieu qui vous l'envoie, en la personne de Jésus lui-même. C'est “ le Don de Dieu ” (Jn 4,10) : “ Dieu nous a aimés le Premier ”, 1Jn 4,10. En ce sens, cf. Is 51,5.
— Il est donc déjà-là, devant vous, proche à le toucher: “ Il est arrivé parmi vous ” (
§ 117 ) — Mt 12,28). Plus encore : “ Il est au-dedans de vous ” (
§ 242 ) — Lc 17,21). C'est ce que souligne dans Mc 1,15 l'introduction solennelle: “ Le temps est accompli. Tout nous est donné en Jésus-Christ (Sur cette imminence,
cf. J. Schlosser: le Règne de Dieu..., p. 106-109).
// 1R 8,23-27 — Salomon était seulement un premier accomplissement de la Promesse faite à David que son Royaume serait gardé à sa Descendance (2S 7,12-14). Mais pour que ce soit le Royaume de Dieu, il faudrait que “ Dieu vienne habiter sur la terre ” (v.27). Ce qui était à peine imaginable, voilà ! c'est fait.
— Et pourtant, le Règne de Dieu est encore à-venir. Il reste à faire pour que ce Règne arrive (
§ 62 ) — Mt 6,10 *) effectivement. Sur les rapports entre le < déjà-là > et < l'à-venir > du Règne de Dieu, cf.
J. Carmignac: Le mirage de l'eschatologie (dont c'est le propos général); et
§ 36 ,
Lc 4,43 (A. George).
//
Is 56,1-2 — Le Règne de Dieu est un autre nom de l'Alliance, qui est l'Amour de Dieu offert, mais à notre liberté (BC I *, p. 80, 246 ss.). Donc il y a pour nous une contrepartie, un engagement à prendre et à respecter. Salomon en faisait mention //
1R 8,25) g-i, comme
Is 56: C'est cette Justice qui, tout en étant donnée par Dieu (1 d) doit être pratiquée par nous (1 b — cf.
§ 24 -
Mt 3,15 //
Mt 5,20 *): et pour autant, le Règne de Dieu dépend de nous. Les deux autres points du Kérygme indiquent justement la condition pour que nous entrions dans ce Royaume (
§ 306 ) — Mt 25,21.23), ou qu'il entre au-dedans de nous.
2) Convertissez-vous, ou: Faites pénitence: C'est la même condition, traduite différemment pour exprimer tout ce qu’il y a dans le verbe < Metanoeite >. Avec, sous-entendu, le réconfort que c'est pour un “ Retour à Dieu ” (
§ 19 ) —
Mt 3,2 *). Condition c'est vrai; mais assurée de succès puisque l'effet est déjà là:
“ Convertissez-vous car (parce que, puisque, assurés que) le Règne est à votre portée (Mt 4,17). Et tout aussi clairement, Mc 1,15 : Le Temps est accompli, le Règne est là: entrez-y par votre conversion.
3) Mc 1,15 ajoute cependant: et croyez à l'Évangile. “ L'Évangile ”, c'est précisément ce kérygme en deux points qui précède. “ Croire ” n'est donc pas un 3° point, indépendant des deux autres, mais bien plutôt leur accomplissement. La conversion demandée n'est pas d'abord morale, mais de croire, c'est-à-dire de s'engager à la suite du Christ, dans une vie < théologale > — dirigée vers Dieu par cette foi espérante et aimante — et par suite seulement, < morale >, mais aussi, par conséquent, au suprême degré. Et tout cela qu'est-ce, sinon la réalisation même du Règne et du Royaume de Dieu, comme le dira le Sermon sur la Montagne? La foi s'affirme dans les actes — ce qui n'est pas à dire que les actes puissent remplacer la foi dont ils doivent être plutôt l'expression ou le réveil.
On aura déjà remarqué l'identité de ce kérygme avec celui de Jean-Baptiste, du moins dans la formulation de Mt (comparer 4,17 et 3,2), actualisant lui-même l'essentiel du message des prophètes: Dieu vous appelle — revenez à Lui (Jr 26,1-13). Or, si l'on reprend, dans les Actes des Apôtres, la prédication de saint Pierre et de saint Paul, on retrouve le même kérygme en 2 ou 3 points, simplement actualisé :
// Ac 3,18 Ac 13,38 (= Paul) — L'approche du Règne de Dieu peut désormais être reconnue dans la Mort et la Résurrection du Christ, qui nous en ouvrent l'accès. L'appel à la conversion n'en est que plus insistant, Celle-ci consiste en l'engagement de la foi, qui se marque par les sacrements de la foi (signes de foi et donneurs de foi — toujours le double sens subjectif et objectif du génitif), à commencer par le baptême qui est cet engagement même. Nous avons choisi les // Sous leur forme la plus brève ; mais ce même kérygme est formulé sous sa forme plus développée, avec mention du baptême, dès le premier sermon de saint Pierre, au matin de la Pentecôte (Ac 2,36-40; cf. encore 5,31-32 et 10,39-43, première annonce aux païens; pour Paul, cf. Ac 17,30-31 Ac 26,17-20). Les Apôtres avaient d'ailleurs été formés à ce kérygme par Jésus lui-même (cf. Mc 6,12 et Lc 24,46-48). Nous sommes donc bien dans le grand axe de la Révélation de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Lc 4,14-15 — Choisissant une autre expression du kérygme de l'Évangile (
§ 30 *), Luc s'en tient ici aux généralités sur la renommée qui entoure le Christ dès le principe de sa prédication (et que Mt ou Mc, ou Lc lui-même noteront un peu plus tard, comme il est logique:
Mt 4,24 Mt 9,26 Mc 1,28 Lc 4,37 — 33.37 et 94). C'est donc une sorte de refrain, ou de rumeur de foule, qui accompagne ce premier temps de l'Évangile, jusqu'au désistement de Jn 6,66 (
§ 164 ).
// 1R 18,7 1R 18,12 — Mû par l'Esprit dont nul “ ne sait d'où il vient et où il va ” (Jn 3,8), le comportement d'Élie est imprévisible. Ainsi de Jésus, marchant et agissant “ dans la puissance de l'Esprit ” (Lc 4,14): on va le constater dès les Noces de Cana.
Lc 4,15 — // Enseignait dans leurs synagogues : Originairement, la Synagogue est la communauté d'Israël (Ex 16,1 et encore Ac 13,43) et même celle des premiers chrétiens (Je 2,2). Mais par la suite, ce mot désigna aussi la maison où l'on se rassemblait pour un culte désormais centré sur l'étude de la Loi. Comme < Église > —> églises.
glorifié par tous: La Gloire est rayonnement du divin (
§ 10 ) —
Lc 2,9-10) —
H. Schlier). Le Christ la manifeste d'ordinaire indirectement, par l'autorité et la transcendance de son enseignement comme par ses miracles (
§ 29 ) — Jn 2,11); et une fois seulement de façon directe, par sa transfiguration (
§ 169 ) : “ Et nous avons vu sa Gloire de Fils Unique, né du Père... ” (
Jn 1,14 *).
§ 28 bis. Récapitulation de la première semaine : Jn 1,19 – Jn 2,2
()
Comme nous l'avions fait en BC I / N, nous détachons ici la chronologie, pour une fois serrée, du premier chapitre de Saint-Jean, entre Prologue et Cana. Tout se répartit donc en 6 Jours: ce qui évoque d'autant plus la création (// Gn 1,3-31) qu'au départ Jean témoigne de la transcendance du Christ-Verbe de Dieu comme Lumière du Monde (// Jn 1,4 et Gn 1,3-5), et qu'au Sixième Jour, où Dieu crée pour les unir, l'Homme et la Femme, correspondent les Noces de Cana.
Mais en outre, il y a une série de correspondances entre la Première Semaine du Christ (Jn 1,28-51), et la Semaine de la Passion (Jn 12,1-32):
Jn 1,28-51
28 Cela se passait à Béthanie au-delà
du Jourdain
29 Le lendemain:... “ Voici
L'Agneau de Dieu qui enlève ”...
35 Le lendemain : Jean se tenait là.
37 Deux de ses disciples suivirent
Jésus.
Il leur dit: “ Venez et voyez ”...
45 Philippe rencontre Nathanaël... et
lui dit: “ Viens et vois. ”
51 “ Vous verrez le ciel ouvert, et les
anges de Dieu montant... ”
(Échelle de Jacob)
Jn 12,1-32
six jours avant la Pâques, Jesus vint a bethanie
Le lendemain… » Beni soit celui qui vient au nom du seigneur ».
Les pharisiens se disaient :
On a peine à supposer que toutes ces rencontres, relevées par D. Debuisson, soient fortuites. Et elles nous laissent penser que, durant la Passion proprement dite, va s'accomplir aussi ce que présageaient les deux événements principaux de la Première Semaine: Vocation de Simon Pierre, et Noces de Cana. De fait, D. Debuisson (cité BC I *, p. 53-54) a également établi qu'il y avait là un second ternaire, commençant par le nom de < Pierre > donné à Simon pour l'établir fondement de l'Église, se poursuivant par la vocation de Philippe aussitôt < apôtre > auprès de Nathanaël, et se terminant en apothéose au banquet nuptial de Cana: bref, l'Église Romaine, Apostolique et Eucharistique! Or, durant sa Passion, le Christ prie pour que Pierre, revenu de son reniement, devienne le soutien de la foi de ses frères (
§ 323 ) — Lc 22,32 *); le Vendredi-Saint, Il fera naître l'Église de son côté — comme Eve d'Adam — avec l'eau et le sang figurant les sacrements du baptême et de l'eucharistie, elle-même instituée la veille, à la Cène (
§ 356 *). Ainsi, de toutes façons, Première et Dernière Semaine du Christ se rejoignent comme accomplissant les 6 Jours de la Genèse. De la sorte, l'Oeuvre du Verbe Incarné “ Principe ” de la création (
Gn 1,1) apparaît ; comme “ Principe ” déjà Nouvelle Création (
Jn 1,1 *), le Christ comme le Nouvel Adam, et l'Église-Épousée comme la Nouvelle Eve. Avant même d'aborder au ch.2 les Noces de Cana, nous sommes avertis par la composition elle-même du IV° Évangile (et par conséquent, comme du point de convergence visé par Saint-Jean), de reconnaître dans le miracle non une transmutation qui relèverait plutôt de la magie, mais — comme il le dira expressément en 2,11 * — le signe révélateur du Mystère fondamental...
§ 29. Les noces de Cana : Jn 2,1 -11
(Jn 2,1-11)
“ Le texte est l'un des plus difficiles du Quatrième Évangile ” (F.M. j Braun), et par conséquent des plus indéfiniment repris et commentés. Nous nous en tiendrons ici à F.M. Braun: La mère des fidèles, p. 49-74 et 88-94; I M.E. Boismard: Du Baptême à Cana, p. 133-165 et Syn b.J. ni; A. Feuillet (qui donne la bibliographie) : Et. Jo., p. 11-33, complété par: Signification fondamentale... (R. Th. 1965, p. 517-535); J.P. Charlier: Le signe de Cana; D. Mollat (Vie Chr. oct. 1964, p. 9-15).
Jn 2,1 //
Ex 19,1-20 Lc 2,46 Lc 24,21 — Le troisième jour : La division des 6 Jours en 2 ternaires (
§ 2828 bis *) permet à Saint-Jean d'ajouter au // avec la Genèse et la Semaine de la Passion, l'annonce de l'accomplissement de cette Création et Nouvelle Création par la Résurrection, qu'évoqué la mention du “Troisième Jour” (//
Lc 24,21 — Sur le symbolisme de cette expression, cf.
§ 359 ) — Mt 28,1 *).
Jn 2,1-2) — Le cadre, historique. Il faut y insister d'autant plus que les prolongements symboliques sont plus évidents et importants : comme pour tout symbole en effet, leur force vient de la réalité qui les suggère, et c'est ce qu'elle a de plus concret qui est lui-même significatif.
Ici, Cana, la vie d'une bourgade entre tant d'autres ; des noces, comme tant d'autres. Marie est là, tout naturellement (comme parente?), tandis que Jésus et ses disciples (dont Nathanaël, originaire de Cana, mais nous ne l'apprendrons qu'au dernier chapitre de Saint-Jean, 21,2) semblent plutôt survenir (v.2). Dûment invités, pourtant. C'est un événement, mais ordinaire. Les noces duraient en principe 7 jours (cf. Samson, Jg 14,12, ou Tobie 11,21): le temps de boire toutes les réserves...
Jn 2,3 // Si 31,27 — Le vin venant à manquer (Var. retenue par BJ : “ Il n'y avait plus de vin car le vin des noces était épuisé ” — simple redondance ou avertissement que le vin miraculeux sera d'un autre ordre? La réponse sera suggérée au v.6 *). Il s'attache au vin, de par ses effets euphorisants, tout un symbolisme d'amitié (Si 9,10), d'amour (Ct 1,4 Ct 4,10) et de joie (Ps 104,15-cf. Vtb), si naturel qu'on le retrouve ailleurs, où il se charge tout aussi naturellement d'un sens religieux, par exemple dans le soufisme.
La Mère de Jésus, comme aux v. 1 et 5 : C'est son titre d'honneur; mais il tend aussi à ramener l'attention vers le héros principal de la scène, le Christ — et sa mère par rapport à Lui. Il ne faudra pas que les difficultés du v.4 nous fassent perdre de vue cette perspective générale, christologique, comme A. Feuillet y insiste à juste titre.
Ils n'ont plus de vin : À cette époque, de par leur service, les femmes étaient plus au courant de ces secrets domestiques. Est-ce à dire qu'à l'information ne se mêle pas un appel, discret et d'autant plus touchant, mais par conséquent aussi non précisé ? Nous en avons un autre exemple, lorsque Marthe et Marie mandent à Jésus, au sujet de leur frère Lazare: “ Celui que tu aimes est malade ” (Jn 11,3). Le recours est à Jésus lui-même, sans aller plus loin. Acte de confiance, qui s'en remet à Lui. À Lui, à son coeur de trouver la solution. N'oublions pas qu'en trente ans, Jésus n'a encore fait aucun miracle (Jn 2,11): “ Il paraît improbable qu'elle demande un Miracle ” (Mollat, p. 13).
Marie est ici dans l'attitude que nous avons admirée en Joseph comme étant celle du < Juste >: éveillée aux besoins des hommes, et toute disponible, mais n'empiétant pas sur ce qui est du ressort de Dieu (cf.
§ 13 ) — Mt 1,19 *).
Jn 2,4) — Qu'est-ce pour toi et pour moi ? : Litt. “ Quoi à toi et à moi ? ” Formule extrêmement souple, dont le sens est des plus variables, suivant les interlocuteurs et la circonstance présente, allant de: “ Qu'y a-t-il qui nous associe, qui nous soit commun ” à “ Qu'y a-t-il qui nous sépare ”? (A. Feuillet R. Th. p. 526). M.E. Boismard (Dw baptême... p. 144-149), qui donne l'analyse la plus claire des autres emplois de cette formule dans la Bible, lui trouve deux sens généraux: 1) “ Que t'ai-je fait? Qu'y a-t-il entre toi et moi que tu me veuilles ce mal ” — (Jg 11,12 2Ch 35,21 2S 16,10 et 2S 19,22-23 1R 17,18 — et 2) “ Qu'y a-t-il de commun entre nous! ” (Os 14,9 2R3,13; Jos 22,24).
Mais justement, la formule est trop souple pour être catégorique, ni réduite à des catégories. Elle dépend trop de la situation concrète pour que les cas antécédents, qui sont autres, puissent en rendre raison. Tous les exégètes en sont d'accord; celui qui en tient le mieux compte est H. van den Bussche, montrant que loin de signifier une rupture, la question peut être une façon de renouer (Jean, p. 142-145). Ce serait pourtant probablement excessif de l'adoucir jusqu'à en faire une ouverture purement positive : “ Que veux-tu par là ? Désires-tu quelque chose de moi? ” (Ibid. — autres exemples du même genre dans Braun, p. 51), ou encore: “ Laisse-moi faire ” (Weber). Osty, BJ et Tob ont opté pour un “ Que me veux-tu ”, qui a l'avantage d'être, suivant les cas, fin de non-recevoir ou offre de service. Mais il semble bien que, si divers qu'en soient les sens, le propre de cette formule est d'indiquer une certaine distanciation, soit entre les interlocuteurs, soit vis-à-vis de l'objet du débat: “ Elle formule une prise de position différente ” (Bussche), “ une divergence de points de vue ” (D. Mollat).
Saint Augustin explique cette < distance > de façon subtile mais profonde, qui vaut surtout par la relation établie entre Cana et le Calvaire, que renforcera toute la suite du récit: Au moment de faire cette oeuvre toute divine, c'est comme si Jésus disait à sa mère : le pouvoir défaire ce miracle, je ne le tiens pas de toi, qui n'as pas engendré ma divinité (tu ne peux y être associée); mais quand la faiblesse de ma nature humaine, que tu m'as donnée, sera clouée à la Croix, alors je te reconnaîtrai et t'associerai à mon sacrifice (Sur Jn 8,9 — Pl 35,1455 ; Vives 9,327-328. Braun, qui cite ce passage, réfère aussi au commentaire de Thomas d'Aquin, qui va dans le même sens — Mère des fidèles, p. 53et57. De même Isaac de l'Etoile :Sermo 10) — Pl 194,1724;sc 130,228).
Quoi qu'il en soit, cette < distance > marquée entre Jésus et sa parenté, nous l'avions déjà remarquée lorsqu'à douze ans il fut retrouvé au Temple (
§ 18 -Lc 2,49 *). Et il en avait alors donné la raison : la priorité due à la volonté de son Père, sans préjudice par ailleurs de sa soumission quotidienne à Marie et à Joseph (
Lc 2,51). Cette même < distance >, le Christ la maintiendra durant son ministère (
§ 140 *).
Femme : S'expliquerait mal par la seule discrétion qui recommande, par exemple aux Arabes, de ne pas faire montre des liens de parenté en public. Car il s'agit précisément ici d'une conversation en a parte, entre Marie et son Fils. Par contre, ce titre — qui est celui dont le Christ usera encore dans l'épisode correspondant de ses aDieux sur la Croix (
§ 354 *) — évoque à la fois
la Femme, la Nouvelle Eve (
Gn 2),
la Femme du ch. 12 de l'Apocalypse, et “ l'Heure de la Femme ” de Jn 16,21 *. La perspective s'élargit donc, embrassant toute l'Histoire du Salut. Saint-Jean nous a préparés à le comprendre ainsi en situant Cana au Sixième Jour. Et D. Debuisson n'a sans doute pas tort d'estimer que le Christ propose à Marie d'approfondir la relation de mère à enfant en l'union spirituelle, mystique, dont les Noces sont l'image dans l'Ancienne comme dans la Nouvelle Alliance. Ce que confirmera la suite.
Mon Heure: A. Feuillet: Et. Jo. p. 13-14: “ Dans le IV° Évangile, l'heure de quelqu'un est le temps où il accomplit l'oeuvre à laquelle il est particulièrement destiné. L'heure de la femme qui va être mère est celle de son enfantement (16,21). L'heure des Juifs incrédules est le temps où Dieu leur laisse le loisir de perpétrer leur crime (16,3-4). L'heure de Jésus est le moment où se réalise définitivement l'oeuvre pour laquelle il a été envoyé en ce monde par le Père, à savoir la victoire sur Satan, sur le péché et sur la mort (cf. surWum 12,23-24.27.31-32) — Comparer avec Lc 22,53 ou Mt 8,29) ”.
Parler de < L'Heure > souligne que ce Mystère, accomplissement de l'Histoire du Salut, se situe dans le temps, comme le < Kaïros > (moment opportun, temps favorable) par excellence (cf. A. Feuillet, R. Th. 518-520, s'inspirant de O. Cullmann: Christ et le temps).
Dieu le Père, maître de l'Histoire, fixe < Kaïros > et < Heure > “ de sa seule autorité ” (
Ac 1,7 Rm 5,6). Précipiter les choses, comme voudront le faire les “ parents ” de Jésus (
§ 256 ) — Jn 7,3-10 *) serait folle prétention de substituer nos vues trop humaines à l'éternelle Sagesse de la Providence (
Is 55,8). C'était déjà la seconde tentation du Démon (
§ 27 ) — Mt 4,5-7 *).
À l'inverse, la réponse du Christ nous apprend à “ entrer dans la mesure et le temps de Dieu ”
(Dostoïevski: Karamazov, p. 347). Mais par le fait même de cet acte de confiance, le Règne de Dieu se trouve rétabli en nous ; et donc, pour autant, l'Heure est arrivée jusqu'à nous. Il ne faudrait pas, en effet, prendre cette Heure au sens trop ponctuel du Vendredi Saint: “Aujourd'hui même...”! (
§ 353 ) — Lc 23,43 *). C'est plutôt “ l'une fois pour toutes ” (
He 10,10) délai Rédemption, à laquelle tous les temps et chacune de nos heures ont à se relier. On a vu qu'elle était sacramentellement inaugurée dès le baptême du Christ (
§ 24 *), si bien qu'aussitôt, le Christ se met à prêcher: “ Le temps (< Kaïros>) est accompli (
§ 28 *). Et “ ceux qui attendent le Jour de Dieu dans la prière et une sainte conduite hâtent son avènement ”, son Règne (
2P 3,12). À Cana, Marie est la vivante démonstration que la foi avance l'Heure du Salut.
Jn 2,5) — “ Quoi qu'il vous dise, faites-le ” : C'est textuellement sa propre réponse à l’Annonciation : “Qu'il me soit fait comme tu l'as dit ” (
§ 4 -Lc 1,38 *). À cette différence près que, dans son humilité, Marie se mettait au passif — ce qu'en mystique on appelle précisément < l'état passif >, tout de disponibilité attentive — alors qu'à ces serviteurs (comme elle-même s'est dite “ la servante ”), elle recommande d'agir suivant les directives du Maître (cf. plus bas: et ils les remplirent *). Sans préjuger de la solution, miraculeuse ou non, l'attitude reste celle du v. 3 *.
// Gn 41,55 — Le parallélisme entre Marie et le patriarche Joseph nous prépare non seulement au miracle, mais à y discerner l'accomplissement messianique de ce que préfigurait déjà l'histoire merveilleuse de Joseph.
Jn 2,6-10) — Toutes les précisions qu'apporte Saint-Jean visent en effet à souligner cette portée messianique du miracle — qui par conséquent, loin de rivaliser avec l'Heure désignée par le Père, nous réfère à elle.
Six urnes de pierre : rappel de cette < Pierre > d'où Yahvé fit jaillir l'eau salvatrice, elle-même annonciatrice du Christ qui nous abreuverait de l'eau et du sang de son côté (Jn 19,34 *; 1Co 10,4).
pour les purifications : Bien que créateur, le Verbe, incarné, a choisi de se situer dans l'Histoire du Salut, pour l'accomplir en se substituant, Lui le véritable Agneau, le vrai Pain et l'Eau vive, aux rites symboliques de l'Ancienne Alliance. Il part donc ici non de rien, mais de l'eau des ablutions : “ Les six jarres de pierre apparaissent comme un symbole du judaïsme, que Jésus s'apprête à recréer en lui infusant un Esprit nouveau et une vie nouvelle. Il ne semble pas douteux que saint Jean ait discerné dans le miracle de Cana le signe de l'alliance nouvelle, dont la gloire illumine et transfigure ces humbles noces de village ” (D. Mollat: “ Vie chrétienne ”, p. 13).
contenant chacune deux ou trois mesures : 600 à 700 litres. Or, sur la recommandation expresse du Christ, ces urnes sont “ remplies... jusqu'en haut ”. Surabondance qui est bien dans la manière et largesse du Créateur — mille glands pour un chêne — mais plus encore pour signifier le don de la grâce ou de l'Esprit Saint, en plénitude, au-delà de toute mesure, de la Nouvelle Alliance:
// Am 9,13-14 Jl 2,24 Jl 4,18 Is 25,6 — Trois exemples de l'abondance du vin comme caractéristique des temps messianiques.
Et ils les remplirent: “ C'est un des traits propres de l'évangile de saint Jean que le plus souvent le < signe > prend un point d'appui dans la réalité humaine. Pour nourrir toute une foule, Jésus utilisera les provisions d'un enfant, ses cinq pains et ses deux poissons ; pour guérir /' aveugle-né, il fera de la boue et exigera que l'infirme aille se laver avec l'eau de la fontaine de Siloé (etc.). Le miracle intervient toujours chez saint Jean à la limite de l'effort et des ressources humaines, qu'il assume en les transfigurant... ” (D. Mollat-. Ibid. p. 12).
Jn 2,8-9) — Portez au maître du festin: Comme Jésus enverra les lépreux guéris se montrer aux prêtres (
§ 39 ), comme l'aveugle-né sera examiné par les autorités (
Jn 9), comme on envoie maintenant les miraculés de Lourdes au Bureau médical: pour que, dûment constaté, le miracle soit officialisé et certifié. Ici, les servants surtout peuvent assurer du miracle : “ eux savaient... ” La foi s'appuie sur une connaissance directe, solide, des faits. Et ce sont les faits eux-mêmes qui obligent à passer du témoignage des sens — la couleur et surtout ici, la saveur du vin — à l'Intelligence * de la foi.
Ils ne savaient d'où venait ce vin: “ La question se retrouve sous des formes diverses tout au long de l'évangile : à propos de l'Esprit, dont on ne sait “ ni d'où il vient, ni où il va! ” — à propos de l'eau vive : “ D'où la tires-tu donc, l'eau vive ? ” — à propos du pain céleste ; à propos de Jésus lui-même : “ Nous ne savons pas d'où il est ” (9,29). Le signe pointe vers le mystère de Jésus ”
(D. MOLLAT; Ibid. p. 11).
Il appelle l'époux: première apparition, remarquablement tardive, du héros des noces: encore est-elle muette. C'est que, sur ce point encore, il nous faut comprendre que le Mystère de Cana va plus loin que son pittoresque. Comme le vin puisé dans les vieilles urnes emplies d'eau nous annonce la substitution messianique de la Nouvelle Alliance à l'Ancienne, de même ces mariés de Cana laissent présager symboliquement — donc avec tout le réalisme de leur situation de pauvres gens dont la boisson et la joie seraient bientôt taries — un plus haut, riche et durable mariage. Le Christ-Epoux est déjà là, en chair et en os. Il invite sa Mère - premier fruit préalablement gagné de son sacrifice encore à venir pourtant (“ mon Heure n'est pas encore venue ”) — aux épousailles de la foi, prémices de celles qu'il propose à tous ses disciples.
Il y a donc bien noces, en quatre sens complémentaires: 1) les mariés de Cana — 2) le Christ-Époux et sa Mère — 3) le Christ et l'Église — 4) fondement des trois précédentes, l'union de l'humanité à la divinité dans l'Être même du Christ, de par son Incarnation rédemptrice. Car les noces humaines elles-mêmes, sont, depuis Adam et Eve, à l'image et en recherche de cette unité qui a sa vraie source en Dieu, dans l'amour trinitaire du Père et du Fils.
// Ct 1,2 Ct 1,4 Ct 5,1 — Au début de l'Évangile, Cana est l'appel nuptial dont le Cantique s'était fait l'expression privilégiée, dès l'Ancienne Alliance.
Jn 2,10 // Dt 11,13-14 — Tu as gardé le bon vin jusqu' à présent : Si l'abondance du vin est signe de l'arrivée des temps messianiques, comment ne serait-il pas de grand cru, et survenant à la fin, “ à présent ” à la suite des longs siècles d'attente de l'Ancienne Alliance, aux vins moins généreux (// Dt 11 — Cf. Ex 24,11; 29,40 etc.).
Jn2,11) — Ce commencement, ou “Principe”: Comme à la création (Gn 1,1), comme à l'origine de l'Histoire du Salut (Jn 1,1), un mouvement est lancé, dont l'articulation est indiquée par la suite des 3 propositions de ce verset: Jésus fait des signes et (de ce fait), manifeste sa Gloire et (de ce fait encore), croient en Lui au moins ses disciples.
des signes: Un des mots de Saint-Jean. Cf. J.P. Charlier: La notion de < Sèméion > dans le IV° Évangile (rspt 1959, p. 434-448) et D. Mollat: Et. Jo. p. 91-101. “ Les signes constituent l'ossature et peut-être le noyau primitif ” du IV° Évangile. Ils jalonnent si bien les 12 premiers chapitres que C.H. Dodd les intitule: “ Le Livre des Signes ” (Jn 2,11 Jn 2,23 Jn 3,2 Jn 4,48 Jn 4,53-54 Jn 6,2 Jn 6,14 Jn 6,30 I Jn 7,31 Jn 9,16 Jn 10,41-42 Jn 11,47-48 Jn 12,37 — et 20,30-31 qui concernent les signes de ces 12 premiers chapitres). 3 verbes, qui reviennent constamment, indiquent l'origine et le but de ces signes: Ils sont faits (14 fois) — et ce sont donc des actions, généralement miraculeuses — pour qu'on les voie (6 fois) et que l'on croie (10 fois) : c'est précisément ce qui est dit dans les trois propositions de ce verset 2,11, sur le 1° des signes.
J.P. Charlier en donne donc cette première définition : < Le Sèméion > est un geste posé (fait) par le Christ, et dont la vue conduit à la. foi ”. C'est dire que le signe va plus loin que le miracle. De celui-ci, effet d'une < Puissance > * sur-humaine, on pouvait conclure seulement que le thaumaturge avait ainsi prouvé qu'il était accrédité par Dieu et agissant en jonction avec Lui (Jn 3,2 Jn 9,33). Mais la foi, c'est de croire dans le Christ, c'est-à-dire de le reconnaître lui-même comme Dieu, auquel on se fie — identification qui est un saut bien au-delà de ce que la seule raison aurait conclu du seul miracle. Dans le fait extraordinaire dépassant l'ordre naturel, il faut avoir discerné cette Gloire qui est propre à Dieu, manifestant que le Christ est Dieu. C'est cela, prendre le miracle lui-même comme un signe, révélateur de la divinité du Christ. Faute de quoi, tous les miracles du monde n'amèneront jamais à la foi. C'est clair lorsque après le miracle de la multiplication des pains, ceux qu'il a rassasiés ont le front de demander à Jésus : “ Quel signe fais-tu pour que nous le voyions et te croyions (Jn 6,30 — ici : encore, la succession des 3 verbes est bien indiquée). D'où la conclusion désabusée du “ Livre des Signes ” (12,37): “ Alors qu'il avait fait tant de miracles devant eux, ils ne croyaient pas en Lui ”.
Il manifesta sa Gloire: Pourquoi donc n'est-elle reconnue que de ses disciples ? — Parce que la glorification dont parle Saint-Jean n'est pas la Transfiguration mais La Croix, comme Jésus le déclare solennellement au début et à la fin de son Discours d'ADieu (Jn 13,31-32 Jn 17,1-5). C'est pourquoi aussi, Il l'annonce comme une “ élévation ”, qui en fera un étendard (Jn 3,14 // Is 11,12) qui attirera tout à Lui (12,32), en faisant “ connaître qui je suis ” (8,28).
Ce < Je suis > nous renvoie au Nom de Dieu révélé à Moïse lors de sa vocation (
Ex 3,14 *); et
J.P. Charlier (p. 436,438,445) comme D. Mollat | (p. 97-100) soulignent ce //, puisque Moïse lui aussi fera des signes, les Dix Plaies d'Egypte, mais qui se heurteront à “ l'endurcissement du coeur ” de Pharaon, puis d'Israël lui-même (//
Nb 14,21-24). À Cana, il y a plus grand que I Moïse: il y a < Je suis > en personne. À sa mort, sur la Croix, sa Gloire divine éclatera si bien que le centurion de garde, un païen, reconnaîtra lui-même: “ Vraiment cet homme était Fils de Dieu ” (
Mc 15,39). Et tous les signes que Jésus pose dès le commencement de son ministère le sont en référence au Signe total où se manifeste “ l'Amour accompli du Père ” (
§ 24 ) — Mt 3,17 * et I Jn 13,1 ; 15,13). C'est dans la mesure même de cette référence que ces signes deviennent “ symboles révélateurs de la mission dont Jésus est chargé ” : vin de la Nouvelle Alliance, purification du Temple (
Jn 2,18-22), puissance de la Parole (4,53-54) — miracle du centurion, à Cana encore), pain de vie, illumination (de l'aveugle-né), résurrection (de Lazare) — cf.
D. Mollat. p. 94 ss.
Dans ces conditions, il n'est pas excessif de voir dans le changement de l'eau en vin, le symbole du vin eucharistique, qui devient sang du Christ, parle sacrement (A. Feuillet: Et. Jo. p. 29). C'est le même rebondissement d'un symbole à l'autre que des mariés de Cana au Christ-Époux et à sa Mère, figure elle-même de l'Église, épouse du Christ.
// Jn 11,40 — La résurrection de Lazare est l'ultime grand signe que fait le Christ pour annoncer la Gloire que manifestera son mystère pascal (ch. 12,23-36). Or la foi n'est pas nommée comme l'effet résultant de la manifestation de la Gloire de Dieu, mais comme sa condition: “ Si tu crois ”. De même, à Cana, la condition pour que le Christ laisse voir par le mystère de l'eau changée en vin de noces, quelque chose du mystère pascal et eucharistique, c'était la foi imperturbable et préalable de Marie. Car les disciples crurent à la suite du miracle, mais Marie, avant! “ Quoi qu'il vous dise, faites-le ”.
La Tradition commente ce Mystère sous ses trois aspects connexes :
- 1) littéral et historique : la présence du Christ à ces noces ordinaires confirme que le mariage accomplit le Dessein de Dieu sur sa création (Gn 1,28 et 2,24). La virginité religieuse elle-même ne doit pas en être exclue (Cyrille d’Alexandrie et Augustin).
— 2) anthropologique et mystique: Le mystère d'unité des noces (Gn 2,24) demande à s'accomplir non seulement entre l'homme et la femme, mais à l'intérieur de l'être humain lui-même, entre corps et âme ; et plus radicalement encore, entre l'homme et Dieu (Isaac de l’Etoile).
— 3) scripturaire enfin: L'enrichissement de l'eau en vin symbolise l'accomplissement du sens de l'Ancienne Alliance dans celle qu'instauré Jésus-Christ en son Sang (Augustin). Que le vin de Cana puisse être ainsi le signe du Mystère de l'Écriture non moins que de l'Eucharistie n'est pas si gratuit qu'il pourrait paraître : la preuve en est que dans son Discours sur le Pain de Vie, le Christ lui-même passera comme insensiblement de la Parole de Dieu au sacrement de son Corps, l'une et l'autre ayant valeur de nourriture, l'une et l'autre étant Lui-même, Jésus, Parole de Dieu puisqu'il est le Verbe, ayant pris corps pour devenir notre Pain :
Cyrille d’Alexandrie: Sur Jn 2,1-4 (PG 73,225): Il convenait que Celui qui venait rénover la nature même de l'homme, et l'appeler tout entier à un état meilleur, non seulement apportât sa bénédiction à ceux qui étaient déjà en ce monde mais instituât une grâce pour ceux-là aussi qui viendraient plus tard, et rendît sainte leur naissance. Et j'ai encore une troisième raison [= corriger la malédiction de la Genèse “ Tu enfanteras dans la douleur ” (Gn 3,16)].
Par sa présence, il honore les noces, lui qui est la joie de tout ce qui existe. Car “ si quelqu'un est dans le Christ, il est nouvelle créature ”, dit saint Paul... les choses anciennes sont passées, et le renouveau est là (2Co 5,17).
Augustin : Tr. 9,2 (PL 35, 1459): La virginité Consacrée à Dieu n'est pas frustrée des noces: elle est < épouse > avec toute l'Église, dans ces noces où le Christ est l'Époux. Le Seigneur invité aux noces de Cana s'y rendit donc, à la fois pour se manifester comme le garant de la chasteté conjugale, et pour mettre sur la voie du mystère nuptial. Car l'époux des noces de Cana était une figure du Seigneur. Le maître du festin lui dit en effet: “ Tu as gardé jusqu'à présent le bon vin. ” Or c'est le Christ qui avait jusqu'alors le bon vin, à savoir son Évangile.
Cyrille d’Alexandrie : Sur Jn 2,5-6 (PG 73,225) : [le Seigneur acquiesce au désir de sa mère] C'est une magnifique démonstration de l'honneur dû aux parents [Tes père et mère honoreras...], que le Christ se soit décidé à faire, par égard pour sa mère, ce qu'il ne voulait pas faire. Cette “Femme”, ayant grande autorité auprès du Seigneur son Fils, le persuade de faire le miracle. Elle commence d'y mettre la main quand elle ordonne aux servants de faire ce que le Seigneur va dans un instant leur commander.
Isaac de l’Etoile: Sermon (PL 194,1719-1721 ; SC 130 p. 204ss): Quand je pense à ces noces, le mystère caché m'intéresse plus encore que le miracle visible. Le miracle donne à la foi un appui; le mystère la fait monter plus haut. le miracle est un signe pour les infidèles, le mystère un sacrement pour les fidèles. L'un et l'autre sont utiles, sont grands, sont divins.
Le livre de la Sagesse divine [le Verbe] est écrit au-dedans et au-dehors, pour que ceux qui entrent et qui sortent y trouvent leur pâture (Jn 10,9). Au-dehors l'histoire, au-dedans le type. Le premier de ces deux livres est tout entier écrit à l'intérieur: en lui peuvent lire les bienheureux à qui est donné de voir et de lire, là où le Père a écrit toutes choses, en une seule fois et tout à la fois, de toute éternité ; c'est de là que sont transcrites toutes les choses qui se peuvent lire dans le second livre, c'est-à-dire dans l'esprit raisonnable.
Le premier livre, c'est le Verbe de Dieu en personne, la Sagesse en personne; le second, c'est l'esprit créé, qui est, lui aussi, écrit tout entier à l'intérieur. Dans le Verbe, toutes choses — dans l'esprit créé, la ressemblance de toutes choses: l'esprit créé est l'image de la Sagesse incréée.
Dans le livre extérieur des miracles, voyons ce que nous a dit extérieurement le Verbe de Dieu: car l'oeuvre même du Verbe est un verbe. Voyons-le dans son oeuvre comme dans son corps: son oeuvre, en effet, est un voile, elle aussi.
Il y a, me semble-t-il, trois noces différentes : la première est extérieure; la seconde, intérieure ; la troisième, supérieure... La première est entre les hommes, la seconde chez les hommes, la troisième au-dessus des hommes. La première est entre la chair et la chair; la seconde, entre la chair et l'esprit; la troisième, entre l'esprit et Dieu. La première rend un deux êtres différents qui m sont plus deux, dit l'Écriture, mais une seule chair (Mt 19,6); la seconde rend encore plus un deux êtres contraires : l'âme raisonnable, et le corps qui s'oppose à elle, ne font plus qu'une personne; la troisième rend un éminemment deux êtres qui n'ont aucune parité, puisque celui qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui (1Co 6,17).
Dans les premières noces, la chair adhère à la chair et cela fait une seule chair; dans les secondes, la chair adhère à l'esprit et l'esprit à la chair, et cela ne fait ni Une chair ni Un esprit, mais un homme ; dans les troisièmes, l'esprit adhérant à Dieu devient un avec lui, devient ce qu'il est Lui-même. C'est pourquoi le Fils dit au Père en faveur de ses frères : “ Je veux, Père, que comme Moi et Toi nous sommes un, ceux-ci soient un avec nous, eux aussi. ” (Jn 17,21).
O l'un avant toutes choses, /'un au-dessus de toutes choses, /'un après) toutes choses, /'un d'où viennent toutes choses, /'un pour qui existent toutes] choses! Unité vraie, là où deux ne sont plus qu'une seule chair ; unité plus vraie 1 encore, là où esprit et chair sont un seul homme ; unité la plus vraie, quand l'es-1 prit adhérant à Dieu n'est plus qu'UN avec Lui... Par les premières noces, l'homme commence d'exister ; dans les secondes, il est formé ; dans la troisième, il est consommé.
C'est pour la troisième qu'il existe et subsiste : par des hommes, un homme vient à l'existence, pour Dieu.
Mais pour qu'il puisse un jour parvenir par grâce à cette fin vers laquelle il tend par nature, des noces mystérieuses ont eu lieu, entre les secondes et les troisièmes : ces noces mystérieuses sont celles du Verbe et de la chair, du Christ et I de l'Église. Dieu était très loin de l'âme ; mais sans Dieu, l'âme ne pouvait être heureuse, ni être fécondée légitimement. “Nos péchés, dit l’Écriture, ont mis lai division entre nous et le Bien — c'est-à-dire Dieu — comme entre un homme et une femme ” (Jr 3,20). Alors s'est introduit par fraude l'adultère [le Démon]... Dieu a supprimé le mur du péché derrière lequel s'était glissé l'adultère: il a réconcilié en lui-même la femme à l'homme (Jr 31,22), l'homme à Dieu. Les vieilles inimitiés, il les a clouées à la Croix.
Tel est le mystère du Médiateur, qui pour intercéder valablement subsiste en deux natures : il a apporté tout ce qui est de Dieu, il a assumé tout ce qui est de l'homme, et n'a pas admis le troisième, l'intrus : car le Christ n'est que Dieu et homme, mais il l'est totalement. Par lui seul, l'épouse infidèle et répudiée est de nouveau admise. Plus haute et plus forte que la Loi, la grâce lui donne de revenir à son Époux. Le prophète l'avait jadis annoncé: “ Tu t'es prostituée à tous tes amants, et cependant reviens à moi, dit le Seigneur ” (Jr 3,1).
Telles sont les noces mystérieuses, célébrées après les secondes et les troisièmes, mais qui ont leur place logique entre les deuxièmes et les troisièmes, en ce sens qu'il y a d'abord les noces entre chair et chair, puis les noces entre esprit et chair, puis les noces entre le Verbe et l'homme, enfin les noces entre Dieu en l'esprit.
Jésus n'est pas passé par les premières noces : ni engendré par elles, ni engendrant par elles. Mais, invité, il y est venu pour les consacrer par sa présence, et afin de signifier mystiquement qu'il faisait partie, lui aussi, des noces, qu'il est même venu pour des noces...
Augustin: Tr 9,3 (PL 35,1459): Le mystère commence à se dévoiler. Les temps antiques avaient eu la prophétie — et jamais la prophétie n'avait manqué. Mais la prophétie, quand on n'y lisait pas le Christ, n'était que de l'eau. L'Apôtre nous suggère ce qu'il faut en penser : “ Jusqu'aujourd'hui, dit-il, chaque fois qu'on lit Moïse, un voile est posé sur leur coeur ” (2Co 3,14-16), et n'en est pas enlevé — car c'est dans le Christ qu' il passe. Et quand tu seras passé au Seigneur, ajoute-t-il, alors le voile sera enlevé (2Co 3,14-16 dans le texte biblique dont usait saint Augustin). Saint Paul appelle < voile > ce quelque chose d'obscur qui recouvre les prophéties et les rend difficiles à comprendre. Le voile est enlevé quand tu passes au Seigneur : alors, l'eau pour toi, est changée en vin. Parcours tous les livres des prophètes : si tu ne lis pas le Christ entre les lignes, quoi de plus insipide et de plus vain ? Mais, dans leurs discours, entrevois le Christ : alors, non seulement tu savoures ta lecture, mais elle t'enivre: ton esprit dépasse la lettre, tu oublies ce qui était en arrière, et tu es tendu vers ce qui t'appelle en avant (Ph 3,13). Sur ce thème, cf. Fauste de Riez : Homélie pour l'Epiphanie, dans “ Livre des Jours ”, p. 167-168.