§ 231. La drachme perdue : Lc 15,8-10
(Lc 15,8-10)
— Il y a parallélisme, membre à membre, avec la parabole de la brebis perdue. Mais comme pour surenchérir : car plus encore que la brebis, la drachme est inerte, soit dans la perte, soit dans la recherche pour la retrouver : tout est encore plus uniquement du fait de Dieu. Et son amour provient encore moins de la valeur de cette pièce (1 drachme = 1 denier romain = 1 journée de travail d'un ouvrier agricole) : même si l'homme ne vaut pas cher, Dieu y tient, et c'est cela qui fait sa valeur, source de la véritable égalité entre les hommes
(A. Maillot : Les paraboles..., p. 132-134) — cf.
i.f. goerres, citée au
§ 174 ) — Mt 18,5*).
h.b. kossen (nt 1956, p. 75-80), voit dans la succession des trois paraboles de Lc 15 un // avec le triple oracle consolateur de Jérémie au ch. 31 : v. 10, Yahvé comme un pasteur qui rassemble Israël dispersé (en // au
§ 230 ); v. 15-17, Rachel, mère inconsolable à qui récompense est promise, se retrouverait en la femme de Lc 15,8, à la recherche de sa drachme (?) ; v. 18-20, Éphraïm qui demande à « revenir », et pour lequel Yahvé sent « frémir ses entrailles », peut en effet rappeler le fils prodigue et son père (
Jr 31,16-20 est en // au
§ 16 ).
§ 232. Un homme avait deux fils… Lc 15,11-32
(Lc 15,11-32)
— Il ne s'agit pas seulement de « l'Enfant prodigue », mais plus fondamentalement des rapports entre Père et fils. On est donc au point central, non seulement de la < religion > des hommes avec Dieu, mais de la relation de Jésus avec son Père. Aussi, la définition de ces rapports, que le Père du prodigue donnera au fils aîné est celle même de la vie divine, trinitaire : « Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (v. 31) — unité d'être, d'où s'ensuit parfaite communication de tout Y avoir familial. C'est exactement ce que dit Saint-Jean : « Au Principe le Verbe était face à Dieu (1,1)... Croyez-moi : je suis dans le Père et le Père est en moi (14,11)... Tout ce qui est à moi, Père, est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi » (17,10). Il y a identité littérale entre cette simple parabole et ce qui passe à juste titre pour la plus haute révélation du Quatrième Evangile.
C'est donc en premier lieu Jésus lui-même qui est le vrai Fils aîné. Loin de céder à la jalousie, comme celui de la parabole, c'est Lui qui est parti à la recherche des fils-brebis égarés, pour nous restituer l'Esprit filial et l'héritage perdu, de sorte qu'il soit « l'aîné d'une multitude de frères » (Rm 8,17-29) : « Comme toi-même, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient en nous... Un comme nous sommes Un, moi en eux et toi en moi » (Jn 17,21-23). On est bien au coeur de l'Evangile, du Royaume, de l'Église, du Mystère de la parfaite Communion éternelle des saints dans la sainte Trinité !
Or, ce que précise la parabole, c'est que l'éternel Dessein divin se réalise à travers, et mieux encore : au moyen des péchés de tous les hommes (cf.
§ 230 ) — Lc 15,1*), qu'ils soient infidèles comme le prodigue, ou mal fidèles comme l'aîné. L'un et l'autre cas viennent successivement en scène, comme dans une pièce bien montée, conclus l'un et l'autre par le refrain qui est aussi celui de tout le chapitre (v. 24.32.6.9).
Lc 15,11-12) — Et Il dit : Le « et » (en grec : < dé >) annonce que cette 3° parabole vient à la fois en prolongement et en contrepartie des deux premières. Mais ce premier verset est surtout capital en ce qu'il indique ce qui est en question : non pas d'abord « l'Enfant prodigue », qui ne prend l'initiative qu'au v. 12, mais « un homme et ses deux fils » — tout comme, dans les 2 paraboles précédentes, l'initiative était au Berger ou à la Ménagère. Le tort primordial du plus jeune est de n'avoir pas pris conscience du privilège qui était le sien, de naissance, d'être de la famille de ce père. Il n'en veut que l'avoir (ceci a été bien vu par P. Grelot, dans RB 1977, p. 321-348 et 538-565). Que le Père ne s'y oppose pas, accepte le partage demandé, et laisse partir le cadet, révèle déjà de quelle sorte est cet amour : non seulement de don total — « tout ce qu'il avait acquis » — mais laissant liberté entière aux fils de choisir à leur gré le type de rapports qu'ils entendent garder avec le Père : soit d'un Dieu tirelire, soit d'une < vie-avec >.
Lc 15,13 // Gn 4,9 Gn 4,12 Gn 4,16 — Caïn joue en réalité davantage le rôle du fils aîné, jaloux de son frère. Mais tous les pécheurs se ressemblent en ceci qu'ils s'éloignent, de par leur péché même (cf. v. 17* et 28*).
Peu de temps après : Le temps de « réaliser » son avoir. S'il l'avait réclamé, c'était pour prendre, non pas sa liberté (qu'il avait déjà), mais plutôt une autonomie incontrolée vis-à-vis de son Père, comme Adam : « Ce n’est pas par hasard si Jésus, dans la parabole de l’enfant prodigue qui est une explication du péché originel, présente l’enfant prodigue demandant à son Père : « Père, donne-moi ma part d'héritage », c'est-à-dire donne-moi la création, mais la création sans toi, pour que je l'utilise, que j'en bénéficie par moi-même et pour moi-même, loin de toi... Le drame du péché réside dans le mot : « la part » ; car Dieu voulait donner tout... mais tout donner dans la communion, dans l'héritage partagé, non pas au sens où l'on découpe, mais au sens où l'on goûte ensemble. Il voulait pouvoir dire au fils prodigue ce qu'il dira au fils fidèle : « mon enfant, tu es toujours avec moi... » (J.M. Garrigues : Dieu sans idée du mal, p. 25 et 56).
Il s'en alla dans une région lointaine : Traduction spatiale de l'éloignement du péché, et de l'appauvrissement qui en résulte:
Quand le pécheur s'éloigne de Dieu, mon enfant,
A mesure qu'il s'éloigne, à mesure qu'il s'enfonce dans les pays perdus,
à mesure qu'il se perd.
Il jette au bord du chemin, dans les ronces et dans les pierres
Comme inutiles et embarrassantes et qui l'embêtent les biens les plus précieux.
Les biens les plus sacrés... (PEGUY : Pléiade, p. 624-25).
dissipa... en dépenses folles : C'est le fils aîné qui parle de « courtisanes », au v. 30 ; mais son dépit rend son accusation suspecte de grossir ce qui n'est désigné en ce v. 13 que par un adverbe de prodigalité. « Inconduite » (BJ) ou « Vie de désordre » (Tob) forcent déjà la note. Le titre traditionnel de la parabole est sur ce point plus exact : « il mène une vie de prodigue » (Osty).
// Pr 29,3; Si 9,3-4 Si 9,6 Lc 11,23 — La Sagesse de la Bible comme des nations met en garde contre cette voie de « dissipation » : image de cette « prostitution » plus essentielle, qui est d'abandonner l'Alliance de Yahvé pour chercher l'eau de notre soif dans les citernes qui ne gardent pas le peu d'eau amassée (Jr 2,5 Jr 2,13 Jr 2,18). À l'inverse, on pourrait citer les conseils du vieux Tobit à son fils, pour un voyage qui ne soit pas éloignement et rupture, mais enrichissant et réparateur (Tb 4). Étant donné la signification tout à fait générale de la parabole, applicable à tout homme, c'est encore la sentence évangélique du // Lc 11,23 que ce début de la parabole vérifie le mieux.
Lc 15,14-16) — Comme lors du péché originel, et de tout péché, résultat inverse de ce qui était escompté : au lieu de l'abondance, le dénuement; au lieu de l'autonomie, la dépendance d'un travail au surplus dégradant (par le contact avec les porcs, bêtes impures : Lv 11,7 Dt 14,8), et qui ne nourrit même pas son homme; au lieu de la vie familiale, la solitude (v. 16 : « personne »).
Même si l'on renonce aux déterminations allégoriques discutables, on ne peut tout à fait oublier le démoniaque gérasénien dont la < légion > d'esprits impurs cherche refuge dans un troupeau de porcs (
§ 142 ) — Lc 8,31-33*). Quant à se remplir le ventre de caroubes, s'il n'y a plus lieu d'y voir une condamnation de la rhétorique creuse classique (
Origène,
Jérôme, Ambroise) ou de la « curiositas », cette boulimie de l'esprit (
Augustin), comment ne pas opposer le symbole plus générique et variable des < nourritures terrestres > trompe-la-faim, au Pain de Vie dont le Christ nourrit ses disciples (
§ 163 ) — Jn 6,27) ? Sur cette question, cf.
b. BLUMENKRANZ : Siliquoe porcorum, dans Me/. Halphen 1951, p. 11-17.
Lc 15,17-19 //
Ba 2,30-35 — De la < prostitution > des cultes idolâtriques et de l'Exil, Israël est < revenu >, en effet, avec une fidélité accrue, dont les effets se sont prolongés jusque dans les cercles des Pharisiens auxquels répond ici le Christ (
Lc 15,1-2* —
cf. D. Barsotti: Esdras et Néhémie, Téqui 1980). S'ils jouent actuellement le fils aîné, leurs ancêtres ont donc eu à bénéficier de la divine miséricorde. Ainsi est-il possible à chacun de nous de se conduire, suivant l'occasion, comme le prodigue ou comme le fils aîné...
Les exégètes auraient tendance à minimiser le repentir du prodigue, dont ils soulignent le côté intéressé (en ce v. 17 spécialement). Réaction elle-même excessive à l'exaltation habituelle de cette < contrition >. Mais dans sa concision, la parabole fait justement un tableau théologiquement équilibré, dont il importe de remarquer la triple composante :
- 1) Rentrant en lui-même : « Chaque fois que nous sommes tirés hors de nous-même par le bouillonnement de nos préoccupations, nous sommes bien encore nous, mais nous ne sommes plus avec nous-même, parce que nous nous perdons de vue, errant ailleurs. Dirons-nous qu'il était avec lui-même, ce fils prodigue qui s'en alla dans une région lointaine...
Que dit l’Écriture ? Que « revenu en lui-même », il se dit... S'il avait habité avec lui-même, d'où serait-il revenu à lui ?
... Il y a deux manières dont nous pouvons être entraînés hors de nous : ou bien nous tombons plus bas que nous-même par la faute de cet excès de préoccupation, ou bien nous sommes soulevés au-dessus de nous-même par la grâce de la contemplation. Ce malheureux qui paissait les pourceaux tomba au-dessous de lui-même par un errement de son esprit. L'Apôtre Pierre au contraire, qu'un ange délia, emportant son esprit dans l'extase, fut bien hors de lui, mais au-dessus de lui. L'un et l'autre revinrent à soi: le premier se chercha et se reprit parmi l'erreur de son action ; le second revint des cimes de la contemplation à ce qu'il était auparavant dans son intelligence ordinaire » (Grégoire le Grand: Dialogues, n,3) — Pl 66, 136-138; trad. E. de Solms dans La vie et la Règle de saint Benoît, p. 59-61).
Le péché ne nous éloigne de Dieu que dans la mesure où il nous divise contre nous-même (Augustin : Les confessions v, n, 2), à la recherche d'un fallacieux divertissement (Pascal), nous détournant de notre vraie vocation et de notre identité la plus personnelle. C'est le premier trait du parallèle que J. alonso diaz a relevé entre cette parabole et l'histoire — elle-même parabolique — de Jonas : celui-ci commence par tourner le dos à Ninive, pour fuir sa mission (« Biblica » 1954, p. 632-640) — cf. plus loin, Lc 15,32 // Jon 4). Extraverti, dispersé à tous vents, comment pourrait-on rejoindre Dieu qui se trouve non seulement devant nous mais en nous ? La toute première démarche de l'examen de conscience, on l'oublie trop, c'est de se re-cueillir, pour retrouver son âme profonde, et la Vérité de Dieu : « Beaucoup d'hommes n'engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d'eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l'illusion d'une véritable destinée... Combien d'hommes n'auront jamais la moindre idée de l'héroïsme surnaturel, sans quoi il n'est pas de vie intérieure ! Et c'est justement sur cette vie-là qu'ils seront jugés... » (Bernanos : Journal d'un curé de campagne, Pléiade, p. 1115).
— 2) Les journaliers ont du pain... et moi, je meurs de faim : Il est vrai que ce premier motif est assez intéressé : réalisme de l'Évangile. Mais apparaît déjà la mention du père : « Chez mon père... »
- 3) Je me lèverai (v. 18 //
Pr 20,11 Is 55,7 Jr 3,12-13 et
Ps 51, plus loin) : Sursum corda ! C'est l'espérance qui commence à lever. J'iral'. C'est le < Retour > de la conversion-pénitence (// Is et Jr). Je lui dirai : C'est le propos de < Confession >. Celle-ci est aveu non seulement de la culpabilité personnelle («j'ai péché »), mais de la blessure infligée à « toi » — que ce soit Dieu (« le ciel ») ou bien tout « homme »: cf. //
Ps 51,6 et
Jr 3,13 Jr 3, surmonté.
l. pirot n'a sans doute pas tort de conclure : « L'attrition (détestation et regret du péché pour le mal qu'il nous fait) devient contrition (détestation et regret du péché pour le mal qu'il fait à la personne aimée) » — dans « L'année théol. » 1947, p. 264 dans l'Évangile, n'autorise à déprécier cet aveu, en le taxant d'être « une belle phrase ». Pas plus que la belle prière du publicain de la parabole (
§ 245 ) —
Lc 18,13), que l'on a raison de mettre en parallèle.
— 4) Je ne suis plus digne d'être appelé : Le nom, c'est l'être. Traite-moi comme un journalier : C'est en rester à des rapports mercenaires à'avoir (salaire, nourriture), sans aller jusqu'à rêver un rétablissement des rapports paternels et filiaux, qui viennent de l'être. Du moins, l'essentiel y est : « Il a eu assez confiance en son père pour se présenter devant lui, malgré son indignité » (J. Dupont; dans Ass. S. I, n° 29, p. 61).
Lc 15,20-21 // 2S 18,5-7 19,l; Tb 11,5-19 Is 49,14-15 Is 54,8 Ps 51,3-14
- Tout, désormais, souligne la gratuité de l'amour du père. Et si, menacé par la révolte de son fils, David ne se montre préoccupé que de sauver « mon fils Absalom » (2S 18,12 2S 18,32), combien plus passionnément Dieu cherche-t-il à nous épargner, et à nous réconcilier avec Lui.
Quand il était encore loin, son père le vit : Au retour de Tobie, c'est la mère qui attendait ainsi : Dieu nous est plus attaché qu'une mère (// Is 49). Il nous aime toujours (puisqu'il est l'Éternel), et son par-don (sa < Hésed >*), ne dépend donc pas de la valeur de notre contribution-confession, ni de nos mérites éventuels (v. 29*), mais de sa seule Fidélité, donc préalable et incassable. Là est le fondement de notre espérance, en tous les cas...
Ému de compassion : Cf.
§ 39 ) — Mc 1,41*; et ici : //
Is 54,8 Is 54,
Il courut : Comme la mère de Tobie. La dignité de l'allure cède à l'empressement de l'amour. Se jeta au cou : prévenant la prosternation normale du prodigue repenti, le père ne prend même pas le temps de pardonner : c'est déjà fait. Ne reste que la jonction de l'amour. Mais il est d'autant plus notable qu'ensuite, l'Évangile laisse le repenti faire ce qu'il y a de juste dans sa < confession > (v. 21), l'interrompant seulement au moment où il va formuler son désir insuffisant d'être traité en journalier: car Dieu va au-delà de nos espérances...
Lc 15,22-23 // Za 3,4-5 Gn 18,1 Gn 18,6-8 — Vite : Encore l'empressement de l'amour, si remarquable dans le // D'Abraham recevant son Dieu.
Sortez la première robe : Litt. On interprète souvent : « la plus belle robe », et < première > peut avoir ce sens. Mais
J. Duncan m. derrett rappelle que cela pourrait être une allusion au vêtement qu'Adam et Eve reçoivent de Yahvé après le péché originel (
Gn 3,21 — cf. BC I*, p. 64-65). C'est bien dans l'esprit des < Midrashim > de la tradition juive ; et l'on se demande une fois de plus si < l’allégorisme > tant décrié des Pères n'était pas plus conforme à l'esprit juif des Évangiles que nos interprétations rationalistes
(st. P. x, 1970, p. 219-224).
P. Grelot admet d'ailleurs ce qu'il y a de manque à gagner dans les exclusives de l'exégèse contemporaine (RB 1977, p. 539). L'histoire d'Israël non moins que ses prophètes nous donne bien d'autres exemples de ces « vêtures » symboliques d’ennoblissement : de Joseph honoré par Pharaon (Gn 41,42, en // au
§ 210 ) à Mardochée (Est 6,8-9, en // Au
§ 210 ), et d'Isaïe 61,10 (en // au
§ 6 ) — Lc 1,47) au // de
Za 3,4-5 Za 3,
L'anneau : Également remis à Joseph et à Mardochée. Il porte le sceau qui donne l'autorité du souverain lui-même (
Est 3,10-13 Est 8,2). Mais c'est, mieux encore, la marque distinctive des élus : Ez 9,4; cf.
§ 163 ) — Jn 6,27-29* et // .
des chaussures aux pieds: « Tenue de l'homme libre, par opposition à l'esclave » (Tob). Mais l'expression est celle de la tenue pour le repas de la première Pâque (Ex 12,11). Comment ne pas voir que chaque détail vise un retour en grâce, transformant l'être même du fils repenti, pour une restauration de l'Alliance, que va sceller, comme toujours, le repas sacrificiel (« tuez le veau gras » // Gn 18,7):
TERTULLIEN : De Paenitentia, ch. 8 (PL 1, 1242-43; SC 316, p. 178): Je pense à ce père qui attend son fils prodigue, qui l'accueille avec joie quand la misère le lui ramène repentant: il tue le veau gras, il veut pour son allégresse la parure d'un festin. Pourquoi ? Son fils perdu et retrouvé lui devenait plus cher parce que regagné. Mais ce père, qui est-ce ? C'est Dieu. Un père plus père que Dieu, il n'y en a pas ; un plus tendre, il n'y en a pas. Toi, donc, qui es son fils, sache que même si tu le quittes après qu'il t'ait adopté, même si tu reviens nu, il te recevra : il se réjouira de te voir revenir, plus encore que de voir les autres rester bien sages.
Lc 15,25-28 // Gn 27,30-36 Ga 4,29 — Second acte de la parabole, désormais relative au fils aîné. On a imaginé que ce nouvel épisode serait de l'invention de Lc : mais c'est une « reconstruction artificielle dont aucun argument n'est déterminant » (p. GRELOT : rb 1977, p. 543). La composition est en effet d'un seul tenant, dès que l'on en respecte l'énoncé initial : « Un homme avait deux fils », chacun d'eux illustrant à sa façon ce qu'est la filiation véritable.
La situation n'est pas sans rapport avec la rivalité d'Ésaü et Jacob (//) : ici comme là, le cadet devance l'aîné, qui se retrouve lésé : tandis que le prodigue est rentré dans la maison, le grand frère est dehors. Et quand il ne veut pas entrer, à sa manière il fait comme avait fait le cadet, comme lui à ses dépens : le voici par sa faute exclu de la vie familiale.
Son père sortit : C'est la parabole de la centième brebis. Le père laisse le fils nouvellement réconcilié, pour appeler le récalcitrant : Dieu nous aime tous (v. 1*), et nous sommes tous invités au festin (
§ 226 ).
Lc 15,28-30 // Ga 4,29 Lc 15,2 Ez 18,27-30 — On a raison de souligner que le plaidoyer de l'aîné n'a rien de caricatural. C'est vrai qu'il a été fidèle « depuis tant d'années », et que le prodigue peut sembler lui être injustement préféré :
Jamais je n'ai transgressé ton commandement : Ce vocabulaire typiquement religieux convient spécialement à la fidélité envers la Loi dont s'honoraient les Pharisiens, si bien que les interlocuteurs du Christ peuvent s'y reconnaître, et comprendre en quel sens la parabole répond à leurs murmures (v. 2*). Leur mérite est donc indéniable. Leur tort serait seulement de penser que Dieu se conduise premièrement d'après notre conduite, alors que tout vient de son Amour, qui demeure quelle que soit notre conduite.
Ton fils que voilà: Comme le Pharisien le fait du publicain en Lc 18,11, l'aîné montre du doigt le prodigue; et pour mieux marquer la distance, il dit: « ton fils ». Le père des deux rétablira la vérité en disant : « ton frère » (v. 32*).
qui a dévoré: L'accusation est trop réelle pour que l'aîné ne se juge pas fort de son bon droit. Pas même un chevreau... le veau gras : comme une brebis égarée vaut plus de joie que 99 justes. Il a raison : du point de vue de la rétribution, ce n'est pas juste (
Ez 18 — cf.
péguy, Pléiade, p. 605). Seulement, c'est raisonner comme un < mercenaire >, ne jugeant que d'après le salaire comme les Ouvriers de la première heure contre ceux de la onzième (
§ 252 *). Lui non plus n'a pas encore réalisé ce que c'est qu'être fils.
R. GUARDINI : Le Seigneur I, p. 293-94 : La justice est bonne, elle est le fondement de l'existence. Mais il y a quelque chose au-dessus de la justice, c'est la bonté d'un coeur s'ouvrant tout grand et librement. La justice est transparente, mais un pas de plus et elle devient froide. La bonté, au contraire, à condition qu'elle soit authentique, cordiale, fruit du caractère, réchauffe et libère. La justice met en ordre, mais la bonté crée...
Regardons la chose de plus près. Le reproche de la justice n'est-il pas fait proprement à la conversion elle-même ? L'homme ankylosé dans la justice approuve-t-il au fond que le pécheur se convertisse ? N'a-t-il pas le sentiment qu'en se convertissant celui-ci sort de l'ordre établi ? Ne serait-ce pas tout à fait correct que cet individu qui a fauté soit définitivement enfermé dans sa faute et contraint d'en porter les conséquences?... Qu'est-ce que cela signifie que ce vaurien, après avoir tout gaspillé, devienne maintenant vertueux et se tire ainsi d'affaire ?... Oui, vraiment, plus on réfléchit, plus on comprend clairement que pour le simple sens de la justice, la conversion est un scandale. Mais cette justice court le risque de ne pas voir qu'au-dessus d'elle, il y a le royaume de la liberté et de l'amour créateur, de la force novatrice du coeur, et de la grâce. Malheur à l'homme qui ne voudrait vivre que dans la justice ! Malheur au monde où ne régnerait que la justice !
Lc 15,31-32 // Jn 17,1-10 Jon 4,9-11 Ps 73,21-26 — La réponse du père est en deux temps : 1) il remet en place la vérité des relations entre père et fils : être-avec, dans la communauté des biens (voir Introd. à ce paragraphe). 2) Sur la base de cette réconciliation — pas moins nécessaire de l'aîné avec son père qu'elle ne l'avait été pour le prodigue — peut être proposée la réconciliation complémentaire avec « ton frère », et l'invitation à partager la joie rayonnante de Dieu, leitmotiv du chapitre, offerte non seulement à l'aîné, mais à tous les familiers (v. 23-24), aux amis et voisins (v. 9), aux concitoyens (// Tb 11,18), et même aux anges du ciel (v. 7 et 10). Parce que, ce qui était en jeu dans ce quadruple drame du perdu-retrouvé (brebis, drachme, prodigue, aîné), c'était de re-vivre à notre vocation sur-naturelle de fils de Dieu, par-delà toutes les morts : que ce soit celle du péché prodigue, d'une religion du devoir trop mercenaire, ou des purifications de la foi et de l'espérance (// Ps 73). Nous sauver de toutes ces perditions, c'est la joie de Dieu, parce qu'il tient à nous, comme le pasteur à sa brebis, la ménagère à sa drachme, et le père surtout à l'un et l'autre de ses deux fils. l’A.T. l'avait déjà révélé, à Jonas par la parabole vivante du ricin (// Jon 4), et plus généralement par l'histoire entière de Jonas (cf. J. alonso diaz, cité à Lc 15,17-19*).
Le fils aîné cédera-t-il à cet appel, et entrera-t-il « dans la maison » familiale ? — La parabole ne le dit pas, puisque c'est aux Pharisiens de l'Évangile (Lc 15,1) comme à chacun de nous de répondre à cette < interpellation >. On trouvera dans a. MAILLOT : Les paraboles, p. 136-157, de pertinentes applications à l'histoire — schisme d'Israël et de Juda, judéo-chrétiens et païens, catholiques et protestants en perspective d'oecuménisme — mais plus généralement encore à la condition de l'homme, d'abord tenté par F« ailleurs et le demain » d'une illusion d'indépendance où il a perdu son père et sa maison, sa cause et son but; si, par la valeur pédagogique de l'épreuve, on en est revenu, attention que de fils cadet, on ne redevienne bien vite fils aîné de la parabole !...
e. rasco : Les paraboles de Lc 15, conclusion (betl 25, p. 182-83): Les paroles de Jésus sont un < Sprachgeschehen >, un événement. Elles nous font sortir de notre suffisance et de notre inertie ; elles nous engagent dans un dialogue vivant et existentiel. Même si nous nous dérobons, notre confiance ne peut plus être la même : elle demeure dans l'inquiétude créée par la présence du problème... Après avoir compris la joie indicible de Dieu, la vraie question nous concerne nous-mêmes : acceptons-nous de toute notre âme de nous réjouir, avec Dieu et avec son Christ, de l'entrée au Royaume de notre frère pécheur ? L'engagement total dans cette réponse nous fait entrer dans le coeur du Christ et, par lui, nous unit au Père qui offre à tous son amour.
§ 233-236. Du bon emploi de la richesse : Lc 16,1-31
(Lc 16,1-31)
À part les v. 16-18) — en relation avec l'attitude des Pharisiens aux v. 14-15 que vise cette seconde partie du chapitre, alors que la première partie s'adressait aux disciples — tout cet ensemble traite en effet des richesses, dans la perspective du Jugement, c'est-à-dire des rapports entre sort temporel et éternel. Tout se joue entre la première parabole, de l'Économe infidèle, dont l'Évangile tire les leçons pour le salut des disciples (v. 1 à 8 + 9 à 13), et la seconde, du Riche et de Lazare, avertissant du risque de perdition ceux qui n'auraient pas voulu écouter « Moïse et les prophètes » ou bien, à présent, le Christ (v. 31*). Ce chapitre est donc parfaitement < composé >.
Mais il se relie aussi au premier ensemble sur les richesses (
§ 204 -216*), qui étaient déjà envisagées suivant la même perspective eschatologique. Or, là aussi, on trouvait pour débuter une parabole : celle du riche insensé, antithèse de l'économe avisé; et pour finir, la parabole du figuier obtenant un dernier délai — qui n'est plus de mise pour le Riche et Lazare, puisqu'ils meurent : ici plus encore que là, le temps presse... Dans leur apparent désordre, les enseignements du Christ au long de sa montée à Jérusalem ont une cohérence remarquable (
Cf. A. Descamps, dans
nt 1956, p. 47-53 ; et
A. George, Ass. S. n, n° 57, p. 84).
§ 233. L'habileté de l'économe infidèle: Lc 16,1-13
(Lc 16,1-13)
— La Synopse de la BJ réunit à juste titre en ce seul paragraphe les v. 1-8 et 9-13, que la BJ elle-même ou Tob divisent par deux sous-titres. Il est clair en effet que le v. 9 est une reprise du v. 4, en même temps qu'il introduit le thème de < Mammon > qui va scander les v. 9 à 13 (v. 9.11.13). Ce v. 9 est donc la charnière entre les 2 versants (Cf. A. Feuillet, dans Rech sr 1947, p. 30-54 et J. Dupont, Ass. S. n, n° 56, p. 69-78, avec Bibliographie).
Lc 16,1 //
1P 4,10-11 et
Tt 1,7-9 — il y avait : Indique le début d'une parabole (= d'un < conte >), plutôt que le rappel d'un fait divers (
J. JEREMIAS : Les paraboles, p. 172), comme ceux auxquels Jésus s'était référé expressément au
§ 215 ) — Lc 13,1-5*. Il faudra en tenir compte au v. 8*.
Un économe : Transcription du grec < Oikonomos >. Nous avions déjà trouvé ce titre dans la parabole du
§ 210 ) — Lc 12,41*, qui demandait à l'économe d'être non seulement habile comme celui-ci, mais fidèle comme celui-ci ne l'est pas. Et ce précédent nous évitera d'avoir à protester que l'Évangile n'encourage pas la malhonnêteté — comme si ce n'était pas évident ! Mais nous pouvons surtout en présager qu'ici encore, Jésus parle à ses disciples de leur responsabilité dans la gestion de son Église, dont Il les a institués les intendants (
§ 165 et
§ 179 -Mt 16,19* et 18,18*). Les Apotres en garderont hautement conscience : //
1P 4,10-11 Tt 1,7-9 et 1Co 4,1-2, en // au
§ 210 .
Lc 16,2 //
Is 22,15-22 — Rends les comptes : Nous sommes bien en perspective de Jugement. Pas nécessairement eschatologique. Dans le cas de Shebna, par exemple, c'est plutôt le renversement messianique mettant à sa place le vrai < Serviteur de Yahvé >, qui se trouve annoncé (//
Is 22,20-22). Il y a même aussi « la clé », comme dans l'institution de Pierre à Césarée (
§ 165 *).
Lc 16,3-4) — Être reçu dans leurs maisons'. On retrouve donc ici le thème de « la maison », où l'on recueillait au chapitre précédent brebis, drachme et fils prodigue (v. 6.8.25.28). Ce n'est pas un hasard, s'il est vrai que tel est l'unique but où convergent, dans le Dessein éternel de Salut du Père, toutes nos destinées : la maison éternelle (Lc 16,9*).
Lc 16,5-7) — La manoeuvre consiste à remettre, sur une dette. Or c'est une recommandation si familière à l'Evangile, du Pater à la parabole du débiteur impitoyable (
§ 62 * et
§ 182 *), qu'on ne saurait la minimiser ici. En cela,
lanza del vasto a raison, même si les versets 9-13 vont plutôt développer un thème connexe : Comment sommes-nous ici-bas les économes du Maître de toutes choses ? Par le jugement qui n'appartient qu'à lui, mais que nous administrons en tout temps et même sans qu'on nous en charge. Avec quelle assurance et quelle autorité nous jaugeons les actes d'autrui... Cela serait juste si nous avions la justice en nous, la justice pour nous et le droit de juger. Mais nous savons de reste que la prudence seule nous convient... Et cette parabole montre l'opportunité pour le pécheur de ne point réclamer toute la dette du Maître. Elle nous conseille de suspendre notre réprobation, de brider notre indignation vengeresse en nos jugements touchant les fautes d'autrui, celles qui ne nous regardent pas. Elle renouvelle le commandement : «Ne jugez pas » (dans vs juil. 1945, p. 110-121).
Lc 16,8) — Et le maître : < O Kurios >. Peut être entendu soit du maître de l'intendant, nommé par ce dernier « mon maître » aux v. 3 et 5, soit plutôt du < Seigneur >, le Christ reprenant alors la parole pour apprécier lui-même l'habileté de l'intendant. Car, ainsi que le fait remarquer J. DUPONT : 1. L'éloge inattendu à l'adresse de l'intendant se comprend mal dans la bouche de son propre maître, victime de l'escroquerie. 2. Cet éloge de l'habileté du personnage tomberait à plat si l'intendant n'avait pas été assez adroit pour éviter que le maître ait connaissance de la fraude. 3. S'il s'agissait du maître de l'intendant, il eût été indispensable de mentionner qu'il a été informé : « Ayant appris la chose, le maître .. » 4. On ne peut évidemment pas attribuer la suite du verset : « Car les fils de ce monde... » au maître de l'intendant; or le lien entre les deux parties du verset est si étroit qu'on voit mal comment attribuer la première partie au maître, et la seconde à Jésus. 5. Au v. 9 en tous cas, aucun doute possible : c'est Jésus qui emploie la formule : « Eh bien, moi, je vous dis » ; or on sait que Luc passe volontiers du discours indirect au discours direct (Lc 5,14 Ac 1,4-5 Ac 23,22 Ac 25,4-5). 6. Il faut enfin tenir compte de l'étonnant parallèle de Lcx18,6-8, où on lit, à la suite de la parabole du juge inique : « Et le Seigneur dit : Écoutez ce que dit ce juge inique... Je vous dis que... » (Ass. S. il, n° 56, p. 69-70; dans le même sens, I. de la Potterie, dans Mél. B. Rigaux, p. 143). Notons que le dernier argument renforce la liaison entre les deux versets 8-9 (cf. v. 9*).
fit remarquer: « Loua » (BJ), « fit l'éloge » (Tob), est trop ambigu. Or on s'accorde à reconnaître ici, à travers sa transcription en grec, une tournure et un vocabulaire sémitiques : d'une part, un verbe hébreu signifiant aussi bien confesser, avouer, reconnaître, que vanter ou admirer; d'autre part, une façon de souligner l'habileté, l'art, l'artifice pour eux-mêmes, sans préjuger de la moralité, tout comme le lecteur admirerait les subterfuges d'un Arsène Lupin. Nous restons dans le registre < art >, et non directement < morale > des contes populaires, où l'astuce met tous les rieurs de son côté. Il n'y a pas (pas encore) de jugement de valeur. En réalité, Jésus « attire l'attention » sur ce qui prépare la transposition dans l'ordre spirituel, au v. 9.
l’habileté : Si < sagesse > il y a (en grec), c'est évidemment au sens biblique de < savoir-faire >, fût-ce pour le mal, comme le démon lui-même est dit en Gn 3,1 « le plus rusé » — constat et non pas compliment !
de l'économe infidèle: Litt. « l'économe de l'iniquité » — nouvel hébraïsme, d'autant plus notable que l'expression va revenir aux v. 9,10,11, plusieurs fois appliquée à < Mammon > (v. 9*). Or c'est là trancher toute ambiguïté, par un jugement de valeur cette fois formel : cet économe déjà suspect (v. 1) vient de démontrer qu'il est le type même de l'iniquité (v. 9*).
Les fils de ce monde : Les v. 9 à 12 vont opposer le temporel, donc passager, aux « demeures éternelles ». Et ce sens est déjà impliqué par le terme grec de ce v. 8 b < Aïôn > repris par C.
J. Jung à la suite des gnostiques (distinguant toute une hiérarchie d'< Bons >). Mais ici, l'opposition avec « les fils de lumière » donne à « ce monde » son sens péjoratif et ténébreux, de ce qui reste fermé à la Lumière, qui est le Christ (
Jn 1,4-5* et 9*). Sur < Fils de... > cf.
§ 84 ) — Mt 8,11-12*.
sont plus habiles avec ceux de leur espèce: Litt. « envers leur génération », mais non pas au sens chronologique : bien plutôt il s'agit du < cercle > formé par ceux qui se ressemblent: cf.
§ 108 ) — Mt 11,16-19*. On ne sort donc littéralement pas du cercle de « ce monde-ci ». Par opposition aux « fils de Lumière », invités à être eux-mêmes habiles dans leur ordre propre, qui s'ouvre, lui, aux « demeures éternelles » (v. 9*). La transposition de la parabole à la réalité où elle doit s'appliquer est donc complète.
La remarque désabusée de ce v. 8 b est d'ailleurs très générale, car c'est généralement, hélas ! que nous ne sommes pas du tout aussi réalistes dans nos < calculs > pour l'éternité que nous le sommes pour nos intérêts temporels...
Lc 16,9 - Et moi je vous dis : Même formule qu'en Mt 5,22.28.32.34.39.44 (voir Introd. aux
§ 54 -59). Alors, il y avait passage de la Sagesse de l’A.T. à la vérité transcendante du Verbe incarné ; cette fois, on passe de la sagesse et des subterfuges les plus terre à terre, à une leçon divine qui va se développer sans discontinuité des v. 9 à 13. Cette articulation des v. 8-9 est bien vue par
J. pirot: Jésus et la richesse, Marseille 1944, p. 26-27.
Cet Argent maudit // Si 31,5-11) — : Litt. « le Mammon de l'iniquité », expression sémitique du même type que « l'économe de l'iniquité », au v. 8*. < Mammon > revient à la fin du v. 13, faisant inclusion*. Sur Mammon, cf.
§ 66 ) — Mt 6,29* (qui est // au v. 13 du présent paragraphe). Vu la parabole qui précède, ce nom propre désigne plus spécialement dans l'Argent: 1) le fait qu'il est seulement un < avoir >, un dépôt dont nous sommes seulement des « économes », chargés de gérer ces biens à nous < confiés > par le Seigneur (< biens confiés > étant le sens étymologique de < Mammon >). L'< intendant > apparaît donc ici comme figure de la condition humaine, chargée, depuis Adam, de faire valoir la création (
Gn 2,15). 2) Ce titre de < Mammon > rappelle aussi que l'argent risque de prendre valeur personnalisée d'une Puissance (démoniaque) ; et de tous temps les hommes n'ont été que trop portés à la < servir > comme leur Dieu (v. 13*): l'Argent, avec la majuscule de révérence, déifié, devenu idole (
Col 3,5).
de l'iniquité: Comme en Lc 18,6: < le juge de l'iniquité > — que nous traduirons, comme ici, par l'adjectif: « le juge inique ». A. Loisy reconnaissait déjà que ce n'est pas « condamner les richesses en elles-mêmes et par leur nature propre ». La Bible fait même la louange du « riche trouvé sans tache » (// Si 31,8-11); mais c'est justement parce que la tentation est grande d'abuser de l'Argent (Si 31,5-7). Et comme le juge était inique en faisant tort à ses clients, « c'est le Mammon lui-même qui, déjà personnifié (cf. v. 13), est censé faire du mal ; et il en fait en premier lieu à ceux qui, s'en considérant comme les propriétaires absolus, s'en constituent en réalité les esclaves » (A. Feuillet, Rech. SR 1947, p. 35). Cette iniquité, dont il va encore être question au v. 10, doit donc être comprise comme < l'injustice >, au sens biblique. Si la < justice > est d'être < juste > (exactement) suivant le Dessein de Dieu sur sa création et notre vocation, donc en disposition de servir Dieu, à l'inverse l'injustice est la disposition de servir Mammon et non pas Dieu (v. 13). Mammon est injuste si l'on se met à son service; il est juste si on le tient dans son rôle de serviteur.
Pour éviter le sens social d'une mauvaise répartition qu'a pris ce mot < injuste >, quand il s'agit des richesses, nous préférons traduire par « inique » (v. 10), parce que ce mot a gardé « dans la langue chrétienne » une connotation de < péché >, de manquement envers Dieu (TLF 10,241). Mais ici, pour marquer la réprobation sous-jacente à l'expression, nous avons préféré : cet Argent maudit.
Que cet Argent vous serve : au lieu que ce soit vous qui le serviez (v. 13). En même temps, il y a opposition entre maintenant, où il peut servir, et quand il ne servira plus de rien d'avoir ou non de l'argent. Comme le dit la sagesse populaire : « il ne l'emportera pas au paradis ».
à vous faire des amis: Dans la parabole, c'étaient les débiteurs (du maître dont l'intendant devrait faire valoir les droits). Au v. 9, si l'on s'en tenait à une pure transposition spirituelle, il s'agirait de ces débiteurs de Dieu que sont les pécheurs, aimés de Dieu, pardonnes de Dieu comme le prodigue, auprès duquel nous n'avons pas à jouer un rôle de procureur comme le fils aîné en Lc 15,29. C'est en somme l'interprétation de Lanza del Vasto (v. 5-7*) ; mais elle ne tient pas compte de la < dérive > qu'entraîné le poids même de < l'Argent >.
Il jouait déjà dans la parabole, puisque la remise des dettes revient à un avantage pécuniaire; mais il est évident que le développement des v. 9-13 vise à le mettre spécialement en vedette, dans toute sa matérialité envahissante de « Mammon ». Il s’ensuit :
- 1) La transposition entre le v. 4 et le v. 9 n'est pas directement: terre/ciel, mais: prévoyance de l'intendant, préparant maintenant le temps d'après son renvoi/exemple (parabole) d'une conduite actuelle, sur terre, soucieuse de nous assurer d'entrer dans le ciel, passée la mort.
— 2) Le moyen est donc bien lui aussi actuel et terrestre : « se servir de l'Argent ». On y voit généralement une invitation à l'aumône, qui est en effet le moyen le plus simple; mais ce n'est pas dit expressément ici, et l'ensemble des v. 9-13 nous orienterait plutôt de façon tout à fait générale au bon usage de l'argent, qui est de « servir et non d'être servi » (précepte évangélique étendu de nos biens à notre vie tout entière, au
§ 255 *).
- L'argent pourrait-il donc procurer le ciel ? — Ce serait naturellement scandaleux s'il prétendait « l'acheter » ! Mais l'Evangile dit autre chose :
— 3) se faire des amis : affaire de < communication >. L'accapareur se condamne à être seul, ici-bas et pour l'éternité — comme le Riche de la parabole suivante en donne un terrible exemple, avec Lazare (
§ 236 *). À l'inverse, si tu invites à partager ta table (tes biens) avec les pauvres, « cela te sera rendu à la résurrection des justes » (
§ 225 * — sur le choix des invités) — et l'on comprend maintenant la force de l'expression « à la résurrection », en correspondance avec : dans « les demeures éternelles » : les paraboles se tiennent...
— 4) qui vous reçoivent dans les demeures éternelles : Litt. « les tentes », dont on a vu au
§ 169 ) — Mt 17,4* qu'elles sont une image à la fois messianique et eschatologique. À plus forte raison, assorties de l'adjectif « éternelles », désignent-elles bien ici le ciel (
cf. J. Pirot : Op. cit, p. 13-15). C'est le même pari sur l'avenir que celui de l'économe infidèle au v. 4, mais suivant la transposition indiquée en 1), des « maisons » terrestres aux « demeures » de Jn 14,22.
Sous prétexte qu'il appartient à Dieu seul d'introduire les élus auprès de Lui, Jean Pirot propose de comprendre le « ils vous reçoivent » comme une tournure équivalente à « On vous reçoive », attribuable à Dieu (Op. cit. p. 12-13). Une telle interprétation est possible, mais elle ne s'impose ni grammaticalement, ni théologiquement. Pourquoi les pauvres, en effet, ne pourraient-ils avoir au ciel un rôle d'introducteurs envers ceux qui ont été leurs amis ou bienfaiteurs sur terre ? « Le Royaume n'est-il pas à eux » (
§ 50 ) — Mt 5,3) ?
J. Pirot cite la parabole de Mt 25,31-46; mais précisément, ce n'est pas Dieu seul qui accueille les bienheureux, c'est Jésus au nom des pauvres secourus, vérifiant ainsi le présent verset de Lc 16,9. Bien plus : c'est ce que vont annoncer et expliquer les versets 10 à 12 :
Lc 16,10-12) — Lev. 10 énonce le principe de correspondance que la parabole des talents ou des mines imagera (
§ 270 ou
§ 306 * —
Mt 25,18 Mt 25,23). Les v. 11-12 expliquent quelles sont les « petites choses » habilitant aux « grandes » : c'est Mammon, d'abord comparé au « trésor » (
Mt 13,44) comme une Pseudo-valeur à ce qui est véritable (< Alèthinon > = l'ordre céleste : cf.
§ 163 ) — Jn 6,32* —
A. Feuillet, Op. cit, p. 41 : « Cet adjectif désigne les grandes réalités permanentes et invisibles, en opposition avec celles qui passent et n'en sont que l'ébauche grossière »). Ou encore (v. 12), c'est Mammon — considéré comme valeur d'échange, faite pour passer de main en main, et par conséquent toujours < avoir > étranger à notre < être > permanent — comparé au Royaume qui est par contre, « notre bien propre », « préparé pour nous depuis la création du monde », comme dira Mt 25,34*. Ces sentences évangéliques sont tellement chargées de sens qu'il paraît nécessaire et bienfaisant de les accompagner, entre crochets, non de paraphrases, mais de ce qui n'est qu'une explicitation de ce que dit en réalité l'Evangile même. Les versets 11 et 12 résument en effet l'enseignement du Christ sur la manière dont ses disciples ont à considérer et à utiliser les richesses: « Comparées aux biens éternels qui sont les grands biens, les seuls dignes de ce nom (« véritables »), et l'héritage propre à l'homme, les richesses matérielles sont quelque chose d'insignifiant (« petites choses »), voire de dangereux (« l'Argent maudit »), en tous cas quelque chose qui demeure étranger à l'homme et ne répond nullement à ses voeux les plus intimes
(A. Feuillet: Op. cit, p. 43-44).
S'il y a correspondance, la disproportion n'en est donc pas moins incommensurable entre petit et grand, valeur terrestre ou céleste (véritable), étrangère ou propre, si bien que l'on ne saurait < mériter > (encore moins < acheter >) ce qui ne peut être que pur don de Dieu : « qui donc vous donnera... ?»
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'à travers cette disparité, n'en demeure pas moins la correspondance essentielle, qui est justement celle dont la parabole donnait l’image : au ciel comme sur la terre, c'est toujours une intendance qui nous est « confiée » (v. 11), à charge pour nous de la gérer (v. 12). Sur terre, il s'agissait de ne pas accaparer l'Argent, mais de le partager au contraire ; au ciel, les saints ne jouissent pas égoïstement du Royaume : leur souci est au contraire de le partager en y introduisant le maximum d'élus (v. 9). Car cette aide n'est pas réservée comme dans la parabole aux débiteurs graciés : elle vaut de toute « la communion des saints », qui est la vie intérieure même de l'Eglise, et notamment des « intendants » officiellement institués par le Christ que sont les Apôtres et leurs successeurs, munis du pouvoir de « remettre » les péchés (
§ 165 * et
§ 179 *). Cette application de la parabole, saint
Jérôme la faisait déjà :
Jérôme :Ep. ad Algasiam, 6, 3 (PL 22, 1019-1020): Si un administrateur du maudit Argent est loué par la voix du Seigneur pour avoir préparé sa propre justification à l'aide de cet objet maudit — et si le maître d'un domaine, victime de ce procédé, loue l'habileté de l'intendant parce qu'en fraudant son maître il a fort bien soigné ses propres intérêts — combien plus encore le Christ, qui ne peut subir aucune perte et penche volontiers vers la clémence, louera-t-il ses disciples s'ils se montrent miséricordieux envers ceux qui croient en Lui ?
Si donc cet objet maudit tourne à la justification quand il est bien administré, combien plus la parole divine, qui ne contient aucune ombre d'injustice et qui a été confiée aux Apôtres, fera-t-elle gagner le ciel à ceux qui l'administrent, si elle est bien distribuée ? C'est pourquoi le Seigneur dit ensuite : Celui qui est fidèle dans de petites choses — c'est-à-dire les biens de ce monde — sera fidèle aussi dans les grandes, c'est-à-dire dans les biens spirituels. Celui, au contraire, qui est malhonnête en de petites choses — c'est-à-dire en ne mettant pas au service de ses frères ce que Dieu a créé pour tout le monde — celui-là sera tout aussi malhonnête pour distribuer les richesses spirituelles, et il partagera la doctrine du Seigneur non suivant la nécessité, mais suivant les personnes.
Alors, si vous n'êtes pas capables de bien distribuer les richesses de ce monde, qui passent, comment pourrait-on vous confier les vraies et éternelles richesses de l'enseignement divin ? Et si vous avez été infidèle dans la gérance de richesses étrangères — car tout ce qui est de ce monde nous est étranger — comment pourrait-on vous confier les richesses qui sont vraiment vôtres parce qu'elles sont la vraie fin de l’homme ?
On voit ici la parfaite cohérence entre la parabole et son développement aux v. 9-13, entre l'image de l'économe et celle des « intendants » du Christ. Certes ! alors que l'économe était infidèle, les v. 10-12 au contraire jouent sur le « si vous êtes fidèles ». Il y a bien comparaison antithétique (J. pirot), mais sur le même thème: « Si Jésus choisit l'exemple d'un intendant, c'est parce qu'il considère ses disciples, possesseurs de grandes richesses, comme des intendants, ses propres intendants... Le récit parabolique n'a d'autre but que de les stimuler à suivre cette ligne de conduite (précisée aux v. 9-12) en soulignant combien elle est au fond peu onéreuse: c'est comme un économe qui, en danger de perdre sa charge, s'assurerait des protecteurs avec les biens de son maître... » (A. Feuillet : Op. cit., p. 48-51).
Lc 16,13) — Ce dernier verset étant // à Mt 6,24, on en trouvera le commentaire détaillé au
§ 66 , notamment sur le sens religieux de « servir » = adorer. Mais cette dernière sentence ne vient pas moins bien en conclusion de tout cet ensemble, propre à Lc 16,1-13. Car la conduite de l'intendant, fidèle ou non, vient de ce que, même s'il dépend indubitablement d'un < Kurios > qui est le Christ et Dieu, il peut se laisser dominer par l'Argent idolâtré.
On trouverait exemple d'un autre choix, que les conseillers de David eurent à faire entre lui-même et son fils Absalom, un moment triomphant. Le fidèle Hushaï sut alors, suivant le conseil de l'Evangile, se montrer « plus habile » que le traître Ahitophel (2S 15,30-37 2S 16,15-19 2S 17,1-23 — la longueur de cette histoire admirable ne permet pas de la donner en // à Lc 16,13). Mais en réalité, à chacun de nous le choix de notre < Kurios > !...
§ 234. Contre les pharisiens : Lc 16,14-15
(Lc 16,14-15)
— L'une des trop rares et courtes scènes qui, comme 8,1-3, mettent sous nos yeux l'entourage du Christ : là, c'était le cortège féminin — dont il ne nous sera plus reparlé, sinon au Golgotha, montrant que le dévouement de ces femmes l'a entouré jusqu'au bout — et ici, le cercle adverse des Pharisiens, dans leur suffisance d'hommes justes et bien dotés. Aussi mettons-nous en regard des // Sur l'humilité. Mais, en lien avec les
§ 233 et
§ 236 , ce que Jésus stigmatise, c'est « d'aimer l'argent ».
Lc 16,14) — Se moquaient : Tob « ricanaient », ce qui pourrait évoquer le Ps 1, 1: « Bienheureux l'homme... qui ne fait pas chorus avec les ricaneurs maudits ». Mais en fait, les mots ici et là sont différents.
Lc 16,15) — Se font passer pour justes : Annonce la parabole du Pharisien et du publicain (
§ 245 ) — Lc 18,9*). C'est déjà le reproche de la contradiction entre la façade et le coeur, du
§ 288 ) — Mt 23,25-26*. Or Dieu regarde le coeur, c'est un des avertissements constants de l'Écriture (
1S 16,7 Si 42,18 Jr 17,10 etc. ).
[la richesse] est une idole abominable: Entre crochets, simple précision du « ce que », tel que le contexte (v. 14: « amour de l'argent ») le suggère. C'est pourquoi aussi nous traduisons: « est une idole abominable », en considération du v. 13 où « Mammon », l'Argent personnalisé, déifié, était « servi » (adoré) comme une idole. Mais on pourrait aussi traduire : « Abomination », comme dans le // Pr 16,5, terme d'exécration sacrée. tlf p 140, « Sens propre: horreur quasi sacrée qu'inspiré ce qui est impie, maudit, mal ou monstrueux... plus particulièrement dans la langue religieuse, en parlant des idoles ou des êtres qui leur sont assimilés ». BJ : « ... est objet de dégoût ». Tob, « une horreur ». Pourquoi avoir peur de ce langage vigoureusement religieux ?
§ 235. La nouvelle alliance et la loi : Lc 16,16-18
(Lc 16,16-18)
— Trois paroles du Christ visiblement insérées dans le prolongement de l'algarade avec les Pharisiens '(
§ 234 ), et avant de leur dédier une nouvelle parabole (
§ 236 —Lc 16,31*), revenant sur le thème de la richesse, propre à tout le chapitre.
Mais il est d'autant plus caractéristique de voir qu'au moment même où Jésus prend ses distances avec l'Ancienne Alliance dont se réclamaient les Pharisiens (v. 16 et 18), Il affirme au v. 17 la pérennité de la Loi. Or ce même alliage de transcendance dans la continuité se retrouve dans le Sermon sur la montagne (notamment au
§ 53 ) — Mt 5,17-20*), d'où sont d'ailleurs tirés les deux // aux v. 17-18 de Saint-Luc : une fois de plus, accord des Évangiles à travers leurs différences. .. Dans
rhpr 1953, p. 52-57, Jules
isaac n'a pas tort de réclamer que la présente sentence ne doit donc pas s'interpréter comme le rejet de la Loi, même si l'irruption du Royaume la métamorphose.
Commentaire de ce verset 16 au
§ 107 ) — Mt 11,12-13. Le // Du centurion Corneille, premier des païens qui ait été agrégé à l'Église, donne l'exemple de l'initiative que nous sommes invités à prendre pour recevoir l'Évangile « de tout ce que le Seigneur a commandé ». Commentaire des v. 17 et 18 aux
§ 53 et
§ 56 , où se situent respectivement les // de
Mt 5,18 et 32.
§ 236. Le mauvais riche et le pauvre Lazare : Lc 16,19-31
(Lc 16,19-31)
-Les adjectifs sont traditionnels. L'Évangile ne dit pourtant pas expressément que ce Riche anonyme ait été volontairement cruel ou dédaigneux : simplement, il a ignoré le pauvre, pourtant « à sa porte » (v. 20). C'est l'un des grands maux de la richesse que si l'on n'y prend garde, il coupe de la communauté humaine la plus primaire — celle des besoins — au point que l'on peut côtoyer la misère sans même la voir. L'abîme qui sépare Lazare au ciel de l'enfer du Riche (v. 26), s'est creusé dès cette vie. C'est ce que dit le // Pr 21,13 (en face de ce même v. 26), sous l'image voisine de la surdité du Riche au pauvre, payée dans l'au-delà de celle du pauvre aux demandes du Riche.
Lc 16,20) — Du nom de Lazare : Le rapport avec le vrai Lazare frère de Marthe et Marie (Jn 11) ne s'expliquera qu'aux v. 27-31*. Son étymologie : < El < Azar > = Dieu a secouru, convient fort bien (comme à Éliézer, le serviteur d'Abraham, en Gn 24 — BC I*, p. 122).
ce qui tombait de la table du riche : Comme la Cananéenne prête à se contenter des miettes (
§ 156 ) — Mt 15,27*). C'est le thème du festin messianique, auquel nous sommes tous invités (
§ 225 ), mais auquel est d'autant moins disposé à répondre le riche qu'il a, mieux encore semble-t-il que « le pain quotidien », son propre « festin magnifique quotidien » (v. 19).
Lc 16,22-26) — le renversement du sort respectif entre riche et pauvre, dans l'au-delà, est naturellement populaire, puisqu'il soutient l'espérance des malheureux. L'Egypte, si attentive au mystère du Jugement et de la Rétribution, nous en donne l'exemple avec le conte de Satni-Khamoïs (raconté par A. George, dans Ass. S. n, n° 57, p. 81-82, et suivi du conte rabbinique apparenté « du dévot et du fils du publicain », p. 82-83). De fait, plus encore que le bon Samaritain, cette parabole a une allure de conte populaire.
A travers les images — qu'il ne faudrait donc pas prendre trop matériellement — il n'en reste pas moins que la parabole implique une rétribution personnelle, dont bénéficie Lazare et souffre le Riche, et cela dès après leur mort, sans attendre la Fin du monde et le Jugement dernier (sinon la requête des v. 28 à 31 n'aurait plus de raison d'être : il serait trop tard pour tout le monde). En mourant, on entre dans l'éternité d'une destinée désormais irrévocable (v. 26).
// Tb4,16;Si29,8.12;40,17.24;3,30(cf. Si 17,22-24, en // au
§ 60 ); 1Co 13,3) — Dès l’A.T., la doctrine de l'aumône inclut qu'elle « engrange » pour l'éternité (
Si 29,12 et 40,17), « couvrant la multitude des péchés » (
Si 3,30 1P 4,8). Encore faut-il qu'elle soit non seulement don matériel, mais avec charité, donc souci personnel du malheureux. On se rappelle que c'était un des conseils qui ressortaient le plus directement de la parabole précédente (
§ 233 ) — Lc 16,9*).
Lc 16,27-31) — Rebondissement de la parabole, comme dans celle du Prodigue avec le retour de l'aîné. Mais cette fois au contraire, le Riche se soucie du salut de ses 5 frères, comptant sur le témoignage d'un revenant pour les avertir et les convertir. Tentation de tous les temps, de Saül à V. Hugo : par l'évocation des morts, savoir enfin ! Avoir non seulement la preuve de l'au-delà éternel, mais par le fait même, connaissance de ce qui, pour nous, est encore futur. ... (//
1S 28,3-16). C'est surtout par cette seconde partie de sa parabole que Jésus répond aux Pharisiens. Il a commencé par dire : dépêchez-vous de vous faire des amis des < Lazare > que vous rencontrez, en leur faisant part de cet argent auquel vous êtes si (mal) attachés (v. 9 et 14), sinon il sera trop tard (v. 22-26). Mais la moquerie des Pharisiens venait plus fondamentalement de ce que, se tenant pour fidèles disciples de Moïse, ils ne cessaient de réclamer toujours plus de signes pour reconnaître en Jésus
le prophète* messianique (
Dt 18,18): cf.
§ 160 , et mieux encore
§ 163 ) — Jn 6,30-31 ; ils vont y revenir au
§ 242 , et le demanderont encore au Calvaire:
§ 352 ) — Mc 15,31-32, avec la même dérision (verbe « se moquer » en
Lc 23,35 comme en
Lc 16,24). Pourtant, les signes n'ont pas manqué depuis le début du ministère en Galilée. Nicodème en témoignait déjà (
§ 78 ) — Jn 3,2*). Bien plus, le retour à la vie du Lazare de la parabole pour la conversion de ses frères, se réalisera en la personne du vrai Lazare, quand Jésus le ressuscitera — (
Jn 11 — et pourquoi le Christ n'aurait-il pas, en artiste qu'il était, nommé tout exprès le pauvre de la parabole de ce même nom de < Lazare >, pour nous inviter à faire le rapprochement ? Bien sûr, les exégètes rationalistes renâcleront devant cette hypothèse, parce qu'elle implique une certaine prescience : mais c'est l'Évangile même qui affirme clairement la prescience de Jésus, précisément sur ce point (
§ 266 ) — Jn 11,4 et 11).
En tous cas, le piquant est que, précisément devant Lazare effectivement revenu de l'au-delà, comme le demandait le Riche de la parabole (
Lc 16,30), ses « frères » loin de se convertir, y trouveront raison supplémentaire de supprimer Jésus (
§ 267 )... Pour l'instant, Celui-ci préfère lancer à ses adversaires un argument < ad hominem > : « Vous vous prétendez les disciples de Moïse et des prophètes. Eh bien, suivez Moïse » (
Lc 16,31 //
Jn 5,46).
Mais plus généralement, cette conclusion établit la hiérarchie dans les signes de crédibilité* : n'en sont pas exclus les miracles, c'est-à-dire une perception directe, par nous-même, du sur-naturel; mais dans la mesure où la foI* est connaissance indirecte, faisant confiance au témoignage de Celui qui sait, croire c'est donc adhérer à Dieu sur sa seule Parole, transmise peu à peu par Moïse et les prophètes au long de l’A.T., puis incarnée en Jésus (
He 1,1-3). Alors même, il convenait que nous ne la recevions pas directement, mais par « les témoins choisis d'avance », les Apôtres (
Ac 10,41-42) et les Évangélistes (
§ 2 ) — Lc 1,1-4*).
On aurait supposé plus facile que Dieu se révèle directement. « Mais si le fait de voir Jésus personnellement facilite tellement la foi en son message, demande
R. Guardini, pourquoi ceux d'alors n'ont-ils pas cru ? — C'est que les Apôtres et les prophètes nous montrent ce que cela veut dire d'être soumis directement à la Parole : combien violemment l'homme est alors arraché à son milieu de vie, combien durement sont brisées les choses communes de l'existence... On n'a pu vouloir tout homme relié immédiatement à Dieu qu'après avoir oublié ce que cela signifie d'être sous la puissance directe du Saint-Esprit, et après avoir remplacé la secousse produite par Lui, par l'< expérience religieuse >... À vrai dire, il n'est pas donné à l'homme de communiquer directement avec Dieu. Dieu est saint et parle par ses messagers. Quiconque refuse d'entendre le messager, parce qu'il a la prétention de recevoir le Seigneur lui-même, montre par là qu'il ne sait pas, ou ne veut pas savoir, ce qu'est Dieu et ce qu'il est lui-même... Et du même coup il montre par là qu'au fond il ne veut pas croire, mais savoir, il ne veut pas obéir, mais avoir son autonomie » (Le Seigneur I p 282-285). Dans le domaine de la foi, c'est commettre un péché analogue au « péché originel » du Prodigue (
§ 232 ) — Lc 15,13*).
§ 237. Scandale des petits : Lc 17,1-3 a
(Lc 17,1-3a)
— Commentaire au
§ 176 ) —
Mt 18,6-7. //
Ex 32,1-21 1R 12,3-30 Ps 106,36 Tb 1,4-6 — Le plus grand Bien est la charité, la communion avec Dieu et entre frères. Le plus grand Mal est donc la rupture avec Dieu ou bien entre frères d’Alliance : d'où l'énormité du scandale suscité par le Veau d'Or (//
Ex 32), le schisme d'Israël et les idoles de Samarie (//
1R 12). En de telles circonstances, à chacun de « prendre garde à soi » (
Lc 17,3a) selon sa conscience, en rompant au besoin avec l'engouement général qui se fie aux mauvais pasteurs, le grand prêtre Aaron et le roi Jéroboam.
§ 238. Correction fraternelle et pardon : Lc 17,3 b-4
(Lc 17,3-4)
— Commentaire aux
§ 179 et
§ 181 ) —
Mt 18,15 Mt 18,21-22.
//
2S 19,20-24 Si 28,7 Pr 24,16 — Tout au long de cette révolte d'Absalom, David est une vivante figure du Christ: lui aussi passe par le mont des Oliviers, qu'il gravit comme un Calvaire (2S ch. 15-16, en // aux
§ 338 et
§ 351 ), est trahi par l'un de ses conseillers, Ahitophel (ch. 16-17, cité au
§ 233 ), ne pense qu'à sauver son fils rebelle et à pleurer sa mort (ch. 18-19, en // au
§ 232 ). Enfin, une fois de retour à Jérusalem, David pardonne à ce Shiméï, proche de Saül, qui l'avait insulté lors de sa < Passion > (//
2S 19,20-24).
§ 239. Puissance de la foi : Lc 17,5-6
(Lc 17,5-6)
— Commentaire au
§ 171 -
Mt 17,20. Ce qui, dans la version // de Mc (au même
§ 171 ) était dit par le père de l'épileptique, marquant mieux les deux degrés de la foi : « Je crois ! Viens en aide à mon incrédulité » (
Mc 9,28-29*), Luc le met donc dans la bouche non seulement des disciples, mais précise-t-il « des Apôtres », adressant leur demande au « Seigneur ». C'est souligner combien les Douze, qui ont à être témoins du Christ, doivent tout les premiers être solides sur leur foi — et plus encore qu'eux tous, Simon Pierre (
§ 323 ) —
Lc 22,32*). Mais c'est dire aussi qu'ils croient déjà, puisque non seulement ils donnent à Jésus ce titre divin de < Seigneur >*, mais lui demandent d'augmenter leur foi, ce que Dieu seul peut faire (sur ce point, cf.
I. de la Potterie : Mél. B. Rigaux, p. 134-137; et
A. George : Ass. S. n, n° 58, p. 69).
//
2R 2,8-14 Da 6,24 He 10,38-39 2Th 1,3-4 — Comme Elisée, muni du manteau d'Elie, refait le miracle du grand prophète qui l'a pris pour son successeur, ainsi les disciples du Christ, munis de la foi, « feront-ils les mêmes oeuvres que Lui, et même de plus grandes » (
§ 326 ) —
Jn 14,12*). Par exemple Maur, disciple de saint
Benoît, marchant sur les eaux pour sauver le petit Placide
(Grégoire le Grand: Dialogues n,7).
Quant à Daniel, c'est sa fidélité intrépide à ne vouloir < servir >* que Yahvé qui, par deux fois, le condamne à mort: d'abord dans la fournaise (
Da 3,17-18) puis dans la fosse aux lions (
Da 6,11-12). Sans qu'il ait même seulement demandé un miracle, Dieu qui n'est pas moins fidèle « envoie son Ange » pour « le rafraîchir » dans le feu (à l'inverse du Riche en enfer, au
§ 236 ), et « fermer la gueule des lions » (
Da 3,50 — suiv.
lxx — et 6,23).
§ 240. Nous sommes des serviteurs à qui l'on ne doit rien : Lc 17,7-10
(Lc 17,7-10)
— Toute la difficulté de cette parabole est dans le sens de l’expression : « serviteurs inutiles ». Si l'on reste dans la logique de l'anecdote, le serviteur est d'autant moins < inutile > que son service est plus divers et indéfini. Par contre il est vrai, — surtout si l'on tient compte du statut de l'esclave d'alors, propriété de son maître — que celui-ci ne leur doit rien : voir par exemple
Si 33,25-30, complété par
Si 7,20. On sait que les Apôtres — auxquels s'adresse la parabole comme les avis précédents (v. 10 : « Ainsi vous-mêmes... ») — tiendront ce titre à honneur, vu le Maître et le Seigneur* qui les a (librement) appelés à « prendre son joug » (
§ 111 ) —
Mt 11,29*), et se dévoueront totalement à son service comme des esclaves (le mot y est en
Ac 4,29 Ac 16,17 Rm 1,1 Ga 1,10).
Mais il faut tenir compte aussi de la transposition qu'implique toute parabole, du domaine matériel où se passe l'histoire à la réalité mystique du Royaume qui est enjeu. Le Christ n'est pas tant venu régler les questions sociales (
§ 205 ) —
Lc 12,13*) qu'instaurer le Règne de Dieu, c'est-à-dire de l'amour-don (qui réglerait radicalement, il est vrai, les difficultés entre les hommes). De ce point de vue, il est évident qu'il n'y a pas plus de limites qu'il n'y en a dans le don de Dieu se faisant notre < Serviteur >, < livré >* à nous, corps et âme jusqu'à la mort et la mort de la croix (supplice réservé aux esclaves). En retour, comment l'homme aurait-il à se mettre moins entièrement au service de Dieu et de ses frères ? Déjà, par le fait de la création, nous tenons jusqu'à notre être, de Dieu; et, comme tous les êtres créés n'ajoutent rien à son Être total, toutes leurs actions n'enlèvent rien à la totalité de l'action de sa bienveillante Providence. En ce sens, il est métaphysiquement exact que nous sommes inutiles, et que Dieu ne serait pas en peine de se passer de nos services. Encore moins nous « devrait-il » rétribution ou même reconnaissance puisque ce que nous sommes et faisons, c'est encore Lui qui nous l'a donné, y compris de le faire librement. Il n'a pas de dettes envers nous : c'est nous qui Lui devons tout, sans même parler de la dette de nos fautes.
Le paradoxe est justement qu'à partir de cette < inutilité > fondamentale, Dieu n'a pas moins voulu nous donner d'être, et d'être quelqu'un de libre, de pouvoir exercer par conséquent une action réelle, décisive même, non seulement au service du Cosmos (
Gn 2,15), mais des âmes (comme les Apôtres en particulier), et de Lui-même. C'est ainsi que « Dieu a (voulu avoir) besoin des hommes ». Inutiles, en rigueur de termes, c'est vrai, mais non moins vraiment serviteurs, efficaces jusque dans la transmission de la vie divine par les sacrements : « Ce que vous remettrez sera remis au ciel ». À cela, Dieu qui serait en droit de l'exiger, ne nous force pas, puisque nous sommes libres de nous y refuser. Et s'il « ne nous doit rien », Il ne nous en est pas moins reconnaissant comme Dieu seul peut l'être : infiniment, éternellement : « En tous ces pauvres (Lazare) que je vous ai laissé soulager, c'est moi que vous avez servi » (
§ 307 ) —
Mt 25,35-46).
// 2S 17,24-29 2S 19,32-37 Jb 22,2-3 Jb 35,7 Ps 19,14 Ps 123,2 — Cette humilité du serviteur, l’A.T. en donne de beaux exemples, même vis-à-vis d'un simple roitelet comme David (2S 17-19), a fortiori face à Dieu, comme Job ou le psalmiste. Se tenir à sa place exacte de serviteur, inutile certes, mais serviteur d'autant plus honoré d'y être « invité », quelle profonde spiritualité !
§ 241. La guér1son des dix lépreux : Lc 17,11-19
(Lc 17,11-19)
Après cette série de recommandations aux Apôtres (
§ 237 -240) concluant la grande section pédagogique des 3 chapitres 14-15-16, reprise du thème de la marche vers Jérusalem, que nous n'avions plus trouvé depuis le
§ 221 -
Lc 13,33-35*. C'est la dernière mention, avant la véritable « montée » de Jéricho à l'entrée solennelle des Rameaux (voir Introd. aux
§ 253 -275).
Or une fois de plus, nous sommes avertis de ne pas prendre cette < route > en un sens matériellement topographique: Alors que le voyage a commencé en
Lc 9,51, et qu'au
§ 192 ) —
Lc 10,38-42, Jésus se trouvait déjà aux portes de Jérusalem, le voici à présent revenu presqu'au départ: « à la limite de la Samarie et de la Galilée », à l'orée d'un village traditionnellement situé à Djénin (ou Jénin), à 18 km seulement au Sud d'Afula, centre de la grande plaine galiléenne de Yizréel. Si pourtant Luc a mis toute cette III° partie de son Évangile sous le signe de la montée à Jérusalem, c'est qu'elle donnait sens et convergence - comme on dit le sens ou la pente d'une vallée — à ce que les multiples enseignements intégrés au cours de ce voyage auraient eu, en soi, de disparate.
Évidemment, comme dans tout < pèlerinage > (
Lc 9,53), le but polarise tout le trajet; et dans le cas présent, il le dramatise puisqu'on sait bien qu'à Jérusalem, Jésus vient pour y « accomplir son Exode » (
§ 169 ) —
Lc 9,31*). Mais pourquoi cette mort et cette résurrection, prévue et annoncée dès auparavant (
§ 166 ), sinon pour cette définitive < ascension > vers le Père, et l'effusion de la Pentecôte, qui pourra s'ensuivre alors et alors seulement (
§ 258 ) —
Jn 7,37-39*). Voilà vers quoi tend l'itinéraire (mystique), la mission et le désir du Christ (
§ 212 ) —
Lc 12,49-50*). Donc le but réel vers lequel chemine Jésus, c'est en définitive l'effusion de l'Esprit Saint, l'ouverture de la voie d'accès du Royaume (de l'Église) à tous les hommes (Sur ce point,
cf. A. Denaux, bien résumé par E. Samain, dans Cah. de « Foi et Vie » n° 12, juin 1973, p. 3-24). Caractéristique de cette orientation < théologique > du voyage, l'attitude de Jésus envers les Samaritains. S'ils ont refusé de le recevoir, Jésus n'a pas voulu qu'il leur en soit tenu rigueur (
§ 183 ); et par contre, ici comme dans la parabole du bon Samaritain, l'Évangile souligne évidemment à dessein que, des dix lépreux, c'est le < païen > qui a le beau rôle.
se tenant à distance... Allez vous montrer aux prêtres : conformément à la législation du Lévitique (
Lv 13,46 Lv 14,2, en // au
§ 39 ). Le titre de « Maître » (Vg. « praeceptor ») est insolite en dehors du cercle des disciples du Christ. Serait-ce que même les lépreux y sont appelés aussi ? Ou bien, avec les Pères de l'Église, faut-il y voir le signe que le mal des lépreux n'était pas seulement physique, mais bien plus encore d'être comme « des brebis sans pasteur » ?
pendant qu'ils y allaient : Donc pas immédiatement, mais après avoir commencé d'obéir: sur la seule Parole du Christ, ils ont fait l'acte de foi de partir se présenter (comme guéris) au prêtre, avant d'avoir constaté qu'ils étaient effectivement «purifiés ».
glorifiant Dieu à haute voix: Cf. Lc 2,20 Lc 5,25-26 Lc 7,16 etc. C'est le principe même des < Laudes > : Dieu se chante ! Tomber face contre terre : adoration.
//
Ps 116,1-9 Ps 116,12-13 — Les // du Lv sur les lépreux ou l'exemple de Miryam,
Nb 12,10-14, se trouvant aux
§ 39 et
§ 83 , ces deux psaumes illustrent plutôt le thème de l'action de grâces. Car même si la leçon principale de cet Évangile est bien : « or c'était un Samaritain », l'Église doit continuer d'entendre la plainte du Sauveur que pour dix demandes, il n'y ait qu'un merci : c'est bien pourquoi elle fait de son < eucharistie > une obligation morale à tous ses enfants (//
Ps 116,12-13).
Lève-toi, ta foi t'a sauvé : Elle n'a pas moins guéri les 9 autres. Seulement, le Samaritain nous apprend que, pour aller jusqu'au bout, la foi doit s'extérioriser pour chanter le don de Dieu — et se mettre en route, elle aussi : « Va! »
§ 242-244. Proximité du royaume : Lc 17,20 à 18,8
(Lc 17,20 Lc 18,8)
— Ces 3 paragraphes précisent ce qui est le premier point de la prédication du Christ, donc de l’Évangile : « Les temps sont accomplis, et le Règne de Dieu est proche », à votre portée
§ 28 —
Mc 1,15*).
Lc 17,20-21) — Quand viendra... ? La question est double, portant sur le temps, mais aussi sur la manière dont « viendra » ce Règne — autrement dit : les signes permettant de le reconnaître. Jésus répond d'abord à ce dernier point par le terme technique de l'observation, soit des symptômes des maladies, soit des astres ou des augures: non, le Royaume n'est ni observable ni localisable « ici ou là ». Les deux « voici » confirment que ce Royaume n'est pas un lieu, matériel, mais un événement, « l'irruption soudaine » du Don de Dieu.
Le Royaume est au-dedans de vous : C'est la traduction littérale, définissant ce Règne par l'intériorité. Mais cela ne signifie pas qu'il soit exclusif d'aspects plus extérieurs, ni purement individuel, comme l'ont montré plusieurs paraboles. Aussi préfère-t-on souvent traduire aujourd’hui : « ...est parmi vous. » En tous cas, il faut tenir compte de ce que, la question portant sur le temps, la « venue » du Règne est un < événement >.
Influencés par l'eschatologisme*, de nombreux exégètes ont vu dans ce verset, comme dans l'ensemble de ces 3 paragraphes, une confirmation que Jésus y aurait annoncé une prochaine Fin du monde. Dans l'étude qu'il a consacrée à tout ce passage,
A. Feuillet a montré comment il y a une nuance de futur en ce v. 20 b, de par son rapprochement avec la formule identique des v. 23-24 qui, elle, vise expressément le « Jour du Fils de l'homme » (voir au
§ 243 *: Cf. Rech. sr 1948, p. 544-565. En fait, comme à chaque fois qu'il est question de la venue du Royaume, il y a ici flottement entre le « pas encore » et le « déjà-là »*. Car même si reste encore à venir l'extension puis la confirmation définitive du Règne de Dieu, celui-ci a commencé avec la présence de Jésus « au milieu de nous » comme l'annonçait précisément Jean-Baptiste
§ 22 — Jn 1,26*), et comme le prouvaient les < signes > miraculeux multipliés par le Christ :
§ 197 ) — Lc 11,20) — et ici même, puisque ce qui précède immédiatement cette Parole sur le Règne, c'est la guérison des dix lépreux. Le Royaume est si bien à portée de ses interlocuteurs que Jésus les presse d'y entrer et d'y travailler : Lc 14,15, provoquant la parabole des invités au festin, v. 16-24; et 19,11 également suivi d'une parabole, v. 12-27 (cf. A.
george: Sur Luc, p. 297-298).
Évangile de Thomas (apocryphe) : Ses disciples lui dirent : « Quel jour le Royaume viendra-t-il ? — // Ne viendra pas quand on l'attendra. On ne dira pas : < Voici qu'il est ici >, ou : < Voyez, il est là >, mais le Royaume du Père est répandu sur la terre et les hommes ne le voient point ».
// Nb 2,2-25 Is 12,6 So 3,16-18 — Dès l’A.T. la Présence divine avait été accordée à Israël : c'est la < Shékinah >*, l'accompagnement par Yahvé des douze tribus durant leur Exode vers la Terre Promise, sous le signe de « la Tente de la Rencontre » (Nb 2,2), et plus tard du Temple de Jérusalem. Par la suite, les prophètes insisteront eux aussi sur l'intériorité de cette inhabitation de Dieu en son Peuple (// Is 12,6 et So 3,16-18). Mieux encore ce Règne s'instaurera sous la Nouvelle Alliance « au-dedans de nous », non pas seulement individuellement mais < en Église >, avec le Don de l'Esprit Saint, à la Pentecôte. Là comme en tous points, le Christ accomplit ce que figurait déjà l'Ancienne Alliance, et déjà le Saint Esprit nous travaille :
Grégoire de Nysse : De instituto christiano (Jaeger vm, 1P 79): Quel est ce Royaume au-dedans de nous ? Et que pourrait-il être d'autre que ce bonheur qui, « d'en haut », naît dans les âmes par l’Esprit ? Il n'est en effet que l'image, les arrhes, le signe, de la félicité éternelle dont jouiront les âmes des saints dans l'éternité... «Il nous console, dit l'Écriture, en toutes nos tribulations... ». Et: « C'est comme un festin que mon âme savoure ». Tout ceci nous suggère en symboles la joie et la consolation qui viennent de l'Esprit. (Trad. fr'e, p. 53).
§ 243. L’avènement du fils de l’homme : Lc 17,22-37
(Lc 17,22-37)
— Ce n'est pas la suite immédiate du § 242 mais, comme il arrive si souvent, l'explication donnée par Jésus lui-même à ses disciples, de la parole précédente aux Pharisiens, énigmatique de par sa concision même : la venue du Règne est celle du Fils de l'homme, qui l'instaure.
Lc 17,22) — Voir un seul jour... et ne le verrez pas : L'insistance porte sur le < pas visible >, comme au v. 20 sur le < pas observable >. Pourrait être une mise en garde contre la nostalgie des « jours » où le Christ était visiblement « parmi ses disciples » — ce qui serait illusion puisqu'« il vous importe que je m'en aille », pour être avec vous d'une présence plus intériorisée dans l'Esprit Saint
§ 331 — Jn 16,7*; cf. 2 Cp5,16). Mais plutôt, semble-t-il, Jésus vise-t-il ici le temps où, persécutés, ses disciples seraient tentés de désirer que, fût-ce un seul jour, la Gloire du Royaume éclate visiblement
(A. Feuillet : Art. cit. p. 549-550). Cet exorde, de circonstance, est propre à Luc.
Lc 17,23-37) — L'ensemble de ces versets, par contre, se retrouve en Mt ou en Mc, comme le montre la synopse de ce paragraphe. Préférant regrouper ce qui concerne les annonces diverses des Evangiles sur l'Avènement du Fils de l'homme aux
§ 291 -307 (voir l'Introd. à ces § ), renvoyons :
- les commentaires de Lc 17,23-24.26-27.34-37 : aux
§ 296 et
§ 302
— commentaire du v. 25 (= annonce de la Passion): au
§ 166 - du v. 31: au
§ 294
— du v. 33 (= perdre ou gagner sa vie): au
§ 168
- Restent les seuls versets 28-30 et 32, simple redoublement de l'exemple du Déluge (v. 26-27) par celui de Sodome (comme en 2P 2,4-9).