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§ 128. Bienheureux... de voir: Mt 13,16-17; (Lc 10,23-24)
(Mt 13,16-17 Lc 10,23-24)
— Comme indiqué dans l'introduction au § 127 , ces deux versets viennent en contrepartie de Mt 13,13-15: après le Jugement de ceux qui, voyant et entendant n'ont pas compris, la Béatitude des yeux qui voient et comprennent (= les disciples, comme le souligne Lc, v. 23a). Mc ignore ce parallélisme ; Lc le tronque en rapportant cette Parole du Christ après le logion sur l'Évangile révélé aux simples, non aux savants — auquel ces deux versets s'ajustent en effet fort bien (§ 188 -189). Mais Le généralise (« les yeux ») ce qui en Mt s'adresse aux disciples (« vos yeux ») par opposition à la foule.
Mt 13,17; (Lc 10,24) // Tb 13,16 Is 52,15 1P 1,10-12 — Ceci montre que le § 128 et la parabole du Semeur elle-même visaient premièrement « cette génération »*. Même si ce n'est, hélas ! que pour ceux qui savent « voir et entendre », la longue attente de l’A.T. est donc finie. La Béatitude est ici au présent.
Prophètes et justes (Mt) : Tobie en est un exemple, dans son admirable cantique. Prophètes et rois (Lc) : plus en rapport avec le // Is 52,15, qui est l'introduction à la grande prophétie du Serviteur souffrant pour nos péchés (Is 53) : ce que le Mystère du Royaume a de plus inouï, et de plus difficile à accepter, dans la foi et l'espérance... Les Apôtres avaient conscience de ce privilège (// 1P). Comme le souligne Origène. (Sur Jn 10,sc \51, p. 56%), c' est encore plus grand de < voir et croire >* que de « croire sans avoir vu » (Jn 20,29) ; et ce n'est pas plus facile: à preuve les foules, qui « ont vu » sans aller jusqu'à l'engagement inconditionnel de la foi (cf. Foi / signes de crédibilité*).
§ 129. Explication du semeur: Mt 13,18-23; Mc 4,13-20; Lc 8,11-15
(Mt 13,18-23 Mc 4,13-20 Lc 8,11-15)
 — Elle a été obscurcie à plaisir depuis la thèse de Julicher, posant comme un dogme intangible que la parabole n'a rien à voir avec l'allégorie, et que par conséquent, même si la parabole était de Jésus, l'explication allégorisante ne pouvait être que l'invention de l'Église des premiers temps, comme certains aspects du vocabulaire sembleraient le confirmer (voir la critique de ce dernier point en X. Léon-Dufour: Et. d'Ev. p. 286-287).
Mais une séparation si tranchée entre parabole et allégorie n'existe pas en milieu biblique. Il y avait même une espèce de fonds traditionnel des thèmes: « Lorsque Jésus les emploie, il faut d'abord les interpréter dans le même sens que l'A. T. et les rabbins. Le roi, le maître, le père représentent Dieu. Les fils, les serviteurs, la vigne, le troupeau: son peuple. Le tribunal, les comptes à rendre, la moisson: son jugement. La prison, les ténèbres, l'exclusion, le feu: les châtiments eschatologiques. Le festin, les noces: les temps messianiques. L'époux: le Messie... Ces images dont le sens est fixé une fois pour toutes introduisent donc dans les paraboles une multiplicité de traits figuratifs, et donc une tendance à l'allégorisme (A. George : DBS: < Parabole >, 1168).
En fait, J. pépin n'a pas de peine à montrer que ces paraboles évangéliques sont « d'authentiques allégories, au sens le plus classique du terme ; elles rassemblent en effet tous les éléments nécessaires et suffisants à la définition de l'expression allégorique, dans quelque civilisation qu'on la rencontre : existence d'un récit dont le sens apparent est médiocre, mais dissimule un enseignement de grand prix... Nécessité d'une initiation morale et intellectuelle pour dépasser la lettre du récit et parvenir à sa signification, etc. » (Mythe et allégorie, p. 256). Si les paraboles inventées à plaisir par le Christ pour notre édification se distinguent de l'allégorie au sens le plus strictement rhétorique de ce mot, c'est qu'au lieu de partir d'images conventionnelles, pour en faire un langage chiffré, où chaque réalité spirituelle est désignée sous le truchement de l'image appropriée — ce qui ne va pas sans une certaine sécheresse — le Christ tire parti du symbolisme naturel de la création. C'est moins précis (puisque la signification est polyvalente), mais d'autant plus riche de sens, et combien plus savoureux puisque tiré de la chair même de la réalité. Mieux que tout poète, Jésus savait ainsi mettre en valeur la portée spirituelle des moindres choses, puisque c'est Lui-même qui avait créé ce monde pour qu'il nous soit langage de Dieu (cf. Introduction aux § 125 -139).
Mt 13,18; Mc 4,13-14; Lc 8,11-12a — Mc dit bien que nous est livrée ici la méthode pour déchiffrer « Toutes les paraboles ». Tant pis pour Julicher! Mt, lui, rappelle que c'est la parabole du Semeur = de l'événement messianique, même si l'on y parle surtout de la Semence « Germe » et de son accueil par les différents terrains. Lc, et Mc au v. 14, nomment directement cette Semence comme « La Parole ». Ainsi employée à l'absolu, sans autre complément, celle-ci désigne, dans l'Église primitive, l'Évangile (J. Jérémias: Paraboles, p. 83).
// Is 55,10-11 — Cette célèbre < parabole > prophétique rappelle d'abord que, parmi les auditeurs du Christ, au moins les scribes habitués à « scruter les Écritures » (§ 150 ) — Jn 5,39*, cf. Si 39,1-3, en // au § 127 ), auraient dû se reconnaître dans la parabole parallèle du Semeur, de la Semence et du Fruit qu'on est en droit d'en attendre. Mais nous pouvons désormais y reconnaître la même annonce imagée de la venue du Christ, de son Incarnation à son Ascension.
Mt 13,19; Mc 4,15; Lc 8,12b — La parole du Règne (Mt): C'est le Kérygme*. Et ne la saisit pas : aux deux sens de « comprendre » (mis en valeur au § 127 ) et de « s'en saisir » en la faisant sienne, en s'y engageant. C'est pourquoi la Parole est dite semée dans le coeur. Cela fait alternative avec la suite : si vous ne la saisissez pas, le Malin la prend et l'emporte. C'est nous représenter le démon comme aux aguets, « cherchant qui dévorer » (1P 5,8) dès qu'il nous prend en défaut, comme un « Satan » (= un accusateur) qu'il est (Mc).
Mt 13,20-21 ; Mc 4,16-17; Lc 8,13 // Is 40,24 — Là encore, l'image est parlante. Mais il se produit une sorte de symbiose entre la Semence et ceux qui la reçoivent, même imparfaitement; car ce sont maintenant les auditeurs de la Parole qui sont eux-mêmes semés, la diversité des terrains étant celle des circonstances :
reçue, et même avec joie : Ce n'est pourtant pas encore suffisant, car foi et vertus doivent être < éprouvées > (BC I*, p. 242, urs von balthasar). Inconstant (Mt 13,21) prépare l'appel à la constance de Lc 8,15*. Pour produire son fruit, il faut aussi la durée, le temps de maturation.
la tribulation ou la persécution (Mt-Mc), le temps de l'épreuve (Lc) : Tribulation désigne les bouleversements et les affres des derniers temps (voir Table de pc ni, < Tribulation >) ; la persécution est celle que l'Église a connue dès les premières années; Y épreuve est un terme beaucoup plus général, substitué par Saint-Luc pour qu'il s'applique à la vie chrétienne plus ordinaire que celle des martyrs ou des témoins de la fin du monde: cela prépare sa prédication de l'endurance (Lc 8,15 — cf. L. Cerfaux: Fructifiez en supportant l'épreuve, dans RB 1957, p. 489-491).
Mt 13,22; Mc 4,18-19; Lc 8,14 // Jr 4,3 1Tm 6,9-10 — Les soucis du monde sont écartés par la confiance dans le Père des cieux qui sait (§ 67 ) — Mt 6,25-34*) l'attrait mensonger de la richesse, par la pauvreté « évangélique » (§ 50 ) — Mt 5,3* et passim). Mc ajoute: et les convoitises de toutes sortes...
Mt 13,23; Mc 4,20; Lc 8,15 // Si 6,18-19 — À l'écoute, répond le bon accueil (Mc-Lc), qui est de « saisir » (Mt — cf. v. 19*) en « comprenant » (v. 13), pour s'y engager, et mettre en pratique l'Évangile (§ 140 ) — Lc 8,21).
c'est précisément celui-là: insistance bien marquée, en grec, par la particule. «Celui qui comprend (ou saisit), commente J. Dupont, est précisément celui qui porte fruit. On reconnaît celui qui a compris au fruit qu'il porte » (dans BETL 29, p. 238). C'est parfaitement conforme à la finale du Sermon sur la Montagne (introd. aux § 72 -75*). Luc, lui, insiste davantage sur l'intériorisation: « dans un coeur noble et bon » (comme Mt 13,19, dans son coeur*).
cent, soixante, trente pour un (Mt). L'ordre ascendant de Mc rend mieux l'accent triomphal que, pour finir, prend la parabole, dissipant ainsi le triple échec antécédent. Le centuple évoque la promesse à qui laissera tout « à cause de moi et de l'Évangile » (§ 251 ) — Mc 10,30).
par l'endurance (Lc): implique non seulement la constance, mais qu'elle soit soutenue à travers l'épreuve (Lc 8,13*) — au sens de l'épreuve du désert (de l'Exode) et plus généralement de « toute épreuve capable de vérifier et d'affirmer la fidélité de l'homme religieux », dont Abraham est le type (L. Cerfaux : Fructifiez... p. 482 ss).
§ 130. Comment recevoir l'enseignement de Jésus: Mc 4,21-25; Lc 8,16-18 // Jn 5,35 Ps 119,105)
(Mc 4,21-25 Lc 8,16-18 // Jn 5,35 Ps 119,105
— Mt a inséré cette image-parabole de la lampe au début du Sermon sur la Montagne (§ 52 *). Image familière non seulement de la prédication du Précurseur (// Jn 5,35), mais de la Parole, dont il vient d'être question dans la parabole du Semeur (// Ps 119): tous ces paragraphes se tiennent, et l'on se condamne à n'y rien « comprendre » si on les éparpille au vent des hypothèses ne tenant pas compte de la composition*. Imaginer par exemple qu'au § 127 le Christ déclare donner les paraboles comme un enseignement ésotérique, alors que 10 versets plus loin il demande que rien de caché ou de voilé ne manque d'être mis en pleine lumière, est d'une incohérence flagrante. Aussitôt d'ailleurs, Mc ajoute (v. 23) le refrain: « qui a des oreilles... » (Mc 4,9 et Mt 13,43), rappelant que même les signes les plus spectaculaires ne feront rien pour qui n'entend pas de façon à « entendre et comprendre » (Mc 4,12*). La faute ne vient que de nous, comme le disait la parabole du Semeur: tout cela est admirablement homogène.
// 2Co 3,7-8 2Co 3,11 — Saint Paul réfère ici à Ex 34, 28-35. Le rayonnement du visage de Moïse après sa vision de Dieu au Sinaï était tellement intense qu'il devait voiler sa tête. Combien davantage le Christ, qui ne laissa qu'une seule fois sa Gloire divine le transfigurer (c'est-à-dire, le faire apparaître tel qu'il aurait dû normalement être: cf. § 169 *). Le reste du temps, il est resté voilé, sous l'humilité de sa « chair » (Jn 1,14) comme de sa Parole.
Mc 4,24 // Jg 1,6-7 2R 4,3 — Le rapport proportionnel entre nos actes et leur rétribution ne joue pas seulement dans la justice encore trop humaine et matérielle du talion (// Jg 1,6-7 — cf. BC I*, p. 303-304), mais aussi dans notre relation avec Dieu, qu'il s'agisse de son pardon (§ 62 ) — Mt 6,12*.14-15; et 7,1-2) ou de ses dons (§ 68 ) — Lc 6,37-38). En fait, l'amour de Dieu est inépuisable et il ne s'arrête de donner que dans la mesure où l'on n'a plus de vase pour recevoir sa grâce (// 2R 4). Bien plus, au besoin Dieu crée cette capacité, creuse en nous ce vide, pour que nous puissions l'accueillir...
Mc 4,25; Lc 8,18 = Mt 13,12*. Quand nous disions que les § 127 et § 130 ne doivent pas être lus séparément ! C'est un même < tissu >.
// 1Co 3,13-14 1Co 4,5 — Rappel que la sentence terrible de Mt 13,25 ou Lc 8,18b vient de ce que la rencontre avec le Dieu vivant, « Feu consumant » (Dt 4,24 et //, dans BC i/Qj) ne peut se réaliser sans que soit par le fait même « éprouvé » ou « jugé » ce que nous avons fait de ses dons (cf. finale du § 127 ).
§ 131. La semence qui croît d'elle-même: Mc 4,26-29 // Je 5,7-8; 2Co 9,10 1Co 3,6-7 Ps 127,1-2)
(Mc 4,26-29 // Jc 5,7-8 2Co 9,10 1Co 3,6-7 Ps 127,1-2)
— Après la parabole de l'accueil du Royaume, insistant sur notre liberté et responsabilité, paraboles de la croissance, rappelant que « c'est Dieu qui donne la croissance » (// 1Co 3,6-7). Quel réconfort pour notre impuissance absolue (§ 329 ) — Jn 15,5*) que cette invitation à l'espérance, prolongeant la spiritualité de Mt 6,25-34* jusque dans le domaine surnaturel.
// En est du Royaume comme... : Une formule similaire introduit ces paraboles: l'ivraie, le grain de sénevé, le levain, le trésor, la perle et le filet. Elle donne en clair, et à tous les auditeurs, la clef de l'interprétation. Cela confirme que les paraboles n'ont rien à voir avec un enseignement ésotérique.
On y met la faucille... la moisson: image habituelle du Jugement dernier: Jl 4,13; Ap 14,14-16. Se retrouve dans la parabole de l'ivraie (§ 132 . § 136 *).Ces paraboles ne valent pas seulement de chacune de nos vies spirituelles, mais d'abord du Royaume, qui ne sera mûr en totalité qu'à la Fin des temps.
§ 132. L’ivraie: Mt 13,24-30
(Mt 13,24-30)
— Parallèle à la précédente, la parabole de l'ivraie prolonge doublement celle du Semeur: en donnant une cause supplémentaire de dégâts, cette fois dans la bonne terre elle-même, et surtout en insistant sur le laps de temps intermédiaire de croissance et maturation entre semailles et moisson. Toutes ces paraboles se tiennent. Le v. 24 prend d'ailleurs pour point de départ le sommaire du Semeur.
Mt 13,25 // Mt 26,41 — Pendant que les hommes dormaient: sans doute devraient-ils veiller (// Mt 26, Mt 24,42 à 25,46). Mais la parabole précédente présentait aussi le sommeil comme faisant partie du programme (Mc 4,27 // Ps 127,2).
L'ennemi: le démon est souvent appelé ainsi, par exemple dans les psaumes: 7,3-6; 8,3; 41,12-13; 42,10 etc... Ennemi de Dieu et de son oeuvre, donc des hommes et avant tout du dessein éternel de leur Salut, donc du Royaume... Même si, hélas ! nous pactisons souvent avec lui et semons nous-mêmes l'ivraie: est-ce pour quoi, au v. 28, est dénoncé l'« homme ennemi »? En tous cas, le démon est là, dès les semailles (Mt 13,19*).
// Is 17,10 — Ainsi semons-nous parfois nous-mêmes, pour un plaisir douteux et momentané, « la douleur et le mal irréparable ». Ces « plants du plaisir … étrangers », feraient allusion aux < Jardins d'Adonis > en l'honneur de ce Dieu de la végétation (cf. notes 10 et 11 de la Bible Dhorme). Il va sans dire que « plaisir » est ici en son sens péjoratif.
// Pr 16,28 Pr 22,8 Si 7,3 Jr 2,21 Ps 140 — Comparaison classique dans les Livres sapientiaux, que le prophète Jérémie applique dans un sens voisin de celui de l'ivraie. On y retrouve l'éloignement de Dieu pour le mal, qui lui rend comme « étranger » quiconque y tombe, et quand bien même ce serait le Peuple élu, Israël, « vigne choisie » (Is 5). Cette incompatibilité de Dieu avec le mal explique pourquoi, s'il y a de l'ivraie dans son champ, cela vient nécessairement de la liberté de sa créature : le diable ou « l'homme mauvais » (// Ps 140,2-3 Ps 140,11-12), «l'homme ennemi» (v. 28), souvent ennemi de lui-même. — En Pr 22,8, le mot traduit par douleur signifie également iniquité, tant les deux vont de pair.
Mt 13,29-30: Patience de Dieu, modèle des hommes. À l'inverse, la tentation de tous les faux messianismes, spirituels et encore plus temporels, serait l'épuration politique et religieuse, dans l'espoir d'obtenir société ou Église parfaite.
jusqu'à la moisson: cela aussi, même sans explication supplémentaire, tout le monde pouvait le comprendre, comme l'image classique du Jugement dernier. De même, saint Paul, quand il s'agit de juger, réfère à ce seul Jugement de Dieu (1Co 4,3-5). Mais des semailles à la moisson, c'est bien Dieu qui mène le jeu du Bien, même quand il temporise avec le mal (cf. § 136 ) — Mt 13,41-43*).
§ 133. Le grain de sénevé : Mt 13,31-32 ; Mc 4,30-32 ; (Lc 13,18-19)
(Mt 13,31-32 Mc 4,30-32 Lc 13,18-19)
— Va de pair avec la parabole du levain (§ 134 *): même introduction habituelle: « Le Royaume est comparable à... » ; même référence initiale : « Le Semeur sortit... », « un homme a semé », « une femme a enfoui du levain... »: c'est Dieu qui prend l'initiative. Mais ce qu'ajoutent ces deux paraboles, c'est le contraste entre l'humilité des moyens — extrême finesse de la semence, enfouissement du levain — et la gloire éclatante qui en résulte. Ainsi Jésus cherche à prévenir ses auditeurs (qui s'attendent trop uniquement à un Messie glorieux et triomphant), de la façon discrète, paradoxale et d'humble apparence suivant laquelle doit s'instaurer le Royaume, en Lui et en la petite troupe de ses disciples.
Grain de sénevé: Ces paraboles sont admirables de fraîcheur et de poésie. Laissons qui voudra traduire platement : de moutarde (Sénevé = < Sinapis > Sinapisme).
un arbre : est évidemment une hyperbole ; ce que P. ricoeur appelle « l'extravagance des paraboles ». Elle va dans le même sens (et c'est le sens qui importe, non pas une précision naturaliste à la Zola) que l'antithèse: plus petit... plus grand. Quand il a poussé (Mt-Lc) : ce passé montre que la croissance n'est pas envisagée ici pour elle-même: elle faisait plutôt l'objet propre des paraboles antécédentes, soit de la semence qui croît d'elle-même, soit de l'ivraie. Seul Mc relève cette merveille de la création végétale, que les semences « lèvent et montent ».
// Ez 17,22-24 (et Dn 4,7-14, en // au § 20 , et 4,17-22 en // au § 218 ) -Cette fois encore, l'image de l'arbre est classique, jusque dans ses détails (oiseaux qui s'y abritent), avec pour signification l'orgueil abaissé mais l'humilité exaltée, par Dieu qui mène les royaumes et les rois, pour que se manifeste la grandeur de Dieu dans le triomphe de la faiblesse, et que les disciples du Christ le sachent: « lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (saint Paul, 2Co 12,9-10) — C'est le même thème qu'au § 110 *, et § 188 où se trouve le // 1Co 1,21-31).
si bien que les oiseaux peuvent s'y abriter: l'Église est notre maison. Car il est temps de nous demander quel est ce Royaume de Dieu, thème central de la prédication du Christ. Si l'on relève soigneusement, comme l'a fait J. carmignac: (Le mirage... p. 95-119) dans tous les textes du N.T., et en les différenciant de ceux du Règne de Dieu proprement dit, ce qui a trait au Royaume, on y trouve les 9 caractéristiques suivantes : Le Royaume est annoncé, suivant les circonstances: 1) au passé (comme déjà donné), 2) au présent, 3) pour un futur immédiat, 4) et il aura son accomplissement à la Fin du monde; 5) il n'est pas composé seulement de justes, mais de pécheurs ; 6) il connaîtra une croissance ; 7) après la mort, ce Royaume de Dieu se prolongera dans la Vie éternelle ; 8) il se présente sous deux états différents; l'un avec des pécheurs, l'autre sans pécheurs; 9) ce Royaume est soit celui de Dieu, soit celui du Christ. Or quelle est la réalité comparable à un royaume, présentant toutes ces caractéristiques ? « Si l'on tient à les harmoniser toutes, une seule réponse est possible, conclut J. Carmignac, c'est l'Église... Celle-ci est bel et bien le Royaume de Dieu ».
§ 134. Le levain : Mt 13,33 ; (Lc 13,20)
(Mt 13,33 Lc 13,20)
— Voir introduction au paragraphe précédent. Les paraboles végétales jouaient plutôt sur l'image de la vie, de sa croissance et de sa multiplication, suivant la loi de la Genèse: « Croissez et multipliez. » Le levain y ajoute l'image de l'insertion, donc d'une part de l'enfouissement, de l'autre — d'une certaine hétérogénéité entre la pâte et le levain qui la < travaille >. On a raison d'y voir aussi une image de la façon obscure dont le chrétien doit < s'enfouir > dans un milieu souvent très déchristianisé. Encore faut-il que ce levain reste actif, et que le sel ne perde rien de son mordant (§ 51 ) — Mt 5,13*). Tout l'Évangile se tient.
// 1Co 5,6-8 — À la première Pâque de l'Exode, Dieu avait demandé que tout pain levé soit exclu (Ex 12,15 etc., en // au § 219 ). Ce n'était donc pas seulement pour enseigner que, si Dieu donne le départ, on ne doit plus prendre de délai, et attendre que le levain ait pu faire lever la pâte: le pain déjà prêt n'était pas moins interdit, la fermentation semblant symboliser la corruption produite par l'impureté. Aussi le pain levé ne devait-il être employé pour accompagner aucun sacrifice (Ex 23,18 Lv 2,4 Lv 2,11), et Pâques avait même pris le nom de < fête des a-zymes > (§ 315 ). Dans le N.T., hormis cette parabole-ci, le levain est toujours pris dans un sens péjoratif: // 1Co 5 Ga 5,9 — cf. § 161 * ; voir // au § 219 . Mais la parabole ne joue pas sur la nature ni même sur le symbolisme de la fermentation, elle porte sur le rapport entre le peu de ferment et l'ampleur de son effet.
§ 135. Les choses cachées depuis toujours: Mt 13,34-35; Mc 4,33-34 //Ps 78,1-2 Ps 78,6 Ps 78,8 Ps 107,43 Ps 41,2
(Mt 13,34-35 Mc 4,33-34 // Ps 78,1-2 Ps 78,6 Ps 78,8 Ps 107,43 Ps 41,2
— Le sens général de cette référence de l'Évangile au Ps 78 a été indiqué par D. Barsotti, dans l'introduction à ces § 125 -139. Donnant les paraboles comme la mise au jour de ce qui était caché, ces 2 versets sont bien gênants pour ceux qui ont interprété le § 127 , et notamment sa citation d'Is 6,9-10, dans le sens dur où Jésus aurait volontairement obscurci sa prédication en parlant ainsi en paraboles. D'autant plus qu'en ce cas, la contradiction se retrouverait entre le v. 34 de Mt (où les paraboles seraient enseignement ésotérique), et le v. 35, où la parabole devient révélatrice. Par contre, suivant le sens que nous avons précisé au § 127 *, il n'y a plus aucune contradiction:
Il leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils pouvaient l'entendre (Mc): C'était la conclusion d'A. george (§ 127 in fine*): initiation graduée, « à chacun suivant sa réceptivité ». En ce sens, oui, si le Christ ne parlait du Royaume que sous forme de paraboles (Mc 4,34a et Mt 13,34), c'était « par précaution, pour éviter tout effet de propagande » encourageant l'idée fausse d'un messianisme triomphal (p. bonnard, p. 103).
afin que s'accomplisse la parole du prophète: Sur cette formule annonçant une citation de l'A.T., cf. introduction aux § 15 -17*), et en particulier, sur Mt 2,16-17* C.H. Dodd. En appelant < prophétiques > les premiers versets du long psaume 78, que nous aurions plus spontanément qualifié d'historique, l'Évangile nous rappelle que l'A.T. est fait pour nous apprendre à lire, jusque dans la création ou l'histoire sainte, des « paraboles » (// Ps 78 et 107 ; cf. pc in, p. 296-97).
je publierai: Litt, dans le grec de la Septante, « faire un bruit ronflant, rugir; d'où crier, exalter, énoncer ». C'est bien publier à cor et à cri (le Kérygme*), plus qu'expliquer. Les choses cachées: et qui le restent. f. van. segbroeck — dont nous ne suivons pas l'interprétation générale, dans la ligne dure de J. Gnilka — rapproche utilement ce mot « caché » des deux paraboles qui entourent ce paragraphe: le levain caché dans la pâte, et le trésor caché dans un champ (Le scandale de l'incroyance, dans etl 1965, p. 344-372). Même révélé à ses disciples, et à saint Paul rendant grâces à Dieu pour cette révélation de ce qui était « tenu caché depuis des siècles... aux hommes des temps passés », le Royaume et l'admission même des païens à ce Royaume n'en demeure pas moins le Mystère par excellence (Ep 3, en // au § 127 ). Tel est le paradoxe: le Royaume est à la fois « déjà-là » et « pas encore » ; il est révélé mais encore Mystère, et c'est cette situation intermédiaire entre Ancienne Alliance et Parousie qui s'exprime encore pour le mieux en paraboles, plus ou moins « expliquées » par le Christ, suivant la capacité de chacun.
depuis le commencement du monde: Dans le Ps 78, l'expression en grec — < ap'arkhès > — référait aux débuts de l'histoire d'Israël, et notamment à l'Exode. Mais elle pouvait aussi se rapporter au premier < commencement > ; et pour qu'il n'y ait pas d'hésitation possible sur son intention, Mt remplace l'expression par une autre, qui ne peut désigner que la création du Cosmos. Car c'est à ce fonds de la nature que puisent les paraboles, pour en éclairer le symbolisme spirituel (introd. aux § 125 -139). C'est en effet alors même que Dieu créait le monde qu'il commençait de « préparer le Royaume », comme Jésus le révélera incidemment au cours de la parabole sur le Jugement dernier; et tous les hommes y sont invités, en « comprenant le Mystère du Pauvre », en qui le Christ se reconnaît (// Ps 41,2 — cf. § 307 ) — Mt 25,34 et 40).
§ 136. Explication de l'ivraie : Mt 13,36-43
(Mt 13,36-43)
— On retrouve l'opposition entre les foules et les disciples, proches du Maître et donc du Royaume instauré en Lui. Elle est doublée ici d'un changement de lieu correspondant: bord du lac / à la maison. dom J. Dupont le rappelle utilement : dans tout l'Evangile, au moins jusqu'à la Passion, les foules sont favorables au Christ et le soutiendraient plutôt contre le parti des pharisiens, ses véritables adversaires. De son côté, Jésus est plein de miséricorde pour la foule (Mt 9,36 Mt 14,14 Mt 15,32), qui le suit (Mt4,25; 8,1; 14,13; 19,2; 20,29; 21,9). Si, dans les § 122 à § 139 (Mt 12,46-13,52), Mt souligne constamment la différence entre elle et les vrais disciples, c'est que, pour être du Royaume, il ne suffit pas d'écouter ses paraboles: il faut « comprendre », c'est-à-dire porter du fruit (§ 129 ) — Mt 13,23*), en accomplissant les commandements de Dieu et de son Christ (cf. J. Dupont: Le point de vue de Mt, dans BETL 29, p. 221-259) — On y trouvera aussi l'indication des positions diverses des exégètes sur le sens originel de cette explication de l'ivraie).
Ce qu'apporté l'explication de cette parabole dont le sens général est déjà suffisamment clair par lui-même, c'est d'abord son élargissement universaliste au monde entier v. 38, et jusqu'à la Fin des temps (v. 39). Mais ce qui est encore beaucoup plus caractéristique et pourtant moins remarqué, c'est la densité proprement religieuse du sens donné à cette histoire, prise d'un phénomène aussi naturel que le mélange des mauvaises herbes au bon blé : du < lexique > allégorisant des versets 37 à 39, seule est neutre la donnée de départ, le champ = le monde', tous les autres termes sont de l'ordre sacral.
Cela doit nous avertir que ce monde en son universalité — exactement: < l'univers > — est donné ici comme le champ clos d'une lutte, où triomphera totalement le Royaume, même si temporairement le Mauvais y sème son ivraie. En grec comme en latin, cette mauvaise herbe s'appelle « zizanie », et cela aussi fait image.
Le Fils de l'homme: apparaît une première fois en Semeur, contré par le diable (v. 37); une nouvelle fois en Juge, que servent les Anges (v. 41).
Le Royaume est son Royaume (v. 41), et il devient au v. 43 Le Royaume du Père, si bien que certains vont jusqu'à distinguer les deux. En fait on ne peut séparer ce qui est seulement étapes dans la constitution du Royaume jusqu'à son accomplissement éternel. Saint Paul les évoque en 1Co 15, 20-28 : le Christ ressuscité, prémices de toutes les générations à sauver, reviendra à la Fin des temps, pour triompher même de la mort, et remettre à son Père sa Royauté, afin que Dieu soit tout en tous (dans le même sens, Mt 25,34). Et comme c'est le même < Fils de l'homme > en Jésus signe de contradiction et dans le Vainqueur de l'Apocalypse, c'est l'unique « Royaume du Fils » (outre Mt 13,41, Col 1,13 et 2P 1,11) et « de Dieu » (partout ailleurs). Car c'est le Père lui-même qui a tout donné à son Fils (Mt 28,18* ; Jn 5,19 ss* ; 17,2) ; et dans le Mystère de la Trinité, tout est si uni qu'il n'y a qu'un même Royaume du Christ et de Dieu (Ep 5,5 — sur tout ceci, cf. J. carmignac: Le mirage... p. 45-46 et 192-193).
Seulement, il y a donc deux états de ce Royaume comme du Messie. Et si Jésus préfère employer ce titre mystérieux de < Fils de l'homme >*, c'est précisément pour son ambivalence, capable de signifier suivant le cas, l'aspect effacé ou glorieux de son rôle. C'est ce que montre précisément ici l'emploi simultané des deux sens. De même le Royaume est déjà bien réel à l'intérieur de nous (§ 242 ) — Lc 17,21*), mais non manifeste encore (1Jn 3,2). C'est sur le caractère progressif de sa croissance qu'insistaient les paraboles du Semeur, du grain qui pousse tout seul, du sénevé et du levain. C'est le délai entre le < déjà-là >* et le < pas encore > que met en valeur la parabole même de l'ivraie, en même temps qu'elle reconnaît la mixité nécessaire de l'état temporel du Royaume.
// 1Jn 3,8-10 Sg 2,23-24 — Fils du Royaume... fils du Mauvais: Le sémitisme < fils de... >* convient ici plus littéralement, dans la mesure où les « fils du Royaume » sont bien « nés de Dieu » (Jn 1,12-13* et 3,4*; cf. // 1Jn 3,8-9). Par contre, bien sûr, nul ne « naît » du diable: on peut seulement, par le péché, se livrer à lui et lui « appartenir » (// Sg 2,23-24). L'appartenance au Royaume n'est donc pas gagnée du seul fait que l'on y est né — par le baptême ou par tout autre don de Dieu — encore faut-il y répondre en accomplissant la Justice*, sous peine d'en être finalement retranché avec tous ceux qui font l'iniquité (v. 41*).
Irénée : Adv. Hoer. IV, 41,2 (SC 100, p. 986): Selon la nature, nous sommes tous fils de Dieu, puisque tous nous sommes venus à l'existence par lui; mais au point de vue de la foi et de la docilité, nous ne sommes pas tous fils de Dieu: le sont ceux qui croient en lui et qui font sa volonté. Ceux qui ne croient pas, et n'obéissent pas, sont fils et anges du diable en tant qu'ils font les oeuvres du diable (Jn 8,41-44).
C'est bien ce qu'affirmé constamment Saint-Matthieu : chacun sera jugé suivant qu'il aura pratiqué ou non les commandements de Dieu (§ 53 et § 74 -Mt 5,17-20; 7,21-23; § 122 ) — Mt 12,46-50; § 307 ) — Mt 25,31-46).
Mt 13,39) — Le diable, les anges*: nommés non pas < en parabole > (comme de simples images), mais comme explication de la réalité mystique, au même titre que le Fils de l'homme et le Royaume. Tant pis pour qui nie ou déguise dans l'Évangile ce qui dépasse les limites du rationalisme (voir < démons >*).
Mt 13,40 // Jl 4,12-13 Ap 14,15 — L'eschatologie survient seulement comme un ultime accomplissement: à la Fin du monde (répété, v. 39-40).
Mt 13,41-43 // Sg 4,4-5 Da 12,2-3 Jg 5,31 2S 23,3-4 Sg 3,7 Sg 3,10 Sg 4,20 — Ils enlèveront... tous les scandales et ceux qui font l'iniquité: Litt. « ceux qui agissent sans-loi » (< A-nomia >). « Conformément à son sens vétérotestamentaire, < l'anomia > représente chez Mt le concept antithétique de la Justice (v. 43) ; l'iniquité est stigmatisée comme non-pratique de la Loi, telle qu'elle a été interprétée par le Christ sous le primat du commandement d'amour » (D. Marguerat : Le Jugement... p. 443). Mais ces « fauteurs d'iniquité » (au sens de < ceux qui font défaut >) sont autant de « scandales »*, auxquels achoppent les petits. D. Marguerat souligne à juste titre que tout en sévissant de par < le monde > le scandale n'en est pas moins vu par Mt comme retentissant surtout entre frères de la même Église (18,7 = Discours sur l'Église). Ici encore ne séparons pas la < morale > de cette parabole, qui peut valoir pour tout le monde, du cadre ecclésial qu'impliqué la référence au Royaume, non seulement dans ces versets et tout ce chapitre, mais dans tout l'Évangile de Matthieu.
les jetteront dans la fournaise du feu... pleurs et grincements de dents: Comme au v. 50 (parabole du filet), 3 des 5 images de l'enfer dans les Évangiles: 1) le feu, comme à Sodome (Gn 19) et dans la vallée de la géhenne*. Cf. Mt 3,10-12 (Jean-Baptiste); 5,22; 7,19; 18,9; 25,41; 2) et 3) pleurs et grincements de dents: Mt 24,51 ; en 8,12; 22,13; 25,30 s'y ajoutent 4) les ténèbres extérieures: on est « jeté dehors » ; enfin 5) le ver qui ronge (Mc 9,48). Avec la menace terrible que « ce ver ne meurt pas, ni le feu ne s'éteint » ( — citation de ce qui est la finale du Livre d'Isaïe (66,24).
L'origine de l'enfer, c'est le refus de Lucifer et des anges qui l'ont suivi (Ap 12,7-9 et 20,10-14): « Pour l'inventeur de l'apostasie, c'est-à-dire le diable, et pour les anges qui apostasièrent avec lui, Dieu a préparé le feu éternel et les ténèbres extérieures » (Irénée: Adv. Hoer. IV, 40,1 ; SC 100, p. 974). Mais le pire est que ce soit le Fils de l'homme, venu pour nous sauver, qui doive ainsi déclarer exclus ceux qui n'auront pas voulu du Règne de Dieu (Vtb < Enfer >).
Comment est-ce seulement possible? ch. péguy a tourné et retourné cette question dans Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc. L'essentiel de ce que peut en dire la théologie se trouve dans le petit livre, simple et profond, de l. lochet: Jésus descendu aux enfers. Mais quoi qu'il en soit de ce < mystère >, ce serait d'une inconscience et d'une malhonnêteté graves que de taire cette menace que Jésus profère avec tant de force, justement pour nous forcer à la prendre au sérieux : « Chaque fois que les Évangiles en parlent, remarque J. Jérémias, c'est avec un réalisme voulu, afin d'exprimer le caractère redoutable de la sentence. Cet enfer est un lieu... Il saisit l'homme tout entier. Il est éternel » (Théologie du N.T., p. 166). Sous les images physiques, il faut discerner la brûlure, le deuil, le déchirement intime, le regret rongeur, la fuite éperdue pour cacher sa honte (Jn 3,20). Et tout cela n'est en réalité que l'envers, le dehors du Royaume dont on s'est soi-même volontairement exclu, la peine du Dam.
Car bien entendu, Dieu veut le Salut de tout homme y compris des pécheurs, et Il a tout fait pour nous sauver. Ne peut être damné que celui qui l'a effectivement, consciemment, librement voulu et maintenu envers et contre Dieu même, en gaspillant, pervertissant, atrophiant ou refusant obstinément le Don de l'Amour :
dostoïevski : Les Frères Karamazov l. VI, 3, fin des « Entretiens du starets Zosime »: Mes Pères et mes maîtres, je me demande: qu'est-ce que l'enfer? Pour moi, c'est la souffrance de ne plus avoir le droit d'aimer. Une fois, dans l'immensité de l'espace et du temps, un être spirituel a surgi sur la terre, et sa chance lui a été donnée : la possibilité de se dire à lui-même : Je suis, et j'aime. Une fois, une fois seulement, lui a été offert un cycle de salut pour y faire valoir l'amour agissant et vivant. Et c'est pourquoi lui a été donnée la vie de la terre, limitée dans le temps. Or, cet être privilégié a repoussé le don inestimable, il n'en a pas reconnu la valeur, ne l'a pas aimé, lui a jeté un regard moqueur, y est resté indifférent. Cet être quitte la terre, approche du sein d'Abraham, converse avec Abraham comme nous le raconte la parabole du riche et de Lazare. Il aperçoit le paradis et peut aller jusqu'au Seigneur ; mais précisément ce qui le tourmente, c'est qu'il approche du Seigneur sans avoir aimé : il entre en contact avec ceux qui aiment, et il a méprisé leur amour. Car il y voit clair, et se dit à lui-même: « Maintenant, je sais. Et bien que j'aie soif d'aimer, la vie ne sera pas rendue à mon amour: plus rien à sacrifier; car la vie de la terre est finie. Abraham ne viendra pas rafraîchir, fût-ce d'une goutte d'eau vive (c'est-à-dire par un nouveau don de la vie terrestre, agissante mais passée), ma dévorante soif d'amour spirituel: il me brûle maintenant, moi qui le dédaignais. Je n'ai plus de vie, et le temps n'est plus! Avec bonheur je donnerais ma vie pour les autres — mais ce n'est plus permis, car la vie est passée, la vie qu'on pouvait offrir en sacrifice à l'amour ; et maintenant il y a un abîme entre cette vie-là et notre déchéance. »
On parle de la brûlure matérielle de l'enfer : je ne sonde pas ce mystère, je tremble. Mais je suppose que s'il y avait brûlure matérielle, celle-ci soulagerait plutôt les damnés ; car dans ces tourments matériels ils oublieraient, ne fût-ce qu'un instant, leur terrible supplice moral. Il est impossible de les soustraire à ce supplice spirituel, car il ne leur est pas extérieur: il est en eux; mais à supposer qu'on puisse les en délivrer, alors ils n'en seraient je crois que plus amèrement malheureux. Car quand bien même les justes du paradis leur pardonneraient, à la vue de leurs tourments, et les appelleraient auprès d'eux dans l'amour infini, ils ne feraient qu'aggraver leur supplice, car ils exciteraient en eux cette soif brûlante d'un amour mutuel, d'un amour agissant, d'un amour qui chante la gloire de Dieu : à tout jamais, ils en sont exclus...
Ah, il y a jusqu'en enfer des esprits qui demeurent fiers effarouches, bien qu'ils sachent sans pouvoir douter, bien qu'ils se trouvent face à face avec la Vérité irrésistible. Il y en a d'horribles, qui se sont totalement intégrés à Satan, à l'esprit d'orgueil... Ils se sont maudits eux-mêmes, en maudissant Dieu et la vie... Ils maudissent Dieu qui les a appelés. Ils ne peuvent regarder sans haine le Dieu Vivant, et ce qu'ils revendiquent c'est que Dieu n'ait plus la vie, que Dieu s'anéantisse avec toute sa création. Ils brûleront éternellement dans le feu de leur propre colère ; ils auront soif de la mort et de ne plus être. Mais la mort ne les recevra pas.
On comprend que le Christ multiplie les avertissements de craindre « Celui qui est assez puissant pour perdre l'âme et le corps dans la géhenne » (§ 101 -Mt 10,28), le diable, semeur de zizanie. On comprend que la Tradition chrétienne, et même les plus géniaux des Pères grecs, ne croient pas inutile d'y insister:
Grégoire de Nysse : De Instituto Christiano (Ed. Jauger VIII, l p. 76): le diable est habile : s'il trouve la garde assoupie, inattentive, il saisit l'occasion. Il entre, enjambe les travaux de la vertu, et sème, par-dessus le froment, son ivraie à lui: je veux dire l'insulte, l'orgueil, la vaine gloire et le désir des honneurs, la contestation et les autres productions du mal. Il faut donc veiller, guetter de tous côtés l'approche de l'ennemi: alors, même si du fond de son impudence il lance quelque engin, celui-ci sera rejeté avant d'avoir touché l'âme. (Trad. f", p. 50).
Les justes resplendiront comme le soleil: C'est Dieu la Lumière (// 2S 23,4), et le Christ notre « Soleil Levant, venu d'en haut nous visiter » (§ 8 ) — Lc 1,78*; § 169 ) — Mt 17,2) ; nous lui serons semblables (1Jn 3,2) dans le Royaume éternel (// Da 12,3 Jg 5,31 Sg 3,7) : « Resplendir comme le soleil, c'est resplendir de l'éclat même de la source du Salut, resplendir de l'éclat de Dieu, Sauveur et Roi! » (m. de goedt: L'explication de la parabole de l'ivraie, dans RB 1959, p. 47-48). Le Dessein éternel de Dieu est là. Le mal, la mort (// Sg 2,24), l'égoïsme destructeur de l'Amour, la destinée avortée (// Sg 4,4-5) viennent à la traverse, par « l'envie du diable », et c'est lui qui, au Jugement, se fera le Satan, l'Accusateur (// Sg 4,20). D'où l'avertissement ultime à entendre (v. 43b; cf. § 127 -128) — Mt 13,13-17). À nous de ne pas faire le jeu du diable.
§ 137. Le trésor et la perle : Mt 13,44-46 // Pr 2,4-5 Jb 28,18)
(Mt 13,44-46 // Pr 2,4-5 Jb 28,18)
— Paraboles couplées, comme le sénevé et le levain (v. 31-33; de même 5,13-16; 6,26-30; 9,16-17 etc... — cf. J. Jérémias: Paraboles... p. 94-96).
Cherché (v. 45) ou non, le Royaume est caché (cf. v. 35*). On ne le fait pas: il est donné, trouvé. Mais encore faut-il que l'homme y donne, y consacre toutes ses ressources. Si c'est vrai de la Sagesse (// Pr et Jb), a fortiori du Royaume du Fils de l'homme, la Sagesse divine incarnée:
Irénée : Adv. Hoer. IV, 26, l (SC 100, p. 712): C'est lui, le Christ, qui est le trésor caché dans le champ, c'est-à-dire dans le monde, puisque le champ est le monde (v. 38). Il est caché dans le champ, car il était signifié par des types et des paraboles, incompréhensibles pour des hommes avant que n'arrivât la réalisation des prophéties (cf. v. 35*). C'est pourquoi il avait été dit au prophète Daniel: « Enferme les paraboles, et scelle le Livre, jusqu'au temps de l'accomplissement » (// Da 12,4).
Donc, en ces deux paraboles conclusives, Mt reprend le double thème de tout ce chapitre sur le Royaume : Don de Dieu (la semence qui croît toute seule, emplira tout l'espace comme le sénevé ou le levain, triomphera finalement); mais exigeant l'adhésion du disciple et donc exigeant pour l'homme (terrain, garde contre le semeur de zizanie, renoncement à tout pour suivre le Christ — comme on l'a bien vu lors de la vocation des premiers Apôtres).
dans sa joie, comme au v. 20. Mais à présent, la semence portera son fruit parce que la condition en est assurée; vendre tout ce qu'on possède (= ce que Jésus demandera au jeune homme riche, en lui promettant aussi « un trésor dans les cieux », Mt 19,21). Les paraboles nous avertissent de ce que nous avons à vivre personnellement. Et en cela se réalisera pour nous le Royaume et sa joie.
§ 138. Le filet: Mt 13,47-50 //Jr 48,44 Ha 1,14-15 Os 7,12 Ps 66,10-11 Ps 116,3-4 Ps 116,8-9
(Mt 13,47-50 // Jr 48,44 Ha 1,14-15 Os 7,12 Ps 66,10-11 Ps 116,3-4 Ps 116,8-9)
— Image familière aux apôtres, pêcheurs du Lac. Elle est aussi fréquente dans la Bible (cf. les //). Piège retenant toute proie indistinctement, le filet est d'abord symbole de la fatalité (// Jr 48,44). Dieu est Celui au filet duquel on n'échappe pas (// Os 7,12 et Ha 1,14-15); mais c'est pour un jugement (// Ps 66,10-11) qui délivre et introduit dans l'éternité du Royaume, « pays des vivants » (// Ps 116).
Le parallélisme de cette parabole avec celle de l'ivraie se traduit jusque dans les rencontres d'images et des mots: séparation, rassemblement du bon grain ou des bons poissons, rejet de l'ivraie ou des mauvaises prises, par les anges, à la Fin du monde. Les paraboles du Royaume se concluent donc aussi sur une alternative, inéluctable. D'où les mises en garde multipliées au cours de ce chapitre, que ce soit en clair (v. 10-17*) ou en images (v. 19-22; 40-42; 49-50).
§ 139. Conclusion : Mt 13,51-53
(Mt 13,51-53)
— Saisissez-vous tout cela : Correspond à « entendre et saisir » au sens du comprendre et prendre à son compte, du v. 13* et 19*. Ainsi, tout le chapitre est sous-tendu par cette question: entendre de façon à comprendre et s'engager. Oui, répondent-ils: plus généralement, là où Mc rapporte crûment et en termes très proches de la prophétie d'Isaïe (citée par Mt 13,14-15), la lenteur des Apôtres à comprendre, Mt préfère signifier que malgré tout, ils croient: comparer § 152 ) — Mt 14,33 à Mc 6,51-52; § 161 ) — Mt 16,8-9a.l2 à Mc 8,17-18.21; § 172 ) — Mt 17,23b à Mc 9,32, etc... (cf. J. Dupont: Le point de vue de Mt... p. 245-249).
Mt 13,52 // Esd 7 Ne 8 — Le retour de l'Exil est un bel exemple de l'importance bénéfique prise alors par les scribes et docteurs de la Loi, pour puiser à ce trésor (rappel de celui du v. 44). Mais ici, il s'agit plus précisément du « vrai docteur du Royaume. » Cela vaut de Mt, si soucieux de citer l'Ancien Testament à l'appui du Nouveau. On peut bien aussi l'appliquer à tout chrétien, devenu « père de famille » ou « serviteur fidèle » du Royaume, riche de ce trésor. Mais plus fondamentalement, c'est le fait du Christ même:
IRÉNÉE: Adv. Hoer, IV, 9,1 (SC 100, p. 480): Voici, dit-il, que j'établis une Alliance nouvelle, non pas comme celle que j'ai conclue avec vos pères sur le Mont Horeb. Ces deux Alliances, un seul et même Maître de maison les a tirées de son trésor : le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, qui a parlé à Abraham et à Moïse et qui nous a rendu la liberté de la « vie nouvelle » et a multiplié la grâce qui vient de Lui. (Les choses anciennes = la Loi. Les nouvelles = l'Evangile).
l'ancien et le nouveau: C'est la concordance et la convergence de l’A.T. et du N.T., sur lesquelles se guide la < Bible chrétienne >, suivant les indications du Christ lui-même, plus explicites encore aux § 163 ) — Jn 5,46-47* et § 364 .366) — Lc 24,25-27 Lc 24,44-47*). La faute des < docteurs de la Loi > contemporains du Christ « assis sur la chaire de Moïse », est de s'en être tenus aux prescriptions de la Loi dans ce qu'elle avait de plus formel (§ 287 -288*), se fermant à l'accomplissement que le Christ apportait au moindre des commandements de « la Loi et des prophètes (§ 53 ) — Mt 5,15-20*).
§ 140. La vraie parenté de Jésus: Lc 8,19-21; Mt 12,46-50 Mc 3,31-35//Lc 2,48-50 Dt 6,3 Jn 14,2
(Lc 8,19-21 Mt 12,46-50 Mc 3,31-35 // Lc 2,48-50 Dt 6,3 Jn 14,23
— Voir explications au § 122 . Qu'il soit placé avant le chapitre des paraboles (Mt-Mc) ou après (Lc), cet épisode témoigne de ce qu'enseignent ces paraboles : non seulement écouter, mais faire la volonté de Dieu. En Lc 11,27-28, épisode du même type (voir § 199 *).
§ 141-143. La tempête apaisée, le possédé de Gadara, la fille de Jaïre : Mc 4,35 à 5,43; Lc 8,22-56; (Mt 8,18-34 Mt 9,18-26)
(Mc 4,35-5,43 Lc 8,22-56 Mt 8,18-34 Mt 9,18-26)
Maîtrise du Christ sur les éléments déchaînés, sur l'homme que l'emprise du démon déchaîne (Mc 5,3-4), enfin sur la maladie ou même la mort. Pour encourager à s'en remettre plus complètement à Lui, avec une foi entière (Mc 4,40 Mc 5,34 Mc 5,36).
§ 141. La tempête apaisée : Mc 4,35-41 ; Lc 8,22-25; (Mt 8,18 Mt 8,23-27 Mt 88)
(Mc 4,35-41 Lc 8,22-25 Mt 8,18 Mt 8,23-27)
— Mc est plus évocateur, par la triple opposition entre tempête et grand calme, barque en péril et sommeil de Jésus, peur des Apôtres — marins de profession pourtant — et intrépidité du « Maître », debout, face au vent et à la mer. Tout vise à mettre en valeur la transcendance (divine) du Christ.
Si par contre Mt fait moins de place au pittoresque, c'est pour centrer davantage ce paragraphe sur la leçon de foi. (Sur ce point — dans le cadre plus large d'une étude pour établir la valeur historique du miracle — cf. X. Léon-Dufour: Et. d'Ev. p. 150-182). Le suit Mc, avec moins de relief.
Mc 4,38 ; Lc 8,24 ; (Mt 8,25) : Nous périssons! Cela ne te touche pas ? — En Mc, l'invocation est si vive qu'elle implique un reproche voilé. BJ : « Tu ne te soucies pas de ce que nous périssons » (phrase trop littéraire pour rendre le cri). Tob : « Cela ne te fait rien que... » est plus proche du véritable sens, mais frise par trop l'irrespect. Aussi préférons-nous le cri, suivi de l'appel au coeur aimant du « Maître ». Lc, lui, emploie un terme spécial, qu'il redouble : « Maître, Maître », pour mieux souligner la déférence (sur ce terme, cf. § 38 ) — Lc 5,5*). En Mt, « Seigneur sauve ! » devient « un appel quasi-liturgique » (x.l-d).
Mc 4,39; Lc 8,24b; (Mt 8,26 — // Se leva, menaça le vent et la mer: Comme Jésus a « menacé » la fièvre, ou les démons (§ 33 -35) — Lc 4,34.39.41, etc.). Debout, Il domine. Et Il < exorcise > le bouillonnement des eaux, symbolisant les Puissances du Mal (Ps 74,13-15 — cf. pc III, p. 129).
// Ps 69,2-16 Ps 107,23-29 (+ // Ps 65,8-9 et Jon 1,4-6, au § 88 ) — Dans la Bible, apaiser la mer (physiquement et symboliquement) est oeuvre divine. Il est d'autant plus remarquable qu'ici, à la différence du psalmiste ou de Jonas, Jésus n'invoque pas Dieu mais agit par lui-même, suscitant ainsi la question: « Qui est-il doncl » (Mc 4,41 ; cf. § 146 ) — Lc 9,9*), qui sera résolue solennellement par la profession de foi de Pierre à Césarée (§ 165 ). Et de fait, il faut bien que Jésus soit lui-même Dieu pour faire, de lui-même les oeuvres de Dieu.
Mais pour l'instant, les Apôtres n'en sont encore qui la question. Et c'est pourquoi sans doute Mt 8,27 les tient seulement pour de simples « hommes » — terme désignant plus normalement les non-croyants: Mt 5,13.16.19; 10,17.32-33.
Mc 4,40 ; Lc 8,25 ; (Mt 8,26 — « Vous n'avez pas encore la foi ? » (Mc) — Pourtant, s'ils ont recours à Lui, c'est au moins un début de foi. D'où le terme plus précis de Mt: « Hommes de peu de foi ». Il nous réfère à la confiance absolue demandée par le Sermon sur la Montagne (§ 67 ) — Mt 6,30; cf. encore Mt 14,31 ; 16,8; 17,20). En Lc, « Où est votre foi? » souligne le déplacement: en ce danger, ils ne se sont pas tellement tournés vers Dieu (comme dans le // De Jonas), que vers Lui, Jésus. Ils pourraient donc répondre: « Où donc, sinon en Toi », comme le fera Pierre encore, après le Discours sur le Pain de Vie (§ 164 ) — Jn 6,68*). Ce qui, à présent, manque aux Apôtres, c'est plutôt la logique de leur foi: leur comportement ne correspond pas à l'adhésion totale, à la remise d'eux-mêmes qu'ils ont en principe donnée au Maître (x. l-d, p. 169-170).
// Jon 1,4-6 (au § 88 ) — C'est le Christ lui-même qui s'est comparé à Jonas, pour « le sacrement de sa Passion » (§ 120 ) — Mt 12,39-41):
Jérôme : Sur Mt 1,9 (PL 26,53): Nous lisons dans Jonas une figure de ce miracle : alors que tous sont en péril, lui seul est en sécurité et dort — et on le réveille. Par son commandement et par le sacrement de sa Passion, le Christ délivre ceux qui le réveillent.
Rupert de Deutz  : Sur Mt vu (PL 168, 1470) : Jésus dormant dans la barque: qu'est cela, sinon que parfois le secours de sa grâce est soustrait à l'Église ? Quand cela arrive, c'est pour que soient manifestés ceux qui traversent victorieusement l'épreuve (1Co 11,19) ; pour que soient instruits par l'adversité ceux que la prospérité aurait pu séduire ; pour que soient purifiés ceux qui vivaient dans le péché; et pour qu'un grand nombre de martyrs soient couronnés.
L'application traditionnelle de ce miracle historique au rôle permanent mais secret (= < Mystique >) du Christ dormant dans la barque, figure de l'Église (1P 3,20-21) se trouve ratifiée par la critique contemporaine elle-même: « C'est l'annonce, dans ce contexte, que Jésus un jour traversera les eaux de la mort et que l'Eglise doit, pleine de confiance, les traverser à sa suite, avec lui, comme les disciples le firent ce jour-là... Le sommeil du Maître signifie de façon exemplaire la confiance que l'homme doit avoir en Dieu... : autant que par son apostrophe véhémente, Jésus en dormant invite les disciples apeurés à découvrir, à travers son silence ou son absence apparente, la présence de Celui qui peut tout » (X. Léon-dufour: Et. d'Ev., p. 180 et 163). Exemple: saint Paul, // Ac 27,18-25 Ac 27,
Mt donne même à l'épisode valeur eschatologique, en désignant la tempête par le terme insolite de : « l'ébranlement de la mer » (8,24) : en grec < Seismos >, d'où nous avons tiré < Séisme >, signe avant-coureur de la fin des temps (Mt 24,7). En attendant sa glorieuse Parousie, Jésus dort, mais Il est dans la barque.
§ 142. Le possédé de Gadara: Mc 5,1-20; Lc 8,26-39; (Mt 8,28-34)
(Mc 5,1-20 Lc 8,26-39 Mt 8,28-34)
— Première incursion de Jésus en terre païenne, dans la Décapole, sur la rive Est du Lac. Dès l'abord, Il s'y heurte aux démons.
Mc 5,2-5 ; Lc 8,27.29 ; (Mt 9,28 — Le possédé apparaît comme un terrible symbole de leur oeuvre: violence surhumaine, rejetant toute entrave, littéralement « dé-chaînée » (répété 2 fois en Mc), mais pour se retourner contre elle-même, « se meurtrissant avec des pierres » (Mc) ; humanité dépouillée: « il ne portait plus de vêtement» (Lc: symbolisme du vêtement, cf. § 43 - Mc 2,21-22) ; existence déchirée, réduite au cri (Mc-Lc) ; hostile à tout le monde (Mt). Ce démoniaque s'est lui-même exclu de sa ville, et condamné à vivre au désert (Lc : lieu symboliquement attribué aux démons, cf. § 121 ) — Mt 12,43*) ; ou dans les tombeaux (Mc le répète trois fois), séjour impur de la mort, où les cadavres se décomposent.
// Jg 14,5-19 — À l'opposé, l'Esprit Saint de Yahvé, Esprit de Conseil et de Force (Is 11,2), capable de dompter le lion, mais d'où sort la douceur du miel. Par-delà une mésalliance, fait revenir Samson « à la maison de son Père ».
Mc 5,2 Mc 5,6-8 Lc 8,27-29 Mt 8,28-29 — L'initiative vient du possédé, qui accourt. D'emblée, il reconnaît la supériorité du Christ en se prosternant (Mc-Lc). Pas de résistance, car le démon sait l'identité de Jésus (§ 33 *).
Qu'y a-t-il entre moi et toi! — Même aveu de rupture qu'en Mc Mt 1,24* — § 33 . Sur le sens de l'expression, cf. § 29 ) — Jn 2,4*. C'est au fond le même vain effort que celui d'Achaz pour refuser l'offre du Salut; et la même libération par Dieu qui donne mieux que nous n'aurions même osé rêver et demander: (Cf. Is 7,12-14, en // au § 213 ).
Fils du Dieu Très Haut: Ce titre pourrait n'appartenir qu'au vocabulaire religieux, commun aux païens eux-mêmes, s'il n'était surtout équivalemment celui que l'Ange lui avait reconnu, au sens fort, divin, de l'Annonciation (Lc 1,32*).
Es-tu venu ici (= en ce territoire païen) nous torturer avant le temps (Mt) = avant que s'établisse universellement le Règne de Dieu, soit définitivement lors de la Parousie, soit en germe, de par la Résurrection, la Pentecôte et l'évangélisation des nations païennes (Mt 28,19). Mais la seule présence du Christ provoque dès à présent le démon, et l'oblige à se démasquer.
// Is 65,1-5, H.Sahlin a bien établi le // et ses nombreux recoupements de vocabulaire avec l'Évangile (Die Perikope vom gersenischen Besessenen... dans « Stud. Théol. » 1964, p. 159-172). Le sens général menaçant d'Isaïe fait mieux ressortir la bénignité du Christ. C'est ce qu'il y a de bouleversant dans toutes ces rencontres de Jésus, que ce soit avec les pécheurs ou les possédés (qui ne sont qu'un degré de plus d'emprise du mal) : Lui, « le plus fort » (// Lc 11,22), Il ne se sert de sa Puissance que pour nous délivrer, en forçant à « sortir » celui que nous avons laissé nous contaminer et tyranniser, pour qu'il ne reste que le meilleur de notre « miel » (// Jg 14,5-19).
Mc 5,9 Lc 8,30 — « Quel est ton nom ? » : Saisir le nom, c'est avoir prise sur l'être même. Légion: Ce mot a fini par signifier simplement: le grand nombre. Déjà en Lc 8,2, Marie de Magdala était dite délivrée de 7 démons — ce qui, d'après la parabole du § 121 ) — Mt 12,43-45*, témoigne d'un endurcissement complet (vu le symbolisme du nombre 7). Mais « légion » évoque aussi l'armée, la guerre, l'occupation romaine. À travers le possédé, ce qui barre le chemin (Mt 8,28) à Jésus, quand il débarque en ce pays païen, c'est l'armée du Prince de ce monde, qui se considérait « ici » pour l'instant comme chez lui.
// Lc 11,21-22 — Mais Jésus est bien « le plus fort ». Pas plus que lors de son dernier affrontement avec Satan à Gethsémani, Il n'a besoin d'appeler à son aide les « douze légions d'anges » (Mt 26,53). Il le vaincra seul à seul, au cours de sa sainte Agonie et Passion.
Mc 5,10-13 Lc 8,31-33 Mt 8,30-32 // Ap 20,10-15 — Ne pas les chasser de cette région (Mc)... dans l’Abîme (Lc): L'Apocalypse donne l'image devenue classique de ces tourments. Mais ce qui « torture » le diable « et ceux qui lui appartiennent » (Sg 2,24), c'est la seule mise en présence du Dieu Saint, avec qui tout mal est absolument incompatible. La retraite de cette maudite « légion » démoniaque « de cette région » (païenne) dans les porcs (bêtes impures) puis dans la mer (symbole des Puissances mauvaises mais reprise en mains par le Christ au § précédent), préfigure sa victoire encore à venir, libérant la terre entière de l'impureté satanique. Bêtement, le diable ne peut être qu'une puissance qui mène « sur la pente », jusqu'à la mort. Par là il se couvre de ridicule, comme l'a si bien compris l'imagerie populaire, des chapiteaux de Vézelay ou d'Autun aux contes folkloriques.
Mc 5,14-15 Lc 8,34-35 Mt 8,33 — Assis, vêtu, dans son bon sens: À l'inverse de l'errance, la nudité, l'aliénation où le démon avait réduit cet homme. Aux pieds de Jésus (Lc) : comme un disciple, et comme au § 192 .
Mc 5,15-17 Lc 8,35-37 Mt 8,34 — Mc laisserait entendre que les habitants de Gérasa réagissent à la perte des porcs, tandis que Mt et Lc mettent en avant ce qui est arrivé au démoniaque. Mais comme Lc, Mc souligne que ces païens sont sous l'emprise d'une « grande crainte » (religieuse). Dès lors, leur réaction semble du même type que celle de Pierre: « Éloigne-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur » (§ 38 ) — Lc 5,8*).
Mc 5,18-20 Lc 8,37-39 — Aller avec Lui (cf. § 25 ) — Jn 1,37*): C'est en particulier le propre des Douze (§ 49 ) — Mc 3,14) que Jésus va envoyer en mission, munis de son « pouvoir sur les esprits impurs » (§ 145 = § 98 -99). Mais il y a une première façon, plus fondamentale, d'annoncer l'Évangile: c'est de rentrer dans sa maison, parmi les siens, ce qui serait déjà un témoignage silencieux de la guérison (par opposition à la vie « dans les tombeaux », solitaire et méchante). Il suffit de reconnaître la Miséricorde que Dieu nous a faite, en Jésus-Christ (Mc 5,19b), pour que soit annoncé l'essentiel de l'Évangile (cf. le « Magnificat » ou le « Benedictus »*). Le verbe « publier » (v. 20, et Lc 8,39b) est en effet celui du < Kérygme >*. Jésus peut retraverser le Lac : Il ne semble être venu que pour chasser les démons, et laisser un témoin évangélisateur, « dans toute la cité » (dont s'était d'abord exilé l'homme possédé du diable — comparer Lc 8,27 et 39), et « dans la Décapole » (Mc). Sur Jésus et les païens, cf. J. Jérémias.
§ 143. L’hémorroïsse et la fille de jaïre: Mc 5,21-43; Lc 8,40-56; (Mt 9,18-26)
(Mc 5,21-43 Lc 8,40-56 Mt 9,18-26)
— D'un côté la foule, sur le rivage, pendant le trajet, dans la maison de Jaïre; de l'autre les disciples, parmi lesquels Pierre d'abord se détache (Lc 8,45), puis Pierre, Jacques et Jean, seuls témoins de cette résurrection comme ils le seront de la Transfiguration et de l'Agonie ; au milieu, Jésus, qu'approchent vraiment, grâce à leur foi, l'hémorroïsse, Jaïre et sa fille.
Le parallélisme entre les deux miracles est souligné par le vocabulaire lui-même, notamment chez Mt — qui réduit comme à son ordinaire le récit à ses articulations majeures, pour mieux en faire ressortir la leçon : « Voici » aux v. 18 et 20 ; « le chef s'avance et se prosterne devant Lui, en disant »... et « la femme s'approche, par derrière, touche la frange... et elle se disait »... Surtout, ici et là, c'est la même foi dans l'effet sauveur du contact physique avec le Christ: « impose-lui la main (au singulier, comme pour un toucher) qu'elle soit sauvée »... « si je puis toucher son manteau, je suis sauvée ». Jésus lui-même confirme que là est bien l'essentiel : « ta foi t'a sauvée » (v. 22, central) : « Dans tout l'évangile de Matthieu, ... on discerne cette même tendance à concentrer l'attention sur la personne et l'autorité de Jésus... ainsi que la place centrale donnée à la parole toute-puissante de Jésus sur la foi qui sauve » (l. dambrine, dans « Foi et Vie », cahier de mai 1971, p. 75-81).
Mc 5,23 Lc 8,41 Mt 9,18 // Ac 28,8 — Impose-lui les mains (Mc) ou la main (Mt): Geste de bénédiction (Gn 48,14-20 Lv 9,22), voire de consécration (Ex 29,10 Ex 29,15 Ex 29,19 Lv 1,4 Lv 3,2 etc; Nb 8,10-14) par lequel passe — et parfois se transmet — un pouvoir (Nb 27,18-23 Dt 34,9). Jésus impose les mains pour bénir les enfants (Mt 19,13 Mt 19,15) et pour guérir (Mc 6,5 Mc 7,32 Mc 8,23 Mc 8,25 Lc 13,13). Il a prescrit lui-même ce geste, pour la guérison des malades, à ses Apôtres qui en tiendront compte (Mc 16,18 Ac 6,6 Ac 8,17 Ac 9,12 1Tm 5,22 et // Ac 28). L'Eglise a gardé ce geste pour la confirmation, l'ordination, la réconciliation des pécheurs, l'onction des malades. Et ceci nous avertit que le contact sauveur avec le Christ nous est bien à présent donné dans et par les sacrements. Cf. J. coppens: L'imposition des mains... et Catholicisme, au dtc.
Il le suppliait d'entrer dans sa maison (Mt): Même demande que le Centurion, version Saint-Jean (§ 83 ), qui en était blâmé, alors qu'ici Jésus emboîte le pas. Dieu ne décide pas sur nos demandes, mais sur la foi que nous avons au coeur.
Mc 5,28-30; Lc 8,45-46; (Mt 9,21 — Cette croyance en la vertu physique émanant du corps du Christ se retrouve en Mc 3,10; 6,56 ou Lc 6,19; mais nulle part de façon plus patente qu'ici. Qui suspecterait « une attitude religieuse plutôt primitive », se verrait démenti par cet Évangile (suivant la remarque de J. potin, dans Ass. S. 13° D. ord. p. 40). C'est que Jésus a discerné la foi qu'exprimé ce besoin, même très matérialisé, de « toucher », aujourd'hui encore si populaire (par exemple baiser le rocher de la Grotte, à Lourdes). Foi dans l'Incarnation, dans le rôle du Corps même du Christ pour notre Salut :
Hilaire: Sur Mt IX (PL 9, 964-65) : La puissance du Seigneur habitant son corps donnait une efficacité aux moindres choses, et l'opération divine se communiquait jusqu'aux franges du vêtement. Car Dieu n'est pas divisible ni limité. Or, la foi atteint partout cette puissance divine qui est partout. Le fait d'assumer un corps n'enferma pas cette puissance, au contraire : c'est la puissance divine qui assuma la fragilité du corps pour la Rédemption. Et cette puissance est si infinie, si libérale, que l'oeuvre du Salut des hommes était présente jusque dans les franges du manteau du Christ.
// Ps 45,3 Ps 45,8-9 Ps 133,2 — Les noces du Verbe de Dieu avec la nature humaine font de Jésus « le Christ », le « Messie », l'Oint par excellence, imprégnant jusqu'à ses vêtements (cf. pc III, p. 207 et 209-210; et pc nb, p. 730).
Pour mieux apprécier le privilège que nous vaut la présence corporelle du Christ au milieu de nous, se rappeler l'inaccessibilité de Dieu, dans l’A.T. Tout spécialement, la guérison de 1 hémorroïsse illustre physiquement, extérieurement, l'effet sacramentel = < mystique > = caché parce que nous atteignant au plus profond, de la communion eucharistique. Le culte des reliques lui-même en est la pure application à toute « la communion des saints »...
// Nb 15,38-40 Lv 15,25-27 — Jusque dans son vêtement, Jésus tient compte de la Loi. Mais il est tellement < Le Saint > que le contact avec notre souillure, sans l'atteindre, nous purifie (cf. § 123 ) — Lc 7,39*).
Et aussitôt elle sut... Et aussitôt Jésus... (Mc 5,29 Mc 5,30 — L'acte (de foi) du toucher, et la parole d'approbation du Christ vont de pair.
Mc 5,30-34; Lc 8,46-48; (Mt 9,22 — L'Évangile donne bien cette « force » comme si réelle, que Jésus la < sent > sortir de Lui (Mc-Lc). Mt n'en parle pas, pour mettre en valeur l'efficacité de la Parole du Christ.
Jésus se retourna... et il regardait autour de lui : Comme le note J. Guillet, le temps presse pourtant, car la fille de Jaïre est mourante. Mais Jésus n'en donne pas moins son temps pour encourager la foi de l'hémorroïsse. Leçon de liberté, de disponibilité. Et en réalité, Il y gagne, puisque de simple guérison le miracle sur la fille de Jaïre deviendra résurrection, comme pour Lazare (Jésus-Christ hier et auJ. p. 99-100).
« Qui m'a touché? » : Ce n'est pas ignorance, puisqu'il va montrer qu'il connaît le coeur même de cette femme, tout comme Il sait ce qu'il adviendra de la fille de Jaïre: c'est pour saluer, honorer, remercier cette foi, et souligner le Pouvoir qu'elle a sur lui (à l'inverse, cf. § suivant, Mt 13,58).
Ta foi t'a sauvée: elle obtient plus que la guérison: le Salut et la Paix.
Mc 5,35-43 ; Lc 8,49-53 ; (Mt 9,23-26) // 1R 17,17-23 — Comme à Naïm (§ 105 ), la résurrection de la fille de Jaïre montre la transcendance du Christ, même par rapport aux deux grands prophètes de l’A.T. Élie ou Elisée (2R 4, en // au § 104 -105): Comme lorsqu'il commandait à la tempête (§ 141 ), Jésus n'a pas besoin de prier; il agit de sa propre autorité, si souveraine qu'il lui suffit de «prendre la main » de l'heureuse petite fille (// Is 43,13).
// Ep 5,14a — Dormir, s'éveiller, se lever, 3 verbes qui, en cette résurrection temporaire de la fille de Jaïre, nous annoncent qu'elle préfigure celle du chrétien dès ici-bas, mystiquement (comme l'indique le contexte d'Ep 5,14-16) — cf. J. potin, art. cit. p. 44-45).
Mc 5,43; Lc 8,56) — C'est le < secret messianique >* (cf. § 165 -166*).
§ 144-145. Conclusion des « premiers temps »
§ 144. Jésus à Nazareth: Mt 13,54-58; Mc 6,1-6; (Lc 4,16-30)
(Mt 13,54-58 Mc 6,1-6 Lc 4,16-30)
 — Luc, nous gardant précieusement la teneur de l'homélie où Jésus, s'appliquant les prophéties du « Livre de la consolation » d'Isaïe, en fait son programme, racontait cette venue à Nazareth au début de la vie publique du Christ (voir § 30 *, où l'on trouvera le commentaire de ce qu'il y a de commun aux trois Evangélistes). Mais l'allusion aux miracles de Capharnaüm (Lc 4,23-27*) montrait déjà qu'en fait, cet épisode se situe bien plus tard. Précisément, Mt et Mc en font une conclusion de ces « premiers temps » (Pour Mt, cf. X. Léon-Dufour: Et. d'Év. p. 232 ss; pour Mc., L'Év. selon Marc, comme indiqué au § 115 *). Une conclusion qui est donc un aveu de l'échec de la prédication de l'Évangile d'abord faite aux foules. Jean le confirmera, à la fin du Discours sur le Pain de Vie (§ 164 ) — Jn 6,66*), qui fait suite à la multiplication des pains. Or, d'après les trois Synoptiques, elle se situe peu après Nazareth (§ 151 ) — Mt 14,13 ss). Enfin, le plan de Luc s'accorde à ce constat, comme on le verra au § 146 . Ainsi, suivant des voies diverses, les 4 Evangiles s'accordent sur la marche du drame.
Mt 13,54 Mc 6,1-2 Lc 4,16 // Gn 32,10-11 — Jésus revient en < Rabbi >, entouré de ses disciples, riche de ces deux « caravanes »: la sagesse de son enseignement et les miracles, signes de son Pouvoir divin. Dans la synagogue: § 30 *.
Mt 13,55-56 Mc 6,3 ; cf. Jn 6,42 au § 163 ) — Les frères de Jésus, ici nommés Jacques, Joseph, Simon et Jude. Expression déjà rencontrée: § 30 ) — Jn 2,12; § 122 ; cf. § 154 ) — Jn 7,3. Trois types d'interprétation:
- 1) Il s'agit de < frères > au sens strict, nés de Joseph et de Marie (qui ne serait donc pas restée vierge). Seuls à le soutenir dans la Tradition ancienne : Tertullien (d'orthodoxie douteuse) et Helvidius ; repris par la critique du XIX° - - début XX° (Guignebert), suspecte d'incroyance, et à présent révolue (arguments bien résumés et réfutés par H. Gazelles, dans « Catholicisme »).
— 2) demi-frères, nés d'un premier mariage de Joseph: Protévangile de Jacques (apocryphe II° siècle), Clément d'Alexandrie, Origène, Épiphane. Solution qui pourrait avoir valeur de tradition (H. Gazelles, Ibid. col. 1633).
— 3) En milieu sémitique, « frères » est à prendre au sens large de « parenté par le sang»: Lot, neveu d'Abraham (Gn 12,5) est dit son «frère» en Gn 14,14 Gn 14,16; Laban, oncle de Jacob (Gn 28,2) l'appelle son « frère » en Gn 29,15 (cf. encore Lv 10,4 1Ch 23,22). Les Évangiles eux-mêmes précisent que Jacques et José sont fils de « l'autre Marie » (Mt 28,1), « soeur de la Mère (de Jésus) et femme de Clopas » (Jn 19,25). La Sainte Vierge est donc la tante de Jacques et de José, qui sont à coup sûr seulement cousins du Christ. Probablement il en va de même de Jude — qui se dit « frère de Jacques » au début de son Épître — et de Simon, nommés à la suite de Jacques et de José, comme sur la même ligne. La démonstration de saint Jérôme est encore corroborée par l'importance de mieux en mieux reconnue des sources hébraïques des Évangiles (en hébreu, comme il n'y a pas de mot particulier pour les < cousins >, on se sert couramment de celui qui désigne les frères. Encore moins pourrait-on nier la virginité de Marie, affirmée par Matthieu comme par Luc (sur l'objection du « primogenitus », cf. § 9 ) — Lc 2,7*). Outre H. Gazelles, cf. M. Overney, très clair, dans « Nova et Vetera » 1931, p. 392-403 ; ou, plus exhaustif: J. Blinzler : Die Bruder und Schwestern Jésus, Stuttgart 1967. Sur Jacques — dit « le mineur » pour le distinguer de Jacques fils de Zébédée, frère de Jean — Apôtre et 1° évêque de Jérusalem, cf. le tableau de R. Laurentin : Év. de l'Enfance, p. 374.
Mt 13,57 Mc 6,3-4 Lc 4,24 // Jr 11,21 etc. — Ils se scandalisaient à son sujet: Sur le scandale, cf. § 55 ) — Mt 5,29-30*. Sur le Christ, comme pierre d'achoppement, cf. § 106 ) — Mt 11,6*, et la prophétie de Syméon, au § 11 - Lc 2,34*. Un prophète est honoré, excepté dans sa patrie : cf. § 30 ) — Lc 4,24*. Jésus y référait aux figures d'Élie et d'Elisée, qui l'annonçaient, lui et sa puissance de résurrection (§ précédent — Mc 5,35-43 et //). Les plaintes de Jérémie, données ici en //, ne sont pas moins typiques.
Mt 13,58 Mc 6,6 — Origène: Sur Mt x, 19 (PG 13, 884): « Il ne fit que peu de miracles, à cause de leur manque de foi ». Marc dit même qu'il < ne pouvait pas > faire de miracles. Il ne dit pas « ne voulait pas », mais « ne pouvait pas », comme si le miracle était aidé par la foi de son bénéficiaire, et au contraire empêché par le manque de foi. Notons qu'aux disciples qui l'interrogent disant: «Pourquoi n'avons-nous pas pu chasser les démons? », le Christ répond: « à cause de votre incrédulité » ; et à Pierre qui enfonçait dans la mer: « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Par contre, la femme qui ne demandait même pas à être guérie, mais pensait seulement qu'en touchant la frange du vêtement elle serait sauvée, fut guérie aussitôt; et le Seigneur lui-même reconnaît la cause de cette guérison: « Qui m'a touché? dit-il, une puissance est sortie de moi ». De même qu'il existe une sorte d'attraction entre certaines substances matérielles, par exemple entre l'aimant et le fer, il y en a une aussi entre la foi et la puissance divine. C’est pourquoi le Christ dit: « Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : « Change de place », et elle se déplacerait... »
... Cependant, la puissance divine garde toujours son efficacité, même quand la foi manque ; et c'est la puissance divine qui fait le miracle, même si la foi est grande.
§ 145. Mission des douze : Mc 6,7-13 ; Lc 9,1-6 ; (Mt 10,1-14)
(Mc 6,7-13 Lc 9,1-6 Mt 10,1-14)
— Cf. l'introduction aux § 97 -104, et § 98 *-99* (surtout à partir de Mt 10,9-10*).
// Sg 12,3-4 Sg 12,8 Sg 12,16-19 — Le Dieu de l’A.T. proclamait le même < Kérygme > que le Christ, donnant possibilité à la conversion, au repentir et à la pénitence (v. 19). Mais c'est tout ce passage de Sg 11,21 à 12,1 et de 12,12 à 22 qui témoigne, de façon grandiose, en faveur de l'union, en Dieu, de la Justice, de la Toute-Puissance et de la Miséricorde — qu'il serait stupide d'opposer, et qui mérite plutôt notre action de grâce émerveillée pour le don de Dieu, si mal compris et reçu des hommes...
III. JÉSUS PRÉPARE L’AVENIR PARAGRAPHES 146 À 278
1. LA CONCEPTION DE L'ÉGLISE (§ 146-182).
Saint-Marc clôt le cycle des « Premiers Temps » par une série de correspondances inclusives*. La mort de Jean-Baptiste (6,14-29) répond à la première annonce de sa captivité (1,14); la prédication des Apôtres « pour que les hommes fassent pénitence » (6,12), à la proclamation de l'Évangile: « Convertissez-vous et croyez » (1,15); l'envoi des Apôtres, deux par deux, aux premières vocations deux par deux (6,7 et 1,16-20). Jésus prend par la main la fille de Jaïre et lui dit « Lève-toi » comme Il avait fait de la belle-mère de Simon Pierre (5,41 et 1,31); Il expulse les démons du possédé de Gérasa comme du démoniaque de Capharnaüm, et se voit reconnu ici comme « le Saint de Dieu », là comme « le Fils du Dieu Très-Haut » (5,7 et 1,24) — sur ces rapprochements, cf. b. stan-daert: L'Év. selon Mc, p. 263 ss).
Avec Mc 6,14, commence donc une nouvelle section, centrale, qui nous mènera jusqu'à la veille des Rameaux: Mc 10,52 (schéma de cette section dans B. Standoert, p. 148). Or le début de cette seconde étape correspond à ce que L. Cerfaux appelle « la section des pains » (Mc 6,31 à 8,26 ou Mt 14,13 à 16,12), mais dont il a montré qu'elle témoignait surtout d'un souci plus marqué de formation des Apôtres, et qui aboutit à la confession de foi de Pierre à Césarée (Mt 16,13 ss). Ce que confirment Lc 9 et Jn 6, même si la structure de leur Evangile est par ailleurs différente (pour Lc, cf. e.e. ellis: La composition de Lc 9 betl Lc 40, p. 193-94 pour Jn, cf. bussche, p. 56 et 209 ss).
Suivant les conclusions de X. Léon-Dufour, complétant L. Cerfaux et h.J. Held, on peut schématiser ainsi le mouvement de l'Évangile (Et. d'Év. p. 231-256): Après l'échec auprès des foules,
- 1) devant les soupçons d'Hérode, Jésus se retire*: 1° multiplication des pains, marche sur les eaux, guérisons (= Mt 14, § 146 -147 et § 151 -153);
— 2) à la suite de sa controverse avec des Pharisiens, Jésus se retire: la Cananéenne, guérisons, 2° multiplication des pains (= Mt 15, § 154 -159);
- 3) refusant aux Pharisiens « le signe venant du ciel », Jésus s'en va: leçon tirée de la multiplication des pains, profession de foi de Pierre (Mt 16,1-20, § 160 -162. § 165 );
— Conclusion: 1° annonce de la Passion et Transfiguration, puis discours sur l'Église (Mt 16,21-18,35, § 165 -182).
En somme, après l'échec de l'évangélisation en direct (§ 144 * et § 164 *), Jésus « conçoit » l'Église pour prendre le relais et Le transmettre Lui-même, Verbe de Dieu, aux générations à venir, par l'Évangile et les sacrements. Conception qui est non seulement dessein de l'Esprit (divin), mais enfantement progressif du Germe de Vie qu'est le Verbe incarné, et qui nourrit et forme peu à peu son Corps, jusqu'à le faire naître douloureusement de son sacrifice — Cène et Calvaire — à la Pentecôte.
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