§ 107. Témoignage de Jésus sur Jean-Baptiste : Mt 11, 7-15; Lc 7,24-30
(Mt 11,7-15 Lc 7,24-30)
- Éloge quadruplement gradué, menant à une définition des rapports entre l'A.T. et le N.T.
// Ex 23,20 Ex 32,34 Ml 3,1 — Cet homme est donc « plus encore qu'un prophète »: il est le Précurseur, auquel l'Évangile applique un amalgame de l'Exode et de Malachie, au prix d'une double adaptation. Car en Ex 23,20 ou 32,34, « devant ta face » désignait Israël, guidé par l'Ange de Yahvé; et en Ml 3,1 « devant ma Face » annonçait que cet < Ange > serait précurseur de Dieu même. Cette double prophétie s'accomplit doublement, en Jean-Baptiste, puisqu'il fraie la voie à Dieu, mais sous la Personne du Christ, qui guidera tout le Peuple de Dieu de la Nouvelle Alliance vers la vraie Terre Promise. La grandeur de Jean-Baptiste est donc bien de faire la jointure entre l'A.T. et le N.T.
Mt 11,11; Lc 7,28 // Jb 14,1-2 Jb 15,14 Lc 1,15 Mt 18,4 — Comparaison entre deux ordres de grandeur, mais qui ne s'identifient pas complètement avec l’A.T. et le N.T.comme entre deux époques purement successives. Le 1° est l'ordre naturel, de « l'homme né de la femme ». Cette expression désigne en effet l'homme dans la précarité de sa condition terrestre, faible et pécheresse (// Jb). Le 2° est le Royaume, sur-naturel. Dans le premier ordre, Jean-Baptiste est « le plus grand »: c'est le sommet de son éloge. Mais l'ordre du Royaume est si entièrement au-dessus que même « le plus petit » lui est encore supérieur.
Gardons-nous cependant d'une double erreur: d'une part, le Précurseur n'est évidemment pas exclu du Royaume : les deux ordres ne sont pas temporels, successifs, mais d'ÊTRE, et peuvent donc fort bien se conjuguer. D'autre part, quel est ce « plus petit » dans le Royaume? — Si la loi de ce Royaume est l'humilité, par où « quiconque s'abaisse sera élevé » (
Mt 23,12), alors le plus petit, celui qui s'est fait enfant et serviteur (//
Mt 18,4 cf.
Mt 23,11), y est en réalité le plus grand.
Hilaire ose donc même conclure que ce plus petit, qui est plus grand que Jean-Baptiste, n'est autre que le Christ, Lui qui s'est humilié jusqu'à la mort et la mort de la Croix, et qui, dès ce moment même, vient d'être « Celui qu'on interroge, en qui on ne croit pas, à qui ses oeuvres n'assurent pas de crédit » (PL 9,980). Mais le Précurseur, lui aussi, ne s'est-il pas effacé devant l'Époux: « Il faut qu'il croisse et que je diminue » (
§ 79 ) — Jn 3,30*). Acceptant que sa fonction de lampe allumée (
§ 150 ) — Jn 5,35*) pâlisse devant la Lumière du Christ, il est resté dans l'humilité, la vérité de son être et de sa grâce d'ami de l'Époux. Se dépassant lui-même en sa mission de précurseur, il est entré dans le Royaume, où son humilité le fait « grand devant le Seigneur » (//
Lc 1,15).
Lc 7,29-30) — Confirme le sens des versets précédents: ce sont les petits et les publicains, réputés pécheurs, qui sont venus au Royaume à l'appel du Baptiste, tandis que les Pharisiens et les doctes se sont abstenus. Les deux verbes ont un sens extrêmement fort. Litt. les uns « ont justifié Dieu » (= sont entrés dans son Dessein de Salut, juste et justifiant) ; les autres l'ont « annulé ». Avec cette restriction cependant : pour leur part. La restriction peut avoir les Pharisiens soit comme sujet: ils n'ont pas annulé le Dessein de Dieu entièrement, mais seulement en ce qui les concernait — soit comme objet : annulé le Dessein que Dieu avait pour eux. De toute façon, l'annulation est donc seulement partielle, et ne vaut pas, heureusement ! pour tous ceux qui veulent entrer dans cette volonté de Salut de Dieu, par le baptême.
Mt 11,12-13; (Lc 16,16 — Il y a donc deux périodes, ou deux < économies >* : « la Loi et les Prophètes, jusqu'à Jean », et « le Royaume ». Jean est au terme de l’A.T. ; mais il n'est pas moins au départ du N.T.— il est la charnière de l'un à l'autre. Donc « depuis les jours de Jean » doit s'entendre inclusivement (A. Feuillet: Baptême et Tentation, p. 60). La situation dont parle la suite du verset peut donc s'entendre au sens limité des 2 ou 3 années qui vont du Baptiste à la Passion de Jésus. Celle-ci ouvrira définitivement la porte du Royaume ; mais déjà, de par la présence du Christ, la porte est entrouverte, et cède le passage à qui la pousse (en ce sens: J. Daniélou: Jean-Baptiste, témoin... p. 150-51). Mais rien n'empêche de prendre aussi le : « jusqu'à présent » en un sens durable, toujours actuel. La suite est encore plus ambiguë:
Le Royaume souffre violence : D'une part, le verbe grec peut être à la forme purement passive (= notre traduction), ou bien < moyenne >, ce qui signifierait que le Royaume use de violence vis-à-vis de lui-même. D'autre part, cette violence peut être prise en bonne ou en mauvaise part. Lc 16,16 porte davantage à la 1° interprétation: Litt. « chacun se violente vers le Royaume = doit se faire violence pour y entrer ». D'autant plus qu'à propos de la Porte étroite, Luc écrit, dans le même sens: « efforcez-vous » = faites effort pour entrer (Lc 13,24). ph.h. menoud propçse même de traduire: « chacun est invité instamment, par la prédication de l'Évangile, à entrer... » (Mél. R. Rigaux, p. 207-212) -comme dans la parabole des Invités au festin (Lc 14,23).
// Gn 32,25 Ex 32-33 — La Lutte de Jacob avec l'Ange, l'intercession de Moïse après le Veau d'Or sont des exemples de cette < violence > de charité, agréée de Dieu. Dans ce sens on peut comprendre: « Le Royaume se fraie une voie avec violence en brisant tous les obstacles ; le Royaume est forcé par la multitude qui y accourt et l'emporte d'assaut; le Royaume est l'objet d'une sainte violence de la part de ceux qui s'en emparent au prix des plus durs renoncements ; le Royaume est violenté parce que ce ne sont pas ceux qui semblaient y avoir droit... mais publicains et pécheresses qui ont l'air de voler ce qui revient à d'autres » (A. Feuillet, ) C'est d'ailleurs ce que Luc vient de dire, sous une autre forme, en Lc 7,29-30, en opposant les publicains aux Pharisiens.
// Gn 6,13 2S 3,38-39 Jb 6,23 Ps 72,13-14 etc. — Mais beaucoup plus généralement, dans la Bible, la violence est prise en mauvaise part, comme le fait des ennemis, et souvent des impies.
des violents s'en emparent (Mt) : Sans article, « et donc on ne peut pas comprendre, semble-t-il, qu'il s'agisse des disciples, mais des violents (que Jésus ne désigne pas d'une façon plus précise), qui empêchent (dans le mauvais sens) de parvenir au Royaume » (J. carmignac: Le mirage... p. 41). Au moins en Mt, par conséquent, cette Parole vise tous ceux qui s'opposent au Royaume.
s'en emparent: également péjoratif, ne se retrouvant qu'en Mt 13,19, avec pour sujet: « le Malin ».
Mais pourquoi Jésus ne viserait-il pas cette double violence : des publicains qui s'efforcent d'entrer par leur conversion, et des « Fils du Royaume » (
§ 84 ) — Mt 8,12*) qui vont s'y opposer de plus en plus violemment:
Hilaire: Sur Mt xi (PL 9,981): Le Seigneur avait remarqué l'incrédulité des disciples de Jean ; il avait compris ce que la foule pensait de son héraut; et il prévoyait que le scandale de la Croix serait un grand péril pour la foi. Il avait commandé aux Apôtres d'aller de préférence aux brebis perdues d'Israël : car il fallait les établir dans le Royaume, et les retenir dans la famille d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Mais toute cette prédication profitait aux publicains et aux pécheurs : de ces publicains et de ces pécheurs, en effet, certains étaient déjà croyants, et même Apôtres (Matthieu) ; déjà ils étaient < Royaume des cieux >. D'autre part, le peuple reste incrédule devant le témoignage de Jean comme devant les oeuvres du Christ, et la Croix fera scandale. Désormais, la prophétie s'arrête ; la Loi a terminé sa carrière; déjà l'esprit d'Elie est envoyé dans la « Voix » de Jean. Le Christ est prêché aux uns, mais reconnu par d'autres; il naît chez les uns, mais d'autres le choisissent. Les siens le repoussent, les étrangers le reçoivent; ses proches le persécutent, et ses ennemis l'embrassent. Cet héritage qu'il offre, les fils d'adoption le réclament et la famille le rejette. Les fils refusent le Testament, les serviteurs le reconnaissent. C'est pourquoi le Royaume des cieux souffre violence, et ceux qui lui font violence l'emportent: la gloire d'Israël, promise aux patriarches, annoncée par les prophètes, offerte par le Christ, est saisie et emportée par la foi des Gentils.
Commentant le Ps 2,12: « Saisissez l'enseignement... Bienheureux tous les hommes qui lui donnent leur foi », Hilaire ajoute : Le vocabulaire même indique une volonté impatiente et qui se hâte : cette doctrine, on ne doit pas seulement la demander, mais « la saisir ». Le Seigneur trouve en effet sa joie dans « les violents qui font violence au Royaume des cieux » (Mt 11,12). Et saint-Paul écrit aux Philippiens (3,12) : « Je cours pour saisir ce en quoi j'ai moi-même été saisi ». Car, si Dieu a saisi notre nature corporelle, étrangère à sa nature divine, quand il est né homme et est devenu ce que nous sommes, à nous maintenant de « saisir » ce qu'il est lui-même : que notre hâte fasse violence à cette gloire dans laquelle Il a introduit notre nature corruptible. Nous saisirons ce en quoi nous avons été saisis, si nous obtenons la nature de Dieu après qu'il ait pris lui-même la nature des hommes. Il faut donc saisir la doctrine, la posséder par une sorte d'étreinte et comme par un lien de chair, pour qu'elle ne nous échappe pas (PL 9,289).
Rupert de Deutz : Sur Mt IX (PL 168,1513): Voulant faire comprendre que le Royaume de Dieu était la présence même du Roi, l'avènement du Christ, et que l'entrée de ce Royaume était la pénitence — suivant la prédication et le témoignage de Jean-Baptiste — Jésus déclara : « Voici : le Royaume de Dieu est parmi vous » (Lc 17,21). Puis, répondant aux pensées des foules : « Depuis les jours de Jean-Baptiste, dit-il, le Royaume des cieux souffre violence, et les violents s'en emparent » (Mt 11,12). Ce qui revient à dire: il n'en est pas aujourd'hui comme autrefois, où l'on espérait de loin le Royaume des cieux: il vient, il est déjà au milieu de vous, on peut le saisir, il est à portée de la main : oui! On s'en empare en y portant la main! Il cède à la violence des violents, c'est-à-dire des pécheurs pénitents... Tous les prophètes et la Loi, jusqu'à Jean, ont prophétisé — sous-entendu : ont prophétisé le premier avènement du Christ, ou du Royaume de Dieu — mais depuis les jours de Jean jusqu'à présent, c’est-à-dire : aussi longtemps qu'on peut dire < Aujourd'hui > (He 4,7), en d'autres termes: depuis les jours de Jean jusqu'à la consommation des siècles, il ne s'agit plus de prophétie: le Royaume de Dieu est présent, et les violents s'en emparent: les violents, c'est-à-dire les pécheurs, qui n'ont aucun droit au Royaume de Dieu, mais sont rendus forts par l'esprit d'humilité, cet esprit par lequel Moïse, tout mortel qu'il était, put < tenir Dieu > (// Ex 32-33). Finalement violents, ils s'emparent du Royaume de Dieu ; et ce Royaume de Dieu cède à la violence : il cède même volontiers à cette violence-là.
Guerric d’Igny : 2° S. sur Jean-Baptiste (PL 185,167; SC 202, p. 326-332): Désormais le Royaume de Dieu nous est offert pour le piller: ce royaume que la justice des innocents ne pouvait conquérir, voici qu'à présent la violence des pénitents l'envahit et le possède. N'est-ce pas violence, que de ravir de force ce qui n'avait pas été concédé à la nature ? Ceux qui par nature étaient fils de colère et de géhenne (Ep 2,3), font irruption comme des intrus dans l'héritage des saints et la communauté de gloire !
Nous vous le disons donc, mes Frères, vous qui avez entrepris de ravir le ciel, de lutter ensemble contre l'ange qui garde l'accès de l'arbre de vie (Gn 3,24 Gn 32,25-30) : il est absolument nécessaire que vous luttiez constamment et implacablement... Mais ne crois-tu pas lutter avec Dieu, plutôt qu'avec l'ange?... O clémence divine, qui te déguises en rudesse! Avec quel amour paternel tu combats ceux en faveur de qui tu combats! Courage donc, âme bienheureuse qui as commencé de lutter avec Dieu : il aime souffrir violence de ta part, il désire être vaincu par toi. Car même quand il est irrité et avance la main qui châtie, il cherche — il l'avoue lui-même — un homme semblable à Moïse pour lui résister ; et s'il ne le trouve pas, il s'en plaint et il dit : « Personne qui se lève et qui me tienne! » (Is 64,7).
Mt 11,14-15) — Elle qui doit venir: C'est la prophétie de Ml 3,23-24, que le Christ expliquera encore plus clairement au
§ 170 *.
§ 108. À qui comparerai-je cette génération: Mt 11,16-19; Lc 7,31-35
(Mt 11,16-19 Lc 7,31-35)
— Génération charnière, elle aussi, puisque, venant de l’A.T., elle a entendu le double appel du Précurseur et du Christ (
Mt 11,12a*). L'expression est péjorative, comme d'ordinaire dans le N.T.où elle se trouve renforcée souvent par les adjectifs: «mauvaise et adultère» (
§ 120 et
§160 -Mt 12,39.45; 16,4) ou « incrédule et pervertie » (
§ 168 ) — Mc 8,38).
Le sens originel, sémitique, est celui du < cercle >, donc au point de vue temporel, du cycle, généralement de longue durée — et plus spécialement « une masse d'hommes vivant à peu près à la même époque ou se ressemblant par des qualités bonnes ou mauvaises: < trois, quatre, mille générations; la génération des justes et la génération des pervers > ». Mais dans les Evangiles, il y a interférence avec le mot grec < Généa >, où ce qui domine, c'est « l'idée d'origine commune » et, secondairement, une période d'environ trente ans, âge de la < génération > (au sens d'engendrer, qui est premier, en latin — Cf. f. prat: Cette génération... dans Rech. sr 1927, p. 316-324).
C'est donc difficile de traduire. Suivant le cas, il s'agit plutôt de communauté de race (sans racisme), ou bien des Juifs contemporains du Christ. Mais généralement, il y a des deux à la fois, avec seulement un dosage variable. On trouvera d'autres exemples de « cette génération », pris dans 1
'A.T. et le N.T.en // au
§ 171 . Voir aussi
§ 299 ) — Mt 24,34-35*.
// 1R 1,40 2S 6,14-16 1M 3,45 — La flûte et la danse, expression de la joie / Les lamentations, du deuil. En Mt, les enfants commodément assis, reprochent aux autres de ne pas entrer dans leurs jeux successifs. En Lc, ils se disputent les uns les autres sur le choix du jeu : noces ou enterrement (cf. J. Jérémias : Paraboles, p. 161). De toute façon, eux-mêmes ne s'y sont pas engagés, se bornant à criailler contre les autres. L'avertissement concorde donc avec la finale du Sermon sur la Montagne (Mt 7,13-27).
//
Qo 3,4 Mt 9,14 — L'apologue est aussi une invitation à se mettre à l'heure de Dieu et de sa grâce : à faire pénitence avec Jean-Baptiste pour préparer la Voie au Seigneur, à être en fête quand vient l'Époux, quitte à jeûner après qu'il aura été < enlevé > (
§ 97 ) — Mt 9,15*; cf.
J. Daniélou: Jean-Baptiste, témoin... p. 153-54).
Mt 11,19; (
Lc 7,34-35) //
Ba 3,38 Jn 14,10 Ps 8,3 — Mangeur et buveur... ami des publicains et des pécheurs : Cf. la vocation de Matthieu et le « festin » qui s'ensuit (
§ 41 -43). Ami, non du péché vis-à-vis duquel Jésus est particulièrement intransigeant, mais des pécheurs qui se reconnaissent pour tels, et se trouvent donc dans l'attitude spirituelle convenable pour avoir recours à la Miséricorde divine. Sans cette humilité, pas d'espérance. C'est la raison de la dureté des invectives du Christ contre les Pharisiens (
§ 245 ) — Lc 18, 9-14* ; cf.
e. roustang: Le Christ, ami des pécheurs, dans « Christus » 1959, p. 6-21).
La Sagesse est justifiée par ses oeuvres (Mt): Dans le prolongement de l'apologue, il pourrait s'agir seulement de la sagesse des hommes, qui se trouve justifiée par leur engagement, ou par la prudence avec laquelle ils entrent « dans la mesure et le temps de Dieu » (Dostoïevski), en suivant d'abord le Précurseur, puis le Christ. Mais plus probablement, en face de l'incompréhension de « cette génération », le Christ dresse la Sagesse divine du dessein éternel de Salut. Cette Sagesse, c'est Lui-même, Verbe de Dieu incarné « parmi les hommes » (//
Ba 3,38 — et cette proclamation de son identité divine témoigne d'autant plus de la conscience qu'il a d'ÊTRE Dieu qu'elle affleure ici, incidemment et comme sans y penser (
cf. L. Bouyer: Le Fils éternel, p. 215-216). Ce qui « justifie » cette Sagesse de Salut, ce sont « ses oeuvres » = « les oeuvres du Christ » (Mt 11,2*): ses miracles sont là pour témoigner, soit à Jean-Baptiste soit à nous (// Jn 14,10-11), l'excellence de la Sagesse qu'il est, Lui, « le Sauveur du monde » (
Jn 4,42), en qui « l'Amour du Père est parfait(ement) accompli », (
§ 24 ) — Mt3,17b*).
La Sagesse a été reconnue juste par tous ses enfants (Lc) — C'est l'analogue de Jn 8,47 (
§ 261 *): « pour entendre les Paroles de Dieu, il faut être de Dieu », « né de Dieu » (
Jn 1,12-13*). Pour reconnaître la Sagesse et la Justesse du dessein de Salut en Jésus, ami des pécheurs et qui va mourir pour eux, il faut être de « ses enfants ». Non pas comme les gamins de l'apologue (le mot en grec est différent), mais en renaissant, par l'humilité et la confiance des disciples, « ses enfants », enfants de la Sagesse et enfantés par Elle. Ce sera l'objet du
§ 110 .
Hilaire: Sur Mt XI (PL 9,982): « La Sagesse est reconnue juste par ses fils », c'est-à-dire par ceux qui font violence au Royaume des cieux, et qui s'en emparent parce qu'ils sont justifiés par la foi: ils confessent, en effet, que l'oeuvre de la Sagesse est juste, car elle a transféré son don, des incrédules et des méprisants aux obéissants pleins de foi.
§ 109. Malheur à toi, Chorazein : Mt 11,20-24 (et 10,15); (Lc 10,12-15)
(Mt 11,20-24 Mt 10,15 Lc 10,12-15)
— Les péricopes ne sont pas sans rapport entre elles:
§ 108 : « Cette génération » n'a pas su s'engager à la suite du Christ;
§ 109 : Pour son malheur;
§ 110 : Mais honneur à Dieu et bonheur aux hommes qui acceptent de se faire disciples du Maître doux et humble de coeur.
Plus largement, la malédiction de ces « villes » fait écho à la mission qui s'adressait aux « villes » (Introd. aux
§ 99 -104). Bien plus, le reproche fait à ces villes de « n'avoir pas fait pénitence » est en rapport avec le programme de prédication non seulement des Apôtres envoyés en mission (
§ 145 ) — Mc 6,12), mais du Christ, comme de son Précurseur (
Mt 3,2 et 4,17*). Autrement dit: cette 1° Partie de l'Évangile de Saint-Matthieu (ch. 3 à 11, ou plus précisément 4,17 à 11,24) se conclut sur l'échec de la mission entreprise par Jean-Baptiste, Jésus, et plus particulièrement de celle des Apôtres aux villes de Galilée.
Mt 11,20 //
Jn 15,24 — Le bienfait de miracles et de toute grâce de Dieu se retourne contre qui ne les met pas à profit (Parabole des talents,
§ 306 ). Ces miracles sont au surplus nommés « actes de Puissance » (< Dunameis >), pour souligner leur portée de signes de la < Puissance > divine incarnée en Jésus.
Proférer des imprécations: menace prophétique, comme en Mt 18,7; 24,19; 26,24. Ici, elle est particulièrement solennelle, et forte.
Tyr et Sidon: ce sont, comme Babylone, le type des villes païennes que leur orgueil a perdu (// Ez; et Is 14,12-19, au
§ 186 ). À Sodome et Gomorrhe était plutôt reprochée leur corruption, et en particulier d'avoir si honteusement accueilli les Anges du Jugement (
Gn 18,20 et ch. 19). Par contre, Ninive a été sauvée par sa conversion, à la Parole du prophète Jonas (//
Jon 3,6), « sous le sac et la cendre », signes avec le jeûne de la < pénitence > effective à laquelle porte la < Métanoïa >.
Au Jour du Jugement: C'est bien le Jugement Dernier, pour lequel les Juifs pensaient que leur descendance d'Abraham leur vaudrait une mesure particulière de Miséricorde. Le démenti est donc cinglant, comme déjà celui du Précurseur, comme dans l'Évangile selon Saint-Jean (8,39-44; et
§ 20 ) — Mt 3,9*; cf.
D. Marquerai: Le Jugement... p. 257-272). Mais ce n'est pas absolument inouï: Les Lamentations l'avaient déjà reconnu (//
Lm 4,6).
§ 110. La révélation aux petits: Mt 11,25-27; (Lc 10,21-22)
(Mt 11,25-27 Lc 10,21-22)
— En Mt, ce § fait contraste avec le précédent. En Lc, il se rattache au retour des disciples envoyés en mission. Mt ne s'y oppose pas, d'ailleurs, puisque tout ce ch. 11 est dans le prolongement du Discours sur la Mission, et de l'accueil que celle-ci reçoit. Simplement, Mt omet de mentionner ce retour.
On appelle souvent ces versets: le « Logion johannique », tant ils témoignent de l'intimité de Jésus avec son Père, et de son rôle de < Révélateur >, mieux mis en valeur par le 4° Évangile. Mais L. Cerfaux a montré qu'en réalité le vocabulaire et la théologie de ce passage proviennent bien du fonds général des Synoptiques, alors que les ressemblances littérales avec Saint-Jean étaient trop générales et lâches pour permettre d'établir qu'il y ait eu emprunt de Mt-Lc à Jn ou vice versa (Rec. Cerfaux III, p. 161-174). Une fois de plus, il est tellement plus normal de conclure que les ressemblances viennent tout simplement de ce que les Évangélistes expriment, chacun à sa manière, la même Parole originelle, de leur unique Maître à tous. Jusque dans leur forme, ces phrases gardent au surplus — par leurs termes comme par leur construction — une marque sémitique et biblique qui contribue encore à les authentifier.
En ce temps-là* (Mt) : Plus encore que référence aux temps primordiaux de l'« In illo tempore », il s'agit de ce temps favorable (< Kaïros >*), donné précisément à « cette génération » (Mt 11,12*). En cette heure-là est une expression familière à Lc (Lc 2,38 Lc 12,12 Lc 13,31 etc.); mais cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas venue sous sa plume pour signifier une coïncidence avec ce qui précède (Lc 10,17-20), c'est-à-dire la réponse du Christ à l'enthousiasme des disciples pour les prodiges par eux accomplis : de la terre Il tente d'élever leur ambition jusqu'au ciel. Et c'est alors qu'Il exulta dans l'Esprit Saint (termes analogues pour Marie chantant son Magnificat, Lc 1,47). Tout à coup, le Christ jusqu'ici en conversation avec les hommes, décolle, entre en extase, si bien que ses Paroles, dites non plus à nous mais au Père, sont plus directement révélatrices de ce qu'il a constamment au coeur. La formule de Mt : « Jésus prit la parole et dit », doit d'ailleurs être prise elle aussi au sens d'une réponse inspirée. Ainsi se manifeste le mystère de la Trinité du Fils uni à son Père dans la ferveur de l'Esprit Saint (A. George: Sur Luc, p. 232).
Jean Paul II : Dominum et Vivificantem I, 21 : Ce qui, au cours de la théophanie du Jourdain (
§ 24 ) —
Mt 3,16-17*) est venu pour ainsi dire < de l'extérieur >, d'en haut, provient ici < de l'intérieur >, c'est-à-dire du plus profond de ce qu'est Jésus. C'est une autre révélation du Père et du Fils, unis dans l'Esprit Saint. Jésus parle seulement de la paternité de Dieu et de sa propre filiation ; il ne parle pas explicitement de l'Esprit qui est Amour et, par là, union du Père et du Fils. Néanmoins, ce qu'il dit du Père et de lui-même comme Fils résulte de la plénitude de l'Esprit qui est en lui, qui remplit son coeur, pénètre son propre « Moi », inspire et vivifie en profondeur son action. De là cette « exultation dans l'Esprit Saint ». L'union du Christ avec l'Esprit Saint, dont il a une parfaite conscience, s'exprime dans cette < exultation > qui, en un sens, rend perceptible sa source secrète. Il en résulte une manifestation et une exaltation particulières qui sont propres au Fils de l'homme, au Christ-Messie dont l'humanité appartient à la personne du Fils de Dieu, substantiellement un avec l'Esprit Saint dans la divinité.
Je le confesse et t'en rends grâces: Traduit un seul verbe grec, qui conjugue les sens de < confesser sa foi >, < confesser Dieu > (= le louer et le remercier), et < confesser ses péchés > (Vtb < Confession >, et C.J. Nesmy : Pratique de la confession, ddB 1962, p. 128-138).
// Gn 14,18-19 — Bénédiction, si typique de la spiritualité juive. C'est la même ouverture de l'âme, la même adhésion de la volonté à celle de Dieu qu'ici, où l'on pourrait aussi traduire: « Je te bénis, Père... » (BJ). Sur la bénédiction de Dieu aux hommes et des hommes à Dieu, cf. BC I* p. 87-88 et 93-94.
Père: le nom personnel sous lequel Jésus parle à Dieu, de Toi à Moi, à un titre unique. Seigneur du ciel et de la terre : Sous des formes approchées, ce qualificatif revient plusieurs fois dans l’A.T. (Gn 24,3 Gn 24,7 Esd 5,11 Tb 7,16 Jdt 11,12); et encore plus souvent: « Créateur du ciel et de la terre ». Cela nous incline à comprendre que la « Révélation » annoncée ne sera pas seulement de Dieu en Lui-même, mais aussi de son Dessein créateur sur le monde.
tu as révélé: Le verbe grec est celui dont on a tiré < Apocalypse >. « Tu as caché » relève d'ailleurs du même vocabulaire. Dans ces deux paragraphes, il va être question de < Révélation >, au sens où l'Apocalypse en est une, c'est-à-dire non pas une description détaillée de l'à-venir, mais une façon d'apprendre à lire dans les événements extérieurs la réalisation progressive du dessein divin.
ces choses: Non précisé, car il s'agit sans doute d'une révélation très générale des mystères du Royaume de Dieu (
§ 127 ) —
Mt 13,11), « ces choses cachées depuis le commencement du monde » (
§ 135 ) —
Mt 13,35), et que les Apôtres ont pour mission de « révéler en le clamant sur les toits » (
§ 101 ) —
Mt 10,27 ; cf.
1Co 2,7 Ep 3,7 Col 1,26). En outre, d'après le v. 27, se révèle aussi la relation mutuelle du Père et du Fils, donc le mystère de la Sainte Trinité.
//
Is 29,14c-d
Os 14,10 (et
1Co 1,26-29, au
§ 186 ) — Les sages et les intelligents sont classiquement associés, dans la Bible, généralement en bonne part. Il était communément admis dans le judaïsme contemporain que c'était à eux que la Révélation était confiée, depuis Moïse (
Dt 1,13 Dt 1,15). Ils occupaient « la chaire de Moïse » (
Mt 23,2). Mais ces scribes, légistes, docteurs de la Loi avaient fini par devenir « une caste de spécialistes », comme dit
Dom J. Dupont (Les Béatitudes n, p. 191-197), et c'est à cette caste que le Christ se heurtera violemment (dès le ch. 12, et surtout au ch. 23).
//
Mt 18,3 — Les petits : Ce mot désigne en effet premièrement les enfants en bas âge, auxquels doivent devenir semblables ceux qui veulent « entrer dans le Royaume », et en avoir la Révélation. Ce serait le terme condescendant par lequel les doctes nommaient < les simples > qu'ils estimaient avoir pour mission d'instruire (
Rm 2,20 cf.
J. Dupont: Ibid. p. 98-203). Mais «un aveugle peut-il guider un autre aveugle » (
§ 68 ) —
Lc 6,39)? On voit donc le nouveau retournement qu'annonce Jésus : ce sont les petits qui recevront la Révélation du Royaume, et verront clair, tandis que ceux qui se croyaient clairvoyants s'aveuglent (
§ 127 ) —
Mt 13,10-15* et
§ 262 ) —
Jn 9,39-41*). C'est tellement parallèle au rejet d'Israël infidèle, au profit des païens appelés à hériter eux aussi de la Bénédiction d'Abraham, qu'Hilaire attribue « à la foi des Gentils la cause de la joie du Seigneur » en
Mt 11,25 (PL 9,983).
Mt 11,26 // Mt 17,5 = 3,17* — Litt. « Oui, Père, car ainsi s'est accompli ton Amour devant toi » (< Périphrase révérencielle >, d'après P. Jouôn : L'Évangile... p. 74). C'est le ton propre au Christ avec son Père (surtout dans Saint-Jean) : de totale déférence en même temps que de parfaite intimité.
Oui, Père: Satan est celui qui dit: « Non ! Je ne servirai pas ». Jésus — et Marie — disent: « Oui, me voici pour faire, ô Dieu, ta Volonté », si bien que par là, nous sommes sanctifiés (He 10,5-10), et qu'« en Lui, toutes les Promesses de Dieu ont eu leur < Oui > » (2Co 1,20). Il faut savoir sentir l'élan de tout son être que le Christ met dans ce: « Oui », « Ita Pater »...
ainsi l'a voulu ton Amour: Nous avons déjà rencontré ce mot d'< Eudokia > (en hébreu < Raison >), lors du baptême du Christ (
§ 24 ) —
Mt 3,17*), et c'est encore ainsi que le Père définit en Jésus son Fils, le Bien-Aimé, lors de la Transfiguration (//
Mt 17,5). C'est l'Amour du Père qui l'a notamment porté à ce grand Dessein de création et de salut pour ré-unir à Lui les hommes, en un Royaume où règne Dieu — donc aussi le Bonheur et la Béatitude éternelle. Ce Dessein est effectivement parfait dans le Christ. Mais encore faut-il que les hommes y rentrent, et pour ce faire, qu'ils en aient la Révélation. Or c'est, on l'a vu, précisément ce dont il s'agit ici: s'ouvrir au Mystère du Royaume proclamé par Jean-Baptiste, Jésus, les Apôtres ou l'Église, en « croyant à cette Bonne Nouvelle » (
§ 28 ) —
Mc 1,15*). Et puisque cet Amour Sauveur du Père s'accomplit en l'Incarnation Rédemptrice de son Fils, puisque la seule présence du Christ est la manifestation même de ce Règne, recevoir cette Révélation sur le Royaume, c'est reconnaître la Royauté du Christ en se faisant ses disciples (v. 28-30*).
Non que Dieu repousse la science comme telle - et d'autant plus qu'il s'agit de l'étude de la Loi, donc de cette Révélation même, que les Livres Sapientiaux encouragent à méditer sans cesse ! Non qu'il interdise la prudence : elle est à conjuguer avec la simplicité (
Mt 10,16*). Encore moins plairait-il à Dieu d'écarter volontairement « les sages et les habiles », comme a pu le faire penser à des savants exégètes mal avisés la formule du v. 25, qui semblerait donner même importance à la volonté de cacher à ceux-ci ce qui était révélé aux petits !
J. Dupont montre savamment qu'il n'en est rien: l'Amour bienveillant de Dieu vise uniquement à cette Révélation au profit des simples (Béatitudes II, p. 189-190). L'aveuglement des autres est mentionné ici seulement pour faire contraste, avant d'être abordé pour lui-même seulement au
§ 127 *.
Alors, pourquoi donc l'Amour de Dieu s'adresse-t-il ainsi aux simples! — Par la même préférence qu'indiquaient les 3 premières Béatitudes (
§ 50 -Mt 5,3-5*; cf. aussi
J. Dupont: Ibid. p. 212-215). Ce n'est pas que les pauvres, les doux, les affligés, les petits, aient un mérite particulier qui attirerait le choix de Dieu, exclusif des autres. Dieu n'est conditionné par rien ; Il ne nous aime pas à cause de nos qualités, qu'elles soient psychologiques, morales ou sociales, puisqu'à l'inverse, c'est son Amour qui l'a porté à nous parer de ces qualités. Plus encore, la vocation est pur « Don de Dieu » (
Jn 4,10), offert à tous, mais que le Père trouve satisfaction à voir ainsi aller à ceux qui recevront simplement cette Révélation. Comme le dit très bien D. Marguerat plus généralement, à propos des destinées antithétiques d'Israël et des païens : « Ce qui sépare Israël de l'Eglise n'est pas l'offre du salut, mais la réponse donnée à la grâce, le destin de l'homme devant Dieu se joue dans cette réponse » (Le Jugement... p. 263). Nous comprendrons aux v. 28-30* pourquoi ce sont les petits, les obscurs et les méprisés qui répondent, plutôt que les sages, les puissants et les bien-nés (1Co 1,26-29, en // au
§ 186 ).
//
Da 2,19-20 Da 2,23 Da 2,44 — Daniel est un de ces «petits», tellement que l'hymne chantée par lui et ses compagnons au chapitre suivant est traditionnellement appelée : « Cantique des enfants dans la fournaise ». Or là où < les sages > de Babylone n'ont pas su deviner quel songe avait fait Nabuchodonosor, Dieu a choisi Daniel, en lui révélant « les secrets » de la succession des Empires temporels, donc caducs, jusqu'à l'instauration du Royaume éternel, sur < la pierre > qui est le Christ (v. 44-45) — v. 45 en // au
§ 347 ). Tant il est vrai qu'il y a « un Dieu du Ciel, qui révèle les mystères » (v. 28). Le // avec
Mt 11,25 vaut donc sur toute la ligne (Rec. Cerfaux III, p. 139-146).
Isaac de l’Etoile tire de l'exemple que nous donne le Christ le point central de référence, tant pour notre manière de juger les événements que pour notre prière: la volonté bienfaisante du Père. Telle est la raison principale, primordiale, de tout ce qui a été fait. Après elle, sous cette cause première et maximale, peuvent prendre place les causes diverses des événements divers ; mais ce qui a plu au Père, c'est cela qui est bon, qui n'est que bon et qui seul est bon. Et cela est bon parce que cela lui a plu. Ne pensons pas que cela lui ait plu < ensuite >, parce que < d'abord > c'était bon, par soi, en soi: Non; ce qui ne lui plaît pas n'est pas bon — et précisément n'est pas bon parce que cela ne lui plaît pas (Sermon 36, pour le 2° D. de Carême — Pl 194,1809; SC 207, p. 270).
Quant à la prière, suivant le conseil de saint Paul (Rm 8,26-27 et 1Co 2,10), laissons-nous inspirer par « l'Esprit Saint qui scrute les profondeurs de Dieu » : Non qu'il ait à les chercher mais parce qu'il les pénètre. Il sait totalement quelle est la volonté de Dieu, ce qui plaît à ses yeux; et c'est selon cette volonté qu'il dirige la prière des saints. Demandons-lui de secourir toujours notre faiblesse, de sorte que nous voulions, uniquement et toujours, non pas ce que nous voulons et parce que nous le voulons, mais ce que veut le Père et parce que le Père le veut — et que nous attendions plutôt de lui ce qu'il veut, et que nous aimions ce qu'il veut, au lieu de lui expliquer ce que nous voulons, nous; et que nous désirions sa volonté, nous qui avons été instruits par son Verbe : « Que ta volonté soit faite, au ciel et sur la terre » (Mt 6,10). (Même Sermon 36) — Pl 194,1811; SC 207, p. 278).
Mt 11,27 Lc 10,22 //
Jn 3,35 Jn 1,18 (et
Is 42,1-4, au
§ 114 ) — Tout m'a été donné: Annonce l'ultime envoi des Apôtres par le Christ, avant son Ascension: « Toute Puissance m'a été donnée » (
Mt 28,18*). D'après
J. Jérémias, ici, on ne doit pas « voir dans ce < tout > la souveraineté universelle ; le contexte (v. 25-26 et 27 b-d) s'y oppose, car il parle uniquement de la révélation de Dieu. Etant donné que < transmettre > est le terme technique usuel pour désigner la transmission d'un enseignement, d'une connaissance et d'une science sacrée, < tout > désigne plutôt la connaissance de Dieu, exactement comme « ces choses » au v.
Jn 25 signifie le mystère de la révélation. Voici donc ce que dit Jésus au v. 27a, Dieu m'a transmis la plénitude de la révélation » (Abba, p. 54). Mais il est vrai que d'autres exégètes « entendent plus largement ce < tout >, d'une investiture des pouvoirs messianiques, comparable à la déclaration royale du
Ps 2,7-9 ou à l'investiture du Fils de l'homme en
Da 7,14 »
(A. George, qui admet sagement les deux interprétations, dans Sur Luc, p. 224-225).
par mon Père: Cette appellation témoigne de la conscience qu'avait Jésus des liens uniques entre son Père et Lui — et même s'il parle de Dieu comme « notre Père », il prend soin de se mettre à part: « Mon Père et votre Père » (Jn 20,17). Aussi, l'authenticité de ce verset a été très combattue. Mais tous les arguments contre se sont avérés sans fondement (cf. S. Légasse : Le Logion sur le Fils révélateur, dans « La notion biblique de Dieu », Louvain 1976, p. 245-274). J. Jérémias est fondé à conclure que nous sommes ici en présence de ce qu'il appelle l'« Ipsissima Vax » de Jésus de Nazareth (Abba, p. 95-99; Théologie, p. 49). La suite précise de quel ordre est la relation entre le Père et le Fils :
Nul ne connaît: C'est de l'ordre de la connaissance; mais au sens plein de la Bible, où elle implique amour et communion (par exemple, l'acte conjugal se dit « connaître », et engendre un être nouveau, semblable au père, Gn 4,1 — cf. BC I*, p. 68). À ce point, connaître revient à naître, suivant le jeu de mots de Claudel : connaître = co-naître ; car naître = être au monde, en symbiose avec ce qui nous entoure — » connaître, accéder à l'être : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, Père » (Jn 17,3). Si c'est vrai de la connaissance des élus, incommensurablement plus pour l'Unique ! C'est d'ailleurs ce qu'indiqué la formule de ce verset: une réciprocité entre la connaissance (par définition divine, totale, parfaite) du Fils par le Père, et celle du Père par le Fils : « De même que seul, le Père connaît... de même seul le Fils connaît... » Cela implique à son tour une égalité, car qui peut connaître parfaitement Dieu, si ce n'est Dieu lui-même ? C'est donc une de ces Paroles d'où ressort la conscience que Jésus avait d'être Dieu. Même si beaucoup s'acharnent encore à la nier, la foi constante de l'Église sur ce point reste solidement fondée sur l'Évangile, seul témoin sûr du Jésus que les Apôtres ont vu et entendu manifester ainsi sa symbiose avec le Père (f. dreyfus: Jésus savait-il... p. 51-54).
Nul ne connaît le Fils: « L'idée qui découle le plus naturellement du texte c'est qu'il y a un mystère du Fils comme il y a un mystère du Père » (
S. Légasse, p. 255). Jésus est plus que l'homme connu de tout le monde, plus même que le Messie reconnu par ses disciples : Il est Dieu, connu pour tel du Père seul, et de ceux auxquels le Père donne la foi qui permet de le croire « le Fils du Dieu vivant » (
§ 165 ) — Mt 16,16-17*). Car telle est cette volonté du Père que Jésus vient de louer: attirer ces < petits > à son Fils et les lui « donner », pour que celui-ci leur communique la connaissance, la Lumière, la Vie du Père (
Jn 6,37-40 Jn 6,44-45 ;
Jn 17,6-7 Jn 17,2). En même temps, cette intimité du Fils à son Père nous dévoile la source d'où vient l'attitude spirituelle fondamentale de Jésus, qui s'exprimait déjà aux v. 25-26, et que le v. 29 définira comme douceur et humilité: c'est celle des Béatitudes, celle du < tout-petit > (v. 25) mais qui se sait « le Bien-Aimé » en qui l'Amour de Dieu peut se reposer en perfection (v. 26).
//
Is 42,1-4 — Cette prophétie est citée par Mt lui-même au
§ 114 , comme « accomplie » en Jésus. Or elle fait le joint entre la grandeur et l'humilité du Messie. D'une part, il est « le Bien-Aimé en qui l'Amour du Père est par-fait » (
Mt 12,18b), et à ce titre le mot grec < Pa'ïs > — qui peut désigner soit l'enfant, soit le serviteur — pourrait ici prendre valeur de : « Voici mon Enfant, mon Élu » (18 a). Mais d'autre part, Is 42 est le premier des « poèmes du Serviteur », annonçant que ce Fils vient nous servir et nous sauver par l'humilité de sa prédication d'abord (v. 19-20) et surtout de sa Passion (
Is 50,5-7 Is 53,1-12).
Nul ne connaît le Père, sinon le Fils: // Jn 1,18*.
et celui à qui le Christ voudra le révéler: En continuité avec v. 25 (les mystères du Royaume révélés aux petits), et avec les v. 28-30, qui vont expliciter quelle est cette Révélation.
Irénée : Adv. Hoer. IV, 6, n° 4.7.3 (PG 7,987-990; SC 100, p. 442-454): Ce que nous enseigne le Seigneur, c'est que nul ne peut connaître Dieu si Dieu ne l'enseigne ; autrement dit, nous ne pouvons connaître Dieu sans le secours de Dieu. Mais le Père veut être connu: le connaîtront ceux à qui le Fils le révélera...
Le mot « révélera » ne désigne pas seulement le futur, comme si le Verbe n'avait commencé à révéler le Père que quand Il naquit de Marie ; mais il s'applique à la totalité du temps. Depuis le commencement, le Fils, présent à sa propre créature, révèle le Père à tous ceux que veut le Père, et quand il le veut, et comme il le veut...
Nul en effet ne peut connaître le Père sans le Verbe de Dieu, c'est-à-dire si le Fils ne le révèle — ni connaître le Fils sans la volonté favorable du Père. Or la volonté du Père, le Fils l'accomplit: le Père envoie, le Fils est envoyé, et il vient. Or, ce Père qui nous est invisible, son propre Verbe le connaît, et il raconte ce qui est ineffable...
C'est pourquoi le Fils révèle la connaissance du Père par sa propre manifestation; la manifestation du Fils est, en effet, connaissance du Père. (Sur l'interprétation par saint Irénée de ce verset, en fonction des théories hérétiques de la Gnose, pour replacer le texte dans le cadre de l'enseignement authentique de l'Église, cf. A. Houssiau: dans etl 1953, p. 328-354).
§ 111. Jésus, doux et humble de coeur: Mt 11,28-30 // Si 24,19 Jr 31,25)
(Mt 11,28-30 // Si 24,19 Jr 31,25)
— Vous tous: Pas d'exclusive à l'invitation. Qui peinez et ployez sous le fardeau: Cela aussi est très général, pouvant s'entendre de la condition humaine tout entière (de même que l'image voisine du < joug >, cf. v. 29-30*). Dans cet appel, on sent la même tendresse réconfortante du Dieu-Homme pour les hommes « las et abattus », dont la vision en Mt 9,36 a provoqué l'envoi en mission des Apôtres, qui occupe les ch. 10-11 de Saint-Matthieu, au terme desquels nous sommes arrivés. Cela aussi est une sorte d'inclusion*, qui donne à tout cet Évangile sur la mission sa tonalité d'heureuse nouvelle pour le soulagement des pauvres.
Le fardeau: de l'examen de la locution « soulever un fardeau », quand elle est prise au sens figuré dans la Bible, G. Lambert conclut qu'il s'agit « de la contrainte que faisaient peser sur la conduite religieuse et morale tant la Loi divine que les oracles prophétiques, comme aussi la doctrine des maîtres de sagesse ou encore les décisions des autorités religieuses » (nrt 1955, p. 963-69).
Venez à moi... Je... : L'oracle est de Yahvé lui-même, par son prophète Jérémie (// Jr 31,25), ou de la Sagesse (// Si 24,19); Jésus les prend à son compte, Lui qui est Dieu et la Sagesse de Dieu, incarnée. Mais son joug (v. 29) ou son fardeau (v. 30), avant de se traduire en loi, prescriptions etc. est donc une relation personnelle de nous à Lui, et c'est cette relation aimante qui rendra tout le reste « léger ». Car nous sommes invités à venir à Lui comme ses disciples (v. 29 a), c'est-à-dire : pour être avec moi, et vous mettre à ma suite — ou plus précisément: « à mon école », puisque le contexte est de révélation. Cf. le // Si 51,23 b, où « Venez à mon école » signifie d'abord: venez à la maison où l'on reçoit l'éducation (v. 26) — mot si fondamental pour la culture tant biblique qu'hellénique. Le lieu de l'éducation, c'est « avec Jésus »; mais bien sûr, pour « se mettre à son école », 2° sens, complémentaire, de l'expression: « venez à mon école ».
Je vous soulagerai: < Soulager > convient pour qui « ploie sous le fardeau ». La Vulgate traduit: « et ego reficiam vos », « je vous referai » comme on parle de < réfection, réfectoire >. De fait, le Christ se donne à nous en < pain de vie >, pour nous refaire et nous donner les forces sur-naturelles nécessaires. Mais le sens général de ce verbe est: « donner le repos » (c'est le même mot qui est traduit «repos » en 29 c. Cf. aussi Mt 12,43 Ap 6,11 Ap 14,13 — Vg. « requiescant »).
Mt 11,29-30 // Is 10,27 Lm 3,25-27 Si 51,23-27 Jr 6,16 — Le joug: est une image naturelle de toute domination oppressive, soit politique (de l'Egypte ou des Grecs, mais tout autant de Salomon sur Israël, ou d'Israël sur les peuples : Lv 26,13 1M 8,18 1M 8,31 1R 12,4-14 Ps 47,4), soit sociale (Is 58,6-9). C'est même, plus généralement, le sort pénible de tous « les fils d'Adam » (Si 40,1). Dieu est le grand libérateur de toutes ces oppressions (// Is 10,27 — où l'on retrouve, mais cette fois suivant un parallélisme strict, joug et fardeau — cf. Is 9,3 ; Jr 30,8 ; Ez 34,27 ; Na 1,13). Mais de son côté, l'Alliance comporte des engagements, qui sont eux aussi comparés à un joug: c'est celui de la Sagesse (// Si 51,26 cf. Si 6,30), nécessaire pour labourer notre terre de façon qu'elle porte de bons fruits (Os 10,11-13). Être infidèle à l'Alliance au contraire, c'est « rompre le joug » (Jr 2,20 Jr 5,5 et ch. Jr 27-28), pour notre malheur, puisqu'on retombe alors sous le joug plus pesant des hommes (Dt 28,48 Lm 1,14). Il est donc sage et bon de « porter le joug de l'Alliance depuis sa jeunesse » (// Lm 3,27). Seulement, le légalisme des Pharisiens avait imposé une charge supplémentaire, écrasante (Mt 23,4); et saint Paul comme le Concile de Jérusalem auront le souci d'éviter que les chrétiens ne tombent dans ce piège (Ga 5,1 et Ac 15,10).
Avec le Christ aussi, on endosse « joug et fardeau », dont les exigences sont même accrues (cf. le Sermon sur la Montagne) — tant il est vrai qu'il n'y a de choix qu'entre « la servitude et le service » (cf. BC I*, p. 212). Pourquoi donc ce joug du Christ est-il « bienfaisant », et son fardeau « léger »?
La réponse vient en 3 points : 1) Comme le faisait déjà pressentir le v. 28*, le joug du Christ est plus et mieux qu'une observance: il naît du lien personnel (d'adoration et d'amour) qui unit les disciples à leur Maître — 2) Ce Maître est « doux et humble de coeur » — 3) En Lui se trouve le « Repos » :
Doux: Cf.
§ 50 ) — Mt 5,4 a*. Cf.
Vtb < Douceur >. La douceur est d'abord le propre de Dieu (
Ps 27,4 Ps 90,17). Il l'a manifestée à ses enfants par le don de la Manne (
Sg 16,21), comme le Christ manifeste sa douceur en se faisant pain de vie pour ses enfants (cf. v. 28*: « Je vous referai »), non moins que par son indulgence pour les pécheurs (2Co 10,l).C'est d' ailleurs sur sa douceur que ses ennemis l'éprouveront (
Sg 2,19), durant sa Passion.
Humble, et humble de coeur: C'est comme « les pauvres qui le sont en esprit » (Mt 5,3*)- Jésus en témoigne en ce qu'étant à égalité avec Dieu, il s'est humilié jusqu'à la Croix (Ph 2,5-8): de l'Incarnation à la Rédemption, le Mystère du Christ est d'obéissance et d'humilité (saint Benoît voit dans l'obéissance le 1° degré d'humilité). Douceur et humilité vont bien de pair (Ep 4,2 etc.). Rien de plus aimable que cette douceur (Si 3,17) ; aussi est-il heureux que l'on s'attache aujourd'hui à présenter Dieu sous ce jour (sur L'humilité de Dieu, plus encore qu'à F. Varillon, Éd. du Centurion 1974, référons à M. Zundel, par ex. A l'écoute du Silence, p. 65 ss). Mais ce n'est pas une raison pour nier ou passer sous silence la grandeur de Dieu ou du Christ: au contraire, c'est parce qu'il est « le Très-Haut » qu'il est si admirable de rester attentif à prendre soin « des humbles choses » (Ps 113,5-6 Ps 138,6), et d'exalter l'humilité de l'homme (Ps 8, dont la tonalité est si // à celle de Mt 11,25).
Vous trouverez* le Repos : Doit s'entendre au sens fort de < Béatitude éternelle >, que ce mot prend dans toute la Bible, de la Genèse (BC I*, p. 44; cf. 266-68,321) à l'Épître aux Hébreux (3,7 à 4,11). Textes patristiques dans pc n, p. 42-48.
//
Ex 33,12-17 Jr 6,16 Ps 62,2 — Moïse, exemple de douceur et d'humilité (
Nb 12,3 //
Si 45,4 —
BC I / Ob ; se trouvent aussi en // à
§ 50 ) — Mt 5,4 a), est en cela figure du Christ (BC I*, p. 320). Mais il l'est surtout par son intercession après le Veau d'Or, pour obtenir que Dieu reste Lui-même avec son Peuple, pour le guider « jusqu'à son Repos » = le < Repos > qui est celui de Dieu au Septième Jour. Là seulement se trouve « le repos de l'âme » (//
Jr 6,16 Ps 62,2), et s'apaise dans la Béatitude absolue notre coeur « inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en
toi », suivant le mot inoubliable de
saint Augustin.
// Si 51,23-27 — Depuis Loisy, on voyait dans l'ensemble de cette longue action de grâces (v. 1 à 30), en 3 parties, le modèle inspirateur des 3 strophes dont se compose la déclaration du Christ en Mt 11,25-30. Cela permettait de supposer que ces versets ne venaient pas de Jésus lui-même, mais que c'était « un produit de la tradition chrétienne des premiers temps ». L. Cerfaux a montré qu'il ne fallait pas forcer les rapprochements, mais ce serait un excès opposé que de trop minimiser les rencontres frappantes entre Mt 11,28 // Si 51,23 v. 29a // V. 26 ; v. 29 c // V. 27 (cf. Rec. Cerfaux III, p. 139-159). Sur l'authenticité, Mt 11,27* — J. Jérémias.
Ces v. 25-30 de Mt 11 trouvent donc leur cohérence interne en ce « doux et humble de coeur »: Jésus est, par excellence, < le tout petit >, le Bien-Aimé de son < Abba > ; à Lui se trouve donc confié le mystère et l'instauration du Règne (v. 25-26), avec pouvoir de le révéler (v. 27 a) à ceux qui se mettent à son école. En cette connaissance est la Vie éternelle (Jn 17,3), en cette douceur la Béatitude (Mt 5,4), et par conséquent le repos.
§ 112. Les épis arrachés: Mt 12,1-8
(Mt 12,1-8)
§ 113. L’homme À la main desséchée: Mt 12,9-14
(Mt 12,9-14)
§ 114. Jésus, « le serviteur de YAHVÉ » : Mt 12,15-21
(Mt 12,15-21)
— Le cadre général est celui du premier ministère de Jésus en Galilée, avec guérisons multiples, foules, et secret messianique* (v. 16) comme au
§ 47 ) — Mc 3,7-12*. Mais en citant Is 42,1-4, Mt ajoute une triple indication:
— 1) Dans les controverses des
§ 112 -113, sous l'interprétation de la Loi du sabbat ce qui était en cause de façon plus radicale, c'était la façon de comprendre l'accomplissement* du Règne messianique. Les Pharisiens l'imaginaient glorieux, extérieur, contraignant. En réalité, parallèlement à l'avènement triomphal de la Fin des temps, les Prophètes laissaient entendre un Messie humble (
Za 9,9 So 3,11-13) et persécuté (
Lm 3). Les 4 poèmes dits « du Serviteur de Yahvé » (
Is 42,1-9 Is 49,1-7 Is 50,4-11 Is 52,13 à
Is 53,12) l'annoncent encore plus clairement. En révélant expressément que ces prophéties s'accomplissent en Jésus, Mt apporte une précision fondamentale sur la mission du Christ: c'est sous forme cachée, intérieure et libre, conforme à l'Esprit d'Amour du Dieu-Père, que Jésus nous offre Rédemption et Salut.
- 2) S'il cherche à éviter qu'on Le reconnaisse comme « le Messie », c'est par crainte de la fatale confusion avec tous les messianismes temporels...
- 3) C'est un commentaire au
§ 111 : « car je suis doux et humble de coeur ».
Mt 12,15-16 — Jésus le savait: Il savait le complot que, déjà, ses adversaires trament contre Lui (v. 14). Il se retira : < Anachôreô >, le verbe grec d'où l'on a tiré le nom des < anachorètes >, ceux qui pour suivre le Christ dans la solitude, quittent le monde et s'en vont au Désert — mais avec Lui. Comme le font les foules (v. 15 b), pour l'instant. // Leur commanda: au sens fort d'un ordre accompagné de menaces, comme en Mt 16,20 et dans le même but: ne pas Le faire connaître : Le, c'est Lui = « ne pas rendre publique son identité » messianique (note Tob).
Mt 12,17-19 — Afin que soit accompli: Cf.
§ 13 ) —
Mt 1,22-23*. La citation d'
Is 42,1-4 (qui n'est exactement ni le
tm ni la
lxx) se termine sur le thème, cher à Mt, du salut des nations (Suite d'
Is 42,5-8 ajoutée en //).
//
Ag 2,23 Is 42,5-8 — L'élection, par Dieu, d'un homme, pour une mission déterminée, est constante dans l'Histoire sainte, d'Abraham à Moïse ou à Beçaléel et Oholiab (
Ex 31), et de David à Zorobabel. Mais Jésus est l'Unique, dont tous les autres ne peuvent être que figures partielles : car Il est l’Unigenitus, en qui se parfait le grand Dessein de l'Amour créateur et rédempteur du Père (
Is 42,1b =
Mt 12,18b, c'est la Parole révélant le Fils de Dieu en Jésus, lors du Baptême ou de la Transfiguration:
§ 24 ) —
Mt 3,17*).
La suite de la prophétie, non citée par Matthieu, ajoute les signes miraculeux par lesquels Jésus montrera sa mission de Lumière et de rénovation de l'Alliance: v. 6-7, cités par Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste (
§ 107 ) —
Mt 11,4-5*). Les v. 5 et 8 rappellent que si Dieu se met en situation de faiblesse pour laisser à notre réponse la liberté de l'amour, Il n'en reste pas moins le Tout-Puissant et seul Dieu. Dans le même ton de suprême majesté, cf.
Is 43,1-4 Is 45,15-25.
§ 115. « Il perd le sens » : Mc 3,20-21
(Mc 3,20-21)
— Nous retrouvons Mc après une longue interruption (
Mc 3,19, au
§ 49 ). C'est le moment de rappeler que, contrairement à l'apparente spontanéité de cet Évangile, il s'avère d'une composition extrêmement stricte, marquée à la fois par l'organisation générale du récit et par des correspondances minutieuses de vocabulaire, liant les péricopes entre elles tout en les délimitant soigneusement. Cf. la démonstration de Dom
Benoît standaert: Év. selon Me. Pour plus de clarté, dressons-en ici le Tableau:
Introduction: 1,1-13) — Jean-Baptiste, Baptême, Tentation au Désert.
1° Partie: narration: 1,14 à 6,13) — Deux grandes sections (A et B) sont encadrées par trois petites unités littéraires : a) b) c) :
a) 1,14-20) — Le Kérygme / Vocation des 4 premiers Apôtres.
A) 1,21 à 3,6 (
§ 32 -45) — Miracles, suivis de 5 controverses (2,1 à 3,6).
b) 3,7-19) — Sommaire sur la mission de Jésus / Institution des Douze.
B) 3,20 à 5,43) — C'est donc la section dans laquelle nous entrons:
1) 3,20-35) — Jésus suspecté, même de sa famille (voir détail plus bas).
2) 4,1-34) — Les Paraboles (cf. Introduction au
§ 125 ).
3) 4,35 à 5,43) — Tempête apaisée, démoniaque, hémorroïsse, Jaïre.
c) 6,1-13) — Jésus à Nazareth / Mission des Douze.
2° Partie:
argumentation: 6,14 à 10,52) — Voir au
§ 146 *.
3° Partie:
dénouement: Mc 11,1 à 15,47) — Voir au
§ 273 *.
Conclusion: 16,1-20) — Le tombeau vide et les apparitions de Jésus ressuscité.
Mc 3,20-21 ouvre donc la 2° grande section de la 1° Partie, centrée sur la grande controverse < Béelzéboul > (
§ 116 -119), encadrée par deux scènes sur les rapports de Jésus et de sa famille (
§ 115 et 122).
Propre à Mc, l'épisode relaté en 3,21-22 est significatif à la fois de l'empressement des foules (// Mc 6,31) et de l'incompréhension « des siens », « des gens de sa parenté » (Tob), qui « ne croient pas en Lui » (// Jn 7,5).
//
Ex 18,13 Ex 18,17-18 Nb 11,16-25 — Débordé, Moïse avait, sur le conseil de Jéthro son beau-père, établi 70 anciens pour l'aider, comme Jésus enverra 70 disciples devant Lui (
§ 185 ) — Lc 10,1-12*).
// Perd le sens : N'est pas aussi péjoratif que « Il a perdu la tête » (Tob) : « Dans Mc, ce verbe signifie qu'on est hors de soi par la surprise ou l'enthousiasme (2,12; 5,42; 6,51)... Le sens est donc passer la mesure, être hors de soi... négliger par excès de zèle les règles ordinaires de la vie ». Il pourrait même désigner ici une exaltation prophétique (//
1S 10,10 — mais le verbe est différent) ou mystique, comme en 2Co 5,13, cité par
Lagrange : « Si nous avons été hors de sens, c'était pour Dieu ». Cf. « stupéfaits » au
§ 18 ) — Lc 2,47*.
§ 116. Guérison d'un démoniaque muet et aveugle: Mt 12,22-23; (Lc 11,14)
(Mt 12,22-23 Lc 11,14)
— Muet comme celui du
§ 96 , où il est dit expressément que le démon a été expulsé. Aveugle comme ceux du
§ 95 .
Étaient dans la stupeur: Même verbe qu'au
§ 115 ) —
Mc 3,21*.
//
Ps 89,4-5 Ps 89,21-22 — Fils de David est un titre messianique: cf.
§ 95 -
Mt 9,27* ; et
§ 4 ) —
Lc 1,32*. Noter le thème de la Force, provenant de la jonction avec « la main » ou « le bras » de Dieu (v. 22), car il se retrouve au
§ 117 ) —
Lc 11,21-22*. Se demander si Jésus « n'est pas le Fils de David », c'est poser la question de l'origine du pouvoir exercé par le Christ, comme en
Jn 7,11-13 ou
Jn 10,19-21.
§117. Jésus et Béelzéboul : Mt 12,24-30; Mc 3,22-27;(Lc 11,15-23)
(Mt 12,24-30 Mc 3,22-27 Lc 11,15-23)
- Ces miracles surpassent le pouvoir de l'homme. Donc de deux choses l'une: ou bien ils accréditent Jésus comme « venu de Dieu » : c'est l'interprétation de Nicodème ou de l'Aveugle-né (Jn 3,2 Jn 9,32-33 cf. Jn 10,21) et de tous ceux qui y voient le signe qu'il est le Messie attendu ; ou bien ce Pouvoir vient du Démon. D'où l'accusation des scribes, « descendus de Jérusalem », souligne Marc.
Mt 12,24 Mc 3,22 Lc 11,15 // 2R 1,2-3 — Béelzéboul, prince des démons: Le // avec 2R incite à y voir Baal-Zébub, le Dieu d'Eqrôn (= d'Accaron, une des 5 Cités des Philistins: 1S 5). Son nom signifierait soit < Seigneur des mouches > (se rappeler la fable du lion et du moucheron), soit < Prince Baal >, ce qui se retrouverait en «prince des démons ». La déformation en < Béelzéboul > aurait permis aux rabbins, par un jeu de mots (hébraïque), de le traiter de < Seigneur du fumier >, c'est-à-dire des sacrifices offerts aux idoles. Ce titre de < prince > prépare l'opposition des 2 Règnes, donc la réponse du Christ.
Sont du même bord en effet:
1) Les Anges devenus Mauvais parce que Révoltés (
Ap 12,9); ils sont appelés aussi: démons, diable, Satan ou l'Accusateur (
§ 27 ) —
Mt 4,3*, Dragon, Serpent (
Gn 3), tentateurs et menteurs (
§ 261 —
Jn 8,44*.
2) Les idoles, car le culte qu'on leur rend s'adresse en réalité aux démons et lie à eux leurs adorateurs (
1Co 10,19-20).
3) Les Empires terrestres, dans leur opposition au Règne de Dieu (
Da 2 et 7). Nous avons déjà vu, par la Tentation du Christ au Désert, la réalité redoutable de cet Empire du Mal, et qu'elle donne l'envergure du duel entre le Christ et « le Prince de ce Monde » (
Jn 12,31*;
Jn 14,30 Jn 16,11): cf.
§ 27 ) —
Mt 4,3*
(A. Feuillet et
J. Dupont). Dans le même sens, après avoir rappelé tout ce qui, dans l'esprit moderne, refuse d'admettre l'existence du diable,
R. Guardini lui oppose « l'attitude fondamentale de Jésus, qui se manifeste constamment. La lutte qu'il mène contre la puissance satanique lui est imposée essentiellement par sa conscience messianique... Pour Jésus, il n'y a pas seulement la possibilité du mal, liée à la liberté humaine, ni seulement la tendance au mal, fruit du péché de l'individu et de la collectivité, mais il y a une puissance personnelle voulant essentiellement le mal... Il y a quelqu'un qui se dresse positivement contre Dieu. Il veut ébranler Dieu. Mais comme Dieu est le Bien même il ne peut atteindre son but qu'en cherchant à entraîner le monde dans l'apostasie et le nihilisme » (Le Seigneur I, p 1 30).
// A Béelzéboul: propre à Mc (v. 22) = Il est possédé. Cf. Jn 7,20 Jn 8,48 : « Tu as un démon ».
Lc 11,16 — D'autres, le mettant à l'épreuve: C'est la < tentation >, au sens ou les Hébreux « tentèrent Dieu au désert » (
Ex 17 — BC I*, p. 241). Ils lui demandaient un signe: cf.
§ 120 * et
Jn 2,18 Jn 4,48 Jn 6,30. C'était normal, puisque tout prophète doit faire preuve qu'il est envoyé de Dieu par des signes miraculeux (
Ex 4,1-9 1R 18,36-39), ou par l'annonce réalisée d'événements à venir (
Dt 18,21-22 Jr 28,9 Ez 33,33): car Dieu seul, de par son éternité, connaît ce qui pour nous est à-venir — pas les idoles (
Is 41,22 Is 48,3-5). Mais ici, comme après la multiplication des pains (
Jn 6,30), ils demandent un signe alors que Jésus vient précisément d'en accomplir un.
Mt 12,25-28 Mc 3,23-26 Lc 11,17-20 — En paraboles (
Mc 3,23) annonce le Discours en paraboles de Mc 4 (
§ 125 *). Deux Royaumes: revient à la conclusion,
Mt 12,28 et
Lc 11,20. Deux Cités: image développée par
saint Augustin (cf.
§ 27 in fine). Deux Maisons: nouvelle image qui prépare la suite. Car < Maison > peut désigner non seulement une famille dynastique, et en particulier celle de David (
2S 7,11 2S 7,16), mais aussi la maison de pierre dont parlera la 2° parabole (
Mt 12,29 et //).
// Da 2,41-44 — Même image de la faiblesse catastrophique qu'introduit la division (cf. G. gaide: Les deux maisons, dans « Ass. S. » 10° D., p. 39-53). Or celle-ci ne joue pas seulement dans la politique ; elle est constitutive du Mal. Dieu, c'est l'Unité ; qui s'éloigne de Lui se divise — entre la Bonté de sa création et le Mal vers lequel il se tourne (cf. BC I*, p. 46) — s'émiette, (re)devient < poussière > (BC I*, p. 44 et 61). Dieu seul est l'Éternel, pas les Empires.
//
Ex 8,13-15 (au
§ 197 ) — Pharaon déjà reconnaissait le doigt de Dieu. La correspondance entre les Évangiles montre que ce « doigt » (
Lc 11,20), c'est l'Esprit de Dieu (
Mt 12,28). Cf. le < Veni Creator Spiritus >: « Digitus paternae dexterae ». La Dextre du Père, qui est son Fils. Bras — Main — Doigt: une seule et même Trinité.
A. George a montré que Luc préfère attribuer à la Puissance, ou au « doigt de Dieu » (et encore: à son bras ou à sa main, en
Lc 1,51 et 66), les exorcismes et guérisons du Christ, afin de faire de l'Esprit plus expressément la « source du message, l'onction divine qui consacre Jésus pour proclamer l'Évangile... comme Il a inspiré les prophètes de l’A.T. » (Sur Luc, p. 127-132). Au surplus, le rapprochement avec Moïse (//
Ex 8,13-15) désigne le Christ comme «
le » prophète annoncé au
Dt 18,15-18.
Mt et Lc répondent donc plus expressément que Mc à la question de l'origine du Pouvoir du Christ. Alternative stricte : esprits démoniaques ou Puissance de l'Esprit divin. Mais que ce soit par contradictions internes ou par l'intervention de Dieu, l'Empire du Mal est «fini », comme dit Mc (v. 26), avec un réalisme réjouissant. Ce qu'annonce donc ici le Christ, une fois de plus, c'est le Kérygme* : « mes miracles montrent que le Règne de Dieu est là » Mais alors qu'au début de sa prédication, Jésus l'annonçait seulement comme « proche », ou « s'approchant » (
§ 28 ) —
Mc 1,15), à présent il est « déjà arrivé » (
Lc 11,20 — cf.
A. Feuillet, dans
DBS « Règne », p. 65) « devant vous » (Mt).
Mt 12,29 Mc 3,27 Lc 11,21-22 //
Is 49,24-26 — Autre exemple de domination du Démon par « un plus fort », l'archange Raphaël, dans
Tb 8,1-3, en // au
§ 197 ; avec 2 autres textes de Luc confessant cette Puissance de l'Esprit divin qui était en Jésus: //
Ac 10,38 et
Lc 4,14, Christ a été annoncé comme le « plus fort » par Jean-Baptiste,
§ 22 —
Mc 1,7*.
Hilaire : Sur Mt xn (PL 9,988-89) : L'homme fort fut lié quand le Seigneur l'appela < Satan >, qui est le nom propre de sa méchanceté (
Mt 4,10 cf.
§ 27 ) —
Mt 4,3*). Et une fois Satan vaincu, le Christ prit ses dépouilles — c'est-à-dire nous-mêmes, qui étions les armes du diable.
Augustin : (attribué à — ) Sermon 37, sur David et Goliath (PL 39,1820). Avant la venue du Christ, le diable était lâché — en liberté. Le Christ survenant fit de lui ce qui est dit dans l'Évangile : « Nul ne peut entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses biens, s'il n'a d'abord attaché l'homme fort ». Le Christ est donc venu, et il a attaché le diable. Mais, dira-t-on, s'il est attaché, comment se fait-il qu'il remporte encore tant de victoires ? — C'est vrai, mes frères, il remporte beaucoup de victoires ; mais il ne triomphe que des tièdes et des négligents. Car il est attaché, vraiment, comme un chien dans sa niche ; et il ne peut mordre personne, à part celui qui s'approche de lui par une témérité mortelle. Mais voyons, n'est-il pas fou, l'homme qui se fait mordre par un chien enchaîné ? Ne t'approche donc pas de lui par les voluptés et convoitises du monde, et il n'osera pas s'approcher de toi. Il peut aboyer, il peut provoquer, il ne peut pas mordre, à moins qu'on ne le veuille. Car ce n'est pas par contrainte qu'il entraîne au mal, c'est par persuasion : il n'extorque pas notre consentement, il le demande.
Mt 12,30 Lc 11,23 //
Lc 9,49 (et
Sg 5,14, au
§ 197 ) — Qui n'est pas avec moi est contre moi I « Qui n'est pas contre vous est pour vous » (//
Lc 9,49) : La contradiction n'est qu'apparente, le cas n'étant pas le même. En Lc 9,49, il s'agit d'une aide pratique d'exorcistes qui, s'ils ne sont pas du groupe des disciples, n'en opèrent pas moins « en ton Nom ». Dans le même sens, cf. Ph 1,15-18. L'Eglise n'a pas le monopole du Bien, et se réjouit que d'autres y contribuent (cf. ch. 4 de « Gaudium et Spes »). Mais ici, quand l'origine du Pouvoir et la Personne même du Christ sont suspectés, ne pas rétablir la vérité par une confession de foi — qui serait prise de parti pour Lui — revient à se ranger du côté de ses adversaires: la rigueur doctrinale s'impose.
Car les deux formules se rejoignent en tous cas sur ce point : il n'y a pas de 3° voie, entre le pour et le contre. Il faut donc choisir, et s'engager. Nous sommes ainsi ramenés à la conclusion du Sermon sur la Montagne (
§ 72 -75*), que nous retrouverons plus expressément au
§ 119 *.
Amasser à bon escient, sinon tout se dissipe '., thème fréquent des Livres de la Sagesse (// Sg 5,14). Une fois de plus, dans l'Évangile, à la Sagesse se substitue Jésus — « avec moi » — puisqu'il est la Sagesse même de Dieu.
§ 118. Le blasphème contre le Saint-Esprit: Mt 12,31-32; Mc 3,28-30; (Lc 12,10)
(Mt 12,31-32 Mc 3,28-30 Lc 12,10)
— Luc situe une Parole du même type dans un contexte si différent (celui de la Mission) qu'il faudra en traiter alors (
§ 204 *). Par contre, cette Parole est rattachée ici à ce qui précède (
§ 116 -117), par Mt et encore plus expressément par Mc (
Mc 3,30) : le blasphème contre le Saint-Esprit consiste à traiter d'« esprit impur » (= de démoniaque) le très pur Esprit d'Amour qui conduit Jésus à l'affrontement avec le Démon (
§ 27 ,
Mc 1,12*), pour nous en libérer.
Il serait relativement excusable de ne pas discerner, dans les abaissements de sa vie terrestre et de sa Passion, le « Fils de l'homme » ; mais ne pas reconnaître dans ses « oeuvres » l'Amour de Dieu à l'oeuvre pour qu'arrive son Règne, c'est aller à la fois contre le Christ, contre l'Esprit Saint et contre le Père qui les a envoyés tous deux pour nous sauver (
§ 330 ) —
Jn 15,22-24*).
Si le seul salut est dans l'Amour de Dieu qui anime le Christ à nous le communiquer, suspecter cet Amour et le travestir en visée démoniaque, c'est perdre le seul recours possible, c'est repousser le seul « Don de Dieu » que le Père ait à nous offrir: Lui-même en son Amour:
Hilaire: Sur Mt XII (PL 9,989): Tous les autres actes, ou paroles, sont remis par un généreux pardon ; mais il n'y a pas de miséricorde si l'on nie Dieu dans le Christ... Qu'y a-t-il, en effet, de plus impardonnable que de nier que Dieu soit dans le Christ, et de tenir pour nulle la substance de l'Esprit du Père demeurant en Lui [le Christ], alors que le Christ accomplit toute son oeuvre dans l'Esprit de Dieu, et que Lui-même est le Royaume des cieux, et qu'en Lui il y a « Dieu se réconciliant le monde » ? (2Co 5,19).
// 1Tm 1,13 1Jn 5,16 — « Blasphémer » le Christ et « persécuter » activement l'Église est un des péchés les plus graves, mais pardonnable — et d'autant plus si c'est par « ignorance », dans le cas de Paul non moins que dans celui des bourreaux; aussi le Christ nous a-t-il donné l'exemple en priant pour ceux qui « ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23,34). Ce qui rend un péché « impardonnable », ce n'est pas qu'il soit « trop grand », comme en témoigne l'institution de Pierre comme premier pape, quelques jours après son reniement. La rémission des péchés acquise par le Christ sur la Croix vaut pour tout péché, sans exception.
Le blasphème contre l'Esprit n'est pas un péché comme un autre, seulement plus grand que les autres. C'est une négation, un travestissement ou un rejet de la main que Dieu nous tend. En définitive, cela dépend seulement de nous, et il est remarquable que l'Évangile se refuse à dire positivement: Dieu refuse de remettre quelque péché que ce soit. Une fois de plus, la formule passive évite de mettre directement Dieu en cause: « ce blasphème ne sera pas remis ».
Ce n'est pas un cas chimérique, et le N.T. insiste sur la gravité d'une attitude où il n'y a plus de recours, ni dans la pénitence (He 6,4-7), ni dans la prière de l'Église (// 1Jn 5,16). C'est par définition ce qu'on nomme < l'impénitence finale >, décisive puisqu'il n'y a plus d'« après » pour se convertir et être pardonné. Mais il y a une façon de se mettre sur cette voie-là:
Isaac de l’Etoile : Sermon 39,4 (PL 194,1822; SC 207, p. 322): Voilà le blasphème contre l'Esprit: il enchaîne dans une culpabilité éternelle ceux qu'il a une fois occupés : non qu'un pénitent se voie refuser le pardon s'il fait de dignes fruits de pénitence, mais parce qu'étouffé sous le poids d'une si grande perversion il ne peut pas soupirer vers une digne pénitence. Par un profond et équitable jugement de Dieu celui qui, voyant manifestement la grâce de Dieu et l'opération de l'Esprit Saint dans son frère et ne pouvant la nier, ose, piqué par l'envie, la dénigrer et la calomnier, ose attribuer à l'esprit malin ce qu'il sait parfaitement venir de l'Esprit Saint, celui-là est abandonné par le même Esprit de grâce auquel il fait injure. Alors, sa propre malice l'aveugle et le plonge dans les ténèbres, au point qu'il n'ait plus jamais la volonté de faire pénitence pour être pardonné.
Comme toute Parole de l'Évangile sur l'Enfer*, cet avertissement sur le blasphème contre le Saint-Esprit est donc préventif: le Père, en son Christ, nous prévient avec la dernière vigueur, pour n'avoir pas à déclarer la perdition à laquelle nous nous serions nous-mêmes condamnés...
§ 119. L’arbre et le fruit, la bouche et le coeur: Mt 12,33-37; (Lc 6,44-45)
(Mt 12,33-37 Lc 6,44-45)
— Conclusion des
§ 116 -118, sur le même thème avons-nous dit que la finale du Sermon sur la Montagne (
§ 73 ) — Mt 7,15-20). Le rapport de la bouche avec le coeur sera développé au
§ 155 ) — Mt 15,10-20). Le couple « trésor-coeur » (v. 35) se trouve aussi en Mt 6,21. « Engeance de vipères » annonce les invectives du ch. 23 (v. 33), mais rappelle aussi Jean-Baptiste (
§ 20 -Mt3, 7*).
Ce qu'il y a de propre ici, est que les bons ou mauvais fruits concernent non pas tant les actes que les paroles, puisque c'est à propos de la mauvaise parole des Pharisiens, invoquant Béelzéboul en Mt 12,24. Une parole peut être aussi décisive qu'un acte (v. 37) si elle est confession de foi — ou son refus comme dans le cas présent.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'expression difficile du v. 36. La Vulgate traduit: « Omne verbum otiosum », « toute parole oiseuse » (Osty). Cela conduirait aux interprétations terribles suivant lesquelles toute parole simplement inutile entraînerait condamnation. En fait, le
§ 119 roule sur l'antithèse : bon / mauvais ; et au surplus la parole condamnée est celle de Mt 12,24, non seulement « oiseuse », mais blasphématoire (
§ 118 ) et, pourrait-on dire, « inspirée par le Mauvais ».
Plus précisément encore, le mot grec de l'Évangile est < Erg on > avec le < a > privatif: < Argon >. Au sens actif, il est vrai, ce mot peut signifier « sans efficacité, donc oiseux ou vain » (cf. Je 2,20 ; 2P 1,8). Mais J. Viteau a montré qu'il pouvait aussi prendre un sens neutre ou passif, d'accusation sans fondement réel, en particulier de calomnie (comme c'est précisément le cas des Pharisiens en Mt 12,23). Chrysostome l'avait bien dit: < Argon > désigne ici « la parole qui n'est pas posée sur une chose réelle, la parole contenant le mensonge, la dénonciation calomnieuse » (cf. le dossier plus complet donné par J. viteau à la fin de cet article, dans Suppl. vs 1931, p. [16]-[28]).
// Dt 32,33 Ps 140,4 Ps 58,5-6 Jb 20,16 — Symbole naturel de la langue fourchue et de la morsure empoisonnée des vipères.
// Pr 15,28 Pr 18,4 Pr 18,21 Si 21,26 Je Si 3,6 Si 3,2 — Les pouvoirs, les méfaits, la garde nécessaire de la langue, sont un des thèmes sur lesquels reviennent le plus souvent les Livres Sapientiaux. Cf. Vtb « Langues » et « Lèvres et coeur ».
§ 120. Jonas et la reine de Saba : Mt 12,38-42; (Mc 8,11-12); (Lc 11,16 Lc 11,29-32).
(Mt 12,38-42 Mc 8,11-12 Lc 11,16 Lc 11,29-32)
La demande de signes revient en Mt 16,1-4, en // avec Mc 8,11-12 Mc 8, se situe plus tard en Lc 11, mais dans un contexte semblable (Béelzéboul et la suite, Lc 11,14-26).
Mt 12,38 Mc 8,11 Lc 11,16 — Voir un signe (Mt)... venant du ciel (Mc et Lc). Sur le signe, cf.
§ 29 ) —
Jn 2,11*. Sur le passage de voir à croire, cf.
§ 10 ) —
Lc 2,15*. Sensible, le miracle donne à la raison l'assurance du fait, constaté. Mais le prodige dépassant le pouvoir naturel, est signe de l'intervention, soit de Dieu soit du démon. D'où l'accusation des Pharisiens au
§ 117 . Jésus leur a démontré que ce ne pouvait venir de Béelzéboul, et que l'alternative étant stricte, ils devraient conclure que cela vient de Dieu, ou « du ciel ». Il a satisfait la raison : d'où vient que ses adversaires demandent encore des preuves ? — C'est que la raison n'est jamais si sûre de ses inductions qu'elle ne puisse remettre ses certitudes en chantier, comme nous le voyons tous les jours, dans toutes les sciences. Dans l'ordre de la science, la certitude n'est jamais absolue. Celle-ci n'est donnée que dans la foi, qui est d'un autre ordre que celui de la raison, non pas contraire, mais différent: « La raison est une lumière, tout comme la foi. C'est une lumière d'ordre inférieur ; c'est une servante de la foi; elle doit lui être soumise ; mais elle ne s'oppose pas à elle; il faut qu'un accord profond règne entre elles; et la foi elle-même n'est pas vraie foi si elle est contre la raison. En définitive, elles ne font qu'un; elles sont l'une et l'autre le reflet ici-bas de la Vérité et de la Lumière infinie ; mais l'une se conforme aux lois de notre esprit qui cède à une démonstration intérieure du vrai, l'autre lui demande de s'incliner devant une démonstration extérieure, qui est un témoignage direct de Dieu. Dans les deux cas, l'esprit humain ne se donne qu'à la Lumière; mais dans le premier cette lumière est en lui, et c'est à lui-même qu'il croit...
Le miracle n'est qu'un moyen; il mène au seuil de la foi, dans le vestibule des appartements intimes où le Maître nous appelle et nous attend; beaucoup restent au vestibule ; une porte encore reste à franchir. On ne croit pas au miracle, on croit à celui qui l'opère pour attirer jusqu'à lui. On voit le miracle qui est un appel, et on suit la voix qui appelle. On peut se trouver soi-même, goûter la satisfaction ou de curiosité assouvie ou de raison contentée. Ce terrain est encore le terrain de l'homme. La foi vraie le quitte ; elle sort de soi; l'esprit du croyant ne se livre pas parce que sa raison est satisfaite et qu'elle voit qu'il faut croire ; il se livre quand sa raison est satisfaite, quand elle dit: « Je permets de le faire, on ne va pas contre moi en le faisant », mais non parce que le laissez-passer est accordé. On croit parce que Dieu parle, on croit à Dieu qui parle; on croit pour s'unir à Lui dans cet acte, pour que les deux esprits n'en fassent qu'un » (Dom Guillerand: L'abîme de Dieu, p. 134 et 142).
L'acte de foi est don de soi, et ce don est si profond que lui-même doit nous être donné: c'est la grâce de la foi. Grâce que chacun peut refuser ou ratifier librement, ce qui est l'origine et la définition même de notre Alliance avec Dieu (BC I*, p. 80, 253).
Mt 12,39-41 Mc 8,12 Lc 11,29-30) //
Jon 2,1-7 Jon 3,4-10 — À cette génération (
§ 108 *), aucun signe ne sera donné, sinon le signe de Jonas : Dès l'époque de la première tradition, la signification de cette réponse n'était plus tout à fait claire. Matthieu l'explique de la mort et de la résurrection de Jésus, apparemment préfigurés par le destin de Jonas qui séjourna trois jours et trois nuits dans le ventre d'un poisson... Luc, par contre, compare directement la génération de Jésus aux Ninivites qui ne reçurent d'autre signe que le prophète lui-même et son appel à la pénitence. Il y a bien des raisons de croire que c'est là le sens premier. Quoi qu'il en soit, les deux courants ont en commun deux éléments : le signe de Jésus, c'est Jésus lui-même, et en même temps et de son chef, il consiste dans l'offre de son message. Or ce message est un appel à la pénitence dans l'imminence du salut et du jugement. Ce lien entre pénitence et grâce, entre pénitence et eschatologie, devient perceptible à qui scrute le signe de Jonas. Ninive a, de soi, encouru sa perte, elle mérite sa ruine. La grâce inattendue et imméritée de la ville pécheresse consiste en ce que, malgré son oubli de Dieu, le prophète est envoyé pour lui révéler son destin et lui offrir une chance de repentir. L'invraisemblable se produit ; la ville fait pénitence, et ce qui est plus invraisemblable encore et immérité, après comme avant, c'est que la ville est épargnée... La pénitence elle-même apparaît ici comme la grâce, d'une part parce qu'elle est offerte, de l'autre parce qu'elle est acceptée. C'est dans ce contexte que se présente la prédication de Jésus qui, avec autorité, appelle à la pénitence comme grâce, et, pour cette raison, s'adresse précisément aux pécheurs et se fait comprendre d'eux (
J. Ratzinger : La mort... p. 40).
Tel est bien le signe essentiel de Jonas : l'appel à la grâce de la pénitence (= le Kérygme*). Mais il a valeur de < signe > par ce qui dans Jonas préfigure le Christ (de façon évidemment très imparfaite, comme on le voit aux ch. 1 et 4) ; et ce qu'il annonce déjà, c'est le transfert aux païens (Ninivites) de l'élection jusque-là réservée à Israël — thème déjà souligné par Jésus en
Mt 8,11-12 (
§ 84 ). Cf.
D. Marquerai: Le Jugement... p. 265-287. Les Pères soulignent à la fois le // Entre Jonas et Jésus — jusque dans les détails, par exemple du sommeil de Jonas (
Jon 1,5) comme de Jésus durant la tempête (
§ 88 ) —
Mt 8,23-27 — et le transfert des Juifs aux païens :
Pierre Chrysologue : Sermon 37 (PL 52,304): La fuite du prophète devient une figure du Seigneur lui-même, et un terrible naufrage est le mystère symbolique de la Résurrection du Seigneur. ... « Jonas s'enfuit loin de la face du Seigneur », dit l'Écriture. Or, notre Seigneur, quand il a pris l'aspect et la forme d'un homme, n'a-t-il pas fui la forme de la divinité qu'il possédait ? Car l'Apôtre dit: « Lui qui était Dieu par nature, il ne regarda pas un seul instant l'égalité avec Dieu comme une proie à conquérir ; mais au contraire il s'en vida, prenant la nature d'esclave » (Ph 2,6-7).
Le Seigneur prit la forme d'esclave pour être ignoré du monde, pour supplanter le diable : il se fuit lui-même en prenant la forme d'homme. Et le type du Christ est observé dans les paroles mêmes de Jonas ; car il n'a pas dit : « Je fuis Dieu », mais « Je fuis loin de la face de Dieu » (Jon 1,16). Dieu est partout : il n'a pas où se fuir. Le Christ n'a pas fui dans un lieu ; mais, comme pour fuir par son aspect la face de la divinité, il s'est réfugié dans le visage de notre servitude...
Jonas demande lui-même qu'on le jette à la mer; par là, il figure la Passion du Christ, qui fut volontaire. Car pourquoi les mariniers attendent-ils son ordre, alors qu'ils pourraient si bien se débarrasser de lui spontanément? Quand le salut de la multitude exige la mort d'un homme, on remet la décision entre les mains de celui qui doit mourir... Dans l'histoire de Jonas, où tout arrive en figure du Seigneur, on attend la décision de Jonas, de sorte qu'il ait le pouvoir de mourir, non la nécessité de mourir : « J'ai le pouvoir de déposer mon âme, et le pouvoir de la reprendre : personne ne me l'enlève » (Jn 10,18).
... Une énorme bête marine accourt des profondeurs, afin d'accomplir tous les signes qui représentent la Résurrection du Seigneur ; ou plutôt, elle va concevoir et enfanter le mystère. Elle est là, image horrible de l'enfer ; elle se jette, gueule ouverte, sur le prophète. Elle ressent la force de son Auteur ; et elle l'engloutit, mais, toute tremblante, elle lui prépare et adapte un séjour à l'intérieur d'elle-même; et elle devient le moyen de transport extraordinaire d'une navigation imposée d'en haut. Elle porte Celui qui la porte; et après trois jours, elle le rend aux régions supérieures... Elle apporte aux nations ce qu'elle avait enlevé aux Juifs.
Aux Juifs qui demandaient un signe, le Seigneur a décidé de donner ce signe unique, pour qu'ils sachent que la gloire messianique est transférée chez les nations... En toute justice, donc, les Ninivites se lèveront au Jugement, et condamneront cette génération, car ils firent pénitence à la prédication d'un seul prophète : et ce prophète était un naufragé, un étranger, un inconnu.
Mt 12,42 Lc 11,31 //
1R 10,1-9 (au
§ 200 ) — Salomon est le type même du sage, comme Jonas l'est du prophète (
cf. D. Barsotti: Jonas, Téqui 1974, p. 19-20). En se proclamant plus que Jonas et plus que Salomon, Jésus se donne comme l'accomplissement* non seulement des prophéties, mais des prophètes et des sages, parce qu'il parle et agit — comme il l'opposait à l'accusation des Pharisiens — sous l'emprise de l'Esprit même de Prophétie et de Sagesse. En cela, c'est lui-même, Jésus, qui est
le signe. Mais en outre, comme les Nini-vites la Reine de Saba est une païenne, figure de cette Église à naître, composée surtout d'ex-païens. Donc c'est encore une annonce voilée du transfert de l'héritage d'Israël aux Nations.
(
Mt 16,2-3 Lc 12,54-56, aux
§ 160 et
§ 213 — Réponse complémentaire à la demande des signes : opposition entre la sagacité des hommes pour les réalités terrestres, et leur aveuglement devant les signes des temps.
L'expression est de mode, si bien qu'on en use à tort et à travers. Mais il s'agit très précisément ici des « temps » cruciaux ouverts par la venue de Jean-Baptiste et du Christ, ceux de « cette génération » (
Mt 16,4 — cf.
§ 107 -108, — Mt 11,12-13* et 16-19*). On peut le vérifier par le // de
Lc 12,54-56, « ces temps-ci ». Les signes sont les miracles, les exorcismes (
§ 197 *), mais aussi l'accomplissement des Écritures, notamment « la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres » (
§ 106 *). C'est tout cela qui devrait permettre de reconnaître en Jésus comme un « visage du ciel » : « Qui m'a vu, Philippe, a vu le Père », qui est dans les cieux (
Jn 14,9). C'est donc parallèle à un reproche de Jésus à Nicodème : « Si vous ne croyez pas quand je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous si je vous parle des choses du ciel? » (
§ 78 ) — Jn 3,12). Jésus lui-même, de son incarnation à son mystère pascal, est le signe des temps où se révèle l'éternel Dessein de Salut du Père pour ses enfants les hommes. Autrement dit, les signes des temps, c'est le Règne de Dieu, à nous proposé en Jésus (1° point du Kérygme*).
//
Sg 8,8 Sg 8,1-3 Sg 7,15-19 (au
§ 160 ) — Extraits des ch.
Sg 6 à
Sg 9 exaltant la quête de la Sagesse, notamment par le jeune Salomon. Encore mieux devons-nous rallier le Christ, plus grand que Salomon parce que Sagesse de Dieu incarnée.
//
Is 7,10-14 (au
§ 213 ) — Excès inverse: refuser les signes est aussi impie que de les chercher ailleurs qu'où ils nous sont donnés. Car pour Achaz comme pour les contemporains du Christ comme pour nous, il n'y a d'autre signe que l’Emmanuel (et tout ce qui est reconnu par l'Église comme s'y rattachant).