§ 166. Première annonce de la passion: Mt 16,21; Mc 8,31-32a; Lc 9,22
(Mt 16,21 Mc 8,31-32 Lc 9,22)
— À la différence de Mc et Lc, où cette parole du Christ est rapportée comme un simple < ajout > (Lc) à ce qui précède, Mt marque solennellement que nous passons au second versant du ministère de Jésus. Le premier, de révélation, culminait à la confession de Pierre, à Césarée. Mais le reflux général est déjà commencé (
§ 164 *) ; aussi le second versant, de sacrifice, va mener à la Passion et à la Résurrection — à quoi le Christ entreprend de préparer ses disciples :
— Dès lors: formule plus solennelle que le simple « alors », qui est habituel en pareil cas. « Dès lors » ne se retrouve qu'en Mt 4,17 = au début du 1° versant.
— Jésus-Christ: du titre que vient de lui reconnaître officiellement Pierre, au y. 16. La conjugaison du nom de Jésus et de son titre de Messie est rare dans les Évangiles: seulement Mt 1,1.18; Mc 1,1; Jn 1,17; 17,3.
— commença (Mt et Mc) : C'est bien le commencement, conscient, délibéré, de « l'obéissance du Fils jusqu'à la mort et la mort de la Croix ». Le confirme:
— Il fallait: pour que, malgré le premier refus des hommes, le Dessein paternel divin puisse être « par-fait » (
§ 24 ) — Mt 3,17 b*. Sur le « Il faut » de la Passion, cf.
§ 18 ) — Lc 2,48-49*, et
§ 78 ) — Jn 3,14*).
// Gn 40,12-22 Jon 1,12 Jon 1,14 Ps 89,39-49 — Triple préfiguration du mystère pascal, témoignant que, depuis toujours, le Père a « imaginé » de sauver les pécheurs par le sacrifice de son Élu (BC I*, j>. 165 ss — Sur Jonas, voir le commentaire superbe de D. Barsotti: Jonas, Éd. Téqui 1974, p. 43-50). Le Ps 89 chante David, mais qui n'y reconnaîtrait surtout « le Fils de David » ? De même aussi, le sacrifice d'Isaac est « une parabole de l'amour de Dieu pour le monde » (BC I*, p. 115 ss).
qu'il aille à Jérusalem : parce que son sacrifice « ne pouvait se faire » que là (
§ 221 ) — Lc 13,33 ; cf.
§ 169 ) — Lc 9,31*). Son procès (devant « anciens, princes des prêtres et scribes » = le Sanhédrin*), sa mort et sa résurrection: à s'en tenir au texte même de l'Évangile, c'est clair: par trois fois (ici, puis aux
§ 172 et
§ 253 ), Jésus annonce expressément qu'Il sait.
§ 167. Pensée de Dieu, pensées des hommes: Mt 16,22-23; Mc 8,32 b-33
(Mt 16,22-23 Mc 8,32-33)
— La réaction de Pierre paraît incohérente à de savants exégètes: et comment peut-il, sitôt après avoir été proclamé « Bienheureux », être traité de « Satan »? Sur cette soi-disant incompatibilité, on a échafaudé toutes sortes de remaniements de l'Évangile. Comme si l'esprit de l'homme n'était pas limité, progressif! Comme si la révélation d'un aspect du mystère dévoilait tous les autres, qui ne peuvent être perçus que par de nouvelles révélations — comme le sont ces
§ 166 à 168 ! Comme si la foi de Pierre dans le < Messie > de Dieu, le Fils du Dieu vivant, et son amour même pour Jésus ne devaient pas au contraire humainement le révolter contre cette prédiction des humiliations et de la mort de son « Seigneur » !
// 1M 2,20 2M 6,30 2M 7,1-40 Ac 21,12 — Dès l'Ancienne Alliance, les fidèles n'ont pas hésité à repousser tout compromis proposé par des « tentateurs », même mus par la pitié.
Mt 16,23 ; Mc 8,33) — Passe à ma suite : Deux sens possibles : « Arrière ! » (= le « Vade rétro » de la Vg, à
Mc 8,33) ; ou bien : « Passe derrière moi » (= le « Vade post me » de la Vg, à
Mt 16,23 — mais en grec, Mc et Mt sont identiques). Invitation à suivre le Christ, comme un disciple*, dans cette Voie (=
§ 168 ).
Loin de moi, ou: À Dieu ne plaise: Profitant de ce que l'exclamation, en grec, signifie au sens premier: « Propitiation », Origène commente (PG 13,1032):
Pierre estime que la Passion est indigne du Christ, « le Fils du Dieu Vivant », et que cela va même contre la dignité du Père. Car la gloire du Christ venait de lui être révélée, mais sa Passion ne lui avait pas été manifestée divinement. C'est pourquoi, oubliant pour ainsi dire la majesté du Christ, oubliant aussi que le Fils du Dieu Vivant ne peut rien dire ni faire de répréhensible, il se met à le gourmander, et lui dit, comme si notre Seigneur avait besoin de propitiation : « Propitiation pour toi, Seigneur! » En effet, il ne savait pas encore que « Dieu l'a fait propitiation par la foi en son sang » (Rm 3,25). Jésus va répondre à la fois à son bon mouvement et à son erreur. Il lui dit donc : « Passe derrière moi », ce qui veut dire « Suis-moi » ; mais il ajoute : « Satan », ce qui veut dire « adversaire »... . Comparons cette réponse : « Va, suis-moi, Satan » à celle que le Seigneur fit au diable en Mt 4,9-10 : « Va, Satan » — mais non pas : Suis-moi. Il est clair que suivre le Christ est un bien ; et lui-même a dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ».
On demande pourquoi le Christ dit à Pierre : « Tu m'es un scandale »*, car le scandale ne peut atteindre le Sauveur, ni même un homme qui aurait atteint la charité parfaite. Mais Jésus pense à ceux de ses disciples qui seraient peu avancés dans les choses de Dieu, et il fait sien leur scandale, à la manière dont Paul a dit : « Qui est scandalisé sans que je brûle ? » Le Christ a plus de titres encore à dire : « Qui est scandalisé sans que je le sois ? », de même qu'il a dit: « J'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ».
Hilaire: Sur Mt 16 (PL 9,1010-1011): Alors que c'est un don de Dieu, de reconnaître dans l'Esprit que le Christ est Dieu, c'est au contraire l'oeuvre du diable que de ne pas reconnaître le Christ dans l'homme... Après l'annonce de la Passion, le diable, qui s'était éloigné pour un temps, reçoit licence [de tenter]. Puisqu'il semble impossible aux Apôtres que ce Christ, en qui Dieu est présent, soit capable de souffrir, le diable saisit cette occasion de faire chavirer la foi de l'homme: il insinue à Pierre un mot d'exécration, qui est comme une malédiction contre ce qu'on exècre. Mais le Seigneur sait que Pierre est poussé par le diable. Il lui dit: « Passe à ma suite », ce qui est une invitation à le suivre dans la Passion, à imiter son exemple. Et à l'adresse du véritable inspirateur de la pensée mauvaise, il ajoute : « Satan, tu m'es un scandale. » Car il ne convient pas de penser que l'appellation de < Satan > et l'accusation de scandale concernent Pierre, après un si grand éloge de son bonheur et de sa puissance. Parce que tout manque de foi est l'oeuvre du diable, le Seigneur, offensé par la réponse de Pierre, a maudit, en l'humiliant par son nom de < Satan >, l'auteur de ce manque de foi.
Augustin: Sur le Ps 34 (PL 36,328) : Parce que le Seigneur parlait de sa Passion future, Pierre voulut barrer le chemin du Seigneur : il voulut lui donner un conseil, comme pour le sauver — un malade, conseillant son médecin ! Et que dit-il au Seigneur? « Loin de toi, Seigneur. Cela ne sera pas! » Il voulait marcher devant, et que le Seigneur suive. Mais que dit le Seigneur ? — « Passe derrière moi, adversaire! » En marchant devant, tu m'es un adversaire ; en me suivant, tu seras un disciple.
Pierre Chrysologue: Sermon 27, sur le scandale (PL 52,276): «Non! Pas cela pour toi! », dit Pierre au Seigneur (Mt 16,23). Pierre s'efforce d'évacuer le triomphe de la Croix, dont son Maître venait de parler. Touché par le venin du serpent, ce soldat refuse à son roi la victoire, avant que ce serviteur ne renie son Maître.
C'est pourquoi le Seigneur dit à son serviteur: « Passe derrière moi! » — puis, il renvoie le scandale à son auteur : « Satan, tu m'es un scandale! » Et vraiment, Pierre passa derrière le Seigneur, puisqu'il monta sur la Croix pour le suivre au ciel.
§ 168. Le renoncement, et sa récompense: Mt 16,24-28; Mc 8,34 à 9,1 ; Lc 9,23-27
(Mt 16,24-28 Mc 8,34-9,1 Lc 9,23-27)
— Si le Christ s'associe l'Église (
§ 165 ), c'est < à la vie à la mort > : son mystère pascal (
§ 166 ) doit être non seulement admis (
§ 167 ) mais partagé par ceux qui veulent être de ses disciples: souffrances (
Mt 16,24 et //), mort (v. 25-26) et glorification (v. 27).
C'est donc là une condition nécessaire, fondamentale. Aussi, d'une part, Mc et Lc précisent que Jésus y « appelle la foule », et s'adresse donc « à tous ». Et d'autre part, l'Évangile y revient encore à plusieurs reprises:
§ 103 ) — Mt 10,38-39*,
§ 227 et
§ 243 ) — Lc 14,27 et 17,33;
§ 309 ) — Jn 12,25-26. Saint Paul, qui a si bien vécu cet Évangile (// Ga), témoigne que dès les premiers temps, bien des chrétiens ont été tentés de méconnaître ou de minimiser la Croix (// Ph); il les en blâme « avec larmes », comme le Christ a tancé saint Pierre (
§ 167 ).
//
Lm 3,27-28 — La croix est nécessité, de par le Dessein de Dieu et de son Christ, de « racheter le monde par sa sainte Croix », suivant l'invocation traditionnelle. C'est le « il faut » du
§ 166 ; il « s'impose » à qui prend « le joug bienfaisant du Maître doux et humble de coeur » (
§ 111 *).
Mt 16,24; 8,34; Lc 9,23 //
Ga 2,20 Ga 2,19 Ga 6,14 Ph 3,17-21 — Venez à ma suite... vienne avec moi: Les deux verbes du < disciple > (
§ 25 ) — Jn 1,37*).
prenne sa croix: mot caractéristique de l'assimilation du chrétien au Christ: Il a si bien porté sur la Croix toutes nos souffrances (
Is 53), qu'il a faim, soif, est nu ou captif avec les malheureux (
§ 307 ) — Mt 25,35-40), si bien que ce qu'ils ont à supporter prend valeur rédemptrice de « croix ». Ce qui exige, pour être vrai, que le disciple « se renie lui-même » (ce que développent les v. suivants):
Mt 16,25; Mc 8,35; Lc 9,24) — Voir au
§ 103 le commentaire du // Mt 10,38, notamment pour la traduction: « sauver (ou perdre) son âme ». Et il n'est pas plus facile de « mourir » à soi-même que de passer par la mort physique : « Le sens est : On ne confesse pas Dieu dans les délices et la sécurité : celui qui croit en moi doit répandre son sang »
(Jérôme : Ep 121 à Algasia -
Pl 22,1013).
à cause de moi: Comme à la 8° Béatitude (
§ 50 ) — Mt 5,11). Signifie non seulement: « pour moi », mais « à cause de son union avec moi », comme le comprend
Jérôme (Ep ) aussi bien qu'
Origène (Sur Mt xn — PG 13,1040) : Je vis, mais ce n'est plus moi: voilà les paroles d'un homme qui s'est renié lui-même, qui a perdu sa propre vie et accueilli en lui le Christ pour que le Christ vive en lui: vive en lui comme Justice et comme Sagesse, et comme Sanctification, et comme notre Paix, et comme la Puissance de Dieu opérant toutes choses en lui... Et si le Fils de Dieu est mort crucifié, tous ceux qui mourront au péché doivent mourir par ce même mode: par la Croix. C'est pourquoi ils diront encore: « Je suis cloué à la Croix avec le Christ » (
Ga 2,19).
Hilaire : Sur Mt 16 (PL 9,1011-1012) : // Nous exhorte à être semblables à lui : car Lui qui était, par nature, en forme de Dieu, il s'est fait humble et obéissant jusqu'à la mort, et il a reçu la gloire et la puissance mêmes de Dieu (= // Ph 2,10-11). Aussi devons-nous prendre notre croix et Le suivre: l'accompagner sinon de fait, au moins de volonté dans sa Passion.
Mt 16,26 ; Mc 8,36-37 ; Lc 9,25 // Ps 49,8-10 — S'il s'agissait seulement de la vie physique, cette sentence ne serait que < vérité de La Palice >. Mais l'Évangile parle ici de la vie éternelle de l'âme — non au sens platonicien (dualisme âme / corps), mais au sens biblique, où la < sur-vie > exige d'être < rachetée >.
C'est bien parce que l'homme à lui seul n'aurait pu y parvenir (//
Ps 49) que le Christ lui-même s'est constitué notre rançon (
§ 255 ) — Mt 20,28* — Sur la nécessité de garder ces deux mots : < Âme > et < Rédemption ou rançon > dans le vocabulaire chrétien — et ici en particulier — cf.
C.J. Nesmy, dans « Foi et Langage », avril 1977, p. 161-169). Encore faut-il que nous-même nous unissions à son sacrifice, pour bénéficier de ses fruits (= verset suivant) :
Mc 8,38; Lc 9,26/7 2Tm 2,11-13) — Logique de l'association < à la mort à la gloire >. Qui aura rougi: C'est l'alternative devant laquelle nous met saint Paul (dans le // Ph 3,20): ou galvauder notre gloire* dans les jouissances de la terre et par conséquent renier la Croix du Christ, ou nous glorifier en elle et tenir le monde pour désormais « crucifié » (ce qui ne veut pas dire : le mépriser, mais tout au contraire: l'aimer assez pour le racheter).
cette génération adultère et perverse (Mc): Cf. Dt 32,5. Sur le sens de « cette génération », cf.
§ 108 ) — Mt 11,16* et
§ 299 ) — Mt 24,34*.
quand Il viendra dans la gloire de son Père avec les anges: C'est ainsi que Mt 25,31 nous fait « voir » le Jugement dernier, dont il s'agit bien ici:
Mt 16,27 // Ph 2,10-11 Si 33,19 Si 33,22-23 Pr 24,12 Ps 62,12-13 Ps 73,23-24
— Le thème de la rétribution court non seulement tout au long de l’A.T. mais dans toutes les religions. Ce qu'il y a de propre ici (et dans les //
Ps 73 et
Sg 5), c'est la solidarité du Christ et de ses disciples, dans sa Gloire d'où Il reviendra « nous prendre » (
§ 325 ) — Jn 14,3) — si toutefois nous nous sommes laissés « conduire dans le Dessein » (
Ps 73) du « Il faut » de la participation à la Croix rédemptrice.
Mt 16,28; Mc 9,1 ; Lc 9,27) — L'introduction de ce verset — « Et Il leur dit » (Mc): « Amen, je vous le dis » (Mt-Lc) montre qu'il s'agit d'une parole séparée du Christ, volontairement accolée ici. Et cela nous aide à comprendre en quoi elle diffère, mais complète ce paragraphe.
Le Fils de l'homme venant dans sa royauté : Nous adoptons la traduction justifiée par J. carmignac (Le mirage... p. 30-31). Mais on peut aussi traduire: « venant avec son Royaume » (Jouôn — Tob: « venir comme roi »). Quoi qu'il en soit, il s'agit donc d'une < venue > du Christ. Laquelle? —La tradition ancienne y a lu l'annonce de la Transfiguration : « parmi ceux qui sont ici » désigne Pierre, Jacques et Jean, qui « verront » en effet le Christ en Gloire peu de jours après. En ce sens également X. Léon-Dufour: Et. d'Év., p. 90-91. Mais une échéance si proche explique mal les termes de cette prédiction :
— ne goûteront pas la mort: Expression trop particulière pour ne pas être voulue et signifier seulement: ne seront pas morts. e. trocmé, qui donne une bonne bibliographie sur l'éventail des réponses, relève à juste titre dans ce « goûteront » « la nuance d'expérience intime, de contact personnel pleinement ressenti », et le rapproche des versets précédents où « renoncer à soi-même » et « perdre sa vie » était présenté comme une nécessité indispensable. Au lieu d'être une < prédiction >, Mc 9,1 devrait s'entendre comme une < réprimande > adressée à ceux qui ne veulent pas se risquer à « goûter cette mort » (passer par cette mortification) avant le triomphe assuré. Ce serait donc dans la ligne du « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu »? (St. EV 2, 1964, p. 259-265). Mais cette fois encore, la tournure de la phrase, introduite par un « Amen, je vous le dis », semble annoncer plutôt une déclaration prophétique, et ne visant que quelques-uns — « Il y en a qui... » — Moins encore s'expliquerait-on, dans l'hypothèse d'une réprimande:
— le Règne de Dieu venant avec Puissance (Mc) : En Rm 1,4, c'est la Résurrection qui « établit Jésus Fils de Dieu avec puissance, selon l'Esprit de sainteté ». Mais plus généralement, « avec puissance » désigne « l'action divine toute puissante qui se déploie dans la diffusion de l'Évangile » (Rm 1,16 Rm 15,19 1Co 4,20 2Co 6,7 1Th 1,5). En ce dernier sens, plus large, c'est bien en effet dès la première génération judéo-chrétienne que l'on « a vu » le Règne de Dieu gagner comme une traînée de poudre non seulement les Juifs mais les païens. N'est-ce pas dans ce même sens que Luc lui-même comprend cette Parole du Christ sur sa manifestation glorieuse, quand il remplace « avant d'avoir vu le Fils de l'homme venant... » (Mt) par un simple: « avant d'avoir vu le Règne de Dieu » ?
Comme dans le Discours eschatologique (
Mt 24-25), les 2 versets de Mc 8,38 et 9,1 (et // En Mt-Lc) rapprochent la double modalité du Règne de Dieu: définitif lors du Jugement mais, dès à présent, proche au point de pouvoir devenir immédiat, intérieurement, pour qui l'accueille (
§ 242 ) — Lc 17,21). Et celle-ci prépare celle-là: « l'une est en effet le prélude obligé de l'autre ; c'est en entrant dans le Royaume terrestre du Fils qu'on va au Royaume céleste du Père ; mieux encore : dans la venue de Jésus « avec son Règne » se trouvent virtuellement inclus tous les développements ultérieurs, y compris le « dernier avènement du Sauveur ». Tant il est vrai que « Jésus est comme l'incarnation vivante du Règne »
(A. Feuillet: Le triomphe... dans NRT 1949, p. 707-715).
Grégoire de Nysse : De Instituto Christiano (Jaeger VIII,l, p. 64):
... ainsi, connaissant clairement le labeur du voyage et le terme de la course, tous répudieront la présomption et la gloriole qu inspirent les succès remportés. Pour la vie éternelle, ils renonceront à leur âme, comme dit l'Écriture, et regarderont vers une seule richesse: celle que Dieu propose à ceux qui l'aiment comme le prix remporté par leur amour du Christ — car il y appelle tous ceux qui s'offrent avec empressement pour soutenir la lutte, tous ceux à qui la croix du Christ suffit comme viatique dans le voyage de cette vie. C'est avec joie et bonne espérance qu'ils doivent, portant leur croix, suivre le Dieu Sauveur. (Puis Grégoire de Nysse continue en citant Hébreux 12,1-2, que nous donnons en // — Tr. fr": Le But Divin, Éd. Téqui 1986, p. 36-37).
§ 169. La transfiguration : Mt 17,1-9; Mc 9,2-10; Lc 9,28-36
(Mt 17,1-9 Mc 9,2-10 Lc 9,28-36)
« Devant des témoins choisis, le Seigneur dévoile sa gloire... Ce qu'il entendait faire par cette transfiguration, c'était bannir du coeur des disciples le scandale de la Croix, et que l'humiliation de sa Passion volontaire ne troublât pas leur foi, puisqu'il leur révélait d'abord l'éminence de sa dignité cachée.
Mais en même temps, et par une égale providence, Il fondait la foi de la Sainte Église, pour que le Corps total du Christ sache de quelle heureuse transformation il serait gratifié, et que les membres se promettent d'avoir part à l'honneur qui resplendissait dans le Chef » Léon le Grand : S. 51: SC 74,17).
C'est pourquoi aussi l'évangile de la Transfiguration est proclamé au 2° Dimanche de Carême, afin d'encourager les chrétiens à prendre leur croix pour suivre le Christ dans sa marche vers Pâques.
Mt 17,1 ; Mc 9,2; Lc 9,28 // Ex 24,15-16 — Après 6 jours: Précision rare, peut-être pour un premier rapprochement avec Moïse (// Ex 24). Haute montagne: Comme le Sinaï; mais plus particulièrement, sans doute, l'inverse de celle où le Christ a refusé de recevoir de Satan le règne terrestre universel (Mt 4,8), et l'analogue de celle où Il a convoqué ses Apôtres, après la Résurrection, pour leur transmettre quelque chose de son Pouvoir, reçu de Dieu (Mt 28,16-20). Rejoint le symbole universel de la montagne comme proximité avec Dieu.
Pierre, Jacques et Jean, eux seuls (Mc), à part (Mt-Mc) : Comme déjà pour la résurrection de la fille de Jaïre (
§ 143 ) ; comme à Gethsémani.
pour prier: À son habitude, Luc souligne que les grands événements de la vie publique du Christ naissent de sa prière : formation du collège des Apôtres (
§ 39 ) — Lc 5,12), et surtout, premièrement, lors de son Baptême (
§ 24 ) — Lc 3,21*), dont la Transfiguration est la confirmation parallèle.
Mt 17,2 Mc 9,3 Lc 9,29 — Il fut transfiguré: < Passivum divinum > (
§ 50 ) —
Mt 5,3b*) renvoyant à Dieu, auteur de cette < méta-morphose > = transformation éclatante d'un corps demeurant le même substantiellement. Jésus reste dans son humanité; seulement, il laisse pour un instant l'éclat de sa divinité imprégner ce corps, qui en devient rayonnant. De par son incarnation en effet, cette < Gloire > divine aurait dû être l'état normal du Christ. Qu'il ne l'ait laissé apparaître que cette seule fois, et même pas devant tous les Apôtres, montre à quel point Il tient à nous laisser le bénéfice de
croire sans avoir vu (Sur la < Gloire > divine, et son occultation en Jésus, cf.
§ 10 ) — a*). Même après la Résurrection, Il ne se présentera qu'avec une Gloire comme tamisée (
§ 361 *). Mais ce que présage surtout la Transfiguration, c'est notre état glorieux au ciel, où l'éclat de l'âme comblée de Dieu rendra nos corps ressuscites eux-mêmes < glorieux >, exempts des pesanteurs terrestres et participants de la Gloire de Dieu :
Rm 5,2 Rm 8,18 Rm 8,21 1Co 2,7 1Co 15,43 2Co 4,17 (et //
2Co 3,18);
Ph 3,21 (en // à
§ 168 );
Col 3,4 1Th 2,12 2Th 2,14: c'est « le » Mystère même qui est au centre de l'Évangile de saint Paul: « le Christ en vous, espérance de la Gloire! » (
Col 1,27).
// Da 10,5-12 Da 12,5 Jdt 10,7-8 Ex 34,29-30 2Co 3,7-10 2Co 3,18 — Le parallèle de Dn 10 et 12 joue sur toute la ligne. On retrouve ici et là: lumière, visage, éclatant (Lc), resplendissant (Mc), voix, entendre, crainte, face contre terre, toucher, relever, cesser de craindre; et les deux autres personnages s'entretenant avec la première apparition. De même, le // avec Moïse et le Sinaï est un des axes de tout ce récit de transfiguration, où confluent donc la Révélation de la Loi et des Prophéties ou des Apocalypses (cf. m. sabbe: dans La venue du Messie, p. 65-100). Transformation qui nous est promise à nous-même, à force de nous exposer à la contemplation du Seigneur (// 2Co 3,18).
son visage brillait comme le soleil (Mt) //
Ps 19,6-7 Ps 84,12 — Ce que la parabole disait des « justes dans le Royaume de leur Père » (
§ 136 ) — Mt 13,43*). Noter l'image de la tente, dans le
Ps 19,6 Mt 17,4*.
ses vêtements devinrent blancs comme la lumière : « Era de luz », disait Lucie de l'apparition angélique de 1916 (
C.J. Nesmy: La vérité de Fatima, Éd. S.O.S. 1986, p. 61). Ici, bien mieux encore, c'est la Lumière intérieure, divine, qui rend jusqu'aux vêtements éclatants (Lc)... D'un blanc resplendissant, tels que nul foulon... (Mc) //
Ml 3,2 — Comme les vêtements des anges de la Résurrection (
§ 359 ), et comme le vainqueur de l'Apocalypse (3,5). Sur le symbolisme du vêtement, cf.
§ 43 ) —
Mc 2,21-22*. Nous-mêmes serons « blanchis » de nos péchés (
Is 1,18 Ps 51,9); et il faut que soient «blanchis dans le sang de l'Agneau » (
Ap 7,14) nos vêtements, sans lesquels on ne peut être du festin des Noces éternelles (
§ 282 ) — Mt 22,11-12).
Mt 17,3 Mc 9,4 Lc 9,30-31 — D'après Luc, plus explicite : « deux hommes » apparaissent, eux aussi « en gloire » (cf. //
Da 12,5). Les trois Apôtres y reconnaissent Moïse et Elle, généralement tenus pour représenter « la Loi et les Prophètes». Ou encore: Moïse comme préfigure du Christ-Prophète (voir à
Mt 17,5b*), Élie comme le Précurseur (
§ 170 *, et
X. Léon-Dufour: Et. d'Éy., p. 100 et 93). C'est peut-être pour quoi, en Mc, Elie est mis en tête, contrairement à l'ordre normal (comme en Mt-Lc). Malachie 3,22-23 (en // au
§ 170 ) référait à ces deux grandes figures, qui toutes deux semblaient avoir été préservées de « goûter la mort » (Moïse, suivant la tradition apocryphe de « l'Assomption de Moïse », à partir de l'ignorance de son tombeau en
Dt 34,6 Élie en
2R 2,11-12). Ils sont probablement aussi les deux mystérieux < témoins > d'Ap 11 ; d'où
Hilaire (Sur Mt J7) — PL 9, 1014) : « Le Christ apparaît entre la Loi et les Prophètes Moïse et Élie parce qu'ils sont les témoins avec lesquels Il jugera Israël; et aussi pour enseigner qu'il a décidé d'accorder aux corps humains la gloire de la résurrection, puisque Moïse est là, visible.
pierre de blois imagine même de préciser : « Moïse est apparu comme le type de la miséricorde et Elie comme celui de la justice et de la sévérité » (Sermon 66, < De la Transfiguration >,
Pl 202,846) — cité dans le dossier établi par Dom
P. miquel, dans « Quest. Lit. et Par. » 1961, p. 194-223). Pour
R.Guardini, suivant sa thèse générale (
§ 164 ) — Jn 6, 60-66*), en Moïse et en Élie, le Christ est entouré des préfigurations de lui-même, dans sa tâche de « porter jusqu'au bout le fardeau du Peuple » murmurateur: « N'est-ce pas comme si on apportait le fardeau d'un endurcissement millénaire, pour le placer sur les épaules du Seigneur Jésus » (Le Seigneur
1P 275-278).
En tous cas, avec Moïse et Elie, c'est l'A.T. saluant son propre accomplissement dans le Christ — et plus précisément dans son Mystère pascal, puisque c'est de cela qu'ils parlent entre eux (Mt-Mc-Lc): « Que peut-il y avoir de mieux établi que ce fait [de la mort et la glorification du Christ et, avec Lui, de son Corps mystique tout entier), proclamé par les voix concordantes de l'Ancien Testament et du Nouveau? Les textes antiques concourent avec l'enseignement de l'Évangile ; et ce que les signes antiques avaient promis sous le voile du mystère, la splendeur de la gloire présente le montre à découvert » (Léon le Grand: même Sermon, 51) — Pl 54, 311 ; SC 74, p. 18).
Ils parlaient de son Exode (Lc) : « Toute l'histoire du Salut est pour ainsi dire l'histoire d'un Exode. Elle commence avec Abraham par l'invitation à « sortir », et cela reste continuellement son mouvement propre, qui atteint à sa véritable profondeur dans la Pâque de Jésus-Christ: dans « l'agapè eis télos », dans l'amour radical qui va jusqu'à l'Exode total hors de soi-même, à la sortie de soi pour aller aux autres jusqu'au don radical de la mort (Jn 13,1)... Et cela montre bien comment la théologie de la Résurrection... en vient à être, au sens tout à fait littéral du terme, une théologie de l'existence: de < l'ex-sistere >, de cet exode de l'homme hors de soi par lequel seul il peut se trouver lui-même... » (J. Ratzinger : Les principes... p. 210-211).
Le Verbe de Dieu lui-même est entré sur cette < Voie > (< Odos >) par son incarnation, que saint Paul appelle un < eis-odos > (
Ac 13,24). Il < doit > accomplir son « Exode », sa sortie jusqu'à la vraie Terre Promise du ciel, en passant par la mort — la mer Rouge de son sang — la Résurrection et l'Ascension, comme Il le déclarait à Marie et à Joseph quand Il avait seulement douze ans (
§ 18 ) — Lc 2,49*), comme Il le redira encore à ses Apôtres après la Cène (
§ 332 -333) — Jn 16,16-28). Donc c'est bien non seulement de sa mort, mais de sa glorification (= du Mystère pascal tout entier) que Jésus se soucie, jusqu'en ce sommet de Gloire. C'est dans ce but exprès qu'il va se mettre en route, dès le
§ 183 *. C'est ce que souligne l'Évangile de Luc : tandis que Mt-Mc ouvrent plutôt une perspective eschatologique, il semble bien en effet que le 3° Évangéliste ait voulu nous faire contempler dans la Gloire de la Transfiguration, avant tout celle de la Résurrection et de l'Ascension, Moïse et Elle se retrouvant au sépulcre vide dans les « deux hommes aux vêtements éblouissants » (
§ 359 -
Lc 24,4*). — Cf.
A. Feuillet: Les perspectives propres à chaque Évangéliste... dans « Biblica » 1961, p. 281-301; et
A. George: Sur Luc, p. 218-219).
qu'il devait accomplir à Jérusalem: Cf.
§ 221 ) — Lc 13,33*.
Lc 9,32) — Réveillés : Comme, au v. 37, Luc précise que Jésus redescend « le lendemain », il semble que la Transfiguration ait eu lieu de nuit. Pendant que Jésus priait, les trois Apôtres dorment — de même qu'à Gethsémani ; et au moins en ce dernier cas, l'Évangile souligne ce sommeil pour marquer la solitude de Jésus, même parmi les siens (Cf.
§ 337 *).
Mais, outre que l'on pourrait aussi traduire : « demeurant éveillés » (Osty), si Le écrit immédiatement auparavant: « ils étaient accablés de sommeil », cela tend à faire penser que Pierre, Jacques et Jean étaient oppressés par la perception obscure, et de ce fait, angoissante, de l'imminence d'un Mystère sacré, comme Adam avant la créationn d'Eve, ou Abraham au moment du sacrifice de l'Alliance (Gn 2,21 et 15,12) — BC I*, p. 50 et 98). A fortiori ici et durant l'Agonie.
Mt 17,4; Mc 9,5-6a; Lc 9,33 //
Ps 17,15 Is 4,5 Os 12,10-11 Ps 15,1 — Il nous est bon (litt. « beau ») d'être ici : associant ce bonheur des trois Apôtres à la « terreur » dont il est question dans les versets suivants, on y voit généralement un exemple de « crainte fascinante », réaction ambivalente de l'homme devant le Sacré
(r. otto ; ch. 4 et 7). Mais précisément : les 3 Évangélistes indiquent seulement la < terreur > comme en un second temps, et pour une raison plus particulière, au moins en Mt et Lc (voir
Mt 17,5-6*). L'impression première dont Pierre témoigne par ce cri du coeur, est de se sentir arrivé (valeur locale prononcée de l'« ici ») à la vision béatifique (valeur contemplative du « il est beau ») qui est le ciel même (
§ 334 ) — Jn 17,3*), comblé (//
Ps 17,15), parvenu au Grand Repos de l'éternité (
§ 111 ) — Mt 11,29-30*). C'est le Bonheur messianique, dont Nathanaël « sous le figuier » était une autre image (
§ 25 ) — Jn 1,48*).
dresser trois tentes: Même si la thèse d'H. Riesenfeld sur Jésus transfiguré reste historiquement hypothétique, elle aide beaucoup à comprendre le sens profond — et pas du tout ridicule — de la proposition de Pierre. Les tentes sont en effet symbole majeur de la condition d'« étranger et de voyageur » qui est celle de tout homme, et au suprême degré du Peuple de Dieu en < Exode > (BC I*, p. 89, 140-41, 206; et supra, i. Ratzinger). Même une fois passés les 40 ans de pérégrination dans le Désert, la < fête des tentes > devait chaque année le rappeler à Israël (Lv 23,33-36), et le relancer dans sa vocation eschatologique (cf. H. Riesenfeld, ch. 2-3) — c'est-à-dire vers un < Au-Delà > non pas tant futur (< après > la fin des siècles) que < sur-naturel > (déjà présent, puisque éternel).
Aussi, la véritable Tente, c'est Yahvé qui en protège son Peuple (// Is 4,5 — où l'on retrouve les images de « la montagne », comme aussi au // Ps 15,1, ainsi que de « la nuée »). Celui en qui doit se monter cette Tente, dans l'expectative des Juifs, était le Messie lui-même (Riesenfeld, ch. 4-5); et c'est bien ainsi qu'apparaît le Christ, Verbe « qui a planté sa tente chez nous », Sagesse éternelle du Père qui l'a envoyé « dresser sa tente et s'installer en Israël » (Jn 1,14 et //). La fête des tentes ravivait cette espérance de < la tente de la Rencontre > (BC I*, p. 256 ss). Et voilà que, « sur la montagne » elle se révélait à Pierre ! En ce sens « les phénomènes de la Transfiguration signifieraient que les espoirs eschatologiques et messianiques rattachés à la fête juive des tabernacles sont en train de se réaliser en Jésus » (riesenfeld, p. 277). Mais, s'il en est ainsi, pourquoi « Pierre ne savait ce qu'il disait » (Mt-Lc) ?
C'est fondamentalement parce que cette « tente », figure de l'Au-Delà où l'homme est appelé, est donc demeure donnée par Dieu à l'homme et non l'inverse. L'erreur est la même que celle de David proposant, de son propre chef, de bâtir à Dieu son Temple (
2S 7) : « Je bâtirai mon Église » a dit Jésus (
§ 165 *). Les Pères imaginent qu'il aurait pu répondre à Pierre : « Refuses-tu d'être appelé le fondement de l'Église, si tu veux déjà dresser les tentes?.. Ce n'est pas de tentes mais de l'Eglise universelle que le Seigneur t'a établi le constructeur » (cité Dom
P. miquel, p. 203-204).
Léon le Grand: Sermon 51 (PL 54,311): Soulevé par cette révélation des mystères, l'Apôtre Pierre est comme ravi hors de lui, emporté vers le désir des choses éternelles. Plein de la joie de toute cette vision, il souhaite habiter avec Jésus, là même où il se réjouit d'avoir vu sa gloire... À cette suggestion, le Seigneur ne répondit pas. Ce silence donnait à entendre que le désir de Pierre n'était pas répréhensible, mais n'entrait pas dans le plan voulu par Dieu. Car le monde ne devait être sauvé que par la mort du Christ; et l'exemple du Seigneur serait un appel pour la foi des croyants : sans jamais douter des promesses de joie éternelle, nous comprendrions que dans les épreuves de cette vie nous devons demander l'endurance, avant la gloire. Car la félicité du Royaume ne peut précéder le temps de la Passion.
Au « il nous est bon d'être ici » répond le : « il vous est bon que Je m'en aille... pour préparer votre demeure propre dans la maison de mon Père » (
§ 331 et
§ 325 ) — Jn 16,7* et 14,2-3*). Sur l'éternité comme demeure « sous la tente », cf. Ap 7,15 (citant le //
Is 4,5 Is 12,12 Is 13,6 Is 15,5 Is 21,3).
Mt 17,5-6; Mc 9,6b-7; Lc 9,34-35 // Ex 19,1 Ex 20,20-21 Ex 40,34 1R 8,10-12 2M 2,8 — Ils étaient saisis d'un sentiment de terreur : S'inspirant sans doute plus directement des souvenirs de Pierre, Mc met la crainte sacrée qui s'est emparée des trois témoins en relation avec la vision elle-même du Christ en Gloire. D'après Luc, ce serait d'« entrer dans la Nuée » qui leur aurait fait peur; et Mt la reporte encore plus tard, à l'audition de « la Voix » (v. 6). Mais c'est que tout cela manifeste la même Réalité redoutable :
La Nuée : Celle de l'Exode, ou du Temple de Salomon (// Ex et 1R) — cf. BC I*, p. 228-229, 248, 252 (Grégoire de Nysse), 256. Signe de la < Shékinah > ou Présence de Dieu (BC I*, p. 225, et surtout p. 254-55, où le Père Bouyer relève la conjugaison de la permanence et de la mobilité-liberté de cette Présence de Dieu). Nuée à la fois « lumineuse » (Mt) et ténébreuse (// Ex 20,21 et 1R 8,12 Ps 18,12 et Ps 104,2), comme toute connaissance de Dieu sur cette terre, comme l'est Jésus-Christ lui-même (cf. Pascal). D'après le // 2M 2,8, ce symbole de la Nuée devait réapparaître aux temps messianiques. La tradition juive l'associait d'ailleurs à celui des < tentes > : « Tous les citoyens d'Israël habiteront dans des huttes afin que vos descendants sachent que [moi, le Seigneur,] j'ai fait habiter les enfants d'Israël dans les nuées glorieuses de ma Shékinah sous l'image des huttes, au moment de leur sortie de la terre d'Egypte » (Targum < Neofiti >, cité R. le déaut, dans RSR 1964, p. 90). La tradition chrétienne verra dans cette Nuée la manifestation plus personnelle de l'Esprit Saint, apparu dans la théophanie parallèle du Baptême sous forme de Colombe, et à la Pentecôte sous forme de Flammes de feu (cf. P. miquel, art. cit. p. 206-208).
De la Nuée, une Voix // Ps 99,6-7 — Le « Père invisible », de par l'éclat même de sa Gloire, se manifeste par une < Voix >, comme en Ex 19,19 (BC I*, p. 248-49) : nouveau // avec le Sinaï. Cette Voix, c'est pour confirmer que son Verbe, c'est Jésus même « Écoutez-le ».
Celui-ci est mon Fils,
le Bien-Aimé: en lui mon Amour est parfait //
1S 42,1 -Même déclaration qu'au Baptême (
§ 24 ) — Mt 3,17*), avec lequel cette théophanie a tant de rapports. Conformément à son propos général de mettre la Transfiguration en perspective du Mystère pascal, Luc ajoute : mon Élu, ce qui renforce l'identification avec le Serviteur du //
Is 42, annoncé surtout comme Serviteur souffrant (
Is 53). Car c'est bien par sa Passion que sera « par-fait » l'éternel Dessein d'Amour de Dieu de nous racheter, sauver, glorifier.
Écoutez-le // Dt 18,15.18-19; 2P 1,16-19 — Cette recommandation n'avait pas à être donnée lors du Baptême, où la théophanie était pour Jésus (Mt-Mc-Lc), ou Jean-Baptiste (Jn 1,32-34). Ici au contraire, la Voix du Père s'adresse, par-delà Pierre, Jacques et Jean, à tous ses disciples, présents et à venir.
Au titre fondamental de < Fils de Dieu > (reconnu par Pierre au
§ 165 ) et du < Serviteur > (annoncé au
§ 166 ), s'ajoute donc celui du < Pro-phète > messianique, promis par Moïse. C'est Pierre lui-même qui appliquera Dt 18 à Jésus dès le second sermon après la Pentecôte (
Ac 3,22-23), avec la même conclusion : le Père ayant < confirmé > le Christ comme son propre Fils, Serviteur et Verbe, c'est une même chose à d’écouter et de « croire celui qui m'a envoyé » (
§ 149 ) — Jn 5,24 = //
Dt 18,19).
La Transfiguration est donc un des pôles de notre foi. Quand Pierre, prévoyant son prochain départ (2P1,15 = sa mort comme < Exode >), veut garantir la solidité de son enseignement (= de l'Evangile), c'est à la Transfiguration qu'il se réfère parce que, mieux encore que dans les apparitions de Pâques et à l'Ascension, la Gloire divine de Jésus (v. 16) et l'attestation du Père (v. 17) s'y sont manifestées : la foi de l'Église peut donc se fonder sur « la pierre » du témoignage de l'Apôtre qui a « vu de ses yeux vu » (v. 16) et « entendu de ses oreilles » (v. 18) — cf.
§ 369 ) — Jn 20,30-31, et 1Jn 1, 1). Il est notable qu'aussitôt Pierre y joint — comme inséparable — « la parole prophétique », c'est-à-dire le témoignage convergent de l'A.T. conduisant obscurément au Christ et à l'illumination intérieure du coeur croyant (v. 19) — et //
2Co 3,18). À condition toutefois que l'Écriture soit comprise « suivant l'Esprit qui l'a inspirée », et qui assiste l'Église pour que celle-ci l'interprète en ce sens (v. 20-21, non reproduits ici) ; encore faut-il surtout que cet « écouter » aille jusqu'à la mise en pratique, comme le recommandait la finale du Sermon sur la montagne (
§ 75 -Mt 7,24727*): alors seulement notre foi sera solide comme le Roc où elle s'appuie, l'Église de Pierre, interprète autorisée du Christ, « Pierre angulaire », lui-même Verbe mandaté par son Père, le Roc absolu.
Mt 17,6-7 // Lc 21,26 — Origène : Sur Mt xn (PG 13, 1084) : Ils ne supportèrent pas la gloire et la force de cette vision. Ils se rappelaient l’oracle : « L'homme ne peut voir ma Face et vivre » (Ex 33,20), et ils furent prosternés par la puissante main de Dieu.
Jésus, s’approchant : C'est tout Jésus, Verbe dans la Gloire de Dieu, s'anéantissant pour devenir l'un de nous par l'Incarnation...
toucha... relevez-vous, ne craignez pas: Comme dans le // Da 10,10-12 Da 10, // Lc 21,26-28 annonce qu'il en ira de même à la Parousie définitive. Dieu nous a créés pour être non pas ses esclaves, tremblants à ses pieds, mais des fils, pour le face-à-face qui est celui du Fils (Jn 1,1b et // 2Co 3,18) — Rappelons-nous les fières paroles de Péguy sur « les soumissions d'esclaves » qui jamais ne vaudront « un beau regard d'homme libre », (Poésie, Pléiade, p. 713-737).
Mt 17,8 ; Mc 9,8 ; Lc 9,36a — D'après Mc, explicité par Lc, il y a un rapport immédiat entre la révélation de la Voix et le fait que Pierre, Jacques et Jean ne trouvent que « Jésus seul ». Moïse et Élie s'étaient en effet « éloignés de Lui » dès avant l'intervention de Pierre (Lc 9,33). Maintenant que les prophéties sont en voie d'accomplissement, en Jésus, elles s'effacent — ou plutôt, nous pouvons désormais ne lire l'Ancien Testament comme le Nouveau qu'à la lumière du Christ, et nous laisser guider par Lui, Parole vivante de Dieu (// 2P 1,19):
Origène : Sur Mt XII (PG 13,1084) : « Moïse (la Loi) et Elle (les prophètes) étaient devenus une seule et même chose avec Jésus, c'est-à-dire l'Évangile.... Sur Lv, hom. 6,2 (gcs 6,361): Tu veux voir que Moïse est toujours avec Jésus, que la Loi est toujours avec l'Évangile? L'Évangile va te renseigner : Quand Jésus fut transfiguré en gloire, Moïse et Elle apparurent avec lui, en gloire eux aussi. Sache donc que la Loi, les Prophètes et l'Évangile se rencontrent toujours pour demeurer dans l'unique Gloire. Et si Pierre veut leur faire trois tentes, il se fait dire qu'il n'y entend rien. Car la Loi, les Prophètes et l'Evangile n'habitent pas trois tentes mais une seule, qui est l'Église de Dieu.
Jésus lui-même, seul : Mt ajoute ce «lui-même» pour signifier que «Jésus suffit » (Lagrange). « S'ils voient Jésus seul, et non plus transfiguré, c'est que la pérégrination continue, illuminée désormais par ce brusque éclair sur le monde céleste. Les disciples qui montent avec le Maître vers Jérusalem préfigurent l'Église en marche vers le ciel; quand l'Église se retourne vers cette glorieuse montagne, comme jadis Israël vers le Sinaï qui dominait sa marche dans le désert, elle sait que déjà elle émerge au-dessus de la terre. Elle lit sur la face illuminée de son Seigneur le sens de l'histoire qu'elle vit, de la croix qu'elle porte et qui l'achemine vers la gloire du Fils de Dieu, en union avec Jésus transfiguré » (X. Léon-Dufour: Et. d'Év., p. 113).
Origène :Sur Mt XII (PG 13,1068-1069) : Si tu veux voir Jésus transfiguré, comme ceux qui montèrent avec lui sur une montagne élevée, regarde donc Jésus dans les Évangiles, simplement connu et saisi < selon la chair > (pour ainsi dire), par ceux qui ne gravissent pas la haute montagne de la sagesse avec des discours ou des oeuvres sublimes, et cependant ne le connaissent plus < selon la chair > mais théologiquement, annoncé et affirmé par tous les évangiles, et vu < dans la forme de Dieu > à travers la connaissance de ces mêmes évangiles : devant eux, Jésus se transfigure.
Sur les rapports de Jn 12,23-36 avec la Transfiguration, cf.
§ 309 *.
§ 170. Question sur Elie: Mt 17,9-13; Mc 9,9-13
(Mt 17,9-13 Mc 9,9-13)
— C'est la suite du
§ 169 . La descente de la montagne appartient même encore à la scène de la Transfiguration, comme le montre le // avec Moïse redescendant du Sinaï avec le visage rayonnant de Dieu (Ex 34,29, en // à
Mt 17,2). Le secret messianique* contre toute déviation temporelle n'aura plus de raison d'être après que « le Roi des Juifs », crucifié, sera monté par sa Glorification dans ce monde éternel d'où Il attire tout à lui (Mais la réflexion de
Mc 9,10 montre que les Apôtres n'imaginent même pas ce que pourra être la Résurrection de Pâques — même s'ils croyaient en une < résurrection des morts > à la Fin des temps).
Plus largement, ce
§ 170 boucle la boucle ouverte au
§ 165 . À la question : « Qui dit-on que je suis ? », la réponse de Pierre, confessant que Jésus était le Messie, écartait l'hypothèse qu'il fût Jean-Baptiste ou Élie. Alors, que faire de ceux-ci, les scribes ayant raison de dire qu'Élie doit venir d'abord, puisque c'est l'Écriture qui le dit (//
Ml 3,22-24 et
Si 48,9-11) ? — La solution est d'une simplicité magnifique: Jean-Baptiste et Élie s'expliquent l'un par l'autre: le Précurseur est le Baptiste-npuvel-Elie. Au surplus, Pierre, Jacques et Jean viennent de voir non seulement Élie, mais Moïse (//
Ml 3,22).
Mt 17,12; Mc 9,12) — Mt paraît plus clair; et pourtant, si le Christ parle seulement de Jean-Baptiste, pourquoi dit-il « vient » (au présent) et « rétablira » (au futur), alors que c'est du passé, puisque le Baptiste a été décapité (
§ 147 ) ? De son côté, Me laisse la phrase en suspens, comme on le verra dans notre traduction, conforme au littéral : verbe au participe, sans le complément normal d'un verbe principal (< casus pendens >) — comme on dirait : « La conversion globale d'Israël... ! (sous-entendu : ce serait la résurrection pour la Parousie) ».
Quel est donc l'au-delà que visent les temps des verbes en Mt, et les points de suspension de Me ? — Mc 9,12b-13 va nous le laisser entendre. Oui, Élie doit venir et rétablir toutes choses. C'est bien ce qu'annonçaient Ml et Si, puisque ce verbe « rétablir » est le même que celui de Ml 3,24
(lxx), traduit ici : « Il tournera », et de Si 48, 10d : « pour rétablir ». Mais cette restauration messianique ne viendra pas en une Parousie immédiate et glorieuse : le « Messager » doit d'abord la préparer (
Ml 3,23 et
Si 48,10b, « avant que n'arrive... »
Ml 3,24, «... pour que le Jour de Yahvé ne soit pas extermination »). Auparavant, < il faut > en effet qu'interviennent les souffrances rédemptrices du « Fils de l'homme » (Mt et Mc, v. 12b — cette mention du/< Fils de l'homme » souffrant, comme < le Serviteur > d'Isaïe, est unique dans l'Évangile ; mais elle montre bien que tous ces titres prophétiques se rejoignent dans le Christ et son mystère pascal). Le martyre de Jean-Baptiste en est une image, en même temps qu'une participation à ce mystère : le sort du Christ et de son Précurseur sont liés, comme le laissait entendre le flottement relevé dans la prophétie en Ml 3,1-2, qui s'applique au Messie non moins qu'au Baptiste (
§ 19 ) — Mt 3,1* — c'est en // à Mt 3,1 que l'on trouvera Ml 3,1-2). D'où aussi le présent et le futur de Mt 17,11 : Oui, Jean-Baptiste est venu; mais reste Jésus, qui commence seulement sa montée vers Jérusalem et sa Passion (
§ 183 *), par où Il rétablira l'Alliance et gagnera notre Salut, avant que n'éclate le Jour de « la Colère qui vient » (
1Th 1,10).
Ainsi se retrouve le 2° thème de ces
§ 165 -170 : Si Jésus est bien le Messie Sauveur (1° thème), c'est par la Croix et l'association à ses souffrances comme à sa Gloire — que ce soit de Jean-Baptiste ou de tous ses disciples (
§ 168 ). C'est donc une digne conclusion à cette section qui, comme le montre
b. standaert, est le point culminant dans la seconde partie de l'Évangile selon Marc (
Mc 6,14 à 10,52); celle-ci est elle-même centrale, entre la 1° partie, d'exposition (1,14 à 6,13) et la 3° partie, de dénouement (10,52 à 15,47).
Nous vérifions, jusque dans la composition littéraire de tout cet Évangile, que le coeur de la « Bonne Nouvelle » est bien l'Imitation de Jésus-Christ, jusque dans sa Passion et Glorification, comme l'annonçait d'ailleurs le < Kérygme >* : « Faites pénitence / Convertissez-vous / Revenez à votre Père » (ce qui est aussi « l'Exode »). Non seulement l'Évangile, mais tout l’A.T. convergent donc en ce sens, qui ouvre sur l'accomplissement total, eschatologique.
//
Ml 3,24 — // Tournera le coeur... : cf.
§ 3 ) —
Lc 1,17*.
//
Si 48,11 — Bienheureux ceux qui verront le Nouvel Élie accomplir son oeuvre restauratrice, en la personne du Précurseur suivi du Messie : c'est-à-dire, bienheureux les contemporains du Christ, du moins ceux qui « verront » assez profondément pour « croire » (
§ 128 ) — Mt 13,16-17*). Mais les justes des générations passées ne seront pas frustrés non plus (v. 1 Ib), car la rédemption de nos péchés par la mort du Christ lui permettra d'ouvrir « les portes de l'Hadès » (
§ 165 ), et de transférer les uns comme les autres dans le Royaume du « nous vivrons » éternel (
Col 1,13-14).
§ 171. La guérison de l'enfant : Mt 17,14-21; Mc 9,14-29; Lc 9,37-43
(Mt 17,14-21 Mc 9,14-29 Lc 9,37-43)
— Au premier coup d'oeil, par sa longueur même, on voit que le récit de Me est le plus circonstancié — ce qui ne veut pas dire que, comme on l'a longtemps supposé, Mt et Lc n'auraient fait qu'abréger ou adapter Mc (Sur cette « question synoptique », où nous n'avons pas à entrer, cf. X. Léon-Dufour: VI° Et. d'Év., p. 183-227). Mais, pour le sens, nous pouvons suivre Mc, en le complétant par ce en quoi Le et surtout Mt en diffèrent.
Mc 9,14-15; Mt 17,14a; Lc9, 37) — Dans le // Entre Moïse et Jésus, ce paragraphe correspond au retour dramatique de Moïse, du Sinaï : son séjour s'y était prolongé au point que le peuple, désespérant de le revoir, s'était tourné vers le Veau d'Or (Ex 24,18 Ex 31,18 Ex 32,1-6 Ex 32,15-21). De même ici, la surprise de la foule en voyant Jésus revenir du Thabor, et son empressement à accourir.
Que faisaient les 9 Apôtres restants, durant l'Ascension de Jésus, Pierre, Jacques et Jean « sur la montagne » ? — Mc 9,14 les montre, entourés de la foule, discutant avec les scribes. À quel sujet ? La suite nous l’apprend :
Mc 9,17-18 ; Mt 17,14b-15 ; Lc 9,38-40) — Selon son habitude, Mt réduit le rôle de la foule, des disciples, et même du démon, mentionné seulement à la fin du v. 18; cela, pour mieux centrer l'attention sur les deux figures centrales : Jésus et le père (Sur cette < mise en scène >, cf.
§ 34 ) — Mt 8,14-15*).
L'homme (Mc dit seulement : « un de la foule »), se met à genoux, et appelle Jésus; « Seigneur » (Mc-Lc : « Maître ») : appellation (divine) et geste d'imploration adorante qui témoignent déjà de sa foi.
Le mal de l’enfant : décrit physiquement, surtout en Mc — et par deux fois : v. 18 et 20-22. Il est attribué par Mc-Lc à un esprit mauvais (muet — Mc) ; Mt parle d'abord d'un lunatique, en proie à l'attirance des < quatre éléments > qui symbolisent le cosmos : la lune (air), la chute (la terre et sa pesanteur), le feu et l'eau. Tout cela répond à la réalité et à l'idée que l'on s'est faite jusqu'à notre temps, du < haut mal >, épileptique.
Tes disciples n'ont pas pu : C'est l'axe particulier à ce miracle, repris et développé par Mc aux v. 22-23 et en conclusion : « Pourquoi n'avons-nous pas pu ? » — « Ce genre-là ne peut sortir... « À la foi, rien d'impossible » (Mt 17,20*).
Mc 9,19; Mt 17,17; Lc 9,49 //
Gn 6,9 Dt 32,5-6 Dt 32,20 Ps 78,5-8 Ac 2,40-41 Ph 2,15-16 — Sur le sens de « cette génération », cf.
§ 108 ) — Mt 11,16-19*. On voit que, dans le // Majeur de
Dt 32, l'expression prend le sens large de « race ». Ici, l'exclamation vise en premier lieu les Apôtres en mal de miracle : « incrédule » est en rapport avec Mt 17,19-20, et leur peu de foi, au v. 20*. Mais par-delà, elle exprime l'extra-ordinaire lassitude du Christ devant la foule de ceux qui ne vont pas au bout de la confiance. Cri du coeur, ou provocation à la foi ? C'est ce que montre la suite :
Mc 9,20-24) — Propre à Mc. Joue sur le thème : « Si tu peux... tout est possible à qui croit » — que Mt donne après coup, en leçon plus générale aux disciples (v. 20*). La réponse du père, elle aussi, convient à nous tous (
cf. Cyrille de Jérusalem, cité à
Mt 17,20*). Ainsi, comme dans le cas du paralytique, le miracle peut être obtenu même quand la foi est le fait non du malade mais d'un proche, et même si le croyant est moins intrépide que le Centurion ou la Cananéenne (
§ 40 *,
§ 84 *,
§ 156 *).
J. von allmen (« Foi et Vie » 1949, p. 59-75) est sans doute en droit de voir dans cette guérison un encouragement évangélique au baptême des enfants, portés par la foi de leurs parents et de l'Église. Tant il est vrai que les sacrements sont pour celle-ci l'exercice du Pouvoir de guérison et d'exorcisme (sacramentels, donc < mystiques > et spirituels) que le Christ lui a confié (
§ 349 -350) — Mc 16,15-18*).
Mc 9,25-27; Mt 17,18; Lc 9,42) — Menaça : C'est le pouvoir « du plus fort » (
§ 117 ) — Mt 12,29*), qui commande (Mc): « Sors... et le démon sortit »: autre forme d'< Exode >, de délivrance de l'esclavage d'Egypte:
L'enfant devint comme mort... «Il est mort »... Mais Jésus le releva. Et il se dressa : C'est le mystère ou le sacrement de la participation à la mort et à la résurrection, avec le verbe même d'où vient l'< Anastasis >. C'est donc bien une illustration du thème de cette section : notre association nécessaire au Mystère pascal (
§ 166 -168 et
§ 172 ).
Lc, qui avait précisé que cet enfant était « l'unique » (fils) de ce père (v. 38), ajoute que Jésus « le rendit à son père » : deux traits // à la résurrection du fils de la veuve de Naïm (
§ 105 ) — Lc 7,11-17). Par contre, il n'a pas retenu la leçon sur la foi (
Mc 9,23-24 et 28-29;
Mt 17,19-21); et cela contribue encore à faire de ce miracle un pur geste de cette bonté divine que le 3° Évangile s'attache à mettre spécialement en valeur.
Mt 17,19-21; Mc 9,28-29) — Comme pour les paraboles, suivies d'une explication réservée aux Apôtres (
§ 125 ss*), la question ici posée permet à Jésus de préciser la leçon à tirer de l'échec des disciples, non moins que du miracle lui-même. En Mc, c'est d'autant plus sensible que, comme le remarque
b. standaert (L'Év. selon Mc, p. 61-63), tous les autres miracles à but apologétique étant rapportés dans les 8 premiers chapitres, avant la section centrale qui s'ouvre avec la confession de Pierre à Césarée (
§ 165 ), Me ne garde, pour encadrer la dernière section de cette 2° partie (9,14) — 10,52) — qui est doctrinale — que ces deux guérisons toutes deux données comme exemplaires: l'enfant épileptique, et l'aveugle Bartimée (
§ 268 *). Mais en Mt, le propos catéchétique - l'éducation de la foi des disciples, donc de la nôtre - est encore plus accusé, par l'addition du v. 20, assez proche des v. 22b-24 de Mc, mais différents cependant, de par leur situation respective. Là, c'était le père du malade qui faisait appel à Jésus pour obtenir non seulement le miracle, mais ce surcroît de foi qui, précisément, obtient les miracles. Ici, est définie cette foi, de façon plus générale, et valable en tous les cas.
Ce qu'il y avait d'insuffisant dans la foi de ce père, c'était le « si tu peux », si offusquant pour Jésus (le point d'exclamation dans sa reprise de ce « si tu peux ! » est lourd de sous-entendus) : à coup sûr, Il peut, puisqu'il est Dieu le Tout-Puissant. La foi est inconditionnelle dès qu'elle est adhésion à Dieu; et le Christ, en demandant cette confiance, s'affirme Dieu. Son exigence est absolue parce que la confiance peut et doit être absolue en l'Absolu. L'engagement, l'union est telle que Jésus conclut non pas : « tout est possible à Dieu », mais :... « à celui qui croit ». La toute-puissance passe de Dieu au croyant, comme on l'a vu de Marie ou de la Cananéenne, obtenant le miracle même avant l'Heure (
§ 29 * et
§ 156 *). On peut aussi traduire : « tout est possible pour celui qui croit », parce qu'alors Dieu peut tout pour lui. Mais peut-être est-ce là une forme spéciale de la foi, un < charisme > qui n'est pas donné à tous :
cyrille de JERUSALEM : Catéchèse baptismale 5,10-11 (PG 33,517-520) : Le nom de la foi est un, quant au vocable, mais il se divise en deux. Il y a une forme de la foi, la forme dogmatique, qui implique l'assentiment de l'âme à quelqu'un — et cette forme est utile (personnellement] à l'âme qui croit... En effet, si tu crois que Jésus-Christ est Seigneur et que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé ; et tu seras transporté dans le paradis par Celui qui a fait entrer le larron dans le paradis. Et ne refuse pas de croire que ce soit possible : car Celui qui, sur le saint Golgotha, a sauvé le larron — lequel avait cru pendant la durée d'une heure seulement — Celui-là te sauvera toi aussi, si tu crois.
Il y a une autre forme de foi : celle qui est donnée par le Christ en manière de charisme. Car [dit l'Apôtre], à l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse, à l'autre une parole de science par la vertu du même Esprit, à un autre les charismes des guérisons. Cette foi, donnée par l'Esprit en manière de charisme, n'est pas seulement dogmatique, mais elle est efficiente en ce qui concerne les choses qui dépassent l'homme. Celui qui possède cette foi-là, dira à cette montagne : « Passe d'ici à là », et elle y passera. Si quelqu'un, en effet, parle ainsi, selon cette foi-là, en étant convaincu que cela arrive, et n'hésite pas dans son coeur, alors il reçoit cette grâce.
Cela expliquerait que ce ne soit pas toujours par manque de foi qu'on n'est pas exaucé... Mais reste que tout croyant, si attaché soit-il au Christ, fera sien le cri de cet homme : « Je crois — Viens en aide à mon incrédulité ! »
En Mt 17,20, avec ses disciples, Jésus part de cette même distinction. Les Apôtres n'ont encore que « la petite foi », suffisante pour être sauvés, mais non pour accomplir leur mission apostolique, laquelle inclut les < miracles > (en tous cas sous leur forme sacramentelle) :
§ 99 ) — Mt 10,8* ; Mc 16,17-18. Sur ce rapport entre ce v. 20 et l'envoi en mission, cf.
J. DuPlacy, dans le Mémorial A. Gelin, surtout p. 280-287. Mais l'appel à la foi totale est bien plus général encore, et il retentit à travers tout l'Évangile. C'est pourquoi l'on retrouve cet enseignement, sous des formes paraboliques analogues, à diverses reprises :
§ 239 et
§ 278 ) — Lc 17,6; Mc 11,22-23; Mt 21,21. Les variantes semblent de peu d'importance. Que ce soit une montagne à déplacer ou à jeter dans la mer, et un figuier à y planter, c'est toujours de l'impossible; mais si la foi « dit » ou ordonne le miracle, « cela se fera et arrivera » (
§ 278 ), tout comme « Dieu dit... et ce fut » : c'est la même toute-puissance, du croyant et de Dieu.
N'en faisons pas une affaire de plus ou de moins — l'Évangile ne dit pas, comme on traduit souvent : « gros comme un grain de sénevé » — mais de changement d’espèce : une foi, si petite soit-elle, mais séminale, vivante, envahissante, comme le sénevé de la parabole (
§ 133 *). Le passage de la < petite foi > à cette foi rayonnante et totale doit être tenu pour une grâce et une étape majeure dans la vie chrétienne. Qui entre dans cette adhésion non plus seulement intellectuelle mais vitale à Dieu, change de pôle : au lieu d'être soumis aux fluctuations et aux inévitables limites du psychisme humain, il est désormais ancré à l'Immuable, et ouvert à la totalité du dessein éternel du Père, pour le Salut de lui-même et du monde. Cet homme-là est solide ; il voit et il fait grand — comme en témoigne abondamment l'histoire des saints...
Mt 17,21) —
Nestlé (et la plupart des commentateurs) tient ce verset pour additif, recopié sur Mc 9,29.
X. Léon-Dufour demande si ce n'est pas plutôt le v. 20 que Mt aurait inséré entre les v. 19 et 21 donc en un dialogue primitivement identique à la forme que nous a conservée Me v. 28-29 (Et. d'Év., p. 193-195) ? En outre, dans Mc 9,29, « et par le jeûne » serait aussi une addition. De fait, le logion parallèle du
§ 278 dit seulement : « tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez... cela vous arrivera » (
Mc 11,24). Mais le jeûne aussi est du programme évangélique — du moins pour le temps où l'Époux aura été « enlevé » (
§ 43 *) — et Il l'était pour les 9 apôtres restés en bas, tandis que le Christ était, Lui, au Thabor. À nous en tous cas de prendre tout l’Évangile : prière, jeûne, avec foi.
§ 172. Deuxième annonce de la passion : Mt 17,22-23; Mc 9,30-32; Lc 9,43b-45
(Mt 17,22-23 Mc 9,30-32 Lc 9,43-45)
— Réitération du
§ 166 . En diffère : ... va être livré : < Livré > est le verbe de la < Passion > : Judas le « livre » (
Mc 14,10-11), aux scribes et aux Pharisiens (
Mc 10,33 = 3° annonce,
§ 253 ), qui le « livrent » à Pilate (
Mc 15,1), qui le « livre » aux Juifs pour être crucifié (
Mc 15,15). Ou plutôt, comme dit
Lc 23,25 : « il Le livra à leur volonté » : « Ceci est mon Corps, livré pour vous ». « Livré, dit-Il à présent, aux mains des hommes » — et l'on sait bien que David n'avait pas tort de prévoir que c'était le pire (//
2S 24,14).
Ils ne comprenaient pas : Ceci rend exactement compte de l'honnêteté historique des Évangiles. Certes, ils ont été écrits après l'illumination de Pâques et de la Pentecôte. Mais les Apôtres ne s'embellissent pas; et ils nous rapportent la Parole, telle que dite par le Maître, et retenue d'autant plus littéralement, matériellement inchangée, qu'ils n'étaient pas tentés d'< interpréter > ce à quoi leur esprit se heurtait. Ainsi Bernadette, se demandant ce que voulait bien dire la déclaration de l’Apparition : « Je suis l'Immaculée Conception », l'a répétée tout le long du chemin, pour la redire au curé Peyramale, en ces propres termes.
Les Apôtres soupçonnent tout de même suffisamment ce qu'annonce Jésus pour d'abord tenter de s'y opposer (
§ 167 *), et à présent, en être « tout attristés » (Mt). Mais s'ils « craignent de l'interroger », ce doit être plutôt d'une crainte sacrée, parce qu'ils soupçonnent qu'il y a quelque chose de divin en même temps que d'horrible, en ce < Mystère >. Après la Cène seulement, Jésus expliquera pourquoi il le < fallait > (//
Jn 16,5 ss*).
sur cette Parole: C'est < Rhêma >, parole et événement tout ensemble (Lc 2,15*).
§ 173. L'impôt du Temple : Mt 17,24-27
(Mt 17,24-27)
— Il n'est pas indifférent que Mt, seul à rapporter cet épisode, le place entre les paragraphes d'institution de son Eglise et ce qu'on appelle généralement le < Discours ecclésiastique >. D'autant plus que le didrachme était le montant de la redevance au Temple, symbole de la religion de l’A.T. comme nos églises le sont de l'Église du Christ. Jésus « prend les devants » (v. 25) pour enseigner à Pierre comme tel — Apôtres pas même mentionnés, et règlement de la question pour Pierre seul, conjointement à Jésus — la royale liberté qui doit être la sienne, plus encore que celle de tous les chrétiens. Car, de façon exemplaire, le Christ s'y montre doublement libre : vis-à-vis du Temple, mais aussi, ce qui est encore plus rare, vis-à-vis de sa propre liberté.
Il Ex 30,11-16) — Plutôt que de l'impôt sur le Temple, établi au temps des Rois Joas (
2R 12) et Josias (2R 22,3-7, ou mieux :
2Ch 34,8-13), nous préférons mettre en // L'impôt du recensement, parce qu'il rappelle avec insistance la nécessité pour chacun de « racheter son âme », tout comme le rappelait la Loi du rachat de tout premier-né (
Ex 13,1-2 Ex 13,11-16). On se rappelle comment Luc, dans l'Évangile de la Présentation (
§ 11 *), avait montré que tout en s'y soumettant — comme ici, finalement — Jésus et Marie en auraient été libres, non par passe-droit, mais au contraire parce que c'était ce Nouveau-Né lui-même qui venait donner sa vie « en rançon pour la multitude » (
§ 255 ) — Mt 20,28*). C'est cette même Rédemption-Libération qui est annoncée ici.
Mt 17,25-26 //
Ep 2,19-20 — Non plus étrangers mais fils et fils de roi, les chrétiens le deviennent par leur adhésion au Christ, Fils du Dieu seul Roi véritable d'Israël (
1S 8,6-8) ; c'est-à-dire par leur entrée dans l'Église, fondée sur < la Pierre > qui est indissolublement, comme ici, le Christ et son Vicaire. Plus fondamentalement encore, par conséquent, Pierre jouit comme Jésus de la liberté des enfants de Dieu, vis-à-vis non seulement du Judaïsme (
Ga 2,14-21 en donne un autre exemple), mais a fortiori vis-à-vis des pouvoirs publics, comme le suggère déjà la généralité de la question du Christ au v. 25, et comme le confirmera la réponse sur l'impôt dû à César (
§ 283 ) — Mt 22,15-22*). Reconnaissance // En
Jn 15,15, « Non plus serviteurs, mais amis... »
Mt 17,27 //
Rm 14,3 Rm 14,15 — Telle est bien en effet la liberté chrétienne : non pas égoïste mais dans la charité, donc avec souci de l'Autre. Rm 14 tout entier est un guide général de conduite qui éviterait bien des scandales* et déchirements entre chrétiens. C'est si important à ses yeux, que le Christ va jusqu'à provoquer un miracle pour trouver les ressources nécessaires — cas unique dans l'Évangile. Et juste ce qu'il faut: un statère = 4 drachmes = 2 fois l'impôt du < didrachme > pour Jésus et Pierre. Ainsi la manne et le pain < quotidien >, donnés à la mesure des besoins, ni plus ni moins (
Ex 16,18); ainsi de la vie des saints, où les dons inopinés sont de la somme exacte nécessaire à ce moment-là, pour nous garder dans la confiance filiale (
§ 67 *).
§ 174-182. Discours communautaire: Mt 18
(Mt 18)
Mt regroupe ici et complète ce qui n'a été repris que fragmentairement par Mc et Lc (sur la composition propre à Mc 9,30-10,45 et à Lc 9,51-19,27, cf. l'Introduction aux
§ 183 -245). C'est que ce ch. 18 vient en Saint-Matthieu couronner la constitution de l'Église que nous avons vue décrite d'abord dans le
< Discours en paraboles > (ch. 13 =
§ 125 -139), puis naissante (ch. 14-17 =
§ 146 -173).
La composition de ce ch. 18 est admirablement dessinée par des inclusions et des mots agrafes, avec même introduction et conclusion du Discours que précédemment : Ses disciples s'approchèrent de Jésus (18,1; cf. 5,1; 10,1; 13,2)... Et il arriva, quand Jésus eut achevé ces discours qu'il s'éloigna (19,1 ; cf. Mt7, 28; 11,1; 13,53).
Les deux grands versants s'ordonnent à partir d'une approche des disciples pour poser une question (18,1 et 21), à laquelle répond le Christ (v. 2-20 et 22-35). Les sections de ces 2 grandes parties s'enchaînent mutuellement : Pour la première, il y a double inclusion* entre 18,2.5 et v. 20 (« au milieu d'eux » et « en mon nom ») ; v. 2-5 est encadré par « petit enfant » ; « un seul » agrafe v. 5 et 6 ; « ces petits » réapparaît aux v. 6.10.14; enfin, il y a corrélation entre « votre Père » et « ton frère » (v. 14-15 et 21). Dans la seconde partie, pardonner fait inclusion (v. 21-35).
Comme le remarque Radermakers, cela infirme les divisions qui rattacheraient les v. 18-20 au 2 versant. Celui-ci ne commence qu'au v. 21. Mais cette hésitation elle-même est révélatrice de l'importance centrale de ces 3 versets qui, comme une ligne de faîte, sont à la jonction des 2 versants.
Le thème en effet de ce « discours sur les difficultés de la communauté entre les chrétiens » est tout entier sur les péchés et le pardon mutuels. Le péché dans ses retentissements sur les autres, et notamment les «petits » : scandales (v. 6-10), marginalisation ou même rupture (v. 12-14). D'où la réconciliation (v. 15-20), sans qu'il y ait de limite à ce pardon entre frères, comme à celui du Père (v. 21-35).
Le 1° paragraphe (174) — le seul où les 3 synoptiques se rejoignent en le situant à ce moment précis du ministère du Christ — donne le ton.
§ 174. Qui est le plus grand: Mt 18,1-5; Mc 9,33-37; Lc 9,46-48
(Mt 18,1-5 Mc 9,33-37 Lc 9,46-48)
-Mc et Lc relatent l'anecdote en ce qu'elle a de circonstanciel: dans l'émergence de l'Église, où Pierre vient d'obtenir plusieurs marques de prééminence (
§ 165 *,
§ 169 *,
§ 173 *), l'ambition et la rivalité menacent les Apôtres, notamment les fils de Zébédée, eux aussi des premiers appelés (
§ 31 ), choisis avec Pierre pour être témoins de la Transfiguration comme déjà de la résurrection de la fille de Jaïre (
§ 169 * et
§ 143 *): voir aux
§ 254 -255 qui, pour Mc non moins que Mt, font inclusion avec ce
§ 174 (cf. Introduction aux
§ 183 -255).
Par contre, Mt omet les circonstances particulières, ce qui donne à la question, donc à tout le reste du chapitre, qui y répond, valeur générale pour toute la durée de l'histoire de l'Église.
A Capharnaüm... dans la maison* : Cette double localisation est donnée par Mc 9,33. Mais elle se trouvait en Mt, au paragraphe précédent qui lui est propre (Mt 17,24-25) : une de ces multiples concordances de détail à travers les différences, par où se vérifie la valeur historique des Évangiles.
La leçon évangélique joue sur le contraste entre « le plus grand » et « les petits enfants » (Mt), entre « le premier et le dernier » (Mc). C'est une parabole en acte, où Jésus remplace la fiction d'un récit par la réalité de ce petit enfant, mis au centre du cercle des Douze « grands » Apôtres (Mt 18,2 Mc 9,36).
Mc 9,35 — Il s'assit, appela les Douze et dit : Exorde solennel, comme au Sermon sur la Montagne (
§ 48 ). « Si quelqu'un veut... » : comme en
Mc 8,34-35: « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il prenne sa croix... » (
§ 168 ), ou comme en
Mc 10,44 : « Celui qui voudra devenir grand... » (
§ 255 ): C'est une condition, laissée à notre volonté.
Mt 18,1-4 — Pour « entrer dans le Royaume... » : répété 3 fois. Il ne s'agit plus seulement de la situation hiérarchique, mais de la condition même pour seulement y entrer. C'est // à
Jn 3,3-5 : « Si quelqu'un ne naît pas de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer... » (
§ 78 *).
Amen, je vous le dis : Signe de l'importance de la déclaration. Si vous ne changez pas : Il faut une conversion, un retournement (C'est le sens, physique, de ce même verbe, en
Mt 7,6 Mt 9,22 Mt 16,23). Mieux : une sur-naturalisation des vues trop naturelles. Depuis le début, tel est le Kérygme* (
§ 28 *).
Comme les petits enfants : « Par < enfants >, le Seigneur signifie tous ceux qui croient par la foi après avoir écouté... comme les enfants, qui suivent leur père, aiment leur mère, tiennent pour vrai ce qu'on leur dit. L'habitude et la volonté de semblables dispositions nous acheminent vers le Royaume des cieux. Si nous revenons à la simplicité des enfants, nous rayonnons autour de nous l'humilité du Seigneur » (HILAIRE : Sur Mt 18 — Pl 9, 1018-1019).
Ce n'est pas le même mot que « les petits » (< Nèpioi >) de
Mt 11,25* (
§ 110 ), ni que « les petits » (< mikroi >) des v.
Mt 18,6 Mt 18,10 Mt 18,14 ; mais il s'agit bien de la même attitude spirituelle fondamentale d'humilité (comme le dit expressément
Mt 18,4), déjà familière à l’A.T. (//
Ps 131), et sur laquelle insistent, à la suite de l'Évangile (
§ 248 *), les Apôtres (//
1P 1,14 et
1Co 14,20 — voir aussi les // Du
§ 248 ). Sur le sens < chrétien > de l'humilité, cf. la conclusion de ce paragraphe. C'est la « Voie d'enfance » remise en honneur par
Thérèse de Lisieux: cf. DS « Enfance spirituelle », IV, 682-714. L'Église est donc le Royaume des enfants, fait pour eux. C'est toujours de ces « petits » qu'elle doit avoir premièrement souci (
§ 178 *), et c'est sous cet angle que se développe tout le < discours > de Mt 18 :
Mt 18,5 Mc 9,37 Lc 9,48 — Tel est en particulier le but de la < parabole vivante > de l’enfant : encourager l'Église à l'accueil et au souci des petits -c'est-à-dire de nous tous, pécheurs :
« Toute secte, toute association, toute organisation a ses < paragraphes de défense > qui lui permettent d'écarter les individus dont elle ne veut pas se charger. Seule, l'Église n'a jamais admis ces restrictions... Qu'elle est grande la tentation de devenir l'Église d'une élite, l'Église des < saints >, des < purs >, des < spirituels >, des < séparés >.'... L'Église catholique préfère qu'on lui reproche d'avoir dégénéré, d'avoir trahi, d'avoir violenté la pensée de son fondateur : ... elle préfère être accusée de compromission, lâche ou habile, avec le monde et le péché, la bêtise et l'erreur. Elle répond en présentant la légion de ses saints. Elle est la mère au grand coeur, la véritable mère. Elle n'a pas honte des enfants qui ne lui font pas honneur, elle ne renie aucun de ceux qu elle a engendrés au baptême.
Par là on peut se rendre compte, en quelque sorte, de ce qu'est l'Égalité des hommes devant Dieu. C'est quelque chose de très grand. Il n'y a point de passe-droit, mais point non plus d'exhérédations. C'est une autre égalité que celle qui est réclamée par la jalousie, voulant supprimer toute distinction et toute hiérarchie. Cette égalité reconnaît toutes les disparités et elle les domine. Elle ne provient pas des droits de tous devant Dieu, mais au contraire des torts que tous ont contractés à ses yeux » (i.f. goerres, dans Les Jours du Seigneur, p. 115).
Qui recevra en mon Nom : signifie premièrement qu'en accueillant un de ces petits enfants, l'Église agit au nom, c'est-à-dire en lieu et place du Christ, qui accueille par elle. Mais la suite du verset montre que corrélativement, en cet enfant, c'est le Christ et même son Père que l'Eglise reçoit (comme déjà au
§ 104 ) —
Mt 10,40-42, ce qui annonce déjà l'assimilation au Christ des affamés, des prisonniers, des étrangers, bref de tous les « moindres », en
Mt 25,35-41 (
§ 307 ). Comme le dit magnifiquement
Olier, « Jésus est tout dans l'Église, à la fois dans le prêtre qui pardonne et dans le pénitent », qui retourne avec l'humilité de l'enfant prodigue, au Père infiniment et indéfiniment accueillant. On a bien fait de souligner que le premier signe du sacrement de réconciliation (dont traitent les v. 18-20*), était dans la qualité de l'accueil.
C'est le plus petit qui est le plus grand (Lc) : Autre formulation de ce que saint
Benoît tient pour « le cri de la divine Écriture » : « Qui s'humilie sera exalté » (
Mt 23,12 Lc 14,11 et
Lc 18,14 2Co 11,7 Je
2Co 4,10 1P 5,6). C'est le < retournement évangélique >, annoncé déjà dans le < Magnificat >, et qui est le Mystère pascal même, tel que l'explique le texte clé de
Ph 2,5-11 (en // au
§ 316 ) : « Ayez en vous les mêmes dispositions d'esprit qu'avait le Christ Jésus lui-même », dans son Incarnation et sa mort rédemptrice. Quoi d'étonnant si tout chrétien doit entrer dans ce mystère d'humilité !
Rien à craindre ici des « fausses » humilités, masochiste, pusillanime et autres. L'humilité évangélique n'est pas tant psychologique que mystique, par union à celle du Christ — et nous engageant par conséquent au même humble service de l'Église et des petits que Jésus lui-même (
2Co 11,7 — cf.
§ 254 -255*).
§ 175. À qui les clés du Royaume : Mc 9,38-41 ; Lc 9,49-50
(Mc 9,38-41 Lc 9,49-50)
— L'incident met en garde contre une autre tentation : celle d'accaparer le ministère du Christ comme un monopole, fermé. Le Dessein universel de Salut passe bien par Jésus, « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), mais Dieu ne dédaigne pas de faire flèche de tout bois, et tout coeur « catholique » s'en réjouira :
//
Nb 11,26-29 Ac 10,44-47 — À ces deux exemples de désintéressement < apostolique >, excluant toute jalousie, on pourrait joindre celui de Jean-Baptiste (
§ 79 *) ou de saint Paul : « Du moment que le Christ est annoncé, je m'en réjouis » (
Ph 1,12-18). Pas de concurrence entre prédicateurs de l'Évangile.
Mc 9,41) — Se trouve en Mt 10,42 (
§ 104 ). Et ceci montre bien que nous sommes ici dans le prolongement du < Discours de la mission > : de la prédication apostolique, l'Église étant née, c'est la vie de ses membres, dans leur faiblesse même, que le < Discours communautaire > doit protéger.
§ 176. Couper court au scandale: Mt 18,6-11; Mc 9,42-48; (Lc 17,2 Lc 17,1)
(Mt 18,6-11 Mc 9,42-48 Lc 17,2 Lc 17,1)
— Ce paragraphe est couplé avec le
§ 174 qu'il développe, par contraste. Au v. 5, Mt avait précisé : « Quiconque recevra un (litt. < un seul >) petit enfant »... Au v. 6, il enchaîne : (par contre) « qui scandalisera un seul (même adjectif numérique < en >) de ces petits »...
qui croient en moi: Seul cas de l'expression < croire en moi > dans les Synoptiques. Le sens précis en est indiqué au
§ 77 ) — Jn 2,23-25*. Ici, elle désigne ceux qui se sont confiés au Christ en s'engageant dans l'Église. D'où la véhémence de Jésus pour prendre leur défense.
mieux vaudrait: Ce n'est donc pas menace d'un châtiment, mais avertissement que le mal du scandale* est pire que la mort. De même, aux v. 8-9, l'urgence et la brutalité du remède, par amputation, sont faits pour heurter, réveiller notre apathie, nous forcer à prendre conscience de nos responsabilités. Cf.
§ 55 ) — Mt 5,29-30*, où se trouvait déjà le même traitement pour éviter à tout prix la chute.
Mt 18,7; Lc 17,1) — Nécessairement : parce que, les scandales venant des mauvaises actions, il ne peut se faire que tous les hommes soient exempts de fautes
(Origène: Sur Mt XIII — PG 13,1156). Mais aussi parce que même les meilleurs des actes peuvent < faire scandale > auprès des faibles : par exemple, dit saint Hilaire, l'humilité de la Passion est pour le monde un scandale (Sur
Mt 18 —
Pl 9,1019). Même non fondé pourtant, dans la mesure où il peut être évité le scandale doit l'être, comme le Christ vient d'en donner l'exemple au
§ 173 *. Il y a opposition entre la fatalité globale inhérente au < monde >*, et la responsabilité personnelle du fauteur de scandale, dont les versets suivants montrent qu'il reste libre — même si c'est à un prix héroïque. Ainsi en va-t-il de Judas lui-même, dont Jésus déplorera le malheur en des termes voisins (
§ 317 ) — Autres exemples historiques de grands scandales durant l’A.T. en // au
§ 237 ).
Mt 18,8-9; Mc 9,43-48 // Lv 18-19 Nb 15,30-31 — Ici, le scandale n'est plus dangereux pour les autres, comme au v. 6, mais « pour toi-même ». Cela vaut à tout le moins de < l'occasion du péché >, où le courage premier est de < fuir >. Mais on ne doit pas être moins ferme pour supprimer « tout ce qui retarde et en définitive empêche le croyant d'accepter le message de Jésus, d'en faire le centre de sa vie... Nous avons ici une des paroles-types du radicalisme. Elle présente comme cas limite une exigence précise qui pourrait s'imposer même littéralement.... Sous une forme imagée, elle redit l'absolu du message de Jésus, l'option décisive qui s'impose, et le prix qu'il faut payer pour être disciple » (t. matura : Le radicalisme, p. 147-148).
// Lv 18-19 Nb 15,30-31 — Ces quelques versets, pris entre bien d'autres, rappellent que l'exigence de sainteté, avec les < retranchements > qu'elle peut imposer, n'était pas moins grande pour Israël que dans la communauté chrétienne. C'est qu'elle n'est pas arbitraire, mais nécessitée par la sainteté de Dieu, incompatible avec toutes les formes du mal.
entrer dans la vie... être jeté au feu éternel: Sur l'enfer, cf.
§ 136 *.
Mt 18,10-11 // Tb 12,6-15 He 1,14 — Ne pas mépriser: Ce verbe < Kataphroneô >, dans le N.T., ne désigne pas seulement un sentiment intérieur; il s'agit d'une attitude visible, blessante (1Co 11,22 1Tm 4,12). Cela peut, hélas ! être pour ceux qui en sont victimes, un véritable « scandale », dont certains ne se relèvent pas, et qui les éloigne définitivement de l'Église.
leurs anges, dans les deux, contemplent sans cesse la face... : l'insistance porte non moins sur la permanence que sur l'excellence du privilège. « Voir Dieu », non seulement l'homme en est incapable sur cette terre (
Ex 33,23), mais l'archange Raphaël le donne pour titre rare, propre au degré supérieur de la Hiérarchie des Anges eux-mêmes. Par conséquent, ces « petits » jouissent d'une protection spéciale de Dieu (
cf. J. héring, dans Mél. Goguel, p. 95-102) — sans que l'on soit obligé d'adopter ses hypothèses sur l'interprétation populaire de ces anges). Bien plus, le Père s'occupe même de « ce qui était perdu », en envoyant son Fils. C'est ce que dit expressément Mt 18,11. Comme il ne se trouve qu'en quelques mss. et dans la Vulgate,
Nestlé ne le tient pas pour authentique (d'où sa mise entre parenthèses) ; mais s'il est rajouté, ce n'est que comme une transition naturelle vers la parabole du
§ 178 , où toute la Tradition chrétienne reconnaît le Christ, dans ce Pasteur en quête de la centième brebis.